Assassinat de Matoub Lounès

Paru in Libre Algérie – Octobre 2000

Canal+ diffuse demain mardi 31 octobre un reportage de 25 minutes sur l’assassinat de Matoub Lounès le 25 juin 1998. C’est un condensé explosif qui donne la parole à la famille du chanteur, à des villageois et d’autres témoins directs de l’attentat. Pas moins de 18 témoignages tissent le documentaire. Certains sont perplexes d’autres accusateurs. Rappelons le contexte dans lequel est intervenue cette tragédie.

Ces premiers mois de 1998 se caractérisent par un climat délétère:. En effet :

  • En mars monsieur Sané (AI) appelle à une action « immédiate et effective » pour mettre fin à la crise des droits de l’homme en Algérie.
  • Le 4 mai le responsable de l’ONDH reconnaît pour la première fois l’existence de centres secrets de détentions.
  • Le 9 mai les ministres des affaires étrangères du G8 exhortent le pouvoir algérien à autoriser l’envoi d’une mission de l’ONU
  • Durant tout le mois de juin de larges échos sont donnés à des articles au vitriol d’un responsable de parti visant particulièrement Betchine pour le déstabiliser. (1). Deux ans plus tard ce même leader politique siègera dans le nouveau gouvernement.
  • Le 17 juin Amnesty International publie son rapport annuel.: « …le pouvoir algérien a reconnu que de très nombreux membres des forces de sécurité ont été arrêtés pour des crimes commis depuis 1995 et précédemment imputés à des groupes armés tels que le GIA… »
  • En juin le mouvement de protestation dénonçant la loi « scélérate » s’amplifie. Cette loi « portant généralisation de la langue arabe » va prendre effet le mois suivant.

Le documentaire

Le documentaire s’ouvre sur un groupe de « patriotes », des membres de la hiérarchie militaire et des cadavres anonymes. Les images sont insoutenables. Il s’achève 25 minutes plus tard sur le chanteur, debout les doigts formant le V de la victoire.

Le commentateur précise que d’emblée à l’enterrement de Matoub Lounès « la foule est persuadée que le pouvoir est le véritable commanditaire de l’attentat »  ajoutant que « d’étranges repérages ont été effectués »

Le premier témoin est direct et formel :  » depuis des mois…un officier de la SM connu venait chaque jour faire un petit footing le long de la route. Dans la région tout le monde le connaît… »

Plusieurs villageois de Tala-Bounane ont tenté d’alerter les autorités sur la présence « d’étrangers armés se promenant en plein jour », en vain. Pris de panique légitime ils ont alors décidé d’attirer l’attention d’ONG et de médias internationaux. Voici le cri de détresse de ces habitants lancé aux autorités le 22 juin 1998 :

 » (…) des individus armés (…) ont réussi à installer dans le village un climat de peur et de terreur (…) nous vous interpellons et attendons de vous une intervention rapide et efficace avant qu’il ne soit trop tard. Dans le cas contraire vous serez tenus pour seuls responsables devant la justice et l’opinion internationale. »

Par ailleurs le matin même de ce jeudi 25 juin 1998 selon un autre témoignage appuyé par la mère de Matoub, un camion de l’ANP a déposé un groupe de militaires dans les parages. Certains parmi ceux-ci ont « ordonné aux habitants de ne pas sortir car ils (les militaires) préparaient un ratissage ».

Les questions

Compte tenu de ce documentaire et des interventions des différents protagonistes depuis trente mois, de nombreuses interrogations persistent.

  1. Que sont devenus les véhicules (Jetta et 4X4) dont la presse s’est faite l’écho dès le lendemain de l’attentat?
  • Comment expliquer que le véhicule de Matoub est parfaitement garé – sur la terre battue entre un panneau de signalisation et un talus de l’autre côté de la chaussée – alors que quelques secondes auparavant il essuyait des tirs de tous côtés?
  • Pourquoi les gendarmes qui ont qui ont entamé une enquête ont été mutés quelques semaines après l’attentat?
  • Pourquoi Noureddine Aït Hamouda a-t-il promis à Matoub en décembre 1997 un visa pour la France pour son épouse pour ensuite « bloquer » plusieurs mois le passeport de celle-ci « obligeant Matoub qui vit en France à rentrer en Algérie pour débloquer la situation? »

Pourquoi une fois en Algérie Matoub n’arrivait-il plus à joindre ses amis au téléphone « comme Sadi et Aït Hamouda » ne serait-ce que pour récupérer le passeport de son épouse « même sans visa »?

  • Le commentateur du documentaire avance que le RCD « propose un marché à Nadia à savoir des visas pour elle et ses sœurs pour rejoindre Paris en échange d’une conférence de presse accusant le GIA »?

Appuyant ces propos Ouarda l’une des sœurs de Nadia déclare que cette dernière « a fait une conférence de presse et on a eu nos visas. C’est comme cela que ça marche »

La question est alors la suivante : Quelle serait l’ étendue de ce « marché »? Nadia a-t-elle tout dit?

  • Plus tard révèle Nadia, le RCD lui a demandé d’accuser les islamistes : « sois gentille dis que c’est le GIA ». Sur quelles bases et pour quels intérêts?
  • Pourquoi et qui a « tronqué » la déposition de Nadia en juillet 98 en ajoutant cette phrase sur le PV qu’elle récusera : « J’attribue l’attentat au GIA »?
  • La mort du « patriote tombé d’une fenêtre » est-elle la conséquence de l’identification par Ouarda d’un des assassins de Matoub? (Elle l’identifie parmi les photos qu’il lui a présentées) Y-a-t-il eu enquête? Selon nos informations sa mort serait liée à une altercation.
  •  Pour quelles raisons les reconstitutions sont programmées le mois anniversaire de l’assassinat de Matoub? (Prévue le 22 juin 1999 la reconstitution est reportée au 07 juin 2000). A quand l’étude balistique? Et pourquoi cette lenteur de l’enquête et cette opacité?

Faut-il alors se satisfaire du communiqué attribué à Hassan Hattab qui « vient confirmer les supputations qui ont entouré l’assassinat du chantre de la cause amazigh » (N Belhadjoudja, Liberté du 01/07/98) ou des « révélations » télévisuelles dont la diffusion hâtive dans un « 52 minutes » n’est pas dénuée d’intérêts (2) alors même que le réalisateur du documentaire algérien lui même doute de son efficacité :  » Je sais que beaucoup de gens vont se dire que le reportage a été commandé… » (El-Watan du 24/06/99) ? La réponse est bien évidemment, non. On ne peut se contenter « d’aveux » Les seules « revendications et aveux » ne sont pas constitutifs d’une preuve. Seule la Justice – indépendante – doit avoir le dernier mot.

Lorsque le journaliste de Canal+ lui pose des questions sur l’assassinat du chanteur, Aït Hamouda « seigneur de guerre » déclare implicitement travailler avec les « services » puis l’insulte et lui renvoie des menaces à peine voilées : « Je vous connais, votre nom, votre femme, tout cela…vous êtes un minable… ».

Ces intimidations de Aït Hamouda ne sont pas nouvelles. Il y a quelques mois il menaçait un député au sein même de l’Assemblée, aujourd’hui c’est au tour d’un journaliste. Ce comportement est à la fois misérable indigne et condamnable.

Alors que le commentateur de la chaîne française s’interroge sur le silence de plusieurs généraux de l’ANP et sur celui des dirigeants du RCD, à l’écran Matoub Lounès « tombé en héros » se relève, tend le bras et adresse aux téléspectateurs un V comme Victoire, probablement contre la trahison.

1- À titre d’exemple, durant ce mois de juin 1998 El-Watan y réserve 6 « unes », 2 éditoriaux, l’équivalent de 6 pages entières et 2 photos. Le Matin en fait part dans 3 « unes », 3 éditoriaux, l’équivalent de 8 pages entières et par 2 photos.

2- Il est à noter que ce « documentaire » de l’ENTV diffusé à dessein la veille de l’anniversaire de l’assassinat de Matoub devait aussi coïncider avec la reconstitution convoquée pour le 23 juin 1999 et renvoyée « pour des raisons techniques » à l’année suivante.

Sous cette signature : H. Flen

Lire articles (et vidéos) concernant cet assassinat sur mon blog, cliquer ici.

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