LES MANTRAS DE KAMEL DAOUD

LES MANTRAS DE KAMEL DAOUD

« Un homme n’est rien s’il n’est pas contestant. Mais il doit aussi être fidèle à quelque chose. Un intellectuel, pour moi c’est cela : quelqu’un qui est fidèle à un ensemble politique et social mais qui ne cesse de le contester. » Jean-Paul Sartre. (Situations VII)

Je dédie ce texte à feu Benaoum ‘‘Moussa’’, mon ‘‘ami-ennemi’’ qui m’a beaucoup renseigné.

L’idée de ce qui suit m’est venue au milieu de janvier 2024 alors que je feuilletais un magazine dans la belle (‘‘dès l’entrée le porche d’origine’’) et grande (18000 m2 sur 3 étages) « Bibliothèque de l’Alcazar » de Marseille, au cœur de Belsunce, mon cher (aimé) quartier, où je retrouve régulièrement mes amis d’Oran pour faire le tour de ce qui se dit sur nos quartiers de là-bas (ah, Gambetta !, Bel-Air, Saint-Eugène, M’dina Jdida, Derb Lihoud…) pour recueillir des informations sur nos amis, familles, sur les sempiternelles magouilles des différents pouvoirs à tous les échelons. Pour donner son avis sur les dernières déclarations politiques de tel leader de gauche, ou d’ailleurs selon le moment.

Un vieux numéro de l’hebdomadaire Le Point avec Macron et Kamel Daoud en Une a attiré mon attention. Un lecteur l’avait délaissé dans le fauteuil près d’une petite table du premier étage, propices à la lecture ou à l’écriture. « France et Algérie, l’héritage maudit. Emmanuel Macron se confie à l’écrivain Kamel Daoud » est le titre en une du numéro, daté 12 janvier 2023. Un an. Je me suis installé pour le feuilleter donc. C’est la photo de la page 25 qui a retenu le plus mon attention et qui, la première, m’a donné envie « d’écrire quelque chose ». On y voit le président français et le journaliste-écrivain en pied contemplant ma ville, Oran, l’air grave, du haut du Murdjadjo. Ou de Sidi Abdelkader. C’était à l’occasion d’un voyage officiel en août 2022.

Je me suis demandé si Kamel Daoud était heureux sur cette photo. Ou s’il était amer. Heureux du mouvement qui est tombé comme une bénédiction sur la ville comme sur tout le pays. Ou s’il était amer du grand gâchis qui suivra. 

Dans la même revue, il écrivait quatre ans plus tôt, dans un article de quatre pages (7 mars 2019) : « Je marche, donc je suis. Car marcher en Algérie, en foule, c’est déjà se soulever, pas se promener. » Et là, des hauts du Saint Abdelkader ou « des murailles du front de Santa Cruz » comme l’écrit l’hebdomadaire abandonné dans le fauteuil, il scrute la grande ville à leurs pieds, pensif ou rêveur, comme l’hôte-président, Emmanuel Macron, ou Notre-Dame.

J’ai lu l’article-confidences dans sa totalité (six pages). J’ai relevé des passages qui posent question, d’autres qui grattent ou pincent. Qui bousculent. Certains passages me semblent justes, d’autres plus ou moins injustes, puis d’autres profondément injustes et violents. Voici ce que j’ai relevé : Kamel Daoud (je le désignerai par ses initiales, KD) dit être perçu en Algérie comme un  « ‘‘traître’’ à l’orthodoxie de la guerre mémorielle »… que ‘‘la conversation’’ avec Macron décevra en Algérie « ceux qui ont la passion de la guerre imaginaire et qui exigent de la France ce qu’ils n’exigent pas d’eux-mêmes… En Algérie,  « on adore faire la guerre à la France, car la France est vitale à l’épopée (algérienne), pour escamoter le présent »…   

J’aime ou j’ai aimé les écrits de KD et c’est mon ami, feu Yaddaden Abdelkader, qui avait attiré mon attention (à l’époque) sur ce « Kamel Daoud » qu’il pensait être notre cher ami d’Annaba, le chirurgien Kamel Daoud comme nous, membre du FFS. « Il écrit très bien, il est corrosif » et j’étais d’accord avec lui. J’avais ajouté « et clivant ». J’ai appris par la suite, grâce à un autre ami du parti, Lyamine, qu’il avait travaillé pour « Moussa » (paix à lui, je ne le qualifierais pas, que la paix soit sur lui), patron de Détective. Plus tard j’ai aimé ses romans, quoique parfois ardus où se déploient humour, persiflage et certaines vérités. J’ai fait un long papier dans le Quotidien d’Oran qu’il n’avait pas trop apprécié. Une recension du livre de Kaoutar Harchi, « Le prix de la reconnaissance littéraire… » qui pose la question de la légitimation francophone ou française de nos écrivains dont Boualem Sansal et Kamel Daoud. Kaoutar Harchi interroge cette consécration ainsi que les conditions et instruments de son obtention. À la source du livre, une thèse de doctorat. Kamel Daoud n’a pas aimé. Il m’avait promis une réponse, « dommage de reprendre des thèses fausses et diffamatoires… Je vous fais suivre un texte. » Je ne l’ai jamais reçu. Je l’ai croisé à Oran, notamment à l’Institut français, non loin de la résidence Hasnaoui, au Salon du livre d’Alger. Il m’a dédicacé plusieurs de ses livres, dont le volumineux « Son œil dans ma main » avec Raymond Depardon.

Je reviens à mon objet. Dans l’entretien que lui a accordé le président de la République, KD pose des questions sur la guerre, « l’invasion de l’Ukraine nous rappelle que l’impensable est possible, le retour de la guerre en Europe. La guerre est-elle possible au Maghreb? », sur le voile des femmes en Iran, en France. Il suggère qu’il n’y a pas d’islamophobie en France « Est-ce que le combat des femmes iraniennes est une leçon pour ceux qui accusent, par calcul ou par facilité, la France d’islamophobie? »

Je me suis demandé ce que KD avait bien pu écrire les semaines et mois suivants. Car KD est chroniqueur pour cette revue depuis de nombreuses années. Il ne laisse jamais indifférents, c’est une de ses forces. Une pensée de Jean-Paul Sartre a effleuré mon esprit. Je me suis dit voilà quelqu’un, KD, qui a montré combien il était « contestant » et me suis aussitôt demandé « s’il était fidèle à quelque chose. Quoi ? J’ai décidé d’analyser tous les articles qu’il a écrits pour Le Point de ce jour-là jusqu’à ce jeudi (15 février 2024). J’en ai compté cinquante-quatre. 

Les articles correspondent à une page pleine du périodique. Ils contiennent chacun en moyenne entre 700 et 900 mots, à l’exception d’un seul qui en contient 7700, étalé sur huit pages (il s’agit de l’entretien que lui a accordé Emmanuel Macron. L’ensemble des articles comportent un peu plus de 44 000 mots. Les plus sensibles, on les retrouve utilisés de nombreuses fois. Ainsi j’ai compté 39 occurrences pour le mot ‘‘voile’’, 25 pour ‘‘lutte’’, 18 fois ‘‘solidarité’’, 15 fois le terme ‘‘révolte’’ dont 5 pour qualifier les mouvements en Iran et dans les pays arabes. Les révoltes en France sont qualifiées de ‘‘pubères’’ (deux fois). 15 occurrences pour ‘‘abaya’’, 4 pour ‘‘banlieue’’, le mot ‘‘quartier’’ est utilisé 5 fois, ‘‘cité’’ n’apparaît pas. Pourtant, pour qui veut évoquer les banlieues, tous ces termes sont nécessaires. J’ai compté 7 fois le mot bombardements (israéliens), nulle part le terme ‘‘colon’’ (Israël). ‘‘Judéophobie’’ est employé 13 fois. Celui d’‘’islamophobie’’ est utilisé 3 fois (une seule fois de manière ironique concernant la France : « L’Algérie, traumatisée par la décennie de la guerre civile entre les islamistes et le régime, interdit (l’abaya), malgré les poussées de propagandes intégristes. Et ce n’est ni un débat, ni un affrontement entre identités, ni une islamophobie française récurrente ». Et cetera.

J’ai lu les 54 articles, puis les ai analysés. Les thèmes développés se rapportent à la vie politique et sociale en France, à l’Algérie, à la relation France-Algérie, aux femmes en Iran, à la guerre que mène Israël à Gaza, à la guerre Russie-Ukraine. Et au monde « dit arabe », écrit KD (il semble négliger un monde arabe – Arabie, Yémen, Qatar, Émirats… – en sus du monde « dit arabe » (Maghreb…), un monde ‘‘dit arabe’’ auquel il les intègre par conséquent. Des sujets comme l’Islam/islamisme, les manifestations, les élites arabes… traversent plusieurs rubriques.

À compter du 12 octobre 2023, lendemain de l’attaque du Hamas au 15 février 2024, dernière édition de l’hebdomadaire consultée, il y a eu 18 articles dont 9 consacrés entièrement ou partiellement à la guerre d’Israël à Gaza. Le bilan de cette nouvelle agression de Gaza entamée le 7 octobre suite à l’attaque des forces de Hamas contre Israël s’élève (à ce jour 19 février 2024) à plus de 30 000 morts, dont une proportion importante de femmes et d’enfants.

Voici ce que je retiens du discours de KD, ventilé sous un certains nombres de rubriques, pas complètement étanches.

La France, les quartiers, les luttes

KD écrit « À chaque réforme contestée, on rejoue dans la rue 1789 et ses passions morbides. Des populistes déguisés en révolutionnaires ». Une allusion à LFI dont le député Thomas Portes est pris en photo (le 10 février) le pied sur un ballon à l’effigie du ministre Olivier Dussopt@. KD ajoute « couper la tête en effigie d’un roi ou d’un adversaire, c’est croire rejouer la « scène primitive» de la nation française. Si « la scène » n’est pas des plus futées, il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Mais il est probable que KD n’est pas au courant que plusieurs députés de LFI dont son leader, Jean-Luc Mélenchon, ont été menacés de mort (pour de vrai). Le Point n’a pas daigné par exemple relever l’outrance de Papacito qui, dans une vidéo, larde puis décapite l’effigie d’un « insoumis ». Pour KD, les Insoumis sont des populistes qui jouent à de fausses révolutions imbéciles. Leur colère n’est pas juste, dit-il et prédit des lendemains rouges de sang. « Le populisme invente le grotesque, qui un jour sera criminel. » Il faudrait bien un jour cerner les territoires de la stupidité. On serait surpris.

KD poursuit « l’homme aux cornes de bison héritier de l’Américain apparaît français désormais.  Il s’expose dans la rue, sublimée dans un remake de la Révolution ». KD ne voit rien venir de concret de l’autre côté de l’océan. Il ne voit pas « le remake » en cours aux États-Unis. Il poursuit en rapprochant d’une certaine manière le leader de la France Insoumise à l’islamisme. En France, le président Macron affronte « une opinion infantilisée par les radicalités ». KD dit clairement que cette radicalité est portée par « Mélenchon, le gourou et seigneur de la radicalité ». Rien que cela, à dieu ne plaise. Mélenchon est « touché par la radicalité qui n’est pas le monopole des djihadistes. « Il a réinventé cette radicalité en politique ». KD fait de l’amalgame douteux et dévie le sens de la radicalité (intransigeance) qu’il utilise comme repoussoir, comme un stigmate pour délégitimer comme le dit François Cusset. KD qui comme beaucoup dans la droite antipopulaire et adversaire des sans dents « vise à faire passer le mouvement social pour un fascisme rouge, une hystérie politique dangereuse ». Et l’intelligence et la sérénité perdent des plumes. Quelqu’un a écrit très justement que chez certains « L’information est une arme de combat, peu importe la vérité ». Il faudrait une thérapie à Mélenchon écrit KD, (et par conséquent à LFI, la vraie gauche quoi), ces femmes et ces hommes dangereux. « Comment endiguer ce séparatisme social et politique français de ‘‘l’homme aux cornes de bison’’ français? » KD demande s’il est possible  « d’avoir une appréciation contre « le peuple ». Il enferme ‘‘peuple’’ entre deux couples de guillemets-barreaux. Il considère que la « liberté d’expression (est) menacée par les « luttes» qu’il coince également entre quatre guillemets. Lorsqu’en France les luttes se dévoilent, KD alerte : « Il ne faut pas ‘‘iraniser’’ les grandes causes, ni la justice, ni la lutte pour les droits des femmes. » Il dit qu’on sait depuis des décennies que « la liberté d’expression est toujours menacée par les dictatures » qu’il combat formidablement. « On découvre peu à peu (que) elle peut être hypothéquée tout autant par ‘‘la lutte’’ et les grandes causes collectives en démocratie. » Il pose cette menaçante question : ‘‘les luttes’’, dans leurs ferveurs collectives, sont-elles nuisibles à la liberté d’expression dans un pays en crise ? » Sa réponse, on prendrait presque le risque de la deviner. KD part en guerre aussi contre ceux qui abusent de droit, de démocratie. Les ‘‘activistes peinturlurés’’ et les ‘‘Stratégies de la chlorophylle’’ des ‘‘militants et de leurs castes’’ qui ‘‘abusent du militantisme’’. Il n’aime pas ‘‘leur révolte pubère’’ leur ‘‘réclamation juvénile’’. Greta Thunberg et ses émules françaises sont jeunes, mais elles mettraient à genoux beaucoup de fossiles accrochés à leurs certitudes surannées.

Un ami de vieilles luttes me dit en lisant cet extrait « ce type est flippant ». L’esprit français écrit KD résume le paradoxe de sa passion intense pour un pays juste, l’équité, la justice, mais ‘‘en même temps’’ pour la subvention, le ‘‘droit’’ l’assistanat ». Je ne le démentirai pas sur ce qu’il ajoute, « les médias français sont pour beaucoup dans la propagande et les réalités déformées, où la primauté de l’opinion est donnée sur le fait.  J’applaudis et lui propose de réfléchir aux mots du grand homme de médias qu’est Edwy Plenel « Le métier de journaliste a pour enjeu les ‘‘vérités de faits’’ » et de lire en fin de texte le point que je fais sur Le Point à ce propos entre autres.

Il y aurait donc en France un « excès de liberté » selon KD. Est-il soudainement nostalgique ? « Que non » répond-il aussitôt en ponctuant avec un point d’exclamation. « Mais la violence médiatique en France étonne et surprend toutefois: on y retient l’impression étrange que c’est un pays qui en déteste un autre, les deux avec deux drapeaux différents. C’est un pays autobelliqueux, envieux de lui-même, splendide dans ses Lumières au plafond des siècles, et sombre du côté de l’appétit et du choix des viandes. » Oui, bon, passons.

Il y aurait « une campagne de diversion contre Macron ». KD dénonce les manifestations « de rue », les manifestants seraient « des pyromanes qui aujourd’hui adoptent les casseroles plutôt que les urnes. On privilégie la propagande plutôt que l’exactitude » Des pyromanes « contaminés par le mélenchonisme et peut-être aussi par l’effet infantile des réseaux sociaux et la pente du populisme? Mélenchon « y est, y est » (comme on dit au bled, « fiha, fiha » )  par quelque bout que l’on prenne le calicot de KD. Bien évidemment, l’on ne peut évoquer ou disserter sur le combat (insupportable) contre la gauche, l’authentique gauche, sans faire sortir du chapeau le rapport à l’argent et le vilain, très vilain ‘‘wokisme’’.  

Commençons par le rapport à l’argent Il y a en France, écrit KD, « une contrition financière » aux allures de révolution de comédie, avant la chasteté absolue » contre la tentation du péché capitaliste. » Il ironise sur ces acteurs qui réagissent sur l’indécence de l’argent fait dieu. KD écrit qu’il y a dans le rêve français comme une  «giletjaunisation». Il cite Blanche Gardin « qui fait un choix de sainteté et de chasteté » en refusant un astronomique cachet d’Amazon. Bientôt, poursuit KD c’est « La chasteté absolue contre la tentation du péché capitaliste. « ‘‘Là-bas’’, dans le monde dit musulman, ce sont des prêcheurs qui arbitrent le désir. Ici, ce sont les nouvelles vertus radicales… la paranoïa, le wokisme et le harcèlement. » Une actrice de cinéma français vient d’annoncer s’y sacrifier et célèbre, dans sa sainte rage, ce puritanisme pécuniaire en démissionnant de son métier. » Il parle d’Adèle Haenel.  Il faut préciser qu’elle a annoncé qu’elle se retirait du monde du cinéma en mai 2023, pas pour se sacrifier à la « chasteté absolue contre la tentation du péché capitaliste » comme l’avance imprudemment et durement KD, mais pour « s’engager sur le terrain du militantisme politique » qui est à l’opposé des convictions des employeurs de KD. « J’ai décidé de politiser mon arrêt du cinéma pour dénoncer la complaisance généralisée du métier vis-à-vis des agresseurs sexuels, et plus généralement, la manière dont ce milieu collabore avec l’ordre mortifère écocide raciste du monde tel qu’il est » (a-t-elle écrit à Télérama)

Quant à Blanche, elle est formidable. Elle s’est longuement expliqué dans le Périodique qui autorise KD à postillonner chaque jeudi (cf 27 juillet 2023)

« Amazon est une machine à broyer, une multinationale mégapolluante, reine de l’optimisation fiscale, esclavagiste, tueuse de petits commerces ». Blanche, qui « revendique son capital génétique très très rouge » dit aussi dans le même numéro (je ne serai pas étonné que sa perception du monde horripile KD) : « La misère, il faut la cogner. En France il faut en chier même quand tu es dans la merde jusqu’aux cheveux. Les solutions, on les a. C’est au niveau des choix politiques que ça coince. »… « En France, les immigrés doivent se déshabiller de leur culture et épouser la nôtre. On continue de vouloir que, par magie, malgré la discrimination, malgré les systèmes de relégation sociale et géographique des immigrés et des enfants d’immigrés, ils épousent totalement nos façons d’être et de sentir… » (in Le Point, 27 juillet 2023,page 36). KD ne comprend pas que ces jeunes, cette ‘‘racaille’’, ces ‘‘sauvageons’’ se braquent contre la République qui veut les karchériser. Qui les a trahis depuis la longue marche pour l’égalité et contre le racisme (octobre-décembre 1983), nommée ‘‘la marche des beurs’’ pour en finir, avec pour maître d’œuvre ‘‘SOS Racisme’’ ou la grande mystification. J’ai ici une terrible envie de répéter ces lignes, trois, cinq, dix fois pour qu’elles s’imprègnent, dans la tête et les yeux de ceux qui n’ont que mépris de classe et de géographie pour « ces gens-là », si tant est qu’elles arrivent à leur ‘‘hauteur’’. Merci madame Gardin qui soufflez sur quantité de problématiques qui devraient inspirer les journalistes du Point, les inciter à favoriser la réflexion empathique » et compréhensive » au postillon caricaturiste.

Sur les « woke » (les Éveillés- on dit ‘‘woke’’ souvent avec une intention négative, pour se moquer. C’est un terme qui est, dans la bouche de certaines personnes, péjoratif). Blanche Gardin dit : « J’adhère tout à fait au fond du combat des Éveillés (les wokistes). Moi aussi je suis pour lutter contre les discriminations. J’ai d’ailleurs récemment refusé la proposition d’un théâtre qui voulait que j’écrive une pièce ‘‘anti-woke’’… Le problème des Éveillés, c’est leur méthode » (in Le Point, 27 juillet 2023, page 40). Le Wokisme (stay woke = rester éveillé) est un véritable phénomène sociétal qui ébranle une partie de la classe dirigeante et les élites bien pensantes de l’idéologie dominante. Pas qu’en France. « L’Occident est affaibli par le wokisme et ses culpabilisations manipulées. Le wokisme est une errance idéologique » écrit KD, une « mode qui a abouti au pire… il intoxique encore la «culture » américaine … il a atteint l’Europe, des campus aux salles de rédaction… l’Occident (est) affaibli par ses «woke» et ses culpabilisations manipulées. » Écrirai-je que les anti-woke sont des réacs ? Le wokisme est plutôt un éveilleur de conscience, avec ses plus et ses moins. Tout n’est pas rose dans le wokisme qui porte en lui les germes des combats, radicaux mais pacifiques, à venir. Le wokisme est comme un souk, ou la Samaritaine, on y trouve de tout (enfin, pas tout à fait). C’est un mouvement complexe. Mais jeter aujourd’hui l’eau du bain avec les ancêtres lumineux Félix Guattari, Gilles Deleuze ou Michel Foucault est trop facile.  On ne peut moralement fuir la contextualisation, faire le choix du moins bon, le côté excessif du mouvement ou le discutable (cancel culture/ l’effacement), délaisser tout le versant positif de « l’éveillisme »  (…le combat pour l’égalité, contre les injustices, la défense des minorités, toutes les formes d’exclusion…) et taire dans le même élan la pluralité du mouvement (tout le monde n’est pas sur le même plan, mais le socle est le même). 

KD devrait interroger l’intersectionnalité et dénoncer frontalement les nombreuses formes de discrimination et d’oppression, plutôt que les passer par-dessus jambe. Ne regarder ni ses chaussures, ni le ciel. On devrait éviter d’user de manichéisme devant un mouvement aussi complexe et important que le « woke ». On devrait reprendre Derrida. Déconstruire les discriminations ou les inégalités n’est pas un drame, c’est une nécessité, si l’on veut viser une ‘‘société juste’’ (comprenons-nous bien, une société où le sens de l’intérêt général, du bien commun prime sur les égoïsmes des individus et des États). Je ne suis pas d’accord avec ceux du mouvement qui récriminent le Blackface/washing et ceux qui se griment en Black.  Je suis pour le mouvement Black Live Matter qui se revendique des Éveillés, qui en est non pas une des sources, mais un moteur qui a donné aux luttes des minorités opprimées une grande visibilité. Faire l’impasse sur la domination d’un groupe sur d’autres, relève de la cécité ou d’un choix politique et idéologique. Répéter que le problème ce sont les pauvres n’arrange rien et stigmatiser les leaders des couches sociales défavorisées, déclassées, de populistes plutôt que d’analyser leurs propositions est trop simple et par conséquent peu crédible. Les idéologies inégalitaires et le repli identitaire, ne l’oublions jamais, ont mené à la grande catastrophe des années trente et plus du 20° siècle. Parcourir les 861 pages du livre des excellents Cagé et Piketty sur « Une histoire du conflit politique » révèle ô combien les proximités des puissants et de certaines idéologies funestes ont été décisives (cette proximité est toujours en cours entre les milliardaires et les organisations d’extrême droite). Un pavé qui complète un précédent ouvrage « Le capital au XXIesiècle, Paris, Seuil, 2013.  « Thomas Piketty is right » avait alors écrit M. Solow (The New Republic, 22 avril 2014).  Je propose à KD de parcourir d’autres argumentaires, éloignés du mépris de classe, du manichéisme, consulter les analyses de Jacques Généreux, de Chantal Mouffe, à l’opposé de l’individualisme méthodo de Boudon et compagnie. La Cancel culture elle est à nuancer et non à effacer. Elle n’est pas une inconditionnalité. Dans certains cas, plutôt que de détruire une statue d’un vieux héros colonialiste, apposer dessus une plaque pour contextualiser suffirait. Dans d’autres cas (ou environnements) – en France par exemple – remplacer la statue du vieux colon aux mains rouges par celle de Gisèle Halimi, de la philosophe Simone Weil ou de Michel Foucault. Et Céline ? Faut-il l’effacer ou mettre en garde le lecteur, contextualiser ? Ce sont des questions qui se posent au sein des Éveillés  (les being woke). Tout n’est pas blanc avec les Éveillés, mais tout n’est pas aussi noir comme tentent de l’accréditer les dominants. Les wokes ne sont pas des « lanceurs de pierres » (Obama) mais des lanceurs d’alerte. Je me dis que si le néo-cons Douglas Murray ou Fox News qui les abhorre désignent les wokistes comme « patrouilleurs du langage », mon choix est vite fait. Ceci dit, je regrette que KD, soit insensible aux questions sociales et de ségrégation (mais que peut-il dans Le Point ? … peu, ou rien). 

La question des quartiers, des cités, des banlieues est globalement récurrente. Elle est tantôt mise sous le boisseau, tantôt mise au-devant de la scène et chacun y va de son couplet, sans jamais apporter de réponses inclusives qui satisfasse d’abord les premiers concernés. J’ai habité à Clichy-sous-Bois en 1982 (on ne disait pas encore « dans le neuf-trois). Une petite ville de la ceinture rouge parisienne, pauvre, avec 24 000 habitants et le cœur à gauche (André Déchamps, maire PC). Quarante années plus tard, la ville s’est appauvrie un peu plus, mais est demeurée toujours à gauche (Oliivier Klein, maire DVG). Parce que les Politiques locaux prenaient en charge, tant bien que mal, les préoccupations des citoyens, quelles que soient leurs origines. Jusqu’au grand drame de 2005 exploité par l’extrême droite qui s’est réjouie sans retenue de la relaxe des policiers mis en cause dans le drame des deux jeunes Zyed et Bouna électrocutés.  En juin 2023, presque la même histoire, le même drame se répète. Un jeune, Nahel, est mort à Nanterre à la suite d’un tir de policier lors d’un contrôle routier. KD écrit qu’il est « Triste et en colère contre les radicalités qui marchandent les morts », sans exprimer de sentiment à l’encontre de ceux qui la donnent, en l’occurrence ce policier qui a provoqué la mort du jeune homme par « un tir à bout portant ». Le gamin est fautif, car s’interroge KD pourquoi ne pas « s’arrêter quand on en est sommé par la police? » KD ne semble pas au fait des différents rapports sur la violence policière. ‘‘Le sociologue Sebastian Roché soutient que la police française est celle qui tue le plus en Europe dans deux cas : celui des homicides par tirs policiers et lors d’opérations de maintien de l’ordre.’’ (20’ et Afp- 28.01.2024). Entre autres. KD ajoute, solaire : « Peut-être qu’un policier ne doit pas tirer sur un chauffeur qui refuse de stopper, mais on précipite l’effondrement de l’État, de l’ordre, de la sécurité chaque fois qu’on laisse faire un conducteur dangereux. » Le policier n’a pas laissé faire ce jeune conducteur. Il l’a abattu. ‘‘Un conducteur dangereux’’.

KD poursuit par ailleurs : « Les jeunes Français d’origine maghrébine détruisent le seul pays véritable qu’ils possèdent (la France) au nom d’un pays fantôme qui les renferme (Les pays du Maghreb, ) parce que dès leur plus jeune âge, on a implanté dans la tête de ces jeunes le songe fallacieux du retour au ‘pays natal’. » Le « on » de KD incrimine les premiers cercles des gamins, leurs parents maghrébins, « Algériens précisément ». Et prend pour exemple les enfants d’un « ancien conducteur d’engins dans le nord de la France. » Ces jeunes « ils ne vivront jamais pour s’intégrer, s’assimiler ou devenir français. » Annonce lapidaire KD qui ne connaît pas « La Discrétion » (ici plus loin). Il ne questionne aucunement la responsabilité des politiques de la ville entre autres, d’intégration… régulièrement mises en cause par des rapports officiels. Il tient là un discours aussi vieux que l’immigration, aussi vieux que « le mythe du retour » des années 60 et de « L’Amicale des Algériens en Europe/France »

KD qui s’emmêle les pinceaux, qui dénie le droit à ces « enfants d’immigrés » de revendiquer le territoire français où ils sont nés, comme le leur, à l’étranger, lorsqu’ils parlent de la France, ils disent : « ‘‘là-bas, chez nous’’, avec un curieux pronom affectif et vantard ». KD leur en voudrait-il ? : « en France, les voilà à brandir, ridiculement, drapeaux et racines pour se croire riches. Décidément, KD a oublié ses classiques. Il devrait laisser tomber ces facilités et relire Sayad, Erickson sur la quête identitaire, je préciserai « une quête identitaire, permanente ». 

KD n’aime certainement pas les sociologues. Et encore une fois il essentialise alors que le diable se niche dans les détails. Accuser un groupe social pour ce qu’il est, c’est faire l’impasse de l’effort.

KD poursuit en faisant sur un sujet voisin, le voile, un parallèle inapproprié, entre la France et les pays du Maghreb. « Alors ces bouts de tissus, censés représenter les origines ou les dévoiler en les voilant, évoluent en emblèmes et drapeaux. » Ce présupposé n’est pas nécessairement exact pour tous ceux qui portent ces « bouts de tissus ». On peut supposer que ces jeunes filles sont dans la provocation ? S’il veut se donner la peine, KD verrait bien qu’elles ne sont pas les premières à faire dans la provocation vestimentaire. (on a vite oublié l’affaire des ‘‘foulards de Creil’’ ou ‘‘les folles d’Allah’’, d’un collège de Creil, il y a 35 ans et ses suites). Ni en France ni en Algérie (ou ailleurs). Suis-je naïf ? Non, lui-même constate ce décalage entre « tenue islamique » un jour et « tenues sexy » un autre. Il fait appel aux « ancêtres sublimés (qui) ne portaient pas de qamis ou d’abaya. » KD a pourtant vécu en Algérie. S’est-il rendu à Tizi ou à Bou-Hanifia ? s’est-il rendu à Bab el Assa ? s’est-il rendu à Hassi Mamèche ? 

A-t-il pris un café dans ces Qahwa ordinaires sombres, pesant la ‘‘Marbourou’’ comme nulle part ? S’est-il approché de quelque hammam lorsque ses plages horaires sont interdites aux hommes ?

Dans tous ces villages semi-ruraux, la tradition du port de ces tenues « de coutures grossières » qu’on désigne par différents substantifs se perpétue. 

KD glisse vers « ces générations immédiates, d’immigration ou nées de l’immigration (qui) idéalisent le pays quitté par soi ou par les ascendants (qui) tiers-mondisent le pays qui (les) a vu naître… comme si, par la destruction, les ‘‘enfants’’ voulaient faire de la France le pays que leurs parents ont fui… » (KD pense dans l’ordre  « à l’Algérie, au Maroc, à la Tunisie, aux pays subsahariens », mais ne l’écrit pas ici.) En plus de ce foutoir d’extrême droite en devenir, la France « n’attire pas forcément les meilleurs profils. » KD prône lui aussi la radicalité, mais une certaine radicalité. « Depuis un siècle ou deux, « l’islamisme (est) inséparable de l’Islam »… dit-il. Autrement dit Moussa Hadj – Hadj Moussa (blanc bonnet  – bonnet blanc)

KD procède par un amalgame douteux entre « islamisme » et Islam.  (Franz-Olivier Gisbert, alors directeur du Point plusieurs fois condamné, avait par ce procédé, « contribué à normaliser l’islamophobie. Lire en infra « Le Point ») La radicalisation émanerait de l’Islam. Pourtant, « Il ne s’agit pas de la radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation de la radicalité.» La violence est moins le fait de la religion que d’une forme de radicalité qui s’arrime à la religion, propose le chercheur, Olivier Roy. « Les jeunes européens radicalisés (Il y a lieu d’ouvrir ici une parenthèse pour rappeler l’importance dans les mouvements djihadistes de jeunes aux patronymes très occidentaux, ‘‘de souche’’ dont les cercles familiaux ne puisent ni dans le Maghreb, ni dans l’arabisme). Les jeunes radicalisés donc ‘‘ne deviennent pas radicaux parce qu’on leur a enseigné l’islam radical. Ils vont chercher l’islam radical parce qu’ils veulent du radical’’,  a encore déclaré Olivier Roy » (in w.rts.ch). D’aucuns préfèrent les explications de Gilles Kepel, celui-là même « qui tient exactement le discours attendu » et qui devient le soutien affiché de Manuel Valls… » (Jocelyne Daïkha « L’Algérie à Cologne, un emballement français). KD poursuit : « Celui qui a le monopole de l’interprétation de cette religion fixe l’orthodoxie et influe sur les musulmans » : « Peut-être qu’on devrait un jour penser à inventer une laïcité plus radicale » en France. Voilà une pensée grosse et grasse qui lave plus blanc que blanc. Une laïcité anti-laïque en somme qui aggraverait le communautarisme, l’islamophobie et le racisme aujourd’hui ouvertement assumés par une partie non négligeable de l’opinion et dans les médias, notamment audiovisuels. Une laïcité qui décréterait, haineusement comme Z. que « l’islam n’est pas compatible avec la République » (avec un i désormais minuscule et, par mimétisme irréfléchi, à cancelliser si possible). Une laïcité qui érigerait la religion musulmane en « ennemie de la nation », qui nationaliserait tous ses avoirs ou l’expulserait corps et biens dans la sphère des ancêtres. Et faire des musulmans des Marranes des sociétés civilisées. Une laïcité qui romprait toutes les digues. Éteindre les lumières et fermer la porte à double tour. Plus d’immigration musulmane. Il y a là une tentation totalitaire de la laïcité qui ne dit pas son nom, tandis que Jean-Luc Marion affirme que « le seul sens valable de la laïcité est la neutralité » (Emmanuel Housset in « La crise de la laïcité et la philosophie » (Érès 2018). KD : « les musulmans français se voient souvent comme des migrants génériques, étrangers permanents. Ils nourrissent le mythe du retour, pas de l’installation. » Le regard de KD sur « les musulmans de France », notez l’article indéfini. KD ne s’appuie que sur sa propre idéologie à lui. Rien, aucune étude ne confirme ce qu’il avance. Il faut par contre relever ce qu’écrit le Palestinien Edouard Saïd concernant le regard des médias occidentaux sur les musulmans : « des spécialistes, universitaires ou journalistes … qui défendent à tout prix un intérêt particulier, ou transforment… le savoir en instrument de pouvoir ». Ce qui nous amène non pas à une compréhension des sociétés et cultures, notamment l’islam, mais à un escamotage en bonne et due forme » (Edward Said, L’Islam dans les médias (ed Sindbad). En septembre 2014, le Figaro avait accusé les musulmans de France, d’être la « 5° colonne » du Djihad international, d’être l’ennemi intérieur.

KD interpelle les Français musulmans : l’offre de Mélenchon n’est ni honnête ni efficace. Vous vous trompez. Selon KD Melenchon « dope la judéophobie, au prétexte d’un droit d’indignation consécutif aux récents événements du Proche-Orient. » « Événements… événements… » Voilà un parallèle inconscient intéressant. KD me renvoie avec ce mauvais euphémisme aux sombres années de la bataille d’Alger menée par la 10° division des parachutistes français sous la responsabilité du sinistre Massu. « Mélenchon ne parie pas, ou plus exclusivement, sur ‘‘le social’’, sur l’intégration ou sur le désormais vieilli ‘‘plafond de verre’’ racial, mais sur les affects liés à une confession… Mélenchon ‘‘s’islamise’’ ». KD ne convaincra que les convaincus lecteurs de son hebdo. Je ne suis pas certain que KD s’aventurerait à une aussi haute réflexion, concernant le Conseil représentatif des institutions juives de France, Crif (aux dîners duquel se bouscule une grande partie de la classe politico-médiatique chaque année qu’il y ait ou non grande élection) sans oublier l’idole Chalghoumi évidemment, car le Crif ce n’est pas qu’une humble « représentation d’institutions », c’est beaucoup plus que cela, un lobby et plus qu’un lobby. Finalement, KD se désavoue. Ah, la précipitation ! Il écrit en effet : «Que faire avec le vote musulman tout en luttant contre l’islamisme? » cette question ne doit pas constituer le monopole de Mélenchon. Elle doit interpeller toute la classe politique.

KD qui aime Sylvain Tesson qui aime Jean Raspail (« mon ami » dit-il), n’aimerait-il pas autant JR que le premier, JR le maître de La Grande submersion, cette hantise qu’on me plaqua au nez alors que je découvrais ce ‘‘Grand pays des Droits de l’homme’’ – Bobigny – il y a un peu plus de 50 ans. Je n’avais pas vingt ans et la police aux trousses. Pour leur fun avec ‘‘un bougnoule’’ offert. Ce n’était pas triste en effet. Nos cadets hurlent à droite toute avec les loups, que dis-je, avec les hyènes. Nous, nous étions (et demeurons) solidaires avec les plus faibles, pour l’égalité effective, pour la justice sociale, pour l’altérité, contre la xénophobie, contre une France étêtée de son F Fraternel. 

« Ce qu’il y a d’admirable, c’est que la France survit toujours aux plus pessimistes des siens. » Quelle France survit aux pessimistes ? KD ne le précise pas. Il dit qu’il « ne (faut) pas laisser (la question migratoire) entre les mains des radicalités et des populismes ; c’est-à-dire LFI principalement. Les ‘‘populismes’’ est une haute injure chez certains qui ont orienté, malrorienté ce concept. C’est pourquoi d’ailleurs on crie au loup, on crie au communautarisme. Dès lors que LFI/Mélenchon dénoncent le peu d’intérêt des gouvernements pour les quartiers populaires (banlieues, cités) on pousse des cris d’orfraie ou de cabri « communautarisme, communautarisme ! » Dès lors que LFI/Mélenchon dénoncent les brutalités policières et les contrôles au faciès de la police, on hurle, « antisémitisme, antisémitisme ! » ou tout à la fois, ébranlés, « communautarisme, antisémitisme, populisme… ! » l’esprit malintentionné.

La réponse serait dans la condamnation de tout horizon universaliste. Les aides aux seuls Français (et pis encore pour certains,  au bénéfice des seuls Français de ‘‘souche’’) Encore un effort et le rubicond serait franchi. La France est en train de se « bardelliser » à cause « Des radicalités assassines des Insoumis et des racismes inversés ». Le fameux racisme antiblanc. KD est cynique et devin (ou diseur). Il a le mépris discret, qu’il me pardonne : « il semble parfois que ce qui est à la source de l’effet d’appel migratoire, c’est autant la souffrance ‘‘d’ailleurs’’, que les aides ‘‘d’ici’’ ». Les hommes et femmes du monde entier se bousculeraient pour venir en France, parce qu’elle est trop charitable. KD ne dit pas que la zone la plus importante quant à la circulation des émigrés se trouve dans les pays du Sud. L’idéologie au secours non des faits, mais des méfaits.

Le discours sur les soi-disant « aides qui font appel d’air » est un mensonge grossier. S’il existe bel et bien certains combinards (ils existent, venus pour certains d’Oran avec des sachets de billets de banque de toutes les couleurs, et je les ai dénoncés- pas à la police évidemment), l’écrasante majorité des gens vit sa vie dans la discrétion et les nouveaux arrivants ne le sont pas. Ne sont souvent même pas au fait de ce que sont les politiques sociales ou d’accueil… 41% des demandes d’asile ont été introduites en 2022 en Allemagne contre 13% en France, 10 en Italie, 9 en Espagne (w.touteleurope.eu) KD se fâche: « on veut que l’État aide, soutienne, s’implique et subventionne et, en même temps on refuse de voir que c’est justement ce qui fait son attrait migratoire. » En vérité il faut en finir avec les fausses vérités, lui répondent Aurélie Trouvé (Maîtresse de Conférence) et Hadrien Clouet (chercheur) « il faut en finir avec les idées reçues sur l’immigration »…. La France et même l’Europe sont globalement très peu concernées par la phénomène migratoire mondial » (Institut La Boétie, 12.2023). L’idéologie au-dessus des faits.

Il indexe l’immigration et semble par ailleurs accepter sa nécessaire marchandisation.  « Le monde est quelque part une marchandise. » Les nations anglo-saxonnes sont des nations marchandes et le monde reste quelque part une marchandise. KD se veut « pragmatique ». Des colis de chair qu’on s’enverrait dans des conteneurs au gré de nos besoins ou de nos lubies comme les lancers de nains. Absolument insupportable. Le discours du pape François à Marseille, le 23 septembre 2023, décontenance : « Marseille est “le sourire de la Méditerranée”… Cette mer, est un “miroir du monde”, et elle porte en elle une vocation mondiale à la fraternité, vocation unique et unique voie pour prévenir et surmonter les conflits.… Nous sommes ici pour valoriser la contribution de la Méditerranée, afin qu’elle redevienne un laboratoire de paix. Car telle est sa vocation : être un lieu où des pays et des réalités différentes se rencontrent sur la base de l’humanité que nous partageons tous, et non d’idéologies qui opposent… Les migrants doivent être accueillis, protégés ou accompagnés, promus et intégrés… Ceux qui se réfugient chez nous ne doivent pas être considérés comme un fardeau à porter : si nous les considérons comme des frères, ils nous apparaîtront surtout comme des dons. » Ce discours de fraternité ne plaît pas à KD. Il écrit un peu moqueur ou persifleur (ça mange pas de pain vous savez), à la lisière du mépris : « Le discours du pape sur l’immigration sera oublié, car trop utopique, trop ambigu, irréaliste et naïf. Son discours est angélique… l’angélisme de l’accueil fleur au fusil, genre Woodstock des nations… Le pape a caricaturé le discours de la solidarité ». C’est vrai, à chacun sa solidarité. Elle peut être sincère, elle peut être misère.

Les Arabes avec et sans guillemets, les musulmans, l’occident, l’extrême droite

Qu’en est-il des pays d’émigration, de ‘‘booti’’, ces barques incertaines, surchargées de Harragas ? KD a écrit un beau texte dans une contribution à « SOS Méditerranée, Les écrivains s’engagent » (Gallimard, Folio 2022. 227 pages), un livre écrit en soutien à cette association, « SOS Méditerranée », dont les navires patrouillent en Méditerranée pour venir en aide aux migrants, sauver des vies à contre-courant des « politiques iniques menées au nom de la gestion prétendument raisonnable des flux migratoires ». Le texte de KD est intitulé « Le mur de la mer » (près de 5000 mots). Les termes qu’il utilise abondamment sont « mer », « mur », « pays » (78, 38 et 20 occurrences). Malheureusement les noms comme « liberté », « évasion », « lutte », « rêve » sont très peu utilisés (4, 2, 1 et 1 fois.) Un livre écrit pourtant en 2022, alors que l’Algérie venait d’être sauvée, écrit KD : « une grande dérive de la dictature du militant s’est exprimée le 22 février 2019 ». Le Hirak a échoué à cause (des seuls) « quelques agitateurs et des influenceurs (qui) fabriquèrent cette terrible monstruosité d’un parti unique opposant, contre le parti unique du régime… La mobilisation sacralisée à outrance se révéla fatale pour la liberté d’expression puis pour la liberté tout court. Il en coûta au pays de rater son plus beau virage. » Et ses enfants continuent de fuir par les airs et les eaux. « Une pensée pour les harragas, ces migrants maghrébins qui s’échappent dans des chaloupes en risquant la noyade et qui ont la tête remplie de rêves sur la liberté sexuelle en Europe » écrit KD. Ont-ils l’espoir de rejoindre Cologne ? Il ne le dit pas.

Mais alors ? Quid de l’Algérie nouvelle ? Selon KD, certains s’imaginent à tort « un scénario d’insultes ou de manifestations de foules colériques » algériennes si la leader du parti d’extrême droite venait à se déplacer en Algérie. Tout cela pour « consacrer le rôle, bien commode, du diable à Marine Le Pen ». « Elle serait très bien accueillie » déclare un haut diplomate français très au fait de la chose algérienne » KD est-il bouche bée devant l’extrême droite internationale ? « La voilà conquérante depuis peu, blanchie et même chargée d’une aura de respectabilité par effet de contraste avec les populismes de l’extrême gauche, leurs tapages et ses (sic) avatars numériques » écrit-il sans questionner les causes profondes de tout cela (de tous ces effets, c’est-à-dire les politiques menées par Emmanuel Macron et ses prédécesseurs. Décidément KD déteste Mélenchon au-delà de la mesure si mesure est possible en ce domaine. « Il ne faut pas moquer le FN » ajoute KD qui n’apprécie guère « les intellectuels décoloniaux, la gauche hyperurbaine d’Alger.  Et Mélenchon bien évidemment, encore et toujours. Ad vitam aeternam.

Les Arabes, regrette KD, ne se mobilisent pas pour les femmes iraniennes. Eux-mêmes « ne subissent pas la contagion » de la révolte des femmes iraniennes. Se révolter dans ces pays c’est l’échec assuré face aux régimes et aux islamistes. On montrera du doigt l’Occident, mais pas le manque d’intérêt des élites qui sont progressistes repliées dans les villes. Occident accusé d’indifférence ou de récupération. Il dit aussi que les élites arabes qui sont partisanes du décolonial permanent sont paralysées, car la lutte contre le voile est perçue « sous le prisme des polémiques en France » sur le sujet. Effectivement « le voile en France n’est pas le voile en Iran ». Nous sommes d’accord. En France, les élites médiatiques reprochent au pouvoir iranien de ne pas laisser le libre choix aux femmes. Ces mêmes « penseurs à grande vitesse », considèrent qu’il devrait y avoir en France une limite à cette même liberté « au nom de la culture judéo-chrétienne ». « S’arrogeant ainsi le monopole de la « raison », la confrérie des élites, toutes fractions confondues, s’arroge du même coup le monopole de la ‘‘pédagogie’’ ». (Henri Maller, in Nouveaux regards, n° 31) 

Dans un article présenté comme un texte sur Depardieu, KD glisse de l’acteur à l’Iran. Il défend moins la présomption d’innocence qu’il ne dénonce le « grand souffle d’inquisition sexuelle, justifié et exagéré… l’hallali, les justices des meutes numériques, les radicalités dangereuses et les assouvissements de haine ».  Sa circonvolution chute donc sur l’Iran. Je répète son alerte : « Il ne faut pas «iraniser» les grandes causes »

KD constate que le pire n’est pas dans les monarchies du Golfe ou dans les royaumes arabes, « où la stabilité politique demeure appréciable, même toute relative, même sanguinaire ou tribalisée. » Le pire est dans « les Républiques arabes ». En Syrie, le président « héros de la rancune contre l’Occident qui exerce son pouvoir comme un quelconque maire d’une quelconque Crimée arabe au bout d’une vague main poutinienne. » Ces régimes résisteraient-ils sans la connivence de l’Occident ? « Certains dans le Nord ne font pas qu’accueillir les dictateurs écrit l’auteur, ils s’en nourrissent puis s’en débarrassent physiquement. Inversement, des leaders européens, xénophobes, proches du fascisme sont reçus comme des leaders honorables. « La présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, se rend à Alger: La dame est reçue dans le faste, avec le sourire et les bras ouverts par Alger. La complicité semble évidente et l’avenir gai pour la coopération chantée… Voilà que l’extrême droite, ennemie jurée et classique des ‘‘décolonisés’’ devenue rentiers de la mémoire, est reçue comme une parente, sinon une partenaire du prestige nouveau. » KD fait appel à un « journaliste algérien arabophone » (Nacer Djabi est en fait sociologue, chercheur au Cread) pour poser une question taboue et y répondre aussitôt : «Sommes-nous gouvernés par l’extrême droite au Maghreb ? oui ». « Presque, nuance dans la foulée KD, si on dresse le tableau clinique des signes de cette tendance au Maghreb. » Puis rectifie pour aller dans le sens du sociologue : « La chasse aux binationaux Algériens, exclus de toute possible participation à la vie de leur pays d’origine au nom de la pureté identitaire, confirme la prise de pouvoir culturelle de l’extrême droite en Algérie. Oui, l’extrême droite gouverne au Maghreb. » À titre d’exemple : la loi sur l’information (Journal officiel n° 56 : art 4) interdit aux binationaux d’être actionnaires d’un média : « Les activités d’information sont exercées par les médias relevant ‘‘…des personnes physiques de nationalité algérienne, exclusivement…’’ ». En son article 87, la Constitution stipule : « Pour être éligible à la Présidence de la République, le candidat doit : jouir uniquement de la nationalité algérienne d’origine et attester de la nationalité algérienne d’origine du père et de la mère », d’autres articles restreignent l’accès aux hautes fonctions de l’état… Le ‘‘binat.’’ est mal vu, très mal vu. J’acquiesce. Un traitre, de fait, subodoré avant la traitrise. « La pureté identitaire » à l’œuvre ou la pureté patriotarde, outrancièrement nationaliste. Nous sommes d’accord.

Dans le numéro suivant, un lien est fait avec  « un général russe, Serguei Sourovikine en tenue civile dans les rues d’Oran ». KD parle de collusion. « La collusion s’avère immense… L’ancien adversaire de la propagande islamiste d’il y a trente ans (s’est) métamorphosé en « fidèle », feuillette un coran dans la plus grande mosquée d’Oran, écoute tout sourire l’imam, heureux et converti. » L’ancien ennemi des islamistes guerre d’Afghanistan…) est devenu leur ami.  « Aujourd’hui, l’ennemi du messianisme islamiste n’est plus l’athée communiste russe, mais l’Occidental dans ses diversités »

Ne faut-il pas ajouter à cette « conversion » des Suds, car c’est de cela dont il s’agit, ne faut-il pas marquer la transformation du monde en cours du fait (aussi) de l’arrogance occidentale et des travers des élites occidentales qui (entre autres outrecuidance, indignité et déshonneur) ségréguent les douleurs du sud de celles du nord des douleurs ukrainiennes ‘‘ils sont comme nous’’ hurlent les foules et les commentateurs. ‘‘Ils ont des voitures comme les nôtres, leur mode de vie est le nôtre, ils nous ressemblent’’. Dixit, juré, craché, si j’mens etc. Ma rupture personnelle commençait à prendre forme dans ces moments-là. Il y a chez moi ‘‘une quasi rupture avec le monde occidental’’, comme le disent si bien ces chanteurs égyptiens de Cairokee dans ‘‘Tilq Qadiya’’, rupture qui a été précipitée par l’accueil délirant des Ukrainiens en 2022/23 par les occidentaux (officiels, médias et populations) alors que simultanément ils rejetaient les gueux, gris, arrivés des pays du Sud après avoir échappé (pour la plupart) à plusieurs morts (désert, Méditerranée, mafias…)

« Les élites maghrébines se lamentent sans construire. L’intellectuel maghrébin, tétanisé par le passé, qui croit que ‘‘penser ou commenter le monde ’’ se résume à penser ou commenter contre l’Occident, il refuse toute autocritique » écrit KD qui ajoute que « La Palestine n’a souvent été autre chose que notre prétexte, le cache-misère de nos désengagements dans nos propres pays. »  KD a raison, je l’approuve complètement. Mais il ne dit pas s’il est juste ou pas juste de répéter que (comme l’intellectuel maghrébin) « l’Occident est raciste, aime l’Ukraine et non l’Afrique, pas la Palestine, qu’il s’émeut des ‘‘siens’’ et pas de l’humanité, répéter que l’Occident est un néocolonisateur patenté… » Est-ce juste ou non ? L’ancien chroniqueur du Quotidien nous donne l’impression de vouloir régler ses comptes avec la presse, certains intellectuels (algériens) auxquels il reproche une conduite, négative à ses yeux. Je ne lui jette pas la pierre, mais je dis ceci : autant je l’approuve lorsqu’il met en lumière, et à raison, le peu de crédit qu’on accorde aux analyses – piètres fréquemment et toujours à sens unique – que proposent des médias algériens qui n’ont plus idée de ce que débattre signifie, ou qui s’autocensurent, qui n’osent pas franchir telle ou telle ligne au motif qu’elle est jaune, rouge, grise…  autant je lui retourne la question «  pourquoi ‘‘même toi’’ te tais-tu, justement, sur d’autres problématiques aussi brûlantes, par exemple les discours haineux à l’endroit des Maghrébins ou musulmans… par exemple, ces tags sur les murs de la mosquée de Roanne début octobre, de la mosquée de Pessac au début de novembre, d’une salle de prière à Guingamp au début décembre… par exemple sur la barbarie inouïe de l’armée israélienne (27 585 morts ! – Unicef, 7 février). Par exemple. « Les Israéliens ne voient pas les morts palestiniens », car rien ne passe sur les TV israéliennes unilatérales sur ces questions. Il y a censure ». (Pierre Haski in C à vous le 2.02. 2024). Pas même l’ombre d’un paragraphe, l’ombre d’une phrase, l’ombre d’une ombre. De cadavre. Rien. Mais où est le nif ? On dit, peut-être à tort, qu’il y a derrière le silence une forme de culpabilité ou de prise de position, d’approbation ou de complicité. Mais -a-t-on toujours dans les pays de la liberté et des Droits de l’homme, les libertés et les droits qu’on pense avoir ? Applique-t-on les valeurs essentielles des lumières également aux peuples du monde ? Mon expérience cinquantenaire en France, qui est aussi bien le pays de Voltaire et de Rousseau, que celui de la mainmise de l’argent sur les grands médias m’interdit une réponse affirmative (je reviendrai plus loin sur l’hebdomadaire qui postillonne à tour de pages tous les quatre jeudis).

Les Guerres Russie-Ukraine, Israël-Gaza/ Palestine

Sous cette rubrique j’ai relevé peu d’articles sinon pour dénoncer les pays dits arabes en mettant des guillemets de confusion trois fois sur quatre au mot. L’Arabie ne serait pas arabe. Ni le Yémen ni Qatar… dans un long article sur Poutine. « Le jour où je décide que les Russes partent, ils partent ! » a répondu le président centrafricain Faustin- Archange Touadéra. Suit un commentaire ironique ou condescendant de KD sur cette réponse peu sérieuse selon lui, car il s’agirait alors pour ce faire de d’abord défaire leur alliance avec Wagner. Or « l’alliance se noue entre prédateurs et s’en libérer devient impossible » Wagner s’est dissout dans des jeux que KD n’a su prévoir, la reprise en main de Poutine sur l’armée de ‘‘l’empire’’ d’Evgueni Prigojin. KD dénonce quasi-systématiquement cette détestation de l’Occident par les Africains, au nom de l’histoire, mais il ne dit absolument rien sur ce que fut cette Histoire.

« Comment n’arrive-t-on pas à concevoir que ce que subit l’Ukraine, c’est un effacement, une « solution finale» ? s’interroge KD. Pourquoi ne fait-on pas la guerre aux côtés des victimes, les Ukrainiens, qui ne sont pas moins européens que les autres? »  Ah si seulement KD pouvait écrire en parallèle la même phrase en remplaçant Ukraine par Gaza et Ukrainiens par Palestiniens ou Gazaouis. Soyons clairs. Il ne le peut absolument pas, de son propre fait peut-être, mais de celui de son employeur sûrement. 

KD affirme sous interrogation « Peut-on penser librement quand on est ‘‘arabe’’? » Voici une interrogation que je qualifierais d’essentialiste. Réduire les hommes, quels qu’ils soient, à leur seul qualificatif, relève du scandale. Il relève du scandale, car le terme penser renvoie, aussi et prioritairement, à la réflexion intime avant d’être à voix haute. Dans le premier cas le terme est inadmissible, car tout simplement on ‘‘pense’’ avec ou sans les autres. On peut cogiter et vagabonder seul. Maître à bord. Dans le second cas un autre mot aurait été plus approprié, un autre mot dans le sens « d’avoir et donner une opinion »

L’interrogation de KD n’est qu’un leurre déconstruit dans le texte. Il poursuit « L’intellectuel ‘arabe’ libre est une figure peu autorisée à l’autonomie de réflexion, a l’exercice de la réflexion audacieuse et à la dissidence. Il écrit le terme par lui honni entre guillemets, ‘arabe’, sans préciser de quels terme et ponctuation il relève, lui-même. Il est vrai que « on multiplie les procès en traîtrise, la diffamation, la terreur éditoriale, surtout. »  Sur ce point je suis entièrement d’accord.

L’article (950 mots- 19/10) a pour objet l’intellectuel et la Palestine et les seuls mots de compassion que KD exprime clairement à l’endroit des Palestiniens les voici, concomitamment, une sorte de ‘‘ en même temps’’ de l’ami président, déplacé : « Nos pensées aux enfants assassinés dans cette région des deux côtés du mur des croyances ( dont la Palestine). » Dans un autre article ( 620 mots – 23/11)   il écrit : « des enfants, des femmes, des hommes, en Israël et à Gaza, sont massacrés. Oui, « 115 enfants meurent à Gaza chaque jour ! » (Martine Russel/Unicef) Ce sont les seules lignes de pitié écrites noir sur blanc. Huit mots le 19 octobre et treize mots le 23 novembre. Soit un total de 21 mots à l’égard des Palestiniens en guise de funeste gerbe, au 47° Jour de guerre après le 7 octobre), à travers les 54 articles (du 5 janvier 2023 au 15 février 2024). Près de 30 000 morts « boucliers humains ». KD ose parler de « pratique animalière et barbare, du bouclier humain. » Voici un argument dicté par la propagande de l’armée israélienne et des dirigeants racistes israéliens, un argument inopérant, usé jusqu’à l’os et qui ignore délibérément que la densité humaine à Gaza, la plus élevée au monde (5500 hab/km2), ne permet pas une telle coquetterie au « Khamas ». 

Les attaques du Hamas islamiste (sic) du 7 octobre sont « un désastre pour les Palestiniens. » Il considère sans l’écrire, à l’encre sympathique, que les Palestiniens meurent par la faute d’autres Palestiniens (Hamas). L’attaque du « 7.10 » est transformée en source de tous les maux. Une sorte de Big-bang décrété par les Occidentaux. Une attaque source de l’Histoire ; manipulée. Une ligne tracée à l’encre tekhélèth. Faire abstraction de la grande Histoire. Balayer 75 ans. Pertes et profits.  KD considère que  « la cause palestinienne sort entachée, amoindrie, sinon presque définitivement exclue des faveurs de la communauté internationale ». Hélas pour lui, les réactions à travers le monde entier, montrent le contraire. Oui KD nous pouvons confirmer (et tant pis si tu n’es pas d’accord) que les manifestations (toutes religions confondues) contre les bombardements, je ne trouve pas de mot juste pour les qualifier. 

Ces manifestations pour les Palestiniens sont la preuve d’une solidarité du monde contre les Israéliens ». Contre le gouvernement israéliens pas « contre les Juifs », non monsieur, car nous avons pu lire, voir, entendre cette solidarité contre le gouvernement raciste et messianique israélien et ses complices politiques et médiatiques occidentaux sur tous les calicots du monde, à travers les plus grandes places du monde, des gorges de centaines de milliers d’êtres humains dans le monde (des anonymes aux stars du cinéma, des écrivains,  des chanteurs, des politiques…) à travers tous les continents, des USA à la Nouvelle Zélande, du Chili à la Norvège, de l’Afrique du Sud à la Tunisie… sans oublier la GB, la France (qui interdit un jour, autorise un autre), l’Allemagne, et la belle, très belle Irlande qui sait elle aussi ce que combattre sous le joug du colonialisme veut dire. Et aucunement sous la houlette de « l’internationale islamiste » ou d’Al Jazeera cette « énorme machine à tuer » alors même que les militaires israéliens ont délibérément tué nombre de ses journalistes et tant d’autres avec eux et qui n’avaient, eux, que des micros et leurs verbes pour alimenter « leur machine à tuer ». « 72 journalistes palestiniens ont été tués dans des attaques israéliennes contre Gaza » (w.cpj.org – 15.02.2024). Qui employait ces journalistes cher KD ? qui les a tués Al Jazeera ou ‘‘Tsahal’’ ? Les journalistes français aiment à répéter « Tsahal » comme les Israéliens et comme eux répéter « les islamistes terroristes palestiniens de ‘‘Khamas’’ ». La saloperie (désolé) des Israéliens nous accule dans les cordes du ring, au bord du langage.

KD écrit : « Crier à la libération de la Palestine sans distinction des moyens risque d’arranger les programmes génocidaires de ceux qui confondent ce rêve avec l’extermination du peuple juif. » Il me paraît peu honnête (je n’ai pas trouvé mieux) d’évoquer d’un côté « un programme » génocidaire des islamistes et se taire de l’autre sur une réalité concrète hic et nunc faite de crimes génocidaires (entendus jusqu’à La Haye). KD postillonne en effet durant des pages entières sur les intentions génocidaires des Palestiniens (« noyer les Israéliens ») et tant pis si je me répète. Thomas Bernhard a montré combien la répétition est nécessaire lorsque la barbarie cogne à la porte de notre folie. KD postillonne en effet durant des pages sur les intentions des uns, mais ne pipe mot des massacres, par milliers et bien réels, perpétrés par Israël ( 115 enfants palestiniens meurent chaque jour, je le rappelle) des crimes qui ont eu pour effet de voir Israël comparaître au-devant de la Cour Internationale de Justice début janvier à la suite de la plainte déposée par l’Afrique du Sud le 29 décembre 2023. 

Il est injuste d’écrire que « défendre le droit d’exister pour Israël est considéré comme un crime de guerre par les miens ». Qui sont « les miens ? » Les Arabes, les Maghrébins, les Oranais, les journalistes algériens ? Les, les, les… utiliser ce déterminant défini c’est aussi essentialiser.

Est-il sérieux KD lorsqu’il écrit que le président Kaïs Saïed serait fou parce qu’il enjoint à ses ministres à dire ‘‘Palestine’’ plutôt que ‘‘ceinture de Gaza’’ ou ‘‘bande de Gaza’’ ? ou quand il écrit que l’antisémitisme est institutionnalisé en Tunisie et qu’ un projet de loi y est à l’étude pour criminaliser (des peines de six à douze ans de prison) toute «normalisation» avec Israël alors même que 1,5% de la population gazaouie a été effacée de la surface de la Terre dans le silence politico-médiatique européen.

Le Grand KD pense faire d’une pierre deux coups, tenter d’éjecter l’autre grand, Jean-Paul Sartre (un homme qui a surplombé le 20° siècle avec ses interventions diverses, ses plus de 50 ouvrages édités, commentés dans le monde entier, « véritable légende de son vivant » et ce n’est pas fini), tenter de l’anéantir en cinq mots et deux grosses paires de guillemets « la grande icône du ‘‘Néant’’ », et associer son nom (ou sa pensée, allez savoir !) aux crimes du Hamas. Un tour de force en quelque sorte qui fait sursauter Jean Genêt dans son éternel repos. « Certains, aujourd’hui, écrit KD brandissent Sartre (qui n’a pas de prénom) pour justifier les attaques du Hamas du 7 octobre » (le Big-bang n’est-ce pas ?) Vivant, Roquentin lui aurait dit toute la Melancholia (que cela sonne bien !) qu’il éprouve dans ce monde rendu exécrable qu’il éprouverait à sa lecture. Et KD d’ajouter Jean-luc Mélenchon – tant qu’à faire – « pour doper sa révolution ».  Si Mélenchon et LFI tentent de donner une voix aux Palestiniens, ce que ne leur accorde jamais Le Point, lui, KD, creuse plus encore les sillons du silence assourdissant réservé par les médias et régimes occidentaux aux Palestiniens pour qu’il soit plus fracassant encore.  

Pour KD la judéophobie relève d’un réflexe millénaire. Cette phrase de Netanyahou prononcée lors d’un discours télévisé le 26 octobre n’en relève pas ou précisément elle n’a pas attiré son attention : « Nous sommes le peuple de la lumière, eux sont le peuple des ténèbres… nous réaliserons la prophétie d’Isaïe. », comme ces déferlements non plus, pris au hasard : haine actuelle chez les Israéliens – des responsables israéliens – haine du Palestinien, de l’Arabe, n’offusque pas plus KD. Pour exemple cette déclaration du ministre des Finances israélien, Bezalel Smotrich, le 19 mars 2023 : « Il n’y a pas de Palestiniens, car il n’y a pas de peuple palestinien ». Cet ultracisme du ministre Otzma Yehudit –  représentant du parti suprémaciste religieux Force juive, et membre du gouvernement – qui avait affirmé, en novembre 2023, que le recours à la bombe atomique sur Gaza « était une possibilité », n’est pas arrivé aux oreilles de KD. Les cris haineux « Mort aux Arabes ! » de membres de l’organisation raciste Lehava n’émeuvent pas KD, ni l’apologie par son président Bentzi Gopstein (en 2012) de l’assassin Baruch Goldstein (qui a tué une trentaine de musulmans dans la mosquée à Hébron il y a 30 ans). Pas même  l’adoption (en juillet 2018) d’une « Loi fondamentale » définissant l’État d’Israël comme « État-nation du peuple juif », faisant d’Israël un État d’apartheid. Tout cela laisse KD de marbre. Seule « la judéophobie dopée par Mélenchon » retient son attention. Quant aux mesures provisoires prises par la Cour International de Justice (le 26 janvier 2024) pour protéger les Palestiniens, nous repasserons.

KD défend très bien l’argument pertinent auquel je souscris totalement qui veut que la solidarité avec « le » Palestinien ne peut s’accommoder avec la judéophobie. 

Le problème avec KD, c’est qu’aucun article parmi les 54 qu’il a écrits dans Le Point de janvier 2023 au 15 février de cette année ne se penche sérieusement (au-delà d’une ou deux phrases – qui font comme un coquelicot asphyxié au cœur d’un champ de ronces, qui font tache sur l’ensemble) sur la douleur presque centenaire « du » Palestinien, qu’il singularise, ce moitié métèque auquel la Constitution d’Israël (ou plutôt la loi fondamentale « Israël en tant qu’État-nation du peuple juif) refuse les mêmes droits que son « compatriote » juif.  Parce que le Palestinien n’est pas juif. L’article1° de la loi fondamentale stipule : a) « l’État d’Israël est le foyer national du peuple juif, dans lequel celui-ci ‘‘exerce son droit naturel, culturel, religieux et historique à l’autodétermination’’, b) le droit d’exercer l’autodétermination nationale au sein de l’État d’Israël est exclusif au peuple juif ». Un Droit exclusif. Circulez, y a rien à voir. Si j’ai un conseil à donner à KD, ce serait celui de lire le rapport (de 280 pages) d’Amnesty International (qui n’est pas une organisation chapeautée par le gourou Mélenchon) publié en février 2023. Dans ce rapport, AI décrit le système institutionnalisé d’oppression et de domination imposé aux « Palestiniens partout où Israël exerce un contrôle sur leurs droits. » Un système d’apartheid qu’il se refuse d’entendre, de voir, de rapporter. Ya Kamel ‘‘ un système d’apartheid’’ !

La question de sa non-solidarité avec les Palestiniens, KD l’a exprimée dans un article intitulé « Ce pour quoi je ne suis pas ‘‘solidaire’’ de la Palestine » in  « Mes indépendances » p 296. Il écrit : « Non, le chroniqueur n’est pas « solidaire » de la Palestine. Le mot solidaire est entre guillemets. Car il a deux sens. D’abord non à la « solidarité » sélective… (non à) cette solidarité au nom de l’islam et de la haine du Juif ou de l’autre. » Nous l’entendons.

Il dénonce dans un autre article « l’émotion sélective » favorable aux Gazaouis, mais il ferme les yeux, se bouche les oreilles et le nez sur l’autre émotion sélective, blanche celle-là, qui s’étale avec une indécente indécence sur tous les médias français ( presque tous).

« Le drame palestinien a été « arabisé » et islamisé à outrance, au point que maintenant le reste de l’humanité peut se sentir débarrassé du poids de cette peine, écrit KD… La cause palestinienne qui a été talibanisée alimente une judéophobie strictement haineuse. C’est une affaire « arabe », et l’affaire des musulmans ». Ceci est inexact. Israël n’a jamais été autant rejeté dans le monde que depuis octobre. Les manifestations contre les bombardements ont sillonné le monde entier. Elles sont la preuve d’une solidarité populaire internationale contre les Israéliens, soutenus par les régimes occidentaux et leur arsenal militaire et financier, et par le silence lâche du ‘‘monde arabe’’. Lire en supra. Il ajoute : « Si le chroniqueur est solidaire, c’est par une autre solidarité. Celle qui ne distingue pas le malheur et la douleur selon l’étiquette de la race et de la confession. Aucune douleur n’est digne, plus qu’une autre, de la solidarité. Et solidarité n’est pas choix, mais élan total envers toutes et tous. Solidarité avec l’homme, partout, contre l’homme qui veut le tuer, le voler ou le spolier, partout. »Très bien. Mais alors, et justement, pourquoi se taire devant les dizaines de milliers de Palestiniens, des civils pour l’écrasante majorité, tués par l’armée israélienne ? Peut-être que le Hic se situe chez le propriétaire de la revue Le Point. Peut-être. Je reviendrai plus bas sur ce fichu canard qui prend les enfants du Bon Dieu pour ce qu’ils ne sont pas. « Le Palestinien est souvent méprisé, peu honoré », pas par la rue comme le dit KD, mais probablement par les milliardaires européens patrons de presse qui suggèrent fortement d’ inverser les faits par un tour de magie grossier à défaut de, à minima, murmurer les monstruosités commises depuis la Naqba par la Haganah et l’Irgoun et leurs progénitures, Shas, Likoud et d’autres. Des dizaines de milliers de morts palestiniens. Taire l’abjection et construire un narratif répété dans leurs médias sous ordres (d’intérêts communautaires) comme des « mani korlo » (lire plus bas « Le Point »)

KD écrit que « L’Occident appelle ses morts des victimes, le monde dit « musulman » qualifie les siens de martyrs, de chahids », dont l’étymologie serait obscure. Non monsieur, le mot martyr ne procède pas de terminologie obscure. Et il n’est pas propre à la religion musulmane. Il vient du grec martys, signifiant « témoin » comme dans l’arabe. Le terme est employé dans les trois religions monothéistes. Chez les chrétiens, le martyre c’est « la voie par excellence vers la sainteté » et obtenir « la couronne ». Ceux qui sont morts en martyrs sont destinés à la béatitude céleste. Chez les Juifs, ceux qui se sacrifient pour Dieu sont appelés les « hassidim, les kedoshim », ou « chahid chez les musulmans. »

À propos des manifestations dans les pays arabes condamnant les bombardements de l’armée israélienne, KD écrit « Ces rendez-vous réactifs,  obscurément récréatifs, rassemblent les partisans de l’humain profané à Gaza (jamais en Israël), mais raniment aussi, par un effet collatéral, les judéophobies extrêmes. » Cher KD, et si nous inversions une fois une seule la formule ? Essayons. Ces rendez-vous réactifs (les manifestations en Israël, et les articles du Point condamnant les exactions de Hamas) rassemblent les partisans de l’humain profané entre Nir Oz et Bé eri (jamais les femmes et enfants de Gaza, de Cisjordanie ‘‘ils sont tous terroristes’’), mais raniment aussi, par un effet collatéral, les islamophobies extrêmes de B-H Levy à Finkielkraut en passant par C. News et autres Fourest et Morano. Ce parallèle déplairait au centre de commandement germanopratin, précisément Balardien, derrière les Maréchaux.

La raison principale de notre soutien au peuple palestinien est la spoliation de ses terres, depuis 1948 et avant. Les Algériens savent ce que « colonisation » signifie. Nos familles, nous-mêmes, l’avons vécue dans notre chair, dans notre être. Dans les années 60, il y avait beaucoup de Palestiniens accueillis en Algérie, comme il y avait beaucoup d’opposants d’Amérique latine, du Portugal, d’Espagne et même de Catalogne. C’est pourquoi nous avons gardé au cœur les combats des populations opprimées, quelle que soit la religion. Et puis, majoritairement, les Algériens, arabophones ou non, sont proches des Palestiniens par l’appartenance à des degrés divers à une même sphère culturelle et cela n’est pas une infraction ni un drame. Ce sont là des raisons objectives. Et c’est dans la nature humaine. Les Européens, particulièrement les Français ont apporté et continuent d’apporter un soutien absolument inouï, en génuflexion, aux Ukrainiens par millions, parce que disent-ils (aussi) « il sont comme nous » alors même qu’ils ont refoulé à la lisière de l’Europe, par milliers, d’autres peuples, parce qu’ils ne leur ressemblent pas ceux-là. Qui a écrit pour eux, ces gueux des Suds ? (les bruns aux pieds nus, aux yeux pas bleus, sans tailleur ni costume, sans tresse d’or à la Loulia) qui a écrit pour sauver la morale du naufrage, pour l’éthique, pour le droit international, qui ? KD écrit « l’invasion de l’Ukraine nous rappelle que l’impensable est possible ». N’y a-t-il pas là une véritable « émotion sélective » dès lors qu’on évite de traiter de l’impensable en cours depuis des décennies contre le peuple palestinien gazaoui aujourd’hui de nouveau enfoui sous les bombes d’un régime israélien en uniforme Svastika, dont d’aucuns ont dit et écrit qu’il procède par mimétisme à l’effacement d’un peuple. « Nous sommes le peuple de la lumière, eux sont le peuple des ténèbres… nous réaliserons la prophétie d’Isaïe. » Justifier les crimes en invoquant la Bible. Et pas un mot dans Le Point qui préfère évoquer « le réflexe millénaire, cette judéophobie, ces haines millénaires, la culpabilité millénaire des musulmans. » 

La libération de la Palestine n’est pas un slogan monsieur KD. « Libérer la Palestine » est aujourd’hui un slogan qui libère surtout les islamistes dans leurs ambitions locales, écrit KD. C’est un slogan, qui isole les voix étouffées et lucides qui croient à la paix sans les bains de sang, et qui ghettoïse les régimes arabes. » Si ‘‘le pape est naïf’’ comme il dit, lui-même est-il niais ou oublieux d’Oslo, ou a-t-il la mémoire sélective (on y revient) au point d’oublier le bain de sang d’Hébron (il y a 30 ans jour pour jour, le 25 février qui pointe), moins d’un an après les accords d’Oslo, lequel massacre a fait basculer le Hamas dans « la légitimité de la violence ». C’est écrit à l’encre noire dans Le Point (oui, le même) daté 13 septembre 2018 : « Comment les accords ont mené à l’impasse ». Le massacre d’Hébron a été suivi par d’autres qui ont abouti à la deuxième Intifada. Alors, de quelle paix parle KD ? Celle réversible des braves ou des loups ? Les Palestiniens ont assez donné. « Libérer la Palestine » n’est pas un slogan qui ghettoïse. Il est un objectif dont l’atteinte est nécessaire, avec ou sans notre consentement, approbation, permission…

Emmanuel Macron- Kamel Daoud, Le Point 

Sur la relation entre la France et l’Algérie : KD dit sa difficulté d’interviewer le président français à cause du passé entre les deux pays. Il pense que « la conversation » avec Macron décevra en Algérie « ceux qui ont la passion de la guerre imaginaire et qui exigent de la France ce qu’ils n’exigent pas d’eux-mêmes ». Parlant de lui (souvent à la troisième personne) KD dit être perçu en Algérie comme un  « ‘‘traître’’ à l’orthodoxie de la guerre mémorielle ». KD parle de lui à la troisième personne, car « le ‘‘je’’ est un abus » écrit-il dans un article repris dans « Mes indépendances ». Il y explique pourquoi il veut se « reposer du journalisme, l’abandonner ». Mais, manifestement, il y est revenu. Honnêtement, en tant que lecteur, je dis qu’il a bien fait. Mais pas dans ce torchon, bon sang ! En Algérie « On adore faire la guerre à la France, car la France est vitale à l’épopée, pour escamoter le présent » . C’est ce que je pense aussi. « Macron endosse habilement son rôle de martyr de l’intérêt public et les infantilismes des oppositions, écrit KD. Autour de son personnage (à Macron) on cultive la haine. Il y a de la démesure dans le ressentiment. »

Emmanuel Macron : « Je crois que l’on s’est enfermé dans une théorie sans espérance qui fait l’éloge de la séparation, de l’impossibilité de penser notre avenir. Une dangereuse théorie de l’impuissance, de la démission… cette jeunesse franco-algérienne, on l’a sommée de ne pas se souvenir pendant longtemps, car un bon Français n’a pas le droit de parler de son héritage quand cet héritage n’est pas source de fierté… Le rejet de la France a été nourri … par les diasporas, depuis la France, et par les frustrations à l’égard de l’ineffectivité de la République à les intégrer.  

Le Point est un magazine classé à droite de l’échiquier politique français conservateur. Il paraît tous les jeudis. Il a été créé en 1972 par, entre autres, Claude Imbert, Olivier Chevrillon. Il appartient depuis 1997 au groupe Artémis (médias, vin, tourisme, mode…) propriété de la famille du milliardaire François Pinault. Le Point insiste, dit-il sur les valeurs : non-conformisme, indépendance, rigueur et vérité. Sur Wikipédia on peut lire que sa ligne éditoriale est présentée comme islamophobe par de nombreux observateurs. Claude Imbert déclara sur LCI : « Il faut être honnête. Moi, je suis un peu islamophobe. Cela ne me gêne pas de le dire. » (In Acrimed, 26 octobre 2003).  Franz-Olivier Gisbert, le directeur qui procède par amalgame entre islam et islamisme « a contribué à normaliser l’islamophobie en présentant une image souvent négative des musulmans, et en valorisant des figures connues pour leur discours de stigmatisation de l’islam » (Wikipédia). Plusieurs manquements à la déontologie journalistique ont été relevés depuis longtemps. En 2014, Franz-Olivier Giesbert, son directeur est condamné pour diffamation « Il n’a fait que véhiculer des fantasmes, des suspicions » sur les Français d’origine chinoise » avait dénoncé David Li, président de l’Association des Jeunes Chinois de France. En 2017, la directrice adjointe de la rédaction, Olivia Recasens, est licenciée pour faute grave, sans aucun respect pour la procédure légale de licenciement. Le Point censure des articles en lien avec des malversations liées à la construction dans la capitale libyenne d’un important hôpital, et sur le financement de la campagne de l’ancien président, Sarkozy. « L’interpénétration entre responsables politiques et patrons d’entreprises privées pose la question de la neutralité de la puissance publique. Comment l’État pourrait-il lutter contre l’insécurité sociale quand celle-ci résulte d’incivilités d’industriels ayant pignon sur rue ? » (Le Monde diplo 12.2003). L’hebdo s’extrême droitise peu à peu jusqu’à publier des articles nauséabonds comme « Immigration Roms, allocations, mensonges… Ce qu’on n’ose pas dire » et un autre, plus tard : « Faut-il avoir peur d’Eurabia, l’Europe islamique ? » et sous-entendre que l’Europe est sur le point d’être colonisée par les immigrés musulmans. En 2022, Médiapart accuse Le Point de « tordre la déontologie ». « Souvenez-vous de l’affaire Pinault, quelque peu scandaleuse, d’ailleurs, impliquant une filiale du Crédit Lyonnais ! » (« Compte-rendu intégral de la Séance du Sénat du 20 mars 2013). D’autres médias (sites internet) comme « Arrêt sur Images » démontent la mécanique peu ragoûtante du Point (faux témoignages…) Le périodique est poursuivi par des élus traînés dans la boue par le mensonge (maire d’Asnières). Dans une autre affaire, le Tribunal judiciaire de Paris condamne Le Point pour « insuffisance de rigueur et carence de fond », et pour « gravité et virulence ». L’actrice Sand Van Roy, a fait condamner en diffamation Le Point pour un article de 2018 sur Luc Besson. En 2022, le journal accuse des députés de LFI d’employer illégalement une femme de ménage algérienne. L’article est retiré, et le journaliste licencié. Sur un autre point (pardon) l’hebdo n’est pas très net : Par exemple, employer 2020 Gabriel Matzneff comme chroniqueur pendant plusieurs mois, jusqu’en janvier 2020, un écrivain accusé de pédophilie. Il n’a pas été licencié, se justifie Etienne Gernelle, le directeur, car « C’est une question de liberté d’expression ». Une liberté d’expression en rupture de morale. La procédure suit son cours. Autre exemple, « Le Point ne communique pas ses résultats financiers aux lecteurs ». 

Alors, chaque début de semaine, en conseil de rédaction (en distanciel plus qu’en présentiel à Victor) on sert à KD du rôti de porc fumé, un filet de Kassler, du lard fumé, des saucisses de Montbéliard et de Strasbourg, deux kilos de choux, un kilo de grosses grumbeere et on lui demande de préparer pour le lendemain le plat de son choix. À l’évidence, sa liberté de choix est celle de ses ingrédients du patron milliardaire.

Tel est le journal où officie, hélas, Kamel Daoud.  Un hebdo sans véritable ‘‘comité d’indépendance éditoriale’’. Une dernière, en décembre 2019, Acrimed (qui est un observatoire des médias français) avait titré un de ses articles « François Pinault (et Le Point) rendez l’argent ! »

Conclusion

KD n’a pas inventé les discours réactionnaires, mais il en reproduit un certain nombre. Il procède par la répétition de son opposition à l’islamisme, à l’immigration, aux couches populaires (et à leurs représentants), aux couches délaissées par les gouvernants depuis des décennies, à travers un prisme exclusif fichtrement ancré à droite et son lot de poncifs… tous les jeudis que dieu fait. Serait-ce une obsession ? Et il tourne, tourne, tourne ses cylindres de mantras, toujours les mêmes, chaque jeudi venu. Il ne cesse de proclamer « ses indépendances » et pourtant ses articles ne tournent qu’autour de trois ou quatre figures synchronisées ‘imposées’ rejouées chaque jeudi alternant godille, flamant rose, flamenco… Oui, comme une obsession. Last but not least « Les malaises ne sont pas tous également ‘‘médiatiques’’ et ceux qui le sont subissent inévitablement un certain nombre de déformations dès qu’ils sont traités par les médias, car, loin de se borner à les enregistrer, le champ journalistique leur fait subir un véritable travail de construction qui dépend très largement des intérêts propres à ce secteur d’activité. » (Patrick Champagne, in La misère du Monde, sous la direction de Pierre Bourdieu). Nous l’avons bien compris. 

L’un des problèmes nodaux est la place que la société française veut accorder ou non à une part non négligeable d’elle-même. Est-elle prête à accepter le multiculturalisme ? Est-elle prête à ouvrir les yeux sur cette réalité d’identités complexes ? Si la réponse est non, alors l’avenir sera plus sombre encore. Parce que cette France-là ne se laissera pas faire. Beaucoup de ces 3°, 4° génération etc. d’enfants d’immigrés français à part entière sont lettrés, sont comme « un poisson dans son eau », parlent à voix haute et occupent des emplois valorisant alors que les grands-parents vivaient dans une grande discrétion,  murmuraient et rasaient les murs. Et c’est ainsi qu’on les supportaient, rasant les murs, les yeux fixés sur leurs chaussures. Cela est fini. Les Français de souche récalcitrants devraient l’entendre, nécessairement. Évidemment il ne faut pas fermer les yeux sur les difficultés d’inadaptations que pose une partie d’entre ces jeunes, des voyous, des radicaux… tout ce qu’on veut. Une exigence qui vaut pour tous les autres citoyens. Mais tous les sociologues vous diront que cela n’est pas nouveau. La France a évolué et il faut ouvrir grands les yeux à cette France-là. On devrait tous lire et relire le beau roman de Faïza Guène, « La discrétion », Plon 2020. Lisez : (Les enfants) « sont heureux de découvrir un nouveau visage du pays dans lequel ils sont nés (la France), et plus heureux encore de le faire découvrir à leurs parents. Il faut dire que c’est sacrément beau la France… On dirait que Yamina (la mère) a enfin fait le deuil de ce retour impossible (au bled, Douar Arbouze, Msirda Fouaga)… Alors qu’elle se dirige sans un bruit vers la salle de bains pour effectuer ses ablutions, elle se rappelle qu’elle a encore fait ce rêve cette nuit… Son chez elle, elle l’a compris, c’est l’endroit où se trouvent ses gosses. » À l’autre partie de la France d’ouvrir les yeux. Alors maintenant, peut-être que les ressassements de KD trouvent résonance en lui-même, en son être, en Soi. Ou à celui des propriétaires de l’hebdo. Mais ce Soi est loin de faire l’unanimité. Très loin.

À moins qu’il ne s’agisse que d’une fable où tout est faux ? « Mais tout le monde sait, au moins depuis Ésope, qu’il n’y a rien de plus vrai qu’une fable. (Zouaoui Benhamadi, 4° de couverture de ‘‘La fable du nain’’ de Kamel Daoud (ed. Dar el Gharb, Oran 2003). Kamel Daoud raconte si bien les histoires.

Ceci étant écrit, les questions ont besoin de réponse. À la première question d’introduction ma réponse est claire. Je pense que Kamel Daoud est bien fidèle à quelque chose. Quelque chose qui m’est bien lointain. Quant à la seconde, je la lui poserai un jour.

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Ahmed Hanifi,

Marseille, le 18 février 2024

Derniers livres parus : Le Choc des Ombres (Incipit en W, 2017) / Poèmes inédits (Sedia, 2022)

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Tous les articles étudiés.

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31.Que faire des ex-colonies?- 07 septembre 2023

32.La chasse aux ‘bi’ est ouverte- 14 septembre 2023

33.Pourquoi on n’ose pas parler d’extrême droite ‘arabe’?- 21 septembre 2023

34.Le petit Poutine à Oran- 28 septembre 2023

35.Le pape et Meloni, l’Italie des deux discours- 5 octobre 2023

36.Une défaite pour la ’cause palestinienne’- 12 octobre 2023- 1.2

37.Une défaite pour la ’cause palestinienne’- 1.2 octobre 2023- 2.2

38.Peut-on penser librement quand on est ‘arabe’? 19 octobre 2023

39.Israël et Palestine, au-delà de la haine- 26 octobre 2023

40.’Libérer la Palestine’ dans le piège des concurrences- 2 novembre 2023

41.La Tunisie psychiatrique ou le ‘mal’ d’être arabe aujourd’hui- 9 novembre 2023

42.L’erreur du ‘cheikh’ Mélenchon- 16 novembre 2023

43.’même toi?’ ou la judéophobie d’ambiance- 23 novembre 2023

44.Les trois corps du Palestinien- 30 novembre 2023

45.’Chahid’ ou le mort Vip- 7 décembre 2023

46.Les fées contre les Wook- 14 décembre 2023

47.Guerre entre musulmans, l’étrange silence- 21 décembre 2023

48. Femmes – seulement entre Dieu et Depardieu- 4 janvier 2024

49. Imams, qui paie prêche- 11 janvier 2024

50. Gaza, ferveur et cynisme arabes- 18 janvier 2024

51. Le cannibalisme médiatique, une cuisine très française- 25 janvier 2024

52. L’Intellectuel français et la fin du monde- 01 février 2024 

53. Immigration, l’éternel biais français de la culpabilité́- 08 février 2024

54. En Occident, la peur du sexe – 15 février 2024.

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