À LA MÉMOIRE DE MOHAMED BOUDIAF

À LA MÉMOIRE DE MOHAMED BOUDIAF ASSASSINÉ LE LUNDI 29 JUIN 1992 À ANNABA

INSPIREZ un bon coup, car vous allez embarquer dans plus de 8000 mots dont les destinations auxquelles ils invitent nécessitent parfois des détours. Elles n’abritent pas les mêmes intérêts, ni les mêmes mémoires. Il y a néanmoins un point commun et je vous laisse le soin de le trouver.

Ce, samedi 25 juin 2022, seront inaugurés à Oran les 19° Jeux Méditerranéens. J’ai lu des centaines de lignes sur ces jeux, tout est dit ou presque. Pourquoi « presque » ? Parce qu’il m’a été impossible de lire où exactement se déroulera la cérémonie d’ouverture. Je prends au hasard cet article de presse (Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 juin 2022, page 13, non signé. 

« Le président de la Commission des cérémonies d’ouverture et de clôture des JM, monsieur Salim Dada a donné, lors d’une conférence de presse un aperçu complet de l’agenda culturel… » mais rien sur le lieu de la cérémonie. Nous savons que « la cérémonie d’ouverture des JM sera une grande cérémonie » mais on ne sait rien du lieu. Nous savons « qu’elle sera une œuvre artistique complète avec tous les éléments expressifs», mais on ne nous dit rien sur le lieu. Nous savons qu’elle « sera exécutée par un orchestre symphonique composé d’une centaine de musiciens » mais où ? on n’en sait rien. Nous apprenons « qu’elle comprendra des mouvements artistiques d’ensemble sur une superficie de 9.000 mètres carrés et 500 drones seront utilisés à cette fin, en plus d’un spectacle son et lumière et des jeux pyrotechniques. Mais où ? débrouillez-vous. Nous savons que « La présentation artistique de la cérémonie d’ouverture comprend 20 tableaux », que « le scenario mettra en exergue les multiples facettes de la culture algérienne en général, celle de la région Ouest et de la ville d’Oran ». Rien dans cet article n’est dit sur le lieu de la cérémonie. Ne cherchez pas sur l’Internet vous ne trouveriez rien. C’est tout simplement dingue. J’ai pensé au stade Zabana, mais n’en suis pas sûr du tout. Pourquoi Zabana ? parce qu’il en est beaucoup question dans mon article ainsi que de Ben Bella (il y a 57 ans exactement) et de Boudiaf (il y a 30 ans exactement).

Au début il n’y avait peut-être pas le verbe, mais la danse des Ombres qui se profilaient. Cela s’est passé il y a longtemps. Certains parmi vous étaient adolescents ou jeunes adultes, d’autres même pas nés. Vous avez été confrontés à un « roman national officiel » mensonger, mais vous n’êtes pas dupes. Vous savez que la vérité vient rarement du discours officiel élaboré par le pouvoir qui s’en tient mordicus à la vérité de ses laboratoires, celle du « roman national officiel » qu’il a lui-même préparé en maison ou vase clos. Voici un morceau de cette histoire, il est ma propre vérité qui se nourrit de mon vécu. Il lui manque toutes les autres vérités vécues. En attendant, voici ma part de vérité et de fiction, entremêlées.

Le témoignage que je vous livre ci-après a été mis en ligne une première fois en juin 2015. Je l’ai repris, retravaillé et étoffé. Il embrasse notamment la folle, très folle journée du 25 juin 1992, avec la visite du président Boudiaf chez nous, dans notre village, le lugubre 29 juin 1992 avec l’assassinat du président Boudiaf quatre jours après sa visite chez nous, ainsi que la finale de la coupe d’Algérie au stade « ex Municipal », avec le match Algérie – Brésil du 17 juin 1965, deux jours avant le coup d’État du colonel Boumediène. Tout cela dans un sympathique et apparent désordre qui n’en est pas un.

Nous étions le dernier lundi de juin de l’an 1992 et notre pays et ses hommes allaient incessamment sombrer bien malgré l’écrasante majorité d’entre nous dans un gouffre de déraison qui saignerait la terre, attristerait le temps et ferait pleurer le ciel. Toutes les étoiles du Nord n’avaient pas suffi pour maintenir intact notre espoir cardinal et nos résolutions pacifiques qui allaient être contrariés, gravement blessés, pis encore qu’ils ne l’eussent été quelques mois plus tôt, à l’aube de la nouvelle année. Oui, nous allions sombrer dans un gouffre de déraison, un monde d’affres et d’épouvantes, une longue nuit, un cauchemar interminable, dont les premiers signes annonciateurs nous avaient été livrés disais-je six mois plus tôt, et pour certains depuis plusieurs années en amont. Nous allions voir ce que nous allions voir. L’horloge de mon bureau indiquait 13h30. Sur mes fiches d’identification de poste de travail que j’appelais FIP, j’ajoutais, rayais, surchargeais, rectifiais, revenais à l’indication initiale. Pour chaque poste de travail (plusieurs centaines à reconsidérer) il me fallait proposer une évolution possible. Je croyais fermement que les grands patrons m’avaient proposé ce job de « chef de gestion de carrières » parce qu’ils me prenaient au sérieux, croyaient en mes compétences. Plaisanterie. « Le gaz est naturel. Il coule dans des tuyaux depuis le Sahara jusqu’ici. On ouvre les vannes et on remplit les méthaniers. Gaz cryogénique à liquéfier puis à regazéifier, voilà une question banale depuis 1910, époque des ballons dirigeables, alors bon… Les dollars arrivent, coulant à flots, dans l’autre sens et dans d’autres tuyaux, opaques. Et on les distribue, avec ou sans le syndicat. Tout le reste est du festi » me répétait un vieux collègue qui en avait vu des vertes et des pas mûres depuis les premiers temps de la Camel. « Tous ces services de Personnel, de Carrières, de Moyens généraux, de Social et de et de… ça sert à rien, qu’à nous faire passer le temps ». Je ne le croyais pas. À tort.

vue de GOOGLE – ana khatini ! (je ne suis pour rien dans cette prise !)

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Il était 13h30 ce lundi 29 juin. Max-Si-Ali (appelons-le Max-Si-Ali), notre syndicaliste-chef maison est entré comme une furie dans mon bureau, j’ai cru que dans son élan il allait déglinguer les paumelles de la porte de mon bureau.

– Tu as entendu la dernière ?

– Quoi ? 

– Boudiaf, Boudiaf… a-t-il bégayé le souffle et les yeux aux abois. Il s’étranglait. 

– Euh ?

– Il a été liquidé ! en direct à la télévision !… 

Et il a fait demi-tour vers l’extérieur aussi rapidement qu’il était entré en claquant la porte, pour aller porter la mauvaise nouvelle à tous les bureaux. Un brouhaha s’en est suivi, car d’autres collègues venaient d’apprendre la nouvelle et eux aussi ont décidé de s’en faire porteurs. J’ai abandonné mes FIP et mes courbes et mes stats, et suis sorti précipitamment, emporté par la folle et incroyable nouvelle et c’est tout le complexe de liquéfaction qui se transformerait en souk d’échange d’informations et de rumeurs.

La journée commençait, jusqu’à ce moment-là, ordinaire dans une usine ordinaire de la Sonatrach à Bethioua (Arzew). Max-Si-Ali (il avait la barbe et les tics de son idole allemande et jamais Le Manifeste ne le quittait) passait son temps à récolter des informations et des rumeurs qu’il distillait après les avoir triées, alimentées. Max-Si-Ali a passé une grande partie de sa vie syndicale (il était technicien supérieur affecté à un poste fictif) à combattre contre vents et marées pour que « goffat el aïd » (1), un panier (au féminin en arabe « goffa ») de produits de première nécessité soit attribuée aux travailleurs, et reconduite chaque année. C’était sa traduction intime du Manifeste.

Le couffin qui nous avait été offert (merci le syndicat, merci patron) le mardi 9 et mercredi 10 juin était bien conséquent. C’était pour chacun ou le 9 ou le 10, le matin ou l’après-midi, à 9h15 ou 30 ou plus tard à 14h00, 15, 45 etc, selon le poste qu’on occupait, le service, le département, la sous-structure, tout était calculé et précisé au quart d’heure, à l’encre noire dans un grand tableau blanc Excel (42X30) démultiplié en autant d’exemplaires qu’il y avait de lieux d’affichage. Tout le monde était concerné, de la femme de ménage au cadre le plus gradé. Tout le monde. Le tableau était scotché, punaisé ou agrafé à l’entrée des départements, des services, des sections, sur la porte du local syndical, et bien sûr sur la porte et les murs de la Coopérative syndicale). C’était la Grande Révolution prolétarienne de notre secrétaire maison, en branle. Deux gros tampons l’accompagnant : celui du Syndicat – encre bleue – et celui de la Direction – encre rouge –, main dans la main et drôles de couleurs. L’aïd du mouton est tombé le week-end suivant. Max-Si-Ali était comme le père Noël, et rouge comme lui et comme son ancêtre idéologique. Un grand syndicaliste, très apprécié – malgré tout – par tous les directeurs sous-directeurs, cadres divers successifs. Les travailleurs aussi, mais ceux-ci n’avaient pas d’autres choix. Max-Si-Ali avait du mordant, du bagou, de la répartie, mais il ne fallait jamais évoquer devant lui ou le directeur les conditions de travail des chaudronniers, des manœuvres ou des saisonniers par exemple. Jamais évoquer les relations qu’entretenaient avec eux les petits-chefs, jamais évoquer les décisions unilatérales. Cela risquait de le rendre plus rouge encore.  

Max-Si-Ali a couru donc comme une flèche pour être le premier à donner la mauvaise nouvelle comme un augure écrasé par les événements. Lorsqu’il s’est rendu compte qu’il n’était pas seul dans le couloir, il a pris la direction de la Direction. Notre planète est sortie de ses gonds immémoriaux puis s’est arrêtée de tourner le temps d’une rotation. « Ils l’ont eu » me suis-je entendu chuchoter. Toutes les télés du monde se sont brusquement tournées vers nous. Nous étions de nouveau le cœur d’un monde malsain et incertain. L’Amérique latine en mauvaise copie, très mauvaise. Les télés ne parlaient que de ce terrible drame et le film de l’événement repassait en boucle. « Le chef de l’État algérien, Mohamed Boudiaf a été assassiné ce matin à Annaba, à 600 km d’Alger. Le président algérien était en train d’inaugurer une maison de la Culture… » a annoncé Paul Amar en ouverture du journal 19/20 de FR3. Des lots d’images, par dizaines, se bousculaient dans mon esprit. 

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Trois jours auparavant, Jamel (appelons-le ainsi) m’avait lancé des mots à l’oreille comme un reproche, des mots qui ont claqué à mes pavillons endoloris, comme encore aujourd’hui même si beaucoup d’eau, d’encre et de sang ont coulé sous les oueds, sur les papiers journaux et sur la terre des martyrs depuis. « Tu es devenu fou, tu l’as échappé belle ! » C’est ce qu’il avait susurré. « Mais tu es devenu fou, tu as pris un risque incalculable en te fourrant dans le cortège ! Tu l’as échappé belle ! » J’ai eu beau lui expliquer que cela était le fait du hasard, rien n’y faisait, il répétait jusqu’à ce que sa voix s’éteigne « hbelt ya sahbi, hbelt ! tu es devenu fou mon ami ». J’ai déjà précisé que Jamel n’est pas le vrai prénom de mon ancien collègue et ami (ami il ne l’est plus). Si j’écrivais ici l’ombre de l’ombre de son prénom, ou pire encore de son nom, il me réduirait – 30 ans plus tard – à néant. C’est qu’il a toujours détesté assumer publiquement ses choix politiques. Il n’aimait pas les vagues et adorait les ombres. Les mots que Jamel disais-je m’avait murmurés le 26 juin, claquent encore à mes oreilles comme un coup de fusil dans l’Arizona.  « Tu es devenu fou, tu l’as échappé belle ! » chuchotait l’ex ami à qui j’avais détaillé le récit de mon aventure quelques jours plus tôt. Il avait bien raison sur ce coup-là. 

Aujourd’hui, 30 ans plus tard, je tremble encore de ma folie. Je vous explique. Mais d’abord qui est qui ? Jamel était un collègue dont j’appréciais les compétences et l’amitié sincère. Nous travaillions à la Sonatrach (1° entreprise d’Afrique). C’était un haut cadre de notre boîte. Pendant tout le mois de mars, c’était ramadan, nous avions préparé, ainsi qu’avec Belabbès (appelons-le Belabbès), le sous-directeur de la Production, une vidéo qui, trois mois plus tard, nous représenterait au 10° Congrès international du Gaz à Kuala-Lampur qui se tiendrait du 25 au 28 mai 1992. Le sous-directeur (et ami aussi, de second ordre) m’avait chargé de m’occuper de la lecture/enregistrement du texte explicatif accompagnant le déroulé (présentations de l’entreprise, du Distributed Control System, du traitement des unités de dessalement de l’eau de mer : Thermocompression, etc.) Il a préféré que cela soit moi qui le lise parce que, me disait-il, croyant me faire plaisir « tu as l’accent parisien », à croire que Kuala-Lampur allait se transformer en un nid de concours d’élocution parisienne. J’étais revenu de Paris quelques années auparavant m’installer au Bled et y construire mon avenir et celui des enfants (tu parles ! ), mais cela ne me ravissait pas particulièrement que l’on me flattât de l’accent qui était le mien, pas plus aujourd’hui en 2022 (un peu plus fleuri probablement par les galets des plages et les cigales des pinèdes marseillaises). Cet accent ou un autre cela m’était égal, aujourd’hui plus encore, et le mot de Belabbès a glissé sur moi, sans effet autre qu’un haussement d’épaules redoublé.

Je reviens ma folie et à Boudiaf. Deux semaines après la fête du mouton du jeudi 11 juin, le président Mohamed Boudiaf faisait une tournée d’inspection dans le pôle industriel d’Arzew (33% des richesses nationales). Comme pour de nombreuses personnalités, le passage par les complexes de transformation des hydrocarbures est obligé, ainsi que par le principal village Sonatrach (il y en a onze) appelé « Camp 5 » (800 « chalets » individuels, tout en bois comme là-bas en Amérique du Nord où ils ont été fabriqués avec jardin, garage, circuit de télévision intégré et tout, stade de hand-ball, de base-ball, dancing, pub… et même un étrange mur de pelote basque. Sans oublier l’ infernal chiendent (sapristi de morbleu de chiendent inébranlable) qui repoussait vaille que vaille quoi que vous eussiez fait. « C’est du chiendent américain ! » ironisaient les employés au désherbages, des habitants du village en souffrance, l’autre village. Le village de seconde zone, pas celui des cadres, wled el hawma. Eux n’avaient que peu de place dans les métiers en contre-bas de la colline, dans les Complexes, alors ils désherbaient, ils bricolaient, chinaient… vivotaient. 

Le Camp 5 est un village dans lequel vivaient environ 3000 habitants (combien aujourd’hui qu’il s’est à son tour bidonvillisé ?) Il se trouve au sud de Aïn-el-Biya, le village ancien, à mi-route entre Mosta et Oran. Un rite profane auquel n’échappe aucune haute personnalité surtout internationale. Le Camp 5 était un lieu privilégié par les hauts responsables. Dans mon agenda, à la date de ce jour-là j’avais écrit « Boudiaf chez nous » et tout le détail, à l’encre rouge indélébile, qui me sert aujourd’hui pour narrer ce temps ancien. 

En cette fin de matinée de ce 25 juin 1992, le soleil dardait nos velléités. Quelques nuages épars faisaient exception à la fête qui s’annonçait, des grains de sel blanc moutonneux. C’était en effet le début du week-end et en quelque sorte avec cette visite du président ce jeudi serait un jour de fête. Il ne manquait que les pom-pom girls. Quelques jours auparavant, dans son édition du 17, le journal El Watan présentait ses excuses dans un minuscule encadré à propos « de la suspension de responsables des douanes dans le cadre de l’affaire des camions en transit en Algérie… un malentendu regrettable nous a fait amener à mal interpréter les informations reçues. » Des malentendus et autres méprises et différends il y en aura des tonnes ou des masses c’est comme vous voulez.

 « Les premières années au Camp 5 (appelé camp américain, car construit – comme les usines – par eux et pour eux sur des terres viticoles avec la bénédiction des Autorités prosternées) on se croyait au Kansas je te jure » me disait un ancien qui savait de quoi il parlait. Il avait fait plusieurs séjours à Kansas City justement dans le cadre des formations des ingénieurs et par conséquent il savait de croit il parlait. Lors de la visite de Boudiaf, il n’y avait pas de pom-pom girls, ça ne se fait pas chez nous (l’esprit chez certains de nos compatriotes étant, sous le prétexte de la Horma, bien tordu). Ni pom-pom girls, ni pompons, mais tous les enfants du village (les écoliers libérés pour l’occasion ne portaient pas leurs tabliers, roses ou bleus selon le genre) agglutinés de part et d’autre de l’avenue principale du camp en chantant, en braillant, applaudissant (comme ils pouvaient) faisaient mieux que les grâcieuses américaines tenant chacun un drapeau rouge vert et blanc 15X20 tout neuf. Certains adultes à qui personne n’avait rien demandé, jouaient à l’agent de police et bousculaient les enfants pour qu’ils se redressent ou se calment. Peine perdue. Les islamistes (on disait « boulahya », les barbus, un peu par moquerie) ne se sont pas déplacés, car ils exécraient Boudiaf. Au soir de l’innommable, dans leur abjecte vilenie, les plus radicales des leurs youyouteraient jusqu’à l’aube charbonneuse alors que le ciel noircissait, chargé de lourds nuages à désespérer le ciel.

En fin de matinée du jeudi 25 juin 1992, le cortège officiel est arrivé. Une trentaine de voitures, majoritairement des Peugeot 505 métallisées et sombres, parmi les plus sophistiquées. Je possédais personnellement une voiture du même type, grise et vitres fumées, mais beaucoup moins rutilante à cause de son âge. À vrai dire ma 505 avait pris quelques coups sur le pare-chocs, la portière avant passager, et sur le capot. Les phares, depuis qu’on avait tenté de forcer leurs caches pour les voler, je les ai attachés avec du fil de fer SNS galvanisé (3,50 mm), sous le capot. Mon bricolage était réussi.

Tous les passagers des voitures officielles sont descendus dès la barrière de sécurité du Camp franchie. Les chauffeurs se sont garés sur le parking jouxtant le kiosque à journaux (où j’ai eu juste le temps d’acheter Le Jeudi d’Algérie) avant qu’il ne ferme, sur ordre de la Sécurité), devant l’abri réservé aux camions de pompiers risquant ainsi de bloquer ces derniers en cas de pépin éventuel, et tout le long de la première rue transversale de part et d’autre. Les nombreux motards de la gendarmerie qui accompagnaient le cortège se sont dispersés un peu partout autour des Peugeot. Ils sont descendus de leurs engins, sans s’en éloigner, ainsi les chauffeurs des voitures. On a vu aussitôt briller de rouge une dizaine de bouts de cigarettes.

Le président est arrivé en costume bleu clair avec une cravate bleue tachetée de points blancs, posée sur une chemise blanche, droit et fier comme le i majuscule d’une grande machine ou comme Lee Van Cleef, entouré d’une cohorte de gros bras, tous ‘enlunettés’ Ray Ban type Blues Brothers (il y avait plus chic pourtant) ou tendance tontons macoutes, et de responsables en tout : directeurs, sous-directeurs, chef de la Sécurité1, chef de la Sécurité2, 3, etc. faisant crépiter leurs Talkie Walkies pour frimer, Wali, chef de daïra (préfet, sous-préfet), maire, chef du Camp, Chef cuisinier, Chefs de départements, de services, de sections, d’équipes, Chef du Syndicat, son bras droit, son bras gauche, Chef de l’Union Territoriale et d’autres quidams. Et jusqu’au responsable de la sécurité de notre camp dont personne ne faisait cas. C’était un rigolo, blaguant avec tout le monde et donc tout le monde le connaissait. Il était là, debout, lui aussi frimant avec son Talkie, mais personne ne le voyait. Bref, nous étions tous là. « Tu le vois ? » j’ai demandé à mon fils en le posant sur mes épaules, « là, le grand monsieur avec la main contre son oreille, il entend mal ». Malek avait sept ans. Le président nous a salués, dit sans chichi quelques mots ordinaires d’encouragement en arabe national (l’arabe de nos mères, de nos grands-mères, pas celui de la télévision) à des enfants en caressant une épaule, une tête, puis sa garde l’a précipité dans les locaux de « l’Administration », près du grand et moderne restaurant et de la grande piscine, fiertés du Camp parsemés de mille et un fanions aux couleurs orange et noir de l’entreprise et de mille et un mini-drapeaux aux couleurs officielles du pays. Bien évidemment les bordures des trottoirs avaient été repeintes la veille en rouge et blanc, sur une partie du parcours. Peindre les bordures des trottoirs (toujours en rouge et blanc) quelques heures avant l’arrivée d’une haute personnalité est un sport partagé avec enthousiasme par tous les peintres et leurs chefs dans toutes les contrées du pays. Le lendemain, les traces de centaines de paires de chaussures forment des figures étranges sur le reste des trottoirs, sur le bitume, et marquent le passage des habitants peu regardants. 

Mon fils Malek, et moi, ne pouvions rester plus longtemps, car nous devions nous rendre à Oran, au Stade du 19 juin pour assister à la finale de la coupe d’Algérie de football : JSK-ASO. Mon fils aime beaucoup le football. À l’époque, il y jouait jour et nuit avec ses amis de la rue 7, de la rue 10, 33, 9… heureusement toutes bien éclairées dès la tombée du jour (ce n’est plus le cas aujourd’hui). On comptait trois lampadaires par section de rue. C’était assez pour courir derrière une balle en été… Bien sûr, comme en Amérique, on reconnaît les rues par le ou les chiffres qu’elles portent, les chiffres les nomment pour ainsi dire. Et comme il a été studieux durant sa toute première année scolaire, paroles de maîtresse, je lui ai offert cette finale.

Le président et sa suite allaient eux aussi quitter le village. Les gardiens laissaient sortir les voitures, mais pas entrer. 

Nous avons quitté le camp par la droite. Au feu j’ai pris pris la N11, la nationale ralliant Aïn-el-Biya à Oran. À hauteur de l’entrée de Gdyel, les gendarmes affectés à l’entrée est de la ville m’ont empêché de continuer. « Par-là vous pouvez », m’a fait l’un d’eux. « Par-là », c’est-à-dire par une piste à l’intérieur des terres, une route de terre étroite, parallèle à la nationale, au terme de laquelle on peut soit pénétrer dans la Forêt des lions et atteindre Kristel, puis longer la Méditerranée jusqu’à Oran, soit retrouver la N11. La piste contourne Gdyel par le nord-ouest. Je l’ai pénétrée, longée. Une piste qui n’en est vraiment pas tout à fait une, heureusement peu utilisée ce jour-là. Je l’ai tant bien que mal suivie. J’ai roulé sur le flanc de la ville sans encombre.

À la sortie ouest, à l’instant où je m’apprêtais à rejoindre la nationale, je suis tombé nez à nez avec les voitures de fin du cortège présidentiel, qui filait à très vive allure. La vitesse maximum officielle autorisée par heure était 80 km. Le cortège roulait à plus de 140 km, je le constaterais sur mon compteur. J’ai emboîté le pas à la dernière voiture. Un motard de la garde, un motard retardataire, sorti de je ne sais où, a ralenti derrière moi, pensant certainement que je faisais partie du cortège et que j’avais pris quelque retard. Il n’a pas vu mon fils couché sur la banquette heureusement (ou pas). Cette facilité me donnait des sueurs. Je ne l’ai pas comprise (et ne l’ai jamais comprise depuis), mais l’heure n’était pas à ce type de réflexion. Mon véhicule était de même marque que nombre d’entre ceux qui formaient le cortège, de même marque, mais comme je l’ai dit, légèrement abimé et très poussiéreux. Me voilà, à mon corps défendant, « dedans ». Il me fallait dès lors assurer l’allure. C’est-à-dire, forcément, rouler à très grande vitesse. Le motard a accéléré, s’est positionné sur ma droite et est demeuré à ma hauteur deux ou trois éternelles minutes à parler dans le micro intégré à son casque, puis décèlera pour clôturer le cortège. Un deuxième motard s’est adjoint au premier. Pour passer inaperçu j’ai imité les véhicules qui me précédaient en activant les feux de détresse. Nous avons traversé Sidi-el-Bachir, Bir-el-Djir, comme des bolides, protégés par quantité de motards. L’aiguille du compteur kilométrique vibrait pendant plusieurs minutes, je le jure, sur 160. Je ne me souviens plus, mais il est probable que j’ai récité la besmala. J’étais sur le point de basculer et je l’acceptais forcé. Basculer vers quoi, vers où je n’en savais fichtre rien, mon esprit s’embrumait (je ne suis pas dans la littérature ici, je vous le promets qu’il ne s’agit nullement de fiction et que c’est ainsi ou presque que les choses se sont passées). Je n’avais aucune solution de rechange. C’était à prendre ou à prendre. J’étais le dernier véhicule et derrière moi, deux motards clôturaient le cortège pour le protéger d’éventuels intrus. N’est-ce pas. Et je suintais à grosses gouttes. Elles perlaient, amères, de mon front aux lèvres. Lorsque vingt minutes plus tard nous sommes arrivés à Point du Jour et Bernandville, une armada de policiers au garde-à-vous, un tous les cinq mètres, nous attendaient. Ils nous accueillirent, main droite à hauteur de la tempe, immobile et doigts serrés. Je devinais la précision du geste plus que je ne le voyais. Un salut que je ne méritais aucunement. Les mêmes gouttelettes de sueur froide continuaient de couler sur mon front, sur ma bouche, sur ma nuque et le long du dos. Comment sortir de ce qui m’apparaissait comme une souricière, un traquenard ou un pétrin. Il devenait urgent que je m’en extraie. Je faisais des constats et me posais beaucoup de questions et je savais que je ne détenais pas de réponses. L’instinct l’emportait sur toute réflexion. Comment ai-je pu me retrouver dans ce guêpier ? « Nous sommes en danger » pensai-je, mon fils et moi. Lui n’en avait cure. Il dormait. Je me devais hélas constater encore et encore que je n’avais de choix que de continuer. C’est que nous étions arrivés à Oran.  Le convoi roulait toujours à vive allure, beaucoup moins toutefois que jusque-là. Aucun véhicule en mouvement à des centaines de mètres à la ronde hormis ceux du convoi. Et le mien. Cité Les Falaises dite Sonatrach, le boulevard Champagne, Gambetta mon quartier, avec en contrebas Cova Lawa (cueva del agua) et c’est mon enfance et mon adolescence qui défileraient quelques secondes, la jetée, 1° canon, 2° canon, 3°, l’apprentissage de la nage, de la pêche, tous mes amis, le bidonville, le bouge épique de Mamia, Dakkiya… Nous avons ralenti au niveau du rond-point du lycée Lotfi-Max Marchand, que nous avons emprunté sur la gauche jusqu’à celui de l’Académie. Enfin le siège de la wilaya. Tout autour de l’immense escalier de l’entrée officielle, je ne pouvais compter les policiers en tenue, innombrables, ni deviner les autres en civil. Les chauffeurs des premières voitures ont pénétré dans le sous-sol de la préfecture. Les autres se sont débrouillés tant bien que mal pour stationner par-ci, par-là, écrasant sur les trottoirs et terre-pleins alentour fleurs et autres végétaux. « Nous sommes sauvés » ai-je pensé. Puis j’ai ajouté à haute voix « normalement » ce qui a fait réagir Malek. Il a dit « papa ! » Je lui ai répondu « chut ». Il n’a rien entendu, il a dû rêver.

À hauteur du 110 rue Mouloud Feraoun (ex René Bazin), il fait angle avec le boulevard du 5 juillet, j’ai braqué sur la droite et avancé de quelques mètres sur le boulevard très pentu, me suis arrêté devant le rideau baissé d’un garage sur le fronton duquel il était écrit « Le Froid d’Algérie » en lettres capitales orange à l’identique des volets des fenêtres des appartements de l’immeuble.

J’ai désactivé les warnings puis éteint le moteur. Mon fils qui jusque-là dormait, allongé sur la banquette arrière, s’est réveillé un peu perdu et a tenté de se redresser. Il avait dit « papa ! » sans rien ajouter. Là je lui ai lancé « dors Malek, dors encore un peu ». Je suis resté immobile un temps qui m’a paru infini. Dans le rétroviseur extérieur gauche je voyais un policier s’avancer vers nous, un sifflet à la main, Malek s’était laissé tomber. Lorsqu’il est arrivé à hauteur de mon véhicule, le policier a jeté un regard sur la plaque d’immatriculation, m’a-t-il semblé, puis il s’en retourna, ne nota rien. J’avais entre temps ouvert ma portière, fait mine de vérifier l’état de la roue avant gauche, celui de la roue arrière gauche, puis je l’ai refermée. J’étais moi aussi un peu perdu. J’ai demandé à Malek qui gesticulait de rester calme, mais c’est moi qui devais le demeurer. Nous ne sommes pas sortis du véhicule, pas dans l’immédiat. J’ai attendu que mon esprit revienne à de meilleures dispositions et que les autres véhicules – certains se sont garés comme moi sur le boulevard du 5 juillet, mais en double file pas comme moi – se fussent vidés de leurs passagers, une dizaine de minutes, avant de repartir, avec le maximum de douceur. J’aurais plané. Si j’avais pu nous rendre transparents, je n’aurais pas hésité. J’ai laissé avancer la voiture en direction du Front de mer. 

Et c’est à hauteur de la station-service Naftal en face du lycée Lotfi, qu’un autre policier qui n’avait probablement rien à faire, me demanda de lui remettre les papiers du véhicule alors même que j’étais à l’arrêt attendant que le feu tricolore passe au vert. Je me suis exécuté sans même demander les raisons d’un tel abus ridicule, ce n’était pas le moment. Il a fait mine de lire le permis de conduire, l’attestation d’assurance, la carte grise. Derrière, plusieurs voitures s’impatientaient en klaxonnant. Le policier ne leur a pas prêté attention. Il m’a dit « li vites hadou, fimi ? » Exact, les vitres avant de mon véhicule étaient fumées, son interrogation n’était pas nécessaire. J’ai répondu « oui ». Il a ajouté « normalement tu les changes », puis « ah, Sonatrach ! » Il a dû déchiffrer mon poste de responsabilité. Il a gribouillé quelque chose sur un bout de journal, et a fait alors en me tendant les papiers « Roh, roh ». Je suis parti lorsque le feu m’y a autorisé, tout droit alors qu’il était plus raisonnable de tourner à droite.

J’ai glissé une cassette audio « Douha aliya » et j’ai accompagné Cheb Mami, parfois à tue-tête, contrariant Malek, tout le long du trajet « Jibouli mali jibouli mali mali mali dak ghzali ! » : retour sur le Front de mer, flanc est du lycée Lotfi, RTA, Casoran, le cimetière et enfin El Hamri. Le « Stade du 19 juin » était bien rempli, plein comme un œuf. Il devait être 14 heures. C’est Malek qui a présenté le billet à l’entrée, porte A. Nous nous sommes installés dans les tribunes, à moins de cent mètres de l’espace officiel et du ‘‘président du HCE’’ Mohamed Boudiaf, que nous distinguions difficilement, mais que nous distinguions. Je le montrais du doigt à mon fils, « il est là, regarde, à côté de la casquette militaire, là, là, tu le vois ? » Mais lui, ce qui l’intéressait c’était les joueurs sur le terrain. Comme nous tous, il ne savait pas que nous ne le reverrions plus jamais. Le match s’est déroulé sans incident, l’ambiance des grands rendez-vous battait son plein. Globalement les spectateurs penchaient pour l’équipe kabyle plus expérimentée. Bien que plus faible, l’équipe de Chlef, l’ASO, ne s’est inclinée qu’à la toute dernière seconde, suite à une erreur de son gardien de but.

 

La JSK a donc battu l’ASO par 1 à 0, but de Hakim Amaouche. Mon fils et moi sommes rentrés épuisés du stade ce jeudi-là, 25 juin 1992 à la tombée du jour et sous État d’urgence instauré en février dernier. Il durerait 19 ans. Malek s’est enfoncé dans le canapé flétri, avec un jus d’oranges et 50 grammes de Caprices. En deux cils, trois pressions sur le vieux bouton de la vieille télé américaine, il avait traversé l’écran. La Petite maison dans la prairie était son dernier refuge. 

J’ai ouvert Le Jeudi d’Algérie que j’avais acheté le matin et que j’ai eu à peine le temps de feuilleter.

Pardonnez-moi maintenant cette digression concernant ce stade. Son nom, « 19 juin 1965 »,  qui est arrivé à son terme grâce à Boudiaf qui l’a rebaptisée « Ahmed Zabana » du nom du héros de la guerre d’indépendance, guillotiné le 19 juin 1956 à 30 ans, (de son vrai nom Zahana comme sa ville de naissance), le nom du stade, disais-je, renvoie au jour où Boumediene a fomenté un « redressement national » avec 100% des instruments du coup d’État, contre Ahmed Ben Bella, le président en titre. Ben Bella était renversé par son ministre de la Défense. Et le stade rebaptisé « Stade du 19 juin 1965 » La dictature imposera son « redressement national » par le bâillonnement durant une quinzaine d’années. Ensuite elle sera édulcorée, camouflée par des vernis, des subterfuges de plus en plus gros et gras, jusqu’au majestueux Hirak qui obligea au nettoyage des écuries d’Augias, qui ne fut hélas que partiel. Comme le héros du mythe, il reviendra. Aujourd’hui les subterfuges et le vernis ne sont même plus nécessaires. Mais les combats ne sont jamais vains et ils sont longs, comme la vie.

Deux jours auparavant, le samedi 17 juin 1965, Ben Bella assistait, ironie cruelle de l’histoire, dans ce même stade qui s’appelait alors « Stade Municipal », à une rencontre amicale entre l’Algérie et le Brésil, gagnée par celui-ci 3 à 0 (buts de Pelé – Edson Arantes do Nascimento, dit Pelé  – à la 19°, Didi à la 29° et Gerson à la 81°) devant 60.000 personnes. C’était le jeudi 17 juin 1965, je me répète, devant 60.000 spectateurs (pas 45, pas 50), heureux de vivre un gigantesque moment de bonheur, libres dans leur pays tout récemment libéré de la colonisation française (2). Des jours et des semaines et des mois, je raconterais dans le détail ce match entre l’Algérie et le Brésil auquel j’ai assisté, médusé. « J’ai vu le roi Pelé ! » (j’avais pas quinze ans, lui en avait 24). Je l’ai vu le roi faire du stade son théâtre d’acrobaties : coups de tête, dribbler, feinter, jongler, lever les bras au ciel, sauter, sprinter et marquer. J’ai vu le roi Pelé, mais j’ai couru jusqu’à l’hôtel où résidaient les Brésiliens pour le voir de nouveau, au fameux hôtel Martinez. Et j’ai revu Pelé et toute l’équipe, Manga, Didi, Garrincha, Dja Santos… mais aussi Zerga, Mekhloufi, Zitouni, Mattem, Bouhizeb (mon préféré, je crois même qu’il était copain avec mon père ! Le temps file et ma mémoire me joue peut-être des tours et me fait écrire n’importe quoi. Pas grave.) J’étais un fanatique de foot, heureux et bon élève au lycée jusqu’à la mort de mon père six mois plus tard (imaginez ce que peut être le plus profond des abîmes).

ex hôtel Le Martinez

L’hôtel a été détruit depuis. Il est en construction depuis plus de… quarante ans. À l’âge que j’avais, le coup d’État m’était passé par-dessus la tête, pas l’atmosphère plombée qui s’en est suivie. J’ai mis plusieurs semaines à me remettre de mes émotions. 

Revenons maintenant si vous le voulez bien à ce lundi 29 juin 1992. Max-Si-Ali, notre chef syndicaliste maison, courait donc comme un malade en criant, en hurlant « Il a été liquidé ! c’est en direct à la télévision ! il a été tué !… » Il courait comme un malade, mais il disait vrai. Nos téléphones étaient assaillis. Notre monde s’est arrêté de tourner. Notre temps était sorti de ses gonds. Je me répétais « Ils l’ont eu ». Quand on connaît la suite des événements, quand on sait, rumeurs aidant, que la vie de Boudiaf devait initialement, sur ordre de quelques vidélistes, s’interrompre le 2 juin à la salle des fêtes de Aïn-Témouchent ou le 25 juin à Oran devant la Préfecture, je peux trembler encore et sans honte, et dire que oui, mon ancien ami Jamel avait vu juste, je l’avais « échappé belle ». Il aurait suffi d’un dérapage, d’un simple contrôle d’identité comme celui qui m’a été infligé… à la suite de l’assassinat programmé s’il se fût concrétisé,  pour que mon nom eût été étalé en ‘‘une’’ de tous les canards enchaînés. 

Là, je m’avance un peu trop loin et au gré de mes mauvais fantasmes et de la température qui monte (hé, on annonce jusqu’à 38° à Avignon où je me trouve – pas exactement m’enfin… – au moment où j’écris ces lignes quand même !), mais à l’époque cela n’avait même pas effleuré mon esprit je vous le dis. Honnêtement, j’avais une grande estime pour Boudiaf. Une autre fois, je raconterai ma proximité de jeunesse avec les premiers cercles du PRS non loin de mon prof d’économie, Krim, c’était à Vincennes dans les années 70. (« PRS », c’est ainsi que je me suis présenté à Bani Sadr dans la maison de Khomeiny à Neauphle-le-Chateau alors que je voulais l’interviewer : « De la part de quel journal venez-vous ? » « De PRS-info, c’est-à-dire que, heu… ») Tu parles ! C’est dans cette université que je reçus réellement mes leçons de conscientisation citoyenne et politique. C’est durant toutes ces années que je découvris le véritable sens du mot bonheur. 

Au début des années 90, les camarades et moi avions un grand respect pour Boudiaf, mais nous pensions qu’il avait en quelque sorte perdu le Nord. Comment pouvait-il être si naïf ? « Nous » c’est-à-dire au moins une partie des partisans du FFS, notamment de la wilaya d’Oran dont j’étais un des membres actifs et le candidat aux législatives avortées de décembre 1991 pour la circonscription d’Arzew (3). Nous lui reprochions d’avoir accepté de se laisser ainsi alpaguer, prendre au piège par des généraux sans scrupules et sans le moindre état d’âme, ceux-là mêmes qui ont monté de toutes pièces un fantomatique, mais néanmoins dangereux et pompeux « Conseil National de Sauvegarde de l’Algérie », (CNSA) ceux-là mêmes qui ont extrait de sa tranquille retraite marocaine Si Tayeb El Watani (nom de guerre de Boudiaf), ceux-là mêmes qui, avec les islamistes radicaux, parfois même main dans la main « khawa-khawa » dit-on (« dit-on », car il n’y a jamais eu d’enquête), précipiteront la nation dans l’impensé, ceux-là mêmes, anciens DAF (4) qui hurlaient à qui voulait les entendre qu’ils étaient prêts à sacrifier une partie de la population. En mai 1992, Smaïn Lamari déclarait devant de nombreux officiers supérieurs à Châteauneuf : « je suis prêt et décidé à éliminer trois millions d’Algériens s’il le faut pour maintenir l’ordre que les islamistes menacent » (5). Celui-là même dont une ‘‘indiscrète’’ vidéo a filmé les salamaleks et tapes dans le dos dans le maquis avec le leader de l’armée islamique du salut (AIS), grand assassin devant l’éternel.

Le CNSA a été monté le 30 décembre 1991 « dans le bureau du ministre de l’information M. Abou Bakr Belkaïd » (dixit Louisa Hanoune, entretien avec Ghania Mouffok « Une autre voix pour l’Algérie » ) en présence de la direction de l’UGTA, de cadres de l’administration publique et de membres du patronat et bien sûr des Ombres en vareuses. Ce Comité a été agréé le lendemain 31 décembre. Une célérité jamais observée en Algérie, inouï, 24 heures, alors qu’habituellement il fallait plusieurs mois ou années pour créer une organisation, association, c’est dire les connivences ‘‘militaro-démocrates’’. Nombre de ces ‘‘démocrates’’ se sont cramponnés à cette bouée de sauvetage kaki poreuse, comme on ronge un os. Cela s’est passé il y a 30 ans. 

Le lendemain de l’assassinat de du président Boudiaf, mardi 30 juin 1992, El Watan titrerait : « Le complot », Le Soir d’Algérie : « Tué par la haine », Le Matin : « Ils l’ont assassiné ». « Ils »… « Ils », ou trois lettres pour éviter Serkaji. Trois lettres pour ne pas affronter l’éthique. Trois lettres pour une génuflexion salvatrice (pensaient-ils). Plusieurs pays ont décrété des deuils nationaux : Egypte, Vénézuéla, Cuba. En page 6 de son édition du 1° juillet, Le Soir d’Algérie détaille la liste des « Chefs d’État ou de gouvernement assassinés au cours des dix dernières années : Mohamed Boudiaf, Béchir Gemayel, Indira Ghandi, Olof Palme, Rachid Karamé, Thomas Sankara, René Moamad Ahmed Abdellah, Samuel Doe, Rajiv Ghandi. Cela s’est passé en 1992. Cela a commencé en 1992. Nous avons depuis badigeonné de nombreuses plaies, par la force du temps, toujours douloureuses, malgré lui. Il nous faut avancer, mais une Commission nationale indépendante « Vérité et Justice » s’imposera tôt ou tard, comme en Afrique du Sud ou comme en Amérique latine. Au troisième jour suivant l’assassinat, le vendredi 2 juillet, la Police des frontières passait au crible ma 505 durant plus d’une heure, coffre, habitacle, intérieur des portières en utilisant de longues tiges métalliques, une perche-miroir pour voir sous la voiture, un aimant… Le pays était sens dessus-dessous. Avec Jamel nous avons pris la route la veille, jeudi 1° juillet 1992 à 19 heures en direction d’Alger. J’ai conduit ma 505 d’Oran à Alger. J’ai omis de préciser que mon ami Jamel était un coco-stal (il ne le criait pas sur les toits). Oui, j’avais des amis stals et nous étions toujours en guerre froide ouverte. Nous partagions beaucoup de choses ensemble. Nos différences étaient politiques. Autant ils admiraient les treillis et képis jusqu’à cirer, embrasser leurs godillots, asticoter leurs AK47 rouges, autant j’abhorrais les armes et la violence « d’où qu’elle vienne » (sauf celle d’un État de Droit et nous étions très loin du compte). Il me faut préciser ici que je désignais tous les admirateurs du Grand Archipel comme des stals, même s’ils n’avaient pas le Petit Père des Peuples froids dans leur cœur. Admirer le Grand Archipel me suffisait pour les stigmatiser « entre nous ». À hauteur de la forêt de Miliana, mon stal et moi n’en menions pas large. Nous avions eu des glaçons dans le dos sur des kilomètres. Je me souviens qu’une fois les pieds sur l’autre rive de la Méditerranée avoir regretté notre folie (la deuxième en moins de dix jours pour ce qui me concerne). Sur tout le trajet entre Oran à Alger, nous avons dû croiser en tout et pour tout une vingtaine de véhicules et passé presque les mains dans les poches cinq barrages militaires. Je me demande encore aujourd’hui comment nous avons fait pour traverser sans encombre la forêt de Miliana. Nous étions la seule voiture sur près de 100 km, de la forêt du Zaccar à El Affroun. Aucun véhicule, aucun contrôle. Nous sommes arrivés entre l’u et l’i de la nuit à Alger, en son milieu donc. Nous avons dormi quelques heures, dans la voiture, non loin du port. 

Dès cinq heures du matin, les véhicules arrivaient de plus en plus nombreux pour l’embarquement. Lorsque notre tour pour la fouille est arrivé, les hommes de la sécurité portuaire étaient persuadés que nous n’étions pas tout à fait blancs, Jamel et moi. Ils ne comprenaient pas qu’on eut traversé une partie du pays pour prendre le bateau à Alger afin de rejoindre Marseille trois jours après l’assassinat du président de la République alors qu’il y avait des départs réguliers pour Marseille à partir d’Oran. Nous n’avions aucune justification à leur fournir. Nous avons choisi ce départ du vendredi à partir d’Alger « comme ça ». Nous étions louches. Alors ils fouillèrent de fond en comble ma pauvre Peugeot. Ils n’ont rien trouvé malgré le renfort de deux autres douaniers. Nous avons repris notre respiration lorsque nos passeports nous ont été restitués par des douaniers dans le regard desquels coulaient les plus ardentes laves du Kilauea. Cela nous était presque égal. Nous avons passé toute la traversée à bord du Zéralda, en compagnie de Denis Martinez et de sa compagne, rencontrés dans le bateau, à se raconter des blagues plus que nos aventures. J’ai gardé de lui un grand soleil noir, dessiné au dos d’une carte postale. Je le retrouverai un jour ce beau soleil noir. Quelques jours plus tard j’apercevrais Denis dans les rue de Le Perreux-sur-Marne. Je le hélerais, mais il préférerait accélérer le pas sans se retourner. Il était seul et la méfiance (quand même!) en alerte. Ses enjambées sont grandes. Il disparaitrait dans la minute. Oh combien je le comprends ! C’était il y a trente ans. Le mois passé avec des amis de France m’était alors nécessaire. Une grande bouffée d’air pur.

Ce dernier mot. Depuis cette traversée, nos routes (Jamel et moi) ne se sont jamais plus croisées. Je n’ai jamais plus eu ni le désir ni le courage de reprendre langue avec celui qui a été un ami et qui, au milieu de la guerre civile, un soir de beuverie (donc de sincérité profonde), m’avait dit spontanément en mauvais imitateur et en me fusillant du regard, le doigt pointé sur moi « quand j’entends les mots ‘‘Droits de l’homme’’ j’ai envie de tirer, alors ne dis plus ces mots ». Il ne supportait pas (il n’était pas seul !!) que j’introduise le respect de la loi et du Droit dans nos discussions. J’étais proche de la ligue de maître Ali Yahia Abdenour, mais j’avais émargé aussi à la LADH… et en 1979 à la LDH, St-Gratien… ! Sa menace je l’ai reçue comme un tir dans le dos. Et le temps s’est dilaté, a passé, a tamisé. Aujourd’hui, nombre de ces Ombres en vareuses que Jamel vénérait, nombre de ces Issaba qui le faisaient rêver d’une Kolyma locale pour les gueux malvotants, croupissent en prison, sont en fuite en France (leur grande ennemie officielle et où ils disposent de maisons de maîtres) ou suffoquent 666 pieds sous terre en lui faisant à lui un bras d’honneur grand comme ça. Je lui pardonne néanmoins à ce pauvre bougre.

Je me souviens avoir recopié ce court extrait d’un article de Mustapha Chelfi paru en page deux de Le Jeudi d’Algérie du jeudi 25 juin : « Dans tous les pays du monde, et surtout là où les traditions en la matière sont le mieux établies, il existe un genre journalistique qui se nourrit de scandales, de ragots et d’attaques aussi gratuites qu’ignominieuses. Les Anglais, qui ont tout compris, ont trouvé un qualificatif qui correspond très bien à l’odeur nauséabonde qui se dégage de certains titres. La gutter press, la presse du caniveau… » (Mustapha Chelfi) Et bien, figurez-vous que c’est cette presse qui prendra, un temps, le dessus sur la raison, sur la modération avec à sa tête (je le dis) « l’Hebdo Libéré » de Mahmoudi que je nommais « L’Hebdo de la honte libérée », une presse de caniveau qui poussait à la violence, qui poussait à la guerre. Et ils l’ont eue. Le président a été assassiné. La presse s’est emballée. Des intellectuels étaient assassinés dans l’obscurité, les islamistes radicaux égorgeaient à tour de bras, des milices qui s’opposaient aux islamistes exécutaient ici et là, des groupes de toutes sortes pacifistes et radicaux étaient infiltrés par le DRS, et plusieurs millions d’Algériens seraient déplacés… 

Nous entrions en Algérie dans un nouveau et long tunnel. Chacun de nous sait que la lumière existe et qu’elle est accessible. On la devine, mais on ne la voit pas. Et cela dure depuis l’éternité. Dans les jours qui suivent, vous allez peut-être assister à des compétitions dans le cadre des 19° Jeux Méditerranéens d’Oran. Allez-y, mais n’oubliez pas, si vous êtes assis sur les gradins du Stade Ahmed Zabana, qu’ils ont été les témoins de sales Histoires ou de sales complots.

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(1) : « Goffat el aïd » est un couffin alimentaire annuel offert gracieusement par la direction (et par le Syndicat) aux travailleurs à chaque fête du mouton. Il contenait 1 gros bidon d’huile, 1 bouteille de vinaigre, 1 paquet de semoule, de farine, de lentilles, de riz, de sucre, 250gr de café, 2 packs de lait, 2 boîtes de sardines à la tomate ‘‘Ammi Mokhtar’’, 1 boîte de « loubia grini » (haricots égrenés), d’harissa, 2 boîtes d’allumettes, 1 plaquette de cubes Jumbo, des patates et des oignons et tous les sigles qui vont avec : Soalco/Jucoop, Enafla/Ofla, Sélecto, Enapal/Onaco, Oaic, Cofel, Eriad/Sempac, Snta… Je ne me souviens plus si le contenant en fibres de palmier nous était, lui aussi, gracieusement offert.

(2) : Lire ici : http://www.2022mag.com/algerie-0-bresil-3-lecon-de-samba-pour-les-verts/

(3) : Depuis le coup de force appelé « Putsch des militaro-démocrates » du 11 janvier 1992, nous ne nous réunissions plus de manière régulière. Les intimidations étaient fréquentes (convocations par la police, suivis sur la route nationale 11…, « conseils de collègues bien intentionnés », coups de téléphones anonymes…) L’Hebdo libéré de A. Mahmoudi (de la SM) ne cessait de tirer à boulets rouges sur le FFS « les 3F+ France » (14/01) et son leader « La supercherie Aït-Ahmed » en faisant appel (sur 9 pages le 25/11) à un groupe d’extrémistes très modernes (Bakhta, Boucherak, Chergui…) et aux accointances très spéciales, et qui défendaient l’idée de la création d’un Bantoustan à la frontière saharienne (hors champs pétrolifères) dans lequel on eut parqué tous les mal-votants opposés à leur modernité à défaut de les éradiquer ces mal-votants. 

(4) : DAF, « Déserteurs de l’armée française », c’est le nom donné aux hauts gradés de l’armée algérienne (Khaled Nezzar, Mohamed Touati, Abdelmalek Guenaïzia, Larbi Belkheir, Mohamed Lamari…) Ils ont déserté les rangs de l’armée française, certains à quelques mois de l’indépendance algérienne, pour rejoindre l’Armée de libération nationale. 

(5) : La déclaration de Smaïn Lamari est extraite de « Chronique des années de sang » (Mohammed Samraoui)

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Ahmed Hanifi, 

Marseille, 23 juin 2022

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