Ma rencontre avec Banisadr et Khomeiny

10 octobre, dimanche. Il fait presque beau. Peu de circulation sur la départementale à l’horizon. Pas de vent. Une semaine sans vent, ce n’est pas commun ici. J’exagère à peine. Le soleil se lève avec flegme. Je prends mon thé quotidien. Ouvre le journal d’Oran. Acte routinier. Quasiment tous les matins. J’aime la sobriété de ce quotidien. Ni chaud ni froid. Entre deux gris médians. Mouvement de recul lorsque je lis en page 5 : « Mort de Banisadr, premier président de la République islamique d’Iran. » La photo montre un vieil homme amoindri. C’est bien lui. C’est Abolhassan Banisadr. Comment ne pas le reconnaître. Les quatre décennies, marches temporelles du temps, ne l’ont en apparence qu’à peine effleuré. Je demeure pensif un long moment. Puis je lis l’article (non signé) dans sa totalité. « Abolhassan Banisadr est mort samedi dans un hôpital parisien à l’âge de 88 ans, après avoir passé une grande partie de sa vie en France où il s’était exilé après sa destitution en 1981. » Je précise « il était déjà en France avant 1981 ». Je l’atteste. Le temps a passé, mais je m’en souviens comme d’un fait d’aujourd’hui.

1978. Nous étions jeunes et la fleur au bout du fictif fusil ou entre les dents. Du moins nous nous voyions ainsi. Étudiant en fin de course était mon statut. « Vincennes « wa ma adraka Vincennes ». Plus gauchiste (tendresse) tu meurs. Elle était en sursis. Une communauté, un monde, un univers à raconter. Pas aujourd’hui. Nous brassions dans la sociologie, la philosophie, le cinéma, etc. Dans les salles, dans les amphis, dans les espaces publics (ainsi en mezzanine dans Beaubourg avec Madeleine Ribeiroux quelques mois après son inauguration).

Mais à côté de cela il y avait la lutte, le PRS, Krim, Rachid, Omar, Azzeddine, le Celda (que nous avions monté dans une AG) « Comité pour les libertés démocratiques en Algérie » autour du PRS, déjà ! Les réunions à la fac, mais aussi dans les cafés, ah le Zeyer ! (Paris 14°, métro Alésia), rue Raymond Losserand chez l’imprimeur (Azzeddine ?), etc.

Les jours de Boumediène étaient comptés et le 4° Congrès du désormais honni FLN pour bientôt. Mais aussi les luttes de soutien au peuple iranien qui s’était soulevé contre le plus grand ami de l’occident, Pahlavi, le diabolique Shah d’Iran. Nous étions tous contre lui et par conséquent pour son grand opposant, l’imam Khomeiny dont l’aura doublait chaque jour. Le « nous » renvoie à la gauche. Toute la gauche, des trotskystes de Krivine (mes proches, j’ai même habité trois ans plus tôt dans sa famille, dans la rue B. qui se déroule au pied du Moulin rouge !) au Parti socialiste (la droite de la gauche), à LO, au PSU et jusqu’au PCF sorti du stalinisme et de la dictature du prolétariat en 76, mais que nous ne supportions pas du tout (le PCF attaquerait au bulldozer un foyer d’immigrés à Vitry-sur-Seine !)…

Le journal Libération qui paraissait « quand il le pouvait » était notre phare. Merci à vous de ne faire aucun parallèle entre le journal de Sartre, le nôtre, avec le journal du milliardaire Rotschild puis Drahi d’aujourd’hui. Libération est devenu un journal pour petits bourgeois bohèmes. Sartre se retourne, à raison, dans sa tombe à chaque fois que le titre qu’il a créé est nommé et j’en aurais fait autant. Je dis « le nôtre » car Libé était bien celui de ses lecteurs (dès la première année, précisément le lundi 17 décembre le journal titrait « l’existence de Libé prise en main par ses lecteurs » !) Il m’arrivait fréquemment d’aller donner un coup de main aux pigistes et clavistes du 27 rue de Lorraine (derrière Félix Potin !) d’assister aux réunions du Comité de rédaction et même de faire passer quelques lignes dans le journal et surtout de le vendre (1 franc 60) lors de grandes manifestations à République, Bastille, Nation… Libération c’était notre famille. Il donnait le la, le ton. Alors, lorsqu’il fonçait contre le Shah on ne se privait pas. Tête baissée.

C’est ainsi que j’eus cette idée un peu folle de me rendre à Neauphle-le-Château (dans le 78) lorsque j’ai appris que Khomeiny, le plus grand opposant au tyran, s’y trouvait, hébergé par un Iranien qui possédait une maison dans le petit village (Marguerite Duras habitait depuis deux décennies à quelques centaines de mètres de là près du parc, mais Marguerite n’a rien à faire dans ce texte). L’imam Khomeiny était arrivé d’Irak 22 jours auparavant. Je ne peux pas passer ce qui suit sous silence. Lorsque le Shah d’Iran, Mohammad Reza Chah Pahlavi et sa compagne la Shahbanou, « l’impératrice Farah », fuiraient vers l’Égypte de Sadate le 16 janvier 1979, notre cher Libé titrerait : « Émigration : Mohamed Rêza prend sa valise »

Khomeiny a mis fin a 25 siècles de monarchie. Et un camarade de l’OCI me dirait (pas très à propos) « les dés sont pipés, c’est Chadli qui a été tiré du chapeau ».

Maintenant je reviens à ce fameux jour – c’était le jeudi 2 novembre 1978 – où j’avais décidé de « monter à Neauphle » à la rencontre de Khomeiny. Monter à Neauphle comme on monte le Damavand. Mon idée je l’avais bien préparée.

C’était un jour brumeux avec une pluie, fine. Il ne faisait pas trop froid (le 7 janvier prochain, il ferait moins 13 à Paris), mais nous étions en novembre. J’ai préparé mon sac en bandoulière et ma moto, une Yamaha FT1 rouge et blanche. Elle avait de l’allure malgré ses dix ans d’âge. Je n’irai pas à la fac. J’ai pris la route peu avant treize heures. J’habitais dans le 17° arrondissement de Paris, boulevard Malesherbes (oui, oui… une « chambre de bonne »). Malesherbes est souvent calme. Voici le trajet, dans l’ordre : ave de Wagram, Arc de Triomphe, Trocadéro, Parc des Princes, Boulogne B., Sèvres, Versailles, Saint-Cyr, Plaisir, Neauphle le Château. Une heure 45. C’était une 50 cm3.

J’arrive à 14h30. Sur une grande place, je vois un café animé (« café des sports » ? de mémoire, j’ai oublié de noter) je rentre, m’installe au comptoir sur un tabouret au cuir bien élimé. « Un noir s’il vous plaît ». J’ai l’air d’un plongeur en eaux troubles avec mon étrange tenue grise et mon casque avec visière. Deux types me saluent. On échange. Ils sont aguerris. L’un est envoyé spécial de Reuters, l’autre de l’Agence centrale de presse. « Et toi ? » Moi je fais ce que je peux. Je navigue à vue.

Les vieux routards m’indiquent les ruelles à éviter, celles à prendre. « Tu descends la Grande rue jusqu’au carrefour, puis tu prends deux fois à gauche, la rue de Chevreuse. Tu vas au 23. Tu reconnaîtras, il y a du monde. » La porte de la villa est largement ouverte. Je traverse une partie du jardin, celle qui mène directement à la maison. Au bas de l’escalier, des hommes sont assis sur des transats rouges. Autour d’eux d’autres hommes discutent. Je ne saisis aucun terme. Je demande à celui qui se tourne vers moi, « Khomeiny est là ? » Je traduis par les gestes qu’il fait, le doigt pointé ver la porte de la maison et le hochement de tête que oui il est là. Je monte la quinzaine de marches du perron jusqu’à la plateforme de la maison. La porte est fermée. Je toc. Une fois, deux. On ouvre. J’explique au jeune qui se présente. Je dis « journaliste ». Je reprends, avec l’accent que je suppose londonien, je dis « Journalist ». « Oh ya… » Le jeune se retourne, disparaît quelques minutes. 

Je pousse la porte et me voilà dans une très grande pièce aux murs partiellement enjolivés de papiers peints fleuris. Quatre douzaines d’hommes assis sur des chaises pour quelques-uns, agenouillés ou en tailleur sur un immense tapis à dominante rouge que seul un connaisseur certifierait iranien ou non. Ils sont habillés pour certain en costumes-cravates, d’autres, moins nombreux, portent des turbans noirs, sont couverts d’une sorte de bure, ou robe de Mollah.

À l’écart un tout petit groupe papote. Khomeiny est au centre, tout de noir vêtu. Si eux sont assis sur le grand tapis rouge, lui a les jambes croisées sur une sorte de matelas recouvert d’une couverture carrelée. J’ai pensé « peut-être est-ce là qu’il dort. »Il semble absent. Il écoute ses voisins, la main posée sur sa longue barbe blanche. J’apprendrais que ce sont ses plus proches fidèles, ses gardes du corps, son secrétaire. Je reconnais Banisadr à l’extrémité. Il est grand, plus âgé, la quarantaine bien engagée. J’en avais vingt de moins. Le jeune qui m’a accueilli murmure à l’oreille de Banisadr. Il se lève, s’approche vers la sortie où je me trouve. L’imam Khomeiny a levé un œil vers nous et posé sa main droite à hauteur du front. Puis il a repris sa pose initiale, les mains jointes sur le buste. Banisadr porte un costume gris à carreaux, deux boutons, sans cravate.

De grosses lunettes à écailles marron. Cheveux et fine moustache noirs. Le jeune homme est surpris de me voir à l’intérieur. Il me montre du doigt. Banisadr me tend la main. Il demande: « De la part de quel journal venez-vous ? et ajoute aussitôt « vous êtes latino ? »

J’y suis allé au bluff un peu. Je dis en souriant « je ne suis pas latino. Je suis ici pour PRS-info. » Ce n’est pas la première fois qu’on me prend pour un latino. Les cheveux probablement. Il est vrai que je vivotais autour du PRS et de quelque « Comité de base » estudiantin, mais je n’avais rien de l’envoyé spécial de PRS-information ou d’El Jarida.

Ils ne m’auraient pas laissé passer.  « C’est quoi ? » Je précise « Parti de la révolution socialiste ». J’ajoute « opposition algérienne. » Puis immédiatement « Je souhaite vous poser quelques questions », « oui ? » À ce moment-là, je sortis de mon sac le carnet à spirale sur lequel j’avais porté les questions. Il m’a semblé fébrile. Le jeune a disparu. « Quelles perspectives envisagez-vous pour les minorités politiques, religieuses, ethniques, culturelles… » Vaste programme ! Il a mis ses deux mains entre nous comme pour dire « doucement, doucement », puis il m’a coupé en posant sa main droite sur mon épaule. « Écoutez, là je suis très pris, je vous donne mon numéro de téléphone : 665.89.54, appelez-moi, nous fixerons ensemble un meilleur moment pour un entretien. Rappelez-moi votre nom ? » Je le lui ai donné et j’ai noté son numéro. « Je vous appelle ». J’étais déçu, mais content aussi. 

Je n’ai pas eu le temps de préparer notre entretien, peut-être pas le courage. À quel journal l’aurais-je envoyé ? Trois mois plus tard, le premier février 1979, il s’envolait pour l’Iran avec l’imam Khomeiny. Lorsqu’ils atterrirent à l’aéroport de Téhéran, ce sont des millions d’Iraniens qui les acclamaient. Voici le contenu d’une dépêche de l’AFP datée 1° février 1979 : « Des millions et des millions d’Iraniens, visages épanouis, massés sur trente-deux kilomètres, ont fait le 1er février un accueil triomphal à « l’Exilé », l’ayatollah Khomeiny, dont la voiture a été engloutie pendant des heures dans une marée humaine en délire. À peine sorti de l’aéroport de Téhéran, où son avion s’était posé à 09H00 locales, l’ayatollah Khomeiny, visiblement ému mais serein, a été emporté par des millions de fidèles. »

Banisadr sera le premier président de la République islamique. Élu le 25 janvier 1980. Destitué par le Parlement en juin 1981. Il revient en France qu’il connaît depuis le début des années 60 et où il a étudié. Il résidera à Versailles. Abolhassan Banisadr est mort ce samedi 9 octobre 2021, à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris 13°) « à la suite d’une longue maladie ». Il avait 88 ans.

Ahmed Hanifi, 

Marseille le 10 octobre 2021

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