Tous les articles par Ahmed HANIFI

Un seul héros, le peuple

Entrée de la bibliothèque l’Alcazar (Marseille) (exceptionnellement quelques travaux…)

(lire en bas de texte la vidéo réalisée à partir de la soirée)

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Nous avons assisté hier samedi 16 octobre 2021 à la projection du film « Un seul héros, le peuple » (détail en regardant la vidéo) à la bibliothèque l’Alcazar (Marseille). Nous étions entre 100 et 150 personnes. Il y eut une courte présentation, puis la projection du film (80 minutes) et enfin ont suivi les questions et réponses.

Ma question, adressée à Mathieu Rigouste réalisateur du film, a été celle-ci : Vous montrez dans votre film des manifestations du Hirak en 2019 (contre le régime algérien). Est-ce un clin d’œil aux manifestations de décembre 1961 (pour l’indépendance) objet de votre film ? Est-ce que l’Histoire bégaie ? La réponse c’est Daho Djerbal qui s’y colle : « L’histoire ne se répète pas. Il y a quelqu’un que vous connaissez tous qui a dit ‘‘l’histoire ne se répète jamais, et si ça arrive, la première fois c’est sous forme de tragédie, la seconde fois sous forme de farce’’ (a). Donc tout historien qui fait un travail, il y a une mise en contexte et chaque contexte plaide pour lui-même sans faire des extrapolations, donc l’histoire ne bégaie pas. 

Ce qui reste c’est le regard du dominant sur le dominé. Et donc la dialectique quand je parlais tout à l’heure du maître et de l’esclave se poursuit y compris après l’indépendance. 

À l’indépendance il y a eu une bouffée d’angoisse, ce qui a été très bien décrit (dans le film), et cette bouffée d’angoisse c’est quoi ? On a chassé ‘‘les autres’’ qui étaient sur notre terre, mais ‘‘l’autre’’ après l’indépendance est toujours en nous. 

Alors le problème c’est comment se débarrasser de ‘‘l’autre’’ qui est en nous ? Et donc c’est tout une autre histoire qui n’est pas encore finie. » 

Sur des œufs notre ami Daho.

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(a) Au début de ‘‘Le Dix-huit brumaire de Napoléon Bonaparte’’  (1852) Karl Marx écrit : « Hegel fait remarquer quelque part que, dans l’histoire universelle, les grands faits et les grands personnages se produisent, pour ainsi dire, deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde comme farce. »  Ou comment des bouffons peuvent devenir des « héros » – ah.

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CLIQUER ICI POUR VOIR LA VIDÉO RÉALISÉE À PARTIR DE CETTE SOIRÉE À L’ALCAZAR

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Pour le fun…

IL Y A 60 ANS, LE 17 OCTOBRE 1961, MASSACRE DE CENTAINES D’ALGÉRIENS À PARIS

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Photo: Ahmed TAZIR (FB le 17102021)

Monique Hervo, une héroïne méconnue hélas, au cœur du bidonville de Nanterre pendant plusieurs années. Écoutez-la, elle raconte le bidonville, la terreur du funeste mardi.

Il y a 3 vidéos en une (1_Monique Hervo, 2_le bidonville de Nanterre (photos), et 3_ à propos de la photo ‘‘ici on noie les Algériens »

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CLIQUER ICI POUR LIRE LA VIDÉO

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Ma rencontre avec Banisadr et Khomeiny

10 octobre, dimanche. Il fait presque beau. Peu de circulation sur la départementale à l’horizon. Pas de vent. Une semaine sans vent, ce n’est pas commun ici. J’exagère à peine. Le soleil se lève avec flegme. Je prends mon thé quotidien. Ouvre le journal d’Oran. Acte routinier. Quasiment tous les matins. J’aime la sobriété de ce quotidien. Ni chaud ni froid. Entre deux gris médians. Mouvement de recul lorsque je lis en page 5 : « Mort de Banisadr, premier président de la République islamique d’Iran. » La photo montre un vieil homme amoindri. C’est bien lui. C’est Abolhassan Banisadr. Comment ne pas le reconnaître. Les quatre décennies, marches temporelles du temps, ne l’ont en apparence qu’à peine effleuré. Je demeure pensif un long moment. Puis je lis l’article (non signé) dans sa totalité. « Abolhassan Banisadr est mort samedi dans un hôpital parisien à l’âge de 88 ans, après avoir passé une grande partie de sa vie en France où il s’était exilé après sa destitution en 1981. » Je précise « il était déjà en France avant 1981 ». Je l’atteste. Le temps a passé, mais je m’en souviens comme d’un fait d’aujourd’hui.

1978. Nous étions jeunes et la fleur au bout du fictif fusil ou entre les dents. Du moins nous nous voyions ainsi. Étudiant en fin de course était mon statut. « Vincennes « wa ma adraka Vincennes ». Plus gauchiste (tendresse) tu meurs. Elle était en sursis. Une communauté, un monde, un univers à raconter. Pas aujourd’hui. Nous brassions dans la sociologie, la philosophie, le cinéma, etc. Dans les salles, dans les amphis, dans les espaces publics (ainsi en mezzanine dans Beaubourg avec Madeleine Ribeiroux quelques mois après son inauguration).

Mais à côté de cela il y avait la lutte, le PRS, Krim, Rachid, Omar, Azzeddine, le Celda (que nous avions monté dans une AG) « Comité pour les libertés démocratiques en Algérie » autour du PRS, déjà ! Les réunions à la fac, mais aussi dans les cafés, ah le Zeyer ! (Paris 14°, métro Alésia), rue Raymond Losserand chez l’imprimeur (Azzeddine ?), etc.

Les jours de Boumediène étaient comptés et le 4° Congrès du désormais honni FLN pour bientôt. Mais aussi les luttes de soutien au peuple iranien qui s’était soulevé contre le plus grand ami de l’occident, Pahlavi, le diabolique Shah d’Iran. Nous étions tous contre lui et par conséquent pour son grand opposant, l’imam Khomeiny dont l’aura doublait chaque jour. Le « nous » renvoie à la gauche. Toute la gauche, des trotskystes de Krivine (mes proches, j’ai même habité trois ans plus tôt dans sa famille, dans la rue B. qui se déroule au pied du Moulin rouge !) au Parti socialiste (la droite de la gauche), à LO, au PSU et jusqu’au PCF sorti du stalinisme et de la dictature du prolétariat en 76, mais que nous ne supportions pas du tout (le PCF attaquerait au bulldozer un foyer d’immigrés à Vitry-sur-Seine !)…

Le journal Libération qui paraissait « quand il le pouvait » était notre phare. Merci à vous de ne faire aucun parallèle entre le journal de Sartre, le nôtre, avec le journal du milliardaire Rotschild puis Drahi d’aujourd’hui. Libération est devenu un journal pour petits bourgeois bohèmes. Sartre se retourne, à raison, dans sa tombe à chaque fois que le titre qu’il a créé est nommé et j’en aurais fait autant. Je dis « le nôtre » car Libé était bien celui de ses lecteurs (dès la première année, précisément le lundi 17 décembre le journal titrait « l’existence de Libé prise en main par ses lecteurs » !) Il m’arrivait fréquemment d’aller donner un coup de main aux pigistes et clavistes du 27 rue de Lorraine (derrière Félix Potin !) d’assister aux réunions du Comité de rédaction et même de faire passer quelques lignes dans le journal et surtout de le vendre (1 franc 60) lors de grandes manifestations à République, Bastille, Nation… Libération c’était notre famille. Il donnait le la, le ton. Alors, lorsqu’il fonçait contre le Shah on ne se privait pas. Tête baissée.

C’est ainsi que j’eus cette idée un peu folle de me rendre à Neauphle-le-Château (dans le 78) lorsque j’ai appris que Khomeiny, le plus grand opposant au tyran, s’y trouvait, hébergé par un Iranien qui possédait une maison dans le petit village (Marguerite Duras habitait depuis deux décennies à quelques centaines de mètres de là près du parc, mais Marguerite n’a rien à faire dans ce texte). L’imam Khomeiny était arrivé d’Irak 22 jours auparavant. Je ne peux pas passer ce qui suit sous silence. Lorsque le Shah d’Iran, Mohammad Reza Chah Pahlavi et sa compagne la Shahbanou, « l’impératrice Farah », fuiraient vers l’Égypte de Sadate le 16 janvier 1979, notre cher Libé titrerait : « Émigration : Mohamed Rêza prend sa valise »

Khomeiny a mis fin a 25 siècles de monarchie. Et un camarade de l’OCI me dirait (pas très à propos) « les dés sont pipés, c’est Chadli qui a été tiré du chapeau ».

Maintenant je reviens à ce fameux jour – c’était le jeudi 2 novembre 1978 – où j’avais décidé de « monter à Neauphle » à la rencontre de Khomeiny. Monter à Neauphle comme on monte le Damavand. Mon idée je l’avais bien préparée.

C’était un jour brumeux avec une pluie, fine. Il ne faisait pas trop froid (le 7 janvier prochain, il ferait moins 13 à Paris), mais nous étions en novembre. J’ai préparé mon sac en bandoulière et ma moto, une Yamaha FT1 rouge et blanche. Elle avait de l’allure malgré ses dix ans d’âge. Je n’irai pas à la fac. J’ai pris la route peu avant treize heures. J’habitais dans le 17° arrondissement de Paris, boulevard Malesherbes (oui, oui… une « chambre de bonne »). Malesherbes est souvent calme. Voici le trajet, dans l’ordre : ave de Wagram, Arc de Triomphe, Trocadéro, Parc des Princes, Boulogne B., Sèvres, Versailles, Saint-Cyr, Plaisir, Neauphle le Château. Une heure 45. C’était une 50 cm3.

J’arrive à 14h30. Sur une grande place, je vois un café animé (« café des sports » ? de mémoire, j’ai oublié de noter) je rentre, m’installe au comptoir sur un tabouret au cuir bien élimé. « Un noir s’il vous plaît ». J’ai l’air d’un plongeur en eaux troubles avec mon étrange tenue grise et mon casque avec visière. Deux types me saluent. On échange. Ils sont aguerris. L’un est envoyé spécial de Reuters, l’autre de l’Agence centrale de presse. « Et toi ? » Moi je fais ce que je peux. Je navigue à vue.

Les vieux routards m’indiquent les ruelles à éviter, celles à prendre. « Tu descends la Grande rue jusqu’au carrefour, puis tu prends deux fois à gauche, la rue de Chevreuse. Tu vas au 23. Tu reconnaîtras, il y a du monde. » La porte de la villa est largement ouverte. Je traverse une partie du jardin, celle qui mène directement à la maison. Au bas de l’escalier, des hommes sont assis sur des transats rouges. Autour d’eux d’autres hommes discutent. Je ne saisis aucun terme. Je demande à celui qui se tourne vers moi, « Khomeiny est là ? » Je traduis par les gestes qu’il fait, le doigt pointé ver la porte de la maison et le hochement de tête que oui il est là. Je monte la quinzaine de marches du perron jusqu’à la plateforme de la maison. La porte est fermée. Je toc. Une fois, deux. On ouvre. J’explique au jeune qui se présente. Je dis « journaliste ». Je reprends, avec l’accent que je suppose londonien, je dis « Journalist ». « Oh ya… » Le jeune se retourne, disparaît quelques minutes. 

Je pousse la porte et me voilà dans une très grande pièce aux murs partiellement enjolivés de papiers peints fleuris. Quatre douzaines d’hommes assis sur des chaises pour quelques-uns, agenouillés ou en tailleur sur un immense tapis à dominante rouge que seul un connaisseur certifierait iranien ou non. Ils sont habillés pour certain en costumes-cravates, d’autres, moins nombreux, portent des turbans noirs, sont couverts d’une sorte de bure, ou robe de Mollah.

À l’écart un tout petit groupe papote. Khomeiny est au centre, tout de noir vêtu. Si eux sont assis sur le grand tapis rouge, lui a les jambes croisées sur une sorte de matelas recouvert d’une couverture carrelée. J’ai pensé « peut-être est-ce là qu’il dort. »Il semble absent. Il écoute ses voisins, la main posée sur sa longue barbe blanche. J’apprendrais que ce sont ses plus proches fidèles, ses gardes du corps, son secrétaire. Je reconnais Banisadr à l’extrémité. Il est grand, plus âgé, la quarantaine bien engagée. J’en avais vingt de moins. Le jeune qui m’a accueilli murmure à l’oreille de Banisadr. Il se lève, s’approche vers la sortie où je me trouve. L’imam Khomeiny a levé un œil vers nous et posé sa main droite à hauteur du front. Puis il a repris sa pose initiale, les mains jointes sur le buste. Banisadr porte un costume gris à carreaux, deux boutons, sans cravate.

De grosses lunettes à écailles marron. Cheveux et fine moustache noirs. Le jeune homme est surpris de me voir à l’intérieur. Il me montre du doigt. Banisadr me tend la main. Il demande: « De la part de quel journal venez-vous ? et ajoute aussitôt « vous êtes latino ? »

J’y suis allé au bluff un peu. Je dis en souriant « je ne suis pas latino. Je suis ici pour PRS-info. » Ce n’est pas la première fois qu’on me prend pour un latino. Les cheveux probablement. Il est vrai que je vivotais autour du PRS et de quelque « Comité de base » estudiantin, mais je n’avais rien de l’envoyé spécial de PRS-information ou d’El Jarida.

Ils ne m’auraient pas laissé passer.  « C’est quoi ? » Je précise « Parti de la révolution socialiste ». J’ajoute « opposition algérienne. » Puis immédiatement « Je souhaite vous poser quelques questions », « oui ? » À ce moment-là, je sortis de mon sac le carnet à spirale sur lequel j’avais porté les questions. Il m’a semblé fébrile. Le jeune a disparu. « Quelles perspectives envisagez-vous pour les minorités politiques, religieuses, ethniques, culturelles… » Vaste programme ! Il a mis ses deux mains entre nous comme pour dire « doucement, doucement », puis il m’a coupé en posant sa main droite sur mon épaule. « Écoutez, là je suis très pris, je vous donne mon numéro de téléphone : 665.89.54, appelez-moi, nous fixerons ensemble un meilleur moment pour un entretien. Rappelez-moi votre nom ? » Je le lui ai donné et j’ai noté son numéro. « Je vous appelle ». J’étais déçu, mais content aussi. 

Je n’ai pas eu le temps de préparer notre entretien, peut-être pas le courage. À quel journal l’aurais-je envoyé ? Trois mois plus tard, le premier février 1979, il s’envolait pour l’Iran avec l’imam Khomeiny. Lorsqu’ils atterrirent à l’aéroport de Téhéran, ce sont des millions d’Iraniens qui les acclamaient. Voici le contenu d’une dépêche de l’AFP datée 1° février 1979 : « Des millions et des millions d’Iraniens, visages épanouis, massés sur trente-deux kilomètres, ont fait le 1er février un accueil triomphal à « l’Exilé », l’ayatollah Khomeiny, dont la voiture a été engloutie pendant des heures dans une marée humaine en délire. À peine sorti de l’aéroport de Téhéran, où son avion s’était posé à 09H00 locales, l’ayatollah Khomeiny, visiblement ému mais serein, a été emporté par des millions de fidèles. »

Banisadr sera le premier président de la République islamique. Élu le 25 janvier 1980. Destitué par le Parlement en juin 1981. Il revient en France qu’il connaît depuis le début des années 60 et où il a étudié. Il résidera à Versailles. Abolhassan Banisadr est mort ce samedi 9 octobre 2021, à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris 13°) « à la suite d’une longue maladie ». Il avait 88 ans.

Ahmed Hanifi, 

Marseille le 10 octobre 2021

E.Macron, les dirigeants algériens, la mémoire manipulée et la nation algérienne.

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Le dialogue inédit entre Emmanuel Macron et les « petits-enfants » de la guerre d’Algérie

Le chef de l’Etat a reçu, jeudi, dix-huit jeunes gens issus de familles qui ont intimement vécu la guerre d’Algérie. « Le Monde » a pu assister à cette rencontre. 

Par Mustapha Kessous 

Publié le 02 octobre 2021 à 05h52

Un invité s’est imposé sans bruit à ce déjeuner présidentiel : la souffrance. La souffrance d’appartenir à une histoire oublieuse, faite de non-dits, de dénis, de silences, de malentendus. Et de mensonges aussi. La souffrance de porter une mémoire lointaine qui brûle les âmes, génération après génération, depuis la fin de la guerre d’Algérie, en 1962.

Même Emmanuel Macron le concède : « J’étais frappé, durant ces dernières années, de voir à quel point l’histoire et les mémoires de la guerre d’Algérie étaient la matrice d’une grande partie de nos traumatismes. Il y a des souffrances qui ont été tues, et qui se sont construites comme étant irréconciliables. Or, je pense tout l’inverse. »

Jeudi 30 septembre, le chef de l’Etat a convié à l’Elysée, pendant deux heures, dix-huit jeunes gens – Français d’origine algérienne, binationaux et pour certains Algériens – pour échanger « librement » sur ce conflit. Avec un objectif : apaiser « cette blessure mémorielle », comme le rappelle l’historien Benjamin Stora, également présent.

Pourquoi s’adresser à ces jeunes en particulier ? Parce que Nour, Amine, Lina, Gauthier, Lucie ou encore Yoann sont les petits-enfants de ces mémoires froissées entre les deux pays de la Méditerranée. En effet, leurs grands-parents ont été combattants du Front de libération nationale (FLN), militaires français, appelés, harkis ou rapatriés (pieds-noirs et juifs). L’un d’eux est même l’arrière-petit-fils du général Salan, ancien chef de l’Organisation de l’armée secrète (OAS).

Depuis juin, dans une salle de Sciences Po Paris, ces jeunes, étudiants pour la plupart, se voient et réfléchissent à la manière de rapprocher toutes ces mémoires dont ils sont les héritiers. Ils ne se connaissaient pas auparavant, ils ont été réunis par Cécile Renault, chargée de mettre en œuvre les préconisations du rapport de Benjamin Stora sur « la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie », remis en janvier. Ils se sont donné pour mission de présenter, d’ici à la fin octobre, dix messages au président de la. (RESEVE AUX ABONNES)

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L’Algérie rappelle son ambassadeur en France après des propos critiques d’Emmanuel Macron

Publié le : 02/10/2021 – 18:32Modifié le : 03/10/2021 – 07:45

Texte par : France 24  

Alger a décidé, samedi, de rappeler « pour consultations » son ambassadeur en France. Une décision qui intervient après des propos d’Emmanuel Macron lors d’une rencontre avec des jeunes issus de familles marquées par la guerre d’indépendance. Ce dernier a fustigé, à cette occasion, « une rente mémorielle » entretenue par « le système politico-militaire » en Algérie. 

Vers une crise diplomatique entre Paris et Alger ? L’Algérie a justifié, samedi 2 octobre, le rappel de son ambassadeur à Paris par son « rejet de toute ingérence dans ses affaires intérieures », précisant avoir pris sa décision à la suite de « déclarations attribuées » au président français, Emmanuel Macron.

Dans un communiqué, la présidence algérienne affirme qu’en raison d’une « situation particulièrement inadmissible engendrée par ces propos irresponsables », Alger a décidé « le rappel immédiat pour consultation » de son ambassadeur à Paris Mohamed Antar-Daoud.

Samedi, les médias locaux reprenaient largement un article du journal français Le Monde dans lequel Emmanuel Macron, recevant des descendants de protagonistes de la guerre d’Algérie, estime qu’après son indépendance en 1962, l’Algérie s’est construite sur « une rente mémorielle », entretenue par « le système politico-militaire ».

Il y évoque aussi « une histoire officielle », selon lui, « totalement réécrite » qui « ne s’appuie pas sur des vérités » mais sur « un discours qui repose sur une haine de la France ». Des déclarations qualifiées par les médias algériens d' »acerbes » et de « dérapage ».

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Un précédent en mai 2020

C’est la seconde fois qu’Alger convoque son ambassadeur à Paris depuis mai 2020, lorsque celui de l’époque, Salah Lebdioui, avait fait l’objet d’un rappel « immédiat » après la diffusion d’un documentaire sur le mouvement de contestation prodémocratie Hirak, diffusé sur France 5 et la chaîne parlementaire.

Les relations entre Paris et Alger étaient déjà tendues. Mercredi, l’ambassadeur de France à Alger, François Gouyette, avait été convoqué au ministère des Affaires étrangères algérien pour se voir notifier « une protestation formelle du gouvernement » après la décision de Paris de réduire de moitié les visas accordés aux Algériens souhaitant se rendre en France.

Paris a, en effet, annoncé une forte diminution du nombre de visas accordés aux ressortissants du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie invoquant un « refus » de ces pays du Maghreb de délivrer les laissez-passer consulaires nécessaires au retour des immigrés refoulés de France.

« Cette décision, qui est intervenue sans consultation préalable avec la partie algérienne, comporte l’anomalie rédhibitoire d’avoir fait l’objet d’un tapage médiatique générateur de confusion et d’ambiguïté quant à ses motivations et à son champ d’application », a estimé le ministère algérien pour justifier la convocation de François Gouyette.

Selon les médias algériens, le rappel de l’ambassadeur d’Algérie à Paris est motivé, cette fois, par les déclarations d’Emmanuel Macron reprises dans l’article du journal Le Monde.

 Le journal privé El Watan consacre sa une de dimanche au « dérapage de Macron », et estime que « le président français a émis des critiques acerbes vis-à-vis des dirigeants algériens ».

« Le système algérien est fatigué »

Sous le titre « Macron au vitriol sur le ‘système algérien' », le média francophone 24H Algérie a repris de larges pans de cet article qui cite un dialogue entre Emmanuel Macron et une vingtaine de jeunes dont les parents ou grands-parents étaient des anciens combattants de la guerre d’Algérie (1954-1962), des harkis (paramilitaires au service de la France) ou des rapatriés.

En réponse à une jeune fille qui a grandi à Alger, le président français a confié ne pas penser qu’il y ait une « haine » contre la France « de la société algérienne dans ses profondeurs mais du système politico-militaire qui s’est construit sur cette rente mémorielle ».

Selon Emmanuel Macron, « on voit que le système algérien est fatigué, le Hirak (le mouvement pro-démocratie, à l’origine de la démission en 2019 du président Abdelaziz Bouteflika, récemment décédé, NDLR) l’a fragilisé ». 

Dans son échange avec les jeunes, le président français assure avoir « un bon dialogue avec le président (algérien, Abdelmajid) Tebboune », ajoutant toutefois : « je vois qu’il est pris dans un système qui est très dur ».

Selon les médias locaux, un autre passage des déclarations d’Emmanuel Macron a provoqué l’ire des autorités. « Est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? Ça, c’est la question », s’est interrogé le président français, en rappelant qu’il y a eu « de précédentes colonisations ».

Sur un ton ironique, il s’est ainsi dit « fasciné de voir la capacité qu’a la Turquie à faire totalement oublier le rôle qu’elle a joué en Algérie et la domination qu’elle a exercée », en allusion à l’Empire ottoman. « Et d’expliquer qu’on est (les Français, NDLR) les seuls colonisateurs, c’est génial ».

Hormis le Maroc où il n’a pas réussi à s’imposer durablement, l’Empire ottoman a dominé du 16e au 18e siècle l’Afrique du Nord qu’il avait organisée en trois provinces : Alger, Tunis et Tripoli.

Avec AFP

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Sur le mur (FACEBOOK) de Tahar Khalfoune, le lundi 11 octobre 2021

« Sur l’Algérie, Emmanuel Macron a dit publiquement ce que ses prédécesseurs disaient en privé »

Tribune 

Lahouari Addi, Professeur émérite à Sciences Po Lyon.

Le Monde du 10 octobre 2021

La réaction virulente du régime algérien aux propos tenus par le chef de l’Etat français le 30 septembre tient à ce qu’il n’assume pas que sa démocratie est « juste formelle » puisque sa souveraineté est dans les mains de la hiérarchie militaire, analyse le politiste dans une tribune au « Monde ».

Publié hier à 08h00, mis à jour hier à 10h46 Temps de Lecture 4 min. 

Les propos d’Emmanuel Macron critiquant, le 30 septembre, le « système politico-militaire » de l’Algérie et l’accusant d’entretenir une « rente mémorielle » ont créé la surprise auprès des autorités à Alger, qui ont réagi avec un communiqué sévère de la présidence. Il est vrai que c’est la première fois qu’un président français dit publiquement ce que ses prédécesseurs, de droite comme de gauche, disaient en privé.

Les officiels français sont exaspérés de ne pas avoir des interlocuteurs algériens dotés de l’autorité que leurs fonctions supposent. C’est ce que veut dire Emmanuel Macron quand il parle du président Abdelmadjid Tebboune, qu’il décrit comme étant l’otage d’un « système politico-militaire dur ». Venant de la France, pays à travers lequel beaucoup de gouvernements étrangers perçoivent l’Algérie, cette déclaration est considérée comme un coup de poignard dans le dos par des généraux qui font tout pour apparaître sous les ordres du président.

Priorité à la lutte contre l’opposition

Il n’est pas à écarter que Macron ait été contrarié par le peu d’empressement que montre l’Algérie à accepter l’expulsion de ses ressortissants en situation irrégulière, en cette période préélectorale où Eric Zemmour presse gauche et droite sur la question sensible de l’immigration clandestine. Alger veut-il monnayer en contrepartie de cette expulsion l’extradition d’opposants sur le sol français ? Cela est probable, surtout que les services de sécurité algériens ont été encouragés à cette fin par l’extradition d’Espagne d’un ex-gendarme réfugié à Barcelone obtenue à la suite de négociations confidentielles. Mais l’Algérie a moins de moyens de pression sur la France que sur l’Espagne qui pourrait, du jour au lendemain, ne plus recevoir de gaz algérien [l’Algérie fournit à la péninsule Ibérique 50 % de son gaz ].

Si cela se confirme à l’avenir, cela signifierait que la diplomatie algérienne donne la priorité à la lutte contre l’opposition au détriment d’autres aspects de la coopération avec les pays d’Europe, portant notamment sur les échanges économiques et culturels. Les services de sécurité, qui décident de la politique étrangère, ont juste oublié que ce qu’ils obtenaient hier de [l’ancien ministre de l’intérieur de 1986 à 1988 et de 1993 à 1995] Charles Pasqua, ils ne peuvent l’obtenir aujourd’hui d’Emmanuel Macron.

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Pour les officiels algériens, la déclaration du président français est inadmissible de la part d’un chef d’Etat étranger. La réaction sera d’autant plus brutale que le régime algérien n’assume pas sa caractéristique essentielle, à savoir que la souveraineté appartient à la hiérarchie militaire en lieu et place de l’électorat, sous un habillage institutionnel qui ne traduit pas la réalité des rapports d’autorité au sommet de l’Etat.

Candidatures filtrées par le renseignement

Formellement, l’Algérie est un pays démocratique avec des élections pluralistes tenues régulièrement. En réalité, la démocratie est juste formelle puisque le président est désigné par la hiérarchie militaire à la suite d’un plébiscite auquel participent des candidats qui acceptent d’être des leurres. Lors des élections des députés et des maires, les listes de candidatures sont filtrées en amont par le service d’espionnage – le fameux département du renseignement et de la sécurité (DRS), qui change souvent de nom – pour ne faire élire que les candidats qui respectent la règle non écrite du système politique algérien : l’armée est seule source du pouvoir.

« Par ses propos, le président français reconnaît explicitement la légitimité politique des revendications du Hirak, ce qui est inacceptable pour le gouvernement algérien »

Cette règle est contestée par le mouvement de protestation dit Hirak, dont l’un des mots d’ordre-phares est « Dawla madania machi askaria » (« Etat civil et non militaire »). Par les propos qu’il a tenus le 30 septembre, Emmanuel Macron reconnaît explicitement la légitimité politique des revendications du Hirak, ce qui est inacceptable pour le régime algérien qui, jusqu’à présent, a toujours bénéficié de l’appui diplomatique de la France. La réaction virulente d’Alger exprime la peur de perdre la rente diplomatique française qui avait protégé le régime, accusé par Amnesty International et Human Rights Watch durant les années 1990 de violations massives de droits de l’homme.

Lire aussi En Algérie, une figure du Hirak critique les propos d’Emmanuel Macron 

Si les propos du président français sont courageux, surmontant la raison d’Etat et ne reculant pas devant les lobbys économiques sectoriels, ils prêtent cependant le flanc à la critique lorsqu’il a déclaré que la nation algérienne n’existait pas avant la colonisation française du fait qu’elle appartenait à l’Empire ottoman. Le même raisonnement pourrait être appliqué aux pays européens, devenus souverains après leur refus de la double tutelle politique et spirituelle du Saint Empire romain germanique et du Vatican. Les monarchies européennes, dont la France, ne sont devenues des entités souveraines qu’après les traités de Westphalie de 1648.

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La différence entre l’empire et l’Etat-nation est que le premier domine symboliquement des territoires qui jouissent d’une grande autonomie, tandis que l’Etat-nation, jacobin dans sa forme française, domine l’individu de sa naissance à sa mort. Et si l’on ajoute que la France coloniale avait imposé un droit d’exception inégalitaire, nous comprenons pourquoi les Algériens n’ont pas le sentiment d’avoir été colonisés par les Turcs, alors qu’ils gardent en mémoire qu’ils ont été méprisés et traités injustement par la France.

Lahouari Addi est professeur émérite à Sciences Po Lyon est chercheur au laboratoire Triangle (« Action, discours, pensée politique et économique ») ; dernier ouvrage paru : La Crise du discours religieux musulman. Le nécessaire passage de Platon à Kant (Presses universitaires de Louvain, 2019).

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Texte de Ali Bensaad Repris par Salah Amer-Yahia sur son mur FB- 10.10.2021

Derrière la polémique mémorielle, l’isolement et la fragilité d’un régime 

Rien n’a été dit par Macron sur le pouvoir algérien qui n’ait déjà été dit, partagé et crié haut et fort en Algérie même. Il en a seulement pris avantage pour pousser jusqu’à semer le doute sur les fondements d’une nation algérienne. 

S’il s’est permis de le faire, ou a cru, pour des calculs électoralistes, devoir le faire, c’est parce que le discrédit du régime algérien est tel qu’il rejaillit sur l’image de tout le pays et que, pour cette raison, il ne se trouve plus personne en France pour le défendre alors même que sa guerre de libération puis ses tentatives de développement et de lutte pour le rééquilibrage des rapports Nord/Sud, malgré leurs errements, lui avaient valu la sympathie de larges secteurs de l’opinion française, notamment nombre de ses intellectuels. 

Les pratiques autoritaires et la prédation industrielle de ses ressources par un système politico-militaire ont fini par dilapider tout le capital de sympathie dont bénéficiait le pays et lui aliéner tous ses soutiens. Pire, ils ont justifié, à postériori, les thèses revanchardes de l’extrême droite et des tenants de « L’Algérie française » en leur fournissant, rétroactivement, l’alibi d’une « république bananière » caricaturale. Remuer le couteau dans la plaie des tares du régime pour jeter le discrédit sur tout le parcours libérateur du pays procure dorénavant un avantage électoral. Le régime algérien porte une part importante de responsabilité dans ce glissement de l’opinion française. 

La désespérance que ce régime a introduit dans la société algérienne est telle que nombre de ses citoyens identifient les figures militaires et civiles de ce système à des « colons » et le crient dans les manifestations. Il ne sert à rien de s’offusquer d’un tel anachronisme qui exprime plutôt la violence d’un ressenti. Il faut surtout s’inquiéter des effets de réel des ressentis et représentations qui peuvent miner l’édifice national de son intérieur. 

Le discrédit du système politico-militaire algérien est tel que, par ricochet, il a abouti à crédibiliser la monarchie marocaine sur la scène internationale et à faire occulter la dimension corrompue et autoritaire d’un Makhzen archaïque. 

Mais au-delà de ses « ennemis traditionnels », l’Algérie s’est isolée même dans ses bastions stratégiques comme en Afrique où le retour en force du Maroc a entrainé dans son sillage celui d’Israël illustré par son siège comme observateur à l’Union Africaine au moment même où ce pays s’ancrait toujours plus à l’extrême droite raciste déniant tout droit aux Palestiniens.

L’Algérie « l’homme malade du Maghreb »

L’intérêt n’est pas dans ce qu’a dit Macron sur la nation algérienne Il n’y a rien de neuf, il a repris des clichés autant vieux que largement démentis par les historiens. Des clichés qui font des va-et-vient dans l’actualité française au gré des enjeux électoraux.

Ce qu’il y’a de nouveau et la vraie question pour l’Algérie, celle qui doit faire débat, c’est le contexte nouveau, côté algérien, dans lequel intervient cette énième polémique. Celui de l’extrême isolement dans lequel s’est placé le régime algérien, dans le pays d’abord comme l’illustre le Hirak, et à l’international ensuite, et qui vulnérabilise à l’extrême l’Algérie. C’est cela d’abord qui en fait la cible facile des révisionnistes de la décolonisation. C’est cela aussi qui élargit en France le cercle de l’inimitié, ou au moins de l’antipathie, en dehors des secteurs qui lui sont traditionnellement hostiles. Mais c’est surtout cela qui, faisant de l’Algérie « l’homme malade du Maghreb », a abouti à un effacement de sa présence sur la scène internationale et a aiguisé des appétits pour tenter de l’en bouter. 

D’un point de vue géopolitique, l’Algérie est un pays neutralisé, contraint à la défensive comme l’illustrent d’un côté son effacement même dans des enjeux régionaux qui affectent directement sa sécurité comme le conflit libyen et de l’autre l’immense mur défensif qu’elle construit le long de ses vastes frontières, notamment sahariennes, et qui n’est pas sans rappeler celui que le Maroc avait érigé quand il ne pouvait résister aux assauts du Polisario. Sauf qu’il est d’une toute autre ampleur, les frontières de l’Algérie étant ce qu’elles sont, à la mesure du pays le plus vaste d’Afrique. 

La véritable question, c’est cette vulnérabilité extrême dans laquelle le régime a mis le pays. C’est cette réalité que celui-ci veut faire oublier en se saisissant de la perche que lui a offert la saillie provocatrice de Macron. Comme en France, le débat focalisé sur les questions identitaires et mémorielles sert de diversion pour occulter les impasses dans lesquelles le régime a enferré le pays et qui, elles, ébranlent réellement l’édifice national. D’ailleurs, il décrédibilise par ses propres pratiques ses revendications mémorielles comme celle consistant à réclamer le retour en Algérie des archives alors qu’il interdit à ses chercheurs, et l’assume officiellement, l’accès à celles qui s’y trouvent déjà. Sans parler des entraves au travail de recherche qui n’est qu’une facette d’une répression qui se généralise.

Le risque de la guerre

En effet, il y’a une fuite en avant dans un tout répressif qui prend l’allure d’une guerre à la société et qui accentue les fissures de l’édifice national et l’instrumentalisation de la question régionale, notamment kabyle, n’est pas la moins dangereuse pour la cohésion nationale. Cette fuite en avant se traduit à l’international par la multiplication des tensions avec l’environnement régional et le recours à des casus belli dans une sorte de prophétie auto-réalisatrice de « forteresse assiégée » qui justifierait les déboires du régime et le légitimerait par l’épouvantail du danger extérieur. La fébrilité de cette fuite en avant laisse craindre que ne soit plus exclue l’option d’une guerre avec l’illusion, classique, qu’elle pourrait renflouer son déficit de légitimité et ressouder autour de lui une population qui, depuis le 22 février, lui tourne fermement le dos.

Cette crainte est d’autant plus fondée que cette option a des chances de trouver un écho au Maroc, pays qui s’est tout autant surarmé que l’Algérie et où l’alliance avec Israël donne un surcroit d’assurance et d’hubris à certains cercles du Makhzen qui pensent régler par une sorte de guerre éclair la question du Sahara Occidental et dans la foulée celle de la suprématie régionale.

Si cela devait arriver, ce n’est pas seulement l’embrasement régional qu’il faudra craindre mais surtout le risque d’effondrement de l’Etat-national dont la crise de l’oxygène face à la pandémie du covid et celle des incendies, ont révélé sa fragilité telle qu’il ne pouvait déjà plus assurer ses missions régaliennes. De l’Irak à la Syrie en passant par le Yémen et la Libye, on sait comment les conflits armés précipitent la chute des Etats. Le risque que l’Algérie rejoigne cet arc des Etats-faillis ne serait alors plus de l’ordre de l’improbable.

Ali BENSAAD

L’écriture pour neutraliser le monde réel

-LIBERTÉ _ jeudi 30 septembre 2021

Par :  Ahmed HANAFI
Écrivain

Pourquoi cheminer dans l’écriture, dans un monde imaginaire, alors que la vraie vie avec ses êtres de chair et de sang est là, à côté ? Pour neutraliser ses effets, ses méfaits. Neutraliser le monde dit réel le temps d’une histoire avec des êtres en papier, ces homuncules si chers à William Faulkner.

Peut-on parler de littérature sans parler de l’acte d’écrire ? Non. Alors, qu’est-ce qu’“écrire” et pourquoi écrit-on ? “Il me faut écrire comme il me faut nager, parce que mon corps l’exige”, écrivait Albert Camus (Carnets I/Folio). Par nécessité en quelque sorte, pourquoi pas ? Mais aussi écrire pour le plaisir d’admirer en fin de course l’échafaudage de signes constitué, ou celui de le donner à lire. Ou pour transmettre. Les raisons sont nombreuses. Sartre s’interrogeait : “Pourquoi écrire ? Chacun a ses raisons. Pour celui-ci, l’art est une fuite ; pour celui-là, un moyen de conquérir.” (in Qu’est-ce que la littérature ?/Gallimard) Philip Roth a répondu à la question Pourquoi écrire en 635 pages (Folio). Écrire pour domestiquer la solitude peut-être. Pourquoi cheminer dans l’écriture, dans un monde imaginaire, alors que la vraie vie avec ses êtres de chair et de sang est là, à côté ? Pour neutraliser ses effets, ses méfaits. Neutraliser le monde dit réel le temps d’une histoire avec des êtres en papier, ces homuncules si chers à William Faulkner. Écrire, c’est régler son compte au destin. Écrire, c’est donner une suite au premier cri d’horreur que l’on a éprouvé à l’origine en découvrant le monde à zéro heure. Mais comment tout “cela” commence ? Il y a bien une petite musique à la source, une émotion, quelque chose qui nous extrait de notre monotonie, qui nous happe.
Alors qu’assis à une terrasse de café nous observons les passants, les monuments…, alors que nous voyageons dans un autocar ou dans un train et qu’à travers la vitre nous admirons le paysage estival ou printanier, alors que nous nous promenons autour du lac de La Maix dans les Vosges, que nous progressons simplement sur la cime du mont de La Clusaz, avançons à la tombée du jour sur la plus haute des dunes de Béni-Abbès ou, qu’effrayés, nous observons un ours repu se dandiner sans grâce sur le bas-côté d’une route du Yukon du côté de Whitehorse…, une émotion fugace, une petite musique, l’ombre d’une bribe de vers, la fulgurance d’une idée de phrase ou de texte surgit, nous presse. Et “cela” émerge. “Des mouvements indéfinissables qui sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu’il est possible de définir.” (Nathalie Sarraute/ Tropismes)
Peu à peu l’indicible se transforme, mue. Aussitôt, au crayon à mine ou au stylo bille, nous alignons les mots sur un bout de feuille, prêt à les accueillir. À d’autres moments, dans d’autres circonstances, d’autres idées, d’autres lignes s’imposeront à nous. Dans nos calepins à spirales ou sur une feuille volante, les mots, les phrases, s’encrent. Et s’ancrent. Ils s’amoncellent. Les pages foisonnent de toutes sortes d’idées, de textes. Les marges se voilent puis disparaissent. Emportés par notre enthousiasme ou notre scepticisme, des nuits, des semaines, des mois durant, nous ne nous soucions pas des espaces blancs des pages qui se rétrécissent, pour céder plus de place à un univers que nous croyions disparu. Un univers disparu, renfloué, ranimé par la force des mots ou un monde délibérément inventé, mais – nécessairement – construit de bout en bout avec des matériaux épars de ce qui nous fait, de notre propre histoire. Nous continuons, nous ajoutons, nous rayons, nous modifions. Puis un jour nous marquons un arrêt pour nous interroger : “Le moment n’est-il pas venu de partager, de donner à lire nos respirations, nos émotions, nos rencontres, nos futilités, nos rythmes intérieurs ?”

Littérature algérienne: « Liberté » lui ouvre grand ses pages

Depuis quelques jours, le quotidien algérien LIBERTÉ ouvre ses feuilles aux gens de lettes, qu’ils soient libraires, éditeurs, auteurs, critiques… Nous reproduisons ci-dessous ces interventions.

Par Hana Menasria,  le 23-09-2021

SELMA HELLAL, COFONDATRICE DES ÉDITIONS BARZAKH

“La littérature nourrit l’imaginaire et façonne un individu libre”

“Alors que les espaces de liberté se réduisent comme peau de chagrin, ici en Algérie, et que notre aptitude à penser, à rêver, semble comme neutralisée, sous l’effet de l’épuisement, du désenchantement, de la peur aussi. La littérature nourrit l’imaginaire et, ce faisant, façonne un individu libre.” 

Liberté : Vous êtes la cofondatrice des éditions Barzakh, qui viennent de célébrer leur 20e anniversaire. Pourquoi avoir choisi l’édition ? 

Selma Hellal : Était-ce une vocation ? Pour Sofiane Hadjadj, mon compagnon et partenaire dans l’aventure, assurément. Quant à moi, le métier est venu à moi comme je suis venue à lui par une série de concours de circonstances – dont celle, décisive, de ma rencontre avec Sofiane. En guise de boutade, je serais tentée de détourner la fameuse formule de Samuel Beckett, qui, à la question “Pourquoi écrivez-vous ?” répondait : “Bon qu’à ça.” Nous pourrions également faire nôtres ces mots de l’éditeur Jean-Jacques Pauvert, extraits de ses mémoires(1) : “Les livres, c’est un monde à part. Un monde de fête. Un monde secret. Chacun, je suppose, a le sien, comme moi.” 

Est-il commode de vivre de ce métier en Algérie ?

Non, surtout quand on est un éditeur indépendant qui, de surcroît, ne peut compter ni sur des mécanismes rodés et récurrents de soutien à l’édition pensés par une politique publique du livre, ni sur la manne du livre scolaire et parascolaire. D’ailleurs, il n’est pas étonnant que, souvent, dans l’histoire de l’édition, les éditeurs indépendants viennent d’un milieu relativement aisé. Il n’est que de citer deux éditeurs français : François Maspero (il paraît qu’il se plaisait à se décrire comme “un bourgeois qui trahit la bourgeoisie”) ou Jérôme Lindon des éditions de Minuit. 
Ils n’ont pu mener à bien leur aventure, au début du moins, que parce qu’ils avaient un capital économique et social leur permettant de faire face à l’adversité consubstantielle à l’exercice de la profession. 
Nos trajectoires et catalogues ne sont en rien comparables, d’autant que nous ne nous sommes pas construits aux mêmes époques et dans le même pays, mais c’est bel bien un métier dont il est difficile de vivre, plus que jamais en Algérie. Il reste que Sofiane et moi sommes conscients de la chance que nous avons, celle d’avoir pu faire d’une passion un métier. C’est un luxe.

Les libraires ont du mal à “survivre”. Cette situation est-elle due à l’absence d’un lectorat ou à d’autres raisons ? 

Il faudrait des études, des recherches, des sondages pour donner une réponse étayée et documentée. (Je salue ici l’initiative de Hadj Miliani, décédé il y a quelques jours, qui, secondé par un collectif, menait depuis des années, avec endurance, une enquête d’envergure sur le secteur de l’édition et le lectorat en Algérie.) Le lectorat existe sans aucun doute, en tout cas il est plus nombreux que celui qui fréquente la librairie : c’est un lectorat “dormant”, pour ainsi dire, qui se révèle, se donne à voir, lors du Sila, des conférences à l’université (où les amphis sont souvent pleins), des trop rares rencontres organisées dans les maisons de la culture, des salons du livre locaux. 
Mais la librairie (comme tant d’autres maillons de la chaîne du livre) est en danger : elle aurait besoin d’être soutenue, de bénéficier d’allègements fiscaux, elle aurait besoin que son personnel soit formé, que son essaimage à l’échelle du pays soit encouragé par des mécanismes d’aide systématiques et finement réfléchis. Est-il concevable que le plus grand pays d’Afrique en termes de superficie, peuplé de 44 millions d’habitants, n’ait que 15 à 20 librairies dignes de ce nom sur tout son territoire ? Nous sommes loin de la librairie considérée, sous d’autres cieux, comme un “commerce de première nécessité”.

Selon vous, quel est l’intérêt de la littérature dans la société ?

C’est une réponse bateau, mais je ne crains pas de la marteler encore et encore, aujourd’hui plus que jamais, alors que les espaces de liberté se réduisent comme peau de chagrin, ici en Algérie, et que notre aptitude à penser, à rêver, semble comme neutralisée, sous l’effet de l’épuisement, du désenchantement, de la peur aussi. La littérature nourrit l’imaginaire et, ce faisant, façonne un individu libre. 
Elle crée un espace inaliénable, inviolable, où un “je” peut rêver, se confronter à l’altérité, à une infinité de mondes possibles, et donc cultiver sa liberté de pensée, son autonomie, sa capacité à réfléchir, à interroger – et donc remettre en question – les contraintes et les cadres que sa société, le système politique dans lesquels il vit lui imposent. N’est-ce pas d’une puissance inouïe ? Je me rappelle certains vendredis de mars-avril 2019, alors que nous vivions ces jours d’allégresse et d’effroi mêlés, j’étais, devant le déploiement des forces de sécurité, les fourgons anti-émeutes, les hélicoptères, les policiers en civil avec leur talkie-walkie, ceux en tenue – avec leurs casques, matraques, protège-tibia et protège-bras, tels des tatous androïdes –, hantée par le texte de Qui se souvient de la mer ? de Mohammed Dib. J’avais, de façon troublante, la sensation d’être un personnage de ce roman halluciné et extraordinairement subversif. Je convoque cette anecdote personnelle pour illustrer de manière très concrète, peut-être triviale, l’influence de la littérature sur l’intimité d’une conscience individuelle (avant même d’appréhender son impact sur la “société” en général), à l’origine d’une expérience intime où poétique et politique coïncident de manière vertigineuse. C’est la grâce de la littérature.

À votre avis, les auteurs algériens sont-ils assez impliqués dans les questions politiques, culturelles ou économiques du pays ? 

Nous militons, Sofiane et moi, pour une littérature affranchie de toute idéologie et de tout message à délivrer. Nous aimons les eaux troubles de la complexité, les récits polyphoniques et diffractés, où tentent de se dire, de se mettre en mots, avec un souci de la langue et du style, plusieurs vérités et non une Vérité. 

Selon nous, ces bruissements, ces grésillements ne peuvent se capter et se transcrire (comme on dit d’un sismographe qu’il transcrit les secousses et les grondements de la Terre) que si l’écrivain, dégagé de toute assignation, se concentre sur son œuvre d’écriture et exclusivement elle. 
Ce qui, pour autant, ne l’empêche pas de se sentir intimement atteint par l’état du monde et de son pays, intimement re-lié aux autres et à l’humanité et de faire œuvre de citoyen et/ou de militant – oui, comment ne pas à être affecté par le caractère proprement indéchiffrable de ce que nous expérimentons aujourd’hui en Algérie, et de si difficile, de si douloureux à cerner et nommer ? C’est encore Mohammed Dib que je convoque, dont la trajectoire est à cet égard exemplaire : de l’engagement assumé de la Trilogie Algérie (1952-1957, période de la colonisation et de la guerre d’Indépendance) au “désengagement” radical (exemple de La Trilogie nordique, fin des années 1980, début des années 1990), avec des interventions intermittentes de textes à la forme singulière, éclats, constellations, plus ou moins aux prises avec des questions contemporaines (exemple, entre autres, de La Nuit sauvage, 1995). 


Je le cite encore : “Je m’embarquais pour un voyage qui, sans me faire quitter ma terre encore, allait me conduire en terre inconnue et, dans cette terre, de découverte en découverte, et que plus je pousserais de l’avant, et plus j’aborderais de nouvelles contrées, plus je ferais, en même temps mais sans m’en douter, route vers moi-même.”(3) C’est ce qu’il nomme “Les voies de l’écriture”, lesquelles frayent bel et bien ailleurs loin des “questions politiques, culturelles ou économiques du pays” citées dans votre question. 

Entretien réalisé par : Hana MENASRIA 

1- Jean-Jacques Pauvert, La Traversée du livre, Viviane Hamy, 2004.

2- Tlemcen ou les lieux de l’écriture, Barzakh, 2020 (1re édition : La Revue Noire, 1994).

3- Idem.

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Bouteflika est mort

Abdelaziz Bouteflika est mort hier vendredi 17 septembre 2021.

Il n’était qu’un élément (important) d’un ensemble immuable moribond.

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Voici ce que répondait avec dédain ce « 3/4 président » face à la détresse des familles de disparitions forcées : « vos disparus je ne les ai pas dans ma poche… lifet mat, le passé est mort. » Contrairement à l’Afrique du Sud, au Chili, en Argentine etc. il n’y aura ni enquête, ni procès, ni justice. Ni vérité. C’est pourquoi – entre autres dossiers fondamentaux mis sous le boisseau –, la schizophrénie et le mal-être profond ont encore de beaux jours devant eux, hélas, avec une perspective possible, la fuite, el Harga vers d’autres cieux plus cléments pour les jeunes.

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Voici un mot de Maître Ali-Yahia Abdenour interrogé à ce sujet par « Confluences Méditerranée » 2004/4 (n°51) :

Le président Abdelaziz Bouteflika a chiffré à deux mille le nombre de disparus. (Les fiches individuelles établies par la LADDH et les associations de familles de disparus font ressortir 7203 disparus, tous identifiés.) Il n’a pas tenu sa promesse d’ouvrir une enquête nationale sur le sujet. Il n’a pas maîtrisé sa colère, furieux d’avoir été interpellé publiquement à la salle Harcha, la veille du référendum de septembre 1999 sur la concorde civile, par les mères de disparus qui demandaient la vérité sur le sort réservé à leurs enfants. Il les a traitées de pleureuses et de marionnettes : « Les disparus ne sont pas dans ma poche, leur a-t-il dit. Enterrez le passé ! On ne sortira pas de la crise avec le passé. Tout le peuple algérien a souffert et il n’y a donc pas lieu d’exiger des droits exceptionnels afférents à la qualité de victime ». 

ahmedhanifi@gmail.com

Sa 18 septembre 2021

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La LADDH avance le chiffre de 18000 disparus 

« Confluences Méditerranée » 2004/4 (n°51) pages 39 à 44

Ali Yahya Abdennour est un miltant de la cause nationale algérienne dès les années 1940. En 1956, il fonde avec Aissat Idir la centrale syndicale UGTA. Au lendemain de l’indépendance, il occupe divers postes ministériels mais il démissionne, s’opposant à l’orientation autoritaire du nouvel Etat. Il s’installe comme avocat à Alger en 1967. En 1985, il est arrêté et traduit devant la Cour de sûreté de l’Etat pour avoir créé la première Ligue Algérienne de défense des Droits de l’Homme (LADDH). Face aux massives violations de droits de l’homme depuis 1992, il mène une activité intense pour mobiliser les énergies à l’intérieur et alerter l’opinion à l’extérieur. Maître Ali Yahya Abdennour est actuellement le président de la LADDH.Confluences Méditerranée : Quel est le nombre exact de disparus et comment définissez-vous un disparu ?

Maître Ali Yahya Abdennour : Une personne est déclarée disparue lorsque son corps n’a pas été retrouvé. Le dossier des disparus s’écrit au jour le jour. Le nombre de disparus est difficile à établir et ne peut être qu’approximatif. Les fiches individuelles établies par la LADDH et les associations de familles de disparus font ressortir 7203 disparus, tous identifiés. Lorsqu’une famille remplit une fiche individuelle, il lui est demandé de préciser si son parent a été enlevé seul ou avec d’autres personnes. La réponse est toujours la même : « il a été kidnappé avec 2, 3 voire 5 personnes ». Mais il y a des familles qui souvent ne veulent pas porter plainte, par peur ou fatalisme. Il en résulte qu’en moyenne une famille sur trois porte plainte, ce qui rend crédible le chiffre de dix-huit mille disparus retenu par la LADDH. 

Le président Abdelaziz Bouteflika a chiffré à deux mille le nombre de disparus. Il n’a pas tenu sa promesse d’ouvrir une enquête nationale sur le sujet. Il n’a pas maîtrisé sa colère, furieux d’avoir été interpellé publiquement à la salle Harcha, la veille du référendum de septembre 1999 sur la concorde civile, par les mères de disparus qui demandaient la vérité sur le sort réservé à leurs enfants. Il les a traitées de pleureuses et de marionnettes : « Les disparus ne sont pas dans ma poche, leur a-t-il dit. Enterrez le passé ! On ne sortira pas de la crise avec le passé. Tout le peuple algérien a souffert et il n’y a donc pas lieu d’exiger des droits exceptionnels afférents à la qualité de victime ».

Quelle est la revendication principale des familles de disparus ? Le président Bouteflika peut-il la satisfaire ?

Les familles veulent d’abord savoir si leurs enfants sont morts ou vivants. Les services connaissent le sort réservé aux disparus. Seraient ils toujours en vie, détenus dans des camps secrets et soumis au lavage de cerveaux, pour en faire des repentis ? S’ils sont vivants, le pouvoir doit les libérer ou les présenter à la justice. S’ils sont morts, ce qui est malheureusement le cas pour la plupart d’entre eux, il doit localiser les charniers où ils ont été enterrés et remettre les ossements aux parents avec l’aide de la LADDH. Le collectif des familles de disparus exige la vérité et la justice, c’est-à-dire le jugement des assassins, quelle que soit leur fonction, par une justice indépendante. Il fait preuve d’une grande vigilance afin que les auteurs de crimes contre l’humanité n’échappent pas à la justice. Il a lancé à l’opinion publique nationale et internationale un cri d’alarme et un appel pressant, lui demandant de faire pression sur le pouvoir algérien afin qu’il donne une réponse précise à la question posée depuis des années : « Q’avez-vous fait des disparus ? Vous les avez pris vivants, rendez-les vivants, ou bien dites où vous les avez enterrés ». 

Yazid Zerhouni, ministre de l’Intérieur, a déclaré : « Pour les disparus, 2600 à 2700 cas ont été élucidés sur les 4600 plaintes. Il s’agit de personnes ayant rejoint les maquis ; d’autres ont été abattus par leurs compères ; d’autres sont incarcérés ; d’autres encore sont dans des cantonnements de l’armée islamique du salut (AIS) en trêve depuis 1997 » (El-Watan 20 janvier 2002). M. Zerhouni a le droit de mentir pour se défendre, mais la vérité est qu’aucun disparu n’a été retrouvé à ce jour. Zerhouni n’était pas en fonction quand il y a eu le gros des disparitions, mais il ment pour couvrir ceux qui ont donné les ordres et qui l’ont nommé ministre. C’est un problème qui le dépasse et qui dépasse même Bouteflika. Le président Bouteflika n’a ni la capacité, ni la volonté de satisfaire la demande de justice réclamée par les familles de disparus. Il a créé des commissions administratives pour soustraire le dossier des disparus au collectif des familles, aux partis politiques et à la LADDH. 

Les trois armes de la lutte contre les disparitions forcées sont la vérité des faits, la force du droit et la volonté d’aller jusqu’au bout pour découvrir la vérité. 

Qu’est-ce qui empêche que la justice algérienne soit saisie pour affirmer le droit, même au prix de l’arrestation d’un général qui serait coupable de disparitions ? Ne serait-ce pas là une occasion de réhabiliter l’Etat et ses institutions et de regagner la confiance de la population ?

Les conditions politiques et juridiques ne sont pas réunies pour juger en Algérie les commanditaires des crimes contre l’humanité qui sont au sommet de l’Etat, bénéficiant de l’impunité du fait de leur prééminence au sein du pouvoir qui les absout de tous les crimes. Les juges comme les tribunaux et les cours sont soumis au pouvoir, et ne peuvent condamner les responsables des crimes commis au nom de l’Etat. Il faut faire appel à la justice internationale qui vient de faire ses premier pas. Les droits de l’Homme sont universels et ne peuvent être enfermés à l’intérieur des frontières nationales. 

La convention internationale sur la torture de 1984 fait obligation aux Etats qui l’ont ratifiée de déférer sur leur territoire, en justice, tout tortionnaire, quelles que soient sa nationalité et celle des victimes et quel que soit le pays où il a trouvé refuge et vit en exil doré ou est seulement de passage. La Cour Pénale Internationale (CPI) est opérationnelle. Tôt ou tard des dirigeants algériens rendront compte à la CPI parce que pendant la décennie sanglante la lutte antiterroriste a été menée en dehors de la légalité et au mépris des traités internationaux. Cela s’est traduit par des milliers de morts sous la torture, d’handicapés à vie, d’exécutions extra-judiciaires, etc. Pendant dix ans, les organes de l’Etat ont imposé une terreur indescriptible au peuple. Les responsables rendront compte soit à la justice nationale lorsque les conditions politiques seront réunies, soit à la justice internationale si elles ne le sont pas. L’Etat a le monopole de la violence à condition qu’il respecte les lois nationales et internationales relatives aux droits de l’Homme. Il ne doit utiliser ni la terreur ni les moyens illégaux contre les auteurs présumés de la violence, qui doivent être différés devant les tribunaux et cours de justice, et condamnés quand ils sont déclarés coupables selon la loi. L’Etat qui ne respecte pas ses propres lois est un Etat de non-droit. Le peuple algérien veut l’ordre et la paix, à condition que ce ne soit pas l’ordre des prisons, ni la paix des cimetières. 

En tant que militant des droits humains, que reprochez-vous à la politique dite de « concorde civile » initiée par le président Bouteflika lors de son accession à la présidence en avril 1999 ?

Après sa désignation à la magistrature suprême le 15 avril 1999, M. Abdelaziz Bouteflika a voulu donner « une couverture politique et juridique » à un accord conclu entre le DRS et l’AIS. Cet accord avait-il une contrepartie politique ou était-ce seulement un accord verbal sans lendemain ? Pour le chef d’état-major, le général Lamari, il n’y a pas eu d’accord mais seulement une reddition. La loi sur la concorde civile adoptée au pas de charge par le Parlement et soumise à référendum ne s’est finalement pas appliquée à l’AIS qui a rejeté les termes de repenti et de reddition et exigeait une amnistie ainsi que les honneurs de la guerre. Mais le référendum de septembre 1999 n’était qu’une élection présidentielle bis, ayant pour objet de légitimer le président mal élu et de le libérer de la tutelle de l’armée qui avait fait de lui un monarque sans autorité. 

La grâce amnistiante accordée par le décret présidentiel en date du 10 janvier 2002 à l’AIS est anticonstitutionnelle car l’amnistie relève de la compétence exclusive du Parlement. L’effet psychologique recherché par le président de la République, à savoir une reddition massive des groupes armés qui formeraient des files indiennes devant les commissions de probation, afin que le combat cesse faute de combattants, n’a pas eu lieu. Sa démarche n’est pas la solution idoine, car il ne veut pas ouvrir un dialogue avec toutes les forces politiques représentatives sans exclusion, mais imposer sa loi, qui ne relève que de lui, de lui seul, pour ne rien devoir à personne et apparaître aux yeux du peuple comme le sauveur, l’homme providentiel. 

La réconciliation nationale ne peut se réaliser sans la levée de l’impunité. Elle sera vouée à l’échec tant que les commanditaires de crimes contre l’humanité ne seront pas jugés. La véritable réconciliation nationale passe par les concepts de vérité et de justice et par un dialogue entre toutes les forces politiques comme l’a montré la réunion de Sant’Egidio qui a porté sur le contrat national signé à Rome par les forces politiques représentatives de la société algérienne. 

En quoi consiste la différence entre la « concorde civile » lancée en 1999 et la « réconciliation nationale » prônée depuis avril 2004 ?

Le président veut passer de la concorde civile, qui s’apparente à la loi sur la clémence dite de la rahma du président Zeroual, qui ne comportait aucune référence politique, à la concorde nationale ou réconciliation nationale, dont il n’a pas défini encore les contours, pour aboutir à la paix. 

Me Farouk Ksentini, qui préside la commission gouvernementale sur les disparus, a déclaré récemment à la presse que l’Etat doit assumer ses responsabilités sur ce dossier. N’est-ce pas là une avancée significative pour rendre justice aux familles de disparus ?

Me Farouk Ksentini, président de la Commission ad hoc sur les disparus, veut régler ce problème épineux en versant une indemnité aux familles de disparus. Le régime, par la voix de Me Ksentini, propose à chaque famille un million de dinars, ce qui correspond au prix d’une voiture en Algérie. 

La commission ad hoc n’a aucun pouvoir d’investigation. Elle ne comprend pas de délégués des familles de disparus. Les seules institutions en mesure de donner des informations sont le DRS, la gendarmerie, la police et la justice. Me Ksentini a déclaré que l’Etat était responsable mais pas coupable. Cette affirmation révèle qu’il n’est pas du côté des familles et ne recherche pas la justice. Il est du côté du régime et il cherche à disculper ses dignitaires. L’Etat sujet actif du droit pénal, qui fait condamner les coupables, ne peut s’exclure de la culpabilité. L’Etat est responsable et coupable. 

Qu’en est-il aujourd’hui de la torture en Algérie ? Est-elle toujours pratiquée ou bien les autorités ont-elles décidé de l’abolir dans les faits ?

La pratique de la torture est de notoriété publique et seul le pouvoir semble l’ignorer. Ce dernier tolère, cautionne et pratique l’usage de la torture, et ne prend aucune mesure pour l’enrayer et condamner les tortionnaires. La torture ne constitue pas seulement des faits isolés, des bavures, des dépassements sans plus, mais une pratique administrative courante employée de manière systématique. Elle est devenus partie intégrante des interrogatoires quelle remplace avec les moyens de la violence physique. 

En juin dernier, à T’Kout, dans les Aurès, des adolescents ont été torturés et, fait nouveau, le président du tribunal a refusé de les entendre. 

Les bourreaux ne reconnaissent jamais leurs crimes. Larbi Taher, responsable de la LADDH à Lebiod Sidi Cheikh, a été torturé en prison. La violence physique qu’il a subie était visible sur son corps, mais les magistrats l’ont accusé de mensonges. 

La torture atteint l’être humain dans ce qui lui est essentiel, à savoir sa vie, son intégrité physique, sa santé et sa dignité. Pour éviter que ne se maintiennent ou ne se reproduisent l’horreur et l’abominable qu’elle représente il faut engager un combat très ferme contre elle, un combat qu’il faut gagner car elle se nourrit du silence. 

Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2011

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Bel article de Meddi… tout droit sorti du « frigo »

PATTY SMITH dans La Grande Librairie

Elle fut Rock, mais aujourd’hui plutôt écrivaine, poète (plus qu’hier)

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les paroles

________ Source: LyricFind.______________

L’efficacité porcine

et d’autres… Richard Millet…

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« Ce sont donc bien ces idées fausses qui ont rendu l’Europe malade. Elles lui ont donné le virus de l’efficacité et elles ont rendu le meurtre nécessaire… La volonté d’efficacité, c’est la volonté de domination. Vouloir dominer quelqu’un ou quelque chose, c’est souhaiter la stérilité, le silence, ou la mort de ce quelqu’un. Voilà pourquoi nous vivons un peu en fantômes dans un monde désormais abstrait, silencieux à force de hurlements et menacé de ruine. Car les philosophies qui placent l’efficacité au sommet de toutes les valeurs sont des philosophies de mort. C’est sous leur influence que les forces de vie ont déserté l’Europe et que la civilisation de ce continent présente aujourd’hui des signes de dépérissement. Les civilisations aussi ont leur scorbut qui est ici le mal d’abstraction…

Exemple de la polémique. Il n’y a pas de vie sans dialogue. Et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est remplacé aujourd’hui par la polémique, langage de l’efficacité. Le 20° siècle est, chez nous, le siècle de la polémique et de l’insulte… Quel est le mécanisme de la polémique ? Elle consiste à considérer l’adversaire en ennemi, à le simplifier par conséquent et à refuser de le voir. Celui que j’insulte, je ne connais plus la couleur de son regard. Grâce à la polémique, nous ne vivons plus dans un monde d’hommes, mais dans un monde de silhouettes ».

Albert Camus- Le temps des meurtriers. In Conférences et discours, 1936-1958. Ed Gallimard/ folio.

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Et c’est bien après l’efficacité que galopent en grognant Zemmour, les zemmouriens et tous les revanchards. Nous ne laisserons pas les porcs saccager les solidarités humaines.

ahmedhanifi@gmail.com

14 septembre 2021

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