Priorité à la littérature d’allégeance

Un article de SALAH GUEMRICHE (*)

Article parut ce jour 1° juillet 2020 in « Le Soir d’Algérie »

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D’Algérie, je reçois maintes demandes d’information ou de conseils de jeunes auteurs francophones qui cherchent à publier leurs écrits en France. Soit parce qu’ils ont été déçus par les éditeurs du pays, soit parce qu’ils estiment que leurs textes seraient mieux accueillis au pays de Voltaire.


Un manuscrit est toujours une bouteille à la mer


Ici, et d’une manière générale, le parcours d’un manuscrit est ce qu’il y a de plus aléatoire. Un texte peut trouver son « lecteur-maison » dans les trois à quatre mois qui suivent sa réception, comme il peut se perdre entre les mille autres manuscrits dont 98% des auteurs recevront une lettre de refus, une lettre standard, la même que celle reçue par un autre «recalé» et pas forcément pour les mêmes motifs.


Personnellement, quand il m’arrive (et cela m’est arrivé plusieurs fois) de recevoir une telle lettre, je fais tout pour obtenir la fiche de lecture. Je considère même cela comme un dû. J’y réussis parfois, mais en contournant le comité de lecture… Sinon, vous aurez droit au sempiternel argument : «Vu la masse de manuscrits qui arrivent par la poste, il est impossible de répondre par lettre personnalisée à chaque auteur.» Argument fallacieux, et irrecevable, pour la simple raison qu’il suffirait qu’un(e) stagiaire (Ah ! le-la stagiaire, comme on le verra, quelle aubaine !) soit chargé(e) d’envoyer à l’auteur du manuscrit refusé une copie de la fiche de lecture établie par le comité… Ce qui, j’insiste, devrait être une obligation, pour l’éditeur, et même le premier des droits… d’auteur. Sic.


Pourquoi, donc, ce droit est-il dédaigné ? La vraie raison, au demeurant compréhensible, reste inavouable : en réalité, l’éditeur, édifié par l’histoire de son métier, redoute que le même manuscrit jugé sans valeur chez lui ne trouve chez la concurrence un succès de librairie inattendu, ce qui serait ressenti comme un désaveu du jugement émis par son propre comité de lecture, lequel compte souvent, qui plus est, des personnalités littéraires. Cela est arrivé dans le passé, et cela arrive encore, et le mea culpa passe rarement les murs de la maison d’édition.

Comités de lecture
Entre abnégation et inconséquence


Les historiens de la littérature vous fourniraient moult exemples, dont le plus célèbre, traumatisant pour l’éditeur qui avait raté le coup, celui du manuscrit Du côté de chez Swann de Marcel Proust. La note de lecture, rédigée par un lecteur de la NRF (Gallimard), un certain André Gide, disait : «Trop de duchesses et de comtesses, ce n’est pas pour nous.»
L’auteur de L’Immoraliste finira par s’excuser. «L’un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie», écrira-t-il dans une lettre alors que Proust venait de publier son texte chez Grasset, mais, tenez-vous bien, à compte d’auteur ! Chez Grasset, mais à compte d’auteur, oui. On connaît la suite…
Plus près de nous, les éditions de L’Olivier ont raté Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part d’Anna Cavalda qui se vendra à 2 000 000 d’exemplaires, toutes éditions confondues, chez un petit éditeur : Le Dilettante ! Le patron de L’Olivier s’en était expliqué, nous apprennent Mohammed Aïssaoui et François Aubel dans Le Figaro : «En fait, le manuscrit avait été refusé par un stagiaire de l’époque !» Ce qui fait conclure aux deux critiques : « Ah ! le petit stagiaire, il a bon dos aujourd’hui »… (1)


Et Love Story, ça vous dit quelque chose ? De l’Américain Erich Segal. Raphaël Sorin en a gardé un souvenir cuisant, pour avoir raté ce qui allait devenir un best-seller et un succès mondial à l’écran ! D’où son confiteor : «J’étais au Seuil à l’époque et mon rapport de lecture avait été accablant pour ce livre que j’avais trouvé vraiment bébête. Je me souviens avoir dit que c’était nul (…). Mais Flammarion l’a pris et ça a marché…»


Il est d’autres exemples, plus proches de nous, qu’il m’arrive de donner aux jeunes auteurs, afin qu’ils gardent à l’esprit qu’une lettre de refus n’est pas toujours à prendre à la… lettre. Mais voilà… Pour peu que leurs manuscrits traitent de l’Algérie (ou, sujet plus aventureux, de l’Islam), cela devient une autre paire de manches. Du moins ici, en France…



«Écrire utile»
De la littérature de l’urgence 


Souvenir, souvenir… C’était en 1997, devant la salle de la Mutualité (Paris), au sortir d’un meeting de soutien aux «démocrates» algériens qui avaient fui la terreur islamiste. Le témoignage d’un réfugié, approché par une célèbre journaliste de télévision, devenue éditrice.
Le jeune homme, qui se disait poète comme on se dit fonctionnaire, venait d’évoquer des atrocités dont le récit lui fut rapporté par un proche, journaliste. La dame : «Justement ! C’est ce qu’il faut nous écrire ! La poésie attendra, jeune homme ! Un écrivain doit savoir écrire utile, surtout quand son peuple vit le martyre, alors que la l’Indépendance lui a coûté tant de martyrs, comme vous dites là-bas ! Écrivez ça, oui ! Et n’hésitez pas à aller au-delà du témoignage ! Transcendez, jeune homme, transcendez, et vous ferez œuvre utile !»
C’est ainsi que l’on commencera à parler de «littérature de l’urgence»,(2) et que des éditeurs se bousculeront très tôt pour avoir qui son témoin et qui son théoricien du «Qui- tue-qui ?». «Écrire utile» ? Étrange formule qui résonne comme un impératif catégorique, et qui revient à dire : «ÉCRIVEZ DONC CE QUE L’ON ATTEND DE VOUS, ICI, À PARIS !»


Évidemment, posez ce constat et aussitôt des esprits éclairés vous rétorqueront : «Ça va, la parano algérienne, on connaît !» Certes, et je dirai même mieux : tout Algérien est, par définition, schizo-parano ! En cela, je suis un Algérien pur jus, et heureusement que je me soigne, par le seul remède efficace, celui qui reste à ma portée : l’écriture, et, particulièrement, la fiction.
Plus sérieusement, est-ce vraiment notre paranoïa qui fait que l’édition française soit devenue sélective avec les écrits d’auteurs algériens, et sélective pas pour des motifs purement littéraires ? Demandez-vous pourquoi les manuscrits de Rachid Boudjedra, qui, malgré son éclipse, reste ce grand écrivain, un des rares à résister au formatage en vigueur dans l’édition francophone, ne «parviennent» plus aux éditeurs germanopratins… Sélective, oui, mais pas en matière de qualités littéraires : à Paris, des critiques sincères s’étonnent (mais, hélas, en privé !) de certains succès médiatiques (d’auteurs algériens) qui, à l’aune du style, voire de la syntaxe même, n’auraient même pas dû atteindre le stade d’un débat au sein d’un comité de lecture ! Et sélective, l’édition, l’est curieusement depuis la «Décennie noire», cette «guerre civile» qui autorisa l’élite parisienne à décréter que «Camus a eu raison avant tout le monde», pour avoir écrit que l’indépendance était pure «utopie». Mais qui connaît cet aveu de l’auteur de L’Étranger lui-même : «J’ai avec l’Algérie une longue liaison qui m’empêche d’être tout à fait clairvoyant à son égard» ?
Alors, paranoïa, vraiment ? Voyons voir…



Critique littéraire


«Cuisine et dépendances»


Comme je le signale en préambule dans la version brochée (éd. Frantz-Fanon, 2017) de mon «roman-essai» Aujourd’hui, Meursault est mort(3), le manuscrit avait été refusé par plusieurs éditeurs de France, ce qui m’avait poussé à le publier en ebook, le 27 juin 2013, soit plus de quatre mois avant Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud. Le tout premier article, quelques lignes plutôt positives, parut sur un blog d’un critique littéraire hébergé sur le site de Pierre Assouline, membre de l’Académie Goncourt. L’article disparaîtra bizarrement du site à l’approche des sélections des prix de l’année 2014… Ce que je ne dis pas dans le préambule, par respect de la confidence, c’est que, trois jours avant les délibérations des Goncourt, je reçus, à quelques heures d’intervalle, deux courriels, et sans que les deux expéditeurs, membres dudit jury, se fussent concertés (j’en aurai plus tard la preuve) : chacun me demandait de lui faire parvenir d’urgence mon manuscrit. Provincial, je ne pus qu’envoyer par courriel une version PDF… Trois jours avant le jour J ! Oui, vous pouvez le dire : bizarre ! Sauf que, plus bizarre (et sans tirer de conclusion, s’il vous plaît !), il manquera deux voix au lauréat pressenti (euphémisme).
En désespoir de cause, Regis Debray (sic) finira tout de même par obtenir compensation : le Goncourt du Premier roman…


J’ai déjà évoqué sur mon blog le procès en plagiat (de mon Dictionnaire des mots français d’origine arabe, Seuil 2007 ; Points 2012 et 2015), un délit dont la découverte me valut un accident vasculaire, rien que ça ! Procès que j’avais intenté à Alain Rey : 2014-2019, cinq années de bataille, pot de terre contre pot de fer.


En décembre dernier, le Tribunal de grande instance de Paris m’a donné raison, mais a minima : la partie adverse, en la personne de Monsieur Alain Rey, fut reconnue coupable non pas de plagiat mais de «parasitisme» (après tout, on ne dit plus «femme de ménage» mais «technicienne de surface» !).


Cela dit, qui donc, en France, a entendu parler de ce verdict ? Et quel grand média l’a évoqué ? Juste un flash sur FranceTv-Info ; quelques lignes sur… Sputnik. News et Inforussie ; curieusement, Le Monde comme Livres-Hebdo titrent non pas sur Alain Rey mais sur son éditeur.
Seul un quotidien régional, Le Courrier de l’Ouest, avait traité le fond de l’affaire, sans épargner le lexicographe, et même à la une ! Quant aux émissions consacrées aux livres, sur les chaînes de télévision françaises, motus et bouche cousue. Pire : François Busnel, recevant Alain Rey dans son émission «La Grande Librairie», sur France 5, ne dira mot du procès intenté à son invité, encore moins de la conclusion du TGI de Paris !… Circulez, y’a rien à voir !… Comme l’écrira Daniel Junqua, ancien du Monde et ancien directeur du Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ) : «Le Courrier de l’Ouest a suivi cette affaire de bout en bout avec un grand professionnalisme. On ne peut en dire autant de la plupart des grands médias nationaux qui ont préféré ignorer une décision de justice qui met à mal la réputation du pape français du dictionnaire, chouchou des plateaux télé… Les juges, quant à eux, ne se sont pas laissés impressionner et sont allés au fond des choses. Allons, tout n’est pas si mal en France !»
Je passe sur le parcours de mon essai : Israël et son prochain, d’après la Bible, un manuscrit qui, en dépit de trois fiches de lecture élogieuses (que j’ai fini par obtenir, de La Découverte, de Desclée de Brouwer et du Suisse Labor et Fides), a mis dix ans avant de trouver son éditeur (L’Aube, 2018). Certes, avec un sujet tabou, Israël, le tabou des tabous en France, il fallait s’y attendre.

Quand l’éditeur se fait ordonnateur


Mais c’est sur le parcours sidérant d’un autre manuscrit que ma «paranoïa» d’Algérien allait trouver son compte, pour ainsi dire…


Il s’agit d’un essai-enquête sur l’évangélisation et les conversions de musulmans au christianisme : Le Christ s’est arrêté à Tizi-Ouzou. Une enquête qui m’avait mené du sud de la France (pour interviewer une pasteure d’origine kabyle) jusqu’en Tunisie, en passant par l’Espagne (où vivait, près de Grenade, une communauté de convertis d’origine marocaine), le Maroc et l’Algérie (Kabylie).
Un mois après avoir posté le manuscrit à l’éditeur (un grand parmi les plus grands), je reçus un compte rendu de lecture dans lequel on me demandait de revoir ma copie afin de donner de «l’épaisseur» à mon sujet. Ce à quoi je me pliai, sans état d’âme. Je dus donc retravailler mon texte… Après la seconde lecture de l’éditeur, je reçus un courriel dans lequel on me demandait carrément (je cite) : «d’ajouter des éléments, même s’il faut en inventer» !… Tel quel, noir sur blanc ! Et pour une enquête de terrain ! Ne comprenant pas (ou plutôt craignant d’avoir bien compris) ce que l’on attendait vraiment de moi, je contactai ledit éditeur par téléphone.
Qui précisa sa pensée, sans façon : «Il nous faut des convertis plus critiques envers l’islam !» Comme je restai sans voix, l’homme ajouta : «Il manque du sang et des larmes, pour tout dire !»
Quitte à inventer ? Oui ! Sidéré, je restai deux semaines à me demander ce que je devais faire… Surtout que la deuxième moitié de l’à-valoir (la moitié de 15 000 €, s’il vous plaît, frais d’enquête compris !) ne devait m’être versée qu’après acceptation du manuscrit final, ce qui est la règle.
Alors… Répondre aux désirs de l’éditeur et signer d’un pseudonyme, peut-être ? Il faut dire que j’étais dans une situation matérielle des plus critiques, et que la première moitié de l’à-valoir (7 500 €, donc) avait servi à mes voyages pour les besoins de l’enquête (France, Espagne, Maroc, Algérie, Tunisie). Et ma banquière, qui suivait avec sympathie et confiance mon travail, me voyant enfoncé-dans-le-rouge-foncé, ne pouvait admettre que je perdisse une telle somme…
Ajouter du sang et des larmes, quitte à inventer : à quel prix !



De la «littérature de l’urgence» à la littérature d’allégeance


Un matin, devant mon café, je m’entendis penser : «Qu’est-ce qui est indélébile, le rouge au front ou le rouge au compte ?» Pour toute réponse, décision fut prise : renoncer à la deuxième moitié de l’à-valoir. Puis, désabusé, meurtri par une telle perversion du milieu éditorial, je me mis en quête d’une autre maison… Que je trouvai en l’espace d’une semaine ! Mais avec un à-valoir équivalant au sixième du premier, et sans compter que le nouvel éditeur n’avait pas eu à payer les frais d’enquête !…


À la parution du livre (Le Christ s’est arrêté à Tizi-Ouzou, Denoël 2010), l’éminente maison d’édition m’informa qu’elle lançait une action en justice pour cause de rupture de contrat. Serein, je répondis de trois mots : «Clause de conscience», en joignant juste une copie du courriel où l’on me demandait tout bonnement «d’ajouter des éléments, même s’il faut inventer».
Dès lors, silence radio.


Voilà, donc, quelques vérités sur les mœurs de l’édition en France auxquelles on peut être confronté, si l’on ne cède pas à l’injonction de «l’Écrire utile». Mais au fait, utile à qui, et utile à quoi ? Bonnes questions !… Et voilà pourquoi (comme mon personnage dans L’Homme de la première phrase, Rivages/Noir, 2000), je continue à flétrir ce «néo-algérianisme» qui, dans la droite ligne des nostalgiques du «temps béni des colonies», nous a enfanté une «littérature d’allégeance».
Cela dit, vous qui avez demandé mon avis, ne baissez jamais les bras : il y aura toujours une opportunité, un éditeur libre, sans arrière-pensée ni perversion idéologique, pour qui la veine littéraire vaut mieux que le filon, et «l’Écrire vrai» mieux que «l’Écrire utile».
S. G.



(*) Essayiste, romancier, ancien journaliste, Salah Guemriche est l’auteur de quatorze ouvrages, parmi lesquels le désormais classique Dictionnaire des mots français d’origine arabe (Seuil 2007, en poche : Points 2012 et 2015) ; Chroniques d’une immigration choisie (L’Aube, 2019) ; Alger-la-Blanche, biographies d’une ville (Perrin, 2012) ; Abd er-Rahman contre Charles Martel – la véritable histoire de la bataille de Poitiers (Perrin, 2010) ; Un été sans juillet – Algérie 1962 (Le Cherche-Midi, 2004) ; L’Homme de la première phrase (Rivages/Noir, 2000).

1) 1 https:// www.lefigaro.fr/ livres/2013/11/21/03005-20131121ARTFIG00513-les-mauvais- coups-des-editeurs.php


2) «La littérature de l’urgence a pour visée de réconforter le lecteur (et l’éditeur), de le rassurer sur son présent, de l’anesthésier. Ce sont en définitive des écrits de la stagnation. Elle est une écriture qui témoigne, un ‘’document humain’’ selon les termes de Pierre Jourde, mais sans envergure» (Ahmed Hanifi, La littérature de l’urgence, entre réalité et exigences littéraires, http://www.latribune-online.com/1512/contact.htm

(AH: pour lire cet article cf en bas de cette page)


3) Sous-titré Dialogue avec Albert Camus, il parut en version brochée aux éditions Frantz-Fanon (Algérie, 2017). Toujours téléchargeable, version numérique sur Amazon : https://www.amazon.fr/dp/B07VMYXFMZ

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CLIQUER ICI POUR LIRE « LA LITTÉRATURE DE L’URGENCE »

Titre complet: «La littérature de l’urgence» entre réalité et exigences littéraires

in La tribune lundi 15 décembre 2003

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LE SOIR D’ALGÉRIE MERCREDI 1° JUILLET 2020

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