Annie Ernaux, prix Nobel

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Propos recueillis par Clémence Apetogbor
Publié le 07 octobre 2022

LE MONDE _ Culture _ Livres

Prix Nobel d’Annie Ernaux : « Son succès hors de la France est lié à l’universalité de ce qu’elle exprime »

Pierre-Louis Fort, professeur des universités en littérature à Cergy-Paris Université, revient dans un entretien au « Monde » sur la reconnaissance d’Annie Ernaux à l’international, dont l’œuvre convoque l’universel dans le récit singulier de son existence.

Le Nobel de littérature a couronné, jeudi 6 octobre, Annie Ernaux et son œuvre en grande partie autobiographique, faisant de cette figure féministe issue d’un milieu modeste la première Française à décrocher le prix. La force de son œuvre réside en partie dans l’universalité des thèmes abordés, à l’origine du succès international de l’autrice, estime Pierre-Louis Fort, professeur des universités en littérature à Cergy-Paris Université, qui a coordonné un Cahier de l’Herne consacré à l’écrivaine (2022).
Annie Ernaux est considérée depuis plusieurs décennies comme un poids lourd de la littérature en France, quand a-t-elle commencé à jouir d’une reconnaissance internationale ?

Selon moi, cela s’est fait en deux temps. Premièrement, au début des années 1990, lorsque son œuvre est étudiée par le monde académique anglo-saxon, au Royaume-Uni, au Canada et aux Etats-Unis. C’est une première forme de reconnaissance et un coup d’accélérateur à la diffusion des écrits d’Annie Ernaux.

La reconnaissance du grand public est un peu plus tardive et va se faire dans le courant des années 2010, au moment de la traduction en anglais des Années (Gallimard, 2008 ; 2018 pour la traduction). En 2019, ce livre permet à Annie Ernaux d’être finaliste du Man Booker Prize [le plus prestigieux prix pour la littérature étrangère au Royaume-Uni]. Elle ne remporte pas le prix, mais cette nomination fait grandement croître sa popularité à l’étranger. Son œuvre est aujourd’hui traduite dans quarante langues, dont bien sûr l’espagnol, l’anglais ou l’allemand, mais aussi le serbe, le bulgare, le géorgien ou encore le japonais.
Comment expliquez-vous son succès au-delà de nos frontières ?

Son succès est lié à l’universalité de ce qu’elle exprime. La force d’Annie Ernaux, c’est de partir d’une expérience qui est la sienne, bien qu’ancrée dans une France de la seconde moitié du XXe siècle, tout en réussissant à toucher des individus partout sur le globe, en se défaisant des frontières terrestres, sociales et de genre. Les lecteurs se retrouvent dans ses œuvres, c’est assez impressionnant.
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Je donne pour exemple ses trois plus grands succès en traduction et à l’international : La Place (1984), Passion simple (1992) et Les Années (2008). La Place, qui retrace l’histoire de la perte de son père [et évoque le café épicerie d’Yvetot, en Normandie, où elle a grandi], est finalement centré sur la relation entre un père et sa fille et sur le transfuge de classe, deux thèmes qui sont sans frontière. Passion simple, récit dans lequel l’autrice raconte avoir été dévorée par une passion amoureuse pour un amant russe, est bien mieux accueilli à l’étranger qu’en France, où il est jugé déplacé, voire obscène. Alors qu’il n’y a rien de plus universel que la passion, où qu’on se trouve sur la planète ! Enfin, Les Années, ouvrage dans lequel l’autrice donne à ressentir la France du XXe siècle… Le livre n’a pas été sans difficulté pour les différents traducteurs : ils ont eu un énorme travail à fournir pour trouver des références historiques équivalentes dans chaque pays, mais ce travail a permis de créer un XXe siècle commun à tous les lecteurs.
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Ces œuvres ont été saluées par de multiples prix depuis le milieu des années 2010, en Italie, en Allemagne, en Espagne, jusqu’au prix Nobel de littérature.
Son engagement féministe a-t-il joué un rôle ?

Annie Ernaux est perçue à juste titre à la fois comme une écrivaine engagée politiquement et comme une écrivaine féministe. Sa préoccupation première, c’est la condition des femmes dans le monde, la liberté de parole, la liberté d’agir, de faire, et de disposer de son corps. Son engagement est très net et mis en lumière médiatiquement à l’étranger, même si elle n’est pas réduite à cela.

Sa dimension féministe a sans nul doute participé à la diffusion un peu partout dans le monde de ses œuvres, qui résonnent d’autant plus dans le contexte post-#metoo que connaissent nos sociétés. Elle est heureuse de porter ces messages sur le transfuge de classe ou la passion amoureuse à l’international, même si c’est du temps souscrit à l’écriture. Pour elle, la littérature, c’est changer les choses, même au-delà de l’Hexagone.

Clémence Apetogbor

lemonde.fr/culture/article/2022/10/07

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Annie Ernaux, la Nobel
Par Tiphaine Samoyault
8 octobre 2022


L’Académie Nobel cherche rarement à justifier l’attribution de ses prix par des arguments politiques et n’admet pas toujours qu’on le fasse. L’annonce qui a accompagné la désignation de la lauréate, le 6 octobre, saluant « le courage et l’acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle », n’échappe pas à cette règle. Si l’œuvre d’Annie Ernaux peut en effet être lue comme l’exploration aiguë d’un arrachement à des déterminismes existentiels et historiques, elle est d’abord un événement politique que le prix permet d’affirmer.

Annie Ernaux (2021) © Jean-Luc Bertini
1.
L’événement que représente l’attribution du Nobel à Annie Ernaux est peut-être d’abord celui-là : L’événement, son livre qui raconte la violence d’un avortement clandestin, le risque encouru, le risque de mort, la souffrance, l’humiliation. Elle l’écrit dans son journal en 1993 : « Film sur la Pologne : j’étais cette fille tremblante de peur, d’angoisse, de culpabilité, qui décide d’avorter. » Dans un contexte mondial où cette question redevient un problème, quand des pays où ce droit avait été acquis de haute lutte le remettent en cause, c’est un signe fort que donne l’Académie.
2.
Il est réducteur de faire d’Annie Ernaux une représentante de l’écriture de soi. Elle n’écrit pas de romans, mais elle n’écrit pas non plus d’autobiographies. Ce n’est pas sa vie qu’elle écrit, mais la vie : « La vie, avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve de façon individuelle : le corps, l’éducation, l’appartenance et la condition sexuelles, la trajectoire sociale, l’existence des autres, la maladie, le deuil. Par-dessus tout, la vie telle que le temps et l’Histoire ne cessent de la changer, la détruire et la renouveler. » (Écrire la vie) En le faisant à travers un « je » impersonnel (ou transpersonnel comme elle le dit parfois), à peine sexué, autant habité par l’autre que par soi, elle donne à l’Histoire une dimension vécue qui accorde à chacune, à chacun, une importance. Elle va à ce point de rencontre de l’intime et du social où le dedans heurte avec violence le dehors et où la honte naît. Ses livres sont bouleversants, parce qu’ils sont toujours au lieu de la plus grande vulnérabilité humaine, la vérité implacable de notre condition.
3.
L’œuvre d’Ernaux provoque l’identification des lectrices et des lecteurs, mais d’abord des lectrices. L’expérience que font constamment les femmes de s’identifier, dans leurs lectures, aux personnages masculins – puisque ce sont souvent les seuls que la littérature leur propose –, est ici renversée. Ce sont les hommes qui s’identifient aux pensées et à l’expérience d’une femme et ils le font sans problème puisqu’elle parle aussi de leur vie, de ces moments où le passé s’agrandit, de leurs sensations, de ce qui fait nous tenir au plus proche de nous-mêmes.
Elle est la première écrivaine française prix Nobel de littérature.
4
Il est très facile de transporter le café-épicerie d’Yvetot, au croisement des cultures paysanne et ouvrière, dans la Roumanie rurale des années 1950 à 1990, dans le Chili des années 2000 ou dans l’Éthiopie actuelle, au-delà de la différence des régimes politiques. L’expérience des transfuges peut être vécue partout, et partout des femmes ont dû ou doivent encore s’émanciper, non sans difficulté ni peine, parfois, des assignations qui leur sont faites. Et l’on pense à toutes ces traductrices et ces traducteurs qui se sont reconnus à ce point dans cette œuvre qu’ils et elles ont passé du temps à traduire, dans leur langue, partout dans le monde, déplaçant son déplacement, étendant la communauté de celles et ceux qui se reconnaissent comme des voix étouffées ou dans des histoires sans bruit. Ils en ont fait une écrivaine mondiale et le Nobel finit de lui reconnaître ce statut. Mondiale : c’est-à-dire témoignant pour la réalité de toutes les vies et de toutes les classes, en le faisant à travers des faits précis, des paroles entendues, les valeurs de différents groupes ou de différentes époques, et en leur donnant de la dignité. Si Annie Ernaux réagit souvent dans les journaux contre toute forme de nationalisme, son œuvre, traduite et lue dans le monde entier, en donnant une place juste à tout ce dont elle parle, est une réponse continuée aux replis identitaires et à toutes les formes de domination.

5.
L’événement politique, c’est aussi ce que cette œuvre fait depuis toujours à l’idée de littérature, en particulier en France. En la reliant à l’histoire et à la sociologie, elle fait tomber la littérature de son piédestal, elle renverse son autonomie. Son écriture se caractérise par une sorte de maigreur volontaire qui crée le trouble dans l’institution littéraire. On sait comment elle travaille : elle barre dans ses manuscrits tout ce qui pourrait « faire littérature », des figures héritées, des métaphores, des références qui renverraient à l’autorité des écrivains canonisés. « Venger sa race » implique de rendre ses livres accessibles à celle-ci. Elle a souvent dit qu’elle écrirait des livres que son père pourrait lire, des livres qui ne l’excluraient pas. Ce faisant, elle s’expose au reproche d’avoir une écriture plate ou même d’écrire mal, ce que ne manquent pas de dire des dandys mâles qui ne voient dans la littérature qu’excès et maniement spectaculaire de la langue française et qui préfèrent de toute façon les écrivains de droite, plus courageux et libres selon eux que les soi-disant « bien-pensants ». On l’a vu au moment où Annie Ernaux a écrit une tribune contre deux livres de Richard Millet, le premier faisant « l’éloge littéraire » d’un criminel, le second accusant « l’immigration extra-européenne » d’attenter à la « pureté » de la langue française (tel Céline parlant du « franco-yiddish tarabiscoté » de Proust). Beaucoup d’hommes se sont déchaînés contre Ernaux au nom de la liberté de la littérature et surtout de la défense de la belle littérature écrite, une passion française. Là se joue une bataille qui est loin d’être terminée, tant aujourd’hui les polarités s’exacerbent et parce que l’indignation n’est pas unanime et que souvent, elle indigne à son tour.
6.
Parce qu’elle part d’histoires « de filles », ou du point de vue d’une fille et d’une femme, on dit parfois qu’Annie Ernaux a des sujets restreints. Mais n’est-ce pas précisément la politique de la littérature que d’égaliser les sujets ? Parce qu’elle ne condamne pas directement – à part l’arrogance de la domination ordinaire et la machine infernale du capitalisme avancé –, on ne retient d’elle parfois que les émotions positives, la solidarité, la compassion, le souci de tous les autres. Certes, elle n’a pas de grands mots à la bouche. Mais il ne faut pas oublier non plus la grande violence de cette œuvre qui cherche toujours à dire ce qui ne peut pas se dire ou qui ne se dit pas, qui se coltine avec ses hontes, qui se laisse traverser par les douleurs de toutes celles et ceux qui sont pris dans l’histoire. Annie Ernaux voue sa vie à l’écriture. Elle reconnaît sa vocation dans celle de Virginia Woolf, dans son rapport de fusion et de distance avec le monde, son rapport avec la vie sensible. Elle est constamment préoccupée par la forme, ce dont témoigne au plus haut degré L’atelier noir, journal d’écriture des Années ; et elle pose le problème formel de l’accueil, qui n’est pas de pouvoir tout contenir. L’hospitalité de la forme n’a pas à voir avec des questions de quantité ou de totalité, mais avec une puissance de surgissement où une vérité de la condition humaine est donnée tout d’un coup à voir avec éclat.
7.
Annie Ernaux tient un journal, dont certains livres sont issus (Se perdre, L’atelier noir, « Je ne suis pas sortie de ma nuit ») mais qui s’annonce aussi comme un événement à venir, celui de sa publication, forcément différée. Il lui arrive de revenir sur certains moments de son existence, sur des personnes, sur des lieux de mémoire toujours lacunaires et changeants. Mais elle ne se répète jamais, car la forme change et avec elle tout le particulier. « Ce qui compte pour elle, c’est de saisir cette durée qui constitue son passage sur la terre à une époque donnée, ce temps qui l’a traversée, ce monde qu’elle a enregistré rien qu’en vivant. […] Elle retrouve alors, dans une satisfaction profonde, quasi éblouissante – que ne lui donne pas l’image, seule, du souvenir personnel –, une sorte de vaste sensation collective, dans laquelle sa conscience, tout son être est pris. » (Les années) Ainsi, sa vie n’explique pas son œuvre mais l’œuvre déplie le sens ténu, parfois absurde ou bouleversant, de nos vies matérielles, solitaires et communes, dans le temps qui bientôt ne nous contiendra plus.
En attendant Nadeau a consacré plusieurs articles à Annie Ernaux : en mai dernier, Gabrielle Napoli rendait compte du Jeune homme, son dernier livre, et du Cahier de l’Herne qui lui était consacré. À l’été 2019, Zoé Tomes éclairait les lieux qui traversent son œuvre. En avril 2016, Norbert Czarny recensait Mémoire de fille. Lire aussi, dans ce même numéro, les extraits de l’entretien donné par Annie Ernaux à la revue La Femelle du Requin en 2021.

www.en-attendant-nadeau.fr/2022/10/08

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