SOS Méditerranée, « Ocean Viking »…

LE MUR D’ORAN

La littérature (l’écriture/lecture) est une part importante de la vérité, de la vie. Si la vie initiale était suffisante on n’écrirait pas. Le texte que je vous propose ci-après a été écrit en soutien à une organisation non gouvernementale d’aide aux migrants, précisément de sauvetage en mer : « SOS Méditerranée ». J’ai choisi ce texte – qui n’est pas de moi (j’y reviendrai) – parce qu’il parle de migrants dont le point de départ pour une traversée périlleuse est Oran. Régulièrement j’ajouterai un paragraphe ou deux, jusqu’à la fin de l’histoire, pas très longue. Ce mur existe bel et bien, à Bouisseville (Commune de Aïn el Turk/ Oran). J’en ai pris « un bout » en photo en mars 2022 que je joins ici. Voici le début du texte :

Facebooké en 5 parties que voici:

LE MUR DE LA MER

1_ « Au début du mois de mars 2022, les habitants d’Ain Turc, village côtier situé à vingt kilomètres à l’ouest d’Oran, se réveillèrent face à un MUR. Brutal et imprévu, il séparait désormais la plage des maisons, fermait les escaliers donnant accès aux sables, condamnait les terrains vagues qui se prolongeaient autrefois jusqu’aux algues. Il était déjà long de plusieurs centaines de mètres, et on comprit vite que l’œuvre n’était pas achevée et que la construction allait séparer définitivement la mer des habitants. Le mur allait se prolonger, leur annonça-t-on, sur des kilomètres, tel un rempart armé, invraisemblable et évident à la fois : un mur pour interdire. Pour les Oranais, la plage d’Ain Turc sembla soudain plus vide, plus vide encore qu’au plus rude hiver. Voulait-on vraiment enfermer la mer – ou plutôt les villages de la côte ? Dans les deux cas. C’était absurde et scandaleux. Je me souviens que mes amis, les habitants du village, ont d’abord réagi par la moquerie et le dédain. Opposer le rire à l’impuissance est un vieux réflexe de ce pays trop souvent déçu, comme une manière de se prémunir contre la douleur. Mais le mur était bien là, arrogant, continu. Il isolait abruptement de la mer les maisons de « première ligne », les plus proches des plages d’Ain Turc, anciennes villas d’Européens, parfois restaurées, souvent tombées en ruine. Pouvait-on interdire la mer? La mer autrefois immédiate, fulgurante. Faisant partie des murs pour ainsi dire, offerte à tous et brusquement retirée, comme un tapis sous les pieds ». 

ah – 19.12.2022 (à suivre)

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2_ Deuxième extrait du texte à propos du Mur de Bouisseville, par K. –  Le 1° a été facebooké hier ici-même, hier.

« Des blocs de béton installés sans crier gare là où, naguère, on foulait le sable à pieds nus. Le mur interdisait mème le spectacle dépouillé de la mer et le ciel parut s’être craintivement rétracté. Comment avait-on pu ? Comment avait-on osé? Des semaines durant on espéra que le tollé provoqué par ce scandale ferait fléchir les maîtres d’ouvrage, les maîtres d’Alger. En vain. Rien n’y fit, ni pétitions, ni campagnes de presse, ni rassemblements de riverains et de militants, ni interpellations des responsables, ni les sempiternelles railleries qui tiennent lieu ici de résistance. À Alger les « décideurs » étaient déterminés à mener à terme ce chantier aberrant, qui prenait des allures guerrières. Une guerre pour empêcher les « harragas » d’accéder à l’eau. Les harragas, ces migrants clandestins qui rêvent de fuir pour rallier l’Espagne en quelques heures à bord de leurs Zodiac surmotorisés. Ces jeunes gens qui, pour conjurer l’effroi, se mettaient parfois en scène, espiègles et hilares, dans leurs vidéos ou leurs selfies. En vérité, ils étaient graves, terrorisés par les vagues. Les « décideurs d’Alger » voyaient là une grave offense à l’image que ce pays se fait de lui-même. Rien de pire pour une utopie que la dissidence : on ne peut pas fuir ouvertement un pays qui a mené une aussi dure guerre de libération que celle de l’indépendance. En effet, fuir cette liberté chèrement acquise révélerait sa vraie nature : une illusion, une chimère. Et à chaque chaloupe qui accostait au nord, l’opinion se tournait vers la Dictature pour l’interroger d’un regard lourd et muet. Le mur avançait, inexorable, par pans entiers. D’énormes grues colmataient la moindre ouverture vers la plage, « tuant » la mer et tuant le village qui vivait de la mer. Parce qu’on n’avait pas pu la vaincre, la mer était refoulée derrière ce mur que rien n’avait annoncé, ni les journaux, ni les discours de mise en garde des « décideurs d’Alger », ni même l’armée, pourtant obsédée majeure des frontières. Le mur avançait. On pouvait encore accéder aux plages, à pied, en file indienne, par des sortes de trappes, des meurtrières ouvertes dans le corps de cette pierre unique. À la queue leu leu, comme lorsqu’on monte dans un bus. Pour revoir la Méditerranée qui nourrit l’âme et appelle les désespérés. Pour Alger, la mer n’était pas une urgence, ni un patrimoine. Les habitants pouvaient bien tempêter, hurler leur colère, l’impératif d’État s’imposait, non négociable, souverain. Il fallait fortifier le pays contre la Méditerranée. Il fallait empêcher l’exode d’un pays piégé depuis 1962 entre la Religion et le Culte des martyrs de la décolonisation. Quitte à enfermer la mer, comme dans un verre d’eau. On affubla alors le mur de plusieurs noms rappelant de lointaines actualités : mur de la honte, mur de Berlin, mur de l’apartheid… L’ouvrage fut moqué, insulté, montré du doigt, photographié comme la énième preuve du délire collectif d’un Régime qui ne savait plus gouverner que par l’interdiction et la théorie du complot. « D’ailleurs jusqu’où allait-on le construire? Jusqu’au Maroc? Sur plus de mille deux cents kilomètres? » 

ah – 20.12.2022 (à suivre)

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Peut être une image de étendue d’eau et texte qui dit ’Notre << MUR de la honte >> (Bouisseville) Contre les Haragas (fuite vers l' Europe) mars 2022 ah LE MUR’

3_ Troisième extrait du texte à propos du Mur de Bouisseville, par K. –

Ces questions n’entravaient pas l’œuvre inexorable. Il avait été décidé en haut lieu que la mer, complice de secrètes trahisons, coupable d’infanticides, devait être enfermée. La fortification empêcherait les invasions et les évasions, elle intercepterait les traîtres fuyards, les déserteurs, les nageurs nus. Je me souviens de ce que j’ai ressenti derrière les blocs de béton. Le ressac, comme une plainte, un monologue aggravé. On pouvait envisager ce mur réel et incongru sous l’angle de l’absurde : c’était une preuve concrète d’incompétence. Voilà où menait l’incurie des bureaucrates sots et tyranniques. Il leur fallait faire montre d’autorité, frapper un grand coup, car les harragas continuaient à fuir et à se filmer, réjouis et heureux, effrayés par l’eau énorme qui montrait ses tombes dans la houle. Ils continuaient à creuser cette saignée qui renvoyait du pays l’image d’un goulag des corps et des désirs, expression d’un échec majuscule. On fuyait et la fuite, par son contraste lumineux, éclairait le pays pour ce qu’il était : une caserne de vétérans de guerre, pathétiques et morbides. 

Les harragas fuient. Des l’incise de la traversée ils entonnent de maladroits chants de bonheur, leurs voix si peu familières des joies sonores, si peu habituées à vocaliser un rêve, brisent l’omerta et dénoncent la connivence de la croyance et du nationalisme. Elles interpellent ceux qui sont restés, « Continuez à faire semblant, nous, on ira vivre ! » Visages émaciés, regards hagards, ce n’est pas le Régime qu’ils tournent en dérision, mais ceux qui continuent à faire semblant de le croire.  Le « délit de sortie illégale » du territoire, article I75 bis du Code pénal, date de 2009. Il prévoit une peine de prison assortie d’une lourde amende pour ceux qui « tenteraient de quitter le territoire sans passeport ou visa ». Une loi « en totale contradiction avec la Déclaration universelle des Droits de l’homme qui spécifie que toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et d’y revenir ». Dans Le désert des Tartares, Dino Buzzati évoque ce « premier appel visible de la terre du Nord, du royaume légendaire, dont la surveillance incombait au fort ». Je songe depuis des mois à relire ce roman, mais plus lentement celte fois. On fit campagne contre les harragas, on enrôla les prêcheurs, les imams et leurs fatwas qualifiant les clandestins d’assassins et de « suicidés ». On mobilisa la fibre du patriotisme contre l’appel du Nord. Les tirs à balles réelles des garde-côtes sur ceux qui rançonnaient les « clandestins » au moment du départ, les vidéos mettant en scène des mères éplorées et des cadavres de noyés aux visages boursouflés. En vain. 

Les « partants » fuyaient cet ennui ogre qu’eux-mêmes fabriquaient. Ils s’évadaient d’un pays où n’étaient célébrés que les martyrs morts pour l’indépendance, un pays qui cultivait le déni de la vie. À l’étranger, il faut expliquer avec précaution et pédagogie que, dans ce pays, l’ennui n’est pas un acte solitaire, mais un ouvrage collectif. L’interdiction de « boire », d’aimer, de caresser le nu, d’embrasser, vivre ou voyager n’est pas l’apanage de la Dictature, mais également l’ordre suicidaire réclamé par beaucoup au nom de la religion ou des ancêtres. Chaque migrant clandestin, ou presque, a lui-même mené la guerre contre le « vice » et l’Occident avant d’y aspirer comme a une monstrueuse liberté. Le même jeune homme qui crie sa joie de délivré au cœur de l’eau peut être celui qui battait sa sœur parce qu’elle avait aimé. Celui qui fréquentait assidument la mosquée pour se laver de son propre corps, le voilà au milieu des flots, mort de peur, qui respecte désormais les lèvres d’un amour ou la fortune d’une ville d’Europe. Ces jeunes fuient aussi leur œuvre malheureuse, une prison dont ils emportent avec eux la moitié des pierres. Plus tard ils auront affaire à ces pierres encombrantes, et rêveront de les ériger à nouveau. Certains, inguérissables, emportent avec eux le mur d’Ain Turc. Un nouveau mur.

Dans l’une de mes histoires, un personnage explique que « pour certains, le seul moyen de vivre dans une prison, c’est de s’en faire les gardiens ». La mer attire ceux qui veulent être libres, mais ils se savent presque tous gardiens de la prison qu’ils fuient. Dans leurs vidéos, on voit ces jeunes, entassés dans les glisseurs, le visage fermé pour certains. Ils s’en veulent d’avoir tant tardé a vivre, ont peur de la mort imminente, sont terrorisés par la liberté sans fin et se promettent au plus intime d’eux-mêmes des actes de contrition pour conjurer le sentiment de culpabilité, l’impression d’avoir trahi leurs dieux. Des années plus tard, ces contradictions feront leur malheur dans les villes d’exil. Je les ai rencontrés, et souvent ils savent que la mer n’a pas suffi à achever leur départ. 

(superbe texte. Le seul reproche – pour l’heure – que je lui fais, c’est de « contourner » en quelque sorte la commande, « celle d’écrire un texte pour attirer l’attention sur les Harragas », pour en faire une sorte de réquisitoire contre eux, eux qui cherchent la liberté, mais qui la refuse par ailleurs aux autres… J’y reviendrai.)

ah – 21.12.2022 (à suivre)

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4_ Quatrième et avant-dernier extrait du texte à propos du Mur de Bouisseville, par K. –

« La mer est aussi un désert et chaque désert a ses déserteurs. « C’est du désert du nord que devait leur venir leur chance, l’aventure, l’heure miraculeuse qui sonne une fois au moins pour chacun. À cause de cette vague éventualité qui, avec le temps, semblait se faire toujours plus incertaine, des hommes faits consumaient ici la meilleure part de leur vie. » Il faut que je relise ce roman. Si j’écris ces lignes, c’est parce que ma théorie va plus loin. La construction de ce mur, dans ce village, ne raconte pas qu’une aveugle et risible incompétence, mais le lien de cette terre à sa propre mer, une parenté houleuse, une lutte ancienne : Comment repousser la mer ? Comment la vaincre et en nier l’existence? Et pourquoi le désire-t-on si ardemment ? Que reproche-t-on au juste à la mer? Peut-on vaincre ce rire qui a un million d’années ? Cette usure antédiluvienne qui en nous lime la sédentarité ? Le mur est gris et monotone. Blocs imperturbables, incrustés dans le sol. Un préfet venu s’enquérir de la « situation » fit des concessions : on creusa des portes d’accès, sortes de hublots permettant d’entrevoir la mer en se tenant debout sur la pointe des pieds. La terre devint comme une soute de navire et on en était réduit à ce parloir humiliant entre soi et l’infini. Le mur avançait. Debout mais aveuglé par le ciment, je sentais la mer qui butait et se retirait, amputée de terre, encagée, comme appauvrie, sans vis-à-vis. L’eau sombre revenait sans cesse mais, comme à l’homme à qui manque le Nord magnétique, le Sud essentiel lui était dorénavant refusé. Vous l’aurez noté, la mer se heurtant contre un mur devient vivante et apte à des sentiments comme l’incompréhension. Elle affleure à la surface de la langue des hommes. Du sable gris était piégé entre le mur et les vagues, à peine visible. Bandelettes dévitalisées, comme ces champs de guerre que l’on tient neutres et excavés par les bombes, ces anciens no man’s land des guerres de tranchées, où les corps amis et ennemis pourrissent avec des lettres dans les poches. On se serait presque surpris à chercher ici des balles, des trous d’obus, des lambeaux de chair et d’uniformes. Soudain, je comprenais que mon petit monde en avait été bouleversé : on venait aujourd’hui à Ain Turc pour voir le mur et non la mer. La vieille Méditerranée était déclassée Debout dans le vent léger de la matinée, avec un ami, j’entends des voix qui se hèlent, un vent plus fort arrive puis abjure et, dans le ciel, seuls les goélands imitent la liberté : ils se laissent porter par les courants, s’immobilisent comme au bord d’un suicide, en équilibre dans le rien absolu, puis choient en riant et se relèvent à fleur d’eau pour recommencer ce jeu qui se moque de tout. « Allons faire un tour », me lance mon ami. Ses phrases se perdent un peu dans les airs. Toute la mer, grise, puissante et unie, cherche son issue en nous, en chacun de nous qui la scrutons et tentons de la retrouver, sur la pointe des pieds, à travers les lucarnes. Maintenant, Drogo contemplait le monde du septentrion, la lande inhabitée à travers laquelle, disait-on, les hommes n’étaient jamais passés. On arrive à Ain Turc par la route de la Corniche, à moitié faite de mer. Elle fut tracée dès 1932, à flanc de montagne, entre mer et ciel à l’ouest d’Oran. Après un tunnel, la route marine devient une anse qui côtoie le fort Lamoune, nom attribué par les Espagnols évoquant les singes de la montagne Murdjadjo, « castillo de los Monos » ou « fort des Singes ». Anciennement appelé « bordj El-Houdi » (le fort du Juif), il fut aussi surnommé par les Oranais « fort l’Amour quand un cabaret y prit place dans les années 1990, en pleine guerre civile. Aujourd’hui, ce sont les militaires qui y logent, méfiants envers la mer, accaparés par la guerre imaginaire qui obsède tout le pays. Les lieux évoquent encore le souvenir des stations balnéaires, des bateaux de plaisance, des baignades folles et sauvages sur des plages aujourd’hui interdites. Dans Noces, Albert Camus raconte la naissance de cette route de vacanciers. « Jour et nuit, un peuple de fourmis s’active sur la carcasse fumante de la montagne. Pendus le long d’une même corde contre le flanc de la falaise, des dizaines d’hommes, le ventre appuyé aux poignées des défonceuses automatiques, tressaillent dans le vide à longueur de journée, et détachent des pans entiers de rochers qui croulent dans la poussière et les grondements. Plus loin, des wagonnets se renversent au-dessus des pentes, et les rochers, déversés brusquement vers la mer, s’élancent er roulent dans l’eau, chaque gros bloc suivi d’une volée de pierres plus légères. À intervalles réguliers, dans le cœur de la nuit, en plein jour, des détonations ébranlent toute la montagne et soulèvent la mer elle-même. « L’homme, au milieu de ce chantier, attaque la pierre de front. Et si l’on pouvait oublier, un instant au moins, le dur esclavage qui rend possible ce travail, il faudrait admirer. Ces pierres arrachées à la montagne, servent l’homme dans ses desseins. Elles s’accumulent sous les premières vagues, émergent peu à peu et s’ordonnent enfin suivant une jetée, bientôt couverte d’hommes et de machines, qui avancent jour après jour, vers le large. Sans désemparer, d’énormes mâchoires d’acier fouillent le ventre de la falaise, tournent sur elles-mêmes, et viennent dégorger dans l’eau leur trop-plein de pierrailles. À mesure que le front de la corniche s’abaisse, la côte entière gagne irrésistiblement sur la mer. » La route dégage l’atmosphère d’une promenade de sentinelle, discrète et furtive, du haut de quelques remparts soupçonneux. On s’imagine gravir une crête, le pied attentif, les chevilles dansantes entre deux à-pics. À gauche le Murdjadjo et ses rumeurs de base militaire secrète, à droite, un mur neuf sur lequel des silhouettes d’ouvriers déroulent la plante vénéneuse, les fils barbelés. Là le mur est de nouveau infranchissable : il interrompt la vue, cache la mer entière comme on le ferait pour punir un prisonnier. Des plaques rappellent en caractères rouge sang PROPRIÉTÉ MILITAIRE. Tout est fait dans ce pays pour démanteler la mer, la barricader et la condamner à l’attente immobile et ombrageuse. Le long de la route de la Corniche, creusée comme un passage souterrain alors que le ciel est là, on voit l’essentiel : bridant la mer, les casernes militaires accaparent les plus beaux horizons d’Oran. ACCÈS INTERDIT. À droite, à flanc de montagne, on aperçoit des entrées scellées. Des herses, des barbelés, des guérites vides. Pas de soldats. Cette absence humaine rend la menace plus lourde, on se sent surveillé par quelque chose de plus embusqué qu’une sentinelle. La mer ne grimpe pas si haut, reste en deça de la rade. Autrefois, en arrivant d’Oran depuis l’est, on pouvait montrer aux enfants de vieux sous-marins rouillés, des navires militaires épuisés et comme clonés dans l’eau. Mais avec la muraille la mer n’est plus qu’une rumeur. Dans mon pays, on ne comprend plus la mer. Je me risque donc à cette première hypothèse : la mer est perçue comme ennemie de la nation. Comment la vaincre et la refouler ? Cette Méditerranée vole nos enfants qui s’enfuient avec sa complicité, elle les noie, dénude nos femmes quand elles s’en approchent, inquiète les hommes impuissants. Telle est l’interprétation chargée de rancune qui domine. « Sa géographie ne raconte pas notre histoire glorieuse. » Pour les militaires, la mer est surtout une traitresse logée dans le flanc de chacun. Toujours alle trahira. Dans le langage des politiques, l’ennemi n’est-il pas qualifié d’ « ennemi de derrière la mer » ? L’expression, en arabe, est répétée à l’envi depuis la Capitale. Les invasions sont toutes arrivées par le nord, disent-ils, par la mer. Alors la mer sera pour toujours celle qui nous a dénoncés. La litanie de ses vagues n’effacera pas cette infamie. Chez nous, elle n’est pas seulement le contraire élémentaire de la terre mais celui de la nation tout entière. La mer n’est plus grosse de l’histoire ancienne des corsaires algérois, des pirates et des captures mystérieuses. Non, elle est pour nous un leurre, l’éclaireur de l’ennemi. La mer est la brèche dans nos remparts, le maillon faible de nos défenses, le territoire que l’on peine à colmater pour enfin posséder un pays sûr. Sa déchirure est trop large, inquiète le corps, le pays, la mémoire. L’étrange et impossible posture d’un mur flanqué au sol, renversé d’un seul tenant, à plat, c’est cela la mer dans ce pays. Et si un jour on imagina un mur pour arrêter les harragas, c’est que ce mur n’était pas invraisemblable, il existait déjà dans nos imaginaires, avait déjà un sens trouble et puissant. Ce n’est pas une incompétence, mais une vieille histoire commune. Dans « Le disert des Tartares » les soldats rapportent leurs hallucinations quand ils fixent trop longtemps la terre inhabitée. « Ils ont rêvé, c’est sûr. Allez donc croire les soldats ! Celui-ci dit une chose, celui-là une autre. Certains disent avoir vu des tours blanches, ou bien ils disent qu’il y a un volcan fumant et que c’est de là que viennent les brumes. Même Ortiz, le capitaine, prétend avoir vu quelque chose, il y a bien de cela cinq ans. À l’entendre, il y a une longue tache noire, apparemment des forêts. » J’en viens à ma deuxième hypothèse : la mer est le « présent ». Je m’explique. La mer est difficile à retrouver à Oran. Elle est là, on le sent au sel, la ville semble continûment prêter l’oreille au ressac, à la rumeur d’un vieux tumulte. Les ancêtres l’évoquent pour parler de l’amour, du temps jadis ou de la mort. Les chanteurs de raï la citent, tout comme les vieux poèmes dont on a perdu la plupart des vers. La mer est aussi convoquée pour interpréter le ciel ou illustrer la séparation des amants. Renversée derrière les immeubles, la mer se trouve en contrebas de la ville, et il faut se pencher par-dessus les balcons ou les falaises de l’est pour l’apercevoir. Elle ne s’embrasse, étale, entière, que depuis le front de mer, cette longue promenade où se dressent des palmiers las et les plus beaux immeubles de la vile ; ou encore plus à l’est lorsqu’on remonte l’autre flanc de la ville, où autrefois se taisaient les couples amoureux. Lovés dans les rochers, presque « dans » la mer, ils pouvaient s’embrasser. La mer, prise dans les géométries cubiques du port et de ses grues et de ses rades et de ses navires, se présente en fragments brisés, mal recollée à la terre. On ne peut la ressaisir qu’en s’éloignant vers le nord sans nom, vers ce point cardinal ou elle reprend son poids, cette houle qui vous noue le ventre, ce caractère ombrageux où peuvent persister les derniers monstres. Mais près des rades, elle se rend, elle n’a plus rien d’infini en soi dans ce clapotis piégé, elle se salit. Les Oranais ne sont pas nageurs et le balnéaire ne fait pas partie de leurs habitudes. Sur le front de mer, surplombant la mer, ils viennent la regarder. Elle en fait de même. »

ah – 22.12.2022 (à suivre dernier extrait, demain.)

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5_ Cinquième et dernier extrait du texte à propos du Mur de Bouisseville, par K. –

Mais pour voir la mer entièrement nue, il faut emprunter la route de la Corniche. Là, on peut assister à sa reconstitution saccadée. Elle se rassemble avec orgueil et lumières loin des casernes et des barricades. Le port marchand cède au port des voyageurs, les navires rapetissent, deviennent des chalutiers puis des barques, des quartiers en ruine se rapprochent de la ligne d’eau et de larges enseignes de restaurants vous interpellent. « La Pêcherie », intitulé ronflant pour désigner des lieux de fritures où l’on vocifère et où sont servis, selon les médisances oranaises, des poissons congelés à des touristes naïfs. L’odeur des pourrissements marins y est encore présente et fait imaginer des évasions. On entame le tunnel au pied même de la montagne Murdjadjo. On racle son pied unique pour aboutir au portique fermé du fort Lamoune. Il faut continuer à grimper la route et au bout d’un quart d’heure la Méditerranée, enfin vivante, surgit à votre droite. Là, son muscle se durcit, une couleur sombre ranime son vieux mystère. On approche des villages côtiers. Étrange contraste : il y a la mer. Elle a cette puissance monotone dont on ne déchiffre pas la raison, ce ton persistant comme le sang, ce lent mouvement qui lui vient de l’éternité, ces écailles qui la rangent dans l’immémorial (c’est ici que la terre se retourne, car la terre n’est que la mer renversée). Et Il y a les villages. Ils sont décrépits, vestiges d’un ancien monde? J’aperçois une église dont il ne reste que la façade, décombres d’une religion évacuée avec son Dieu et ses croyants. La ruine des murs est violemment soulignée par la jeunesse simple de la mer. Une vieille moto grimpe sur le flanc de la côte et s’épuise, je distingue une mosquée aux couleurs vives. Des tracteurs chargés de citernes d’eau remontent les premières collines pour alimenter les maisons, car l’eau est rare. Les villages côtiers semblent survivre à une bataille perdue, des murs à genoux, défaits. Un entêtement qui n’a plus de raison d’être. Mais les villages sont encore là. Ils servent au moins à se souvenir. Personne ne l’avouera ici mais, si on regarde la mer, c’est souvent parce que c’est le seul endroit où on n’est pas obligé à une croyance précise et où le temps peut circuler dans les deux sens : le passe, le futur, ou même rester immobile dans les airs comme les goélands. Je me dis que pour que a Méditerranée en vienne à vous changer, il faut précisément chercher son regard au loin. Là où, à peine séparée du ciel, elle commence à l’imiter. C’est là qu’elle peut nourrir le silence, le désir d’avoir un autre corps, un au pays. Je conduis et je lui vole des regards. Chacun peut l’éprouver : la mer pénètre lentement l’esprit. Elle vous renverse par sa gigantesque nudité, se déverse en vous, vous emplit. Il faut annuler en soi l’intercession des langues, les croyances. Je l’ai déjà vécu : si on ôte tous les mots de son esprit, la mer nous montre d’où vient la terre. Voici le présent. Dans ce pays, on aime se souvenir. La mémoire est un culte : la guerre, la libération, les héros, les martyrs, la commémoration, le salut militaire. Or la mer entame la mémoire, la remontée d’eau est néfaste pour le vase du souvenir, contempler les flots nous arrache aux récits du passé, nous propose d’être heureux. De dus, la guerre de décolonisation, la mer n’y a pas participé, n’y a pas aidé. Elle n’a donc pas sa place dans le calendrier des hommages. La mer distrait et soustrait. C’est un rire, n’est-ce pas? N’est-il pas moqueur? Les martyrs de la glorieuse décolonisation n’y ont ni traces ni tombeaux. Alors la mer ne sert à rien sinon à limer nos frontières et à accentuer l’inquiétante porosité de nos remparts. Il faut vivre ici pour bien comprendre que ce n’est pas une métaphore mais une méfiance tangible : la mer est une invite scandaleuse à nager, se déshabiller, bronzer et jouir qui ne sied pas à la gravite de mise, elle est comme une insulte au sacrifice de ceux qui sont morts. La mer, alors, il faut la repousser, car elle est trop joyeuse en été, trop immémoriale en hiver. Elle raconte une autre histoire. La lourde houle de son ventre est celle de temps trop anciens. Le mur d’Ain Turc fait partie de ce refus de la laisser entrer chez soi, en soi. 

C’est une journée de brumes : le ciel a un ventre qui touche le sommet des collines, plumeux et doux. Sur le Murdjadjo, on distingue à peine le fort espagnol de Santa-Cruz qui s’y évapore. Le brouillard rend la mer encore plus étincelante, scandaleuse voisine, appuyant de tout son corps contre l’indécision terrestre. Il y a peu de voitures sur la route, c’est le matin. J’arrive à l’entrée du village d’Ain Turc. Je prends à droite après le premier feu rouge et soudain je vois un morceau du mur, juste au bout de la ruelle qui descend vers la plage. Il est là, des promeneurs le scrutent, d’autres le touchent. Des grues le surplombent. J’entends les vagues qui arrivent en même temps que moi mais dans l’autre sens. Mon ami S., qui m’a rejoint, sourit, amusé par ma réaction, déjà résigné. Comment est-ce possible? Des mouettes tournoient dans le ciel. 

La troisième hypothèse : la mer, ce mur. Peut-être reconstruire la mer? Oui, en fermant les yeux. Rien de plus simple. Les enfants s’amusent à la retrouver dans un coquillage vide. Pour les adultes, le coquillage est la vie rêvée. La mer est différente selon l’angle par lequel on l’envisage. On croirait à son horizontalité physique mais c’est faux. Un Occidental la perçoit comme source de déclassement, il en rêve. Il a inventé les congés payés et la mer en a été réinventée peut-être. La mer, c’est le soleil, les vacances, le corps, le bronzage. L’Éden revisité, en somme. Le paradis n’exige plus la mort, mais seulement que l’on ferme les yeux au soleil, allongé, abîmé dans la chaude obscurité pourpre des paupières fermées. On s’installe au bord de la mer pour se dispenser de la gravité. La mer est alors là, horizontale, couchée, infinie, continuant la vie, elle finit par se déverser ailleurs et cet ailleurs n’est plus une terre mais la rêverie ; on n’est pas tenté par la traversée, on se contente de se laisser traverser par elle. Ici, on la voit autrement me semble-t-il. D’abord, pour les jeunes de ce pays qui veulent partir vivre en Europe, la mer est comme la mort : elle sépare la vie terrestre de la vie idéalisée. Elle s’interpose, comme la mort, entre l’Éden et la chair. La mer, on n’y vient pas pour se reposer mais pour l’escalader et sauter de l’autre côté. C’est un mur haut et large. Quand ces jeunes gens lui font face, ils ne s’y détendent pas, bien au contraire, ils nouent leurs muscles, se raidissent dans l’effort, se cabrent contre la vague, ouvrent leurs yeux pour avaler tout l’horizon, de crainte de rencontrer des garde-côtes, une houle trop haute, la Méditerranée, c’est la vie qui commence, et la mort qui se montre. L’au-delà est bleu. Les mères d’ici le savent : quand il fait beau, la mer tue. Alors qu’en Europe, quand il fait beau, elle fait rêver. Ici, le beau temps est mortel car c’est quand la mer est belle, plate et étincelante que les plus jeunes se jettent dans des barques vers l’Espagne. Beaucoup reviennent le visage mangé par les poissons. Habituellement les secouristes retrouvent les cadavres vers l’est d’Oran. C’est là que les promeneurs les signalent et que les proches les identifient. Le beau temps est donc le versant aveuglant de la mort. Dernière hypothèse : le mur céleste. Je continue de rouler vers ouest. Je le remarque très vite : très haut, pointant son index grossier vers le ciel, un minaret. Puis un autre. Puis un autre. Pour lutter contre les corps des femmes, les maillots de bain, la nudité, les islamistes ont pensé à un autre mur. Ils érigent un peu partout sur les plages des mosquées car la présence du lieu de prière culpabilise les femmes. Alors que l’éternité est déjà là, offerte, on élève des voix pour prier, juste sous le nez du soleil, et cela détruit ce honneur. On en a pris l’habitude. Depuis des années ces mosquées « pieds dans l’eau » fleurissent un peu partout. Pour elles, la mer est un au-delà concurrent. Ainsi donc, sur cette maigre bande de sable où se réfugie le monde, il s’agit de l’acculer. Peut-être le mur est-il également né de cette croyance : La Méditerranée ennemie de Dieu. Les harragas sont des enfants qui, quelque part, lui préfèrent une autre promesse. « Drogo, incrédule, crut entendre parfois, derrière certains murs, de lointains échos de rires. »

Kamel DAOUD,

Le mur et la mer. In « Sos Méditerranée, les écrivains s’engagent. »

Ed Gallimlard/ Folio – Paris 2022

« Tous les bénéfices seront reversés à « SOS MEDITERRANÉE »

Délibérément, je n’ai pas donné le nom de l’auteur, avant la fin du texte car cela aurait focalisé les réactions sur l’auteur (qui polarise beaucoup) et non sur le texte. L’intérêt est le récit et nom l’auteur.

Je regrette que les Harragas n’aient pas été mis en valeur, (au contraire !) alors même qu’ils sont ce pourquoi l’association SOS MÉDITERRANÉE se mobilise.

AH, VENDREDI 23 DECEMBRE 2022


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