De Marseille à Tuktoyaktuk

Voici le début de la belle histoire qui ne commence pas par « il était une fois, ken wa maken » 

[01/30] : Après qu’il eut fini son petit déjeuner, Omar s’est installé devant son MacBook Pro, comme tous les matins. Il a consulté ses courriels et les fils d’actualité de Facebook. Certains dégoulinent de sagesses avenantes et de commentaires sincères, d’autres, beaucoup moins nombreux, débordent de méchancetés gratuites, de fatuités vaines. Il y a beaucoup de commentaires désabusés ou naïfs. Puis il a ouvert l’un après l’autre les sites des journaux qu’il affectionne ou qu’il lit par devoir professionnel, peut-être bien par habitude. Plus tard, il se penchera sur ses propres écrits qu’il soignera avant de les adresser à des revues spécialisées. La Provence s’inquiète de « L’impact des futurs terminaux méthaniers sur la santé » En dernière page de Le Quotidien d’Oran, Omar lit que « Zidane parle de ses origines » sur TV5 Monde. « Zizou dira à propos de la double nationalité et du métissage que c’est ‘‘génial, c’est ce qui nous enrichit’’ ». En dernière page du quotidien El Watan du même jour, un encadré attire son attention. Il est titré « La communauté musulmane d’Inuvik (TNO, Canada, au sud de Tuktoyaktuk) a enfin accueilli sa mosquée ce jeudi 23 septembre ».L’article détaille les péripéties subies par les chauffeurs d’un semi-remorque qu’ils acheminaient de Winnipeg vers Inuvik. Sur le poids lourd était fixé un préfabriqué. C’était le cœur de la future mosquée, la première à des milliers de kilomètres à la ronde. Omar a relu l’article puis il a cherché le village dans Google Earth. Il connaissait la capitale du Manitoba, mais il n’a jamais entendu parler d’Inuvik. Sa position géographique d’abord l’a désorienté, surpris. Il ne se doutait pas de la présence de musulmans en un endroit si éloigné, si isolé. Pas un, pas deux, mais une petite centaine. « Que font-ils, perchés là-haut à l’intérieur du cercle polaire ? » s’est-il interrogé. Il a relu l’article une autre fois, l’a découpé et l’a rangé dans sa sacoche. Les jours suivants, il s’est documenté davantage. Plus les jours et les semaines s’écoulaient, plus il en savait sur cette région du bout du monde, plus il s’interrogeait sur cette mosquée, sur ses fidèles. Et puis, c’était une belle occasion qui s’offrait à lui pour, qu’enfin, il découvre le Grand Nord et les Peuples premiers dont il a longtemps rêvé dans sa jeunesse. Il lui fallait faire quelque chose. Il en a parlé à ses proches, à ses amis, à des collègues. Véro a été enchantée. Elle lui a aussitôt proposé de l’accompagner s’il se décidait, « chiche ? », « chiche ! ». 

Omar et Véro se connaissent depuis une vingtaine d’années. Ils ont travaillé ensemble à Paris pour LSA, un magazine spécialisé dans les publireportages dédiés à la grande distribution. Ils en ont fait des articles (texte et phootos) sur l’emballage et la loi, les eaux minérales, le management de la Supply chain… C’est dans cette revue que Véro a entamé sa carrière de photographe. Cinq ans plus tard, durant les grandes grèves qui avaient paralysé toute la France, ils ont abandonné LSA pour se mettre chacun à son compte, en free-lance. Ils ont délaissé le climat de la capitale et son effervescence pour la clémence du sud beaucoup moins agité. Les eaux coulent toujours sous les ponts où que l’on se trouve. Aujourd’hui Véro habite à Arles, Omar près d’Avignon. Lorsque des occasions se présentent et quand cela est possible, ils s’engagent dans un projet commun. Omar prend en charge la rédaction, Véro les photos. La perspective de se rendre à la lisière du pôle Nord, à plus de dix mille kilomètres de Marseille, dans un territoire, le Nord-ouest du Canada, vaste comme près de trois fois la France, les a enthousiasmés dès les premiers jours. Ils ont hâte de la concrétiser. L’idée de réaliser un reportage pour la presse n’est pas centrale, mais ils ne l’excluent pas. « On l’intitulerait ‘‘ De Marseille à Tuktoyoktuk’’ qu’en penses-tu ? » 

(‘‘La suite au prochain numéro’’, le [02/30])

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