« UNE NOUVELLE HISTOIRE DE LA GAUCHE COMMENCE » J-L Mélenchon

PAR MICHEL SOUDAIS ET ANTONIN AMADO

POLITIS _

Publié le 13 juillet 2022

À l’issue d’une séquence électorale atypique, Jean-Luc Mélenchon tire le bilan de la recomposition des forces et trace des perspectives pour les combats à venir.

Jean-Luc Mélenchon : « Une nouvelle histoire de la gauche commence »

Alors que les quelque 150 députés de la Nupes mènent bataille au Palais-Bourbon, le leader des insoumis estime que la relève est assurée. S’il souhaite désormais mener le combat politique dans le champ des idées, il envisage l’avenir politique de la gauche avec enthousiasme. Un optimisme assombri par la convergence de la droite et de l’extrême droite ainsi que par la radicalisation de la société résultant des urgences écologiques et sociales.

Après une élection présidentielle et des législatives atypiques, en quoi le paysage politique du pays a-t-il profondément changé ?

Jean-Luc Mélenchon : C’est une saison entièrement nouvelle de l’histoire de la gauche qui commence. Du point de vue des idées, nous inversons la donne du cycle commencé en 2005. Le peuple français refusait alors de constitutionnaliser un régime économique dont les principales règles sont la concurrence libre et non faussée, le libre-échange, le refus de l’harmonisation sociale et fiscale. Mais la sphère institutionnelle répond par un viol de la souveraineté du peuple : l’ordolibéralisme est devenu la loi suprême.

Jusqu’au 10 avril, la question était de savoir si la gauche pouvait continuer à promettre des avantages tirés du système néolibéral, ou si la prolongation du grand projet humain de la Libération – une société de mieux-être et d’égalité – passe par une rupture. Ce qui se jouait, c’était l’existence même d’une gauche politique.

Il y avait beaucoup plus de ruptures en 1981 que ce que proposait votre programme…

Je l’ai dit moi-même plusieurs fois sans qu’on m’entende. Nos ennemis avaient besoin de nous diaboliser pour nous contenir. Ce qui a été le facteur déclenchant de la décomposition de la gauche traditionnelle, c’est son incapacité absolue à comprendre pourquoi la crise écologique mettait la civilisation humaine au pied du mur du capitalisme : comment est-elle organisée, qu’est-ce qu’elle produit, dans quelle finalité et avec quels objectifs ? Si bien que, le 10 avril, cette période se solde par l’effondrement de la gauche traditionnelle et l’option préférentielle pour la gauche de rupture.

Cette gauche de rupture dont vous parlez est-elle une gauche de transformation écologique et sociale ou son projet est-il plus radical ?

Son contenu et son analyse sont plus radicaux. Car le capitalisme est devenu un système qui ne fait plus de compromis. Le capitalisme financier de notre temps va au bout de cela : il pille sans limite et se nourrit aussi des dégâts qu’il provoque. Et il doit détruire la démocratie parce qu’il ne veut d’aucune régulation, or la source de celle-ci, c’est la loi et donc le citoyen qui la fait voter. Face à une forme extrêmement radicalisée du capitalisme, nous avons besoin d’une stratégie claire de rupture avec le système qui épuise et détruit l’homme et la nature. Il a fallu aussi construire une force indépendante pour lutter contre l’hégémonie d’une gauche qui n’était même plus de transformation sociale, mais juste un accompagnement enthousiaste du système. Le paroxysme a été atteint sous François Hollande. En déclarant, dans une conférence de presse, que c’est l’offre qui crée la demande, il a rayé d’un trait de plume un siècle et demi de combats de gauche qui partaient des besoins humains.

Ce qui se jouait, c’était l’existence même d’une gauche politique.

Le 10 avril, le choix pour la gauche de rupture que j’incarnais avec le programme L’Avenir en commun répétait celui de 2017. Mais, il y a cinq ans, la gauche traditionnelle a pensé que c’était un accident de l’histoire, lié soit à mon habileté à faire campagne, soit au fait que Benoît Hamon n’aurait pas fait une campagne assez centriste. Il aura fallu le deuxième coup, moi à 22 % et tous les autres à moins de 5 %, pour clarifier les choses.

Quand j’ai proposé en 2018 de constituer une fédération populaire, à deux reprises il m’a été répondu qu’on ne pouvait réaliser l’union qu’autour du centre gauche, que toute autre formule était vouée à l’échec. Encore aujourd’hui, on continue à me demander si j’ai l’intention de rester radical alors qu’il faudrait s’élargir. Comme si la radicalité venait d’ailleurs que du contexte !

Dans la campagne, j’avais dit que, si j’arrivais au second tour, je proposerais à tout le monde de se rassembler. Nous étions intellectuellement prêts à l’idée que, si on passait en tête, la signification serait que la gauche se réorganiserait tout entière autour de l’axe de la rupture. La plus grosse incertitude était de savoir s’il y avait intérêt à discuter avec les socialistes qui nous avaient si grossièrement éconduits les deux autres fois et toujours rejetés par le peuple.

Vous avez hésité…

Tout à fait. Des messages sont passés. Le risque n’était pas pour eux, ils étaient déjà à 1,75 %. Pour nous, il était énorme parce que nous incarnons deux courants politiques : celui très revendicatif des milieux populaires déshérités que nous surreprésentons et celui des classes moyennes en voie de déclassement. Le risque était que nos électeurs pensent que nous étions en train de faire de la tambouille avec le PS. L’autre risque était que le PS nous enferme dans une discussion sans fin qui nous ridiculise. Pour en avoir le cœur net – la discussion avait commencé avec les Verts sans aucune difficulté –, j’ai rencontré Olivier Faure. Il m’a convaincu qu’il avait compris le moment nouveau. À partir de là, les choses deviennent simples. L’accord électoral est forcément un accord de premier tour, sinon le Front national submergerait la scène. C’est la raison des candidatures communes, ce qu’on n’avait jamais fait dans toute l’histoire de la gauche.

Pour appliquer la ligne de rupture, nous avons mordicus refusé que l’on se contente d’une plateforme en 15 points. Notre programme de plus de 600 points marque où en est la gauche. Notre méthode a été celle de la déconstruction des désaccords pour en vérifier le contenu et de la reconstruction sur une radicalité concrète et faisable. C’est ainsi que nous avons réglé avec une extrême facilité la question de l’Europe alors que tout le monde nous disait que ce serait le piège dont personne ne ressortirait uni.

Après des années de discussion stérile, l’union de la gauche s’est constituée de manière incroyablement rapide. Pourquoi maintenant et pas en 2017 ?

En douze jours ! La raison centrale, c’est qu’ils ont pu mesurer cette fois-ci que la disparition pure et simple les attendait s’ils continuaient sur le refus d’une ligne de rupture.

C’est une question de survie pour eux ?

Oui, sans doute, mais il ne faut pas non plus mépriser les socialistes. Quand vous adhérez au PS, même si vous êtes très modéré, c’est quand même pour changer la société. Les bases socialistes sont très largement acquises à l’idée de combattre la racine des injustices sociales et du saccage environnemental. À présent, leurs dirigeants savent que la ligne d’accompagnement ne mène nulle part.

Il n’y a qu’en France que l’on voit un gouvernement défait aux législatives se maintenir.

Aux législatives, nous avions le choix entre une stratégie pour nous renforcer seuls et minoritaires, ou une stratégie capable de victoire. Le contexte était bon à la sortie de l’élection présidentielle, avec trois blocs à peu près de taille égale, mais nous entrons dans une autre élection que celle uninominale à un tour… la présidentielle.

C’est intéressant que vous le disiez comme ça.

Parce que c’est la vérité, celui qui arrive au deuxième tour bat Le Pen, et voilà… Là, nous partions du constat qu’il y avait un quatrième bloc en enjeu : les abstentionnistes. Notre raisonnement est assez classique : le plus uni et le plus fort entraîne ceux qui hésitent. Or, les blocs conservateur et d’extrême droite sont divisés, l’un entre Macron et LR, l’autre entre Le Pen et Zemmour. En nous unissant, nous pensions passer en tête dans un nombre extrêmement important de circonscriptions.

À la sortie du premier tour, le 12 juin, nous étions carrément en tête dans le pays ! La stratégie était donc juste. Depuis, beaucoup ont oublié que Macron a été battu. Il n’y a qu’en France que l’on voit un gouvernement défait aux législatives se maintenir. La culture démocratique y est tellement érodée que, le jour du discours de politique générale, une majorité de chaînes d’info discutait le style, le comportement, et passait à côté de l’événement historique en train de se produire : un gouvernement qui ne demande même pas la confiance et nous annonce qu’il veut bricoler avec l’Assemblée. N’importe quel analyste politique sait que cette situation appelle la censure. Pourtant c’est elle qui fut considérée par les commentateurs comme un facteur de désordre.

La Nupes est-elle durable ? À quelles conditions ? À l’Assemblée, un intergroupe s’est constitué mais, en dehors de cette institution, quel mode de liaison entre les partis qui la composent ?

Commençons par saluer le résultat : on nous a dit : « le lendemain du vote, ce sera fini ». Eh bien, cela continue ! Quand nous arrivons à l’Assemblée, j’ai proposé que l’on forme un seul groupe pour marquer le paysage. Ce n’était pas prévu, mais ce qui n’était pas prévu non plus, ce sont les 89 députés du Front national. Je me disais qu’en s’affichant à 150 contre 89, on réglait la question. C’était trop pour beaucoup.

Si vous aviez fait cette annonce il y a encore quelques mois, ça aurait été l’hallali. Là, on a vu des refus polis formulés de manière extrêmement calme…

J’ai même trouvé que c’était amical. Si ça s’est passé comme cela, c’est que tous avaient l’intention de continuer à travailler ensemble sans envie qu’un incident l’empêche. La preuve : nous sommes vite arrivés à un accord général pour présenter des candidats communs aux postes de l’Assemblée. Il faut voir ce que représente un tel accord entre des groupes qui s’étaient ignorés dans la mandature précédente. Deuxième chose totalement inattendue, mais bien travaillée par Mathilde Panot et Manuel Bompard, c’est la proposition d’appeler tous nos groupes Nupes. On l’a fait, donc les Verts aussi, le PS pareil et, par effet de domino, le groupe GDR [communiste, NDLR] également, à l’issue d’un vote interne où Fabien Roussel a été battu.

Le sort des élections se joue dans la conjonction des classes populaires et des classes moyennes.

Ensuite tous étaient d’accord pour la censure et l’on a pu mesurer, après le discours de politique générale d’Élisabeth Borne, combien les orateurs étaient convergents et manifestaient une même radicalité sous des formes évidemment différentes. C’est un début.

À chaque étape se poseront des questions. Au sein de l’intergroupe, Olivier Faure est extrêmement actif dans l’effort de liant. C’est un peu lui qui a poussé tout le monde à se réunir toutes les semaines.

Il existe aussi une structure moins connue de coordination des organisations de la Nupes qui se tient le lundi. J’y participe désormais. Il y a une grande différence dans les rythmes de fonctionnement de chacun. Il faut qu’on arrive à s’accorder pour ne pas gripper le système.

Quel va être le rôle de cette structure ?

Elle est essentielle et va devenir l’un des lieux centraux de la vie politique du pays. Pourquoi ? Premièrement parce que nous avons repris pied dans les cités populaires. Nous sommes le premier parti des pauvres, des chômeurs et des précaires : dans les 10 % des villes les plus démunies, 80 % des députés sont Nupes. Dans les quartiers populaires, où l’abstention est très forte, nous sommes hégémoniques avec des scores de 70 à 80 %. Bien sûr, nous rencontrons des limites, mais les zones qui avaient largement déserté le vote de gauche se reconstruisent autour de la Nupes. Y compris dans des zones périurbaines et rurales. La vallée de la mécanique dans l’Aveyron, terre perdue par la gauche traditionnelle, a élu un ouvrier LFI cégétiste. En Haute-Vienne, où la gauche avait perdu Limoges, les trois députés sont Nupes, dont un insoumis.

Deuxièmement, il existe un phénomène psychologico-politique essentiel : la classe moyenne et moyenne supérieure change de camp. Après avoir été longtemps majoritairement socialiste ou centriste, puis idéologiquement persuadée qu’elle trouverait son compte dans le système, elle bascule. C’est décisif parce que le sort des élections se joue dans la conjonction des classes populaires et des classes moyennes. La Nupes va devenir le seul lieu uni pour l’action populaire. La marche contre la vie chère à la rentrée va le montrer.

À quoi attribuez-vous ce reflux des classes moyennes ?

À l’impasse sociale et à la situation écologique. Cette dernière travaille les classes moyennes par les enfants. Beaucoup de parents trient déjà les déchets à la maison, font très attention à ce qu’ils mangent… Ce n’est donc pas une classe sociale acculturée sur le sujet. Mais sa jeune génération, celle pour laquelle elle a fait le plus de sacrifices, jette l’éponge. Ce sont les étudiants d’AgroParisTech qui disent « votre agriculture ne nous intéresse pas » ; les élèves ingénieurs de l’aéronautique qui disent « faire des avions, ça ne nous intéresse plus ». On parle de la « fin de l’ambition » et de la « grande démission ». Ces deux phénomènes vont de pair. Ils ont connu un effet d’accélérateur avec le covid. En renvoyant les gens à la maison, il les a fait s’interroger sur le sens de leur existence. Des centaines de milliers de personnes ne s’étaient jamais posé la question de savoir pourquoi elles se tapaient des heures de transport tous les jours, pourquoi elles ramenaient tous les samedis à la maison leur ordinateur sous le bras pour continuer à travailler. Tout cela a brisé l’hégémonie de l’imaginaire néolibéral. Nous voilà confrontés à des problèmes qui frappent de plein fouet l’élémentaire de l’espèce humaine : la santé, l’éducation, l’accès à l’eau. Et donc, qu’est-ce qu’on fait ? Comment on s’en sort ?

Par ces cheminements intellectuels, la radicalisation de la société va se poursuivre. Et puis l’espace spécifique de la gauche unie facilite le regroupement du milieu social qu’elle veut représenter. Avec la Nupes, il est beaucoup plus facile pour les syndicats d’opérer la jonction avec la gauche politique. La violence des confrontations entre gauche de rupture et gauche d’accompagnement pouvait menacer la vie même des sections syndicales. Le fait qu’il y ait un état-major politique uni est tout à fait essentiel, même s’il n’a pas encore pleinement conscience du rôle qu’il peut jouer.

Lire la suite de cet entretien > « Je lutterai jusqu’à mon dernier souffle. »

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Jean-Luc Mélenchon : « Je lutterai jusqu’à mon dernier souffle. »

S’il se met en retrait, le leader de la France insoumise n’est pas en retraite. Il le dit lui-même dans cette deuxième partie du long entretien qu’il nous a accordé.

Après être revenu sur la séquence électorale atypique qui a conduit à l’union de la gauche sous la forme de la Nupes, le leader de la France insoumise a répondu sans détours à nos questions : sur la place faite aux représentants des quartiers populaires, la réception du discours de l’Union populaire dans les zones rurales et péri-urbaines – une « discussion ouverte » par François Ruffin et non une divergence, assure-t-il –, la fin du front républicain face au RN, ses propos sur la police, la crise économique qui s’annonce et la bataille contre le réchauffement climatique. Nous l’aurions bien encore interrogé sur quelques autres sujets, mais le temps manquait alors que nous avions déjà échangé près de deux heures.

Plusieurs collectifs de quartiers populaires comme « On s’en mêle » ont pris publiquement position pour vous avant le premier tour. Mais ils sont nombreux à déclarer avoir été déçus de la place qui leur a été réservée aux législatives. Que leur répondez-vous ?

Jean-Luc Mélenchon : Je comprends parfaitement que, d’un balcon ou d’un autre, le paysage ne soit pas le même. Dans le cas des quartiers populaires, pour ce qui concerne La France insoumise, nous avons mené le travail comme jamais. Ce n’est pas juste de nous jeter la pierre quand dans l’ensemble de nos circonscriptions, une trentaine de candidats, dont nombre de figures symboliques, avaient une adresse dans une cité populaire. S’il y a un mouvement populaire, c’est bien le nôtre.

La politique dans les quartiers est divers aussi ; il y a différentes orientations et, comme dans le reste de la société, elles sont en compétition les unes avec les autres. Certains qui ne sont pas forcément d’accord avec ceux qui ont intégré les bancs de l’Assemblée nationale auraient préféré que ce soient eux.

Il n’y a pas que l’adresse. Des personnes issues de la diversité ne sont pas représentées à l’Assemblée nationale…

Je laisse aux observateurs le soin de voir qui était candidat, dans quelles conditions, et combien il y a de députés insoumis – je ne peux pas parler pour les autres – qui sont l’émanation directe des cités et de ce que vous appelez la « diversité de la France ». Je ne vais pas dresser la liste. Je ne fais pas de tri, moi. Et je demande aux gens de regarder si ça leur paraît représenter ou non la France. C’est ausi une bonne chose qu’il y ait une ouvrière agricole dans le groupe insoumis – elle n’habite pas dans une cité mais dans une ferme –, qu’un ouvrier de la vallée de la mine habite dans une cité en train de s’enfoncer dans le sol.

Mais quoi que l’on fasse, ce n’est pas bien. C’est presque décourageant. Est-ce que quelqu’un a l’intention de fixer une proportion ethnique dans les groupes ? Bien sûr que non. Donc la question est mal posée. Les cités populaires ont été représentées dans toute la France. Dans certaines, on a gagné ; dans d’autres, on a perdu.

Je suis fatigué de la jérémiade permanente et d’une forme d’ethnicisation de l’arrivisme. On pourrait dire : « waouh, vous avez fait le plus beau groupe socialement divers depuis quarante ans. » Même en 1981, il n’y avait pas une telle diversité sociale. Quel autre groupe est à ce point représentatif des plus pauvres ? C’était déjà le cas en 2017 quand Jean-Hugues Ratenon, le président de l’Alliance des Réunionnais contre la pauvreté – il vivait avec le RSA – a été élu. Personne au RSA n’avait été élu avant lui. C’était aussi le cas pour Caroline Fiat, aide-soignante, Adrien Quatennens, qui travaillait pour une plateforme téléphonique. Ces deux-là ont fait des émules : des tas de gens se sont dit « moi aussi je peux ».

Y compris dans des échelons plus locaux de la démocratie…

La preuve est faite que tout le monde peut être élu. Quand on a présenté, à Marseille, en face d’un cacique du FN un dirigeant incontesté des luttes populaires des cités, Mohamed Bensaada, il perd parce que les LREM n’ont pas voté pour lui. On voit que le sujet était politique, pas ethnique. Bien sûr, les discriminations existent et se superposent, mais l’entrée en scène politique de la France créolisée est faite. C’est fini, vous ne pouvez plus revenir là-dessus. Idir Boumertit était adjoint de la maire de Vénissieux, il est maintenant député du Rhône.

François Ruffin affirme que vous avez ranimé la gauche, et il estime que le discours de l’Union populaire a permis de séduire le cœur des grandes villes et les quartiers populaires. Mais qu’il reste clivant dans les zones rurales et périurbaines, où le RN réalise ses meilleurs scores. Partagez-vous son constat ?

Je n’ai pas de divergence avec François Ruffin lorsqu’il ouvre des discussions. Et c’est ce qu’il fait. Sur le fond, il n’est pas vrai que les territoires périphériques et ruraux aient massivement voté RN. Je ne dis pas cela pour contredire François, car il existe une part de vérité dans son discours, et particulièrement dans la Somme, où il a été seul élu Nupes. On peut aussi ajouter l’Aisne et de l’Oise, dans lesquels la situation est semblable. Mais l’être humain n’est réductible ni à son socle géographique ni à son origine sociale. Il n’est pas vrai de dire que l’ouvrier, le jour où on lui aura révélé la condition réelle de son exploitation par le capitalisme, verra surgir en lui comme par illumination la conscience révolutionnaire. Les êtres humains sont composés de réalités sociales, géographiques, politiques et culturelles.

La droite commet l’erreur de croire qu’elle finira par gagner les voix du RN.

Exemple, mon copain ouvrier à la « Peuj » du côté de Montbéliard. Il affirmait qu’il ne voterait jamais le programme commun de la gauche. Il était pourtant d’accord avec. Mais, me disait-il, « je suis catholique, je ne vote pas pour des athées qui veulent nous empêcher de croire ». Cet homme était surdéterminé par ce qui lui paraissait important, sa foi religieuse. Ça compte et nous n’avons pas le droit de l’ignorer. Ensuite, quand vous regardez les implantations culturelles les plus anciennes de la réaction, vous mettez au jour des schémas très anciens. Partout en Vendée la gauche est minoritaire, sauf dans les villes créées par Napoléon. La carte électorale, là comme ailleurs, n’a pas évolué depuis deux siècles. Ailleurs aussi, des terres de révolte sont de gauche, depuis un ou deux siècles parfois. Mais sur l’ensemble des terrains, nous reprenons pied. Nous devons toujours analyser les conditions politiques de la formation des consciences. Et la meilleure preuve de cela, c’est justement la Somme. Là où François a mené campagne très intensément, il y a remporté une brillante victoire alors que nous ne sommes qu’à la troisième place dans sa circonscription à la présidentielle. Nous ne butons pas sur la géographie. Mais bien sur l’état différent des consciences face aux problèmes sociaux communs. L’explosion sociale et la destruction de la civilisation précédente ont provoqué un tel désarroi qu’à la fin, dans des zones entières et faute de combattants, les gens finissent par se tourner vers l’extrême droite.

Lorsque vous utilisez le terme « faute de combattants », qui critiquez-vous ?

D’abord les organisations de gauche traditionnelle et leurs élus locaux qui n’ont pas mené efficacement leur mission. Il fallait aller au-devant des gens, les aider à porter leurs revendications, les éduquer politiquement. Les gens, n’ayant plus face à eux des personnes capables de les éclairer sur les luttes à mener, ne pouvant s’informer que devant les chaînes d’information en continu, se tournent naturellement vers ceux vers qui les orientent le système.

Les électeurs du RN sont sensibles aux questions régaliennes, et particulièrement à celles touchant à la sécurité. Avez-vous prévu de travailler davantage ce type de sujets en vue des prochaines élections ?

Mais nous avons un discours très complet sur le sujet de la sécurité. Nous avons le meilleur spécialiste des questions de police avec le député Ugo Bernalicis. Nous avons organisé un colloque, publié une brochure, nous nous sommes expliqués cent fois sur ce sujet… Mais comment résister à un discours martelé un million de fois et qui se résume à dire que nous n’aimons pas la police ? Quand je dis « la police tue », ça choque. Et une môme de 21 ans qui se prend une balle dans la tête, ça choque qui dans ce pays, à part nous ? Je n’en peux plus de la brutalisation du matin au soir, de la mort des gens de couleur, des jeunes qui subissent sans cesse les contrôles au faciès. Que réclamons-nous ? Simplement que les policiers soient formés correctement, car ils sont ignorants de bien des situations qu’ils ont pourtant à gérer. Et leurs syndicats tiennent des discours factieux. Alors, non ! Nous n’avons pas à amender notre discours. La seule chose à dire est la suivante : nous voulons une police républicaine composée de gardiens de la paix. Nous ne sommes pas d’accord pour qu’ils soient armés en manif, ni qu’ils mutilent des gens ou leur tirent dessus pour refus d’obtempérer. Si nous mettons le doigt dans l’engrenage, alors nous finirons par manifester avec des organisations de policiers d’extrême droite pour dire que le problème de la sécurité, ce sont les juges.

Dans les colonnes de Politis, le sociologue Bruno Amable avait été visionnaire puisqu’il avait prévu une alliance du bloc bourgeois allant de LREM au RN. La vitesse de l’effondrement du front républicain vous surprend-elle ?

Le front républicain a toujours été frappé du sceau de l’hypocrisie. Car si le FN est un danger pour la République et la stabilité de ses institutions, il faut l’interdire. Pour mémoire, j’avais signé la pétition lancée par Charlie Hebdo en 1996 réclamant cette interdiction. Mais il est très vite apparu que le RN est l’assurance-vie du système. La colère étant captée par l’extrême droite au premier tour, il ne reste au second que le candidat du système pour empêcher la peste brune. Cette posture est désormais intenable. Et c’est moi qui ai contribué à y mettre fin en 2017 dans l’entre-deux-tours de la présidentielle. Si j’avais appelé à voter Macron, ce que nous avions accompli aurait volé en éclats. Et puis le temps des consignes de vote était révolu. Nous avions demandé que pas une voix ne se porte sur Marine Le Pen. Et l’on s’est aperçu que si des votes insoumis se sont reportés sur elle, c’est de manière très marginale.

L’ordre géopolitique va basculer en même temps que l’ordre climatique.

Cinq ans plus tard, nos adversaires politiques ne se sont pas astreints à la même règle à notre égard. Cela ne m’a pas surpris, car depuis cinq ans nous avons vu se construire une tentative de créer un ample « centre » opposé aux « extrêmes ». Et dans une certaine mesure, cette stratégie a fonctionné. Nous avons perdu 40 duels avec le RN parce que les LREM se sont abstenus ou sont allés voter blanc. Mais le centre de gravité de la droite se déplace vers l’extrême droite. La porosité existe désormais dans les urnes sous la forme de l’abstention, du bulletin nul ou du report. La première étape, c’est « plutôt Hitler que le Front populaire ». La seconde, à laquelle nous sommes en train d’assister, c’est la jonction des droites.

La droite commet l’erreur de croire que, parce qu’elle serait attentive aux névroses des électeurs du RN, elle finira par gagner leurs voix. Et cela passe par des clins d’œil insupportables, telle cette interview du président de la République dans L’Express en décembre 2020, dans laquelle il affirme que Pétain était tout de même un grand stratège militaire et que Charles Maurras demeurait un grand écrivain. Non. Maurras comme Pétain sont des traîtres à la patrie, deux antisémites meurtriers, par ailleurs dépourvus de talents stratégiques et littéraires. Et un Président ne peut s’exprimer ainsi.

Le destin de LREM, de LR et du RN est de se regrouper sous la houlette de Le Pen. Cela se passera de la manière suivante : l’Assemblée nationale va devenir la casserole dans laquelle ils vont mettre à cuire leur soupe. Lorsque le gouvernement affirme qu’il travaillera à des majorités de projets, il sait parfaitement que cela ne fonctionnera pas avec nous. Ils présenteront donc des textes sur lesquels LR fera de la surenchère pour tenter de grignoter des parts à l’extrême droite. Ce qui fait du RN le maître du jeu de la recomposition de la droite. Mme Le Pen n’a jamais eu un autre projet que celui de M. Zemmour, qui n’a cessé d’appeler à la jonction de la droite et de l’extrême droite. Ce n’est pas une surprise pour moi. Dès 2012, j’avais affirmé sur France 2 que, face à la crise, cela se finirait entre le RN et nous.

Une crise économique de très grande ampleur est en train de se former sous nos yeux. Ses racines nous ramènent évidemment en 2007 et à la crise des dettes souveraines, elle-même issue de celle des crédits hypothécaires…

La situation s’est-elle améliorée depuis 2007 ? Le rapport entre la production de la masse d’objets marchandables et la masse monétaire en circulation s’est-il ajusté ? Non. Pire à présent, depuis 2008, tous les banquiers centraux émettent de la monnaie et rachètent à tour de bras de la dette publique mais aussi de la dette privée. Mais il n’y a ni hausse ni de la production ni des salaires. Le décrochage entre les bulles que je viens de décrire et l’économie réelle reste entier. Ce hiatus n’est plus tenable et explosera nécessairement. Mais d’autres facteurs aggravent encore la situation.

Le covid-19 a disloqué les chaînes longues d’approvisionnement et de production. Elles ne se sont depuis jamais complètement rétablies, ce qui explique des pénuries sur des matières premières comme le bois et le fer. Les hausses de prix liées à ces pénuries sont par ailleurs aggravées par des mécanismes spéculatifs qui anticipent des hausses, sur le blé par exemple. Ce système économique ne peut qu’imploser. La guerre froide engagée sous la direction des Etats-Unis d’Amérique contre la Chine, atelier du monde, ne peut pas être gagnée autrement que par la force. Mais tout recours à la force est un facteur aggravant des déséquilibres du système globalisé. Et la guerre, qui est redevenue une possibilité, est l’un des moyens traditionnels de règlement des crises du capitalisme.

Le sujet de la dette avait été relégué depuis mars 2020 et l’apparition de la pandémie. Il fait son grand retour dans le discours des responsables politiques…

Il y a plusieurs manières de régler le problème de la masse de la dette. D’abord, la payer. C’est impensable aujourd’hui. Il y a ensuite celle de l’inflation qui la dévore. Puis la banqueroute et enfin la guerre. Alors que je réclamais que notre dette publique devienne perpétuelle, Bruno Le Maire m’a un jour répondu avec beaucoup de franchise : « Mais, Monsieur Mélenchon, c’est déjà le cas. Nous ne remboursons jamais. Nous ne faisons qu’emprunter pour rembourser nos créances plus anciennes. » La dette est donc devenue un système de rente, autour duquel toute la société est organisée pour le seul profit de quelques-uns.

Après Hollande et Macron, la cause environnementale a particulièrement souffert. Cette bataille est-elle déjà perdue ?

J’appartiens à l’école des pessimistes. J’entends le discours des optimistes quand ils disent qu’il est encore temps de réparer et qui insistent pour que d’autres seuils de dégradation ne soient pas franchis. Mais je doute que ce soit possible, compte tenu de la force d’inertie de phénomènes irréversibles, et en premier lieu le réchauffement climatique. Une toute nouvelle organisation du climat et la dévastation du vivant vont créer des conditions entièrement nouvelles d’existence, y compris pour des sociétés qui ont dominé le monde au cours du siècle passé. L’ordre géopolitique va basculer en même temps que l’ordre climatique. Cette mise au pied du mur va nous confronter à la question de l’ordre social et écologique. Cette nouvelle forme d’organisation de la société et le discours qui va avec restent à construire.

Vous n’êtes plus député, mais vous conservez une forte influence sur votre mouvement et plus largement sur la gauche. Quel rôle comptez-vous jouer dans les mois à venir ?

Une certaine mise en retrait sans retraite. Je vais agir dans la bataille culturelle. Sans doute avec la fondation « La Boétie », qui est missionnée par la France Insoumise. J’aimerai ancrer le mouvement insoumis dans sa racine philosophique fondamentale, l’humanisme politique radical. De toute façon, au niveau du Mouvement la relève est là. Il y a nombre de femmes et hommes bons stratèges, orateurs très puissants, militants sans peur. L’intervention de Mathilde Panot à l’Assemblée nationale après le discours de politique générale de la Première ministre le prouve. Je n’aurais pas fait aussi bien. Je n’ai plus à me soucier de savoir si la continuité du combat est assurée. Mais si je suis en retrait de l’Assemblée, je ne suis pas en retraite. Je vais participer pleinement à ce que j’ai appelé le quatrième tour écologique et social. Ce qui est certain, c’est que je lutterai jusqu’à mon dernier souffle.

13.07.2022

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