Lettre à une amie française…

Lettre à une amie française d’origine savoyarde LA NATION

Lettre à une amie française d’origine savoyarde POLITIS (en page « courrier »)

Chère C.,

Il est tard, mais je me dois de te répondre. Ce matin tu m’interrogeais sur les tueries de Toulouse et de Montauban. A vrai dire je ne sais par quoi ni par où commencer. Une thèse de doctorat n’y suffirait pas. D’ores et déjà je te dis que ce qui, ci-dessous, s’apparente à des élucubrations ou pérégrinations hors sujet, ne l’est en réalité pas du tout. Il contient nombre d’ingrédients ou causes dont les massacres de Montauban et Toulouse peuvent être considérés comme le résultat. Mon écriture est éclatée, comme l’est mon esprit lorsqu’il aborde certains sujets explosifs. Celui-ci en est un.

Chère C., tu t’interroges sur l’absence de réaction des intellectuels musulmans non intégristes, tu t’interroges également sur ce que prône l’islam en la matière. Pour être crédibles nous ne pouvons traiter de la « folie » de Merah sans préalablement dire ceci :

Nous vivons hélas en France et généralement en occident (mais, mondialisation oblige et à un degré moindre, dans d’autres pays du monde) dans une société du spectacle, dans une société où prime l’individualisme et la cupidité, où la question majeure de la solidarité de groupe est recalée, rejetée. L’Europe est depuis plusieurs décennies dans le creux de la vague. L’Europe est à la dérive. Il lui faut se ressaisir. Dans cette Europe et dans cette France donc les intellectuels musulmans ne sont pas écoutés et Dieu sait qu’ils produisent (en France et en Europe) une pensée islamique moderne. Il y a de nombreux penseurs de l’islam qui ne sont pas écoutés car la société du spectacle n’a que faire de l’intelligence de l’homme, à fortiori musulman. La société du spectacle a besoin, par définition, de spectacle. Et par conséquent d’acteurs et de spectateurs. Te souviens-tu de cette phrase :  » Il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages.  » Ces paroles sont de Patrick Le Lay, PDG de TF1, en 2004 in Les dirigeants face au changement. La société du spectacle ne forme pas le spectateur en citoyen vigilant. Elle en fait un appareil digestif.

Revenons chère amie à nos intellectuels musulmans. Mohammed Arkoun est inconnu. Abdelmajid Charfi aussi, Rachid Benzine et combien d’autres sont délibérément ignorés ici-même comme dans les pays musulmans. Lorsqu’on donne la parole à Tarik Ramadan, c’est pour le confiner dans un médiocre ring médiatico-politique et surtout rappeler systématiquement qu’il est le petit-fils de son grand-père. Il ne peut être qu’un frère musulman. Ces intellectuels musulmans qui prônent le nécessaire ijtihad dans l’Islam du 21° siècle (ijtihad que réfutent les tenants du dogme dans les pays musulmans dont nombre d’entre eux sont malheureusement soutenus par l’Europe et les Etats-Unis, je pense au roi d’Arabie Saoudite notamment ), ces intellectuels ne sont pas entendus. L’ijtihad « désigne l’effort de réflexion que les oulémas ou muftis et les juristes musulmans entreprennent pour interpréter les textes fondateurs de l’islam et en déduire le droit musulman » (Wikipédia). L’islam d’aujourd’hui ne peut faire l’impasse de l’histoire de l’humanité. Il ne peut fermer les yeux sur près de 14 siècles de vie tumultueuse du monde global, depuis son avènement. Or, ces « nouveaux philosophes musulmans » de l’Ijtihad qui traitent de cette question de l’absence de l’histoire dans l’Islam n’intéressent pas les médias européens et français donc, qui s’enivrent et veulent nous enivrer de spectacle. Ils préfèrent « l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être… » (Debord). Par conséquent ils nous donnent à voir, à boire, à ingurgiter à longueur d’information continue des barbus hirsutes (« sales ») en djellaba (ou en guenilles) s’exprimant de travers, haranguant violemment les foules, ou alors, le sabre à la main, psalmodiant des versets au-dessus d’une femme en noir, à leur pied silencieuse, terrorisée. Ceux-là sont dits « les musulmans » ou à défaut « les islamistes » et non moins musulmans. Ce sont eux qu’on nous montre dont on nous abreuve d’images et de sons. Non seulement qu’on nous montre, mais dont on nous dit sans honte qu’ils sont les représentants de l’Islam. Ce sont eux, selon les médias occidentaux, qui sont les diffuseurs de l’Islam. Société du spectacle donc qui réfute l’histoire exactement comme réfutent l’histoire les dogmatiques religieux musulmans. Mais des barbares il y en eu d’autres.

Hiroshima et Nagasaki sont occidentales. Le nazisme et la Shoah sont européennes (dois-je écrire chrétiennes ?). La haine contre les barbares (les juifs, depuis les temps anciens, les cibles des croisades, puis les protestants et les musulmans aujourd’hui), cette haine est très fortement ancrée dans cette Europe « judéo-chrétienne ». Les centaines de milliers de morts en Afrique (19 et 20° siècle) sont le fait des colonisations européennes. La défaite coloniale et notamment (deux fois notamment) l’indépendance de l’Algérie n’a jamais été acceptée (voir le très puissant lobby pied-noir et harki qui a réussi à faire admettre au microcosme médiatique français qu’il lui fallait mettre sur le même plan les tortionnaires de la France coloniale et l’autodéfense des militants indépendantistes, et ce microcosme l’a fait en brandissant dans leurs amalgames l’humaniste Camus). Cette perte encombre la mémoire et le présent de nombreux français. Le rejet de l’Algérien cette pathologie bien française n’a jamais été traitée sérieusement. Alors que penser de cette rancœur rentrée des parents algériens de ces français, qui, malgré eux, consciemment ou poussés à deux mains par la société blanche qui les a vus naître et grandir, reproduisent cette rancœur ? Que penser de cette rancœur, ne serait-elle pas une impasse ? certes que si.

Chère amie, je pense plus généralement à la théorie de Huntington. Elle a fait et continue de faire des ravages dans les soubassements des sociétés du Nord. Elle atteint désormais depuis ces dernières années les partis et les sommets des Etats en Europe : Les Vrais finnois en Finlande (où il n’y a pourtant que 3% d’étrangers !) , l’Udc en Suisse, une branche de l’UMP en France, le Parti populiste Jobbik en Hongrie, la Parti du peuple danois, le FPO en Autriche, la Ligue néofasciste en Italie du nord, etc, etc. Et personne ne semble s’en offusquer ou si peu, alors même que les graines du fascisme repoussent de nouveau au grand jour, sous un silence complice de la majorité du reste des hommes et partis politiques européens. Nombreux dans ces milieux disent que l’Islam est par essence intolérant, antisémite… ils sont, selon le mot de A. Bidar, des essentialistes. Evacuant le monde, l’existence vécue. A l’opposé, des gens comme ceux des Indigènes de la République s’indignent et parlent des musulmans comme étant « les nouveaux juifs de l’Europe ». Je ne suis pas sûr qu’ils aient totalement tort.

Chère C., Lorsque dans les années 70 les soviétiques ont envahi l’Afghanistan, les Etats-Unis (avec l’accord des puissances européennes) ont « fabriqué » Ben-Laden pour contribuer à l’endiguement du communisme. Nous savons aujourd’hui que ce combattant de la liberté américaine était devenu quasiment un membre du réseau de la CIA qui encouragea plusieurs années durant les islamismes de tous bords. Les régimes autoritaires ou dictatoriaux des pays arabes ont été soutenus jusqu’au bout, jusqu’à leur agonie par l’Europe et notamment la France. Aujourd’hui encore, l’Arabie Saoudite, très grande démocratie n’est-ce pas dans le monde arabe, est le plus fidèle allié des occidentaux. Evoque-t-on jamais, hors artifices,  dans les médias, et particulièrement dans le microcosme parisien, chez ces « intellectuels médiatiques » et chez les hommes politiques français cette monarchie passéiste et ses procédés féodaux ?

Maintenant ce point central auquel je voulais en venir chère C., et qui affecte tous les hommes épris de liberté y compris et surtout peut-être les musulmans et les peuples arabes martyrisés : La Palestine. Les Palestiniens sont quasiment le seul peuple au monde que l’Europe et les Etats-Unis ignorent, encourageant de fait depuis sa naissance le colonisateur Israélien. Voilà un pays, Israël, qui viole pas moins de 37 résolutions de l’Onu depuis des décennies, sans qu’aucune menace ne pèse sur lui. Jusqu’à quand ? Je ne fais pas, crois-moi de fixation sur Israël comme on le reproche souvent, non, le problème est que la Shoah (cette horrible machine de mort européenne) est exploitée et instrumentalisée par l’Etat d’Israël pour justifier son colonialisme, son oppression, ses massacres.

Crois moi chère amie, la question de la justice pour le peuple humilié de Palestine est LE point nodal (n’en déplaise à Alain Finkielkraut, sioniste avéré, dont je te rappelle au passage, que le tueur norvégien dit s’être inspiré :), point nodal autour duquel se cristallisent toutes les frustrations des arabes, des musulmans, des hommes épris de justice et de liberté. Pourquoi les israéliens tuent, massacrent impunément depuis 1967 (je n’écris même pas depuis 1948) ? Pourquoi le peuple palestinien n’a-t-il pas droit à une terre ? Tu remarqueras que cette question lorsqu’elle est médiatiquement traitée, tout est fait pour qu’elle soit une « question complexe ». Or la question est une limpide question de colonisation. As-tu constaté l’évolution des territoires palestiniens depuis 1948 ? Ils ont été amputés de plus des trois-quarts. En un mot, je dirais que toutes ces injustices, ces humiliations assignant à l’homme algérien, arabe ou autre de subir et de se taire sont inacceptables.

Maintenant Toulouse et Montauban : Les médias écrivent ou parlent de 4 morts en précisant systématiquement juifs (l’école est juive). Ils évoquent aussi la mort de militaires français (le plus fréquemment sans précision d’origine). Par contre ils disent ou écrivent quasi-systématiquement : « Mohammed Merah, d’origine algérienne ». Le jeune Merah est pourtant né à Toulouse il y a 24 ans. Il y a grandi. Il est culturellement un Toulousain, un français quoi, si j’ose ainsi dire. La part de l’influence de son environnement (amis, structures locales, politiques, sociales) est-elle à ce point insignifiante ? Le poids de la culture de ses parents est-il à ce point marqueur de sa personnalité qu’il faille l’y renvoyer à chaque fois qu’on donne son nom ? Et puis, de quelle origine sont tous les pédophiles français qui ont marqué l’actualité depuis 20 ou 30 ans ? et tous les autres criminels de quelle origine étaient-ils ?

Mon amie, Il y a de quoi se mettre très en colère. Vraiment, très en colère. La ségrégation, la stigmatisation est évidente et quasi permanente. Que faut-il que ces jeunes fassent pour que cette société française les accepte ( nous accepte, nous les bicots d’Algériens, pas même les Marocains, pas même les Tunisiens), comme des citoyens à part entière comme les autres ? On exige de nous des preuves permanentes parfois des preuves de soumission. Et cela est inadmissible. Ce jeune Merah est un assassin. Un criminel. La question est de savoir s’il est né criminel ou s’il l’est devenu. S’il l’est devenu, est-ce à cause de son origine (la famille xénophobe et raciste le suggère) ou bien de sa trajectoire ? Qu’a-t-il dit et fait avant sa fin ? Il a dit qu’il voulait venger les enfants Palestiniens (les responsables palestiniens ont déclaré qu’ils ne voulaient pas du « combat » de ce jeune criminel – mais quel média français a répercuté leurs propos, combien un ou deux ?) Quel a été son passé ? Que disent les médecins qui l’ont examiné ! que dit son avocat (il fut un petit délinquant) ? et que disent les services secrets qui l’ont sollicités un temps ?. Je souhaite chère C. que tu lises le magnifique roman de mon ami Salim Bachi « Moi, Khaled Kelkal », ed. Grasset, février 2012)

Non je ne m’égare pas chère amie. Encore une chose : des signes de déflagration apparaissent épisodiquement en France. Personnellement je me souviens (les années filent) des nombreux meurtres d’Algériens, notamment sous Giscard ou avant, parce que Arabes ou Algériens (52 morts en 1973 presque tous algériens), je me souviens de la marche des beurs de Lyon en 1983 (dont les revendications furent vite étouffées avec la création de SOS Racisme) qui, déjà, mettait en garde. Je me souviens de ces milliers de jeunes Français sifflant la marseillaise en octobre 2001 lors du match amical France-Algérie. N’était-ce pas là un révélateur important de leur « non-intégration », de leur mal-être ? je me souviens des flambées de violences et jusqu’à 2005 avec « l’embrasement des banlieues », de tous les commentaires parfois haineux, scandaleux, racistes et toutes les promesses qui ont été données (et toutes les conneries qui ont été dites et écrites, « la sociologie n’explique rien » ). Aujourd’hui , sept ans après, dans les quartiers populaires des plus grandes villes du pays (avec forte présence « immigrée ou population d’origine immigrée »), près de 50% des jeunes actifs chôment (40, pour les filles). Cela est absolument inadmissible. Le taux moyen des jeunes au chômage en France tourne autour de 23% (15-24 ans). La délinquance commence de là. La dérive vers d’autres « cieux plus cléments » avec promesse d’être à terme reçu en grandes pompes au Paradis, commence de là.

Il ne s’agit absolument pas de dédouaner l’encrage idéologique de Mohamed Merah, si tant est qu’il en ait de sérieux. La responsabilité des islamistes-intégristes est bien sûr une réalité puissante dont il faut tenir compte et il faut la combattre. Je reste persuadé qu’un jeune français, et non « d’origine X », perçu pour ce qu’il est, ce qu’il fait, inséré dans le circuit économique et social, conscient de son utilité, de sa participation à la construction nationale, ne s’aventurerait pas dans des impasses suicidaires. Un jeune français dont on ne cesserait de répéter qu’il est d’origine X lorsqu’il est responsable de méfaits (et dont paradoxalement on tait l’origine lorsqu’il est le meilleur footballeur du monde par exemple), pour l’écarter, pour le renvoyer au pays de ses parents (parfois de ses grands-parents), et bien à ce jeune hélas on indique ainsi les portes à ouvrir qu’il n’a plus qu’à pousser : le repli sur soi, sur l’histoire de ses parents et plus encore. Les plus fragiles, rejettent leur environnement, pour peu à peu, de petits délits en cours de prison, se laisser embrigader dans des circuits maffieux ou intégristes Jusqu’au « martyre ». Quel gâchis ! Si ces données sociales ou sociologiques sont réfutées, sont jugées « trop faciles » il n’y a plus qu’à considérer comme moteur de la dérive de ces jeunes, de ce Mohamed Merah son unique libre choix individuel ou bien alors son origine, ses gènes. Horreur contre quoi je m’inscris en faux, je m’insurge, pour mon honneur propre et celui des miens. Car je ne pense ni n’agis avec mes gênes.

Tu sais combien chère C., j’ai moi-même souffert de cette stigmatisation des années durant dans ce pays. Ma réaction fut de résister, autrement. Je me suis toujours dit que la nation française possède des ressorts humains fabuleux. Elle nous l’a prouvé, pour ce qui concerne notre histoire récente, en 1998. Je ne peux l’oublier. C’est cette France-là, la France black blanc beur qui est la mienne. Pas celle qui fait feu de tout bois, comme durant ces années, comme durant ces derniers mois impliquant des hommes et des femmes politiques aux commandes de l’Etat : le Karcher, les odeurs, « quand il y en a un ça va », le carnet de circulation des ROMS, « toutes les civilisations ne se valent pas », « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », jusqu’à inquiéter les experts du CERD (ONU). Des climats de haine comme ceux-ci devraient être bannis car ils sont le ferment sur lequel croissent d’autres haines. Des haines qui peuvent tuer.

Merci chère C., je te prie d’excuser le désordre apparent de cette longue réponse à ton interrogation. Comme je te l’ai écrit au début, il s’apparente à des élucubrations ou pérégrinations hors sujet qu’il n’est pas en réalité.

Je te remercie de m’avoir entièrement lu et te dis à très bientôt. Comme toi-même l’as fait, aussitôt cette lettre achevée, je vais maintenant m’incliner à la mémoire des sept innocents tués à Montauban et à Toulouse les 11, 15 et 19 mars derniers : Imad Ibn Ziaten, Abel Chennouf, Mohamed Legouad, Gabriel Sandler, Arieh Sandler, Jonahtan Sandler, Myriam Monsonego.


Samedi 24 mars 2012.

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