Le Petit Pichet de Borges dans les chantiers des dix Turcs de Perrault

Jorge Luis Borges, est un écrivain argentin, né le 24 août 1899 à Buenos Aires et mort à Genève le 14 juin 1986.

M’intéressent ses romans, ses nouvelles, sa poésie. Point. Non ses vagabondages politiques très très contestables.

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Le Petit Pichet de Borges dans les chantiers des dix Turcs de Perrault

Pastiche, pistaches et cacahuète, ou clin d’œil à Borges décédé le 14 juin 1986, précisément à sa nouvelle  « Le jardin aux sentiers qui bifurquent » (in Fictions)

La semaine dernière Omar, le plus jeune de mes fils, a trouvé un livre dans la cour de récréation de son collège. Omar, qui est un garçon très curieux, n’a pas jugé utile d’en parler à ses camarades de classe, ni à ses professeurs, ni plus tard à ses camarades de quartier. Il a préféré le glisser en douce sous sa chemise, puis dans son cartable. Il a dû probablement préféré découvrir le contenu de ce livre au titre étrange, avant de me le proposer et peut-être d’en parler à ses camarades ou à ses professeurs. Hier.

J’étais enfoncé dans le vieux canapé du salon usé par notre poids et celui du temps, les pieds croisés, posés à l’angle de la table basse en faux bois suédois. Je regardais tranquillement d’un œil une ennuyeuse émission de divertissement sur l’Île de Pâques, en parcourant Télérama, l’hebdomadaire des programmes TV préféré de ma femme. Comme dans la plupart des émissions de divertissement (ou d’économie ou de politique…) l’animateur autant que les invités de l’émission, peut-être un peu plus, essayait de noyer le poisson plutôt que de faire acte de pédagogie : les œufs des tortues, les récifs, les Moaïs, les coûts… Pâques mal défendue m’ennuyait autant que l’animateur et ses invités. Bref, mon fils qui avait saisi au premier coup d’œil mon profond sentiment d’insatisfaction, me proposa la lecture d’extraits du dit ouvrage qu’il avait trouvé dans la cour de récréation de son collège la semaine dernière. Et pour interrompre mes divagations silencieuses. « L’histoire s’appelle Le Petit Pichet dans les chantiers des dix Turcs » me dit Omar. C’est un livre très intéressant, mais hélas peu connu, écrit par un certain Ts’ui Pên, ‘‘grand philosophe et architecte chinois’’ (1) est-il crayonné sur une des pages blanches d’ouverture.  Je trouve personnellement étrange qu’un grand philosophe chinois de je ne sais quel siècle s’intéresse à des Turcs. Quelque chose ne tourne pas rond. M’enfin.

Hier donc, vers vingt et une heures, Omar s’est assis à mes côtés, sur le canapé cuir vieilli. Il ne posa pas les talons sur la table basse. Il plia ses jambes sous lui, ouvrit le livre à la page qu’il avait écornée. C’est un livre court (2), un récit d’une petite vingtaine de feuilles aux caractères assez imposants. Il ouvrit donc le livre à la page sept et lut, d’abord d’une voix mal assurée : « … Le Père et la Mère déposèrent sous mes yeux leurs sept Pichets dans l’endroit de la Forêt le plus épais et le plus obscur, sous une grosse pierre près du labyrinthe. Le Père et la Mère ne savaient pas que les Pichets possédaient des dons féeriques. Aussitôt qu’ils les eurent déposés les méchants parents s’en allèrent… »

Je pensais à voix haute, une main posée sur le bras de mon fils qui s’interrompit : ‘‘quel parent peut ainsi se lancer dans une telle entreprise, tellement étrange et maléfique ?  Ces parents ne peuvent envisager d’avenir que le plus noir, aussi noir que leur entreprise…’’Omar continua d’un ton, cette fois stabilisé : « Le plus petit des Pichets ne se chagrina pas beaucoup de tous ces arbres anglais, de toute cette forêt immense, humide et noire parce qu’il croyait retrouver aisément son chemin grâce à ses dons spéciaux et précieux plus importants que ceux que possédaient ses frères ; mais il fut bien surpris lorsqu’il s’aperçut que sans aide il ne pouvait rien. Il fallait en effet aux Pichets se soustraire du gros bloc de pierre sous lequel leurs parents les avaient coincés. Un groupe de bûcherons turcs qui s’acharnaient à leur besogne entendirent les cris aigus et continus des petits Pichets. Ils ne me virent pas. L’un des Turcs signala à ses coreligionnaires ‘‘Ca vient de par là !’’ Puis ensemble les six frères crièrent au plus petit d’entre eux, au petit Pichet – ils étaient sept petits Pichets – qu’ils avaient peur. Ils murmurèrent à la suite de leurs cris autre chose que je n’entendis pas, qu’ils craignaient le loup ou qu’ils avaient froid. La nuit vint, et il s’éleva un grand vent qui leur faisait des peurs épouvantables. Les Turcs qui ne trouvèrent pas les Pichets abandonnèrent leur recherche et s’en allèrent tard dans la nuit. Les Pichets croyaient n’entendre de tous côtés que des hurlements les uns plus effroyables que les autres. C’est ce moment que je choisis pour libérer les Pichets. Aussitôt, à la rencontre de l’air libre, ils se transformèrent en sept matous bien portants, chaussé chacun de magnifiques bottes. Ils sautèrent sur mes épaules, léchant cheveux, nuque, oreilles. Nous avons pris sans attendre un chemin qui descendait et bifurquait. Une musique syllabique s’approchait, nous accompagnait. Comme ils se sentaient en sécurité, les sept chats sautèrent à terre. Nous marchâmes toute la nuit avant d’atteindre le premier village. C’est là qu’habitent le Père et la Mère des sept Chats. En passant devant leur maison ils se mirent à miauler méchamment comme des chats d’égouts malingres et affamés. Un moment ils hésitèrent, tournèrent leur tête triangulaire à gauche, à droite. Ils se mirent un instant sur leurs pattes arrières puis disparurent dans la brume du jour levant… »  Mon fils ressentait mon impatience. Il répéta : « puis disparurent dans la brume du jour levant… » un ton au-dessus, en brandissant le livre comme un trophée en dépliant ses jambes engourdies. Je trouvais personnellement qu’à l’heure qu’il était, des histoires comme celle-ci ne devaient pas être racontées entièrement. Trois pages suffisaient amplement. Aussi lui ai-je proposé : « Merci Omar, on arrête là. Tu me liras la suite une autre fois, tu es d’accord ? Il se fait tard et je suis fatigué. » Il était d’accord et m’a cru. Omar a refermé le livre, a posé ses lèvres sur mon front, a sauté du canapé fatigué puis est monté dans sa chambre en sautillant sur les marches de l’escalier. Je l’ai entendu éternuer. Je vais à mon tour éternuer. Et voilà, c’est fait. Et deux fois ! Attendez, j’oubliai ! à la dernière page du livre il est écrit : « Buenos Aires 1944. Traduit de l’espagnol par P. Verdevoye. »  Il y est écrit aussi : « Note 1 : Ts’ui Pên : célèbre auteur qui périt de la main d’un étranger (lui-même assassiné par un Irlandais) dans son propre labyrinthe. Note 2 : Aristote avait souligné dans sa Poétique la nécessité de restreindre l’étendue du récit afin que le lecteur puisse embrasser l’ensemble du récit et qu’il puisse le mémoriser ‘‘[…] les histoires doivent avoir une certaine longueur, mais que la mémoire puisse retenir aisément.’’ »

Ahmed Hanifi novembre 2009 et juin 2020

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