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Annie Ernaux, prix Nobel

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TRIBUNE

SOROR LILA

Annie Ernaux s’interroge sur la polémique sur le hijab de course : les opposantes à cet accessoire n’ont-elles pas oublié la femme qui était derrière le voile ? N’ont-elles pas oublié la sororité ?

«On réduit la femme à un objet chargé d’un tombereau de symboles, étendard politique de l’islamisme.» (Photo Laurent Troude)

Par Annie Ernaux , Ecrivaine

publié le 13 mars 2019

Une fois de plus, on a frôlé l’affaire d’Etat, l’embrasement de la France comme naguère avec le burkini au motif qu’une entreprise française, Decathlon, a envisagé de commercialiser le hijab de course destiné aux filles et femmes musulmanes. Des bords de la droite et de l’extrême droite, du Modem, du Parti socialiste et de membres du gouvernement – des femmes notamment – ce fut à qui dénoncerait le plus fort ce funeste dessein. Le responsable de la communication de l’entreprise eut beau arguer que cette pièce de vêtement était destinée «à rendre le sport accessible pour toutes les femmes dans le monde», il y a eu consensus pour signifier tacitement que, en France, il en allait tout autrement, le port du voile contrevenant aux valeurs de la République. Des mails haineux et des menaces physiques à l’égard des vendeurs ont entraîné le retrait du projet par Decathlon et la réaction soulagée de Muriel Pénicaud, comme si la France venait d’échapper à un grand péril : «Heureusement qu’ils ont reculé.» A noter que personne ne s’est élevé contre la violence déployée à l’égard des employés de Decathlon, faute de pouvoir s’en prendre à celles qui portent le hijab.

Si quelques voix ont souligné la liberté d’une entreprise privée de vendre ce qu’elle veut, d’autres rappelé que c’est l’Etat qui est laïque et non pas les individus, lesquels ont le droit d’arborer les signes d’une pratique religieuse (la loi de 1905 n’a pas obligé les prêtres à enlever leur soutane ni les religieuses leur voile), il n’a pas été fait mention de cette violence infligée, une nouvelle fois, à une partie des femmes qui vivent, travaillent, étudient sur le sol français, qui sont une composante de notre société.

Violence, parce que sous couvert de défendre la liberté et l’égalité, dans les faits on tente de limiter le droit des femmes qui portent le hijab, ici, à faire du sport, là à chanter dans un télé-crochet (Mennel), à militer (Maryam Pougetoux), à accompagner des enfants en sortie scolaire (et se souvient-on de ce projet d’une sénatrice socialiste d’interdire le voile, dans leur domicile, aux assistantes maternelles ?), naguère à fréquenter les plages et se baigner. Bref, c’est de la vie collective qu’on cherche à les écarter.

Violence, parce que dans cet épisode qui les concerne, elles, au premier chef, nul, dans les médias, à ma connaissance, ne s’est avisé de leur donner la parole (1). Qu’avaient-elles à dire sur cette possibilité de pratiquer le sport conformément à leur croyance ? Qu’éprouvaient-elles à entendre les propos stigmatisants proférés tous azimuts ?

Tout se passe comme s’il n’y avait personne sous le «voile», pas d’être humain capable de réfléchir, de sentir, et de s’exprimer. La femme comme individu disparaît. On la réduit purement et simplement à un objet chargé, outre de sa signification musulmane – mais n’en doutons pas, à cause d’elle – d’un tombereau de symboles, soumission, archaïsme, étendard politique de l’islamisme, voire du jihad. En se référant à Simone de Beauvoir, on peut dire que sous le voile la femme n’est plus son corps, qu’il a disparu entièrement sous autre chose qu’elle (2).

Plus que d’autres épisodes, celui du Decathlon me laisse une impression boueuse, parce que j’ai entendu trop de femmes politiques s’insurger contre le hijab et pas assez défendre la liberté de le porter. Parce que, de plus en plus, lorsque je croise une femme en hijab dans le bus ou à l’hypermarché, je peux, me mettant à sa place, penser que j’ai, dans la France d’aujourd’hui, le visage de son exclusion. Je pose la question, celle-là même que l’on met en avant pour faire valoir la liberté d’un choix existentiel : pourquoi refuser d’accorder aux individus un droit qui ne retire rien aux autres ? Comment nous, femmes féministes, qui avons réclamé le droit à disposer de notre corps, qui avons lutté et qui luttons toujours pour décider librement de notre vie pouvons-nous dénier le droit à d’autres femmes de choisir la leur ? Où est la sororité qui a permis, par exemple, la fulgurante expansion du mouvement #MeToo ? L’empathie, la solidarité cessent dès qu’il s’agit des musulmanes en hijab : elles sont le continent noir du féminisme. Ou plutôt d’un certain féminisme qui fait la guerre à d’autres femmes au nom d’une laïcité devenue le mantra d’un dogme qui dispense de toute autre considération.

Si l’idée de me couvrir d’un voile – et plus encore celle que mes petites-filles le fassent – m’est profondément et intimement inimaginable, il me faut accepter que l’inverse, ne pas vouloir sortir sans hijab, puisse être vécu de la même manière absolue, intransigeante, quoi qu’il m’en coûte au regard de ce qu’est pour moi la liberté et une vie libre de femme. Qui suis-je pour obliger d’autres femmes à se libérer sans délai de la domination masculine ? Examiner loyalement son trajet personnel sous l’angle de la soumission et de la révolte à l’égard de celle-ci rabat l’orgueil et entame les certitudes. Je ne suis pas née féministe, je le suis devenue.

N’y a-t-il pas de quoi échanger entre nous sur les images de notre identité sexuelle, sur le contrôle du corps féminin, l’injonction de le dévoiler ou le cacher, l’impératif impossible de rester toujours jeune ? Briser l’ignorance réciproque. Se parler comme le font ces adolescentes, l’une voilée et l’autre pas, que l’on voit marchant et riant ensemble dans les rues et les centres commerciaux. J’entends déjà les rires condescendants sur ma naïveté, les arguments définitifs qu’on m’assènera. Ni rire, ni pleurer, ni haïr mais comprendre, je reste fidèle au principe de Spinoza. Vouloir comprendre le sens de la pratique du hijab, ici et maintenant, c’est ne pas le séparer de la situation dominée des immigrés en France, ni par ailleurs des bouleversements, des mutations, de l’anomie même, des sociétés occidentales actuelles. C’est reconnaître dans celle qui choisit de le porter la revendication visible d’une identité, la fierté des humiliés.

(1) Des femmes voilées ont écrit une tribune pour Libération.fr : Hijab de running : « Nous demandons à Decathlon de ne pas céder aux intimidations. » 

(2) «La femme comme l’homme est son corps mais son corps est autre chose qu’elle», le Deuxième Sexe.

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Rencontres méditerranéennes de Lourmarin

Les Rencontres de cette année ont commencé ce vendredi 30 septembre avec un atelier à destination d’élèves du primaire, animé par Brigitte Lannaud Levy, « autour de la réalisation d’un portrait d’Albert Camus », puis avec une exposition photo de Carole Charbonnier « à partir du travail réalisé au sein de la maison d’arrêt de Paris La Santé, en partie autour de l’Étranger » et en soirée avec une « lecture musicale de l’Étranger par Réda Kateb accompagné du pianiste Didier Davidas ».

Le samedi matin nous avons eu droit à trois belles interventions de Paris Lounis « une critique de la lecture qu’Edward Saïd a faite de l’Étranger », d’Alexis Lager et de Maître Georges Girard « sur le thème du procès de Meursault dans l’Étranger en perspective avec l’actualité. »

(CF VIDÉO ICI EN BAS DE PAGE)

D’autres animations sont prévus les samedi après midi et soirée ainsi que le lendemain dimanche avec diffusion entre autre d’un film de Joel Calmette « Camus avec nous  » en présence du réalisateur.

J’ai assisté aux interventions de ce samedi matin. La première notamment avec le remarquable travail de Faris Lounis (voir vidéo ici en bas de page).

Sur le plan anecdotique j’ai noté cette clarification à propos de « Meursault, contre-enquête » de Kamel Daoud.

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_ Catherine Camus confirme ce que j’écrivais dans un article que j’ai fait publier par Le Quotidien d’Oran le 30 mai 2017, (voir le lien en bas de page). J’y rapportais avec Kaoutar Harchi que je cite que Kamel Daoud avait dû modifier des passages de « Meursault, contre-enquête » pour que son roman soit accepté par les lecteurs français, mais prioritairement par les éditeurs, par ce « système éditorial qui a le monopole de légitimer ou déligitimer un texte », et par les ayant-droit. 

Voici un extrait : « On s’aperçoit alors que le produit célébré en France n’est pas celui édité en Algérie, ‘‘c’est le projet dépolitisé par le franchissement littéraire’’ où Albert Camus est célébré, mais où la ‘‘petite voix »’’ de Kamel Daoud a été étouffé. L’accueil réservé à Kamel Daoud, cette reconnaissance littéraire a pour effet d’infléchir le discours de l’auteur qui se trouve obligé de l’adapter ‘‘à l’horizon d’attente des consacrants et plus largement du lectorat français’’ constate Katouar Harchi »… K. Daoud bascule d’un « acte littéraire engagé » (dans la version algérienne de Meursault, contre-enquête) écrit la sociologue à un « hommage appuyé à Camus » (dans la française).

Kamel Daoud avait alors réfuté le contenu de notre article et plus encore le pavé de Kaoutar Harchi. Cinq années ont passé depuis. Il ne s’agit pas de « quelques phrases » mais « beaucoup ».

Ce samedi matin, 1° octobre 2022, avait lieu la deuxième journée (sur trois) des « Rencontres méditerranéennes de Lourmarin » avec de très intéressantes interventions dont celle de Faris Lounis très appréciée, « une critique de la lecture qu’Edward Saïd a faite de l’Étranger ».

Lorsque la parole fut donnée au public, madame Catherine Camus est intervenue (par moment, je ne saisissais pas trop bien ce qu’elle disait, notamment parce qu’ inaudible, mais pas que…) Voici ce que j’ai bien entendu : « En ce qui concerne Kamel Daoud (dont le livre « Meursault, contre-enquête » a été évoqué), on doit beaucoup de choses à Alexandre ( probablement son collaborateur Alajbegovic ) dans ce livre parce que quand on l’a reçu, ça commençait par : ‘‘l’assassin habitait au 93 rue de Lyon’’ (Alger), donc c’était nommément Meursault, Camus, je ne sais pas… et Alexandre me dit ‘‘mais on ne peut pas laisser ça comme ça, quand même !’’ Je dis ‘‘ Oui, mais attention, parce que, attention, si je dis quelque chose ‘‘Le Monde’’ (certainement le quotidien parisien) va me tomber sur le paletot en me disant que j’ai attaqué un Arabe (madame Camus dit « Arabe » en appuyant sur les syllabes. Donc j’ai téléphoné directement à Kamel Daoud, poursuit-elle, qui a été très sympa et qui me dit « Oh ben si… » (elle mêle les mots de KD aux siens) « vous pouvez pas commencer comme ça, c’est pas possible. Vous associez papa à l’Arabe, à … (inaudible). Il m’a dit « Oh ben s’il s’agit de changer deux ou trois occurrences c’est pas un problème ». Donc on en a changé BEAUCOUP (C.C appuie sur le mot). Entre ce qui est sorti en Algérie et ce qui est sorti en France, il y a de grosses différences »…

Oui, de grosses différences. Ni Kaoutar Harchi, ni moi-même n’avons repris « des thèses diffamatoires » comme KD me l’a écrit.

 Lire ici l’article en question (cliquer)

ou ici LE QUOTIIDIEN D’ORAN (30.05.2017)

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CLIQUER ICI POUR VOIR EXTRAITS VIDEOS DES RENCONTRES DU SAMEDI MATIN

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L’apartheid, révélateur de l’impunité d’Israël

L’apartheid, révélateur de l’impunité d’Israël

Le débat sur l’existence ou non d’un système d’apartheid en Israël et dans les territoires palestiniens occupés est dépassé. L’apartheid israélien est un fait. Comme le confirme l’escalade des frappes et des représailles autour de la bande de Gaza, il est urgent désormais de mettre un terme à l’impunité d’Israël et de contraindre son gouvernement à reprendre les négociations.

Par René Backmann

https://www.mediapart.fr-  7 août 2022 à 11h29

La violence, parfois démesurée et indécente, du récent débat à l’Assemblée nationale sur une proposition de résolution « condamnant l’institutionnalisation par Israël d’un régime d’apartheid à l’encontre du peuple palestinien » (voir notre article) appelle, me semble-t-il, un retour à la réalité de la situation sur le terrain. Tout s’est passé, apparemment, au Parlement, comme s’il s’agissait de juger si le terme « apartheid » était acceptable pour définir le type de régime imposé par Israël aux Palestiniens de Cisjordanie, de la bande de Gaza et d’Israël. Ou si l’usage de ce mot relevait de la caricature rhétorique, de l’anticipation polémique, de la facilité militante, de l’hallucination idéologique, voire de l’antisémitisme pur et simple.

Le problème, hélas, c’est qu’on n’en est plus là. Israël est responsable, à l’intérieur de ses frontières et dans les territoires palestiniens occupés, du crime d’apartheid. C’est un fait. Clairement établi. Aussi incontestable que la poursuite de l’occupation militaire et le développement de la colonisation en Cisjordanie. Aussi indiscutable que la stratégie du statu quo fondée sur le recours à la force militaire impunie chaque fois que le camp d’en face viole la règle tacite du silence des armes. Comme on vient, une fois encore, de le constater à Gaza où après la mort d’un commandant du Djihad islamique visé vendredi 5 août par une frappe ciblée, l’armée israélienne a répondu aux tirs de représailles du mouvement islamiste par des bombardements qui ont causé la mort de nombreux Palestiniens.

Après avoir été l’idéologie d’un régime instauré en un lieu précis – l’Afrique du Sud – à un moment précis du XXe siècle, l’apartheid est officiellement depuis 1976 le nom d’une violation du droit international qui constitue un crime contre l’humanité, condamné et puni comme tel. Même si son nom est historiquement lié au régime raciste sud-africain, c’est aujourd’hui un concept juridique indépendant, avec son identité et sa vie propres, qui peut exister sans être nécessairement fondé sur une idéologie raciste. Pour le droit international, il existe en fait aujourd’hui deux définitions de l’apartheid.

Celle de la Convention internationale des Nations unies adoptée en novembre 1973 et entrée en vigueur en juillet 1976. Et celle du Statut de Rome, entré en vigueur en juillet 2002, qui crée la Cour pénale internationale et considère l’apartheid comme l’un des dix crimes contre l’humanité relevant de sa compétence. Les deux textes diffèrent sur certains points mais s’accordent sur une base commune selon laquelle on entend par crime d’apartheid « des actes inhumains commis dans le cadre d’un régime institutionnalisé d’oppression systématique et de domination d’un groupe racial sur tout autre groupe racial ou tous les groupes raciaux et dans l’intention de maintenir ce régime ». Plus détaillée que le Statut de Rome, la Convention de l’ONU énumère 9 « actes inhumains » qui caractérisent le crime d’apartheid. Parmi ces « actes inhumains » figure notamment le fait de « prendre des mesures, législatives ou autres, destinées à empêcher un groupe racial ou plusieurs groupes raciaux de participer à la vie politique, sociale, économique et culturelle du pays et créer délibérément des conditions faisant obstacle au plein développement du groupe ou des groupes considérés, en particulier en privant les membres d’un groupe racial ou de plusieurs groupes raciaux des libertés et droits fondamentaux de l’homme, notamment le droit au travail, le droit de former des syndicats reconnus, le droit à l’éducation, le droit de quitter son pays et d’y revenir, le droit à une nationalité, le droit de circuler librement et de choisir sa résidence, le droit à la liberté d’opinion et d’expression et le droit à la liberté de réunion et d’association pacifiques ».

Adossés à ces deux définitions, l’avocat Michael Sfard et cinq juristes reconnus, parmi lesquels un ancien procureur général de l’État, ont passé au crible du droit international, au printemps 2020, pour l’ONG israélienne Yesh Din (« Il y a une justice ») le statut civique et juridique mais aussi la vie quotidienne des Palestiniens. Leur réponse a été claire : « Le crime contre l’humanité d’apartheid est perpétré en Cisjordanie. Les auteurs du crime sont israéliens et les victimes sont les Palestiniens. » 

Ce n’était pas la première fois que l’accusation était portée contre le gouvernement israélien. Depuis le début, en 2002, des travaux de construction du mur-barrière, qui parcourt plus de 700 km de méandres à travers la Cisjordanie, l’accusation d’instaurer un régime d’apartheid pèse sur les dirigeants d’Israël. Dès 2005, le politologue israélien Menachem Klein dénonçait le projet gouvernemental d’imposer, grâce au mur, une majorité juive à Jérusalem. Il avait baptisé cette stratégie « Spartheid » : l’apartheid réalisé par les moyens de Sparte !

En janvier 2021, B’Tselem, le centre d’information israélien pour les droits humains dans les territoires occupés, affirmait dans un rapport qu’« un régime qui utilise lois, pratiques et violence organisée pour cimenter la suprématie d’un groupe sur un autre est un régime d’apartheid. L’apartheid israélien qui promeut la suprématie des Juifs sur les Palestiniens n’est pas né en un seul jour, ni d’un seul discours. C’est un processus qui est graduellement devenu plus institutionnalisé et plus explicite, avec des mécanismes introduits au cours du temps dans la loi et dans la pratique pour promouvoir la suprématie juive. Ces mesures accumulées, leur omniprésence dans la législation et la pratique politique, et le soutien public et judiciaire qu’elles reçoivent — tout cela forme la base de notre conclusion : la barre pour qualifier le régime israélien d’apartheid a été atteinte ».

Quatre mois plus tard, en conclusion d’un rapport de 213 pages, Human Rights Watch constatait à son tour que « les éléments constitutifs des crimes contre l’humanité d’apartheid se retrouvent dans le territoire palestinien occupé, dans le cadre d’une politique gouvernementale israélienne unique. Cette politique consiste à maintenir la domination des Israéliens juifs sur les Palestiniens à travers Israël et dans le territoire occupé. Elle s’accompagne, dans le territoire occupé, d’une oppression systématique et d’actes inhumains à l’encontre des Palestiniens qui y vivent ».

En février 2022, Amnesty International confortait ces accusations en démontrant, dans une étude de 30 pages, que « presque toute l’administration civile et militaire, ainsi que les institutions gouvernementales et quasi gouvernementales [israéliennes] participent à la mise en œuvre du système d’apartheid contre la population palestinienne en Israël et dans les territoires palestiniens occupés ». Et en mars dernier, le juriste canadien Michael Lynk, rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés, apportait la caution de l’ONU à ce réquisitoire en présentant au Conseil des droits de l’homme un rapport de 19 pages dans lequel il concluait que la situation dans les territoires palestiniens « s’apparente à un apartheid ». « Le système politique d’un pouvoir bien établi dans le territoire palestinien occupé, qui confère à un groupe racial, national et ethnique des droits, des avantages et des privilèges substantiels, tout en soumettant intentionnellement un autre groupe à vivre derrière des murs, des check-points et sous un régime militaire permanent […] répond aux critères de preuve de l’existence de l’apartheid », constatait-il.

Toutes ces accusations, il faut le préciser, tiennent pour un fait majeur, déterminant, le vote par la Knesset, en juillet 2018, à l’initiative de Benyamin Netanyahou, d’une « loi fondamentale », de valeur pratiquement constitutionnelle, qui change la définition de l’État adoptée en 1948 par Ben Gourion et les pionniers dans la Déclaration d’indépendance. Selon ce nouveau texte, Israël n’est plus un État juif qui « assurera une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens, sans distinction de croyance, de race ou de sexe et garantira la pleine liberté de conscience, de culte, d’éducation et de culture », mais « l’État-nation du peuple juif* ». Le changement est capital.

Car l’article premier du nouveau texte précise que « le droit d’exercer l’autodétermination nationale au sein de l’État d’Israël est exclusif au peuple juif ». « Cette loi, constate B’Tselem, établit que distinguer les juifs en Israël (et partout dans le monde) des non-juifs est fondamental et légitime. Cela signale à toutes les institutions d’État, non seulement qu’elles peuvent, mais qu’elles doivent, promouvoir la suprématie juive dans la région entière sous contrôle israélien. » Le vote de ce texte avait conduit Avraham Burg, ancien député travailliste, ancien président de la Knesset et président de l’Agence juive, à demander au tribunal de district de Jérusalem d’effacer son inscription en tant que Juif sur le registre de population du ministère de l’intérieur.

Fils d’un fondateur du Parti national religieux, ancien officier de la brigade parachutiste, héritier de cette « aristocratie sioniste » qui a gouverné le pays pratiquement depuis sa création, il avait expliqué à Mediapart, en janvier 2021 (lire notre entretien), les raisons de sa décision. « Ce qui définit Israël, désormais, c’est le seul monopole juif. Sans l’équilibre constitutionnel des droits et libertés. En vertu de cette loi, un citoyen d’Israël qui n’est pas juif est astreint à un statut inférieur. Comparable à celui qui a été assigné aux juifs pendant des générations. Ce qui fut odieux pour nous, nous l’infligeons maintenant à nos citoyens non juifs. Cette législation est en fait une nouvelle définition des relations entre majorité et minorité en Israël. Elle constitue aussi un changement dans ma définition existentielle. Dans mon identité. Dans ces conditions, ma conscience m’interdit désormais d’appartenir à la nationalité juive, d’être classé comme membre de cette nation, ce qui impliquerait pour moi d’appartenir au groupe des maîtres. Statut que je refuse. »

On ne peut naturellement demander à un propagandiste de Netanyahou comme le député Meyer Habib ou au ministre Éric Dupond-Moretti, qui ont donné de la voix pendant le débat du Parlement, de comprendre – et encore moins de partager – ce point de vue. Ou de renoncer à pratiquer le chantage à l’antisémitisme à l’égard de ceux qui critiquent ou dénoncent la politique de l’État d’Israël. Même si ce chantage est le pire moyen de lutter contre le véritable antisémitisme.

Ce procédé méprisable est, depuis des années, l’arme de dissuasion massive de la droite israélienne et de ses zélotes à l’étranger. Mais on pourrait attendre de ceux qui se définissent comme des amis d’Israël et qui sont attachés à l’existence de l’État juif assez de lucidité pour constater et dénoncer ses erreurs, ses fautes et ses crimes. Et les responsabilités de ses élus et de ses dirigeants, premiers pas vers l’indispensable transformation d’Israël en un pays comme les autres. Critiquable. Et condamnable.

Comment peut-on, interroge le quotidien Haaretz, condamner l’invasion militaire par la Russie d’un pays voisin, l’Ukraine, en violation du droit international, sans la comparer à l’occupation militaire par Israël, en violation du même droit international, des territoires palestiniens ? Comment la majorité des Israéliens peuvent-ils accepter sans s’indigner qu’à un député « arabe israélien », c’est-à-dire palestinien d’Israël, qui dénonce le vol de la terre de son peuple, un dirigeant de la droite et futur premier ministre – Naftali Bennett – réponde : « Vous, les Arabes, grimpiez encore aux arbres quand un État juif existait déjà » ?

Et comment accepter l’impunité totale de l’armée lorsqu’elle se met au service aveugle des colons, ouvre le feu comme à l’exercice sur des civils palestiniens ou tue d’une balle de sniper en plein visage la journaliste palestino-américaine Shireen Abu Akleh, pourtant identifiée par l’inscription « Press » sur son gilet pare-balles ? Le tout en tentant de prétendre qu’elle a été victime d’un tir… palestinien ?

Le temps est peut-être venu pour la France et l’Europe de faire comprendre au régime israélien que tout en respectant son histoire et son peuple, ses amis ne peuvent plus accepter son refus obstiné de négocier, la poursuite de son occupation militaire, l’intensification de sa colonisation et son recours systématique à la violence des armes pour préserver le statu quo dans lequel il s’est installé.

La crise ukrainienne démontre que les outils ne manquent pas pour exercer des pressions sur un pays qui viole le droit international. Mais qui osera faire observer qu’Israël le fait tous les jours ?

* Une légende veut que la Déclaration d’indépendance signée le 14 mai 1948 et lue le 15 mai par David Ben Gourion définisse l’État d’Israël comme « juif et démocratique ». En réalité l’adjectif « démocratique » ne figure pas dans le texte de la Déclaration. Il est indiqué que l’État « développera le pays au bénéfice de tous ses habitants » et « sera fondé sur les principes de liberté, de justice et de paix enseignés par les prophètes d’Israël ». Il est indiqué aussi qu’il « respectera les principes de la Charte des Nations unies ».

René Backmann

https://www.mediapart.fr-  07.08.2022

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DÉSHONNEUR

Le terme « Déshonneur » n’est évidemment pas du Quotidien d’Oran.

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Journée nationale de l’ANP: Toufik, Nezzar et plusieurs généraux à l’honneur 

par Abdelkrim Zerzouri 

De nombreux hauts gradés de l’armée en activité et en retraite, ainsi que les familles de Chouhada du devoir national et les invalides et grands blessés de l’ANP, dans le cadre de la lutte antiterroriste, ont été honorés, lors de la première célébration de la Journée nationale de l’Armée, qui a été décrétée par le président de la République Abdelmadjid Tebboune, le 19 janvier 2022, en vue de se remémorer le processus d’évolution de l’ANP dont l’ALN est la quintessence. 

Ainsi, des attestations d’honneur et de reconnaissance ont été décernées lors de la cérémonie de distinction, supervisée, jeudi dernier, au Cercle national de l’Armée, à Beni Messous (Alger), par le président de la République, au commandant de la Garde république, le général d’armée Ben Ali Ben Ali, aux généraux majors à la retraite Ahmed Djenouhat, Abdelhamid Djouadi, Tayeb Derradji, Zoubir Ghedaidia, Chabane Ghadbane, Brahim Belkerdouh, Zine Al Abidine Hachichi, Mustapha Belaid, Ramdane Djemai, Abdelhamid Metatla et Mahmoud Moula. D’autres hauts gradés, qui n’étaient pas présents lors de la cérémonie pour des « raisons de santé », ont été également honorés, dont l’ancien président Liamine Zeroual, le général de Corps d’armée à la retraite Mohamed Mediene dit Toufik, l’ancien ministre de la Défense nationale Khaled Nezzar, le général major Hocine Benhadid, le général-major Mohamed Betchine, le général Abdelmadjid Cherif et Salim Sadi, membre de l’ALN et ancien commandant de Région militaire. Aussi, aux côtés des éléments des forces spéciales algériennes (commandos) qui ont participé à la lutte antiterroriste et des familles de Chouhada du devoir national, le Président Tebboune a honoré le commandant Hamza Chabane, chef de la section des commandos qui sont intervenus lors de la prise d’otages géante dans le Complexe gazier de Tiguentourine en janvier 2013. Notons que le président du Conseil de la Nation, le président de l’Assemblée populaire nationale, le président de la Cour constitutionnelle, le Premier ministre, ont marqué de leur présence cette cérémonie, ainsi que des Conseillers du président de la République, et des membres du gouvernement, ainsi que du Général d’Armée, Commandant de la Garde républicaine, le Secrétaire général du ministère de la Défense nationale, des Commandants des Forces armées, du Commandant de la Gendarmerie nationale, des Chefs de Départements, des Directeurs et Chefs de services centraux du MDN et de l’État-Major de l’ANP. 

A cette occasion, le Général d’Armée, Saïd Chanegriha a affirmé, dans une allocution, que l’institution par le président de la République de la date de reconversion de l’Armée de Libération Nationale en Armée Nationale Populaire, le 4 août, Journée Nationale de l’Armée Nationale Populaire est inspirée par les valeurs d’abnégation et de sacrifices pour la Patrie, et aspire à l’enracinement de leurs nobles principes dans les esprits des générations successives du peuple algérien. « Notre mémoire nationale était et restera la lanterne qui éclaire le présent et l’avenir de notre Nation, avec tout ce qu’elle porte en hauts-faits, en gloires et en sacrifices au nom de la liberté, de la dignité et de la souveraineté », a-t-il souligné. En s’adressant au président de la République, le Général d’Armée dira: « Votre décision d’instituer cette Journée, une date nationale des plus illustres, sera gravée dans l’histoire et remémorée par les générations successives, en tant que témoin de reconnaissance et de gratitude pour les efforts colossaux et les grands sacrifices, consentis par les enfants de l’ANP, digne héritière de l’ALN, durant les multiples batailles qu’elle a livrées depuis l’indépendance ». 

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Le Matin d’Algérie 4 août 2022

Tebboune honore les généraux Nezzar, Zeroual, Betchine, Mediene,…

Abdelmadjid Tebboune a supervisé, jeudi au Cercle national de l’Armée à Beni Messous (Alger), une cérémonie de distinction à l’occasion de la Journée nationale de l’Armée nationale populaire (ANP). D’anciens puissants généraux ont été honorés.

A cette occasion des distinctions ont été remises à l’ancien chef de l’Etat, Liamine Zeroual, à Khaled Nezzar, ancien ministre de la Défense, Mohamed Mediene, ancien chef du DRS, Mohamed Betchine, ancien patron de la Sécurité militaire ainsi qu’aux généraux Salim Saadi et Benhadid.

Anciens moudjahidine, ces officiers supérieurs n’étaient néanmoins pas présents à la cérémonie pour des raisons de santé, comme rapporté par le média Dz news Tv (voir le lien ci-dessous).

De nombreux officiers et sous-officiers de l’ANP ont également reçu des distinctions.

Des distinctions après les tribunaux

Le général-major Toufik Mediene a été arrêté le 4 mai 2019 et condamné à 15 ans de prison par le tribunal militaire de Blida en septembre de la même année avant d’être acquitté le 2 janvier 2021.

Le général-major Khaled Nezzar a été lui aussi condamné à 20 ans de prison par le tribunal militaire de Blida. Auparavant, le 6 août 2019, le même tribunal a émis des mandats d’arrêt internationaux à l’encontre de Nezzar, de son fils Lotfi et de Farid Benhamdine. Ils étaient accusés de complot et d’atteinte à l’ordre public.

Néanmoins l’ancien ministre de la Défense rentre en Algérie le 11 décembre 2022et vide le mandat d’arrêt lancé contre lui. Les autorités n’avaient fourni aucune explication sur ce retournement de situation.

Ces généraux qui étaient à couteaux tirés en 2019 contre Ahmed Gaïd Salah et son protégé Abdelmadjid Tebboune se retrouvent désormais dans le même camp. Et se réconcilient pendant que des centaines d’activistes du Hirak/Tanekra sont en détention. Peut-être que le bon peuple a-t-il le droit de savoir ou sans doute, comme d’habitude, il vaut mieux laisser le puits avec son couvercle…

L. M.

Kamel Daoud: Algérie: « Le désert des tartares » versus « La bataille d’Alger »

« Naître en Algérie, c’est mourir dans la gloire de la décolonisation. La seule naissance permise et rejouée sans cesse ». Bravo Kamel Daoud, c’est pertinent. Dommage que – encore une fois – tu ne pipes mot des véritables responsables locaux pour qui cette dramatique situation est bénie, les tenants du régime autoritaire. Tu les évites trop souvent. AH

_______ Voici l’article de KD _________________

Algérie: «Le désert des tartares» versus «La bataille d’Alger» 

OPINION. L’écrivain Kamel Daoud estime que le FLN, qui a libéré l’Algérie des colons français dans les années 1960, a «congelé» le pays et confisqué son histoire à force d’imposer son mouvement de libération comme seul récit national

Kamel Daoud, écrivain

Publié lundi 25 juillet 2022 

«Nous ne voulons pas de la naturalisation, nous refusons l’intégration et nous ne voulons pas être des Français.» Le 8 janvier 1961, le référendum sur l’autodétermination de l’Algérie ouvre la voie à l’indépendance triomphale du pays. A cette époque, des déclarations passionnées comme celle-ci avaient un sens immédiat, pour les générations qui sortaient de la longue «nuit coloniale» et devaient se battre et se décider pour la liberté, pour leur identité.

Sauf que ce tag date d’à peine trois ans, tracé sur les murs d’un village limitrophe d’Oran, capitale de l’Ouest algérien, là où aucun Français ne vit plus depuis des décennies. Et il n’est pas la seule manifestation de cet anachronisme permanent et nourri que vivent les générations algériennes nées longtemps après 1962. Cette année, en 2022, alors que le pays fête ses 60 ans d’indépendance, les Jeux méditerranéens organisés à Oran justement ont vu ce phénomène prendre une ampleur radicale qui était souvent limitée aux réseaux sociaux ou aux partis populistes. La Marseillaise, l’hymne français, fut systématiquement huée, ainsi que les équipes d’athlètes français venues participer aux épreuves. Partout dans le pays, le sentiment anti-français est exprimé d’ailleurs avec violence. Il sert à définir une inquiétante identité algérienne de substitution et aboutit à une monstrueuse guerre fantasmée (complètement invisible ailleurs) contre l’ancien colonisateur, absent depuis des décennies et donc investi de toutes les projections «à vide».

«Ouled frança»

Les procès en traîtrise, l’expression Ouled frança(littéralement «les fils de la France») qui affabule toute expression de différence, les tribunaux de «purge» en identité érigés par les nationalistes, les campagnes médiatiques haineuses contre les francophones, la langue française ou les écrivains en langue française, ou les femmes non voilées, ainsi que les discours islamiste ou nationaliste font le feuilleton, en huis clos, de cette permanente et ravivée haine de la France. Avec l’expression de la solidarité pro-palestinienne et la détestation du Maroc, l’Algérie populiste y consacre bien le tiers de son temps réel. La guerre à la France se rejoue sans cesse, pour les vétérans qui en transforment le souvenir en féodalité de «décolonisateurs en chefs», mais aussi pour les jeunes Algériens confinés dans un pays fermé, face à un Occident fermé, et cela fige le temps à la hauteur de cette épopée permanente et solitaire.

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Ce phénomène de temps figé qui frappe cette ancienne colonie est peu «étudié» en soi, sinon refusé comme réalité, à peine vu comme effet secondaire sans importance face à la saga voulue «indépassable» des aînés. Les élites politiques au pouvoir sont souvent accusées de jouer sur cette légitimité dite «historique» de la guerre de libération en Algérie en rappelant sans cesse qu’ils avaient été les libérateurs du pays, que l’on veut éternelle pour rester au pouvoir, mais elles n’ont pas le monopole de cette cryogénisation. Cette rente de confort piège aussi les élites académiques, figées dans le décolonial permanent, le discours sur la colonisation et la décolonisation qui exclut l’analyse de ce phénomène de «congélation» du temps et qui, avec les jeunes générations perdues et missionnées par les aînées, s’est autonomisé pour devenir une dangereuse dérive et une perte de temps pour construire le pays et se construire dans la souveraineté de l’identité ouverte et de l’affect apaisé.

Légende dorée

Autant le «régime» que les élites universitaires, les classes de vétérans que les islamistes qui travaillent à un révisionnisme de la guerre de libération comme une guerre religieuse anti-chrétienne, chacun fige le temps algérien à cette épopée en mode légende dorée, condamnée à une logique des castes et à une vision infanticide qui croit que l’histoire algérienne est définie, en exclusivité générationnelle, par l’épopée décoloniale anti-française. Ceux qui sont nés plus tard se retrouvent sommés de rejouer sans fin cette épopée, de se définir selon la success-story des vétérans de guerre et de ses morts ou de se soumettre à un procès en loyauté qui les mène à la vie absurde du temps figé d’avant leur naissance et à haïr par procuration une France qu’ils ne connaissent pas. Que faire sinon refaire la guerre pour ceux nés trop tard pour croire donner du sens à la vie?

«La réalité est toujours anachronique», résumait Jorge Luis Borges dans Enquêtes. Elle l’est encore plus pour les pays qui bâtissent leur présent sur le remake du passé et son récit monologique. En Algérie, tout tourne autour de cette épopée (les noms des rues, les billets de banque, les manuels scolaires, l’Histoire, la légitimité politique et même l’opposition, les médias, la concurrence politique). Ceux qui osent plaider la cause du présent ou du futur sont vite jugés pour trahison. Phénomène étrange, «ces ‘traitres’ le sont encore davantage aux yeux de nombre d’Algériens exilés qui, pris dans l’étau des populismes et des exclusions et auto-exclusions communautaires dans le pays d’accueil, démultiplient à l’infini ce passé de compensation.

Hyper-algérien

Ce discours hypernationaliste est encore plus radical en France quand on est Algérien, au nom d’un procès en loyauté qui impose une logique perverse: le seul moyen de résister à la francité «menaçante», ou d’affirmer une valeur académique pour une partie des élites exilées, c’est de se proclamer hyper-algérien, encore plus Algérien que les autochtones, convertis en procureurs permanents de la «réparation».

Le résultat, en France, en Occident comme en Algérie, est que toute critique de cette rente mémorielle est impossible. Tout plaidoyer pour le présent ou la responsabilité est refusé, toute prise de conscience est refoulée par un déni organisé politiquement, académiquement et médiatiquement. Toute politique de «petits pas» de la France, tentative de rapprochement, même insuffisante et trop calculée, se heurte à ce mur du refus net érigé autour du confort victimaire et du souvenir. Et toute déclaration nostalgique de l’extrême droite en France se retrouve amplifiée en Algérie comme étant la voix de la France entière, relançant les batailles vacantes de la guerre fantasmée.

Ce devoir de loyauté pour les petits-enfants des indépendances est repris alors, en mode de fidélité généalogique, autant par les jeunes dans les gradins de stade qu’en France par les élites universitaires et académiques: refaire la guerre à la France définit l’Algérie et rassure sur un récit d’identité que se disputent les islamistes, les hypernationalistes et les berbéristes radicaux qui ont isolé une juste revendication identitaire. Etrange culte de l’indépendance fondée sur la dépendance affective. La France unit l’Algérie autour d’un projet au coût faramineux, à la définition absurde mais à l’effet d’appel puissant: la guerre imaginaire à un ex-colonisateur qui n’existe plus. Le 22 février 2019, à la naissance du Hirak, un vaste mouvement de contestation contre le régime de Bouteflika, les plus jeunes ont vite basculé, aux premiers rangs des manifestants, dans une concurrence inédite: qui ressemblera le plus aux «héros fondateurs» du FLN. On a qualifié le régime de «colonisateur», on exigea une «seconde indépendance», on se bouscula pour prendre des selfies, visages en sang ou mains menottées, lors des arrestations par la police. Le régime accusa la France, des traîtres, la colonisation. Tout fut bon pour rejouer cette épopée unique. La seule qui donne de la noblesse, du sens et conjure le vide.

En noir et blanc

Ici donc, le temps ne passe pas ou, dans un mouvement mythologisé, il remonte vers le passé, en Styx invraisemblable. Il inverse les naissances et les chronologies et instaure le passé comme but ultime d’un futur interverti. Une réalité algérienne qui impose un coût de souffrances et de déni que l’Occident et les pays étrangers à cette mythologie ne distinguent pas. Car la «congélation» du temps en Algérie n’est pas seulement la conséquence d’un regard sur soi que l’on a mythologisé, mais aussi le fait des élites médiatiques et universitaires occidentales. Un intellectuel algérien, autochtone, n’est presque jamais convoqué à la parole que sur ce temps figé, n’est perçu qu’à travers un casting de décolonisé/colonisé qui a droit de voix légitime sur le victimaire, le woke de la décolonisation et le procès de l’Occident et son «empire». Même né des années après l’Indépendance, un intellectuel algérien n’est jamais appelé à prendre la parole que sur ce présent permanent qu’est le passé de son pays. L’Algérie, dans le casting médiatique international, reste un produit dérivé de La Bataille d’Alger, le film algéro-italien de Gillo Pentecorvo, sorti en 1966. Un pays en noir et blanc, couleur d’archives et un cas éternel pour les études postcoloniales utiles au procès de l’Occident et de sa culpabilité.

Cette «congélation» interne et internationale n’assure pas l’éternité de la victime sans un prix à payer: celui de la vie immédiate sacrifiée sur l’autel de l’anachronie. Le déni du présent servira autant à habiller le désarroi des générations nouvelles, à refuser le lien au temps ainsi qu’à se dérober à une réflexion sur le lien au monde, à l’universel et à l’altérité, la responsabilité. La France est l’autre absolu, ignorée dans ce soliloque. Elle est le champ de ce malaise face à l’autre et à soi. La France, c’est le pays où l’on souhaite vivre, en direction duquel rament les chaloupes des migrants «clandestins», auprès des guichets duquel on se bouscule pour un visa, mais c’est aussi le pays de la haine, de la guerre imaginaire et du refus de naître au présent et au reste du monde. La cryogénisation n’est pas sans tourment, sans amputation et sans facture. Aujourd’hui, l’Algérie qui reste à construire ne l’est pas, au nom d’un passé dont personne ne veut quitter la niche et que presque tous cherchent à revivre dans l’éternité mauvaise du décolonisé/décolonisateur permanent. «La France est l’ennemi du passé, du présent et du futur», répète le slogan en vogue depuis des années sur les réseaux sociaux et dans les discours officiels. Curieuse radicalité de change, que ne réclamaient pas les générations qui ont vécu la guerre et les premières années de l’indépendance et qui est à distinguer du devoir de mémoire qui s’impose.

Dette génétique

On rétorquera à chaque occasion, pour justifier cette mission monstrueuse imposée aux plus jeunes, que le trauma colonial est une dette aussi génétique, mémorielle que politique, et cela est vrai et impose la réflexion et la reconnaissance, le travail de deuil et de prise de parole. Entre l’amnésie en France et l’hypermnésie en Algérie, le récit «sain» n’est pas encore commencé.

Mais l’argument presque clinicien absout justement un curieux effet de théâtralisation coûteuse de la dette de mémoire et une installation de confort dans cette rente de la désolation qui fige le temps et le «congèle» avec ses nouveau-nés: naître en Algérie, c’est mourir dans la gloire de la décolonisation. La seule naissance permise et rejouée sans cesse. Une guerre d’attrition avec des armes, factices aujourd’hui, mortelles pour le futur. Mettre fin à cette guerre imaginaire, aux rentes de ses clercs et élites, à ses nostalgiques et à des défenseurs, par le travail sur soi, par la lucidité et la responsabilité, c’est imposer un douloureux et pénible éveil au présent, ce temps responsable sans déni, cette vie sans oubli mais sans momification. Le film La Bataille d’Alger raconte avec génie et grand art l’éveil d’une nation, son accouchement et son effort vers la liberté. Mais ce qui raconte le mieux l’Algérie d’aujourd’hui, c’est un roman écrit et paru lui aussi en Italie, en 1940. Il relate l’histoire d’un homme qui, dans un désert vide, attend la gloire improbable d’une guerre contre des ennemis qui ne viendront jamais: Le Désert des Tartares de Dino Buzzati.

KD.

« UNE NOUVELLE HISTOIRE DE LA GAUCHE COMMENCE » J-L Mélenchon

PAR MICHEL SOUDAIS ET ANTONIN AMADO

POLITIS _

Publié le 13 juillet 2022

À l’issue d’une séquence électorale atypique, Jean-Luc Mélenchon tire le bilan de la recomposition des forces et trace des perspectives pour les combats à venir.

Jean-Luc Mélenchon : « Une nouvelle histoire de la gauche commence »

Alors que les quelque 150 députés de la Nupes mènent bataille au Palais-Bourbon, le leader des insoumis estime que la relève est assurée. S’il souhaite désormais mener le combat politique dans le champ des idées, il envisage l’avenir politique de la gauche avec enthousiasme. Un optimisme assombri par la convergence de la droite et de l’extrême droite ainsi que par la radicalisation de la société résultant des urgences écologiques et sociales.

Après une élection présidentielle et des législatives atypiques, en quoi le paysage politique du pays a-t-il profondément changé ?

Jean-Luc Mélenchon : C’est une saison entièrement nouvelle de l’histoire de la gauche qui commence. Du point de vue des idées, nous inversons la donne du cycle commencé en 2005. Le peuple français refusait alors de constitutionnaliser un régime économique dont les principales règles sont la concurrence libre et non faussée, le libre-échange, le refus de l’harmonisation sociale et fiscale. Mais la sphère institutionnelle répond par un viol de la souveraineté du peuple : l’ordolibéralisme est devenu la loi suprême.

Jusqu’au 10 avril, la question était de savoir si la gauche pouvait continuer à promettre des avantages tirés du système néolibéral, ou si la prolongation du grand projet humain de la Libération – une société de mieux-être et d’égalité – passe par une rupture. Ce qui se jouait, c’était l’existence même d’une gauche politique.

Il y avait beaucoup plus de ruptures en 1981 que ce que proposait votre programme…

Je l’ai dit moi-même plusieurs fois sans qu’on m’entende. Nos ennemis avaient besoin de nous diaboliser pour nous contenir. Ce qui a été le facteur déclenchant de la décomposition de la gauche traditionnelle, c’est son incapacité absolue à comprendre pourquoi la crise écologique mettait la civilisation humaine au pied du mur du capitalisme : comment est-elle organisée, qu’est-ce qu’elle produit, dans quelle finalité et avec quels objectifs ? Si bien que, le 10 avril, cette période se solde par l’effondrement de la gauche traditionnelle et l’option préférentielle pour la gauche de rupture.

Cette gauche de rupture dont vous parlez est-elle une gauche de transformation écologique et sociale ou son projet est-il plus radical ?

Son contenu et son analyse sont plus radicaux. Car le capitalisme est devenu un système qui ne fait plus de compromis. Le capitalisme financier de notre temps va au bout de cela : il pille sans limite et se nourrit aussi des dégâts qu’il provoque. Et il doit détruire la démocratie parce qu’il ne veut d’aucune régulation, or la source de celle-ci, c’est la loi et donc le citoyen qui la fait voter. Face à une forme extrêmement radicalisée du capitalisme, nous avons besoin d’une stratégie claire de rupture avec le système qui épuise et détruit l’homme et la nature. Il a fallu aussi construire une force indépendante pour lutter contre l’hégémonie d’une gauche qui n’était même plus de transformation sociale, mais juste un accompagnement enthousiaste du système. Le paroxysme a été atteint sous François Hollande. En déclarant, dans une conférence de presse, que c’est l’offre qui crée la demande, il a rayé d’un trait de plume un siècle et demi de combats de gauche qui partaient des besoins humains.

Ce qui se jouait, c’était l’existence même d’une gauche politique.

Le 10 avril, le choix pour la gauche de rupture que j’incarnais avec le programme L’Avenir en commun répétait celui de 2017. Mais, il y a cinq ans, la gauche traditionnelle a pensé que c’était un accident de l’histoire, lié soit à mon habileté à faire campagne, soit au fait que Benoît Hamon n’aurait pas fait une campagne assez centriste. Il aura fallu le deuxième coup, moi à 22 % et tous les autres à moins de 5 %, pour clarifier les choses.

Quand j’ai proposé en 2018 de constituer une fédération populaire, à deux reprises il m’a été répondu qu’on ne pouvait réaliser l’union qu’autour du centre gauche, que toute autre formule était vouée à l’échec. Encore aujourd’hui, on continue à me demander si j’ai l’intention de rester radical alors qu’il faudrait s’élargir. Comme si la radicalité venait d’ailleurs que du contexte !

Dans la campagne, j’avais dit que, si j’arrivais au second tour, je proposerais à tout le monde de se rassembler. Nous étions intellectuellement prêts à l’idée que, si on passait en tête, la signification serait que la gauche se réorganiserait tout entière autour de l’axe de la rupture. La plus grosse incertitude était de savoir s’il y avait intérêt à discuter avec les socialistes qui nous avaient si grossièrement éconduits les deux autres fois et toujours rejetés par le peuple.

Vous avez hésité…

Tout à fait. Des messages sont passés. Le risque n’était pas pour eux, ils étaient déjà à 1,75 %. Pour nous, il était énorme parce que nous incarnons deux courants politiques : celui très revendicatif des milieux populaires déshérités que nous surreprésentons et celui des classes moyennes en voie de déclassement. Le risque était que nos électeurs pensent que nous étions en train de faire de la tambouille avec le PS. L’autre risque était que le PS nous enferme dans une discussion sans fin qui nous ridiculise. Pour en avoir le cœur net – la discussion avait commencé avec les Verts sans aucune difficulté –, j’ai rencontré Olivier Faure. Il m’a convaincu qu’il avait compris le moment nouveau. À partir de là, les choses deviennent simples. L’accord électoral est forcément un accord de premier tour, sinon le Front national submergerait la scène. C’est la raison des candidatures communes, ce qu’on n’avait jamais fait dans toute l’histoire de la gauche.

Pour appliquer la ligne de rupture, nous avons mordicus refusé que l’on se contente d’une plateforme en 15 points. Notre programme de plus de 600 points marque où en est la gauche. Notre méthode a été celle de la déconstruction des désaccords pour en vérifier le contenu et de la reconstruction sur une radicalité concrète et faisable. C’est ainsi que nous avons réglé avec une extrême facilité la question de l’Europe alors que tout le monde nous disait que ce serait le piège dont personne ne ressortirait uni.

Après des années de discussion stérile, l’union de la gauche s’est constituée de manière incroyablement rapide. Pourquoi maintenant et pas en 2017 ?

En douze jours ! La raison centrale, c’est qu’ils ont pu mesurer cette fois-ci que la disparition pure et simple les attendait s’ils continuaient sur le refus d’une ligne de rupture.

C’est une question de survie pour eux ?

Oui, sans doute, mais il ne faut pas non plus mépriser les socialistes. Quand vous adhérez au PS, même si vous êtes très modéré, c’est quand même pour changer la société. Les bases socialistes sont très largement acquises à l’idée de combattre la racine des injustices sociales et du saccage environnemental. À présent, leurs dirigeants savent que la ligne d’accompagnement ne mène nulle part.

Il n’y a qu’en France que l’on voit un gouvernement défait aux législatives se maintenir.

Aux législatives, nous avions le choix entre une stratégie pour nous renforcer seuls et minoritaires, ou une stratégie capable de victoire. Le contexte était bon à la sortie de l’élection présidentielle, avec trois blocs à peu près de taille égale, mais nous entrons dans une autre élection que celle uninominale à un tour… la présidentielle.

C’est intéressant que vous le disiez comme ça.

Parce que c’est la vérité, celui qui arrive au deuxième tour bat Le Pen, et voilà… Là, nous partions du constat qu’il y avait un quatrième bloc en enjeu : les abstentionnistes. Notre raisonnement est assez classique : le plus uni et le plus fort entraîne ceux qui hésitent. Or, les blocs conservateur et d’extrême droite sont divisés, l’un entre Macron et LR, l’autre entre Le Pen et Zemmour. En nous unissant, nous pensions passer en tête dans un nombre extrêmement important de circonscriptions.

À la sortie du premier tour, le 12 juin, nous étions carrément en tête dans le pays ! La stratégie était donc juste. Depuis, beaucoup ont oublié que Macron a été battu. Il n’y a qu’en France que l’on voit un gouvernement défait aux législatives se maintenir. La culture démocratique y est tellement érodée que, le jour du discours de politique générale, une majorité de chaînes d’info discutait le style, le comportement, et passait à côté de l’événement historique en train de se produire : un gouvernement qui ne demande même pas la confiance et nous annonce qu’il veut bricoler avec l’Assemblée. N’importe quel analyste politique sait que cette situation appelle la censure. Pourtant c’est elle qui fut considérée par les commentateurs comme un facteur de désordre.

La Nupes est-elle durable ? À quelles conditions ? À l’Assemblée, un intergroupe s’est constitué mais, en dehors de cette institution, quel mode de liaison entre les partis qui la composent ?

Commençons par saluer le résultat : on nous a dit : « le lendemain du vote, ce sera fini ». Eh bien, cela continue ! Quand nous arrivons à l’Assemblée, j’ai proposé que l’on forme un seul groupe pour marquer le paysage. Ce n’était pas prévu, mais ce qui n’était pas prévu non plus, ce sont les 89 députés du Front national. Je me disais qu’en s’affichant à 150 contre 89, on réglait la question. C’était trop pour beaucoup.

Si vous aviez fait cette annonce il y a encore quelques mois, ça aurait été l’hallali. Là, on a vu des refus polis formulés de manière extrêmement calme…

J’ai même trouvé que c’était amical. Si ça s’est passé comme cela, c’est que tous avaient l’intention de continuer à travailler ensemble sans envie qu’un incident l’empêche. La preuve : nous sommes vite arrivés à un accord général pour présenter des candidats communs aux postes de l’Assemblée. Il faut voir ce que représente un tel accord entre des groupes qui s’étaient ignorés dans la mandature précédente. Deuxième chose totalement inattendue, mais bien travaillée par Mathilde Panot et Manuel Bompard, c’est la proposition d’appeler tous nos groupes Nupes. On l’a fait, donc les Verts aussi, le PS pareil et, par effet de domino, le groupe GDR [communiste, NDLR] également, à l’issue d’un vote interne où Fabien Roussel a été battu.

Le sort des élections se joue dans la conjonction des classes populaires et des classes moyennes.

Ensuite tous étaient d’accord pour la censure et l’on a pu mesurer, après le discours de politique générale d’Élisabeth Borne, combien les orateurs étaient convergents et manifestaient une même radicalité sous des formes évidemment différentes. C’est un début.

À chaque étape se poseront des questions. Au sein de l’intergroupe, Olivier Faure est extrêmement actif dans l’effort de liant. C’est un peu lui qui a poussé tout le monde à se réunir toutes les semaines.

Il existe aussi une structure moins connue de coordination des organisations de la Nupes qui se tient le lundi. J’y participe désormais. Il y a une grande différence dans les rythmes de fonctionnement de chacun. Il faut qu’on arrive à s’accorder pour ne pas gripper le système.

Quel va être le rôle de cette structure ?

Elle est essentielle et va devenir l’un des lieux centraux de la vie politique du pays. Pourquoi ? Premièrement parce que nous avons repris pied dans les cités populaires. Nous sommes le premier parti des pauvres, des chômeurs et des précaires : dans les 10 % des villes les plus démunies, 80 % des députés sont Nupes. Dans les quartiers populaires, où l’abstention est très forte, nous sommes hégémoniques avec des scores de 70 à 80 %. Bien sûr, nous rencontrons des limites, mais les zones qui avaient largement déserté le vote de gauche se reconstruisent autour de la Nupes. Y compris dans des zones périurbaines et rurales. La vallée de la mécanique dans l’Aveyron, terre perdue par la gauche traditionnelle, a élu un ouvrier LFI cégétiste. En Haute-Vienne, où la gauche avait perdu Limoges, les trois députés sont Nupes, dont un insoumis.

Deuxièmement, il existe un phénomène psychologico-politique essentiel : la classe moyenne et moyenne supérieure change de camp. Après avoir été longtemps majoritairement socialiste ou centriste, puis idéologiquement persuadée qu’elle trouverait son compte dans le système, elle bascule. C’est décisif parce que le sort des élections se joue dans la conjonction des classes populaires et des classes moyennes. La Nupes va devenir le seul lieu uni pour l’action populaire. La marche contre la vie chère à la rentrée va le montrer.

À quoi attribuez-vous ce reflux des classes moyennes ?

À l’impasse sociale et à la situation écologique. Cette dernière travaille les classes moyennes par les enfants. Beaucoup de parents trient déjà les déchets à la maison, font très attention à ce qu’ils mangent… Ce n’est donc pas une classe sociale acculturée sur le sujet. Mais sa jeune génération, celle pour laquelle elle a fait le plus de sacrifices, jette l’éponge. Ce sont les étudiants d’AgroParisTech qui disent « votre agriculture ne nous intéresse pas » ; les élèves ingénieurs de l’aéronautique qui disent « faire des avions, ça ne nous intéresse plus ». On parle de la « fin de l’ambition » et de la « grande démission ». Ces deux phénomènes vont de pair. Ils ont connu un effet d’accélérateur avec le covid. En renvoyant les gens à la maison, il les a fait s’interroger sur le sens de leur existence. Des centaines de milliers de personnes ne s’étaient jamais posé la question de savoir pourquoi elles se tapaient des heures de transport tous les jours, pourquoi elles ramenaient tous les samedis à la maison leur ordinateur sous le bras pour continuer à travailler. Tout cela a brisé l’hégémonie de l’imaginaire néolibéral. Nous voilà confrontés à des problèmes qui frappent de plein fouet l’élémentaire de l’espèce humaine : la santé, l’éducation, l’accès à l’eau. Et donc, qu’est-ce qu’on fait ? Comment on s’en sort ?

Par ces cheminements intellectuels, la radicalisation de la société va se poursuivre. Et puis l’espace spécifique de la gauche unie facilite le regroupement du milieu social qu’elle veut représenter. Avec la Nupes, il est beaucoup plus facile pour les syndicats d’opérer la jonction avec la gauche politique. La violence des confrontations entre gauche de rupture et gauche d’accompagnement pouvait menacer la vie même des sections syndicales. Le fait qu’il y ait un état-major politique uni est tout à fait essentiel, même s’il n’a pas encore pleinement conscience du rôle qu’il peut jouer.

Lire la suite de cet entretien > « Je lutterai jusqu’à mon dernier souffle. »

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Jean-Luc Mélenchon : « Je lutterai jusqu’à mon dernier souffle. »

S’il se met en retrait, le leader de la France insoumise n’est pas en retraite. Il le dit lui-même dans cette deuxième partie du long entretien qu’il nous a accordé.

Après être revenu sur la séquence électorale atypique qui a conduit à l’union de la gauche sous la forme de la Nupes, le leader de la France insoumise a répondu sans détours à nos questions : sur la place faite aux représentants des quartiers populaires, la réception du discours de l’Union populaire dans les zones rurales et péri-urbaines – une « discussion ouverte » par François Ruffin et non une divergence, assure-t-il –, la fin du front républicain face au RN, ses propos sur la police, la crise économique qui s’annonce et la bataille contre le réchauffement climatique. Nous l’aurions bien encore interrogé sur quelques autres sujets, mais le temps manquait alors que nous avions déjà échangé près de deux heures.

Plusieurs collectifs de quartiers populaires comme « On s’en mêle » ont pris publiquement position pour vous avant le premier tour. Mais ils sont nombreux à déclarer avoir été déçus de la place qui leur a été réservée aux législatives. Que leur répondez-vous ?

Jean-Luc Mélenchon : Je comprends parfaitement que, d’un balcon ou d’un autre, le paysage ne soit pas le même. Dans le cas des quartiers populaires, pour ce qui concerne La France insoumise, nous avons mené le travail comme jamais. Ce n’est pas juste de nous jeter la pierre quand dans l’ensemble de nos circonscriptions, une trentaine de candidats, dont nombre de figures symboliques, avaient une adresse dans une cité populaire. S’il y a un mouvement populaire, c’est bien le nôtre.

La politique dans les quartiers est divers aussi ; il y a différentes orientations et, comme dans le reste de la société, elles sont en compétition les unes avec les autres. Certains qui ne sont pas forcément d’accord avec ceux qui ont intégré les bancs de l’Assemblée nationale auraient préféré que ce soient eux.

Il n’y a pas que l’adresse. Des personnes issues de la diversité ne sont pas représentées à l’Assemblée nationale…

Je laisse aux observateurs le soin de voir qui était candidat, dans quelles conditions, et combien il y a de députés insoumis – je ne peux pas parler pour les autres – qui sont l’émanation directe des cités et de ce que vous appelez la « diversité de la France ». Je ne vais pas dresser la liste. Je ne fais pas de tri, moi. Et je demande aux gens de regarder si ça leur paraît représenter ou non la France. C’est ausi une bonne chose qu’il y ait une ouvrière agricole dans le groupe insoumis – elle n’habite pas dans une cité mais dans une ferme –, qu’un ouvrier de la vallée de la mine habite dans une cité en train de s’enfoncer dans le sol.

Mais quoi que l’on fasse, ce n’est pas bien. C’est presque décourageant. Est-ce que quelqu’un a l’intention de fixer une proportion ethnique dans les groupes ? Bien sûr que non. Donc la question est mal posée. Les cités populaires ont été représentées dans toute la France. Dans certaines, on a gagné ; dans d’autres, on a perdu.

Je suis fatigué de la jérémiade permanente et d’une forme d’ethnicisation de l’arrivisme. On pourrait dire : « waouh, vous avez fait le plus beau groupe socialement divers depuis quarante ans. » Même en 1981, il n’y avait pas une telle diversité sociale. Quel autre groupe est à ce point représentatif des plus pauvres ? C’était déjà le cas en 2017 quand Jean-Hugues Ratenon, le président de l’Alliance des Réunionnais contre la pauvreté – il vivait avec le RSA – a été élu. Personne au RSA n’avait été élu avant lui. C’était aussi le cas pour Caroline Fiat, aide-soignante, Adrien Quatennens, qui travaillait pour une plateforme téléphonique. Ces deux-là ont fait des émules : des tas de gens se sont dit « moi aussi je peux ».

Y compris dans des échelons plus locaux de la démocratie…

La preuve est faite que tout le monde peut être élu. Quand on a présenté, à Marseille, en face d’un cacique du FN un dirigeant incontesté des luttes populaires des cités, Mohamed Bensaada, il perd parce que les LREM n’ont pas voté pour lui. On voit que le sujet était politique, pas ethnique. Bien sûr, les discriminations existent et se superposent, mais l’entrée en scène politique de la France créolisée est faite. C’est fini, vous ne pouvez plus revenir là-dessus. Idir Boumertit était adjoint de la maire de Vénissieux, il est maintenant député du Rhône.

François Ruffin affirme que vous avez ranimé la gauche, et il estime que le discours de l’Union populaire a permis de séduire le cœur des grandes villes et les quartiers populaires. Mais qu’il reste clivant dans les zones rurales et périurbaines, où le RN réalise ses meilleurs scores. Partagez-vous son constat ?

Je n’ai pas de divergence avec François Ruffin lorsqu’il ouvre des discussions. Et c’est ce qu’il fait. Sur le fond, il n’est pas vrai que les territoires périphériques et ruraux aient massivement voté RN. Je ne dis pas cela pour contredire François, car il existe une part de vérité dans son discours, et particulièrement dans la Somme, où il a été seul élu Nupes. On peut aussi ajouter l’Aisne et de l’Oise, dans lesquels la situation est semblable. Mais l’être humain n’est réductible ni à son socle géographique ni à son origine sociale. Il n’est pas vrai de dire que l’ouvrier, le jour où on lui aura révélé la condition réelle de son exploitation par le capitalisme, verra surgir en lui comme par illumination la conscience révolutionnaire. Les êtres humains sont composés de réalités sociales, géographiques, politiques et culturelles.

La droite commet l’erreur de croire qu’elle finira par gagner les voix du RN.

Exemple, mon copain ouvrier à la « Peuj » du côté de Montbéliard. Il affirmait qu’il ne voterait jamais le programme commun de la gauche. Il était pourtant d’accord avec. Mais, me disait-il, « je suis catholique, je ne vote pas pour des athées qui veulent nous empêcher de croire ». Cet homme était surdéterminé par ce qui lui paraissait important, sa foi religieuse. Ça compte et nous n’avons pas le droit de l’ignorer. Ensuite, quand vous regardez les implantations culturelles les plus anciennes de la réaction, vous mettez au jour des schémas très anciens. Partout en Vendée la gauche est minoritaire, sauf dans les villes créées par Napoléon. La carte électorale, là comme ailleurs, n’a pas évolué depuis deux siècles. Ailleurs aussi, des terres de révolte sont de gauche, depuis un ou deux siècles parfois. Mais sur l’ensemble des terrains, nous reprenons pied. Nous devons toujours analyser les conditions politiques de la formation des consciences. Et la meilleure preuve de cela, c’est justement la Somme. Là où François a mené campagne très intensément, il y a remporté une brillante victoire alors que nous ne sommes qu’à la troisième place dans sa circonscription à la présidentielle. Nous ne butons pas sur la géographie. Mais bien sur l’état différent des consciences face aux problèmes sociaux communs. L’explosion sociale et la destruction de la civilisation précédente ont provoqué un tel désarroi qu’à la fin, dans des zones entières et faute de combattants, les gens finissent par se tourner vers l’extrême droite.

Lorsque vous utilisez le terme « faute de combattants », qui critiquez-vous ?

D’abord les organisations de gauche traditionnelle et leurs élus locaux qui n’ont pas mené efficacement leur mission. Il fallait aller au-devant des gens, les aider à porter leurs revendications, les éduquer politiquement. Les gens, n’ayant plus face à eux des personnes capables de les éclairer sur les luttes à mener, ne pouvant s’informer que devant les chaînes d’information en continu, se tournent naturellement vers ceux vers qui les orientent le système.

Les électeurs du RN sont sensibles aux questions régaliennes, et particulièrement à celles touchant à la sécurité. Avez-vous prévu de travailler davantage ce type de sujets en vue des prochaines élections ?

Mais nous avons un discours très complet sur le sujet de la sécurité. Nous avons le meilleur spécialiste des questions de police avec le député Ugo Bernalicis. Nous avons organisé un colloque, publié une brochure, nous nous sommes expliqués cent fois sur ce sujet… Mais comment résister à un discours martelé un million de fois et qui se résume à dire que nous n’aimons pas la police ? Quand je dis « la police tue », ça choque. Et une môme de 21 ans qui se prend une balle dans la tête, ça choque qui dans ce pays, à part nous ? Je n’en peux plus de la brutalisation du matin au soir, de la mort des gens de couleur, des jeunes qui subissent sans cesse les contrôles au faciès. Que réclamons-nous ? Simplement que les policiers soient formés correctement, car ils sont ignorants de bien des situations qu’ils ont pourtant à gérer. Et leurs syndicats tiennent des discours factieux. Alors, non ! Nous n’avons pas à amender notre discours. La seule chose à dire est la suivante : nous voulons une police républicaine composée de gardiens de la paix. Nous ne sommes pas d’accord pour qu’ils soient armés en manif, ni qu’ils mutilent des gens ou leur tirent dessus pour refus d’obtempérer. Si nous mettons le doigt dans l’engrenage, alors nous finirons par manifester avec des organisations de policiers d’extrême droite pour dire que le problème de la sécurité, ce sont les juges.

Dans les colonnes de Politis, le sociologue Bruno Amable avait été visionnaire puisqu’il avait prévu une alliance du bloc bourgeois allant de LREM au RN. La vitesse de l’effondrement du front républicain vous surprend-elle ?

Le front républicain a toujours été frappé du sceau de l’hypocrisie. Car si le FN est un danger pour la République et la stabilité de ses institutions, il faut l’interdire. Pour mémoire, j’avais signé la pétition lancée par Charlie Hebdo en 1996 réclamant cette interdiction. Mais il est très vite apparu que le RN est l’assurance-vie du système. La colère étant captée par l’extrême droite au premier tour, il ne reste au second que le candidat du système pour empêcher la peste brune. Cette posture est désormais intenable. Et c’est moi qui ai contribué à y mettre fin en 2017 dans l’entre-deux-tours de la présidentielle. Si j’avais appelé à voter Macron, ce que nous avions accompli aurait volé en éclats. Et puis le temps des consignes de vote était révolu. Nous avions demandé que pas une voix ne se porte sur Marine Le Pen. Et l’on s’est aperçu que si des votes insoumis se sont reportés sur elle, c’est de manière très marginale.

L’ordre géopolitique va basculer en même temps que l’ordre climatique.

Cinq ans plus tard, nos adversaires politiques ne se sont pas astreints à la même règle à notre égard. Cela ne m’a pas surpris, car depuis cinq ans nous avons vu se construire une tentative de créer un ample « centre » opposé aux « extrêmes ». Et dans une certaine mesure, cette stratégie a fonctionné. Nous avons perdu 40 duels avec le RN parce que les LREM se sont abstenus ou sont allés voter blanc. Mais le centre de gravité de la droite se déplace vers l’extrême droite. La porosité existe désormais dans les urnes sous la forme de l’abstention, du bulletin nul ou du report. La première étape, c’est « plutôt Hitler que le Front populaire ». La seconde, à laquelle nous sommes en train d’assister, c’est la jonction des droites.

La droite commet l’erreur de croire que, parce qu’elle serait attentive aux névroses des électeurs du RN, elle finira par gagner leurs voix. Et cela passe par des clins d’œil insupportables, telle cette interview du président de la République dans L’Express en décembre 2020, dans laquelle il affirme que Pétain était tout de même un grand stratège militaire et que Charles Maurras demeurait un grand écrivain. Non. Maurras comme Pétain sont des traîtres à la patrie, deux antisémites meurtriers, par ailleurs dépourvus de talents stratégiques et littéraires. Et un Président ne peut s’exprimer ainsi.

Le destin de LREM, de LR et du RN est de se regrouper sous la houlette de Le Pen. Cela se passera de la manière suivante : l’Assemblée nationale va devenir la casserole dans laquelle ils vont mettre à cuire leur soupe. Lorsque le gouvernement affirme qu’il travaillera à des majorités de projets, il sait parfaitement que cela ne fonctionnera pas avec nous. Ils présenteront donc des textes sur lesquels LR fera de la surenchère pour tenter de grignoter des parts à l’extrême droite. Ce qui fait du RN le maître du jeu de la recomposition de la droite. Mme Le Pen n’a jamais eu un autre projet que celui de M. Zemmour, qui n’a cessé d’appeler à la jonction de la droite et de l’extrême droite. Ce n’est pas une surprise pour moi. Dès 2012, j’avais affirmé sur France 2 que, face à la crise, cela se finirait entre le RN et nous.

Une crise économique de très grande ampleur est en train de se former sous nos yeux. Ses racines nous ramènent évidemment en 2007 et à la crise des dettes souveraines, elle-même issue de celle des crédits hypothécaires…

La situation s’est-elle améliorée depuis 2007 ? Le rapport entre la production de la masse d’objets marchandables et la masse monétaire en circulation s’est-il ajusté ? Non. Pire à présent, depuis 2008, tous les banquiers centraux émettent de la monnaie et rachètent à tour de bras de la dette publique mais aussi de la dette privée. Mais il n’y a ni hausse ni de la production ni des salaires. Le décrochage entre les bulles que je viens de décrire et l’économie réelle reste entier. Ce hiatus n’est plus tenable et explosera nécessairement. Mais d’autres facteurs aggravent encore la situation.

Le covid-19 a disloqué les chaînes longues d’approvisionnement et de production. Elles ne se sont depuis jamais complètement rétablies, ce qui explique des pénuries sur des matières premières comme le bois et le fer. Les hausses de prix liées à ces pénuries sont par ailleurs aggravées par des mécanismes spéculatifs qui anticipent des hausses, sur le blé par exemple. Ce système économique ne peut qu’imploser. La guerre froide engagée sous la direction des Etats-Unis d’Amérique contre la Chine, atelier du monde, ne peut pas être gagnée autrement que par la force. Mais tout recours à la force est un facteur aggravant des déséquilibres du système globalisé. Et la guerre, qui est redevenue une possibilité, est l’un des moyens traditionnels de règlement des crises du capitalisme.

Le sujet de la dette avait été relégué depuis mars 2020 et l’apparition de la pandémie. Il fait son grand retour dans le discours des responsables politiques…

Il y a plusieurs manières de régler le problème de la masse de la dette. D’abord, la payer. C’est impensable aujourd’hui. Il y a ensuite celle de l’inflation qui la dévore. Puis la banqueroute et enfin la guerre. Alors que je réclamais que notre dette publique devienne perpétuelle, Bruno Le Maire m’a un jour répondu avec beaucoup de franchise : « Mais, Monsieur Mélenchon, c’est déjà le cas. Nous ne remboursons jamais. Nous ne faisons qu’emprunter pour rembourser nos créances plus anciennes. » La dette est donc devenue un système de rente, autour duquel toute la société est organisée pour le seul profit de quelques-uns.

Après Hollande et Macron, la cause environnementale a particulièrement souffert. Cette bataille est-elle déjà perdue ?

J’appartiens à l’école des pessimistes. J’entends le discours des optimistes quand ils disent qu’il est encore temps de réparer et qui insistent pour que d’autres seuils de dégradation ne soient pas franchis. Mais je doute que ce soit possible, compte tenu de la force d’inertie de phénomènes irréversibles, et en premier lieu le réchauffement climatique. Une toute nouvelle organisation du climat et la dévastation du vivant vont créer des conditions entièrement nouvelles d’existence, y compris pour des sociétés qui ont dominé le monde au cours du siècle passé. L’ordre géopolitique va basculer en même temps que l’ordre climatique. Cette mise au pied du mur va nous confronter à la question de l’ordre social et écologique. Cette nouvelle forme d’organisation de la société et le discours qui va avec restent à construire.

Vous n’êtes plus député, mais vous conservez une forte influence sur votre mouvement et plus largement sur la gauche. Quel rôle comptez-vous jouer dans les mois à venir ?

Une certaine mise en retrait sans retraite. Je vais agir dans la bataille culturelle. Sans doute avec la fondation « La Boétie », qui est missionnée par la France Insoumise. J’aimerai ancrer le mouvement insoumis dans sa racine philosophique fondamentale, l’humanisme politique radical. De toute façon, au niveau du Mouvement la relève est là. Il y a nombre de femmes et hommes bons stratèges, orateurs très puissants, militants sans peur. L’intervention de Mathilde Panot à l’Assemblée nationale après le discours de politique générale de la Première ministre le prouve. Je n’aurais pas fait aussi bien. Je n’ai plus à me soucier de savoir si la continuité du combat est assurée. Mais si je suis en retrait de l’Assemblée, je ne suis pas en retraite. Je vais participer pleinement à ce que j’ai appelé le quatrième tour écologique et social. Ce qui est certain, c’est que je lutterai jusqu’à mon dernier souffle.

13.07.2022

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Schizophrénie

Schizophrénie. 

Un caprice juvénile devient le firmament d’une nation entière exaltée par les officiels calculateurs. Misère de misère. Le degré de cette misère, morale, se mesure à la force de préhension – très vigoureuse en l’occurrence – de tout ce qui émane de l’Autre. On s’arrime à son regard, sa pensée, son verbe. Tout ce qu’on entreprend est lié à ce regard, cette pensée, ce verbe que l’Autre nous renvoie. Cet Autre qu’on envie, qu’on craint, qu’on invite sur un piédestal et que, très paradoxalement, on hait par médiocre rivalité. Et auquel in fine et malgré soi, on se soumet. Comment construire notre Je si nous honorons et à la fois rejetons l’Autre ? Quelle misère inapaisée ! Inapaisée car nous n’avons pas apuré nos passés, tous, avec sérénité. Aux perturbations objectives on a régulièrement – pour des calendriers pernicieux – fomenté des perturbations subjectives, misérables, outrancièrement nationalistes. L’universalisme n’est pas l’horizon de l’Algérien nouveau. Nous en sommes hélas là. La servitude n’étant pas toujours contrainte, demain il fera nuit encore et encore. Allez, je vous quitte.

J’ai posté ce texte sur Facebook hier lundi 27 juin 2022 – 16 H

Ce qu’ont fait les Algériens (à commencer par la présidence de la République) d’un simple caprice d’un gamin américain (de vouloir se rendre en Algérie et le dire en arabe) ainsi que les multiples réactions concernant des jeunes filles en tenue (officielle) de gymnastique m’ont rendu perplexe et d’autres encore. J’ai écrit ce texte spontanément à la suite de la lecture des pages Facebook du jour. Un pays (et beaucoup de ses gens) malade. Très.

J’ai clôturé mon compte (provisoirement?)

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Précédemment (mi juin) j’avais posté ceci, dégoûté:

« … On ne saurait s’imaginer jusqu’à quel point un peuple ainsi assujetti par la fourberie d’une traître, tombe dans l’avilissement, et même dans un tel profond oubli de tous ses droits, qu’il est presque impossible de le réveiller de sa torpeur pour les reconquérir, servant si bien et si volontiers qu’on dirait, à la voir, qu’il n’a pas perdu seulement sa liberté́, mais encore sa propre servitude, pour s’engourdir dans le plus abrutissant esclavage… »

Étienne de La Boétie, Le Discours de la servitude volontaire (1549) 

et encore en juin, en avril…

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CE QU’ETAIT MON PAYS (1960 – 1980)

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CE QU ILS EN ONT FAIT (« ILS »: LE POUVOIR ET SES ALLIES, LES INTEGRISTES)

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CLIQUER ICI POUR ÉCOUTER LE GAMIN

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Coupure ajoutée dim 3 juillet 2022

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À LA MÉMOIRE DE MOHAMED BOUDIAF

À LA MÉMOIRE DE MOHAMED BOUDIAF ASSASSINÉ LE LUNDI 29 JUIN 1992 À ANNABA

INSPIREZ un bon coup, car vous allez embarquer dans plus de 8000 mots dont les destinations auxquelles ils invitent nécessitent parfois des détours. Elles n’abritent pas les mêmes intérêts, ni les mêmes mémoires. Il y a néanmoins un point commun et je vous laisse le soin de le trouver.

Ce, samedi 25 juin 2022, seront inaugurés à Oran les 19° Jeux Méditerranéens. J’ai lu des centaines de lignes sur ces jeux, tout est dit ou presque. Pourquoi « presque » ? Parce qu’il m’a été impossible de lire où exactement se déroulera la cérémonie d’ouverture. Je prends au hasard cet article de presse (Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 juin 2022, page 13, non signé. 

« Le président de la Commission des cérémonies d’ouverture et de clôture des JM, monsieur Salim Dada a donné, lors d’une conférence de presse un aperçu complet de l’agenda culturel… » mais rien sur le lieu de la cérémonie. Nous savons que « la cérémonie d’ouverture des JM sera une grande cérémonie » mais on ne sait rien du lieu. Nous savons « qu’elle sera une œuvre artistique complète avec tous les éléments expressifs», mais on ne nous dit rien sur le lieu. Nous savons qu’elle « sera exécutée par un orchestre symphonique composé d’une centaine de musiciens » mais où ? on n’en sait rien. Nous apprenons « qu’elle comprendra des mouvements artistiques d’ensemble sur une superficie de 9.000 mètres carrés et 500 drones seront utilisés à cette fin, en plus d’un spectacle son et lumière et des jeux pyrotechniques. Mais où ? débrouillez-vous. Nous savons que « La présentation artistique de la cérémonie d’ouverture comprend 20 tableaux », que « le scenario mettra en exergue les multiples facettes de la culture algérienne en général, celle de la région Ouest et de la ville d’Oran ». Rien dans cet article n’est dit sur le lieu de la cérémonie. Ne cherchez pas sur l’Internet vous ne trouveriez rien. C’est tout simplement dingue. J’ai pensé au stade Zabana, mais n’en suis pas sûr du tout. Pourquoi Zabana ? parce qu’il en est beaucoup question dans mon article ainsi que de Ben Bella (il y a 57 ans exactement) et de Boudiaf (il y a 30 ans exactement).

Au début il n’y avait peut-être pas le verbe, mais la danse des Ombres qui se profilaient. Cela s’est passé il y a longtemps. Certains parmi vous étaient adolescents ou jeunes adultes, d’autres même pas nés. Vous avez été confrontés à un « roman national officiel » mensonger, mais vous n’êtes pas dupes. Vous savez que la vérité vient rarement du discours officiel élaboré par le pouvoir qui s’en tient mordicus à la vérité de ses laboratoires, celle du « roman national officiel » qu’il a lui-même préparé en maison ou vase clos. Voici un morceau de cette histoire, il est ma propre vérité qui se nourrit de mon vécu. Il lui manque toutes les autres vérités vécues. En attendant, voici ma part de vérité et de fiction, entremêlées.

Le témoignage que je vous livre ci-après a été mis en ligne une première fois en juin 2015. Je l’ai repris, retravaillé et étoffé. Il embrasse notamment la folle, très folle journée du 25 juin 1992, avec la visite du président Boudiaf chez nous, dans notre village, le lugubre 29 juin 1992 avec l’assassinat du président Boudiaf quatre jours après sa visite chez nous, ainsi que la finale de la coupe d’Algérie au stade « ex Municipal », avec le match Algérie – Brésil du 17 juin 1965, deux jours avant le coup d’État du colonel Boumediène. Tout cela dans un sympathique et apparent désordre qui n’en est pas un.

Nous étions le dernier lundi de juin de l’an 1992 et notre pays et ses hommes allaient incessamment sombrer bien malgré l’écrasante majorité d’entre nous dans un gouffre de déraison qui saignerait la terre, attristerait le temps et ferait pleurer le ciel. Toutes les étoiles du Nord n’avaient pas suffi pour maintenir intact notre espoir cardinal et nos résolutions pacifiques qui allaient être contrariés, gravement blessés, pis encore qu’ils ne l’eussent été quelques mois plus tôt, à l’aube de la nouvelle année. Oui, nous allions sombrer dans un gouffre de déraison, un monde d’affres et d’épouvantes, une longue nuit, un cauchemar interminable, dont les premiers signes annonciateurs nous avaient été livrés disais-je six mois plus tôt, et pour certains depuis plusieurs années en amont. Nous allions voir ce que nous allions voir. L’horloge de mon bureau indiquait 13h30. Sur mes fiches d’identification de poste de travail que j’appelais FIP, j’ajoutais, rayais, surchargeais, rectifiais, revenais à l’indication initiale. Pour chaque poste de travail (plusieurs centaines à reconsidérer) il me fallait proposer une évolution possible. Je croyais fermement que les grands patrons m’avaient proposé ce job de « chef de gestion de carrières » parce qu’ils me prenaient au sérieux, croyaient en mes compétences. Plaisanterie. « Le gaz est naturel. Il coule dans des tuyaux depuis le Sahara jusqu’ici. On ouvre les vannes et on remplit les méthaniers. Gaz cryogénique à liquéfier puis à regazéifier, voilà une question banale depuis 1910, époque des ballons dirigeables, alors bon… Les dollars arrivent, coulant à flots, dans l’autre sens et dans d’autres tuyaux, opaques. Et on les distribue, avec ou sans le syndicat. Tout le reste est du festi » me répétait un vieux collègue qui en avait vu des vertes et des pas mûres depuis les premiers temps de la Camel. « Tous ces services de Personnel, de Carrières, de Moyens généraux, de Social et de et de… ça sert à rien, qu’à nous faire passer le temps ». Je ne le croyais pas. À tort.

vue de GOOGLE – ana khatini ! (je ne suis pour rien dans cette prise !)

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Il était 13h30 ce lundi 29 juin. Max-Si-Ali (appelons-le Max-Si-Ali), notre syndicaliste-chef maison est entré comme une furie dans mon bureau, j’ai cru que dans son élan il allait déglinguer les paumelles de la porte de mon bureau.

– Tu as entendu la dernière ?

– Quoi ? 

– Boudiaf, Boudiaf… a-t-il bégayé le souffle et les yeux aux abois. Il s’étranglait. 

– Euh ?

– Il a été liquidé ! en direct à la télévision !… 

Et il a fait demi-tour vers l’extérieur aussi rapidement qu’il était entré en claquant la porte, pour aller porter la mauvaise nouvelle à tous les bureaux. Un brouhaha s’en est suivi, car d’autres collègues venaient d’apprendre la nouvelle et eux aussi ont décidé de s’en faire porteurs. J’ai abandonné mes FIP et mes courbes et mes stats, et suis sorti précipitamment, emporté par la folle et incroyable nouvelle et c’est tout le complexe de liquéfaction qui se transformerait en souk d’échange d’informations et de rumeurs.

La journée commençait, jusqu’à ce moment-là, ordinaire dans une usine ordinaire de la Sonatrach à Bethioua (Arzew). Max-Si-Ali (il avait la barbe et les tics de son idole allemande et jamais Le Manifeste ne le quittait) passait son temps à récolter des informations et des rumeurs qu’il distillait après les avoir triées, alimentées. Max-Si-Ali a passé une grande partie de sa vie syndicale (il était technicien supérieur affecté à un poste fictif) à combattre contre vents et marées pour que « goffat el aïd » (1), un panier (au féminin en arabe « goffa ») de produits de première nécessité soit attribuée aux travailleurs, et reconduite chaque année. C’était sa traduction intime du Manifeste.

Le couffin qui nous avait été offert (merci le syndicat, merci patron) le mardi 9 et mercredi 10 juin était bien conséquent. C’était pour chacun ou le 9 ou le 10, le matin ou l’après-midi, à 9h15 ou 30 ou plus tard à 14h00, 15, 45 etc, selon le poste qu’on occupait, le service, le département, la sous-structure, tout était calculé et précisé au quart d’heure, à l’encre noire dans un grand tableau blanc Excel (42X30) démultiplié en autant d’exemplaires qu’il y avait de lieux d’affichage. Tout le monde était concerné, de la femme de ménage au cadre le plus gradé. Tout le monde. Le tableau était scotché, punaisé ou agrafé à l’entrée des départements, des services, des sections, sur la porte du local syndical, et bien sûr sur la porte et les murs de la Coopérative syndicale). C’était la Grande Révolution prolétarienne de notre secrétaire maison, en branle. Deux gros tampons l’accompagnant : celui du Syndicat – encre bleue – et celui de la Direction – encre rouge –, main dans la main et drôles de couleurs. L’aïd du mouton est tombé le week-end suivant. Max-Si-Ali était comme le père Noël, et rouge comme lui et comme son ancêtre idéologique. Un grand syndicaliste, très apprécié – malgré tout – par tous les directeurs sous-directeurs, cadres divers successifs. Les travailleurs aussi, mais ceux-ci n’avaient pas d’autres choix. Max-Si-Ali avait du mordant, du bagou, de la répartie, mais il ne fallait jamais évoquer devant lui ou le directeur les conditions de travail des chaudronniers, des manœuvres ou des saisonniers par exemple. Jamais évoquer les relations qu’entretenaient avec eux les petits-chefs, jamais évoquer les décisions unilatérales. Cela risquait de le rendre plus rouge encore.  

Max-Si-Ali a couru donc comme une flèche pour être le premier à donner la mauvaise nouvelle comme un augure écrasé par les événements. Lorsqu’il s’est rendu compte qu’il n’était pas seul dans le couloir, il a pris la direction de la Direction. Notre planète est sortie de ses gonds immémoriaux puis s’est arrêtée de tourner le temps d’une rotation. « Ils l’ont eu » me suis-je entendu chuchoter. Toutes les télés du monde se sont brusquement tournées vers nous. Nous étions de nouveau le cœur d’un monde malsain et incertain. L’Amérique latine en mauvaise copie, très mauvaise. Les télés ne parlaient que de ce terrible drame et le film de l’événement repassait en boucle. « Le chef de l’État algérien, Mohamed Boudiaf a été assassiné ce matin à Annaba, à 600 km d’Alger. Le président algérien était en train d’inaugurer une maison de la Culture… » a annoncé Paul Amar en ouverture du journal 19/20 de FR3. Des lots d’images, par dizaines, se bousculaient dans mon esprit. 

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CLIQUER ICI POUR ÉCOUTER LA TÉLÉ _ F3 SUR L’ASSASSINAT DE MOHAMED BOUDIAF_ 29 JUIN 1992

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Trois jours auparavant, Jamel (appelons-le ainsi) m’avait lancé des mots à l’oreille comme un reproche, des mots qui ont claqué à mes pavillons endoloris, comme encore aujourd’hui même si beaucoup d’eau, d’encre et de sang ont coulé sous les oueds, sur les papiers journaux et sur la terre des martyrs depuis. « Tu es devenu fou, tu l’as échappé belle ! » C’est ce qu’il avait susurré. « Mais tu es devenu fou, tu as pris un risque incalculable en te fourrant dans le cortège ! Tu l’as échappé belle ! » J’ai eu beau lui expliquer que cela était le fait du hasard, rien n’y faisait, il répétait jusqu’à ce que sa voix s’éteigne « hbelt ya sahbi, hbelt ! tu es devenu fou mon ami ». J’ai déjà précisé que Jamel n’est pas le vrai prénom de mon ancien collègue et ami (ami il ne l’est plus). Si j’écrivais ici l’ombre de l’ombre de son prénom, ou pire encore de son nom, il me réduirait – 30 ans plus tard – à néant. C’est qu’il a toujours détesté assumer publiquement ses choix politiques. Il n’aimait pas les vagues et adorait les ombres. Les mots que Jamel disais-je m’avait murmurés le 26 juin, claquent encore à mes oreilles comme un coup de fusil dans l’Arizona.  « Tu es devenu fou, tu l’as échappé belle ! » chuchotait l’ex ami à qui j’avais détaillé le récit de mon aventure quelques jours plus tôt. Il avait bien raison sur ce coup-là. 

Aujourd’hui, 30 ans plus tard, je tremble encore de ma folie. Je vous explique. Mais d’abord qui est qui ? Jamel était un collègue dont j’appréciais les compétences et l’amitié sincère. Nous travaillions à la Sonatrach (1° entreprise d’Afrique). C’était un haut cadre de notre boîte. Pendant tout le mois de mars, c’était ramadan, nous avions préparé, ainsi qu’avec Belabbès (appelons-le Belabbès), le sous-directeur de la Production, une vidéo qui, trois mois plus tard, nous représenterait au 10° Congrès international du Gaz à Kuala-Lampur qui se tiendrait du 25 au 28 mai 1992. Le sous-directeur (et ami aussi, de second ordre) m’avait chargé de m’occuper de la lecture/enregistrement du texte explicatif accompagnant le déroulé (présentations de l’entreprise, du Distributed Control System, du traitement des unités de dessalement de l’eau de mer : Thermocompression, etc.) Il a préféré que cela soit moi qui le lise parce que, me disait-il, croyant me faire plaisir « tu as l’accent parisien », à croire que Kuala-Lampur allait se transformer en un nid de concours d’élocution parisienne. J’étais revenu de Paris quelques années auparavant m’installer au Bled et y construire mon avenir et celui des enfants (tu parles ! ), mais cela ne me ravissait pas particulièrement que l’on me flattât de l’accent qui était le mien, pas plus aujourd’hui en 2022 (un peu plus fleuri probablement par les galets des plages et les cigales des pinèdes marseillaises). Cet accent ou un autre cela m’était égal, aujourd’hui plus encore, et le mot de Belabbès a glissé sur moi, sans effet autre qu’un haussement d’épaules redoublé.

Je reviens ma folie et à Boudiaf. Deux semaines après la fête du mouton du jeudi 11 juin, le président Mohamed Boudiaf faisait une tournée d’inspection dans le pôle industriel d’Arzew (33% des richesses nationales). Comme pour de nombreuses personnalités, le passage par les complexes de transformation des hydrocarbures est obligé, ainsi que par le principal village Sonatrach (il y en a onze) appelé « Camp 5 » (800 « chalets » individuels, tout en bois comme là-bas en Amérique du Nord où ils ont été fabriqués avec jardin, garage, circuit de télévision intégré et tout, stade de hand-ball, de base-ball, dancing, pub… et même un étrange mur de pelote basque. Sans oublier l’ infernal chiendent (sapristi de morbleu de chiendent inébranlable) qui repoussait vaille que vaille quoi que vous eussiez fait. « C’est du chiendent américain ! » ironisaient les employés au désherbages, des habitants du village en souffrance, l’autre village. Le village de seconde zone, pas celui des cadres, wled el hawma. Eux n’avaient que peu de place dans les métiers en contre-bas de la colline, dans les Complexes, alors ils désherbaient, ils bricolaient, chinaient… vivotaient. 

Le Camp 5 est un village dans lequel vivaient environ 3000 habitants (combien aujourd’hui qu’il s’est à son tour bidonvillisé ?) Il se trouve au sud de Aïn-el-Biya, le village ancien, à mi-route entre Mosta et Oran. Un rite profane auquel n’échappe aucune haute personnalité surtout internationale. Le Camp 5 était un lieu privilégié par les hauts responsables. Dans mon agenda, à la date de ce jour-là j’avais écrit « Boudiaf chez nous » et tout le détail, à l’encre rouge indélébile, qui me sert aujourd’hui pour narrer ce temps ancien. 

En cette fin de matinée de ce 25 juin 1992, le soleil dardait nos velléités. Quelques nuages épars faisaient exception à la fête qui s’annonçait, des grains de sel blanc moutonneux. C’était en effet le début du week-end et en quelque sorte avec cette visite du président ce jeudi serait un jour de fête. Il ne manquait que les pom-pom girls. Quelques jours auparavant, dans son édition du 17, le journal El Watan présentait ses excuses dans un minuscule encadré à propos « de la suspension de responsables des douanes dans le cadre de l’affaire des camions en transit en Algérie… un malentendu regrettable nous a fait amener à mal interpréter les informations reçues. » Des malentendus et autres méprises et différends il y en aura des tonnes ou des masses c’est comme vous voulez.

 « Les premières années au Camp 5 (appelé camp américain, car construit – comme les usines – par eux et pour eux sur des terres viticoles avec la bénédiction des Autorités prosternées) on se croyait au Kansas je te jure » me disait un ancien qui savait de quoi il parlait. Il avait fait plusieurs séjours à Kansas City justement dans le cadre des formations des ingénieurs et par conséquent il savait de croit il parlait. Lors de la visite de Boudiaf, il n’y avait pas de pom-pom girls, ça ne se fait pas chez nous (l’esprit chez certains de nos compatriotes étant, sous le prétexte de la Horma, bien tordu). Ni pom-pom girls, ni pompons, mais tous les enfants du village (les écoliers libérés pour l’occasion ne portaient pas leurs tabliers, roses ou bleus selon le genre) agglutinés de part et d’autre de l’avenue principale du camp en chantant, en braillant, applaudissant (comme ils pouvaient) faisaient mieux que les grâcieuses américaines tenant chacun un drapeau rouge vert et blanc 15X20 tout neuf. Certains adultes à qui personne n’avait rien demandé, jouaient à l’agent de police et bousculaient les enfants pour qu’ils se redressent ou se calment. Peine perdue. Les islamistes (on disait « boulahya », les barbus, un peu par moquerie) ne se sont pas déplacés, car ils exécraient Boudiaf. Au soir de l’innommable, dans leur abjecte vilenie, les plus radicales des leurs youyouteraient jusqu’à l’aube charbonneuse alors que le ciel noircissait, chargé de lourds nuages à désespérer le ciel.

En fin de matinée du jeudi 25 juin 1992, le cortège officiel est arrivé. Une trentaine de voitures, majoritairement des Peugeot 505 métallisées et sombres, parmi les plus sophistiquées. Je possédais personnellement une voiture du même type, grise et vitres fumées, mais beaucoup moins rutilante à cause de son âge. À vrai dire ma 505 avait pris quelques coups sur le pare-chocs, la portière avant passager, et sur le capot. Les phares, depuis qu’on avait tenté de forcer leurs caches pour les voler, je les ai attachés avec du fil de fer SNS galvanisé (3,50 mm), sous le capot. Mon bricolage était réussi.

Tous les passagers des voitures officielles sont descendus dès la barrière de sécurité du Camp franchie. Les chauffeurs se sont garés sur le parking jouxtant le kiosque à journaux (où j’ai eu juste le temps d’acheter Le Jeudi d’Algérie) avant qu’il ne ferme, sur ordre de la Sécurité), devant l’abri réservé aux camions de pompiers risquant ainsi de bloquer ces derniers en cas de pépin éventuel, et tout le long de la première rue transversale de part et d’autre. Les nombreux motards de la gendarmerie qui accompagnaient le cortège se sont dispersés un peu partout autour des Peugeot. Ils sont descendus de leurs engins, sans s’en éloigner, ainsi les chauffeurs des voitures. On a vu aussitôt briller de rouge une dizaine de bouts de cigarettes.

Le président est arrivé en costume bleu clair avec une cravate bleue tachetée de points blancs, posée sur une chemise blanche, droit et fier comme le i majuscule d’une grande machine ou comme Lee Van Cleef, entouré d’une cohorte de gros bras, tous ‘enlunettés’ Ray Ban type Blues Brothers (il y avait plus chic pourtant) ou tendance tontons macoutes, et de responsables en tout : directeurs, sous-directeurs, chef de la Sécurité1, chef de la Sécurité2, 3, etc. faisant crépiter leurs Talkie Walkies pour frimer, Wali, chef de daïra (préfet, sous-préfet), maire, chef du Camp, Chef cuisinier, Chefs de départements, de services, de sections, d’équipes, Chef du Syndicat, son bras droit, son bras gauche, Chef de l’Union Territoriale et d’autres quidams. Et jusqu’au responsable de la sécurité de notre camp dont personne ne faisait cas. C’était un rigolo, blaguant avec tout le monde et donc tout le monde le connaissait. Il était là, debout, lui aussi frimant avec son Talkie, mais personne ne le voyait. Bref, nous étions tous là. « Tu le vois ? » j’ai demandé à mon fils en le posant sur mes épaules, « là, le grand monsieur avec la main contre son oreille, il entend mal ». Malek avait sept ans. Le président nous a salués, dit sans chichi quelques mots ordinaires d’encouragement en arabe national (l’arabe de nos mères, de nos grands-mères, pas celui de la télévision) à des enfants en caressant une épaule, une tête, puis sa garde l’a précipité dans les locaux de « l’Administration », près du grand et moderne restaurant et de la grande piscine, fiertés du Camp parsemés de mille et un fanions aux couleurs orange et noir de l’entreprise et de mille et un mini-drapeaux aux couleurs officielles du pays. Bien évidemment les bordures des trottoirs avaient été repeintes la veille en rouge et blanc, sur une partie du parcours. Peindre les bordures des trottoirs (toujours en rouge et blanc) quelques heures avant l’arrivée d’une haute personnalité est un sport partagé avec enthousiasme par tous les peintres et leurs chefs dans toutes les contrées du pays. Le lendemain, les traces de centaines de paires de chaussures forment des figures étranges sur le reste des trottoirs, sur le bitume, et marquent le passage des habitants peu regardants. 

Mon fils Malek, et moi, ne pouvions rester plus longtemps, car nous devions nous rendre à Oran, au Stade du 19 juin pour assister à la finale de la coupe d’Algérie de football : JSK-ASO. Mon fils aime beaucoup le football. À l’époque, il y jouait jour et nuit avec ses amis de la rue 7, de la rue 10, 33, 9… heureusement toutes bien éclairées dès la tombée du jour (ce n’est plus le cas aujourd’hui). On comptait trois lampadaires par section de rue. C’était assez pour courir derrière une balle en été… Bien sûr, comme en Amérique, on reconnaît les rues par le ou les chiffres qu’elles portent, les chiffres les nomment pour ainsi dire. Et comme il a été studieux durant sa toute première année scolaire, paroles de maîtresse, je lui ai offert cette finale.

Le président et sa suite allaient eux aussi quitter le village. Les gardiens laissaient sortir les voitures, mais pas entrer. 

Nous avons quitté le camp par la droite. Au feu j’ai pris pris la N11, la nationale ralliant Aïn-el-Biya à Oran. À hauteur de l’entrée de Gdyel, les gendarmes affectés à l’entrée est de la ville m’ont empêché de continuer. « Par-là vous pouvez », m’a fait l’un d’eux. « Par-là », c’est-à-dire par une piste à l’intérieur des terres, une route de terre étroite, parallèle à la nationale, au terme de laquelle on peut soit pénétrer dans la Forêt des lions et atteindre Kristel, puis longer la Méditerranée jusqu’à Oran, soit retrouver la N11. La piste contourne Gdyel par le nord-ouest. Je l’ai pénétrée, longée. Une piste qui n’en est vraiment pas tout à fait une, heureusement peu utilisée ce jour-là. Je l’ai tant bien que mal suivie. J’ai roulé sur le flanc de la ville sans encombre.

À la sortie ouest, à l’instant où je m’apprêtais à rejoindre la nationale, je suis tombé nez à nez avec les voitures de fin du cortège présidentiel, qui filait à très vive allure. La vitesse maximum officielle autorisée par heure était 80 km. Le cortège roulait à plus de 140 km, je le constaterais sur mon compteur. J’ai emboîté le pas à la dernière voiture. Un motard de la garde, un motard retardataire, sorti de je ne sais où, a ralenti derrière moi, pensant certainement que je faisais partie du cortège et que j’avais pris quelque retard. Il n’a pas vu mon fils couché sur la banquette heureusement (ou pas). Cette facilité me donnait des sueurs. Je ne l’ai pas comprise (et ne l’ai jamais comprise depuis), mais l’heure n’était pas à ce type de réflexion. Mon véhicule était de même marque que nombre d’entre ceux qui formaient le cortège, de même marque, mais comme je l’ai dit, légèrement abimé et très poussiéreux. Me voilà, à mon corps défendant, « dedans ». Il me fallait dès lors assurer l’allure. C’est-à-dire, forcément, rouler à très grande vitesse. Le motard a accéléré, s’est positionné sur ma droite et est demeuré à ma hauteur deux ou trois éternelles minutes à parler dans le micro intégré à son casque, puis décèlera pour clôturer le cortège. Un deuxième motard s’est adjoint au premier. Pour passer inaperçu j’ai imité les véhicules qui me précédaient en activant les feux de détresse. Nous avons traversé Sidi-el-Bachir, Bir-el-Djir, comme des bolides, protégés par quantité de motards. L’aiguille du compteur kilométrique vibrait pendant plusieurs minutes, je le jure, sur 160. Je ne me souviens plus, mais il est probable que j’ai récité la besmala. J’étais sur le point de basculer et je l’acceptais forcé. Basculer vers quoi, vers où je n’en savais fichtre rien, mon esprit s’embrumait (je ne suis pas dans la littérature ici, je vous le promets qu’il ne s’agit nullement de fiction et que c’est ainsi ou presque que les choses se sont passées). Je n’avais aucune solution de rechange. C’était à prendre ou à prendre. J’étais le dernier véhicule et derrière moi, deux motards clôturaient le cortège pour le protéger d’éventuels intrus. N’est-ce pas. Et je suintais à grosses gouttes. Elles perlaient, amères, de mon front aux lèvres. Lorsque vingt minutes plus tard nous sommes arrivés à Point du Jour et Bernandville, une armada de policiers au garde-à-vous, un tous les cinq mètres, nous attendaient. Ils nous accueillirent, main droite à hauteur de la tempe, immobile et doigts serrés. Je devinais la précision du geste plus que je ne le voyais. Un salut que je ne méritais aucunement. Les mêmes gouttelettes de sueur froide continuaient de couler sur mon front, sur ma bouche, sur ma nuque et le long du dos. Comment sortir de ce qui m’apparaissait comme une souricière, un traquenard ou un pétrin. Il devenait urgent que je m’en extraie. Je faisais des constats et me posais beaucoup de questions et je savais que je ne détenais pas de réponses. L’instinct l’emportait sur toute réflexion. Comment ai-je pu me retrouver dans ce guêpier ? « Nous sommes en danger » pensai-je, mon fils et moi. Lui n’en avait cure. Il dormait. Je me devais hélas constater encore et encore que je n’avais de choix que de continuer. C’est que nous étions arrivés à Oran.  Le convoi roulait toujours à vive allure, beaucoup moins toutefois que jusque-là. Aucun véhicule en mouvement à des centaines de mètres à la ronde hormis ceux du convoi. Et le mien. Cité Les Falaises dite Sonatrach, le boulevard Champagne, Gambetta mon quartier, avec en contrebas Cova Lawa (cueva del agua) et c’est mon enfance et mon adolescence qui défileraient quelques secondes, la jetée, 1° canon, 2° canon, 3°, l’apprentissage de la nage, de la pêche, tous mes amis, le bidonville, le bouge épique de Mamia, Dakkiya… Nous avons ralenti au niveau du rond-point du lycée Lotfi-Max Marchand, que nous avons emprunté sur la gauche jusqu’à celui de l’Académie. Enfin le siège de la wilaya. Tout autour de l’immense escalier de l’entrée officielle, je ne pouvais compter les policiers en tenue, innombrables, ni deviner les autres en civil. Les chauffeurs des premières voitures ont pénétré dans le sous-sol de la préfecture. Les autres se sont débrouillés tant bien que mal pour stationner par-ci, par-là, écrasant sur les trottoirs et terre-pleins alentour fleurs et autres végétaux. « Nous sommes sauvés » ai-je pensé. Puis j’ai ajouté à haute voix « normalement » ce qui a fait réagir Malek. Il a dit « papa ! » Je lui ai répondu « chut ». Il n’a rien entendu, il a dû rêver.

À hauteur du 110 rue Mouloud Feraoun (ex René Bazin), il fait angle avec le boulevard du 5 juillet, j’ai braqué sur la droite et avancé de quelques mètres sur le boulevard très pentu, me suis arrêté devant le rideau baissé d’un garage sur le fronton duquel il était écrit « Le Froid d’Algérie » en lettres capitales orange à l’identique des volets des fenêtres des appartements de l’immeuble.

J’ai désactivé les warnings puis éteint le moteur. Mon fils qui jusque-là dormait, allongé sur la banquette arrière, s’est réveillé un peu perdu et a tenté de se redresser. Il avait dit « papa ! » sans rien ajouter. Là je lui ai lancé « dors Malek, dors encore un peu ». Je suis resté immobile un temps qui m’a paru infini. Dans le rétroviseur extérieur gauche je voyais un policier s’avancer vers nous, un sifflet à la main, Malek s’était laissé tomber. Lorsqu’il est arrivé à hauteur de mon véhicule, le policier a jeté un regard sur la plaque d’immatriculation, m’a-t-il semblé, puis il s’en retourna, ne nota rien. J’avais entre temps ouvert ma portière, fait mine de vérifier l’état de la roue avant gauche, celui de la roue arrière gauche, puis je l’ai refermée. J’étais moi aussi un peu perdu. J’ai demandé à Malek qui gesticulait de rester calme, mais c’est moi qui devais le demeurer. Nous ne sommes pas sortis du véhicule, pas dans l’immédiat. J’ai attendu que mon esprit revienne à de meilleures dispositions et que les autres véhicules – certains se sont garés comme moi sur le boulevard du 5 juillet, mais en double file pas comme moi – se fussent vidés de leurs passagers, une dizaine de minutes, avant de repartir, avec le maximum de douceur. J’aurais plané. Si j’avais pu nous rendre transparents, je n’aurais pas hésité. J’ai laissé avancer la voiture en direction du Front de mer. 

Et c’est à hauteur de la station-service Naftal en face du lycée Lotfi, qu’un autre policier qui n’avait probablement rien à faire, me demanda de lui remettre les papiers du véhicule alors même que j’étais à l’arrêt attendant que le feu tricolore passe au vert. Je me suis exécuté sans même demander les raisons d’un tel abus ridicule, ce n’était pas le moment. Il a fait mine de lire le permis de conduire, l’attestation d’assurance, la carte grise. Derrière, plusieurs voitures s’impatientaient en klaxonnant. Le policier ne leur a pas prêté attention. Il m’a dit « li vites hadou, fimi ? » Exact, les vitres avant de mon véhicule étaient fumées, son interrogation n’était pas nécessaire. J’ai répondu « oui ». Il a ajouté « normalement tu les changes », puis « ah, Sonatrach ! » Il a dû déchiffrer mon poste de responsabilité. Il a gribouillé quelque chose sur un bout de journal, et a fait alors en me tendant les papiers « Roh, roh ». Je suis parti lorsque le feu m’y a autorisé, tout droit alors qu’il était plus raisonnable de tourner à droite.

J’ai glissé une cassette audio « Douha aliya » et j’ai accompagné Cheb Mami, parfois à tue-tête, contrariant Malek, tout le long du trajet « Jibouli mali jibouli mali mali mali dak ghzali ! » : retour sur le Front de mer, flanc est du lycée Lotfi, RTA, Casoran, le cimetière et enfin El Hamri. Le « Stade du 19 juin » était bien rempli, plein comme un œuf. Il devait être 14 heures. C’est Malek qui a présenté le billet à l’entrée, porte A. Nous nous sommes installés dans les tribunes, à moins de cent mètres de l’espace officiel et du ‘‘président du HCE’’ Mohamed Boudiaf, que nous distinguions difficilement, mais que nous distinguions. Je le montrais du doigt à mon fils, « il est là, regarde, à côté de la casquette militaire, là, là, tu le vois ? » Mais lui, ce qui l’intéressait c’était les joueurs sur le terrain. Comme nous tous, il ne savait pas que nous ne le reverrions plus jamais. Le match s’est déroulé sans incident, l’ambiance des grands rendez-vous battait son plein. Globalement les spectateurs penchaient pour l’équipe kabyle plus expérimentée. Bien que plus faible, l’équipe de Chlef, l’ASO, ne s’est inclinée qu’à la toute dernière seconde, suite à une erreur de son gardien de but.

 

La JSK a donc battu l’ASO par 1 à 0, but de Hakim Amaouche. Mon fils et moi sommes rentrés épuisés du stade ce jeudi-là, 25 juin 1992 à la tombée du jour et sous État d’urgence instauré en février dernier. Il durerait 19 ans. Malek s’est enfoncé dans le canapé flétri, avec un jus d’oranges et 50 grammes de Caprices. En deux cils, trois pressions sur le vieux bouton de la vieille télé américaine, il avait traversé l’écran. La Petite maison dans la prairie était son dernier refuge. 

J’ai ouvert Le Jeudi d’Algérie que j’avais acheté le matin et que j’ai eu à peine le temps de feuilleter.

Pardonnez-moi maintenant cette digression concernant ce stade. Son nom, « 19 juin 1965 »,  qui est arrivé à son terme grâce à Boudiaf qui l’a rebaptisée « Ahmed Zabana » du nom du héros de la guerre d’indépendance, guillotiné le 19 juin 1956 à 30 ans, (de son vrai nom Zahana comme sa ville de naissance), le nom du stade, disais-je, renvoie au jour où Boumediene a fomenté un « redressement national » avec 100% des instruments du coup d’État, contre Ahmed Ben Bella, le président en titre. Ben Bella était renversé par son ministre de la Défense. Et le stade rebaptisé « Stade du 19 juin 1965 » La dictature imposera son « redressement national » par le bâillonnement durant une quinzaine d’années. Ensuite elle sera édulcorée, camouflée par des vernis, des subterfuges de plus en plus gros et gras, jusqu’au majestueux Hirak qui obligea au nettoyage des écuries d’Augias, qui ne fut hélas que partiel. Comme le héros du mythe, il reviendra. Aujourd’hui les subterfuges et le vernis ne sont même plus nécessaires. Mais les combats ne sont jamais vains et ils sont longs, comme la vie.

Deux jours auparavant, le samedi 17 juin 1965, Ben Bella assistait, ironie cruelle de l’histoire, dans ce même stade qui s’appelait alors « Stade Municipal », à une rencontre amicale entre l’Algérie et le Brésil, gagnée par celui-ci 3 à 0 (buts de Pelé – Edson Arantes do Nascimento, dit Pelé  – à la 19°, Didi à la 29° et Gerson à la 81°) devant 60.000 personnes. C’était le jeudi 17 juin 1965, je me répète, devant 60.000 spectateurs (pas 45, pas 50), heureux de vivre un gigantesque moment de bonheur, libres dans leur pays tout récemment libéré de la colonisation française (2). Des jours et des semaines et des mois, je raconterais dans le détail ce match entre l’Algérie et le Brésil auquel j’ai assisté, médusé. « J’ai vu le roi Pelé ! » (j’avais pas quinze ans, lui en avait 24). Je l’ai vu le roi faire du stade son théâtre d’acrobaties : coups de tête, dribbler, feinter, jongler, lever les bras au ciel, sauter, sprinter et marquer. J’ai vu le roi Pelé, mais j’ai couru jusqu’à l’hôtel où résidaient les Brésiliens pour le voir de nouveau, au fameux hôtel Martinez. Et j’ai revu Pelé et toute l’équipe, Manga, Didi, Garrincha, Dja Santos… mais aussi Zerga, Mekhloufi, Zitouni, Mattem, Bouhizeb (mon préféré, je crois même qu’il était copain avec mon père ! Le temps file et ma mémoire me joue peut-être des tours et me fait écrire n’importe quoi. Pas grave.) J’étais un fanatique de foot, heureux et bon élève au lycée jusqu’à la mort de mon père six mois plus tard (imaginez ce que peut être le plus profond des abîmes).

ex hôtel Le Martinez

L’hôtel a été détruit depuis. Il est en construction depuis plus de… quarante ans. À l’âge que j’avais, le coup d’État m’était passé par-dessus la tête, pas l’atmosphère plombée qui s’en est suivie. J’ai mis plusieurs semaines à me remettre de mes émotions. 

Revenons maintenant si vous le voulez bien à ce lundi 29 juin 1992. Max-Si-Ali, notre chef syndicaliste maison, courait donc comme un malade en criant, en hurlant « Il a été liquidé ! c’est en direct à la télévision ! il a été tué !… » Il courait comme un malade, mais il disait vrai. Nos téléphones étaient assaillis. Notre monde s’est arrêté de tourner. Notre temps était sorti de ses gonds. Je me répétais « Ils l’ont eu ». Quand on connaît la suite des événements, quand on sait, rumeurs aidant, que la vie de Boudiaf devait initialement, sur ordre de quelques vidélistes, s’interrompre le 2 juin à la salle des fêtes de Aïn-Témouchent ou le 25 juin à Oran devant la Préfecture, je peux trembler encore et sans honte, et dire que oui, mon ancien ami Jamel avait vu juste, je l’avais « échappé belle ». Il aurait suffi d’un dérapage, d’un simple contrôle d’identité comme celui qui m’a été infligé… à la suite de l’assassinat programmé s’il se fût concrétisé,  pour que mon nom eût été étalé en ‘‘une’’ de tous les canards enchaînés. 

Là, je m’avance un peu trop loin et au gré de mes mauvais fantasmes et de la température qui monte (hé, on annonce jusqu’à 38° à Avignon où je me trouve – pas exactement m’enfin… – au moment où j’écris ces lignes quand même !), mais à l’époque cela n’avait même pas effleuré mon esprit je vous le dis. Honnêtement, j’avais une grande estime pour Boudiaf. Une autre fois, je raconterai ma proximité de jeunesse avec les premiers cercles du PRS non loin de mon prof d’économie, Krim, c’était à Vincennes dans les années 70. (« PRS », c’est ainsi que je me suis présenté à Bani Sadr dans la maison de Khomeiny à Neauphle-le-Chateau alors que je voulais l’interviewer : « De la part de quel journal venez-vous ? » « De PRS-info, c’est-à-dire que, heu… ») Tu parles ! C’est dans cette université que je reçus réellement mes leçons de conscientisation citoyenne et politique. C’est durant toutes ces années que je découvris le véritable sens du mot bonheur. 

Au début des années 90, les camarades et moi avions un grand respect pour Boudiaf, mais nous pensions qu’il avait en quelque sorte perdu le Nord. Comment pouvait-il être si naïf ? « Nous » c’est-à-dire au moins une partie des partisans du FFS, notamment de la wilaya d’Oran dont j’étais un des membres actifs et le candidat aux législatives avortées de décembre 1991 pour la circonscription d’Arzew (3). Nous lui reprochions d’avoir accepté de se laisser ainsi alpaguer, prendre au piège par des généraux sans scrupules et sans le moindre état d’âme, ceux-là mêmes qui ont monté de toutes pièces un fantomatique, mais néanmoins dangereux et pompeux « Conseil National de Sauvegarde de l’Algérie », (CNSA) ceux-là mêmes qui ont extrait de sa tranquille retraite marocaine Si Tayeb El Watani (nom de guerre de Boudiaf), ceux-là mêmes qui, avec les islamistes radicaux, parfois même main dans la main « khawa-khawa » dit-on (« dit-on », car il n’y a jamais eu d’enquête), précipiteront la nation dans l’impensé, ceux-là mêmes, anciens DAF (4) qui hurlaient à qui voulait les entendre qu’ils étaient prêts à sacrifier une partie de la population. En mai 1992, Smaïn Lamari déclarait devant de nombreux officiers supérieurs à Châteauneuf : « je suis prêt et décidé à éliminer trois millions d’Algériens s’il le faut pour maintenir l’ordre que les islamistes menacent » (5). Celui-là même dont une ‘‘indiscrète’’ vidéo a filmé les salamaleks et tapes dans le dos dans le maquis avec le leader de l’armée islamique du salut (AIS), grand assassin devant l’éternel.

Le CNSA a été monté le 30 décembre 1991 « dans le bureau du ministre de l’information M. Abou Bakr Belkaïd » (dixit Louisa Hanoune, entretien avec Ghania Mouffok « Une autre voix pour l’Algérie » ) en présence de la direction de l’UGTA, de cadres de l’administration publique et de membres du patronat et bien sûr des Ombres en vareuses. Ce Comité a été agréé le lendemain 31 décembre. Une célérité jamais observée en Algérie, inouï, 24 heures, alors qu’habituellement il fallait plusieurs mois ou années pour créer une organisation, association, c’est dire les connivences ‘‘militaro-démocrates’’. Nombre de ces ‘‘démocrates’’ se sont cramponnés à cette bouée de sauvetage kaki poreuse, comme on ronge un os. Cela s’est passé il y a 30 ans. 

Le lendemain de l’assassinat de du président Boudiaf, mardi 30 juin 1992, El Watan titrerait : « Le complot », Le Soir d’Algérie : « Tué par la haine », Le Matin : « Ils l’ont assassiné ». « Ils »… « Ils », ou trois lettres pour éviter Serkaji. Trois lettres pour ne pas affronter l’éthique. Trois lettres pour une génuflexion salvatrice (pensaient-ils). Plusieurs pays ont décrété des deuils nationaux : Egypte, Vénézuéla, Cuba. En page 6 de son édition du 1° juillet, Le Soir d’Algérie détaille la liste des « Chefs d’État ou de gouvernement assassinés au cours des dix dernières années : Mohamed Boudiaf, Béchir Gemayel, Indira Ghandi, Olof Palme, Rachid Karamé, Thomas Sankara, René Moamad Ahmed Abdellah, Samuel Doe, Rajiv Ghandi. Cela s’est passé en 1992. Cela a commencé en 1992. Nous avons depuis badigeonné de nombreuses plaies, par la force du temps, toujours douloureuses, malgré lui. Il nous faut avancer, mais une Commission nationale indépendante « Vérité et Justice » s’imposera tôt ou tard, comme en Afrique du Sud ou comme en Amérique latine. Au troisième jour suivant l’assassinat, le vendredi 2 juillet, la Police des frontières passait au crible ma 505 durant plus d’une heure, coffre, habitacle, intérieur des portières en utilisant de longues tiges métalliques, une perche-miroir pour voir sous la voiture, un aimant… Le pays était sens dessus-dessous. Avec Jamel nous avons pris la route la veille, jeudi 1° juillet 1992 à 19 heures en direction d’Alger. J’ai conduit ma 505 d’Oran à Alger. J’ai omis de préciser que mon ami Jamel était un coco-stal (il ne le criait pas sur les toits). Oui, j’avais des amis stals et nous étions toujours en guerre froide ouverte. Nous partagions beaucoup de choses ensemble. Nos différences étaient politiques. Autant ils admiraient les treillis et képis jusqu’à cirer, embrasser leurs godillots, asticoter leurs AK47 rouges, autant j’abhorrais les armes et la violence « d’où qu’elle vienne » (sauf celle d’un État de Droit et nous étions très loin du compte). Il me faut préciser ici que je désignais tous les admirateurs du Grand Archipel comme des stals, même s’ils n’avaient pas le Petit Père des Peuples froids dans leur cœur. Admirer le Grand Archipel me suffisait pour les stigmatiser « entre nous ». À hauteur de la forêt de Miliana, mon stal et moi n’en menions pas large. Nous avions eu des glaçons dans le dos sur des kilomètres. Je me souviens qu’une fois les pieds sur l’autre rive de la Méditerranée avoir regretté notre folie (la deuxième en moins de dix jours pour ce qui me concerne). Sur tout le trajet entre Oran à Alger, nous avons dû croiser en tout et pour tout une vingtaine de véhicules et passé presque les mains dans les poches cinq barrages militaires. Je me demande encore aujourd’hui comment nous avons fait pour traverser sans encombre la forêt de Miliana. Nous étions la seule voiture sur près de 100 km, de la forêt du Zaccar à El Affroun. Aucun véhicule, aucun contrôle. Nous sommes arrivés entre l’u et l’i de la nuit à Alger, en son milieu donc. Nous avons dormi quelques heures, dans la voiture, non loin du port. 

Dès cinq heures du matin, les véhicules arrivaient de plus en plus nombreux pour l’embarquement. Lorsque notre tour pour la fouille est arrivé, les hommes de la sécurité portuaire étaient persuadés que nous n’étions pas tout à fait blancs, Jamel et moi. Ils ne comprenaient pas qu’on eut traversé une partie du pays pour prendre le bateau à Alger afin de rejoindre Marseille trois jours après l’assassinat du président de la République alors qu’il y avait des départs réguliers pour Marseille à partir d’Oran. Nous n’avions aucune justification à leur fournir. Nous avons choisi ce départ du vendredi à partir d’Alger « comme ça ». Nous étions louches. Alors ils fouillèrent de fond en comble ma pauvre Peugeot. Ils n’ont rien trouvé malgré le renfort de deux autres douaniers. Nous avons repris notre respiration lorsque nos passeports nous ont été restitués par des douaniers dans le regard desquels coulaient les plus ardentes laves du Kilauea. Cela nous était presque égal. Nous avons passé toute la traversée à bord du Zéralda, en compagnie de Denis Martinez et de sa compagne, rencontrés dans le bateau, à se raconter des blagues plus que nos aventures. J’ai gardé de lui un grand soleil noir, dessiné au dos d’une carte postale. Je le retrouverai un jour ce beau soleil noir. Quelques jours plus tard j’apercevrais Denis dans les rue de Le Perreux-sur-Marne. Je le hélerais, mais il préférerait accélérer le pas sans se retourner. Il était seul et la méfiance (quand même!) en alerte. Ses enjambées sont grandes. Il disparaitrait dans la minute. Oh combien je le comprends ! C’était il y a trente ans. Le mois passé avec des amis de France m’était alors nécessaire. Une grande bouffée d’air pur.

Ce dernier mot. Depuis cette traversée, nos routes (Jamel et moi) ne se sont jamais plus croisées. Je n’ai jamais plus eu ni le désir ni le courage de reprendre langue avec celui qui a été un ami et qui, au milieu de la guerre civile, un soir de beuverie (donc de sincérité profonde), m’avait dit spontanément en mauvais imitateur et en me fusillant du regard, le doigt pointé sur moi « quand j’entends les mots ‘‘Droits de l’homme’’ j’ai envie de tirer, alors ne dis plus ces mots ». Il ne supportait pas (il n’était pas seul !!) que j’introduise le respect de la loi et du Droit dans nos discussions. J’étais proche de la ligue de maître Ali Yahia Abdenour, mais j’avais émargé aussi à la LADH… et en 1979 à la LDH, St-Gratien… ! Sa menace je l’ai reçue comme un tir dans le dos. Et le temps s’est dilaté, a passé, a tamisé. Aujourd’hui, nombre de ces Ombres en vareuses que Jamel vénérait, nombre de ces Issaba qui le faisaient rêver d’une Kolyma locale pour les gueux malvotants, croupissent en prison, sont en fuite en France (leur grande ennemie officielle et où ils disposent de maisons de maîtres) ou suffoquent 666 pieds sous terre en lui faisant à lui un bras d’honneur grand comme ça. Je lui pardonne néanmoins à ce pauvre bougre.

Je me souviens avoir recopié ce court extrait d’un article de Mustapha Chelfi paru en page deux de Le Jeudi d’Algérie du jeudi 25 juin : « Dans tous les pays du monde, et surtout là où les traditions en la matière sont le mieux établies, il existe un genre journalistique qui se nourrit de scandales, de ragots et d’attaques aussi gratuites qu’ignominieuses. Les Anglais, qui ont tout compris, ont trouvé un qualificatif qui correspond très bien à l’odeur nauséabonde qui se dégage de certains titres. La gutter press, la presse du caniveau… » (Mustapha Chelfi) Et bien, figurez-vous que c’est cette presse qui prendra, un temps, le dessus sur la raison, sur la modération avec à sa tête (je le dis) « l’Hebdo Libéré » de Mahmoudi que je nommais « L’Hebdo de la honte libérée », une presse de caniveau qui poussait à la violence, qui poussait à la guerre. Et ils l’ont eue. Le président a été assassiné. La presse s’est emballée. Des intellectuels étaient assassinés dans l’obscurité, les islamistes radicaux égorgeaient à tour de bras, des milices qui s’opposaient aux islamistes exécutaient ici et là, des groupes de toutes sortes pacifistes et radicaux étaient infiltrés par le DRS, et plusieurs millions d’Algériens seraient déplacés… 

Nous entrions en Algérie dans un nouveau et long tunnel. Chacun de nous sait que la lumière existe et qu’elle est accessible. On la devine, mais on ne la voit pas. Et cela dure depuis l’éternité. Dans les jours qui suivent, vous allez peut-être assister à des compétitions dans le cadre des 19° Jeux Méditerranéens d’Oran. Allez-y, mais n’oubliez pas, si vous êtes assis sur les gradins du Stade Ahmed Zabana, qu’ils ont été les témoins de sales Histoires ou de sales complots.

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(1) : « Goffat el aïd » est un couffin alimentaire annuel offert gracieusement par la direction (et par le Syndicat) aux travailleurs à chaque fête du mouton. Il contenait 1 gros bidon d’huile, 1 bouteille de vinaigre, 1 paquet de semoule, de farine, de lentilles, de riz, de sucre, 250gr de café, 2 packs de lait, 2 boîtes de sardines à la tomate ‘‘Ammi Mokhtar’’, 1 boîte de « loubia grini » (haricots égrenés), d’harissa, 2 boîtes d’allumettes, 1 plaquette de cubes Jumbo, des patates et des oignons et tous les sigles qui vont avec : Soalco/Jucoop, Enafla/Ofla, Sélecto, Enapal/Onaco, Oaic, Cofel, Eriad/Sempac, Snta… Je ne me souviens plus si le contenant en fibres de palmier nous était, lui aussi, gracieusement offert.

(2) : Lire ici : http://www.2022mag.com/algerie-0-bresil-3-lecon-de-samba-pour-les-verts/

(3) : Depuis le coup de force appelé « Putsch des militaro-démocrates » du 11 janvier 1992, nous ne nous réunissions plus de manière régulière. Les intimidations étaient fréquentes (convocations par la police, suivis sur la route nationale 11…, « conseils de collègues bien intentionnés », coups de téléphones anonymes…) L’Hebdo libéré de A. Mahmoudi (de la SM) ne cessait de tirer à boulets rouges sur le FFS « les 3F+ France » (14/01) et son leader « La supercherie Aït-Ahmed » en faisant appel (sur 9 pages le 25/11) à un groupe d’extrémistes très modernes (Bakhta, Boucherak, Chergui…) et aux accointances très spéciales, et qui défendaient l’idée de la création d’un Bantoustan à la frontière saharienne (hors champs pétrolifères) dans lequel on eut parqué tous les mal-votants opposés à leur modernité à défaut de les éradiquer ces mal-votants. 

(4) : DAF, « Déserteurs de l’armée française », c’est le nom donné aux hauts gradés de l’armée algérienne (Khaled Nezzar, Mohamed Touati, Abdelmalek Guenaïzia, Larbi Belkheir, Mohamed Lamari…) Ils ont déserté les rangs de l’armée française, certains à quelques mois de l’indépendance algérienne, pour rejoindre l’Armée de libération nationale. 

(5) : La déclaration de Smaïn Lamari est extraite de « Chronique des années de sang » (Mohammed Samraoui)

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Ahmed Hanifi, 

Marseille, 23 juin 2022

À propos de « Le pays qui ne s’aime pas » – de K. Daoud

À propos de « Le pays qui ne s’aime pas » de Kamel Daoud (in Le Point du 14 juin 2022)
Il y a eu « Valeurs actuelles » avec ce titre abject : « La mafia Mélenchon » (16 juin), et simultanément ce contenu inacceptable de Daoud dans Le Point : « Jean-Luc Mélenchon laissera derrière lui un pays clivé, qu’il a voulu divisé et remonté contre les siens. »  (Le Point 14 juin) L’invective et l’indécence sont communes aux deux titres. « Le Point », comme « Valeurs actuelles » et d’autres, paniquent à l’idée qu’une force conséquente de gauche de rupture prenne d’assaut l’Assemblée nationale. Alors avec fébrilité on cogne sans règles, on dévoile ses fantasmes et convoque le vil en suggérant que Mélenchon est à la lisière de la démocratie et cette allusion au « juste possible » de Kamel Daoud est juste honteuse. « L’Élysée est envahi… un homme grimé en Viking y pose dans le salon doré… » Les patrons de Le Point paniquent et instruisent un libelle contre le représentant de ce bloc qui fait trembler dans les hauts salons, contre « le Maghrébin-Européen » (on est habitués). Et qui mieux qu’un frais Franco-Maghrébin bien arrivé et bien arrimé découvrant tous les bienfaits des grands salons (Allah issahhel) pour encorner cet empêcheur de tourner en rond ? On peut ne pas partager le programme de la Nupès et de Mélenchon, mais avec décence, avec des chiffres et dire clairement pour qui et pour quoi et de quelle position on roule n’est-ce pas ? (relire Bourdieu) L’insoumis n’est pas fabriqué par un « sentiment » monsieur Kamel Daoud (auriez-vous oublié ce que misère signifie dès lors que désormais vous avez franchi le portillon des jets et des Ritz ? (les lieux pardi !)
Vous écrivez que « la colère semble parfois juste ». « Semble », « parfois ». C’est indécent. Vous, par contre, vous ne semblez pas connaître les sous-sols et les caves de ce pays. Ou plutôt si, vous les connaissez, vous en avez entendu parler, mais vous ne voulez pas les voir. Je vous l’accorde, on ne peut comparer à d’autres situations, lointaines, plus graves comme au Bangladesh ou dans certaines contrées d’Afrique noire évidemment. Mais lorsque vous écrivez que la colère est disproportionnée au vu de la qualité de vie » (qualité !) vous vous mettez le gros doigt dans l’œil ce qui vous empêche de voir l’indécence des riches qui empochent l’équivalent d’un pavillon de Rambouillet, de Neuilly ou de la Celle Saint-Cloud tous les trimestres par la grâce d’une politique que vous défendez puisque vous avez appelé clairement à voter Macron celui-là même qui participe au plus fort à la destruction des acquis sociaux (ne vous en déplaise). Et je suis loin de toute caricature vous le savez. Je comprends que vous défendiez votre nouvelle classe et que les classes moyennes-inférieures et basses qui souhaitent un changement radical et pacifique vous irritent. Je le comprends. Mais ne dites pas qu’elles ou leurs représentants sont haineux. Non monsieur, ils ne sont pas haineux. Monsieur Daoud, soyez élégant, ne perdez pas vous non plus votre sang-froid. Et puis il ne suffit pas de crier « populiste, populiste ! » pour que la péjoration et le discrédit fonctionnent et ainsi clore l’affaire. Interrogez cette notion dans ses profondeurs historiques sans omettre le mépris de classe s’il vous plaît !
Vous aurez tout le temps de vous installer dans la durée en France, et tout le temps pour éclabousser de gadoue vos (futurs ?) Berluti. Je n’ai rien contre vous, monsieur Daoud, j’apprécie nombre de vos écrits et même beaucoup pour être franc (je vous l’ai dit lors du dernier Sila chez Barzakh). Mais lorsque vous défendez ce qui de mon point de vue ne peut l’être, alors je vous le dis aussi. Et puis, choisissez les bons termes pour accompagner votre arrogance (ce n’en est pas ?) ou la honte cachée. N’écrivez pas « les lèvres retroussées de Mélenchon et de ses jumeaux » écrivez au Point où vous en êtes, écrivez « leurs babines » ce serait plus clair. Ce serait moins honteux. Et cela dirait plus de vous. C’est d’ailleurs ainsi que vos coqueluches parlent des classes populaires et de leurs représentants (« les babines des sans dents »). Et puis, interrogez-vous sur les raisons qui font que leurs visages sont « ravagés », qu’ils ne sont ni « calmes », ni sereins. Leur haine est « formidable et sans mesure » écrivez-vous sans rougir (j’en suis persuadé) alors qu’il s’agit du b et a ba du politique, qu’il s’agit de la « haine formidable et sans mesure » (expliquées dans des programmes clairs et chiffrés que vous pouvez vous procurer, lire et analyser à l’ombre d’un yacht de Gernelle ou FOG à Saint-trop en ces temps de canicule) des politiques néolibérales qui entraînent toutes ces marginalisations faites à des millions de Français. Je vous conseille de vous approprier les constats de l’Observatoire des inégalités en France élaborés par des gens qui ne sont ni des extrêmises, ni des gauchos d’Amérique latine. Ces réalités bien françaises ne semblent pas vous alerter, puis que vous ne leur postillonnez jamais dessus comme vous le faites à la hussarde sur les dirigeants de la NUPÈS (sans que, à deux jours de l’élection, ils puissent vous répondre ) et puisque vous n’en soufflez jamais mot (ou si rarement), mais bien au contraire. Prenons un des exemples les plus frappants de « réussite » grâce au libéralisme, le Qatar. Vous en êtes un admirateur, « un pays où l’on peut dire les choses, où les droits de la femme sont les plus respectés dans cette région du monde » (Le Quotidien d’Oran, 4.12.2010) ( vous avez bien lu « les plus respectés », pas les moins violentés, nuance). 
Allons, allons cher ami, ressaisissez-vous.
Ahmed Hanifi, 
Marseille, le 18 juin 2022

La revue « A » (ex « Algérie Littérature/Action)

Je suis descendu à Marseille vendredi 10 pour assister à une soirée NUPÈS en vue des élections législatives. Comme il m’arrive souvent lorsque je descends à Marseille, j’ai été pris ce vendredi par une irrésistible envie, celle de faire un tour à l’Alcazar, LA grande bibliothèque, au deuxième étage, « Littérature », en attendant la soirée NUPÈS.

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Je suis donc dans l’Alcazar, je m’installe avec « L’anomalie » de Hervé Le Tellier entre les mains. À mes côtés, le roucoulement continu de deux tourtereaux, probablement étudiants, me dérange. Je change de place et m’installe sur un siège devant une petite table ronde, seul près d’un espace silencieux. Je continue ma lecture de L’Anomalie, mais lorsque je lève les yeux, sur ma droite, en direction des rayons, une affiche attire mon attention, une feuille rose 21X27, sur laquelle il est écrit en caractères majuscules : « Espace magazines et littératures à emprunter ou à feuilleter sur place. » Juste en dessous, il y a plusieurs casiers remplis de revues sur le fronton desquels il est écrit : « NRF » pour le premier casier, « L’indice dei libri (italien) » pour le deuxième, « Nuit Blanche (revue québécoise) » et « A-Littérature-Action » sur d’autres. Immédiatement ce dernier titre me renvoie à une revue que j’avais beaucoup appréciée en son temps « Algérie Littérature/Action » dont le directeur de publication était Aïssa Khelladi et la responsable de la rédaction Marie Virolle. Une revue éditée en France par Marsa Éditions.

Je range Le Tellier dans mon sac-à-dos (j’ai toujours un sac à dos, je peux y fourrer tout et n’importe quoi) et retourne à l’espace « Magazines et littératures ». Il y a en tout et pour tout dix numéros de cette revue (du N° 4, janvier- avril 2019 au N° 13 janvier-avril 2022). Les trois premiers numéros soit ont été empruntés, soit n’ont jamais figuré dans les rayons de l’Alcazar. 

Ce qui frappe en premier c’est d’abord le format. Il était plutôt classique, 15 cm X 21, passant à un format carré de 20,50 X 20,50, puis ce qui attire l’attention également c’est l’évacuation d’un des responsables initiaux de la revue. Peut-être a-t-il de lui-même refusé cette nouvelle aventure ? Exit donc de la nouvelle revue Aïssa Khelladi qui a complètement disparu des médias depuis le retrait et la disparition de l’ancien président algérien dont il avait écrit un panégyrique « Bouteflika, un homme et… ses rivaux » (Ed Marsa/Alger, 2004). Un livre débordant de haine, notamment à l’encontre de Hocine Aït-Ahmed. Je demeure convaincu qu’il s’agissait là d’un brûlot, un libelle de « commande ». J’appréciais les écrits de Aïssa Khelladi (ou d’Amine Touati), mais là je suis tombé de haut et à la renverse (je savais qu’il avait été officier des Services, un frère parmi les frères, mais je ne pensais pas qu’il avait encore un fil à la patte. Aussitôt après la lecture du brûlot j’ai adressé un courrier de désabonnement à la revue « A.L/A » dont j’appréciais beaucoup les contenus et le travail des collaborateurs. Je me dois d’ajouter que Marsa a été la première maison d’édition à me publier avec « Le temps d’un aller simple » (en 2001 en France et l’année suivante en Algérie). Je ne pouvais pas continuer après ce que j’avais lu dans le livre de Khelladi. J’avais écrit une lettre (cf photo) très sévère. Je la récrirais identiquement aujourd’hui. Mais il me faut être clair, le talent d’écrivain, certain, de Khelladi, n’a rien à voir ici.  

Je reviens à mon mouton pour dire que je suis très content de ce « retour ». Ce type de revue fait cruellement défaut en Algérie (même si, a priori, elle ne traite pas exclusivement de l’Algérie), et puis, c’est une revue française, pas algérienne. Je suis surpris qu’on ne trouve nulle trace de « A littérature-action » dans la presse algérienne qui bizounourse (du verbe bizounourser) en rond. Toujours les mêmes encore et encore. À moins que je sois un mauvais lecteur de cette presse. C’est vrai aussi, mais si tel aurait été le cas je pense qu’on en aurait eu vent via Facebook non ? Là encore je n’ai peut-être pas les « bons amis » qu’il faut ? Je commence à tourner moi-même en rond. Je me reprends et continue sur « A ».

La direction de cette nouvelle revue « A littérature-action » « Appelons-la ‘‘A’’ », est assurée par Marie Virolle et Laurent Doucet (« poète et professeur de lettres, d’histoire et de géographie dans un lycée professionnel de la banlieue de Limoges »). La revue est éditée par « Mars-A Publications Animations » (Marsa était le nom de l’ancienne revue). Le A « Algérie » de la précédente revue s’est transformé en « A comme le A de Ailleurs, le A de Autre, A des continents, des rives et des dérives, Afrique, Asie, Amérique… » Mais pas Algérie ? il y a là quelque malentendu ou méprise (ou impasse).

Si Algérie Littérature/Action était bimestrielle, la revue « A » est plutôt irrégulière. Elle couvre tantôt une période de trois mois (N° 9 et 12), tantôt quatre (N° 4, 5, 6, 8, 11, 13) ou même cinq (N°10). « ‘‘A’’ s’inscrit dans la continuité de l’action de ‘‘Marsa Éditions’’ et reprend à son actif le bilan de vingt années de publications et d’animations de cette structure » est-il précisé sur son site Internet ( https://revue-a.fr). Si tracasseries il y eut, elles sont d’ordre administratif (tout refaire : Urssaf, impôts, Afnil, Bnf…) et ce n’est pas rien ! 

J’ai emprunté les quatre derniers numéros, à savoir 10 à 13 couvrant la période de janvier 2021 à avril 2022. Ce sont ces quatre numéros que je vais exposer, détailler.

Des trente-quatre anciens collaborateurs et parrains (plusieurs y figuraient alors que décédés) de la revue Algérie Littérature /Action, seuls deux poursuivent l’aventure avec « A » la nouvelle revue : Denise Brahimi et Christiane Chaulet-Achour plus Marie Virolle (sans cette dernière la revue disparaîtrait sur le champ ou illico). Si le nombre total des collaborateurs (ne pas confondre avec contributeurs ou coordinateurs) indiqués sur le site Internet est de quarante-neuf noms, celui mentionné sur la revue papier diffère selon le numéro. Ils sont 23 collaborateurs aux numéros 10 et 11, 18 au 12 (dont une modification de nom) et 19 pour le dernier. Sept personnes sont en charge de la Rédaction de l’actuelle revue (dont Marie Virolle et Christiane Chaulet-Achour). La direction est assurée par Marie Virolle et Laurent Doucet. La revue « A » est domiciliée en France et publiée « avec le concours du CNL et de l’ANCT (CNL et FAS pour la revue disparue).

La lettre A occupe systématiquement une importante partie de la Une de la revue (voir photos). Quant au contenu de « A », les unes des numéros 4 au 13 mentionnent, dans l’ordre, jusqu’à la plus récente : Armand Gatti, Frantz Fanon, Marcelle Delpastre, Peter Diener, Kateb Yacine, échanges avec le Japon, Hôtel La Louisiane, Isabelle Eberhardt, Engagement et création, Jean Sénac. Il y a quatre grandes rubriques (elles n’apparaissent pas toutes systématiquement). Prenons-les dans l’ordre des numéros, du 10 au 13 :

1- En Une (82 pages au numéro 10, 73 pour le n° 11, 44 p pour le n° 12, et 120 pour le 13)

2- Études, lectures, regards (22 pages, 48, 50, 115)

3-Création-monde (89 pages, 60, 48, 28)

4- Arts plastiques (néant pour le n°10, 26 pages, 34 pages, et néant)

De quoi de qui traitent-elles ces rubriques ? Je les propose (très grossièrement) dans l’ordre de parution.

1- Rubrique « En Une »

N° 10 de la revue : 82 pages sont consacrées à l’hôtel littéraire La Louisiane (60 rue de Seine à Paris) où ont été accueillis de nombreux écrivains, artistes dont Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Albert Camus, Boris Vian, Oscar Peterson, Gene Vincent, Étienne Daho… magnifiques textes accompagnés de photos, dessins… la rubrique est scindée en deux : a- Gens de La Louisiane, b- Femmes de La Louisiane.

N° 11 : Isabelle Eberhardt (Mahmoud Saadi), un dossier de 73 pages coordonné par Marie Odile Delacour (notre MOD de Libé d’antan, pas Libération non, Libé des belles années) et Jean-René Huleu (même parcours !) Je me demande si ce n’est pas elle qui a mis (la première) en lumière notre Alla du Foundou de Bechar. MOD et Huleu sont des spécialistes de la belle « perturbatrice ». On trouve parmi les contributeurs ces mêmes auteurs ainsi que… Leïla Sebbar, Christiane Chaulet Achour, Karima Berger (bonjour !), Patti Smith (une de ses chansons) : « … il me faut un radeau/ pour m’emporter sur/ la rivière jaune/ un harem de cloches à pierres/ carillonnant Isabelle/ la ballade d’une fille/ violon ivre/ qui s’est noyée dans le désert… »

N°12 : Sa « Une » porte sur des questions-réponses, précisément « 10 questions ; 10 réponses pour aujourd’hui et pour demain », sur 44 pages. J’ai trouvé certaines des questions (pardonnez-moi) un peu naïves, plutôt lisses que rugueuses. Sont conviés à y répondre onze (pourquoi pas 10 ?) artistes, philosophes, une cantatrice, des auteurs… dont Sapho, Boualem Sansal, Cécile Oumhani, Sophie Bessis… Les questions : Quels sont les événements qui vous ont le plus marqué…, quel est le plus grand enjeu actuel, quels sont les plus grands dangers pour les sociétés humaines, le mot ‘‘engagement’’ a-t-il un sens, l’art et le politique peuvent-ils encore transformer le monde ? etc.

N° 13 : Sur les pas de Jean Sénac. Un dossier de 120 pages avec des contributions de feu Hamid Nacer-Khodja, de Marie Virolle, Jean Bénisti ainsi que des textes de Jean Sénac. Il est question bien sûr des portraits de Denis Martinez, de son Talisman dédié à Sénac… Il est important de noter que l’ancienne revue Algérie Littérature-Action a produit un numéro (410 pages, publié au 1° trimestre 1999) entièrement dédié à Jean Sénac, « un volume réalisé sous la direction de Jacques Miel et de Jean de Maisonseul ».

2- Rubrique « Études, lectures, regards » 

(je commence à fatiguer)

N° 10 de la revue : critiques de textes (François Augiéras, poésie de Lahiri, ) commémoration (La Commune de Paris), dialogue autour d’un auteur, notes de lectures (Idir Tas,  Pierrette Epsztein)

N°11 : lecture de « 2 siècles de solidarités en Limousin », le verlan dans la BD, hommage à Bruno Krebs, un beau texte de Kamal Guerroua sur « l’exil linguistique » ou les écrivains algériens « placés par l’Histoire en position de rupture avec leurs racines », des fiches de lectures (Un Afghan à Paris,  Une embuscade dans les Aurès…)

N°12 : Un entretien avec Catherine Simon (« Un baiser sans moustache » notamment) par Kinda F.Z. Benyahia (auteur d’une thèse sur « poétique du roman policier, cas de trois autrices… », une note de lecture de « Le doigt » de Dalie Farah (par Denise Brahimi), d’autres notes par Françoise Bezombes… Mais aussi un texte de Christiane Chaulet Achour sur l’intertextualité en prenant pour exemple deux romans, celui de Mohamed Mbougar Sarr « La plus secrète mémoire des hommes » et celui de Yambo Youologuem « Le devoir de violence ». La recension (c’en est pas à proprement parlé d’une recension) commence ainsi : « Il y a souvent une certaine perplexité quand la critique journalistique en France s’entend pour encenser dans un concert de louanges un roman d’un auteur francophone. Pourquoi, alors que tant d’autres publient en même temps et qu’on les ignore ?… » L’interrogation de Christiane Ch.A. me fait sourire. Car on peut la compléter en la transposant à l’environnement algérien. « Pourquoi ‘‘les critiques’’ de la presse algérienne (par flegme ou dépourvus d’instruments ?) tournent-ils en rond ? Pourquoi 40, voire 50 ans plus tard ils en sont encore à encenser plus que tous les autres, des écrivains qui n’en ont pas besoin, des hommes comme K. Yacine, M. Haddad, R. Boudjedra (qui ne produit plus), Mimouni, Jean Sénac… matin et soir (j’exagère à peine), alors qu’il y a des talents à la pelle (jeunes) à peine trentenaires (ou quadra) formidables ! (il suffit de tendre l’oreille et d’ouvrir l’œil, notamment lors du SILA). La réponse (indirecte) a été donné mille fois par Bourdieu. Et c’est dommage (dommage que Bourdieu ait mille fois raison). 

N°13 : 115 pages sont dédiées à cette rubrique (y compris les Arts plastiques) dans ce numéro. On y trouve pêle-mêle Nawal El Saadawi, Assia Djebar, Al Hallaj, Leïla Sebbar et un long entretien avec Abdellatif Chaouite (par Bruno Guichard)

Deux autres rubriques, Création-monde et Arts plastiques complètent la revue, ainsi que des critiques de films, documentaires… (Je suis fatigué). Je m’arrête là car l’heure tourne. La combinaison fatigue et temps agissent comme un boa constricteur. 

Je reprendrai et retravaillerai entièrement cet article lorsque j’aurai lu l’ensemble des 13 (ou plus) numéros de la revue et si le courage m’accompagne. Je souhaite à « A » bonne route (elle a quand-même quatre ans ! –  elle est née en 2018 alors même que j’étais sur le point me concernant, de mettre un terme à ma maison d’édition « Incipit en W » hélas.)

Allez, il me faut quitter la bibliothèque et filer droit à la soirée NUPÈS.

Quant à l’ « A », je m’y abonnerai pour sûr, promis, juré, craché, croix de bois, croix de fer, si j’mens…

Asie centrale, Mai 2022

Samedi 7 mai 2022

Nous y sommes donc depuis hier matin samedi 7 mai. ‘Y’ renvoie à la belle orientale, Tachkent. Capitale de l’Ouzbékistan. J’ai cherché Youssef Z. mais pas la moindre ombre. Je lui avais promis pourtant promis que je passerai. Dix heures d’avion c’est éprouvant. Je vous donne en aperçu ces quelques images. La suite viendra au fur et à mesure de notre (V et moi) enfoncement dans le pays. Car nous avons l’intention de nous y égarer. Lundi est jour férié (libération des nazis par l’armée soviétique, à l’époque, armée de l’URSS et donc de l’Ouzbekistan). Un petit tour au nord-est de la capitale, visite de mosquées puis en son cœur avec Timur. On voit à l’image Timur (Grand conquérant (et massacreur)) ou Tamerlan sur son cheval de guerre.

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Jerusalema, La chanson tube de 2020

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CLIQUER ICI POUR VOIR LA COMPILATION DE « JERUSALEMA »

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« Jerusalema ikhaya lami/ Ngilondoloze/ Uhambe nami/ Zungangishiyi lana… »

(c’est juste une prière… Protège-moi, ne me laisse pas ici, marche avec moi…)
Un phénomène mondial. « Jerusalema » est une chanson de Kgaogelo Moagi, plus connu sous le nom de Master KG (musicien et producteur de disques Afrique du Sud) – « En octobre 2019, Master KG sort de son album Jerusalema, ainsi qu’un titre éponyme au nom de l’opus, soit Jerusalema. Il met en vedette la chanteuse Nomcebo Zikode sur cette chanson groovy. (Wikipedia)

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Jerusalema ikhaya lami
Jerusalem est ma maison
Ngilondoloze
Protège-moi
Uhambe nami
marche avec moi
Zungangishiyi lana
Ne me laisse pas ici
Jerusalema ikhaya lami
Jerusalem est ma maison
Ngilondoloze
Protège-moi
Uhambe nami
Marche avec moi
Zungangishiyi lana
Ne me laisse pas ici
Ndawo yami ayikho lana
je n’ai pas ma place ici
Mbuso wami awukho lana
Mon royaume n’est pas ici
Ngilondoloze
Protège-moi
Uhambe nami
marche avec moi
Zungangishiyi lana
ne me laisse pas ici
Ndawo yami ayikho lana
je n’ai pas ma place ici
Mbuso wami awukho lana
Mon royaume n’est pas ici
Ngilondoloze
Protège-moi
Uhambe nami
Marche avec moi
Ngilondoloze (x3)
Protège-moi (x3)
Zungangishiyi lana
Ne me laisse pas ici
Ngilondoloze (x3)
Protège-moi (x3)
Zungangishiyi lana
ne me laisse pas ici
Ndawo yami ayikho lana
je n’ai pas ma place ici
Mbuso wami awukho lana
Mon royaume n’est pas ici
Ngilondoloze
Protège-moi
Uhambe nami
Marche avec moi
Ngilondoloze (x3)
Protège-moi (x3)
Zungangishiyi lana
Ne me laisse pas ici
Ngilondoloze (x3)
Protège-moi (x3)
Zungangishiyi lana
Ne me laisse pas ici

www.lacoccinelle.net/

L’Émir ABDELKADER au MUCEM

Je me suis rendu hier lundi, tôt le matin, au « Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée » de Marseille ou MUCEM. Il faisait bon, peut-être un peu frais encore à cette-là, 10 heures, heure de l’ouverture. Par cette exposition, qui a été inaugurée le 5 avril dernier et qui se tient jusqu’au 22 août, on entend « remettre en lumière la figure d’Abd el-Kader dans toute sa richesse et son importance historique et intellectuelle » (web du Mucem).

C’est lui-même, l’Émir Abdelkader, qui m’accueille à l’entrée du musée, avec sa djellaba blanche. Il porte dans sa main gauche un grand chapelet. Je le salut, son regard est serein, sa posture est quand-même un peu figée. Ce retour en France et toute cette lumière portées sur lui, le perturbent peut-être un peu. Je me dirige à la billetterie « c’est pour l’ L’exposition sur l’Émir Abd el-Kader » (11€, au 2° étage).

Dès l’entrée, la première salle (il y en a plusieurs) je suis emporté. On est mis en situation. La campagne d’Égypte et la défaite française face aux Anglais. En Méditerranée, Napoléon 1° observe la côte algérienne grâce à son espion, le capitaine Boutin, en 1808, l’année de naissance à El Guettana (Mascara) de Abdel-Kader ben Mohi Eddine qui sera (ainsi est-il présenté sur la page du Mucem : « Émir de la résistance, saint combattant, fondateur de l’État algérien, précurseur de la codification du droit humanitaire moderne, guerrier, homme d’État, apôtre… » En 1832, à 22 ans, il succède à son père dans la résistance à l’armée coloniale. J’admire le beau sabre qu’il a porté pour défendre les siens et la selle d’apparat. Et ses chéchias dans un style qui n’a plus cours aujourd’hui en Algérie. La sacoche de selle, ‘‘dejbida’’, est magnifique, « brodée de fleurs et d’arabesques sur son rabat extérieur ». L’Émir cherche des appuis internationaux, comme par ce courrier de 1840 adressé au consul des États-Unis. Les chapelets et le Coran ne le quittent pas. Dans la salle suivante un grand tableau montre la Smalah (zmala) de l’Émir : mille à deux mille tentes organisées en cercles d’une quinzaine de tente chacun (des zmala) avec les familles, les guerriers.

La défaite devant l’occupant oblige Abdelkader au retrait. Ce qu’il fait en se rendant au Maroc qui lui offre son aide. Le sultan est lui aussi défait lors de la bataille d’Isly (1844). Les luttes de l’Émir se poursuivent autrement. En 1847, l’Émir se rend contre la promesse que les autorités françaises le laisser se rendre en Orient arabe.

D’autres résistants à l’invasion françaises se mobilisent à l’instar de Cherif Boubaghla (ses restes furent rapatriés de France en juillet 2020) et Fatma N’Soumer tous deux en Kabylie. N’Soumer sera capturée. Elle mourra en prison six années plus tard, en 1863. L’Émir sera d’abord emprisonné dans le château d’Amboise durant cinq années. Il y écrit beaucoup. Des courriers à des hommes politiques, mais aussi de la poésie.

Pour sa propre image, « pour sa gloire » Napoléon III fera de l’Émir un grand ami de la France, alors que l’Émir ne pense qu’à une seule chose, quitter la France. Il s’installe en Turquie, dans la ville de Borsa « Bourse, la ville sainte » qu’il quitte l’année du terrible tremblement de terre en 1855 pour s’installer à Damas, « sur les traces d’Ibn Arabi ». L’Émir Abdelkader meurt en 1883 à Damas où il sera inhumé. Le 6 juillet 1966 ses cendres sont rapatriées en Algérie, au cimetière des Martyrs.

Tombeau de l’Emir à Damas
Rapatriement des restes de l’Emir Abdelkader vers le carré des Martyrs _Alger 1966

Je n’ai pas vu passer les deux heures dans cette exposition. La 24° journée de ramadan glissa entre mes pensées et mon corps, mais on peut passer quatre heures dans l’exposition, à l’aise, tant il y a à voir, à lire, à apprécier. J’aurais souhaité mille expositions comme celle-ci sur 1001 sujets…. En Algérie même. Ah oui, mais y a le foot l’arrogance et le j’m’en-foutisme, c’est vrai. Hélas.

À Marseille, le 26 avril 2022

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CLIQUER ICI POUR LIRE LA CONFÉRENCE DE KATEB YACINE (il a 17 ans) SUR L’ÉMIR ABDELKADER

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https://www.mucem.org/programme/exposition-et-temps-forts/abd-el-kader

mais aussi : https://www.youtube.com/watch?v=lwQhFyQk0lk

Le terrible programme de Marine Le Pen

Derrière sa dédiabolisation : le terrible programme de Marine Le Pen – La menace est réelle, aux porte de notre quotidien. Le Pen est un danger pour la France et les Français. Plus encore pour les minorités, notamment les immigrés ainsi que les Français à double nationalité (« des centaines de milliers d’étrangers et de binationaux seraient interdits d’emploi »).

Le Pen est pire, pire que le président ultralibéral qu’est Macron. « Son projet, qui rompt avec le principe d’égalité, viole les conventions européennes, les principes élémentaires de notre justice et la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1789. » 

Regardez la vidéo. C’est terrifiant.

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CLIQUER ICI POUR VOIR LA VIDÉO

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« Ni Macron, ni Le Pen ». Marseille 16.04.2022

« Dégageons Le Pen, combattons Macron. »

À 13 h 45, je descends la rue Vacon, Paradis, Pytheus, place Charle de Gaulle, rue Beauvau. Les restaurants et les bars sont assez remplis. Les tables des restaurants débordent sur les trottoirs.  

Sur la place du Vieux-Port, Quai des Belges, sous et autour de l’imposante ombrière au plafond-miroir (sculpture de l’Anglais Norman Foster), des groupes commencent à se former. Un appel, notamment, de « Solidaires » a été lancé ces jours-ci « Dégageons Le Pen, combattons Macron. Manifestation ! samedi 16/04, à 14 h, au Vieux Port »

photo: est-ce Marseille?

Il fait très chaud (autour de 25°). Il y a aussi des musiciens, des danseurs. Au bord du quai, certains sont assis, les pieds ballants. Ça sent la mer (l’iode) et le poisson. Ici-même, les autres jours, est déployé le marché aux poissons du Vieux port. Les pigeons côtoient les mouettes, lorsqu’elles daignent se poser. Des bateaux embarquent des touristes vers les îles. Des enfants courent entre les gens suivis de leurs mamans. D’autres dansent au son d’un amplificateur assassin. 

Quelques personnes distribuent des tracts. D’autres tiennent des pancartes sur lesquelles on lit « Le Pen ça sert Aryen », « Le Pen c’est pas la peine »…

Il y a de plus en plus de monde qui arrive, mais ce n’est pas la foule des grands jours. Des banderoles et des drapeaux indiquent la présence du FSU, du Parti de Gauche, la France Insoumise, le PCF, la LDH… On s’agite juste devant moi. On a reconnu Azeddine Ahmed-Chaouch, le journaliste de l’émission TV de Bartez « Quotidien » que j’apprécie (l’un et l’autre). Je lui tape dans le dos et lui lance un encouragement, mais il est obnubilé par ce qu’il a à faire. Il questionne à gauche à droite. Sa collègue filme. (diffusion je pense ce lundi 18, sur TMC, 20h30+) Peut-être se rendra-t-il au Pharo où se trouve Macron. Un gilet jaune s’acharne à expliquer qu’il votera contre Macron, par défi certainement compte-tenu de l’argumentaire qu’il déploie.

Non loin une élue communiste discute avec ses camarades. Tiens, il y a aussi le NPA, un drapeau palestinien. 

Un militant s’active devant ses tréteaux. Il propose des ouvrages de Pierre Boué, de Marx, les classiques de ce dernier,  « La révolution allemande 1918-1923 », « La Révolution française »,  un périodique, « Révolution tendance marxiste internationale », c’est son titre, numéro 60- 04/2022 sur lequel il est précisé « 2€, solidarité : 3€ »

Il est 15 heures, des échauffourées entre des militants de la gauche (jeunes tout en noir, des black-bloc ?), « des antifa » (anti fascistes) et des manifestants venus au même endroit crier leur détestation de la politique menée sur le plan sanitaire. Ce sont des « antivaccins » plutôt d’extrême droite (plusieurs personnes âgées). Ils ont dare-dare quitté les lieux. Tiens, Kamar le photographe animateur radio (Galère), « ça va ? » « ça va »…

avec son grand micro emmitouflé sous une épaisse fourrure que j’avais un jour – au temps de La Révolution avortée (avortée ??) – du sourire, le prenant pour un chaton, caressé. J’en ris encore. 

Un groupe -dont les black blocs ( ?)-  « Ni Macron, ni Le Pen » s’est détaché pour remonter vers les locaux de La Marseillaise, Le Cours Jean Ballard. Au niveau du croisement en direction des quais de la Fraternité ( !) et Rive Neuve un nombre impressionnant de fourgons de police (15 ? 20 ?). Devant le premier d’entre ces camions, un cordon d’une vingtaine de policiers, barrant toute la chaussée, empêche tout passage piéton vers ces quais ou exceptionnellement après avoir fouillé (des journalistes) les valises, sacs… Il est vrai qu’à quelques centaines de mètres, au Palais du Pharo, Macron est venu défendre l’indéfendable. Mais bon, il a ses soutiens.

Je discute avec une dame « ni Manu ni Marine », qui ne votera pas dimanche 24. J’insiste sur le danger fasciste que représente Le Pen. Mais la dame s’obstine à vilipender la politique, économique et plus encore sanitaire de Macron. Je ne la contrarie pas mais insiste sur le danger de l’introduction officielle du racisme dans les institutions si la fille de son père (défenseur de Pétain et collabo de la funeste OAS). Mais la dame revient sur Macron, « notre souveraineté sanitaire nous échappe ». On tournait en rond. Je reviens vers l’ombrière d’où l’autre groupe entame une marche.

Je me fends dans la foule sur la Canebière… avant d’aller à la rencontre de mon ami B. rue d’Aubagne.

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Guerre en Ukraine

In: https://www.investigaction.net/fr

L’approche très objective de l’article qui suit concernant la guerre en Ukraine, est complètement évacuée par les médias français, qui ruent dans les brancards et hurlent au loup. Bêtement, à ânonner des vérités à sens unique. (On est habitué).

Entendons-nous bien, personnellement, – avant toute chose – je tiens les Russes pour responsables des massacres en Ukraine. Ils ont envahi un pays indépendant qu’ils sont entrain de détruire et tuer ses habitants.

Ensuite, je reprends à mon compte ce qui suit et d’abord ceci : « Il ne laisse aucun doute sur le fait que Poutine a commencé la guerre et qu’il est également responsable de la manière dont elle est menée. Quant à savoir pourquoi il a décidé d’envahir l’Ukraine, c’est une autre question… »

Je vous propose cet article repris par   INVESTIG’ACTION. Il a été initialement écrit dans The Economist, puis repris dans un média belge : De Wereld Morgen.

Mon SILA au jour le jour : mardi 29 mars 2022 et fin

Mon SILA au jour le jour : mardi 29 mars 2022 et fin

Oui, c’est mon dernier jour au SILA.

Mais avant de prendre la route, je prépare une courte vidéo de remerciements aux participants à l’atelier d’écriture créative que j’ai animé le 5 courant à Oran ainsi qu’aux responsables de l’Institut français à Oran.

Je file au SILA vers 13 heures. Je me rends au stand de Livrescq. Échanges avec Nadia S. Puis je me rends au stand de Frantz Fanon. Rabeh Sebaa dédicace ses ouvrages. Je lui dédicace mon recueil, il m’offre Fahla dédicacé.

Un dernier tour à la brasserie. On se prépare au match retour comptant pour les éliminatoires de la coupe du monde au Qatar. L’Algérie reçoit le Caméroun. Le match ne commence qu’à 20h30 et non à 17 heures comme je le croyais moi qui commençais à m’installer.

Je m’arrête là. Exténué. Je dois préparer mes affaires pour demain.

Je vous dis à bientôt et merci pour votre suivi.

Mon SILA au jour le jour : lundi 28 mars 2022

Mon SILA au jour le jour : lundi 28 mars 2022

J’achève d’écrire et de mettre au propre le texte concernant la journée d’hier dimanche au SILA et le poste sur Facebook, sur mon site web et sur mon blog (du boulot !) Si le Si la fa mi ré do… Je recommence : si le SILA fonctionnait comme une organisation respectueuse de ses visiteurs et de ses intervenants en proposant un programme détaillé, global, c’est-à-dire informer sur les intervenants (avec trois lignes de présentation), préciser les dates et heures d’intervention, les stands concernés, (ce qui est le minimum syndical de la moindre organisation de quartier proposant des intervenants), quitte à payer une pub quotidienne dans les journaux (le SILA – ou sa hiérarchie – peut se le permettre non ?). Et si le SILA (ou sa hiérarchie ne peux pas) je leur propose de vendre un dépliant simple avec les éléments dont j’ai parlé d’une, de deux ou de trois feuilles 21X27 ou feuillets de 10X17, aux visiteurs intéressés bon sang. Et s’ils n’ont pas d’employés à même de faire ce travail, je me propose d’y plonger bénévolement ! (qu’ils me paient le voyage seulement et je fais le reste) Tant qu’à faire…

Je disais donc que si le SILA fonctionnait comme une organisation respectueuse de ses visiteurs et des intervenants en proposant un programme détaillé, je le feuilletterais d’abord et préparerais ma journée en conséquence, avant de sortir de l’hôtel. Mais tel n’est pas le cas. Nous sommes à 25 années de SILA (quelle importante expérience !) et nous avançons comme des pieds nickelés, comme des débutants. Les gens errent au gré du vent (il y a un vent étrange à l’intérieur) dans les allées de « la foire ». Moi aussi, du coup, j’y vais plus ou moins au pif en passant et repassant devant les mêmes stands. « Tel auteur est programmée ? » les réponses entendues : « euh, je sais pas » « c’est pas ici » « c’était hier » « allez voir là-bas », « attendez, je demande à mon collègue » et j’en passe.

C’est le trafic et le hasard qui règnent. Je n’ai rien écrit à ce propos le premier jour en me disant que le lendemain, peut-être que. Je n’ai rien écrit le deuxième jour en me disant que le lendemain, peut-être. Je n’ai rien écrit le troisième jour en me disant que le lendemain… nous voilà bientôt à la fin du salon et c’est kifkif, du premier au dernier jour. Alors oui, peut-être que « le SILA est le plus important (en quantité) salon du livre du monde », mais c’est surtout le plus b… (en 6 consonnes et 4 voyelles). Ils doivent bien se marrer tous ces étrangers qui en ont fait l’expérience ! Ah je sais. D’accord, d’accord certains me diront « oui mais nous sommes les meilleurs, Wane tou tri… » je leur dirais gentiment « allez, passez, s’il vous plaît, passez. J’en ai ras la casquette de votre ‘Nous’ exacerbé », idiot, insensé.

C’était un coup de gueule pour un espoir d’amélioration. On peut toujours rêver. Quant à l’hôtel qui m’héberge bon sang (pour 3500 da il est vrai), je pourrais écrire trois pages sur les économies de bout de chandelle : PQ, serviette, eau, pas de beurre, le même petit récipient de confiture qui circule de client à client sans qu’il (le client) le sache…et sur cette télé qui ne diffuse que très médiocrement trois ou quatre chaînes à vomir sauf une (TV5 Monde). Les images à l’écran sautillent sans arrêt au point que cela donne envie de sautiller comme un malade avec elle. Comme je ne le suis pas, j’ éteins. « T’as qu’à aller au Sofitel ou au Soltane hôtel » diraient d’aucuns. Oui mais.

Excusez-moi, je sors du sujet, qui est le SILA. Je finis juste pour dire que tous les employés de l’hôtel sans exception aucune sont formidables. Le trafic ne vient pas d’eux évidemment. Mais Allah ghaleb. Venons-en à nos agneaux si vous le voulez bien, (jusque-là je parlais des moutons). Les journaux présentent des programmes incomplets, favorisant ceux de telle maison d’édition… négligeant les autres.

J’achète Liberté. « El Watan khlass ». Je me trouve au SILA vers 13 heures. Bouche de métro « Boumendjel ». Vous vous souvenez de la petite musique « Ikhwani ma tensaouch echchouhada aa ! » (lire mon texte du 25 mars), vous vous en souvenez ? Eh bé elle est là encore ce matin. Purée, comment m’en défaire ? Vous me diriez « n’y pense plus ! » Sauf que c’est elle qui pense à moi.

J’ai oublié de vous dire qu’il on ne court pas comme les malades de Paris. Ni derrière un bus, ni vers une bouche de métro, ni pour rattraper un tram sur le point de déguerpir. On attend le suivant. Dans le métro, une dame (vieille) qui voulait s’assoir entre moi et une femme sur ma droite, me dit « pousse-toi » avec un geste de sa main droite significativement désagréable. Je ne lui ai pourtant rien dit, rien fait. Je ne la connais pas. Ma casquette a dû la perturber. Meskina.

Peu avant de prendre le tram, à Ruisseau, j’achète El Watan. Mais avant de prendre le tram il me faut trouver un café… cela devient urgent. Je n’entrerai pas dans les détails, mais lorsque vous aurez mon âge vous comprendrez tout le drame (n’exagérons rien) lié à la question de la prostate, de l’urètre, de la vessie… Alors vite un café. Ce sera le joli « Café little Alger » à deux cents mètres de la station. Une café, une bouteille d’eau (150 ? je ne sais plus). Très joli et très propre, au rez de chaussée, à l’étage, aux wc (avec douche je vous promets !). Retenez son nom (photo).

J’ouvre Liberté. Les pages centrales, « Culture », sont consacrées à la littérature.

a- un article sur Lynda Chouiten : « De retour aujourd’hui au SILA »

b- un autre sur « la restitution des œuvres d’art à l’Afrique »

c- un texte sur « L’intertextualité et la question migratoire »

d- un article sur la rencontre avec Kamel Daoud et son dernier ouvrage avec Depardon : « Notre livre est un regard dans l’histoire » (je me suis demandé en lisant cet article, si sa signataire était bien présente à l’intervention de K. Daoud. « Ya comme un décalage » comme qui dirait.

e- un entretien avec Jamila Rahal « L’Histoire est le fil conducteur de ce récit romanesque. »

Noter pour la suite (El Watan) que Kamel Daoud et Jamila Rahal furent (ou sont) journalistes.

El Watan consacre trois pages à la littérature (pages « Culture » 17, 18, 19).

La page 17 est réservée à des journalistes du même journal ! (on n’est jamais mieux servi que par soi-même mon frère ! pas de retenue. Aucune. Bla hachma, bla… 

D’abord un trois quart de page est consacré au journaliste maison (j’apprécie l’écriture de ses reportages) Benfodil « Homme de lettres, de planches et de médias notre confrère et ami… » (c’est en tout cas sincère et lacrymal). Vive nous, vive l’Algérie.

Un quart serré est réservé à « Le Hic » : « notre collègue d’El Watan, le dessinateur, le caricaturiste, le bédéiste, celui qui croque l’actualité quotidiennement… » N’en jetez pas s’il vous plaît ! Merci pour lui.

Je vous promets que Bourdieu (Allah yerhmou) aurait complété ses thèses sur les médias français avec l’expérience algérienne ! (âynani quoi !) …

Dans le SILA j’ai l’impression de tourner en rond. Qui est où, quand ? (voir début de ce texte). Je tourne et retourne. Chez Frantz Fanon il y a l’inénarrable Laâlam (Le Soir). Un cas spécial çui-là tiens… passons. Il y a aussi le cinéaste Ifticène qui a écrit je ne sais quoi.

Mon ami FB, Lamine Benallou m’a demandé de passer le bonjour au gérant. Il est absent, alors j’ai écrit ce mot (photo) devant son livre « Les vies (multiples) d’Adam » : « Cette nuit-là je rêvai que je visitais le cimetière de la vieille ville où était enterré mon père » (incipit). 

Aux éditions Casbah, je vais à la rencontre de Lynda Chouiten qui dédicace son dernier ouvrage « Des rêves à leur portée », un recueil de nouvelles que j’achète et qu’elle me dédicace. Discussion…

Au stand officiel du ministère on vous accueille avec ce titre « Ministry Of Culture and Arts ». Le français est out. C’est pitoyable, risible et ridicule. Il y a une ancienne ministre de la culture, foulard bleu et joli sac de courses, fille de son père, chaudement applaudie et criblée de flash (pas de flash non) lorsqu’elle arrive en pleine séance.

Je rentre la tête pleine d’espoir et d’incertitude. Dans le tram, je ne sais si on rigole sincèrement ou si on se moque condescendamment (pardon !) de cette jeune fillette, a peine âgée de 8 ou 10 ans et qui porte sa sœur ou frère de deux ans sur le dos en faisant la manche. Elle parle avec un accent du sud, du grand sud. Coquine et maligne, elle s’adresse parfois à des jeunes filles en leur disant « Rabbi I zewjek, yerham jeddek twelli papicha mengoucha. Allah yaâtiq emmouh, emmouh alik, Barboussa » toute la rame est aux éclats, mais rares sont ceux qui mettent la main à la poche. Je lui donne une pièce. Elle est déjà descendue du tram à « Tripoli Taâlibi » où l’attendent cinq ou six mamas africaines assises à même le sol avec et leurs enfants demi-nus. La fillette leur remet le contenu de la boite. Cette fille est étrangère. Elle est noire. Elle mendie pour manger. Riez si vous voulez.

La Brasserie est un havre de repos. TV, brouhaha… Un match de tennis encore. Be In fait sa loi. 

Un gars (un colosse) est venu s’assoir à la table à côté (50 cmX50) de sorte qu’il me fait presque face. Il a le regard vide. Pensif. Je ne saurais dire de quel pays il vient. « Un Égyptien ? ». Ce silence est gênant. Sur ma gauche, un jeune gars chante en pianotant sur son téléphone (il porte des oreillettes). Il semble être en direct sur je ne sais quelle plateforme. Il chante sans gêne à son ami ou amie. À l’aise. On parle derrière mon dos. J’entends « Front de mer, Oran… » Je me retourne. Mais c’est bien lui ! Salamalecs… Sbaâ me donne rendez-vous pour le lendemain (mardi 29) au stand Frantz Fanon « je t’offrirai ma Fahla ». Celle qu’il a là en sa compagnie « lui pose quelques questions… »

(Encore une fois mes textes sont écrits à la volée. Je ne les relis quasiment pas. Pas le temps.)

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Mon SILA au jour le jour : dimanche 27 mars 2022

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Espace L’ivrEscQ –

Mon SILA au jour le jour : dimanche 27 mars 2022

Je me suis réveillé ce matin de dimanche « avec une heure de sommeil en plus » ai-je pensé. « 9h ? », mais il est tard. Ça ne peut être que ce satané changement d’heure pratiqué en France qui a déboussolé mon ordinateur. J’ai oublié de lui dire que nous n’étions plus en France depuis bientôt un mois. Non, il ne doit être que huit heures. « Et si je posais la question aux facebookers ? » Et ça marche. « 9h10 répond illico Khaled B. Oui mais « de quelle capitale ? » demande Kheir-eddine O., « Trop tard ! C’est déjà passé ! » me répond avec un brin d’ironie mon amie Catherine P. Ratiba B. est sans appel « 9h23 à Oran ». Oui, mais je ne suis pas à Oran. Certaines réponses sont étranges. Tenez, Farid B écrit « 9h18 mb » mb ? Ou ces deux qui se paient gentiment ma tête : Bachir M. qui se réjouit : « T’as vu ? une question que tout le monde se pose ces derniers temps » et son amie Lila M. qui lui répond : « tout le monde est devenu très bizarre ». Bizarre, bizarre, elle me trouve bizarre… Toutes ces réponses (elles sont nombreuses) m’embrouillent. Alors je le dis. Je l’écris :  « Finalement vous m’avez plus embrouillé. Vous m’avez donné l’heure qu’il était (selon que vous êtes ici ou là) au moment où je vous posais la question. Mais cette heure n’est plus la bonne à cette heure-ci. Je vous remercie mais j’abandonne… » Puis ce fut le silence. Non mais ! Finalement, mon ordinateur n’est pas si sot ou niais que ça. « 10h17 » maintenant. En France où les gens courent derrière le métro, le train, et le temps tout le temps il est 11h17, peut-être même 11h 20, ou….

Allez, rebelote ici à Alger : métro, tram, Sila. Au ‘pré carré’ Sédia j’y retrouve N. Salamalecs sincères. Une jeune femme dévouée, alerte et fort sympathique. Je lui offre mon dernier roman (2017 quand-même) « Le Choc des ombres » édité en France. Chez L’ivrEscQ je rencontre de nouvelles personnes qui poétisent amicalement ; Je me joins à leurs échanges. Nadia S. diffuse les interventions sur FB en direct. Il y a Zahra Benmeziane, membre de l’atelier d’écriture Femmes Oran,Fayza Stambouli Acitani (roman « Les murailles de l’interdit »), Ouarda Baziz Cherifi (roman « Comme un coup de massue ») Nadia Sebkhi, écrivaine et responsable du stand et d’autres. 

À Casbah éditions j’achète le dernier Anouar Benmalek « L’amour au temps des scélérats ». « Une histoire d’amour dans un des lieux les plus outragés de la planète par l’intolérance religieuse, la guerre perpétuelle, la tyrannie meurtrière : le Proche-Orient. » lit-on en 4° de couv. Je vais à sa rencontre pour une dédicace. À condition dit-il en plaisantant que je lui dédicace mon recueil de poésie. C’est fait. Il y a longtemps nous avions passé de bons moments à Paris lors d’un Salon du livre de Paris notamment… C’était en février 2011, cela me revient… une belle soirée. Il y avait Senouci (Allah yerhmeh), BHS, H (disparu) Nous nous sommes attablés à « L’Étincelle » (angle rue du Bourg Tibourg et Rivoli) à deux pas de la mairie centrale. Il y avait aussi une troublante Yas avec de grandes boucles gitanes pendues aux oreilles qui accompagnait (me semble-t-il, me semble-t-il) Anouar Benmalek. Belle soirée quoique gâchée par les interventions intempestives de notre ami (tout de même) le regretté « La Snousse »… J’écrirais des pages sur mon ami décédé (avec lequel j’ai usé mon froc sur les bancs sales d’Oran durant les exécrables années Boum – nous étions tout un groupe et j’étais (considéré) la dernière roue du carrosse)… Benmalek me donne la sensation que son esprit s’embrouille (lui aussi). Je ne le retiens pas, des personnes attendent leur dédicace.

Je ne m’attarde pas au Salon. Trop de monde, comme hier. On y étouffe. Retour au centre d’Alger. Dépose mon sac chargé. La brasserie est bondée, enfumée… S’installer près de la grande fenêtre. L’ouvrir. Regarder bouche bée le grand écran qui diffuse (Be In) une partie de tennis internationale, en direct de Miami. Et dehors c’est l’enfer des klaxons. Plus tard je prendrais une « couisse jaj » (aile de poulet 300 DA).

Mon SILA au jour le jour : samedi 26 mars 2022

Mon SILA au jour le jour : samedi 26 mars 2022

Hier soir sur Facebook, un gars (un journaliste) écrivait que l’écrivain algéro-français Anouar Abdelmalek était le Faulkner algérien. Dans ce pays on franchit les limites comme on traverse à pied une autoroute nonchalamment, sans crainte de mourir de ridicule ou de mourir tout court. Je sursaute. Il me répond « ce sont des spécialistes qui le disent ». Ce monde est décidément surpeuplé de spécialistes de tout et de rien. Faut pas prendre les enfants du Bon dieu pour des canards sauvages !

Ce matin l’employé de l’hôtel chargé du petit déj me pose cette question alors que je suis plongé dans mes pensées complexes. Il m’apostrophe « le bateau c’est aujourd’hui ? » Je suis surpris. J’ai dû mettre trois minutes sans lui répondre. Dans mes yeux il devait y avoir une lueur telle, qu’il s’est cru obligé de répéter. J’ai bien entendu lui dis-je, mais je n’ai pas compris « wallah ma fhemt ». Que vient faire un bateau ici à cette-heure-ci ? ai-je pensé.

Je lui réponds un peu au petit bonheur la chance « je ne prends pas le bateau, je suis encore à l’hôtel pour quelques jours ». Cette fois je me persuade, au vu de la tête qu’il fait, que c’est lui qui n’a pas compris où je voulais en venir. À question hasardeuse ou farfelue, réponse aléatoire ou bizarre.

Métro, tram, SILA_ Liberté titre en Une « Les verts battent les camerounais à Japoma – À un pas du mondial » La première partie en noir, la seconde en rouge. Une foule considérable dans le tram, et à l’entrée du Salon. La fouille est d’autant méticuleuse au portillon, que la densité de la foule croît. Foule et fouille rimerait. Le « trombone » de mon téléphone portable, accroché au trousseau de clé et dont la pointe a troué mon sac à dos intrigue le vigile « wechnou hadi li tchouk ? »

Ouvrir le sac à dos, extraire le trombone, sourire satisfait de l’agent de la sécurité.

Au Stand Frantz Fanon le patron, Ingrachène les bras croisés sur le ventre, semble repus. Grands sourires à la dame qui lui fait face,  ravie elle aussi. La foule dans les allées est impressionnante. On se croirait au Hammam, bain turc, sauna ou au sudatoire. Au stand de La Délégation de l’Union Européenne, deux personnes dont un conteur répondent au public : Mata Barrio Garcia-Agullo et Seddik Mahi Meslem très convaincu et convainquant. Un rapide coup d’œil au stand du Ministère de la Culture et des Arts. Un professeur d’université (Mostapha Bey ?) est en intervention. Je ne choisis pas les stands. J’avance au gré du mouvement de la foule et des espaces de respiration.

Allez, je sors m’aérer. Sandwich au fromage et eau de source (350 da) à l’un des nombreux kiosques. 

14H : au stand des éditions Sédia, la table est installée avec au-dessus trois belles piles de mon recueil. Et le calme est plat. Où sont-ils tous passés ? Le calme est trompeur, car revoilà la foule. On se bouscule de nouveau y compris dans le stand, pourtant assez grand. C’est maintenant le rush. Je signe à tour de bras. Comment se sont-ils donné le mot ? d’où me connaissent-ils ? Une ruche et photos avec. Vingt à trente minutes étourdissantes. Le summum est atteint lorsqu’un groupe d’élèves, orientés par leur enseignant se ruent sur la table. On me parle en kabyle, je réponds comme je peux, souvent en français qu’ils ont l’air de mieux comprendre que mon arabe oranais. Ils sont heureux, gesticulent, répètent à l’envie mon nom de famille…. 

Je me suis dis : « c’est pas possible, ils connaissent mes écrits ! ils les ont étudiés à l’école ! » et d’autres sornettes. Mais non, mais non, pas du tout ! Il a fallu l’intervention de leur enseignant pour que je saisisse le sens de tout ce chmilblik. Le professeur me donne la clé de ce chahut de gamins fort sympathiques. Il s’avère que mon nom de famille est porté par quelques-uns parmi eux (ou parmi leurs amis et voisins je n’ai pas saisi). Ils ont quitté le stand et celui-ci s’est apaisé. Nous avec. Je remercie N. et Z. pour ce formidable moment. Merci, merci.

15h30. Au stand Barzakh, il y a d’abord Alice Kaplan qui dédicace sont dernier écrit, un roman dont la source sont des faits réels : « La maison Atlas ». Un peu plus tard c’est Kamel Daoud qui entre. Il présente son dernier ouvrage écrit avec la collaboration de Raymond Depardon (pour les photos). Beau livre mais un peu cher quand-même : 3500 da. Je filme la séance.

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Je m’arrête là. À demain

Mon SILA au jour le jour : vendredi 25 mars 2022

Mon SILA au jour le jour : vendredi 25 mars 2022

Le temps est gris ce matin (l’auxiliaire être – et les autres verbes – seront au présent. J’adore le présent. J’abandonne le passé utilisé hier et avant-hier. Aujourd’hui c’est donc le présent. Le temps est gris et tristounet. Mais bon, ça va quoi. Les rues sont désertes. Il est huit heures du matin. Nous sommes vendredi, jour du seigneur chez nous. Il a le vendredi ici, le dimanche ailleurs. Le vendredi est un jour de repos pour beaucoup. Jour de repos et de respiration non stressée, cool.

Dans la rame de métro, (je l’ai pris à Boumendjel) nous sommes à peine une vingtaine. Direction El Harrach ou Aïn Naadja, arrêt à la station Les Fusillés, puis le tram. Prix du billet, un combiné des deux moyens de transport, 70 dinars (32 centimes d’€ environ). Il me semble avoir précisé les noms de mes arrêts dans le billet d’hier : Les Fusillés, puis La foire. Les moteurs du métro et autres portes qui s’ouvrent, se ferment, haut-parleurs, rappel des noms des stations, « prochaine station Hamma… El Hamma, Hamma, descente à droite… prochaine station Jardin d’Essai » etc. Dans la rame les gens sont silencieux. Vendredi oblige. Je descends à l’arrêt Les Fusillés, une grand esplanade bien calme. Là aussi c’est vendredi. Voilà le tram. Nonchalant. C’est vendredi. Ici Ruisseau est le terminus du tram et point de départ pour Dergana. Il est 8h35 et patientons de longues minutes avant la mise en branle du Tram. Derrière moi des collégiennes, comme nous sommes vendredi disons des jeunes filles, rigolent. J’aurais écrit « collégiennes » si nous étions un jour ouvré. Mais nous sommes un vendredi. À l’extérieur une vieille dame habillée d’une longue robe rouge tire une sorte de Caddy, rouge lui aussi. Environ 75% des voyageurs (dans le tram comme dans le métro) portent le masque de protection anti-Covid (une partie des personnes le portent sous le nez ou sous le menton). 8h42, claquement des portes. « Prochaine station Les Fusillés ». Deux fois la même station Les Fusillés ? Non, et je m’explique. La station « Les Fusillés » du métro n’est pas la station « Les Fusillés » du tram. Il y a entre les deux stations qui portent le même nom, environ deux ou trois kilomètres de distance. Le tram démarre, puis on entend « Veuillez vous éloigner des portes ». Erreur ou non ? 

9h10 : « la foire d’Alger, Qasr el maârid ». En arabe il est dit « Palais des expositions » et en français « La foire ». Beaucoup de personnes descendent. L’entrée se situe aujourd’hui, juste là à peine deux cents mètres de l’arrêt du tram (ou quatre cents). 

9h 20. Les portes du Salon sont closes. L’heure H est peut-être fixée à 10 heures, ou midi ? Il n’y a nulle information, nulle part. les gens sont courageux. « On y va âla Allah ». En attendant je prends un café bien noir (capsule) et une grande bouteille d’eau « 13 mille » (deux tickets de transport combinés). Dans ma tête un refrain patriotique trotte depuis hier matin. Dès que j’y pense je m’entends (façon de parler) proclamer « Ikhwani ma tensaouch echchouhada aa !  Mes amis n’oubliez pas les martyrs ! » (extrait du « Chant des martyrs »). Cela a commencé hier disais-je. J’étais dans un café à siroter un thé (non loin de l’hôtel, derrière la rue de Tanger) et à lire mon journal. À mes côtés deux amis blaguaient. L’un des deux, pour probablement détendre l’atmosphère entre lui et son camarade, ou pour interrompre son discours ou pour je ne sais quoi , fredonnait « Ikhwani ma tensaouch echchouhada aa ! ». Pas une fois pas deux et il recommençait « Ikhwani ma tensaouch echchouhada aa ! » M’empêchant de me concentrer sur le journal. Je lisais Liberté (qui a consacré un article sympa sur moi en page 12). Ce refrain ne me quitte plus depuis ce moment-là.

Il est 10h 17 lorsque brusquement, un mouvement de foule se manifeste devant la grande entrée. En deux temps, trois mouvements, nous voilà à l’intérieur. On circule dans les allées idéalement. Je suis persuadé que cet après-midi ce sera autre chose. Je galère au pif, à gauche à droite, derrière, devant, en haut… tout en prenant des photos et en filmant (sinon comment enjoliver cet article ?)

Me voilà devant Barzakh éditions (les plus chics, les plus réputées, les plus snobs aussi ?) À deux pas de cette maison, une autre, aussi connue, celle qui m’a fait confiance, la maison d’édition Sédia. « Tiens, bonjour madame ZG » « bonjour monsieur H » (c’est moi). Échanges polis. Je suis étonné de ne pas voir de romans, pis encore, nulle trace de mon recueil « Poèmes inédits ». What’s that ? Finalement ZG m’explique qu’ils ont trois stands au SILA et derechef m’emmène vers celui – plus grand, plus aéré – où figure en bonne place (centrale) mon recueil de poésie posé (une pile) sur une table et cerné par trois chaises en prévision du moment de dédicaces (prévu pour demain samedi 26 à 14 heures). Je salue NK qui s’y trouve. Très avenante. Échanges. Demain j’achèterai le beau livre de Ali Benmakhlouf sur les philosophes arabes que j’ai vu chez Sedia. J’aime beaucoup ce que fait Ali Benmakhlouf (j’ai lu nombre de ses ouvrages lorsque je préparais un article, long article sur Ibn Rochd (publié par Le Quotidien d’Oran).

Je reviens sur la précédente allée. Chez Barzakh. J’achète deux romans. Le premier a bénéficié d’un grand tapage médiatique. Il s’agit de Nihed El-Alia « Minuit à Alger (une femme dans les nuits, certainement bourgeoises, d’Alger « brûlant sa vie par les deux bouts » (800 da) et l’autre, de par son auteur, se suffit à lui-même, « Maison Atlas » de Alice Kaplan (1000 da). Le boss, Sofiane Hadjadj, range, répond aux interviews, donne des ordres, s’agite… Je le salue, lui tends une main qu’il hésite à prendre. J’enlève mon masque un moment « c’est Hanifi… combien de fois n’avions- nous pas échangé à Aix, à Marseille, à Paris… » (dans les années 90 et 2000, je l’avais même soutenu dans les débats, encouragé… sa maison n’existait même pas alors). Il fait « Ah oui » pas très convaincant. J’ajoute « Vous allez bien ? » Il poursuit son rangement la tête baissée. Pas une minute à perdre. Pas le temps. Il répond toutefois, mais montre un soupçon d’agacement. Je lui montre « Minuit à Alger » et lui demande ce qu’il en pense, lui demande si sur le plan littéraire il pèse un chouia. Sa réponse « il faut l’essayer, moi je vends des livres c’est tout ». Monsieur a pris du poil de la bête et du poids. Me déçoit. Le stand est envahi de caméras. Aussitôt se rend disponible. Je règle et fiche le camp.

Voilà un stand plus sympa ! Le hasard fait bien les choses. C’est celui de LivrEscq, celui de la charmante Nadia Sebkhi. On échange longuement, on se rappelle du Forum International du Roman décembre 2015  (ici :http://leblogdeahmedhanifi.blogspot.com/2015/12/526-forum-international-du-roman.html ), un Forum qu’elle a organisé en collaboration avec le Ministère de la culture et auquel elle m’avait convié. Je la remercie encore. À ses côtés une charmante dame également qui représente le Prix littéraire Fetkann Maryse Condé (fetkann.fr)… longue discussion. Il y a aussi deux autres auteurs dont « le doyen des caricaturistes algériens ».

Je quitte le Pavillon central. Il y a deux autres ailes que je m’emploierai à visiter plus tard.

Tram, métro, hôtel… Comme c’est vendredi, la respiration et la cadence sont cool. Avant de manger il faut se serrer la ceinture. Tout est fermé (photos). Patienter jusqu’à la sortie des mosquées. Ce sera vers 14h30 et plus.

À demain pour la suite.

(et pardonnez mon écriture un peu sèche. Le travail de mise au propre, textes, vidéos, photos est exténuant).

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Image stations de métro = Google

Image stations = Google (Tram = en rouge)

Mon SILA au jour le jour : Jour de l’ouverture officielle

LES PHOTOS SE TROUVENT À LA SUITE DU TEXTE

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Mon SILA au jour le jour : Jour de l’ouverture officielle

Nous sommes jeudi 24 mars 2022. Aujourd’hui est le Jour J, ou D Day si vous préférez.

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On peut dire ici que le jour se lève non du fait de la luminosité qui pointe, de la terre qui tourne etc, ou du chant du coq (ah, « le chant du coq » ! qui se souvient de Leïla Boutaleb hein ? elle nous baratinait elle aussi, peut-être forcée), le jour se lève du fait des premiers bruits humains directs ou indirects : cris, klaxons… 7 heures. Tiens, pas d’eau chaude au cœur d’Alger à 7 heures. Trente minutes plus tard, je me suis rendu au salon de l’hôtel pour le petit déj.

Sur la route de la station de métro « Boumendjel » j’ai acheté El Watan et Liberté. Depuis que je viens à Alger (des années), je n’ai jamais pu acheter Le Quotidien d’Oran. Il n’y est pas distribué. C’est dingue ça pour le plus grand (ou l’un des plus grands) tirage de la presse francophone du pays. J’ai donc acheté la presse avant de prendre le métro, direction le Salon du livre (descendre à la station Les fusillés/ El maâdoumine, puis prendre le tram direction Dergana et descendre à la station « Palais des expositions »). 

J’ai parcouru les deux journaux. En page 2 de Liberté j’ai lu et relu un excellent article intitulé « Zemmour n’est pas une exclusivité française ». Le titre est quelque peu racoleur. Le texte traite essentiellement de l’attitude (j’allais écrire « la nature ») d’une grosse, très grosse majorité des Algériens à l’intolérance. L’article est argumenté et j’y adhère totalement (hormis quelques erreurs telles pour « se marier avec une non musulmane ? il faut se convertir », ou « nous sommes souvent racistes… même entre deux frères ou sœurs », et lorsque l’auteur (au fait il s’agit de Kamel Daoud, un nom qui bouscule, qui irrite, qui fait hérisser les cheveux, mais qui souvent dit vrai) et lorsque l’auteur disais-je dénonce avec des pincettes « le procès juste » néanmoins fait à l’Occident. Il aurait pu enfoncer le clou. Bref le reste est un régal. Écoutez ou plutôt lisez cet extrait composé de deux phrases, deux : « Peu à peu, à cause d’une école sinistrée, du manque de voyages et de rencontres, de la faillite de l’altérité, de la mainmise des féodalités sur les mentalités, d’un retour au Moyen-Âge au nom de la religion, de l’enfermement sur soi et de l’obsession des frontières, de la Religion du dé-colonial permanent, quelque chose de maladif a pris le dessus sur l’Algérie d’autrefois. Pour certains, aujourd’hui, l’Algérie, c’est pour les Algériens dans la pureté religieuse, révolutionnaire, familiale, de vertu ou d’ascendance : le reste de l’humanité est constitué de gens trop pauvres pour être intéressants, ou de colonisateurs prédateurs même s’ils sont Danois ou Sibériens, et il faut les incriminer même pour nos poubelles qui débordent dans nos rues. » C’est chaud et remuant. Mais telle est la réalité des Algériens. Il suffit d’un miroir que la majorité refuse de regarder. Le regard porté sur les noirs, condescendant et raciste, je l’ai observé plusieurs fois à Oran. Des comportements qui perturbent notre humanité (« nous sommes musulmans ! »). Et après on crie au racisme des Européens (bien réel cependant), mais regardons-nous bon sang, regardons-nous dans un lisse miroir ! !

J’ai continué de feuilleter le journal lorsque je suis tombé sur les pages centrales, consacrées au SILA. Un encart est réservé à la quatrième de couverture de mon recueil « Poèmes inédits » y compris le texte de cette même quatrième. Une belle surprise.  

Je descends à la station « Palais des expositions » du tram. On entre par le parking. 300 mètres de marche ai-je entendu. Légère brise et soleil bien timide en cette heure, 8h50. Quelques dizaines de personnes avancent, accrochées pour la plupart à leurs téléphones. Des employés semblent quelque peu perdus, « c’est par ici », un autre  « c’est par là ». Et nous, nous suivons les consignes. En fait de 300 mètres se furent deux kilomètres. Une centaine de personnes se bousculent poliment aux guichets. « Je suis auteur, s’il vous plaît, est-ce que… » Inutile de poursuivre m’a répondu l’agent en faction. « Changez de chaîne, allez là-bas chercher un badge ». On lit sur les vitres des guichets « Accord », « Casbah », « Ahaggar »… Des noms improbables. Impossible d’avoir quelque laissez-passer. Le flux des véhicules était incessant, orienté par les intempestifs coups de sifflets d’agents de la sécurité ou de police.

Les gens qui n’ont pas accès au Salon, qui ne sont ni exposants, ni gestionnaires, ni grosses légumes, ni « employés du manège » ( ?) étaient contraints d’attendre. Ils observaient le remue-ménage ou bien s’asseyaient sur les rebords des trottoirs.

Un agent de police s’est approché du petit groupe de jeunes filles assises à mes côtés. Il était 10 heures 05. Il leur a demandé si elles étaient « employées ici », puis il a ajouté qu’il était « inutile d’attendre si vous n’êtes pas invitées ou employées ici. Vous attendez pour rien. L’ouverture au public c’est demain. » L’agent ne m’a rien demandé alors qu’il a vu que je le lorgnais du coin de l’œil et de l’oreille. Sur ce, j’ai quitté les lieux par le bas. Nous étions alors devant l’entrée officielle du Palais des expositions. Au bout de la route, un véhicule de police avec quatre policiers. L’un d’eux m’a renseigné. « Non, il n’y a pas de station de transport par ce côté-ci à moins de marcher une demie heure ». En face nous avons vue sur la grande mosquée d’Alger qu’on n’hésite pas avec fierté de qualifier « la plus grande mosquée d’Afrique et la troisième plus grande mosquée du monde. » D’autres n’hésiteraient pas à protester « on aurait pu construire une dizaine d’hôpitaux avec l’argent englouti là-dedans ! » J’ai entendu les deux expressions, justes toutes les deux.

Je reviens vers « la foire » (beaucoup disent « la foire » au lieu de Salon du livre ou Palais des expositions). Le K-Way bleu que je porte introduit de la confusion chez certains qui le prennent pour un costume officiel d’un agent non moins officiel, de sorte que plusieurs automobilistes ont ralenti à mon niveau, ouvrant leur vitre et demandant « le parking kho ? » et moi je jouais le jeu « au fond à droite », avec tout le sérieux nécessaire. Ou bien « C’est la foire de quoi cheikh ? « la foire des livres ». « Que des livres ? » « oui c’est la foire que des livres ». Et le gars d’accélérer en faisant la moue. Les personnes âgées me disaient « kho » (frère), les plus jeunes « cheikh », une seule personne m’a interpellé « si el hadj » (un jour peut-être). Il y a quelques années, (1998-2000 ?), j’habitais encore à Paris, j’avais subi la même expérience devant le Centre culturel Georges Pompidou (les grands tuyaux). J’attendais un ami, debout plus ou moins en faisant du surplace. De nombreuses personnes (une demie douzaine ?) sont venues me demander divers renseignements, me prenant pour un agent de garde de la grande Bibliothèque du Centre. Là aussi je portais une sorte de K. Way bleu, comme celui que je porte aujourd’hui (mais pas le même je vous rassure et il était plus épais).

L’heure avançait et l’affluence se développait. Les gens étaient de plus en plus nombreux assis sur les trottoirs. Rien n’a changé et j’en avais assez à cette heure-là, la onzième. J’en avais assez de tourner en rond. Je suis revenu à l’entrée principale. L’agent en faction a été catégorique « pas de badge pas d’entrée ». « Et le public qui attend ? » Il attend pour rien, l’entrée c’est demain » Il a ajouté « ou en fin de journée, vers 17 heures ». Il était 11h10 et j’en avais assez. Je suis rentré comme je suis venu. Après déjeuner, j’ai fait un tour à l’Institut français… puis suis rentré raconter ma journée aux Facebookers et à ceux qui me suive sur ahmedhanifi.com.

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Mon SILA au jour le jour : moins 1

LE TEXTE suit es photos

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LE REPERE

LIBRAIRIE DU TIERS MONDE

Le MAMA

L’ex librairie Charlot

Il pleut

VUE DE LA BAIE D’ALGER à partir de LA CASBAH

CENTRE DE FORMATION

LE MAMA

LE REPERE

UN SEUL HEROS…

LIBRAIRIE DU TIERS MONDE

METRO PLACE DES MARTYRS

LA BRASSERIE DES FACULTÉS

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Comme je l’ai fait par le passé (2014, 2015, 2016 etc.) je vous raconterai, en agrémentant mes textes de beaucoup de photos, « mon Salon du livre » au gré des jours, c’est-à-dire ce que j’ai vu, entendu, mes appréciations diverses etc. Il y aura donc pas mal de subjectivité. Je vous propose d’accepter cette vision des choses qui n’est pas (ne sera) peut-être pas la réalité objective telle que d’aucuns ou vous-mêmes le souhaiteriez. Elle est (sera) la mienne.

Nous sommes au soir du mercredi 23 mars 2022. Le temps est frais, mais il ne pleut plus sur Alger. La journée a pris des rides puis s’est évanouie. Les lumières fades de la ville (et d’ailleurs) ont remplacé la naturelle. La nuit est tombée et avec elle les couleurs se sont transformées, se sont éteintes ici, se sont faites discrètes là. Les bruits (infernaux) font les 2X8+8. La soirée est en mode troisième 8, c’est-à-dire repos, mais des passants braillent toutefois de temps en temps. Là (21h10) j’entends quelqu’un hurler et hurler encore « ya zizou !! ya zizou !! » Et il recommence. Son camarade (très certainement) se met à siffler. Je ferme les persiennes et la fenêtre de la chambre d’hôtel.

Dans la journée, les hauteurs d’Alger offraient de très belles vues sur la Méditerranée, mais le beau et célèbre café- restaurant de la haute Casbah, « Le Repère » est fermé ainsi que la mosquée Sidi Abdellah à côté.  Le peuple rêve d’être un jour « le seul héros » et nous le fait savoir en ‘graffitant’ le mur. J’ai dévalé les rues du quartier (plus vite que je ne les ai grimpées). Je suis descendu jusqu’au marché Randon, place des Martyrs en passant par l’Office d’enseignement et de formation à distance (ONEFD) . Il pleuvait beaucoup alors, comme je n’avais pas de parapluie, je me suis engouffré dans le métro.

À l’entrée de la Librairie du Tiers Monde des affiches publicitaires sur « Fehla » de Rabeh Sbaa que je salue (lundi dernier à Oran, nous avions pris un verre ensemble ainsi que notre ami commun Lakhdar A. qui lui, a écrit « Formation de formateurs, manuel opératoire d’un formateur ») et sur « Chroniques littéraires » de C. Chaulet-Achour… J’apprécie beaucoup Madame C.C.A. Un jour (il y a longtemps, à Paris) elle m’avait affirmé que l’une de ses étudiantes en lettres de Cergy Pontoise, une suédo-algérienne, « qui possède des bribes de trajectoires de votre personnage » avait choisi mon roman « Le Temps d’un aller simple » pour y travailler. Je n’ai jamais lu/vu trace nulle part de cette thèse. 

Je suis passé devant le MAMA (loin, très très loin du MoMA de New York, cela va sans dire) qui fait pitié. J’ai traîné du côté de l’ex rue Charras. La librairie de Monsieur Charlot, l’ami et premier éditeur d’Albert Camus, est à l’image du MAMA, puis je suis allé du côté de la faculté et de la Grande Brasserie qui porte son nom, belle mais empestée de fumée de cigarettes que j’ai, n’ayant pas trop le choix, supportée malgré tout. Des jeunes hommes et des jeunes femmes (4 pour les premiers, 3 pour les secondes) discutaient serrés autour de chopes (pour les uns) et de rien (pour les autres). Leurs voix se faisaient volontairement hautes. Ils faisaient « journalistes » ou sont-ils étudiants (la fac est à six mètres, de l’autre côté du trottoir de Didouche Mourad). Ils discutaient du monde comme il va, les guerres, ceci, cela. L’un d’eux était volubile et parlait plus haut que les autres ; stylo, feuille et gestes larges faisant vaciller son verre. Un futur leader ? Ces jeunes m’ont plongé dans mon propre passé à Oran. Nous aussi (à leur âge) – mes amis d’alors que je ne nommerai pas ici et moi – nous discutions sans fin et faisions et défaisions le monde au mythique Majestic (place des Victoires) dans les années 70 (avant l’appel du grand Nord) en fumant, buvant, gesticulant à voix haute (je le disais il y a deux secondes). À voix haute pour que nos messages soient bien entendus n’est-ce pas ? Ou nos ego (nos différents moi). Nous étions désignés par les uns et les autres comme « les anars » (versus les « cocos », les Stals quoi, que nous exécrions, apôtres de Boum). Mais cette histoire est lointaine, laissons-la au repos qu’elle mérite.

J’ai omis les journaux. Ils ont titré à la veille du très attendu Salon comme s’il s’agissait de films du grand West : « Sila post-Covid : le défi du papier » (El Watan), « Après deux ans d’absence le Sila revient cette semaine ; À lire libre » (Liberté), « Retour après deux ans d’absence du Sila » (Le Quotidien d’Oran). Ils consacrent tous à l’événement plusieurs colonnes en pages intérieures.  Demain en effet, tel ou tel ponte inaugurera en grandes pompes le 25° Salon International du Livre d’Alger. J’en dirai un mot chaque jour jusqu’à mon départ, l’avant-veille de sa fermeture hélas.

Mars à Alger

(Reportage…. de bout en bout)

Marseille – vu du navire, la Cathédrale de la Major

Alger, jeudi 3 mars 2022- 16 h 00 : Je l’ai attendu ce voyage, pas très à l’aise, ni trop chaud entre la situation sanitaire, les élucubrations occidentales boiteuses face à l’agression russe de l’Ukraine (pays souverain jusqu’à preuve du contraire avec ou sans l’Otan, la gesticulation politique en Algérie… Mais, les billets ayant été réservés, et les rendez-vous pris en Algérie, j’ai fini par sauter d’une rive à l’autre en bateau.Le Corsica Linea largua les amarres avec une heure de retard le mardi matin. L’accueil et le traitement infligés aux passagers frise l’incorrection. Il n’y a pas de passerelle, ni d’escaliers mécaniques, ni d’aide notamment à l’égard de personnes fragiles qui durent se payer des escaliers jusqu’au haut du navire avec des chargements pas possibles (et on connaît les Algériens amoureux des valises et baluchons, lorsqu’ils voyagent ils voyagent !)

À bord il y a plus de sept cents véhicules et des centaines de passagers. Je suis un « piéton », pas de véhicule. On ne se connait pas, mais on discute volontiers avec le voisin. Nous sommes installés autour de l’espace bar, fermé. Il y a huit ponts et des couloirs à tous les niveaux et dans tous les sens. Peu à peu les carapaces s’effilochent, les langues se délient, avec prudence néanmoins. Un vieux monsieur de Chlef, octogénaire, il l’a dit, défile sa vie d’ouvrier, chauffeur devant nous dans la bonne humeur. Son accent et les expressions utilisées sourcés au cœur de la vallée de Chlef orientés Ténès sont à couper au couteau. Je reconnais très bien. En fermant un instant les yeux j’entends ma mère, mes grands-parents. C’est cela le retour aux sources. Celle de mes aïeux. Je n’ose pas lui dire, lancé qu’il est dans son propre miroir. Il n’a plus 85 ans mais 30 ou 40. Nous avons passé de bons moments avec lui, jusqu’à ce que, convaincu qu’il n’était plus assidûment écouté comme au début, il s’en est allé chercher un autre groupe derrière le bar ou le snack. Et recommencer probablement. Il y a dans notre jmaâ (groupe), des petits beznassis, un tenancier de bar à Lille, deux commerçants, l’un à la frontière suisse, l’autre en Suisse etc. Certains font la traversée avec leurs véhicules. La plupart sont comme moi, sans. Les sujets abordés portent sur tout ce qu’on veut sauf sur l’Algérie. J’ai fait une tentative, mais cela ne les intéresse pas. Autocensure manifeste, les regards se font fuyants. Ah, oui, ça oui, leur racisme anti-noirs « les kahlouches » disent-ils… est sans ambages, et musulmans pieux bien évidemment. Au moment de la prière ils ont presque tous interrompu leurs bavardages pour courir à la mosquée improvisée. Revenus, je constate qu’aucune grille de lecture de leur discours ne saurait les rapporter avec finesse si elle ne place en pas en son cœur l’Islam (tels qu’ils en parlent). Rien ne résiste. Dès que l’on intervient sur un sujet, hop, on étale le filtre religieux. La démocratie, les Droits des personnes, la liberté… Je prends mon appareil photos et m’en vais faire un tour à gauche à droite,

les espaces de nourriture, du vide, intérieurs, extérieurs sur les ponts. Je dois dire que, encore une fois, (c’est le même constat que je fais à chaque fois que je voyage en bateau) j’ai honte de l’attitude sanitaire des voyageurs : absolument (et pardonnez-moi ce terme, je vous promets qu’il n’est pas exagéré) dégueulasses. Les porcs feraient moins pire dans les WC. Sans parler des détritus un peu partout. Certains endroits du navire se sont transformés en immenses poubelles. Moi aussi je sais dire « ennadafatou min el iman » (la propreté fait partie de la foi), à la différence de beaucoup d’autres, je me l’applique et sans la crier dans toutes les mosquées du monde. Lorsque je reviens, la discussion est toujours effervescente. Leur ennemi juré s’appelle La France (où certains vivent). Je me dois de préciser qu’ils n’ont jamais parlé des Français, mais de França, La France. Tous (sauf le tenancier) sont ce que les binationaux appellent « des blédards ». En tête de leurs ressentiments, le président français. Certains disent qu’ils voteront Le Pen. Je ne comprends pas leur raisonnement. Mais le sujet qui les rassemble tous est la guerre que mène Poutine à l’Ukraine. Tous pour le Russe « E-Tchitchène sont avec lui, c’est des hommes ». L’agression ? « les vrais agresseurs ce sont les Occidentaux, et « le président ukrainien est un juif ». Le grand mal sous-entendu du « dernier héros européen » (dixit un facebooker), Volodymir Zelensky, c’est d’être juif. J’ai vraiment honte. La dictature ? « la dictature c’est l’Occident ». L’impasse à venir ? « Poutine est un grand stratège, il les balaiera tous ». Racisme encore et aveuglement. Je précise là aussi que nous nous sommes rencontrés sur plusieurs points concernant la responsabilité des Occidentaux dans le malheur du monde. Le manque de nuances de mes compagnons de traversée complètement noyés dans cette citation « les ennemis de mes ennemis sont mes amis », et cela me sidère. Pas de pitié pour les populations ukrainiennes. Fascinés par le tsar Poutine, ils évitent de parler des souffrance du peuple ukrainien.Je suis arrivé à Alger, passage au test antigénique payant. Je suis complètement épuisé et désespéré, pas à cause de cette précaution évidemment. Je repense à la formule de Hassane Ouali de Liberté écrivant récemment (le 26 février sur twitter) : « Comment se battre pour la liberté en Algérie et avoir Poutine comme modèle !!!! Aspiration à la démocratie et Fascination pour l’autoritarisme ! »

Alger

Alger

Ce matin, j’ai pris le métro puis le tram en direction de Mohammadia… Rencontres agréables avec N. et Z…. Bientôt des ateliers à l’I.F. et le SILA (où je suis programmé – si tout baigne)J’ai parcouru El Watan (qui sombre paraît-il) et Liberté. L’article de KD in Liberté est formidable. J’en parlerai dans un post après celui-ci.

Les barbares

Les barbares

Tu as fui ton pays mon frère, ta ville, ta maison bombardés.

Tremblant, les deux bras en avant.

L’humanité de l’Ouest t’assouvit, dépasse tes espérances les plus folles.

Et tu pleures d’émotion mon frère.

Les murs, les barbelés, les frises, 

Les treillis, les armes ont par magie disparu.

L’Ouest te chérit 

Pleure de compassion, 

S’agenouille devant ton malheur.

Tu as les yeux bleus mon frère

Tu as le nez aquilin mon frère

Ton visage carotte

Porte le charme de ta race mon frère. 

Tu es slave mon frère.

Ton regard n’est pas charbonneux

Tes enfants ne sont pas morveux,

Ne pataugent pas dans la fange.

Sur sa tête ta compagne ne porte pas de fichu

Mais une sainte couronne d’épis.

Et si elle en porte, il est diaphane.

Tes génuflexions sont belles mon frère,

Tu ne lèves pas les mains 

Et si tu t’inclines c’est vers l’Occident.

Je m’interroge mon frère,

Car tu ne le sais peut-être pas,

Cette même humanité qui t’offre 

Son merveilleux, fabuleux, prodigieux accueil

Est celle-là même qui crie, hurle, vocifère ne pouvoir 

Accueillir toute la misère du monde, 

Du monde pillé de tout temps par l’Ouest.

Je m’interroge mon frère

Sur cette humanité qui t’enlace 

Et pleure de miséricorde,

Qui t’ouvre ses portes

Et qui simultanément chasse les autres afflictions 

Parce qu’elles sont hâlées, noires, brûlées.

Comme les comptables mon frère et les hommes de bon sens

Je m’interroge sur ces deux mesures pour un même poids

Un même fardeau.

Un même désespoir.

Je m’interroge mon frère,

Quelle est cette humanité qui t’ouvre ses portes

Qui privilégie ta souffrance, 

Ignore celle des gueux 

Ces barbares fuyant leur étrange monde,

Pourtant par l’Ouest bombardé, détruit, anéanti 

Par l’Ouest, cette contrée des Droits de l’Homme, 

De certains hommes.

Mais quelle supercherie envers le reste de l’Humanité !

Je m’interroge mon frère,

Quelle est cette humanité qui 

Se plie en quatre pour t’accueillir

Et dresse toutes ses rancunes, contre le blond d’Égypte

Cet Autre venu des Suds, mon miroir.

Et je n’ai trouvé hélas 

Qu’une réponse mon frère et la voici.

Ta souffrance est blanche mon frère.

Ta langue slave et suave

N’est pas crainte, au pire inconnue.

Tu n’es pas miséreux

Et dans ton regard mon frère

On ne décèle nul effroi de la faim.

Tu as droit aux petits fours, 

Tu as droit aux larges sourires, 

Tu as droit à un fleuve de générosité

Tu as droit à Noël chaque soir.

Tu n’es pas Syrien mon frère

Tu n’es pas Libyen mon frère

Tu n’es pas Maghrébin mon frère

Tu n’es pas Africain mon frère.

Tu n’es pas musulman mon frère.

Tu n’es pas confronté aux barbelés, aux murs, aux requins.

Tes enfants ne s’appellent pas Aylan mon frère.

Tu ne viens pas de la mauvaise rive mon frère.

Tu ne viens pas de la mauvaise rive mon frère.

Tu ne viens pas de la mauvaise rive mon frère.

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Ahmed Hanifi

Poème spontané devant la télé, hier soir samedi 26 février 2022

(à retravailler donc)

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Une émission diffusée le 20 mai 2022, rediffusée le 31 JUILLET 2022

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Kamel Daoud et Raymond Depardon

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  • Ce vendredi 11 février 2022, France Inter accueillait dans sa matinale le photographe Raymond Depardon et l’écrivain Kamel Daoud pour parler d’un ouvrage qu’ils viennent de faire publier chez Barzakh (Algérie) et Images plurielles (France) : « Son œil dans ma main, Algérie 1961-2019 » 
  • L’Institut du Monde Arabe organise une exposition du 8 février au 17 juillet 2022 sur « Son œil dans ma main, Algérie 1961-2019 » 

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C’est si rare !

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James Joyce, Ulysse

Ulysse : un siècle, le monde entier

par Tiphaine Samoyault

2 février 2022

Le 2/2/1922 paraissait Ulysses en anglais, à Paris, grâce à Sylvia Beach, à l’enseigne de Shakespeare and Company (12, rue de l’Odéon). C’était l’anniversaire de James Joyce, qui a eu quarante ans ce jour-là. Il était né le 2/2/1882. Le 2/2/2022, on fête ainsi le centenaire du roman et les cent quarante ans de Joyce. Tiphaine Samoyault, qui a participé à la retraduction collective d’Ulysse en 2004, prépare actuellement un livre sur sa relation à James Joyce intitulé Joyce, langue maternelle, à paraître dans le cours de l’année 2022.  Elle présente ici, en relation avec le centenaire, les raisons d’un succès mondial et signale la republication d’un essai de Philippe Forest ainsi qu’un passionnant numéro de la revue Europe.


Philippe Forest, Beaucoup de jours. D’après Ulysse de James Joyce. Gallimard, 442 p., 22 €

Joyce/Ulysse/1922. Europe, n° 1113-1114, janvier-février 2022, 380 p., 20 €


Il y a plusieurs façons de penser l’émancipation littéraire. Elle peut être un arrachement au contexte et aux normes qui régissent à la fois la langue et un champ, qui prend alors le nom de l’avant-garde ou de l’autonomie. Mais l’émancipation peut être aussi plus radicale, en faisant exploser en même temps le concept d’autonomie par la mise en œuvre d’une lutte qui entraîne avec elle l’idée de littérature et tout le dispositif institutionnel qui la protège.

En devenant mondial, Ulysse s’est arraché à son ancrage national, mais aussi à sa position excentrée. En revanche, en créant autour de lui une nouvelle socialité, il a profondément transformé l’idée d’autorité littéraire.

Je propose de penser que l’œuvre de Joyce renverse par sa langue et sa politique l’idée même d’absolu littéraire alors même qu’en France elle a été placée sous la bannière de ce combat. Si, en situation postcoloniale, Joyce émancipe la langue et la nation, en France il affranchit du message. Pour Tel Quel, qui a le plus contribué à cet éclat français de l’écrivain, un roman de Joyce ne « dit » rien, il s’écrit. Même chose pour Robbe-Grillet. La récente publication de la correspondance croisée du groupe a permis de voir que c’est la lecture d’Ulysse qui conduit Alain Robbe-Grillet à vouloir écrire (il le dit clairement et en détail dans une lettre à Claude Ollier). Dans un entretien radiophonique avec Alain Veinstein en 1988, Claude Simon confie : « j’ai appris à lire dans Joyce et dans Faulkner ». Ce que l’on reconnaît alors à Joyce, c’est que l’équivocité du langage est première, et peu importe si, pour se faire entendre, il faut tendre vers une certaine univocité, que reconnaissent celles et ceux qui, finalement, s’attachent aux personnages.

Sylvia Beach et James Joyce à la librairie Shakespeare & Company au moment de la sortie d’ « Ulysse » (1922) © Courtesy of Princeton University Library

Pourtant, dans une tout autre lecture, l’œuvre de Joyce permet aussi de penser l’autonomie de certaines littératures dominées en offrant une œuvre en perpétuel mouvement, infixable et donc appropriable par tous. Ce livre démystifie, au moins autant qu’il en représente l’idéal, les valeurs de la littérature (les idées de style, d’œuvre achevée, d’original…). Ainsi, il peut instaurer un événement qui a des répercussions infinies et qui, à tout le moins, définit une idée de la littérature qui nous importe aujourd’hui, même si on ne peut pas dire qu’elle prévale tout à fait, et qui renoue avec des formes prémodernes de conceptions du littéraire.

Cet événement, c’est celui de l’œuvre collective ou de ce qu’on peut appeler le collectivisme littéraire. Le texte – je parle essentiellement d’Ulysse mais c’est peut-être plus vrai encore de Finnegans Wake – induit l’action et la participation de plusieurs instances : les lecteurs bien sûr, mais aussi les éditeurs, les traducteurs, les autres écrivains, les institutions, sont invités à participer à la genèse interminable de l’œuvre, à son work in progress.

Cela commence du vivant de Joyce, dès la première publication d’Ulysses, en anglais, à Paris. Cette publication d’un texte hors de son lieu, hors de sa langue, si elle n’est pas un cas unique, a déjà plusieurs conséquences. D’abord, le mouvement de sa traduction commence en même temps que sa publication. Ensuite, il doit être conduit dans les pays anglophones par de nombreux intermédiaires. Enfin, sa rapide interdiction dans les pays de langue anglaise (Grande-Bretagne, États-Unis) oblige à des opérations de diffusion clandestine dans lesquelles de nombreux écrivains sont impliqués jusqu’à la levée de la censure aux États-Unis en 1934 et en Grande-Bretagne en 1936. Il faudrait faire le recensement d’une scène topique, que l’on trouve dans de nombreux récits modernistes américains, de ces jeunes gens rapportant Ulysses dans une valise à double fond. De Henry Roth, qui dans À la merci d’un courant violent(traduit de l’anglais (États-Unis) par Michel Lederer, L’Olivier, 1994) décrit en détail la façon dont il trafique soigneusement sa valise et la sueur dont il se couvre au moment du passage de la douane, à Anthony Burgess, qui dans Little Wilson and Big God (1986), affirme qu’un de ses professeurs l’avait rapporté, caché en morceaux sous ses vêtements, de l’Allemagne pourtant déjà nazie.

La publication partielle aux États-Unis, dans la Little Review, des débuts de la rédaction du roman, avait entraîné un procès pour indécence en 1919, en pleine écriture du roman, puis une interdiction pure et simple, rendant aléatoire une quelconque publication. Cette absence de perspectives d’édition a sans doute eu pour Joyce un effet libérateur qui l’a conduit à radicaliser son projet esthétique, ce qu’ont montré les spécialistes. Tous ces obstacles ont été des aiguillons plutôt que des empêchements. Cela met en évidence une première interaction, au moment même de la genèse de l’œuvre, entre la réception et la production, « à travers un jeu complexe d’anticipations et de faits accomplis, de transgressions et de soumissions », comme l’expliquait Daniel Ferrer en 2001.

Cette censure spectaculaire a entraîné toute une socialité autour du livre qui implique en particulier des femmes courageuses, les éditrices (Margaret Anderson and Jane Heap, rédactrice de la Little Review, Sylvia Beach qui publie le livre en France), des postiers (qui saisissent les numéros de la Little Review après sa première condamnation), des juges, des éditorialistes qui défendent malgré tout le livre ou qui contribuent à le dénoncer de façon virulente alors même qu’il est interdit, les douaniers qui saisissent cinq cents exemplaires de la première publication du livre à Folkestone en 1922 et qui le brûlent immédiatement, les éditeurs qui cherchent à lever la censure sur le livre (aux États-Unis, Random House, en 1932, avec le procès « United States of America vs. One Book Entitled Ulysses by James Joyce »). La puissance de transformation du texte est d’ailleurs soulignée à ce propos : « Avoir été interdit a joué un rôle important dans le caractère transformateur du roman de Joyce. Ulysse n’a pas seulement changé le cours de la littérature du siècle qui a suivi, mais la définition de la littérature aux yeux de la loi [1]. » En particulier, la définition que l’on donne de l’obscène ou du pornographique qui n’en sont plus aux yeux de la loi lorsque les scènes ne sont pas intentionnellement « aphrodisiaques ».

Ulysse, de James Joyce : un siècle, le monde entier

James Joyce (vers 1920) © D.R.

On voit ici comment un vide (l’absence du livre) appelle un plein, cette socialité nombreuse qui se forme autour d’un livre qui, dans ce cas, produit le phénomène suivant qu’Ulysse est probablement le livre non lu le plus connu à travers le monde. Je veux dire que la proportion de gens qui le connaissent sans l’avoir lu du tout est plus importante que pour les autres classiques mondiaux.

Cette socialité nombreuse qui collectivise l’œuvre, on la retrouve aujourd’hui dans les fameux Bloomsday. Je dis « les » car le 16 juin n’est pas célébré seulement à Dublin, mais à Philadelphie, Melbourne, Montréal, New York et dans bien d’autres endroits du monde pour des événements plus restreints ou plus ciblés. Sur le site touristique « ireland.com », on avance même de façon décomplexée l’argument de la non-lecture : « Même si vous n’avez jamais feuilleté le roman emblématique de James Joyce, Ulysse, vous pouvez toujours profiter du Bloomsday. » Est-ce de la littérature « hors du livre », comme on l’appelle aujourd’hui ? On peut en douter, mais c’est en tout cas une formidable extension du domaine d’action d’un livre qui est, me semble-t-il, une des formes de sa collectivisation, et qui touche l’idée même de littérature.

Philippe Forest en est bien conscient, lui qui rejette entièrement l’idée qu’Ulysse serait un livre illisible et en fait au contraire un livre qui parle à la fois de la vie de celui qui l’écrit et de celui qui le lit, selon le programme donné par le roman lui-même, dans l’épisode « Charybde et Scylla » : « Nous marchions à travers nous-mêmes, rencontrant des valeurs, des spectres, des géants, des vieillards, des jeunes gens, des épouses, des veuves, et de vilains beaux-frères. Mais toujours nous rencontrant nous-mêmes. » Dans Beaucoup de jours, publié pour la première fois aux éditions Cécile Defaut en 2011 et réédité par Gallimard à l’occasion de ce centenaire, Philippe Forest avance au fil des différents chapitres d’Ulysse, les expliquant, les commentant, mais surtout les croisant à la première personne avec ses propres livres, sa propre vie. Il offre ainsi un double guide, à Ulysse et à son œuvre, à la fois lumineux et émouvant, où le voyage d’un seul jour se double de celui de beaucoup de jours. En attendant Nadeau reviendra sur cet ouvrage à l’occasion d’un prochain article sur son dernier roman, Pi Ying Xi. Théâtre d’ombres.

Le numéro de la revue Europe « Joyce/Ulysse/1922 » est passionnant. Outre un entretien avec Philippe Forest qui complète la préface inédite donnée par celui-ci à Beaucoup de jours, il contient une remarquable chronologie d’Ulysse, proposée par Mathieu Jung, coordinateur de l’ensemble du numéro. Dédié à la mémoire de Jacques Aubert, maître d’œuvre de l’édition de Joyce dans la Pléiade et de la traduction de 2004, il contient des textes inédits en français de Mario Praz, d’Evgueni Zamiatine, de Serguei Eisenstein et de Giorgio Manganelli, ainsi que des études éclairantes et subtiles, en particulier de Valérie Bénéjam sur la relation de Joyce à l’antisémitisme, de Pierre Vinclair sur « Les bœufs du soleil » ou encore de Danielle Constantin sur l’imaginaire joycien de Jack Kerouac. Au centre du numéro, deux textes sont consacrés aux enfants de Leopold et Molly Bloom, Rudy (mort à 11 jours) et Milly, et ils résonnent avec les multiples effets générationnels que répercute un centenaire.


1.      Kevin Birmingham, The Most Dangerous Book : The Battle for James Joyce’s Ulysses, Random House, 2014.

in: www.en-attendant-nadeau.fr/2022/02/02/

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La langue française et la langue arabe

Voilà une langue, la langue française, qui revendique ses nombreux emprunts aux autres langues et notamment à la langue arabe, avec fierté. Ces emprunts l’enrichissent, la dynamisent. Voilà aussi pourquoi j’aime cette langue qui se revendique de toutes les langues. « Les mots voyagent et réinventent la langue, la vie ».Que deviendrait la langue française si on chassait tous ces immigrés ? tous ces mots immigrés ? Elle s’assècherait, se viderait, mourrait…

FRANCE5 _ LA GRANDE LIBRAIRIE_ 26 janvier 2022, avec Érik Orsenna, Bernard Cerquiglin, Aurore Vincenti et Tonino Benacquista

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Je joins à cet article sur F5, la réaction outrée de Salah Guemriche, postée sur son mur Facebook ce 01 février 2022

Auschwitz

Il y a 77 ans, le 27 janvier 1945, les forces armées soviétiques libéraient le camps d’Auschwitz. À celui qui a la haine de l’autre, de l’étranger, the foreigner, el barrani, la haine de celui qui ne lui ressemble pas, qui ne pense pas comme lui, parce qu’il est jaune ou noir, qu’il croit autrement ou parce qu’il ne croit pas…à celui-là je souhaite de visiter un des camps d’extermination des juifs.

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Il y a 77 ans, le 27 janvier 1945, les forces armées soviétiques libéraient le camps d’Auschwitz. 

À celui qui a la haine de l’autre, de l’étranger, the foreigner, el barrani, la haine de celui qui ne lui ressemble pas, qui ne pense pas comme lui, parce qu’il est jaune ou noir, qu’il croit autrement ou parce qu’il ne croit pas…à celui-là je souhaite de visiter un des camps d’extermination des juifs. 

Le 27 janvier 1945, les troupes soviétiques libéraient le camp d’extermination d’Auschwitz.

SOS Racisme: « Le 27 janvier 1945, les troupes soviétiques entrèrent à Auschwitz, Birkenau et Monowitz et libérèrent environ 7 000 prisonniers dont la plupart étaient malades et mourants. On estime qu’il y eut au minimum 1,3 million de personnes déportées à Auschwitz entre 1940 et 1945, parmi elles, au moins 1,1 million furent tuées…

Auschwitz fut le plus grand complexe concentrationnaire crée par les nazis. Les prisonniers étaient soumis au travail forcé dans ses trois camps principaux et l’un des camps fonctionna longtemps comme centre d’extermination. À partir de 1942, le camp, outre sa fonction de camp de concentration, devint le centre d’extermination massive des Juifs d’Europe. Ils y trouvaient la mort en raison de leur seule origine, indépendamment de leur âge, de leur sexe, de leur profession, de leur nationalité ou de leurs opinions politiques. La majorité d’entre eux, jugés inaptes au travail lors de la sélection par les médecins SS : les malades, les personnes âgées, les femmes enceintes, les enfants, étaient envoyés à la chambre à gaz dès leur arrivée. Ils ne figuraient pas dans les registres, ils ne recevaient pas de matricule.

À la fin de 1944, les autorités du camp, conscientes de l’imminence de l’offensive de l’Armée Rouge, entreprirent de dissimuler les preuves de leurs crimes. Les documents furent détruits, certaines constructions démontées, d’autres brûlées ou dynamitées. Les 60 000 détenus qui étaient en état de marcher furent évacués du 17 au 21 janvier 1945 vers l’intérieur du IIIe Reich alors que les troupes soviétiques libéraient la ville de Cracovie. 7 000 détenus abandonnés dans le camp par les Allemands furent libérés par l’Armée Rouge le 27 janvier 1945. » (https://sos-racisme.org/liberation-du-camp-auschwitz/)

En août 2004, nous nous sommes rendus (une nouvelle fois) en Pologne et avons visité ce camp.

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CLIQUER ICI POUR VOIR LA VIDÉO DU CAMP (Je m’y suis rendu en 2004)

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ahmedhanifi@gmail.com

Dubaï, Dubaï, Dubaï… 

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CLIQUER ICI POUR ECOUTER LA VIDEO

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Dubaï, Dubaï, Dubaï… 

Un article de RFI:

Une chanson israélienne enflamme les réseaux sociaux dans le monde arabe

Publié le 20.01.2022

Texte par : Sami Boikhelifa

Une chanson intitulée « Dubaï, Dubaï », diffusée à la télévision israélienne, a dépassé les frontières de l’État hébreu pour enflammer les réseaux sociaux du monde arabe. Elle a été interprétée par une comédienne israélienne, très engagée aux côtés des Palestiniens. Noam Shuster Eliassi adore faire le buzz. Elle est connue notamment pour avoir demandé en mariage, en 2019, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salman. 

De notre correspondant à Jérusalem,

C’est un titre satirique dans lequel Noam Shuster Eliassi critique la normalisation des relations entre Israël et les Émirats arabes unis. Sur scène, l’artiste israélienne aux multiples talents – comédienne, chanteuse – fait mine d’adresser un message de paix. Le ton est faussement innocent ; le verbe est acerbe. 

« Si seulement tous les Arabes étaient comme ceux de Dubaï. […] Riches à millions, ils ont oublié la cause palestinienne et un peuple qui a souffert de la Nakba, dit la chanson. Ils ont oublié que nous imposions un blocus à Gaza. Tout ça pour normaliser leurs relations avec Israël. »

« En Israël, on a choisi d’être gentils avec les Arabes du Golfe »   

La chanson est interprétée en arabe avec un peu d’hébreu. Noam Shuster Eliassi  parle un excellent arabe. Elle se décrit comme Juive mizrahi, autrement dit Juive orientale. Elle met d’ailleurs en avant ses racines juives iraniennes et défend les Palestiniens : « En Israël, on a choisi d’être gentils avec les Arabes du Golfe, qui sont pourtant à 4 000 kilomètres d’ici. On a choisi de tisser des liens économiques avec eux. Mais en parallèle, nous préférons ignorer la question palestinienne. Et chaque Juif de gauche qui souhaite parler d’égalité, de la fin de l’occupation, est taxé de Juif qui a la haine de soi et qui est anti-israélien. C’est complètement faux. Donc, avoir réussi à faire la lumière sur tous ces sujets à travers un simple sketch, c’est un rêve qui se réalise. »   

Sur les réseaux sociaux du monde arabe, beaucoup saluent cette prouesse artistique. « Le sarcasme, une arme redoutable », ont écrit certains internautes opposés à la normalisation des relations entre Israël et les Émirats arabes unis. Noam Shuster Eliassi avoue être ravie d’apprendre que même des Émiriens partagent son point de vue. « J’ai beaucoup d’amis à Dubaï, à Abu Dhabi et dans le Golfe, qui m’ont dit que ma vidéo avait été largement partagée sur WhatsApp, confie-t-elle. Je pense qu’on ne devrait pas sous-estimer la jeunesse dans les pays du Golfe. Moi, je suis une voix critique en Israël, et dans le Golfe aussi il y en a. Peut-être qu’ils n’ont pas le loisir de s’exprimer librement en public. Mais dans la sphère privée, ils peuvent être très critiques. » 

De nombreux détracteurs

Toutefois, cette chanson n’a pas fait l’unanimité. Comme souvent sur internet, elle a déclenché une vague de haine et un torrent d’insultes. Certains l’ont prise au premier degré et n’ont pas compris le message de cette artiste israélienne. Ils ont cru qu’elle se moquait de la souffrance des Palestiniens.

Noam Shuster Eliassi dit comprendre leur point de vue : « Je sais que dans le monde arabe, certains peuvent être très sceptiques. Ils se disent : comment une Juive peut s’exprimer de cette manière ? Peut-être que tout cela est orchestré, peut-être que tu es un agent du Mossad ?  Et donc, je leur dis : je suis contente d’incarner la différence. Je suis contente d’être une Juive qui parle arabe et qui ne met pas ses compétences au service de l’armée israélienne. Mais qui s’en sert plutôt pour être créative et montrer qu’une alternative est possible ici, dans la région ».

Par Sami Boukhelifa

https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20220120

ah. 22 01 2022

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Le vélo vert de mon père

Le vélo vert de mon père

J’attachai mon VTT à un poteau d’une plaque de signalisation à la sortie de mon village en direction d’E., à hauteur du rond-point situé sur la départementale D 10 à quelques centaines de mètres de l’autoroute du Sud qui relie Marseille à Barcelone. 

C’est de là, devant la caserne militaire, que plus de cent cinquante cyclistes s’apprêtent à prendre le départ de la treizième étape du tour de France. Ils doivent être nombreux ceux qui, parmi les deux mille spectateurs présents, ont des histoires de vélo à raconter. Des histoires de vélo où se conjuguent amitié, vacances, familles… Celle qui suit est la mienne. Une histoire que la volonté combinée du temps qui passe et de ma mémoire qu’il importune force à malmener quelques-uns des pans de la vérité vraie. Peut-être ou certainement.

J’avais dix ans, les youyous de l’indépendance résonnaient encore, accompagnant de vierges étendards. Je remontais à pas lents la rue principale de notre quartier, Gambetta, traînant la bicyclette que j’avais dérobée à ma sœur aînée qui somnolait sous l’imposant mimosa de la grande cour commune de l’immeuble, pour me venger de ses caprices. J’avançais à mon rythme sur la longue rue Nobel, la tête congestionnée de pensées plus ou moins heureuses, jusqu’au jardin de la Place Fontanel. Je pensais à ma sœur, à sa réaction lorsqu’elle s’apercevrait de la disparition de sa bicyclette, mais je pensais plus profondément et plus longtemps encore à notre père qui venait de nous quitter lui qui, le plus souvent, prenait mon parti parce que, probablement, j’étais le plus jeune de toute la fratrie : cinq frères et sœurs. Je me demandais s’il m’aurait défendu ce jour-là ? L’image de son vélo, celui de mon père, me revenait, comme je la revois aujourd’hui, des décennies plus tard. 

La place Fontanel

Mon père avait un grand vélo vert. Il ne l’abandonnait pas et moi j’aimais sa taille imposante, ses grandes roues et les sacoches en cuir noir dans lesquelles je plongeais souvent la main par curiosité, parfois le nez pour l’odeur qui s’en dégageait : pompe, clés, burette à huile, rustines « siamoises à tirette »… Lorsqu’il en avait le temps, la force et l’envie, nous allions nous promener. Il me soulevait, puis me posait devant lui sur le cadre, rarement sur le porte-bagages à l’arrière à cause des sacoches, les pieds ballants. Un dimanche sur quatre, il m’emmenait dans l’un ou l’autre des quartiers chics de la ville blanche : Saint-Eugène, Place d’Armes, Place des Victoires… Nous ne nous attardions guère devant leurs manèges pour enfants gâtés, leurs pêches miraculeuses, les ballons de baudruche multicolores… Nous nous contentions d’une sucrerie, un ruban de réglisse ou une pomme caramélisée à deux sous achetée au vendeur ambulant, un indigène comme nous, enguenillé. Il m’emmenait parfois voir les animaux du jardin municipal d’Oran, ou au cinéma Le Rex,

qu’il aimait tant pour ses films hindous. C’est avec lui que j’ai découvert Mangala fille des Indes, et la sublime Aje mere man men. Sur le retour, lorsque la route s’assombrissait, j’aimais entendre le ronron de la dynamo sur le pneu, qui me berçait. « Attatio ! » lançait-il parfois. Il suffisait de peu en effet pour que le bout de ma chaussure se coince entre la fourche et les rayons, ce qui était déjà arrivé. Nous nous étions étalés sur la chaussée, heureusement sans gravité, même si, paniqué et prostré contre un mur, j’avais pleuré une heure entière, se souviendrait ma mère. À mes camarades de classe et de jeux, je disais que mon père avait été « attaqué ». C’était la guerre, la vraie.

emplacement DUBONNET à BEL-AIR

Je revois encore sa blouse bleue qu’il portait tous les jours comme on porte un chapelet. Je n’ai pas le souvenir d’un autre vêtement que celui de cette blouse fatiguée d’ouvrier rigoureux. Il était frigoriste chez Dubonnet à Bel-Air, à l’angle de la rue Froment Coste et la rue des Alpes, toutes deux mises à genoux par Mossedegh et Benzrida. Lorsqu’il se décidait parfois d’enlever sa blouse, le temps du repas, une impitoyable usure pointait le haut des poches, les poches elles-mêmes, les genoux. Le bas de son pantalon de Shanghai, bleu aussi, mais d’un autre ton, plus marqué. Je me souviens que chacun des ourlets de jambe était saisi par un pince-linge en bois pour ne pas être sali, pour que le cambouis de la chaîne du vélo ne les encrasse pas. J’en voulais alors à la terre entière, indifférente à la condition qui nous était imposée, plus encore à nos voisins blancs, toujours sur leur 31. Leurs enfants portaient des cravates pour aller à l’église ou au collège. Lorsqu’il en avait le temps – il prenait alors un café – mon père extrayait de la poche latérale de sa blouse bleue aux contours râpés depuis des lustres, L’Écho d’Oran (grand format : 578 X 410 mm) dont il parcourait toutes les pages en s’attardant sur sa préférée ‘‘L’écho du département’’ et ses petites annonces. Quand il l’a eu fini et plié en huit, il l’enfouissait de nouveau dans la même poche.  Mon père aimait les annonces classées qu’il s’efforçait de lire. Je le vois et l’entends encore bredouiller des lignes entières d’annonces : une demande de dépannage d’un réfrigérateur Géo, Frigidaire, une offre ou une recherche d’outils, de produits : condensateurs, compresseurs, vannes, clapets, gaz réfrigérant… Lorsqu’il avait fini, il me demandait si je pouvais les lire à mon tour et cela me réjouissait de lui prouver que j’en étais capable et que par conséquent je travaillais bien à l’école. Ma récompense prenait la forme d’un large sourire qu’il m’adressait en posant sa main affectueuse sur ma tête. Il m’arrive parfois de me demander ce qu’est devenu ce grand vélo vert de mon père qui le rendait si fier et relativement libre.

Je remontais la rue Nobel, heureux à la pensée de pouvoir la redescendre à grande vitesse, aussitôt arrivé à la place Fontanel. Dès que je l’atteignais, j’enfourchais la bicyclette de ma sœur et recommençais, sans crainte, heureux même. Je me laissais aspirer par l’attraction de la pente de plus en plus importante jusqu’au point de départ, la rue Beauchamp, trois cents mètres plus bas. Parfois, en un autre lieu ou en celui-là même, la combinaison de la forte inclinaison, de la vitesse et du guidon devenu incontrôlable me projetait durement sur l’asphalte. Et de nouveau je repensais à mon père. J’avais dix ans et les youyous de l’indépendance résonnaient encore. Je traînais la bicyclette que j’avais dérobée à ma sœur aînée pour me venger de ses caprices et me demandai si mon père m’aurait défendu. Je devais sourire. Certainement.

Lorsqu’aujourd’hui me reviennent en souvenir ces temps de mon enfance oranaise, il me semble qu’une part importante de mon être ou de mon âme m’a définitivement abandonné. Cette part de naïveté, de bonheur brut et d’innocence contrariés parfois par la peine et la douleur. Mon père est parti à 44 ans, un 19 janvier. Il gît sous terre au cœur du domaine de Kaïda H’lima, au cœur de La Source blanche. Les huit vers qui suivent tout comme ce texte lui sont dédiés :

Ton silence,

Sous les pierres

De la Source blanche

À l’ombre des cyprès

Posées contre la chair de ma mémoire

Endolorie

De tant de sollicitude,

Me pèse.

Quant à moi je suis aujourd’hui beaucoup plus âgé que lui. Je pratique le vélo pour m’oxygéner et pour ne pas l’oublier. À la sortie du village, à hauteur du rond-point situé sur la départementale D 10, lorsque je revins à moi, il n’y avait plus de coureurs. Les derniers camping-cars et véhicules du Tour de France plient bagage pour rejoindre M., la prochaine étape du treizième tour. Il ne me reste qu’à enfourcher mon VTT vert pour poursuivre tranquillement ma promenade d’entretien à travers la forêt de G. et l’étang B. pendant quelques heures. 

Juillet 2005 – retravaillé en janvier 2022

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ALGÉRIE: JANVIER 1992 – JANVIER 2022, 30 ANS.

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JANVIER 1992. C’était donc il y a trente ans. L’Algérie basculerait bientôt dans l’horreur. Les ingrédients s’agrégeaient chaque jours un peu plus nombreux. Beaucoup ici parmi nous étaient adolescents ou pas nés. D’autres étaient (comme je le fus) jeunes, pleins d’espoir et de volonté. La désillusion est Grande aujourd’hui, mais pas définitive. Les jeunes algériens d’aujourd’hui sont magnifiques. Les batailles pour la liberté et la démocratie sont comme les petits cailloux que sème le Petit poucet, pour retrouver le bon chemin perdu … Il faut en semer chaque jour qui passe. Certains cailloux sont dévoyés, d’autres tiennent bon. Et il faut être très patient. L’Histoire n’avance pas à hauteur d’homme mais à la sienne propre. La lutte pour la liberté est donc un long, long, très long chemin. C’était donc il y a 30 ans. Je n’ai pris que quelques photos de documents que j’ai exhumés d’une armoire qui en regorge. 

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JANVIER 1992. C’était donc il y a trente ans. L’Algérie basculerait bientôt dans l’horreur. Les ingrédients s’agrégeaient chaque jours un peu plus nombreux. Beaucoup ici parmi nous étaient adolescents ou pas nés. D’autres étaient (comme je le fus) jeunes, pleins d’espoir et de volonté. La désillusion est Grande aujourd’hui, mais pas définitive. Les jeunes algériens d’aujourd’hui sont magnifiques. Les batailles pour la liberté et la démocratie sont comme les petits cailloux que sème le Petit poucet, pour retrouver le bon chemin perdu … Il faut en semer chaque jour qui passe. Certains cailloux sont dévoyés, d’autres tiennent bon. Et il faut être très patient. L’Histoire n’avance pas à hauteur d’homme mais à la sienne propre. La lutte pour la liberté est donc un long, long, très long chemin. C’était donc il y a 30 ans. Je n’ai pris que quelques photos de documents que j’ai exhumés d’une armoire qui en regorge. 

Il me faut ajouter ceci : parmi les premiers ingrédients de l’impasse, puis de l’horreur décennale enclenchée en 91 fut cette création le 30 décembre 91 du CNSA (dans les bureaux mêmes du ministre de l’information, Abou Bakr Belkaïd, un des piliers du régime en présence des responsables de l’UGTA, des patrons d’entreprises, UNEP, ANCAP, Khalida Messaoudi, RCD, Ettahaddi/PAGS…) pour officiellement barrer la route aux islamistes, mais réellement pour reconduire « le système » et barrer la route à la démocratie (tous ont échoué au 1° tour du 26.12.1991). L’Appel de Hocine Aït-Ahmed pour clamer haut et fort « Ni république intégriste, ni état policier » a rassemblé plus de 300.000 personnes dans les rues d’Alger le 2 janvier 1992 (du jamais vu). La presse a réussi, comme l’écrivait très justement El Kadi Ihsène dans La Nation N° 2 du 6 au 12/01/1993 à faire de « cette gigantesque marche populaire, de glissement sémantique en exégèse journalistique, ‘un refus du verdict des urnes’ » (Rappelons que la quasi-totalité de ces journalistes – y compris plus tard dans la presse privée (merci Hamrouche) soutenant directement ou non le régime – se revendiquaient de toutes sortes de libertés et de la démocratie. 

Au bout de l’impasse de l’impasse on courut au Maroc chercher Mohammed Boudiaf pour éteindre le feu. Lui qui avait dissous le PRS et juré dès janvier 1980 de se tenir à carreau. Il a foulé le tarmac de l’aéroport d’Alger le 16 janvier 1992 un peu hagard, un peu perdu… Dans ses discours, en tant que président du Haut Comité d’État (HCE) il parlait d’éradiquer la corruption à tous les niveaux « quel que soit le niveau de responsabilité des individus impliqués ». Il ne tiendra pas 6 mois. Il sera exécuté le 29 juin 1992 à Annaba par un officier du Groupe d’Intervention Spéciale (GIS). 

30 ans plus tard, le constat est terrible. La démocratie et la modernité ont perdu. L’Algérie a fait un prodigieux bond… en arrière. La société algérienne atrophiée s’est complètement « ‘‘islamisée’’ » (guillemets !) et le « Système » s’est redressé bien qu’il tienne encore, il avance sur deux prothèses en bois et son organisme est vieillissant. Très. Les remèdes actuels sont comme cautère sur jambe de bois et ne peuvent mener qu’à l’impasse. Une nouvelle impasse. La bataille n’est pas la guerre. 

Le Politique (organisations, débats…) faisant défaut, la chance des Algériens se niche peut-être, et vaille que vaille dans le biologique, dans les organes du corps humain y compris dans celui du ou des leaders maximo quels qu’ils soient. Je ne peux d’un revers de main, personne ne le peut, balayer toutes ces étoiles, toutes ces lumières, toutes ces rues chatoyantes et pacifiques. On ne peut balayer toutes ces immenses clameurs et espoirs qui ont parcouru les grands boulevards du pays il y a à peine quelques mois et bouleversé des millions d’hommes et de femmes à travers le monde à qui ils ont donné l’exemple ! Le Chili est devant nous. 

LA PLUS SECRÈTE MÉMOIRE DES HOMMES

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Ce qui suit est un entretien que Mohammed Mbougar Sarr a accordé à Jeune Afrique

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JEUNE AFRIQUE

CULTURE

30 décembre 2021 

Par Clarisse Juompan-Yakam 

Mohamed Mbougar Sarr : « La colonisation est une épine plantée dans la chair de l’ancien colonisé »

Sénégal, relations Afrique-France, homosexualité, et surtout littérature… Le Prix Goncourt 2021 a tenu Jeune Afrique en haleine avec une verve réjouissante.

Plus d’une cinquantaine d’interviews avec des médias internationaux tels la Deutsche Welle, le Financial Times ou encore le Guardian ; entre 2500 et 3000 exemplaires de son livre événement dédicacés dans une vingtaine de librairies à travers la France… Mohamed Mbougar Sarr tient ses comptes depuis le 3 novembre, jour de son couronnement par l’Académie Goncourt pour La Plus secrète mémoire des hommes, une enquête étourdissante entre le Sénégal, la France et l’Argentine, sur les traces d’un écrivain disparu des radars, qui questionne le pouvoir de la littérature et le face-à-face entre l’Afrique et l’Occident.

Considéré malgré lui comme un sacré phénomène, l’enfant de Diourbel a pourtant encore de la ressource : mots soupesés – et pas un seul de travers –, propos structuré, il nous tient en haleine durant deux bonnes heures, délivrant son discours sans flottement, avec une douceur et une autorité intimidante. Comme lors de ce savoureux échange de plus d’une heure sur le rôle de la littérature en politique avec christiane Taubira, ex-ministre française de la Justice, argument contre argument, citation contre citation. Un régal.

Fêlures et angoisse

Jeune homme bien dans son époque, mais profondément habité par la littérature, ce fils de médecin a déjà commencé, par petites touches, à constituer « une œuvre honnête », celle, dit-il, dont il n’aura pas à avoir honte. Remarqué dès 2014 après la publication de sa première nouvelle, La Cale, pour laquelle il reçoit le prix Stéphane-Hessel de la jeune écriture francophone, il est révélé en 2015 par Terre ceinte, son premier roman, qui lui vaut le prix Ahmadou-Kourouma puis le Grand Prix du roman métis.

Pourtant, Mohamed Mbougar Sarr confesse quelques fêlures, ainsi que son angoisse, obsessionnelle, de ne pouvoir un jour exprimer ce qu’il veut, de céder à la médiocrité ou de se prendre pour ce qu’il n’est pas. Et ce qu’il n’est pas, Mohamed Mbougar Sarr entend aussi le dire sur le continent, où il envisage d’effectuer une tournée. Une façon de se connecter à sa poésie pour être au plus près de l’esprit humain.

Jeune Afrique : Des polémiques sont apparues après votre couronnement par l’Académie Goncourt. Par exemple, l’un de vos textes, publié en 2013 – vous aviez 23 ans – et décrivant une foule sénégalaise se rendant à un concert de Youssou N’Dour, a été dénoncé comme étant raciste.

Mohamed Mbougar Sarr : J’étais en effet très jeune, mais ce n’est pas une excuse. Je savais déjà ce que j’écrivais. Exhumer de vieux écrits pour confondre leurs auteurs est un procédé classique. Je réalise que la moindre visibilité vous soumet au regard inquisiteur des autres : on fouille dans votre passé à la recherche d’une sorte de vertu ou de pureté absolue. C’est vain. Le texte en question est un exercice de satire et d’autodérision. Je m’inclus dans ceux que je moque. Je suis allé à ce concert que je raille. Lire ce texte au premier degré, c’est manquer son humour et sa distance ironique. Mais je comprends que la négrophobie qui, historiquement, passait aussi par le recours aux stéréotypes, à la caricature et à la satire, a tellement fait souffrir les Noirs que, aujourd’hui encore, diriger une satire – fusse-t-elle littéraire – contre eux est toujours mal perçu. Davantage encore quand l’auteur de la satire est lui-même un Noir. C’était un texte peut-être maladroit, mais, en tant qu’écrivain, je refuse de me cantonner à certains thèmes et genres littéraires parce que je serais noir.

JE DÉFENDS L’IDÉE D’UNE LITTÉRATURE OUVERTE, OÙ TOUS LES IMAGINAIRES TROUVENT LEUR PLACE

Justement, on vous reproche d’écrire pour les Blancs…

Je ne suis pas toujours certain de comprendre ce procès, qui relève plus de l’idéologie et de l’identité que du poétique et du littéraire. J’y sens presque, parfois, un fond de mépris pour les Africains, qu’on peut finir par infantiliser à force de vouloir les particulariser, comme s’ils n’étaient pas en mesure d’être de vrais lecteurs. Que signifierait écrire pour les Africains ? Écrire sur des thèmes africains (à supposer qu’on sache ce que seraient ces thèmes) ? Écrire dans des langues africaines (étant entendu qu’il ne suffirait pas d’écrire dans ces langues pour être lu des Africains) ? Je défends l’idée d’une littérature ouverte, où tous les imaginaires trouvent leur place. Je suis africain, sénégalais, sérère. Mon imaginaire l’est tout autant et, qu’on le veuille ou non, cela ressurgit dans mes textes.

Votre roman De purs hommes, qui traite de l’homosexualité et de l’homophobie au Sénégal, a reçu de l’association Verte Fontaine et des éditions du Frigo, le « Prix du Roman gay », ce qui vous a valu les foudres de certains sur les réseaux sociaux et sur le continent, où ces sujets dérangent. C’est un cadeau empoisonné ?

Je trouve étrange qu’il arrive maintenant, pour un roman paru il y a trois ans. J’ai été surpris mais cela m’a aussi fait sourire: le prix Goncourt produit de pareils effets : beaucoup en veulent un morceau.

Vous ne le reniez pas ?

Au fond, ce prix m’indiffère, mais je me serais bien passé de la polémique qu’il a générée, qui me prête des intentions invraisemblables et m’éloigne de la littérature. [Il a été accusé d’être sous l’influence des lobbys LGBTQIA+, ndlr]. Désormais, quelle que soit la position que j’adopte, elle pourrait m’être reprochée par quelques-uns. C’est la rançon de la surexposition médiatique. Je dois accepter de vivre avec, c’est-à-dire, ne pas répondre à toutes les polémiques, refuser de comparaître devant tous les tribunaux institués pour clarifier des positions. Mon tribunal, c’est ma conscience. Mes juges, ce sont mes livres. Je voudrais demeurer un écrivain, quelqu’un assume ces moments de tensions créés par le langage littéraire, lequel est subtil, ambigu, fait de malentendus. Cette ambiguïté, dérangeante pour certains, moi m’intéresse.

Avez-vous été blessé par ces attaques ?

Certaines, violentes, étaient dirigées contre ma famille. Elles me touchent, mais ne m’ébranlent pas. J’essaie de comprendre les logiques profondes de ces réactions, mêmes les plus abjectes d’entre elles. Écrire, c’est prendre le risque d’être jugé et incompris. Je ne suis pas le premier écrivain dans cette situation. Je ne serai pas le dernier. Je remercie en tout cas toutes les personnes qui ont défendu la liberté de créer et de s’emparer de tous les sujets dans une perspective romanesque. Il ne s’agissait pas seulement d’un lynchage : il y a aussi eu débat, et il dépassait ma personne pour toucher à des principes.

N’y-a-t-il pas un décalage entre la réalité et les tabous que sont pour la société sénégalaise la sexualité, l’homosexualité, l’avortement ?

Comme la plupart des sociétés africaines, la société sénégalaise a été brutalement projetée dans la mondialisation. Les grandes questions sociétales se posent désormais à elle dans des termes qui lui sont étrangers. Par exemple, lors de la parution de De purs hommes, certains m’ont soutenu que « l’homosexualité [venait] de l’extérieur. » Or les études scientifiques prouvent qu’elle a toujours été présente sur le continent. Mais comment étaient-elles présentes ? Sous quel mode  ? Là est la question. En réalité, les sociétés africaines ont toujours su intégrer toutes les minorités. Elles ont toujours eu des structures et stratagèmes d’intelligence sociale, que les colonisations ont précisément détruites. Aujourd’hui, parce qu’il y a ce contact avec l’extérieur, européen ou arabo-musulman, l’homosexualité devient paradoxalement un tabou, là où, à une époque, elle était digérée par un génie social, culturel et traditionnel africain. Aujourd’hui, suivant des logiques occidentales, et de façon brutale, on soulève la question de sa dépénalisation. Cela provoque des crispations au sein des populations, persuadées qu’on veut leur imposer un modèle de société. On en arrive ainsi à des violences homophobes.

N’est-ce pas assez hypocrite ?

Les choses se savent, se vivent, mais ne doivent surtout ni se dire ni s’écrire. C’est la définition la plus exacte de l’hypocrisie : savoir et ne pas vouloir se l’entendre dire.

Dans La plus secrète mémoire des hommes, vous racontez l’histoire d’un écrivain qui se lance à la poursuite d’un auteur disparu, dont l’unique roman a marqué l’histoire de la littérature africaine et française. Qu’est-ce que ce récit dit de la relation entre l’Afrique et la France ?

Il rappelle un mouvement de civilisation et un moment historique, où le racisme était présent partout, y compris dans la littérature. Racisme et préjugés pesaient alors beaucoup dans l’accueil réservé aux auteurs africains en France. Et Paris seule décidait de la valeur de ces écrivains, les encensant parfois avant de précipiter leur chute. Au-delà de l’histoire de cet écrivain fantôme, je tente de disséquer cette relation complexe entre deux espaces. Le premier, qui a été – s’est crû ou se croit encore – central, s’est arrogé le droit de dominer et coloniser l’autre. Fort de sa position, l’un dénie parfois à l’autre le droit de s’exprimer sur leurs relations, sur lui-même et sur l’ancien colonisateur. J’essaie de montrer comment la colonisation a pu, à travers un personnage d’écrivain, être un espace de domination, d’ambiguïté et d’exclusion, mais aussi d’amour et de relations puissantes. Le récit interroge non seulement les structures de l’échange littéraire africain, mais aussi le face-à-face entre l’Afrique et l’Europe, qui seraient vouées à se regarder en chiens de faïence.

Les deux parties semblent désormais d’accord sur un point : il faut en finir avec ce face-à-face.

Comme je le dis dans le livre, la colonisation est une épine plantée dans la chair du colonisé, et toute la question est de savoir comment continuer à vivre avec cette épine sans plus être obnubilé par elle et en lui ôtant le privilège de nous faire souffrir et d’emprisonner notre mental. Beaucoup s’imaginent qu’il n’y a qu’une seule manière de le faire.

Et quelle serait-elle ?

La rupture, définitive, radicale. Ceux qui la prônent voudraient cesser toute relation avec la France, ce qui est inenvisageable pour la simple raison que le monde est interconnecté. De plus, l’histoire tragique que l’Afrique entretient avec le continent européen a aussi fait naître des histoires individuelles et familiales entre ces deux espaces. Rompre avec l’Europe voudrait alors dire introduire des cassures, des désordres dans les trajectoires des familles, qui sont d’ici et de là-bas. Quelle relation aurait-on alors avec la diaspora ? Il ne faut pas voir les choses de manière abstraite et idéologique. Lutter contre l’impérialisme et le néocolonialisme est une cause noble a priori. Reste à gérer les complexités historiques de la mise en œuvre de ce combat. Il faut aussi admettre qu’il existe d’autres voies, plus apaisées, qui tentent, en établissant le dialogue, de poser des questions qui sont tout aussi radicales dans la mesure où elles touchent au fond des choses. Et ça passe aussi par un déplacement géographique. Tournons-nous, par exemple, davantage vers le continent sud-américain. Identifions ce que nous pourrions avoir d’intéressant à construire ensemble, afin de sortir de la relation exclusive avec l’Europe, qui devient toxique.

LE PANAFRICANISME EST UNE BELLE UTOPIE DIFFICILE À METTRE EN ŒUVRE

Le panafricanisme peut-il être l’une de ces voies ? A-t-il encore un sens ?

Je crois en l’idée. Elle me séduit dans ses expressions individuelles et locales, mais son échec, à l’échelle des grands ensembles, est patent. Même les grandes organisations continentales ne travaillent pas à le faire vivre, et donc échouent à se faire entendre sur des sujets essentiels comme la présence des armées étrangères en Afrique ou le franc CFA. Ces sujets sont portés par des activistes, parfois par des intellectuels, jamais par de grandes institutions politiques. Ce caractère inaudible me conforte dans l’idée que le panafricanisme est une belle utopie difficile à mettre en œuvre. La seule difficulté à voyager librement à l’intérieur même du continent africain pousse au désenchantement.

Beaucoup veulent pourtant que la relation Afrique-Europe évolue.

Tout le monde le veut. Mais il suffit de proposer des solutions pour assister à une levée de boucliers. Dire qu’on veut améliorer les rapports, c’est aussi accepter de prendre en compte l’autre protagoniste. Or c’est cette prise en compte de l’autre qui est vilipendée. Mais il faut se dire qu’on ne change pas une relation seul.

Cet autre, c’est la France. Emmanuel Macron fait-il vraiment ce qu’il faut pour réparer la relation Afrique-France ?

Oui et non. Il fait ce qu’il peut et ce qu’il doit. Son désir, sincère, de faire évoluer la relation n’entre pas en contradiction avec sa volonté, tout aussi sincère, de préserver les intérêts français sur le continent. Il a bien conscience que la relation de jeunes Africains à l’Hexagone change. Et, sans doute parce qu’il appartient à une génération différente de celle de ses prédécesseurs, Emmanuel Macron tente de leur apporter des réponses ou des garanties. Cela ne prend pas toujours les formes les plus pertinentes et ne réussit pas toujours non plus, mais il essaie. Il a multiplié les gestes bien plus qu’aucun autre président français ne l’avait fait avant lui, mais il peut et doit aller plus loin.

La restitution des objets d’art spoliés fait partie de ces gestes censés contribuer à réparer la relation. À ce jour, seuls 28 ont été rendus, sur plus de 90 000 officiellement répertoriés. On est loin du compte.

Ce chiffre peut sembler dérisoire, mais le processus est enclenché. Je préfère retenir les scènes, touchantes, de l’accueil au Bénin des pièces de retour au bercail. Ça continuera. À condition que les États africains n’arrêtent pas de les réclamer. Côté français, il serait souhaitable qu’une loi-cadre voit rapidement le jour.

D’un point de vue philosophique, en quoi est-ce si important que ces objets soient restitués ?

Posez la question aux peuples qui se sont sentis dépossédés de ces figures-là – je dis bien figures. Parler d’objets, comme le dit si bien Felwine Sarr, est une manière anthropologiquement coloniale de nommer des statues. Or, dans nombre de nos cultures, ce sont des sujets vivants ou dépositaires de vies, des ancêtres qu’on voudrait voir revenir. Évidemment, cette dimension spirituelle ou philosophique ne vient pas immédiatement à l’esprit quand on évoque le développement du continent ou la résolution de ses problèmes sociaux les plus élémentaires. Ce n’est pas nier ces autres urgences que de s’en préoccuper.

LA COLÈRE DES JEUNES AFRICAINS N’EST PAS UNIQUEMENT DIRIGÉE CONTRE LA FRANCE, MAIS CONTRE L’IMPÉRIALISME SOUS TOUTES SES FORMES, QUI LES PRIVE DE TOUT HORIZON

Pourquoi le sentiment anti-français semble plus qu’exacerbé en dépit de ces gestes ?

Je ne crois pas en un sentiment antifrançais spécifique. C’est une colère générale, plus diffuse, née de frustrations diverses et d’un désespoir profond, qui englobe la suspicion et la méfiance envers les élites politiques françaises. Il ne serait pas juste de l’en isoler. Il anime surtout les Africains les plus jeunes. Leur colère n’est pas uniquement dirigée contre la France, mais contre l’impérialisme sous toutes ses formes, qui les prive de tout horizon. Une part de ce mécontentement est d’ailleurs orientée contre les élites africaines elles-mêmes, qu’ils tiennent aussi pour responsables de leur désespérance, et va de pair avec le sentiment que le France soutient et parfois légitime les gouvernements qui les oppriment. S’il est souhaitable de discuter sans complaisance avec la France, nous devons aussi prendre nos responsabilités en exprimant clairement nos aspirations politiques et en interpellant nos propres gouvernements. Par exemple, sur le tripatouillage des Constitutions, qui ne relève pas directement du fait colonial…

Quel regard portez-vous sur l’état de la démocratie en Afrique ?

En Afrique de l’Ouest, la région que je connais le mieux, j’ai toujours l’impression qu’on est dans « un régime démocratique de basse intensité », comme dit très justement mon ami Elgas, c’est-à-dire une démocratie de pure forme, où les instruments permettant de la mettre en œuvre concrètement n’existent pas. Nos structures sont là, elles sont anciennes, elles se reproduisent. Il suffit qu’une élection se passe à peu près sans encombre dans un pays pour qu’on salue sa vitalité démocratique et que ses dirigeants s’en vantent alors même que leurs populations ne l’expérimentent pas au quotidien, dans des attitudes citoyennes, dans des débats d’idées, dans l’existence de contre-pouvoir, dans la liberté de la presse. C’est absurde et humiliant.

Le Sénégal ferait partie de ces démocraties au rabais ?

Parce que ses structures de base étaient solides, il a été pendant longtemps été perçu comme un modèle de démocratie. Je m’inquiète de plus en plus des relations entre les différents pouvoirs, entre l’exécutif et le judiciaire, notamment – même si je ne peux nier que la liberté de la presse est une réalité. Les dix dernières années ont vu l’apparition de mouvements citoyens jeunes, forts – critiquables peut-être pour leur absence de projet clair -, qui se sont installés parce que les institutions avaient failli.

J’ESPÈRE FORTEMENT QUE MACKY SALL NE SE REPRÉSENTERA PAS. IL AURAIT AINSI LES COUDÉES FRANCHES POUR MENER À TERME SES DIFFÉRENTS PROJETS POUR LE SÉNÉGAL

Ces mouvements qui sont apparus dans plusieurs pays pourraient donc constituer l’autre terme d’une alternative ?

Je n’aime pas ce terme. Il impose l’idée d’un homme providentiel, prêt à sauver le monde. Finissons-en avec la mythologie du salut. Mais, oui, ces mouvements fournissent des exemples de ce que pourrait être un régime démocratique plus direct. Il faudrait interroger davantage la place du parlementarisme dans nos sociétés. Nos assemblées nationales ont-elles encore du sens ? Je n’en suis pas sûr. Il faudrait réfléchir à des modes de gouvernement ou de distribution des pouvoirs qui engageraient davantage les citoyens et les éduqueraient ainsi à une vie démocratique pleine et entière, vécue sur le plan individuel – ce qui suppose de savoir ce que vivre en citoyen démocrate signifie exactement. Il faudrait partir de la base et ne plus s’enfermer dans des armatures dites démocratiques.

La démocratie implique-t-elle forcément la limitation du nombre de mandats ?

Ce n’est pas le seul critère, mais il est fondamental. J’accorderais bien un satisfecit au Ghana, qui a réglé la question du renouvellement de la classe politique et des mandats à vie, ce qui permet au pays de se consacrer à des sujets essentiels comme la santé, l’éducation, le développement. En Afrique francophone, nous perdons un temps fou parce que nos Constitutions sont fragiles, manipulables avec une facilité désarmante et accablante.

Le président Macky Sall devrait donc s’abstenir de se représenter ?

J’espère fortement qu’il ne se représentera pas. Il aurait ainsi les coudées franches pour mener à terme ses différents projets pour le Sénégal. Pour en avoir discuté avec lui lors de son passage à Paris, je sais qu’il en a un certain nombre. Il lui serait tellement plus simple de s’en occuper s’il était libéré de l’équation du troisième mandat. L’exemple du président Abdoulaye Wade devrait suffire à l’en dissuader. En mars 2021, le président a eu un aperçu de ce dont la jeunesse révoltée est capable, même si cette colère-là n’était pas motivée par son éventuel troisième mandat. La population jeune est si désespérée qu’aller mourir dans la rue lors de manifestations lui semble d’une grande banalité.

Qu’est-ce que le retour des coups d’État au Mali, en Guinée et, dans une certaine mesure, au Tchad inspire au militaire que vous avez failli être ?

Cela m’effraie. Légitimer un coup d’État, c’est oublier la menace d’illégitimité qui pèsera ensuite sur le pouvoir ainsi arraché et qui, tôt ou tard, aura raison de lui. Et, tôt au tard aussi, consacrera une instabilité institutionnelle et militaire. Faire un coup d’État, aussi justifiable soit-il, c’est ouvrir la porte à d’autres coups de force. Que les populations descendent dans la rue pour protester et prendre leur destin en main est appréciable. Mais quand l’armée s’en mêle, c’est toujours inquiétant. Plus encore dans un pays comme le Mali, en proie à la menace terroriste. 

Au Sahel, malgré la présence des troupes françaises, on échoue à éradiquer le terrorisme. Pourquoi est-ce si compliqué de venir à bout des insurrections jihadistes ?

C’est un phénomène difficile à circonscrire, à expliquer et à combattre. Les défaillances militaires à elles seules ne peuvent expliquer l’échec de la lutte contre le jihadisme dans cette zone immense, où les frontières compliquent les contrôles et où les modèles de jihadisme diffèrent suivant les pays. Tant qu’il n’y aura pas de réflexion politique élémentaire impliquant que chaque pays africain se sente solidaire du pays menacé, tant qu’on laisse aux autres le soin de s’en occuper, la lutte sera inefficace. Les crises multiples et incessantes du Sahel prouvent que, malgré le G5, il y a un déficit de coopération entre les États. Il faut des actions politiques, militaires et sociales transnationales. Ces crises révèlent aussi la faiblesse de nos armées, lesquelles parviennent pourtant à renverser des chefs d’État.

LES ATTENTATS TERRORISTES RELÈVENT TOUJOURS D’UNE VISION STRATÉGIQUE CLAIRE, AVEC UN PROJET D’OPPOSITION, DE CONQUÊTE ET DE RENVERSEMENT CIVILISATIONNEL

Les insurrections jihadistes posent aussi la question de l’islam politique. Les attentats contre la France étaient-ils un acte de rejet du mode de vie occidental, une riposte aux frappes françaises contre l’État islamique, relèvent-ils d’une pensée stratégique articulée ou d’un simple acte de barbarie ?

Je le dis depuis mon premier roman, Terre Ceinte. Les attentats relèvent toujours d’une vision stratégique claire, avec un projet d’opposition, de conquête et de renversement civilisationnel. C’est aussi cela qui nourrit et fait la force de tous ces mouvements jihadistes autour de l’État islamique. Réduire ces attentats à des représailles, c’est ignorer toute l’idéologie qui se construit depuis de très longues années. Une telle idéologie ne peut se fonder sur la simple idée de représailles. Certes la haine de l’Occident existe et entre dans l’idéologie mais elle ne constitue pas la seule motivation ou le seul principe. Il y a une pensée, structurée, qui peut être de la barbarie. Ça pose des questions philosophiques sur ce que seraient la barbarie, la civilisation ou l’humanité. Reste que les jihadistes sont des êtres humains qui réfléchissent, qui veulent davantage de pouvoir et qui veulent dominer, au même titre que la civilisation occidentale a dominé pendant de longs siècles toute la planète. C’est leur projet et il passe par cet affrontement-là.

Dans Terre Ceinte, il est question de colonisation et de la Shoah. Quel lien établissez-vous entre les deux ? Était-il important de les évoquer dans le même ouvrage sachant que certains n’hésitent pas à se livrer à des batailles mémorielles ?

Il est indécent de parler de concurrence mémorielle. Hiérarchiser les souffrances, les évaluer suivant des critères oiseux, comme la durée, le nombre de morts ou l’exceptionnalité historique, c’est tomber dans le piège de la concurrence des mémoires qui fait perdre de vue le caractère spécifique – le moment historique particulier où ça s’est produit – de toutes ces tragédies, ainsi que les souffrances des individus, qui se valent les unes les autres, dans ces grandes catastrophes humaines. Ces horreurs, qui font honte à toute l’humanité, ne doivent plus arriver et leur mémoire doit être entretenue à cet effet. Il faut donc situer les responsabilités et raconter l’histoire le plus lucidement possible. Chercher à savoir comment cela s’est produit, pourquoi, que faire pour que cela ne se produise plus. De mon point de vue, ce sont ces regards historiques qu’il faut poser tant sur l’esclavage que sur la Shoah et la colonisation.

Vous écrivez en français. La question de la langue peut, elle aussi, se révéler très politique. À votre avis, la francophonie ne consacre-t-elle pas le rapport de domination politique.

La francophonie, c’est d’abord la conscience d’une langue en partage. Disant cela, j’évacue le piège qu’installe le rapport entre centre – la France – et périphérie – les autres pays membres. Personnellement, je ne subis pas ce rapport de domination. Mais, s’il existe, il faut s’en défaire. Le centre de la francophonie de doit pas être en France car le français appartient à plusieurs millions d’autres locuteurs, sans que ceux dont ce n’est pas la langue maternelle soient assujettis aux autres. Je n’ai pas le complexe du français ou devant le Français.

À QUOI SERT UN ESPACE [FRANCOPHONE] S’IL EST IMPOSSIBLE D’Y CIRCULER, Y COMPRIS ENTRE PAYS AFRICAINS ?

 Faites-vous allusion à la francophonie culturelle et linguistique?

Il y a une francophonie plus politique et plus institutionnelle qui a du mal à peser. Récemment encore, lors des discussions dans le cadre du comité Mbembe, chargé de réfléchir à la refondation de la relation Afrique-France, la question d’un visa francophone pour faciliter la mobilité s’est encore posée. À quoi sert un espace s’il est impossible d’y circuler, y compris entre pays africains ?

Vous avez déclaré que votre prix est un signal fort adressé à la francophonie.

Il dépasse à la fois ma personne et le livre lui-même. Je ne peux ignorer le symbole qu’il représente. Il doit pouvoir dire à tous les écrivains subsahariens (mais aussi d’ailleurs) d’expression française : « Cette langue est aussi la vôtre, vous pouvez l’utiliser pour écrire des œuvres qui seront saluées. » Mais ça ne doit pas rester un signal exceptionnel. Il ne faudra pas attendre un siècle de plus pour  couronner un autre Subsaharien.

Votre roman place en arrière-plan l’écrivain malien Yambo Ouologuem, prix Renaudot 1968 tombé en disgrâce sous des soupçons de plagiat. Avez-vous l’impression de l’avoir réhabilité ?

Je m’inscris dans une grande tradition de personnes qui, en Occident comme sur le continent, ne l’ont jamais abandonné, n’ont jamais voulu l’oublier et qui lui ont consacré au fil des décennies des hommages sous des formes diverses. C’est le cas de l’universitaire Jean-Pierre Orban, qui a ainsi réédité, en 2015, Les Mille et une bibles du sexe. J’ai écrit sur Ouologuem, à ma manière, pour lui payer ma dette, parce qu’il m’a aidé à devenir l’écrivain que je suis. La lecture du Devoir de violence, en particulier, m’a structuré. Si La Plus Secrète Mémoire des hommes peut permettre de relire ses livres sans préjugés, je peux assumer cette forme de réhabilitation-là.

Mais l’avez-vous innocenté ? Selon vous, les auteurs empruntent les uns aux autres, et toute l’histoire de la littérature est celle d’un grand plagiat.

On n’innocente pas un innocent. Il l’était. Parce qu’il concevait la littérature comme un grand espace de jeu à l’intérieur duquel la référence, l’intertextualité et l’hommage occupent une grande place. On n’a pas voulu voir cette inventivité-là, celle des vrais écrivains qui s’autorisent tout dans cet espace réservé. Je reviens sur sa vie pour représenter au monde cet écrivain qui aurait pu construire une œuvre magnifique mais qu’on a perdu parce qu’on lui a dénié le droit d’être singulier. On le lui a dénié parce qu’il s’appelait Ouologuem, c’était à la fin des années 1960, il était jeune, il affichait une insolence qui agaçait autant l’intelligentsia africaine que l’élite culturelle française. On ne lui a pas reconnu le droit de ne pas se plier aux injonctions que les deux bords semblaient lui adresser.

Quels sont les autres auteurs africains qui vous séduisent ?

Ils sont nombreux. Malick Fall, auteur très tôt disparu de La Plaie – récemment réédité par Jimsaan. Il présente quelques similitudes avec Le Devoir de violence. Parus la même année, en 1968, ils sont les œuvres quasi uniques de deux auteurs majeurs, auxquels j’ajouterais Ahmadou Kourouma, auteur de Les Soleils des indépendances. J’apprécie Valentin-Yves Mudimbe, pour ses romans, et, bien sûr, Ken Bugul, qui m’a inspiré le personnage de Siga D dans La Plus Secrète Mémoire des hommes. Boubacar Boris Diop et moi ne partageons pas les mêmes positions idéologiques, mais il reste important pour moi sur le plan de la fiction romanesque. Je suis très proche de Sami Tchak avec qui j’entretiens des relations presque filiales mais aussi très amicales, et dont le roman Hermina a été une source d’inspiration directe. Nous discutons beaucoup de nos goûts littéraires, de ce que nous essayons de faire, de notre travail, des sujets concernant le continent africain, aussi. Je lis de plus en plus Leonora Miano, que je trouve très stimulante, même si je ne partage pas toujours ses idées. Chacune de ses prises de position sur un sujet vous invite toujours à clarifier la vôtre. La liste des écrivains africains que j’admire serait longue. Je vous enverrai un jour, promis, ma bibliothèque idéale africaine, qui inclurait les anglophones et les écrivains du Maghreb.

Et Mongo Beti ?

J’ignore s’il aurait aimé mon roman. Mais il est important pour moi. Il assumait le fait d’être une conscience. Il ne reniait ni ses engagements ni ses prises de position, au prix parfois d’une certaine méchanceté à l’égard de ses confrères. Ses railleries à l’encontre de Camara Laye et Ahmadou Kourouma étaient injustifiées : drôles et féroces, mais un peu faciles.

L’ENGAGEMENT EST TOUJOURS LA RENCONTRE D’UN TEMPÉRAMENT D’AUTEUR ET D’UNE SENSIBILITÉ DE LECTEUR. JAMAIS ABSOLU, IL EST TOUJOURS RELATIF, FRAGMENTAIRE

Et hors du continent, il y a poète, romancier et nouvelliste chilien Roberto Bolano, à qui vous devez le titre de votre roman ?

Oui, il a changé radicalement ma conception de l’écriture en me faisant prendre un tournant décisif, jusqu’à la rédaction de La Plus Secrète Mémoire des hommes. Cela pourrait conforter ceux qui m’accusent d’avoir des « références de Blancs ». C’est ignorer que Sony Labou Tansi s’est inspiré de Gabriel García Márquez, lequel s’est lui-même inspiré des traditions africaines transbordées à Cuba ou à Haïti. Et il existe un « Bolano africain », qui parle du continent comme nul autre. Il situe plusieurs de ses actions dans l’Afrique des années 1980 – 1990, notamment dans Les Détectives sauvages. Son propos sur l’atmosphère d’instabilité politique au Liberia, tout en poésie et sans vision coloniale exotisante, est particulièrement juste, alors qu’il n’y a jamais été. C’est cela la littérature : un voyage, une ouverture, un continent à part qui englobe tous les autres.

Un écrivain doit-il forcément être engagé ?

Oui, au moins dans et pour l’écriture. L’engagement le plus significatif est existentiel. Les grands livres contiennent toujours l’âme et l’esprit de leurs auteurs, qui s’y projettent. Pour ce qui est de l’engagement politique, il ne lui suffit pas à un auteur de le clamer ou de le vouloir pour que son œuvre le révèle. L’engagement est toujours la rencontre d’un tempérament d’auteur et d’une sensibilité de lecteur. Jamais absolu, il est toujours relatif, fragmentaire.

Et quels intellectuels africains admirez-vous ?

Felwine Sarr, pour ses multiples travaux, Achille Mbembe pour l’importance de son œuvre, Fabien Eboussi Boulaga, Cheik Anta Diop, Léopold Sédar Senghor, Sophie Bessis… Au-delà des clivages qu’il peut y avoir entre eux, je les estime. Ma considération n’implique pas une adhésion à leurs idéologiques, mais à l’intérêt que leur pensée ou leur œuvre occupent dans l’histoire des idées. Je peux admirer Souleymane Bachir Diagne aussi bien que Boubacar Boris Diop.

Vous abordez une multitude de thèmes touchant à la littérature. L’édition française en prend pour son grade car vous épinglez les écrivains qui écrivent avec trois mots, la critique pour laquelle tout se vaut, les éditeurs qui fabriquent des produits marketés…

Je force le trait pour attirer l’attention sur l’absence de réelle foi dans la littérature, sur le fait que l’exigence est considérée comme contreproductive car peu commerciale, sur la standardisation et l’uniformisation des œuvres dans le seul but de vendre. C’est une conception éloignée de ce que devrait tenter de faire la littérature : un lieu de connaissances, d’élucidation du monde et de soi, de questionnements toujours plus profonds et plus philosophiques. La littérature doit renoncer uniquement aux clichés – c’est-à-dire à tout ce qui est déjà installé dans une langue donnée – pour tenter de trouver, sous cette langue usuelle et ordinaire, une autre langue, poétique, qui nous interroge mieux, questionne tous les phénomènes du monde en les soumettant à une lumière exigeante. La grande littérature tend vers cette exigence poétique.

L’année 2021 est une année de grande moisson littéraire pour les écrivains africains. Cela préfigure peut-être un âge d’or ?

Il y a toujours eu d’immenses écrivains sur le continent. Peut-être les institutions littéraires se rendent-elles compte que leurs palmarès présentent quelques anomalies et cherchent à découvrir et à mettre en avant cette littérature. Ce n’est pas simplement pour obéir au politiquement correct. Tous les livres primés sont indéniablement de belles œuvres. On arrive peut-être à une époque où, massivement, les œuvres sont reconnues sans que cela ressemble de façon trop évidente à des calculs équilibristes visant à contenter tout le monde. Ces récompenses s’inscrivent dans un moment qui me semble être celui de l’effort fait sur le continent pour la promotion de la littérature. Et ça passe notamment par la création de maisons d’édition qui tentent de se structurer par la création de prix littéraires. Comme le prix Ivoire, qui s’installe dans le paysage. En somme, l’institution littéraire africaine, bien qu’encore balbutiante, fait un mouvement qui, par un jeu de domino, finit aussi par se répercuter dans les grandes institutions internationales. Il faut souhaiter que ça se poursuive.

Comment avez-vous reçu la petite phrase du président de l’Académie Goncourt, Didier Decoin, soulignant les « tournures africaines » de certaines de vos phrases ?

C’était sans doute une petite maladresse, mais sans malice. Didier Decoin a aussitôt ramené le livre vers la littérature et l’a bellement défendu comme œuvre littéraire. Mais au-delà de ce petit épisode, plus généralement, je constate qu’il y a parfois une sorte de malaise à parler en Occident des œuvres d’Africains. L’imaginaire colonial pèse encore sur le langage de l’évaluation, de la description, du jugement de leurs créations.

En 2000, Robert Sabatier, alors membre du jury Goncourt, avait déclaré que le prix n’avait pas été attribué à Ahmadou Kourouma du fait de « ses manières trop africaines ».

Oui, il subsiste parfois dans l’inconscient un arrière-fond douteux. On a des mots qui ne veulent rien dire, ou qui disent tout. Et affirmer que Kourouma a été privé de Goncourt pour cela est profondément scandaleux. En vingt ans, les choses ont évolué. De tels propos ne peuvent plus être tenus aujourd’hui.

L’UNIVERSITÉ FRANÇAISE EST RESTÉE BLOQUÉE SUR QUELQUES NOMS DE LA LITTÉRATURE AFRICAINE ET SUR LES ANNÉES 1970, 1980 ET, PEUT-ÊTRE, 1990

Ces malentendus tiennent peut-être aussi au peu de place que les universités françaises accordent à l’enseignement de la littérature africaine ?

Elles accusent un grand retard dans ce domaine. L’université française est restée bloquée sur quelques noms et sur les années 1970, 1980 et, peut-être, 1990. Elle ignore assez nettement les auteurs contemporains. Si certains font l’objet de thèses individuelles, leurs œuvres ne sont quasiment pas enseignées, ce qui contribue à alimenter encore un peu plus les préjugés dont elles sont victimes.

Et comment accéder à la postérité dans ces conditions ?

C’est une question difficile sous tous les cieux. Tous les écrivains se la posent, sans doute avec angoisse, parce qu’ils ne sont pas assurés de survivre, finalement. Chez les écrivains africains, la préoccupation est double car se pose aussi la question de leur survie dans leur pays d’origine. Ils demeurent dans la mémoire comme des figures importantes. Pour autant, sont-ils lus, sont-ils encore vivants à travers leurs œuvres, celles-ci sont-elles réactualisées ? Appréhende-t-on toute la complexité de leur pensée si les mêmes analyses, les mêmes interprétations et les mêmes cours sont délivrés au fil des décennies ? Pas si sûr.

LA MUSIQUE D’OMAR PENE, C’EST LE RIRE DE DÉMOCRITE ET LES PLEURS D’HÉRACLITE. J’AI TOUJOURS L’IMPRESSION, EN L’ÉCOUTANT, QU’IL SAIT EXACTEMENT CE QUE JE RESSENS

La musique du Sénégalais Omar Pene a accompagné l’écriture de votre dernier roman. Il y a chez lui quelque chose de profondément mélancolique. Qu’est-ce que ça dit de vous ?

Même lorsqu’elle est rythmée, gaie, sa musique conserve un fond de mélancolie. Ce n’est pas tout à fait de la tristesse, ni de la noirceur, mais elle nous touche et nous rappelle que notre rapport au monde est toujours structuré par l’intuition d’un manque, une promesse qui nous attend, une chose vers laquelle nous nous dirigeons et que nous n’attendons pas toujours. Sa musique exprime cet état d’attente, de désir, d’impuissance. Elle rend triste et joyeux à la fois. Ce sont les deux faces de la mélancolie déjà bien représentée par les tableaux métaphoriques de Démocrite (le rire) et d’Héraclite (pleurs). La musique d’Omar Pene, c’est le rire de Démocrite et les pleurs d’Héraclite. J’ai toujours l’impression, en l’écoutant, qu’il sait exactement ce que je ressens et qu’il l’exprime très simplement.

Ce prix change-t-il votre vie ?

Certainement. Ça change le regard des gens sur moi. Mais pas mon rapport à la littérature et à l’écriture. J’essaierai de suivre les principes que je me suis fixés et la complexité que je tente d’introduire dans chacun que mes livres. Je suis un écrivain et j’entends bien le rester.

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Deux semaines à Paris

JE 16.12.2021

Gare aux gares égarées de nos granges gorgées de gros gras grains d’orge. Ainsi commencions-nous avant de réciter nos classiques au théâtre de notre adolescence du Centre culturel français d’Oran. Gare aux gares… Celle-ci ne l’est pas (photo). Albert Camus ne résidait pas loin d’ici, de chez moi. Il est inhumé dans sa ville d’accueil, Lourmarin, à 57 km d’ici en passant par la D973 et la D 139. Quels mots avait-il pour les gares et pour Lourmarin ? 

Les gares : « À la gare, tout un peuple pressé absorbe sans rechigner une nourriture infâme et puis sort dans la ville obscure, se coudoie sans se mêler et regagne hôtel, chambre, etc. Vie désespérante et silencieuse que la France tout entière supporte dans l’attente… Il n’était jamais sorti de sa ville sauf un jour où, obligé de partir pour Oran, il s’arrêta à la gare la plus proche de Tlemcen, effrayé par l’aventure… L’exilé passe des heures dans des gares. Faire revivre la gare morte. » (Carnet 2)

Et à propos de Lourmarin : « Lourmarin. Premier soir après tant d’années. La première étoile au-dessus du Luberon, l’énorme silence, le cyprès dont l’extrémité frissonne au fond de ma fatigue. Pays solennel et austère – malgré sa beauté bouleversante… Arrivée Lourmarin. Ciel gris. Dans le jardin merveilleuses roses alourdies d’eau, savoureuses comme des fruits. Les romarins sont en fleurs. Promenade et dans le soir le violet des iris fonce encore. Rompu. » (Carnets 2 et 3) 

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Je 16.12.2021

Gare Saint-Charles de Marseille (1848) et son impressionnant escalier (1927) qui n’a rien à envier au Cuirassé Potemkine (Serguei Eisenstein), enfin, si, un peu quand même. Une ville qui tend les bras comme son escalier, ouverte sur la Méditerranée et le monde tant qu’à faire… près d’une vingtaine de millions de voyageurs l’empruntent chaque année. Marseille est le pays d’Antonin Artaud « Moi, Antonin Artaud, je suis mon fils, mon père, ma mère, et moi ; niveleur du périple imbécile où s’enferre l’engendrement, le périple papa-maman et l’enfant. » Marseille est aussi le pays de J.C. Izzo : « Les quartiers nord, avec leurs milliers de fenêtres éclairées, ressemblaient à des bateaux. Des navires perdus. Des vaisseaux fantômes. C’était l’heure la pire. Celle où l’on rentre. Celle où, dans les blocs de béton, on sait que l’on est vraiment loin de tout. Et oubliés. » (Chourmo

« Marseille est le centre du monde », entendu plusieurs fois à Marseille. Et si c’était la vérité ?

Suis dans le train. Direction…

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Ve 17.12.2021 –

Et voilà le Nord, précisément la gare Sncf Charles de Gaulle Roissy. On ne dit plus aux passagers « Terminus, terminus, tout le monde descend ». On prend des gants. Mais le résultat est le même, tout le monde descend. Il fait moins froid qu’à Marseille, mais humide. 

Le jour a atteint ses limites. On se précipite vers les proches qui attendent sur les quais ou plus haut, à l’extérieur, près des stations de taxis et du parking PCD. Beaucoup de monde, c’est la cohue. Nous quittons par l’ascenseur les quais et l’architecture métallique par certains aspects de type montagnes russes. 

« Gardez le masque s’il vous plaît ». À quelques centaines de mètres, les pistes de l’aéroport. Des avions s’apprêtent à décoller. Roissy en France (dept 95) est un village ordinaire, brusquement devenu mondialement connu avec l’ouverture de l’aéroport au début des années 70 construit sur ses terres. C’est le 9° plus important aéroport au monde avec plus de 70 millions de voyageurs. Tient v’la…

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Ma 21.12.2021 –

Quelques minutes dégagées pour ce post. Samedi fut un jour de repos total hormis une déambulation dans le village et un tour en calèche avec LN. Ce matin je me suis rendu à Paris, directement chez mon ami A. dans le 19°arrondissement, du côté de la rue de Lorraine. Cet ami ne veut pas ou ne peut pas me voir. Ce quartier particulièrement la rue de Lorraine me renvoient à une époque aujourd’hui révolue. Un temps où l’on venait au 27 (photo) de cette rue, siège de « Libé ». On sonnait, on entrait, on passait au deuxième étage filer un coup de main aux « petites annonces gratuites » souvent débordées. Puis on allait à Félix Potin en face sur l’avenue Jaurès faire des courses pour le casse-croute. Et on recommençait lorsqu’on le souhaitait.  

Au croisement de Jaurès, Stalingrad et Secrétan, j’ai choisi les quais, côté Jemmapes. Tout un flot de souvenirs émerge, notamment devant « l’Hôtel du Nord », la passerelle de la rue de Lancy où « atmosphère, atmosphère » d’Arletty prit son envol à la veille de la seconde guerre mondiale. Le minuscule café de Aïcha, « Le Pont tournant » qui était notre « siège » avec couscous garanti les samedis, et Khaled en continu grâce à nos cassettes d’Oran, est devenu « tchitchi » comme on dit au Bled, autrement « bobo ». Il a perdu son authenticité. Un peu plus bas, toujours sur le quai, « L’espace Jemmapes » qui hébergeait dans les années 70 une auberge de jeunesse que nous n’avons que trop utilisée… La Place de la République est très animée. J’ai emprunté la rue de Turbigo avec un brin de nostalgie devant le lycée Turgot où j’ai travaillé… Église St Eustache… À Beaubourg nous y avions fait cours (tous assis en rond au rez-de-chaussée) le premier mois de son inauguration (c’était en 1977/78 ) avec notre enseignante d’Histoire, Madeleine Rébérioux (future présidente de la LDH)… Chatelet Les Halles, Gare du Nord… 

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Ve 24.12.2021 _

J’ai consacré une bonne partie de la journée du mercredi à la bibliothèque de France (dénommée François Mitterrand depuis 1995). Tout ce qui se publie en France y est archivé. C’est une des plus importantes bibliothèques dans le monde. Le site de Tolbiac (photos) est le plus important parmi les sept qu’elle comporte. Son catalogue sur internet, « Gallica » (7 à 8 millions de documents consultables). Il est composé d’une grande surface en rez de chaussée avec de nombreuses salles de lecture (une dizaine ?) et par 4 tours de plus de 20 étages chacune : Lettres, Nombre, Temps, Lois. Tous mes écrits sont bien référencés dans leur « data.bnf.fr »… D’importantes expositions et manifestations sont prévues ou en cours, à nous donner le tournis : Giuseppe Penone, Beaudelaire et la mélancolie, Robert Badinter, May Angeli -cf. photos-  Amos Gitai, René Maran, précurseur de la négritude, Albert Londres, Julien Green, Sarah Hassid, Champollion…

J’ai tourné entre les salles (payer ou disposer d’un abonnement), dans les halls les salles d’expositions… et partout il y a du monde. On se croirait dans un supermarché. Cela est très réconfortant. J’y serais resté toute la soirée, mais mon ami M. m’attend au « Ville d’Aulnay », une brasserie sur la rue La Fayette, devant la Gare du Nord. Nous avons fait le tour du monde.

Jeudi, fut un jour de repos. Enfin presque. Quelques exercices physiques au manège « Royal… » pour les enfants. Et c’est casse-cou et têtes. Eh oui…

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Lundi 27.12.2021 _

Noël a franchi les limites du bonheur enfantin et il passa. « Y rvient quand papanouel ? » Dimanche matin nous avons couru au 4 bd de Strasbourg. Au théâtre libre, anciennement Eldorado, « c’était l’ancien théâtre de Bouvard, après moi je n’en sais rien » nous dit le contrôleur d’entrée du pass sanitaire… ». Je lui réponds que quant à moi, il me semble bien que dans les années de notre trafic insouciant cette salle de spectacle était un dancing, « le Kiss-Club ». Nous y avons fait les fous (limite de la légalité car parmi nos amis, certains se shootait à la … et au… La boite fut fermée plusieurs fois. Et le panier à salade qui passait par-là, repartait bien rempli. Tout est dit. Mais là, ce matin, c’est une belle salle de spectacles pour enfants où il est question de Petits ours brun… Très sympathique. Les enfants étaient pliés, les uns braillaient, d’autres parcouraient les allées, descendaient et montaient les marches, suivis par leurs parents… Plus tard, un rendez-vous nous attendait au sud de la Porte d’Orléans, au cœur du cimetière de Bagneux. Lignes perpendiculaires et croisements aussi raides qu’imperturbables, éternels.

Le clou de la virée se niche incontestablement au Bois de Boulogne, à proximité du Jardin d’acclimatation : La Fondation Louis Vuitton. Une merveille et d’architecture et d’exposition avec une série de tableaux ayant appartenu aux frères Morozov et mis en salles pour la première fois. La publicité est beaucoup plus précise : « l’une des plus importantes collections au monde d’art impressionniste et moderne. L’exposition événement réunit plus de 200 chefs-d’œuvre d’art moderne français et russe des frères moscovites Mikhaïl Abramovitch Morozov (1870-1903) et Ivan Abramovitch Morozov (1871-1921). C’est la première fois depuis sa création, au début du XX ème siècle, que la Collection Morozov voyage hors de Russie. » Je vous laisse admirer.

En soirée nous avons rejoint le Café « l’Impondérable » et Youcef Zirem qui y animait la rencontre programmée, comme chaque dimanche, ce soir il accueillait le chanteur Malik Kezoui. 

Jeudi 30.12.2021 _

Sortir dans le noir alors que le jour ne l’a pas encore vaincu. Les ombres avancent masquées vers les quais. « Nous vous rappelons que les masques sont obligatoires, sur la bouche et sur le nez ». Et elles avancent les ombres sans haussement d’épaules, ni un mot. L’habitude désormais. Le virus s’installé et est décidé à ne rien lâcher. De certains voyageurs on ne voit que les trous des yeux. Leurs oreilles sont obstruées par des fils de smartphone, blancs, noirs. Des zombies les jeunes (jeunes ?) Ils ne voient presque rien, ni personne. Voilà les wagons à la queue leu leu. Un cri strident de ferraille (évidemment). On ne se bouscule pas. À quoi bon ? On a le choix : train, Transilien, RER, métro, bus, Uber, vélo, trottinette et les gambettes c’est moins cher mais plus exigeant. La Madeleine est d’une sobriété toute matinale. Personne n’a un regard pour elle à cette heure où tous les lampadaires sont encore allumés. Les guirlandes des grands magasins (des petits qui le peuvent aussi) clignotent toujours désespérément, plus lumineuses que jamais. Tout autour des consulats, ambassades… J’attends 9 heures. Je pénètre dans quelques-unes, l’été n’est pas loin et il va falloir se décider…

Quelques centaines de mètres à pied jusqu’à La Madeleine. Il pleut, il ne pleut pas. Donc ouvrir le parapluie. Puis le plier. L’ouvrir à nouveau et cetera. Il y a des choses qu’on ne maîtrise pas. Métro ligne 8 direction Créteil. Changement à la première station : Opéra. Ligne 7 direction Mairie d’Ivry ou Aragon. Sortie Jussieu. « Jussieu » est vide de ses étudiants. Quelques boutiques sont encore fermées, les tireurs de plans, photocopieurs… Pas les boulangeries-pâtisseries. Un automobiliste furieux, klaxonne à l’intention d’un vélo imprudent. Le feu vire au vert pour les piétons. Je traverse et longe l’autre facette – elle est au garde-à-vous – de la grande « Sorbonne université, Campus Pierre et Marie Curie » appuyée sur des dizaines de poteaux, on dirait des pilotis vietnamiens. Et voilà l’IMA. Je zappe l’exposition « Juifs d’Orient, une histoire plurimillénaire » (trop cher à mon goût). Et puis, je suis bien à « l’IMA » non ? « Monde arabe » non ? Awweh, « y-a anguille sous roche » ai-je pensé une seconde. Je monte, descends, cafétéria, terrasse, librairie. Tiens, en passant je laisse deux de mes ouvrages au « chargé de », Alain Gu. Les mettra-t-il en exposition ? J’achète des livres pour enfants et d’autres de voyages lointains… Je prends des photos (réussies et belles j’espère) de la Seine, de Notre-Dame, des rives et quais à partir de la terrasse de l’Institut. Il pleut toujours où c’est mouillé dit l’adage. J’ai pu le vérifier. Et l’argent va toujours aux mêmes. Ne dites pas que cela n’a rien à voir. Si ça a à voir ! Je remonte les quais vers le nord, Notre-Dame, Saint-Michel, à droite le boulevard Sébastopol et Beaubourg avec les pieds bientôt en compote. Il y a foule par toutes les entrées. Va pour la BPI. Il m’a fallu une heure et même plus pour m’installer dans une salle. Il m’aurait fallu recommencer l’exercice pour entrer par la porte principale et la visite du côté ouest. Il y a une foule aussi importante que celle de la BPI. J’abandonne et me dirige vers le nord. Il pleuviote toujours. Une fois oui, une autre fois non. Boulevard Sébastopol de nouveau. Je traverse Étienne-Marcel. J’évite le Forum des Halles, plus le temps. Il commence à faire sombre. Boulevard de Strasbourg, Magenta à Gauche, puis La Fayette à droite, jusqu’à la Gare du Nord. En face, à l’angle La Fayette-Dunkerque, notre cher « Aulnay ». Mon ami M. m’y attend. Un verre. Et toujours le tour du monde, de plus en plus monde flou.

Demain est le dernier jour.

DES PHOTOS SUIVRONT

Faïza GUÈNE, « La discrétion », à l’Alcazar

La bibliothèque de l’Alcazar à Marseille a accueilli ce samedi 11 décembre à 17h-20h, la romancière et scénariste Faïza GUÈNE pour parler de son roman « La discrétion » (Plon, 08.2020). Elle a répondu aux question de Soraya Guendouz (qui est chargée de mission et organisatrice au centre de ressources Approches Cultures & Territoires (ACT). Durant la soirée, des extraits du roman de Faïza Guène ont été lus par Nora Maknouche (qui est éditrice chez Cris écrits et présidente de la librairie associative Transit). Il y eut ensuite les questions du public (une centaine de personnes).

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CLIQUER ICI VOIR LA VIDÉO « Faïza Guène à l’Alcazar de Marseille »

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À PROPOS DE SON ROMAN:

La Discrétion, le dernier roman de Faïza Guène

Faïza Guène, La Discrétion (Plon, août 2020)

C’est plus un compte rendu (long) de lecture qu’une académique recension du livre de Faïza Guène, La Discrétion (Plon, août 2020) que je vous propose ci-après.

Voici un livre qui, quelque part, me réconcilie avec moi-même, avec mon passé, mon présent, ici en France. J’ai trouvé un certain réconfort à la lecture de ce roman qui dépeint « une famille française » et algérienne et musulmane, pleine d’une histoire chargée, de noms, de culture, de présent dont le pays, la France, n’a d’autre choix – si elle veut sérieusement incarner comme elle le proclame sur tous les frontons l’égalité, la fraternité – que de reconnaître, de revendiquer même, de prendre cette famille (et toutes les autres familles maghrébines) comme elle est, avec ses complexités. De lui attribuer les mêmes droits et d’attendre d’elle de se plier aux mêmes devoirs que tous les autres citoyens, ni plus, ni moins. Le pays doit s’abstenir de vouloir continuer d’« effacer » une part de ces hommes et femmes qui participent à sa construction, de leur soustraire une part de leur être profond. Si la France a procédé ainsi avec les anciens qui se sont éreintés dans les chantiers dans la discrétion, dans le silence, dans l’effacement, elle devra, pour son propre devenir national, écouter les enfants de ces êtres oubliés et plus encore leurs petits-enfants qui donnent de la voix sans complexe aucun pour un égal traitement républicain. Avec raison. 

Le roman de Faïza Guène, La Discrétion, est léger et agréable, se lit d’une traite.

La Discrétion est le sixième roman de Faïza Guène. Le premier, Kiffe kiffe demain, est publié en 2004 chez Hachette. Elle a 19 ans. Il aura un grand succès et sera traduit dans plus d’une vingtaine de langues. Deux ans plus tard, elle publie Du rêve pour les oufs (Hachette, 2006), puis Les Gens du Balto (Hachette, 2008), Un homme, ça ne pleure pas (Fayard, 2014), Millénium Blues (Fayard, 2018). La page Faïza Guène de Wikipedia fourmille d’informations et sur l’autrice et sur ses écrits et films, car elle est également scénariste.

Comment se présente le roman ? 

 La Discrétion est composé de 35 parties que j’ai numérotées (c’est pratique). Il comporte 253 pages. Ce sont de courts chapitres allant de deux à seize pages. Vingt chapitres sont constitués de moins de six pages. Les chapitres 1 et 26 sont ceux qui comportent le plus de pages : 15 chacun.

Au cœur de l’ouvrage, en page 137, entre le 17° et 18° chapitre, Faïza Guène cite Frantz Fanon. « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. » (Les Damnés de la terre).

Elle dédie le roman « à ma mère et à toutes nos mères ». En fin d’ouvrage elle renouvelle sa reconnaissance et en ajoute d’autres « À la mémoire de mon père, mort de discrétion… À ma mère, à son cœur qui déborde, à tous les héritiers d’une histoire en fragments, à Djamila Bouhired, à ma fille, à l’unique que j’aime et qui m’a portée… »

La page 9 porte en exergue une citation de James Baldwin extraite de son essai La prochaine fois, le feu. »

Chaque chapitre porte un titre. Et chaque titre porte le nom d’un lieu, du pays (France, Algérie ou Maroc) et l’année du déroulement des faits. Plus le numéro du département lorsqu’il s’agit du territoire français. Un seul titre porte les numéros de départements non français, il s’agit de « Wilaya d’Oran (31), d’Aïn Témouchent (46) et de Tlemcen (13)… »

Quelles sont les communes dont il est question dans les titres (et dans le livre évidemment) ? :

Pour le Maroc : Ahfir. 

Pour l’Algérie : douar Atochène, village d’Arbouze, commune d’Aïn Kihal, villes d’Oran, Témouchent, Tlemcen.

Pour la France : Aubervilliers, Bobigny, Les Lilas, Pillac et Paris (plusieurs arrondissements).

23 des 35 titres de chapitres comprennent des noms de villes françaises : Aubervilliers fait l’objet de onze titres, Paris, de huit… Neuf titres comportent les noms de villes algériennes, et trois, marocaines (Ahfir).

Quinze titres portent en sus une précision, ainsi : 

« Marché du boulevard de Oujda, (Ahfir, chapitre 8), 

« les vacances » (Wilaya d’Oran (31)…, chap. 26),

« Brasserie Le coq français » (Les Lilas, chap. 7), 

« Mairie » (Bobigny, chap. 28)

« Chemin des vignes (Bobigny, chap. 15), 

« Les jardins familiaux », (Aubervilliers, chap. 21)

« Rue du Moutier », (Aubervilliers, chap. 24)

« Bar Joséphine » (Paris 6°, chap. 29)

« Renault Talisman » (Paris 6°, chap. 3) 

« Cabinet de madame Aït Ahmad » (Paris 11°, chap. 31)

« Service stomatologie et chirurgie maxillo-faciale » (Paris 13°, chap. 30)

« Lav-Story » (Paris 18°, chap. 13)

« Impasse saint François » (Paris 18°, chap. 5 et 33)

« Maxi Toys » (Paris 19°, chap. 25)

Le roman déroule une histoire qui s’étend de l’année 1949 à 2020

Les années suivantes ne sont évoquées que par un seul titre : 1949 (chap. 2), 1954 (chap. 4), 

1956 (chap. 6), 1959 (chap. 8), 1962 (chap. 10), 1963 (chap. 12), 1964 (chap. 14), 1967 (chap. 16), 1978 (chap. 18), 1990-2000 (chap. 26).

L’année 2018 est évoquée dans trois titres : chap. 1, 3 et 5.

L’année 2019, dans les dix chapitres impairs de 7 à 25

Enfin, l’année 2020 est traitée dans les titres 27 à 33 et le dernier, 35.

Comment sont ventilées les années par chapitre. Les chapitres ne comportent pas de numéro. Je leur en ai attribué un pour la facilité de l’analyse.

Le 1° chapitre s’ouvre sur l’année 2018 

Le 2° chapitre renvoie à l’année 1949 (année de naissance de Yamina). Avec le 3° chapitre on revient à 2018. Le 4° se déroule en 1956. Le 5° de nouveau traite de 2018.

Les chapitres impairs suivants : du 7° au 25° se passent en 2019. Chacun d’eux est suivi d’un chapitre pair pour évoquer les années 1959 à 1981 (2019-1959-2019-1962-2019-1963 etc.)

Le chapitre 26 évoque les années 1990-2000. 

Les chapitres 27 à 33 se situent en 2020. Le chapitre 34 en 2012 et le dernier, le 35°, en 2020 à Pillac. (C’est la première fois que la famille prend de vraies vacances. « Ils sont émus de se dire qu’ils font partie de l’histoire de France »)

J’ai développé l’analyse ci-dessous en respectant l’étendue temporelle allant de 1949 à 2020.

La quatrième de couverture fait bien de se concentrer sur Yamina, la mère, car elle est au cœur de la famille Taleb et du livre. Tout ou presque se fait, se pense, se positionne à partir d’elle. Yamina, dans l’Algérie en guerre « À peine adolescente, elle a brandi le drapeau de la liberté… » et aujourd’hui en France « Quarante ans plus tard, à Aubervilliers, elle vit dans la discrétion. N’est-ce pas une façon de résister ? »

La question de la liberté, de la dignité, de la résistance face au mépris, à la condescendance, traverse tout le roman. Les enfants de Yamina et de Brahim Taleb sont d’ici, de France aussi, maintenant plus qu’hier. Ils portent en eux une histoire de plusieurs générations, leur histoire, qu’ils revendiquent la tête haute, hic et nunc. 

Maintenant que l’architecture du roman est posée, j’en viens au contenu.

Ce compte rendu-rendu je le réalise à partir d’une lecture du roman respectueuse de la ligne du temps (de 1949 à 2020), et non tel qu’il se présente à la lecture au premier abord avec ses chapitres qui vont et viennent d’une année vers une autre, du passé au présent avec plusieurs retours vers telle ou telle autre année du passée pour revenir une nouvelle fois vers 2020.

Le point de départ. Dans une maison en argile, le « tlakht », l’atmosphère est fébrile. Nous sommes en Algérie en 1949 dans le douar d’Atochène. Province de Msirda Fouaga. L’autrice suggère que la guerre a déjà commencé, ce qui n’est pas le cas. « Le soldat est à son 19° mois de mobilisation… » il bouscule une jeune femme enceinte et fait tomber son balluchon… mais elle ne montre pas qu’elle a peur. La peur elle la garde pour elle. « Rahma accouche dans une grande douleur, sa souffrance est telle qu’elle se confond avec la mort ». Le nourrisson s’appelle Yamina.

Quelques années ont passé. À cette époque, en 1954, il était imprudent de dormir dans la cour en été, car « les soldats français pouvaient faire irruption à tout moment ». La précision est inutile, car s’il y a soldats, ils ne peuvent qu’être français. Et puis nous sommes en été et Faïza Guène anticipe la guerre qui ne commencera réellement que l’année suivante, bien après l’automne dans un certain nombre de régions, certainement pas dans une mechta isolée et « sans intérêt » pour les colons et l’État français.

La guerre est déclarée depuis deux ans. La famille fuit le douar à l’aube « sous le regard embrumé de jeddi Ahmed, le grand-père, pour se réfugier au Maroc, à Ahfir, accueillis par la grand-mère de Yamina. Son père est au front. C’est un résistant. Deux des frères de Yamina, sans autre précision, sont nés en exil. Des inconnues passaient voir les réfugiés algériens au Maroc et donnaient des instructions « ne parlez pas de vos maris, de vos frères ». 

Yamina a grandi. C’est maintenant une petite fille de dix ans. Des femmes portent d’immenses plateaux de pain à faire cuire. Des enfants cirent des chaussures d’adultes ou mendient. Une fillette, à peine plus âgée que Yamina, mendie. « Personne ne s’arrête pour lui donner une pièce ou un bout de pain. » Yamina a mal à une dent « qui lui donne le vertige ». L’arracheur de dents pratique une médecine ancestrale. Il lui arrache la dent avec « une petite pince de forgeron en métal, non stérilisée. C’est pire que dans le pire des cauchemars. » Pendant 14 ans, jusqu’en 1973, « elle souffrira d’abcès et de migraines, régulièrement. » 

Sept ans de guerre ont passé. La famille de Yamina se trouve toujours à Ahfir chez la grand-mère. C’est l’indépendance de l’Algérie. Yamina, 13 ans, « portait une tenue aux couleurs du pays : jupette verte, chemise blanche et cravate rouge. » Yamina n’en avait jamais voulu à sa mère, Rahma, « plutôt froide, voire inaccessible et verrouillée. Yamina avait bien compris que manifester ses sentiments n’était pas une évidence. » Les sentiments demandent de l’espace pour s’exprimer, mais  « le problème c’est qu’avec la guerre et la misère, c’est que la guerre et la misère prennent toute la place. » Faïza Guène exprime formidablement bien cette pudeur qui plombe de très nombreux (la majorité ?) Maghrébins. Yamina, tout comme sa mère, se retenait naturellement de déborder. Les émotions restaient coincées à l’intérieur de leur corps. « Le corps ne coopère pas toujours avec le cœur, même si le cœur brûle, exulte, le corps doit rester là, figé, inapte. Ils finissent parfois comme deux étrangers qui ne parlent pas la même langue. » 

Yamina a été obligée d’arrêter l’école « pour aider ses parents à la ferme » et élever ses nombreux frères et sœurs dont cinq deviendront des professeurs. Elle en est l’aînée. On ne connaît pas le nom de tous les frères et sœurs de Yamina. Leurs parents sont Rahma et Mohamed Madouri qui vivent à Aïn Témouchent. Dans la fratrie il y a Moussa, Norah, Nabil, Djamila « dernier né des enfants ». Cette dernière porte le prénom d’une révolutionnaire. Plus tard (en mars 2015 ?), Yamina emportera avec elle une photo du journal algérien Liberté sur laquelle on pouvait voir la splendide révolutionnaire Djamila Bouhired, à l’occasion d’une visite officielle en Égypte » en juillet 1962. 

La famille est retournée dans le village ancestral d’Arbouze, à Msirda Fouaga. Le figuier de Yamina est mort. Elle se lamente à son pied. La pauvreté est un lot quotidien « Yamina et ses frères ont été longtemps sous-alimentés. » Après l’indépendance, le père est sans emploi et « les gens de la campagne ont tout perdu. » Le père « traîne dans les cafés. » La guerre a volé sa gentillesse et sa sérénité ». Il est devenu violent « et Yamina déteste la violence… Sa mère culpabilise sa fille – « c’est ta faute, tu ne sais pas parler, tu n’es bonne à rien » – qui n’a pu acheter à crédit. « L’épicier refuse de faire crédit, car l’ardoise est trop chargée ». L’année suivante, le choléra a touché plusieurs familles du village. Yamina s’en remet à peine. L’autrice écrit « quelques semaines plus tôt », mais sans préciser la date de référence.

Yamina fuit la tatoueuse du village, « elle n’accepte pas ce tatouage (sur le front), elle refuse d’être marquée à vie ». Faïza Guène fait un hasardeux parallèle entre le front et le front. Elle écrit que le front de Yamina est « son front de libération personnel. Elle le gardera libre jusqu’à la tombe. »

« Une dizaine de familles vivent dans la vieille ferme d’Aïn Kihal », près de Aïn Témouchent. Yamina a 18 ans, « elle a un regard de miel. Elle est belle mais elle ne le sait pas, il n’y a pas de miroir. » Mohamed Madouri, le père de Yamina « a été choisi par ses collègues agriculteurs pour les représenter au Syndicat régional des agriculteurs. C’est un analphabète, mais un orateur doué. » Le travail est dur, « de l’aube à la dernière prière du soir. » Yamina passe une partie de ses journées à coudre. « Elle confectionne des jupons et des robes pour les femmes », mais également et surtout elle « s’occupe de nourrir les animaux, faire le ménage, préparer ses jeunes frères et sœurs pour l’école. » Chaque matin, le vieux voisin, Tayeb, transporte les enfants sur son tracteur jusqu’à l’école, à 5 km.

Le chapitre suivant est long de 22 lignes. Nous sommes en 1978, année de la mort du dictateur Boumediene. Yamina vivait encore en Algérie, « elle eut la sensation que l’Algérie perdait son père. » J’aurais tendance à penser qu’il était plutôt détesté dans cette région frontalière de l’ouest, nonobstant sa politique implacable. Le dictateur était de l’Est et le coup d’État qu’il a mené l’a été contre un président issu d’un de ces villages frontaliers avec le Maroc. Le « régionalisme » est très profond en Algérie et cela est étonnant d’écrire « pour la famille, Boumediene était un sauveur », mais possible.

Yamina a accepté à contre-cœur d’épouser un émigré de dix ans plus âgé qu’elle. Le mariage avec Brahim a lieu à la mairie de la Daïra de Aïn Kihal. Brahim réside en France où Yamina ne veut pas vivre. Mitterrand préside désormais et depuis peu aux destinées de la France. Yamina était devenue « la vieille fille du coin. » Elle ne s’est pas mariée auparavant car son père avait besoin d’elle, elle dont il disait qu’elle « valait au moins les six garçons. » 

En juillet de la même année, on organisa une fête chez le frère aîné de Brahim, au 17° étage d’un immeuble du quartier de Bel-Air, à Oran. Les parents de Yamina viennent de quitter les lieux après la fête. « Sur le boulevard, la mère ne s’est pas retournée, son père a levé la tête vers le balcon. Elle se sent abandonnée. » Elle a envie de retourner chez eux, « de tout annuler ».

Ce n’est pas facile de devenir une femme « c’est brusque, elle n’a pas la marche à suivre. » 

Yamina passera ici 4 mois avant de rejoindre Brahim. Ils partirent pour la France en août. 

Voilà Yamina en France. « Brahim n’a eu que deux semaines pour trouver (grâce à des amis Kabyles) un logement. Jusque-là il a toujours vécu seul dans des foyers de travailleurs, dans des cafés-hôtels, dans des baraquements, dans des préfabriqués, chez des cousins dans les bidonvilles de Nanterre. » Faïza Guène rappelle le rouge octobre 1961, « Brahim se souvient de celui qui n’est jamais revenu, que la police française avait jeté dans la Seine » et la proposition faite par Giscard d’Estaing aux Algériens pour quitter la France « avec cette aide de 10.000 pauvres et pitoyables francs. Une honte plus qu’une aide. » C’était difficile à Brahim de faire oublier l’exil à son épouse. Elle pleurait tout le temps. Il la trouve « tellement douce et gracieuse »

Nous faisons un saut de plus de dix années. Nous sommes dans « la décennie noire » à la fois dans la région d’Oran, de Aïn Témouchent et de Tlemcen. Yamina et Brahim ont quatre enfants dont rien n’a été dit jusque-là, sinon que Omar est né « à la clinique de La Roseraie à Aubervilliers ». Tous nés dans la décennie 80 : Malika est née en 1980, Hannah en 1985, Imane en 1987 et Omar en 1988. Pour Yamina et Brahim « élever des enfants » c’est « avant toute chose, qu’ils ne manquent de rien » Pour les générations suivantes, celles du « bien-être » comme celles de leurs propres filles et fils c’est s’accroupir et parler avec leurs enfants « d’une voix mielleuse en regardant l’enfant dans les yeux ». 

Pour Malika, Hannah, Imène et Omar et leurs parents, les vacances c’était en Algérie, une semaine à Oran chez l’oncle et à la mer. « Une ville magnifique Oran, baignée par une lumière qui n’existe nulle part ailleurs. » Hannah se demandait comment faisaient les Oranais pour deviner qu’elle venait de France, « à croire qu’ils ont un détecteur ‘d’immigrés’ ». Le week end ils se rendaient au village de vacances Les Andalouses, ils écoutaient le raï de Cheb Hasni « pourquoi a-t-il été tué, il ne faisait pas de politique ». Puis ils se rendaient à Aïn Témouchent chez les parents de Yamina. « Omar était chanceux ‘comme un garçon’ » Faïza Guène n’explique pas pourquoi « comme un garçon ? »

« À Oran, alors qu’il a 8 ans, Omar demande à son père ‘papa, pourquoi il y a que des Arabes ici ?’ Poser une telle question à 8 ans, cela paraît difficile à croire. Il n’était peut-être jamais venu en Algérie avant 1996 ? Peut-être également que ses parents et ses sœurs ne lui ont rien dit non plus des habitants de ce pays ?  En Algérie, l’espace public est largement occupé par les hommes écrit justement l’autrice. « Les femmes sont obligées de trouver des stratagèmes pour se frayer des passages et, furtivement, passer sans trop déranger. » Les vacances familiales s’achevaient à Msirda Fouaga. De Aïn Témouchent à Msrida ils ont mis « 4 heures à saigner le goudron » alors qu’il y a à peine 135 km. Brahim préfère-t-il les pistes à la route nationale ? Dans la mechta de la tante paternelle Fatima, l’aînée, « il n’y avait ni montre, ni miroir, ni télévision ». Cela est difficilement imaginable alors que nous sommes dans les années 1990-2000. « Les enfants n’avaient d’autres activités que de dormir, marcher, grimper aux arbres, attraper des scarabées, monter à dos d’âne. Ils faisaient leurs besoins, avant le coucher de soleil, derrière les cactus, au milieu des poules, pour éviter d’avoir à faire ça en pleine nuit parce que ça leur foutait la trouille toutes ces histoires de vipères et de chacals. L’ennui c’est que les figues de barbarie à longueur de journée ça donne la diarrhée » 

Le chapitre suivant évoque les attentats terroristes qui ont pris la France pour cible durant les années 2012 à 2016, et l’angoisse qui saisit les Maghrébins, plus encore les Algériens à cause du climat nauséeux, voire délétère qui les vise périodiquement, eux plus que toute autre communauté, du fait de la guerre d’indépendance. « Les Taleb se soutiennent le front, les yeux hagards, devant les images terribles et les bandeaux qui défilent sous l’écran ». Un attentat. Effroi d’abord puis l’empathie pour les victimes et leurs familles. Et un vœu : « faites que le terroriste ne soit pas un ‘‘Arabe’’. » Exactement comme en cette quinzaine de fin octobre 2020, à la suite de l’assassinat de Samuel Paty le vendredi 16. Quel Algérien n’a pas, au plus profond de lui, imploré « faites que le terroriste ne soit pas un Algérien. » Lorsque le lendemain j’ai appris que l’assassin de l’enseignant n’était ni Algérien, ni Maghrébin, j’ai respiré profondément, très profondément. Il était néanmoins musulman, et une partie de la société, de la classe politique à l’affût, plus encore des médias, particulièrement des commentateurs et invités de la télévision, exigèrent (exigent toujours) des musulmans de se « désolidariser ». Mais je ne suis plus vraiment dans l’analyse. J’y reviens.

« Les enfants Taleb savent qu’ils seront écartés du deuil national. » Ils sont habitués. Ils sont aussitôt rangés du côté des accusés. « On les somme de descendre dans la rue dans un cortège à part. » De sortir du rang pour se désolidariser des terroristes. » Les Taleb, réunis en famille comme tous les samedis, parlent de la tragédie. Ils se demandent s’il leur faut chanter plus fort la Marseillaise, changer de prénom, ou adhérer à un parti d’extrême droite pour qu’on leur accorde l’autorisation de faire partie de la communauté nationale.

En 2018, Yamina a 69 ans et vit à Aubervilliers. Chaque samedi matin, elle se rend au marché de la ville, « c’est un rituel ». Dans le bus on lui cède la place mais elle refuse car « elle n’aime pas qu’on se dérange pour elle ». Yamina ne se plaint jamais « comme si cette option lui avait été retirée à la naissance ». Lorsque son médecin traitant la tutoie, lorsqu’il lui demande de dégager ses oreilles de son foulard « Allez, madame Yamina, on enlève sa petite burqa pour montrer ses petites oreilles », elle n’y voit aucune condescendance, ou mépris. Elle ne voit pas cette échelle invisible (sic) sur laquelle il se perche chaque fois qu’il s’adresse à elle ». À moins qu’elle ait choisi « de ne pas se laisser abîmer par le mépris ou envahir par le ressentiment », sa façon de résister.

Elle enfouie sa colère, contrairement à sa fille Hannah qui la laisse exploser comme devant la guichetière de la préfecture de Bobigny « qui blesse les gens avec son comportement » sa façon de parler avec eux « très fort en articulant lentement » Malika est divorcée. Les trois autres sœurs et Omar sont célibataires. Les samedis, ils se retrouvent chez leurs parents qui sont heureux de les recevoir pour le rituel couscous.

Omar n’a jamais fait la moindre remarque à ses sœurs qui étaient pour lui comme « trois petites mères ». Il est le chouchou de Yamina, qui peut faire se lever l’une de ses filles pour que lui, le garçon de la famille, s’assoit « ma fille, lève-toi, c’est la place de ton frère »

Les sœurs considèrent que Omar est le préféré de leur mère. « Imène, détachée, lâche en haussant les sourcils « Inch’Allah que j’ai pas d’enfants, si c’est pour faire des différences, c’est pas la peine ! » Lorsque Brahim, le père, rentre des courses et qu’il a oublié les Chocapic, les céréales préférées de Omar, « Yamina le boude ». Suit une liste d’actions de Yamina montrant combien Yamina chouchoute Omar. Pourtant, Si Omar est la fierté de sa maman, Malika est la fierté de la famille, « Elle travaille au service de l’état civil de la mairie de Bobigny. » Elle se fait discrète, « elle ne fait jamais de vague. » Yamina rappelle à tous qu’elle ne fait aucune différence entre ses enfants « qui sont comme les doigts de ma main, je peux pas en couper un. » Mais Imane est persuadée qu’elle est « l’auriculaire de Yamina, ce doigt inutile. » alors elle quitte la pièce peinée. 

La famille habite à Aubervilliers, « rue du Moutier », non loin du cirque Zingaro, à quelques kilomètres de Paris et du stade de France.

Yamina se lève à l’aube pour faire sa prière. Une fois, alors qu’elle allait faire ses ablutions, elle s’est rappelée d’un rêve dans lequel elle se voit se rendre à l’école qu’elle trouve fermée. Elle crie « ouvrez-moi, je veux rentrer », mais en vain. Elle est ramenée à la maison par son père « qui fronce les sourcils ». Yamina a dû arrêter l’école pour aider ses parents. Ses enfants à elle ont tous été à l’école. Malika, sa fille aînée, divorcée, intellectualise tout. Elle ajoute toujours « à ce qu’il paraît » lorsqu’elle avance une citation d’un auteur « ce qui affaiblit malheureusement la crédibilité de son propos. » 

Les phrases sont en italiques lorsqu’elles reprennent les échanges entre par exemple l’employée de la préfecture et Hannah, mais aussi lorsque l’autrice s’adresse au lecteur « peut-être que ça ne vous frapperait pas immédiatement en la regardant, mais derrière Yamina il y a une histoire comme derrière tout un chacun. » Faïza Guène utilise l’humour, parfois de manière subtile, « Sur les boites de Chocapic, sous la date de péremption, on devrait ajouter l’âge limite pour en manger », parfois de manière incongrue ou trop légère, sans pertinence ainsi ces formules à l’emporte-pièce, ces formules qu’on entend parfois ou d’autres inutiles ainsi « il gare sa voiture toujours au même endroit, sous le lampadaire devant Chez Akfadou, la boucherie halal des Kabyles, juste en face de la rôtissoire à gaz (capacité trente-quatre poulets). »

Yamina a de bonnes relations avec sa voisine, « elle lui tient la porte, lui envoie une assiette de msemen ou de crêpes mille trous », mais elle est gênée quand son chien la renifle. La voisine croit qu’elle en a peur, « Il va pas vous mordre ». Yamina comprend que d’autres gens aiment les chiens « c’est leur façon de vivre ». Pourtant, des chiens elle en a vu dans la mechta de son enfance. Ils étaient libres d’aller et venir dans la ferme. Elle pense que « l’appartement ce n’est pas un destin acceptable pour un chien. » Yamina évite le chien, non parce qu’elle en a peur, mais c’est que pour prier il faut être pur, c’est-à-dire avoir fait ses ablutions. Or, tout contact avec un chien invalide cette pureté et Yamina sera obligée de refaire ses ablutions. C’est donc mieux d’éviter. Elle pourrait expliquer tout cela à sa voisine, mais « quelque chose empêche Yamina d’avoir ce dialogue. Aujourd’hui on ne peut pas dire qui on est. » L’atmosphère a changé depuis les années Zidane et les années 80, la décennie de la Grande marche citoyenne de Marseille à Paris « Pour l’égalité et contre le racisme ». Mais peut-être que Yamina « a tendance à embellir ses souvenirs ». Yamina dit vrai. L’atmosphère s’est alourdie. Elle n’aime pas écouter « les polémistes islamophobes à qui on donne la parole pour beugler leur haine, la bave aux lèvres, ces faces de chien, Woujah el kelb » Les Woujah el kelb comme le Zemmour prolifèrent à la radio, à la télé et même dans les quartiers. Hannah, elle, n’a pas la patience de sa mère. Elle, elle dit à la voisine « tenez votre chien là s’il vous plaît ». Mais lorsque sa mère lui demande d’user de patience « c’est comme ça benti, ma fille, on doit accepter, on est comme leurs invités, on est chez eux » Hannah ne supporte pas. « On n’est pas des invités ! t’as reçu un carton d’invitation toi ? Ça suffit, ça fait 35 ans que j’entends ça ! Nous on est chez nous ! on est nés ici ! » Et gare donc à qui ose lui barrer le chemin. Elle n’a pas froid aux yeux et elle a raison.

La famille possède depuis plus de dix ans un jardin ouvrier près de la nationale, du cirque Zingaro et du cimetière, à deux, trois kilomètres de l’appartement. Il est entouré d’autres jardins et des villes de Drancy, La Courneuve, Pantin et Bobigny. Dans ce jardin ouvrier il y a un figuier qui fait penser à Yamina à celui de son enfance à Msirda et qui a péri. « Désormais, l’arbre de Yamina, sa baraka, n’est plus en Algérie, il est ici, à Aubervilliers, bien enraciné. » La famille a pour voisin un vieil espagnol avec lequel Brahim échange fièrement en portugais, mais Brahim fait erreur.

Lorsqu’elle jardine, Yamina est comme transportée dans son enfance, « elle oublie tout et ne s’arrête que pour prier dans la cabane du jardin… Avant, elle priait même sur l’herbe fraîche, mais aujourd’hui elle ne se sent plus en sécurité. Elle se cache. »

Omar est chauffeur Uber depuis deux ans. Il porte un costume de grande marque en guise de tenue de travail. Sa nuit de travail touche à sa fin, l’aube pointe. Il dépose des clients devant le luxueux hôtel Lutétia. Omar peut se donner les moyens pour prendre un verre dans le bar de l’hôtel, mais « il y a dans sa tête une frontière nébuleuse qui lui raconte qu’il ne peut pas y entrer… Il y a des choses qui ne sont pas faites pour nous » mais pour les dominants « qui font à peine l’effort de nous exclure. Nous le faisons très bien nous-mêmes. » Il prend les derniers clients, deux touristes américaines qu’il dépose sur la place de la Bastille, avant de rentrer se coucher, mais avant « avec un peu de chance, il arrivera à temps pour prier el fajr à la mosquée d’Aulnay-sous-Bois. » Yamina est fière de son fils. Elle trouve qu’il s’en sort mieux que nombre de jeunes comme « ceux qui mendient avec leurs chiens, ceux qui ont fait de la prison ».

Une autre fois, Omar prend une cliente à la gare Montparnasse pour la déposer à Romainville. « Ils ont parlé de tout et ‘d’autre chose’. Il aurait voulu que la course dure jusqu’à l’aube. » Que devient-elle à la fin du roman, cette cliente ? est-ce la meuf qu’évoquera Hannah dans la grande maison de Pillac ?

« Omar  pense aux vacances qu’il a passées à Marseille l’année dernière, avec sa serviette de plage FC Barcelone, achetée au bled en 2012, à Tlemcen. » Je n’ai réellement pas saisi le sens, y en a-t-il un, de cette phrase, même si Faïza Guène précise « Il se souvient que le vendeur aussi s’appelait Omar » Très bien, mais quand même « passer ses vacances avec une serviette », quand-même… 

La cliente qu’il a prise à la gare Montparnasse s’appelle Nadia. « Ses yeux sont si noirs qu’on distingue à peine le contour de ses pupilles… elle est plutôt bavarde. Omar souhaite la revoir. « Elle lui donne son pseudo Facebook » Omar n’est pas sûr de lui. Il pense qu’elle a accepté par politesse. « Il a des fourmillements dans sa poitrine, chaque fois qu’elle rit. » 

Il pense qu’« elle plairait bien à maman ». N’est-ce pas là un cliché du garçon maghrébin accroché aux jupons de sa maman ? Omar est timide, « il peine à trouver sa place dans le monde. C’est un garçon arabe qui ne se conforme pas à ce que le monde attend de lui, c’est-à-dire devenir dominant, brutal, conquérant, viril et, si possible, fourbe, voire dangereux. » À Port Say, il y a quelques années, son cousin lui a appris qu’il fallait draguer les filles mal fagotées » pour avoir plus de chance de conquête. Il a échoué. Suivent trois pages sur la virilité telle que développée dans les westerns américains. 

En 2018, Omar « va bientôt passer les 30 piges » indique l’autrice (page 36). Un an plus tard, en 2019, « Omar a 29 piges » (page 159). Petit problème donc. La chambre de Omar ressemble à celle d’un étudiant. Lorsqu’il était en CDD à l’Assurance-Maladie Omar a acheté un très grand téléviseur « qui mange littéralement la pièce » qui supporte aussi d’autres meubles, « une armoire, une table basse, une banquette, un bureau », et surtout une Play-Station 4. Il passe des heures à jouer ce que ne comprend pas son père « Jouer ? à 30 ans ? » Brahim pense que son fils fait partie de cette « génération à l’enfance prolongée et aux responsabilités réduites » « Lui, Brahim, à 16 ans il descendait à la mine, la gueule noire, du côté de Roche-la-Molière et Firminy, dans la Loire ». Yamina ne comprend pas pourquoi son mari « s’entête à endurcir Omar ». Elle s’interroge, « les chauffeurs Uber d’aujourd’hui, comme leur fils, ne sont-ils pas les mineurs d’hier ? » Yamina souhaite que Omar se marie et « qu’il ne suive pas le chemin de ses sœurs demeurées célibataires. L’aînée est divorcée. Omar y songe peut-être. 

Tout en nettoyant sa belle voiture de travail à la station de lavage, « Omar pense à inviter Nadia, la cliente qu’il a ramenée de Montparnasse à Romainville. Elle lui a plu. Pour échanger avec elle il a créé un compte Facebook et envoyé quelques messages.  

Sa sœur Imane, 31 ans, est la troisième enfant. Elle habite seule dans un studio. Lorsqu’elle a annoncé à ses parents qu’elle projetait d’habiter seule, ils ont eu peur du « qu’en dira-t-on » des gens. Imane fuit le regard de son père qui est déçu par elle. Aucune des filles Taleb n’est mariée. « Malika, l’aînée, avait été mariée quelque temps », aujourd’hui elle est divorcée. Brahim avait dansé au mariage de sa fille (en août 1999, elle avait 18 ans). Mais celui-ci ne tint qu’un temps et comme les parents des mariés se connaissaient bien, le divorce ou « ‘l’arrangement’, s’était déroulé à merveille. » À cette époque, Brahim rodait avec le père Ammouri (mort d’un cancer de la gorge). L’auteure use d’une image qui s’apparenterait à un stéréotype pour décrire l’ami et voisin de Brahim « Avec son long corps de Berbère qui avait des airs de Jacques Brel trempé dans de l’huile d’olive. » Pas vraiment pertinent. « Les aînés de la fratrie, comme Malika, acceptaient les règles désuètes » des parents, car à leurs yeux ils faisaient de leur mieux. Il y a lieu ici de parler plutôt des fratries en général car, s’agissant de la famille Taleb, même Malika, née en 1980, est jeune pour avoir à « accepter » ces règles anciennes. Pourtant « décevoir les parents c’est pire que tout. »  Comme on vivait « ici » il fallait bien trouver des règles. « C’est ainsi qu’ils avaient inventé instinctivement des lois hybrides ». Mais les parents, « avaient peur de tout perdre. Ils tenaient à rester qui ils sont. Ils ont refusé d’être effacés » 

De nombreux passages, comme en page 60 et 61, sont marqués par une graphie particulière avec des phrases courtes de trois à neuf mots et retour à la ligne.

« Malgré eux, les parents, par les sacrifices énormes qu’ils leur ont consentis, ont fait de leurs enfants des gamins écrasés, accablés et les enfants accablés font comme leurs parents, ils marchent la tête baissée. » Pas toujours, on le constate bien avec Imène et Hannah. Celle-ci a 34 ans et elle se sent épuisée. C’est une adulte indignée. Elle semble regretter « la bonne époque, celle d’avant le 11 septembre 2001, d’avant Charlie. Au moment où les Arabes avaient été à la mode, grâce à Zidane, à Djamel Debbouze et à Rachid Arhab. C’était cool d’être rebeu à cette période ».  Mais des malheurs étaient passé par là, et Charlie avait brisé le cœur du coeur de millions de Français musulmans « au nom de la liberté ». 

Hannah a rendez-vous avec un homme « pas très beau, il a de l’embonpoint, des poils sur les doigts » et porte « un jean qui épouse ses hanches. Si Hannah remarque les hanches d’un homme, automatiquement il devient une sœur. » Généralement les garçons arabes s’intéressent plus « à la femme blanche, aux cheveux raides. » Hannah méprise les gens qui souffrent de la haine de soi. Elle déteste par-dessus tout, les gens qui se détestent. Une fois elle est tombée amoureuse d’un type, Samy, « qui s’est mis à vouloir la contrôler. Il n’avait pas assez d’amour pour en donner convenablement. Elle l’a quitté à contre-cœur. » 

Maintenant Hannah est avec Hakim. Il parle beaucoup et elle, « son esprit s’évade. » Il n’a aucune originalité Hakim. Hannah se lasse des choses, des gens et, dans la vie, s’ennuyer constamment n’est pas de tout repos. » Elle décroche lorsqu’il lui détaille son voyage en Thaïlande « son plus beau voyage qu’il a jamais réalisé ». Hakim voulait pratiquer la boxe thaïe, mais il a été découragé par un ami. « Frère, Wallah, t’as pas la condition physique pour ça. Le prends pas mal mais t’es sacrément dodu, t’as des seins mon frérot. » Ce type d’humour très drôle n’est pas rare dans le roman. Entre massage et boxe thaïe, les vacances à vingt ans en Thaïlande peut être un excellent rite initiatique. Ce pays avait fait de Hakim et de ses semblables, des hommes. Hakim voulait retourner une 4° fois au Salon de massage, mais le même ami avait essayé de l’en empêcher, « Eh Wallah frère c’est chaud. Elle t’a fait une marabouterie asiatique ou quoi ? Fais belek, j’crois qu’tu tombes amoureux frère. » 

La petite sœur, Imane, se trouve dans un Lavomatic au nom de « Lav’ Story », tenu par un Chinois qui force les sourcils en permanence. Imane aime le lavomatic « ça lui permet de rêvasser tranquille dans une atmosphère de linge humide ». Puis-je écrire qu’il s’agit là par contre d’un humour, disons bon enfant ? Le nom de la laverie renvoie Imane à un célèbre film américain, un film qu’elle a vu en cassette avec sa grande sœur Malika « une bonne centaine de fois. »

Cette année encore Imane, à Noël, intègrera l’équipe de vente de ‘Maxi Toz’. Le travail la fatigue « elle en a assez de la hiérarchie et de la pression qu’elle lui inflige. » Elle ne peut arrêter, il lui faut payer le loyer de son 20 m2, et il est cher. Ses parents lui feraient un scandale s’ils l’apprenaient « quoi ? 850 € ? ça fait 8 millions et demi » en Algérie, de quoi louer 7 appartements à Aïn Témouchent ! » Et Faïza Guène n’est pas vraiment généreuse ! Aujourd’hui on offrirait le double aux parents, 17 millions de centimes.

L’autrice imagine une suite de propos entre Imane et son père « cette histoire aurait possiblement mal fini. Imane aurait quitté l’appartement en claquant la porte. » Elle serait allée faire un tour « et se serait sentie incomprise dans cette famille « de toute façon y en a que pour les grandes et pour Omar ». 

Une fois par semaine, en cette année 2020, Hannah se rend chez une psychologue. « Elle en a honte. Elle fait croire à sa famille qu’elle s’est inscrite à un cours de zumba ». Cela n’a pas été facile car il lui a fallu « déconstruire les fiertés mal placées qu’elle portait en elle, ‘‘je suis algérienne ! je n’ai pas besoin d’aide !’’ » en levant le poing si nécessaire ou en agitant un drapeau algérien. Y a-t-il un seul Algérien qui ne reconnaîtrait pas chez tel ou tel de ses proches ce nif tellement « mal placé ? » et au nationalisme démesuré ? L’esprit de Hannah est taraudé par la question de la LÉGITIMITÉ (en lettres majuscules).

Depuis dix ans, elle est éducatrice spécialisée auprès de jeunes en réinsertion professionnelle. « Elle côtoie les psy dans le cadre de son travail », mais ce n’est pas la même chose. Un jour de septembre elle s’est adressée à une psychologue dans le 11° arrondissement de Paris, madame Aït-Ahmad – le troisième « a » n’est pas un « e », aurais-je commenté. Hannah a honte, mais « elle doit franchir la frontière pour ses enfants à peine en projets, même pas nés, encore flous. Les impacts de la vie sont dans la chair de Hannah. » Si un jour elle a des enfants « elle ne veut pas qu’ils héritent de cette colère qui dévore ses tripes et qu’ils soient fiers de qui ils seront. » Elle leur racontera sa propre histoire, celle de ses parents, celle de Djamila Bouhired, l’Histoire, sans ambages. 

Malika se doit en sa qualité d’officier d’état civil d’incarner l’impartialité et la neutralité de l’État. Mais elle peine. Comment rester neutre devant un chibani « qui se noie dans son charabia sans lui tendre une main compatissante. » Ce que ne comprend pas du tout, et ne peut peut-être pas comprendre, l’employée de la préfecture de Bobigny qui s’en était prise à Yamina. Quand Hannah s’adresse au vieux monsieur dans son propre dialecte, ses yeux fatigués s’illuminent. Même sa hiérarchie ne la comprend pas et « lui a remonté les bretelles », ni même sa propre mère qui lui demande de « rester discrète. » Dans les moments d’accalmie, Malika fait des micro-siestes ou surfe sur l’Internet. Elle recherche et trouve le village de « Sidi Ben Adda ex Les trois marabouts », près de Aïn Témouchent où ont vécu ses aïeux. Elle trouve un site qui relate la période coloniale, mais rien des anciens de sa famille « leurs vies se sont discrètement éparpillées dans la poussière ». Ils sont absents du site.  Malika n’a reçu qu’une « histoire fragmentée, un puzzle ». Il reste à ses propres enfants d’en assembler les fragments, de le reconstituer.

Omar n’est pas à l’aise. Il sue. Il s’est habillé comme « lors du mariage de son copain » 

Il se trouve au bar du Lutétia. En attendant Nadia, la cliente de Romainville il commande un cocktail « alcohol free ». Suit cet échange sensé nous faire rire. Omar se remémore d’une discussion qu’il a eue avec une fille lors d’une fête. « – tu fais quoi dans la vie – je suis Uber  – c’est marrant t’as pas une tête à t’appeler Hubert. » Bon.

Nadia arrive, « sa façon de traverser le bar, de slalomer entre les tables… c’est sûr, Omar est amoureux de cette fille. » Elle préfère aller ailleurs, ce bar ne lui plaît pas « on va pas payer 24 balles pour six accras de morue. » Ils se rendent chez un traiteur libanais « beaucoup plus accessible. »

Imane se rend à l’hôpital Salpétrière, « il paraît qu’ils ont de bons stomatos ». À 31 ans, Imane a besoin de sa maman à ses côtés, « c’est une douillette ». Elle a des difficultés à avoir une demi-journée « à croire que sa responsable a un problème personnel avec elle ». « Sa responsable est toujours à la surveiller, à chronométrer ses temps de pause. » Là encore cet humour est un peu lourd. Imane pense que si elle se trouve ici en stomatologie c’est à cause de sa responsable, « elle a une dent contre moi ».

Hannah raconte à la psy ses cauchemars. Tout le texte est en en italiques. Hannah se voit avec ses copines de lycée dans un restaurant chinois. Elles mangent, rigolent… lorsque tout à coup arrivent des cars de CRS. Le patron, Sofiane, est terrorisé. Du dessous de la caisse, « il sort vite une tondeuse, il la branche et se met à tondre sa barbe. »  Les CRS, cagoulés, tirent en l’air, mais l’un d’eux, un vieux militaire d’extrême droite, haineux avec un bandeau de pirate sur l’œil, « tire sur les jeunes en riant ». Arrive un autre de ses acolytes, de la même veine, qui écrase la tête de Yamina. Hannah hurle. « Il me tire dessus dans le front. Boum. » C’est ce qu’elle raconte à la psychologue, madame Aït Ahmad. Elle lui raconte d’autres cauchemars, des corps d’Algériens dont celui de son père qui flottent sur la Seine. Hannah ne sait quoi faire de « toutes ces histoires qui la hantent ». La psy trouve les mots qui réconfortent. « C’est normal, cette violence fait partie de votre histoire, et les humiliations vécues avant vous, vous en héritez… mais vous ne pouvez réparer seule, l’offense. » Ces mots lui font du bien car Hannah « a toujours le sentiment de devoir réparer l’offense subie par les parents » qui seront, certainement, « enterrés sans avoir la reconnaissance méritée. » Son père en se rappelant son arrivée en région parisienne en 1961, pensait « à Nasser, celui d’entre eux qui n’est jamais revenu » jeté dans la Seine en octobre 1961. Il a dû raconter ce vécu à Hannah.

Ce père qui offre des fleurs à Yamina chaque année à la Saint- Valentin. De tout temps il « glisse un billet de 20 € dans les pages du Coran de Yamina. Elle a fini par l’aimer, lui et ses manières gauches. » Brahim a arrêté de jouer au tiercé et de fumer, mais il a gardé des petits plaisirs, comme « mettre du parfum, se rendre au café Casanova, écouter Dahmane el Harrachi, regarder des westerns à la télévision. » 

Thomas, le petit ami de Imane, sanglote dans cette impasse du 18°. Elle l’avait prévenu qu’il ne fallait pas compter sur elle pour qu’elle s’engage. Imane ne supporte pas de le voir dans cet état. « Elle est au degré zéro de l’empathie… Même si elle déteste leurs pensées archaïques, leur autorité, leurs manières trop viriles, Imane préfère chez les garçons arabes le trop de virilité que le pas assez. » « Thomas était gentil avec Imane, mais malheureusement, l’électrocardiogramme est resté plat. Tout s’est évaporé lorsqu’elle l’a vu se dégonfler et baisser les yeux lorsqu’un mec leur a cherché bagarre dans un bar. Tout à coup il l’a dégoûtée, littéralement. » Thomas gagne bien sa vie, il est propriétaire de son appartement, mais il est trop près de ses sous. « Toujours à tout compter, à mettre sa part, à donner l’appoint, toujours avec ses ‘‘on fait moit’-moit’ » 

Imane est indépendante. « Elle soutient la liberté d’expression, mais elle n’est pas Charlie pour autant. Elle est musulmane et féministe. Elle est française et algérienne. Quand la viande n’est pas halal, Imane est végane (c’est-à-dire ne consomme pas de produit d’origine animale. Ne porte pas de laine, de fourrure ou du cuir). En un mot ou en treize, elle vit dans un monde qui n’est pas prêt à accueilli sa complexité. »

Le roman s’achève en Charente, dans une grande maison. C’est la première fois que la famille prend de vraies vacances. Les grands-parents sont morts. Les enfants se sont cotisés pour louer « une maison de 170m2 à Pillac, au nord de Bordeaux, avec piscine, ping-pong et balançoire. » Tout autour, des champs à perte de vue, Yamina ne se lasse pas de les regarder. Hannah apprend involontairement à ses sœurs que Omar « a une meuf ». Peut-être est-ce Nadia, sa cliente de Romainville ? La famille est heureuse, elle profite du lieu, Brahim somnole à l’étage.

« Yamina a six ans, elle rit aux éclats, elle se sent libre ». Malika, Hannah, Imène et Omar sont bouleversés. Ils sont heureux de « découvrir un nouveau visage du pays où ils sont nés, et plus heureux encore de le faire découvrir à leurs parents. » Ils sont émus de se dire qu’ils font partie de l’histoire de France, d’une manière ou d’une autre, ‘‘qu’ils le veuillent ou non’’. »

Voilà une famille qui remplit au quotidien sa mission, sans colère, dans la lignée des anciens et dans un environnement pas toujours bienveillant. Et lorsqu’ils manifesteront, ils ne descendront plus dans la rue « dans un cortège à part » qu’on le veuille ou non.

La Discrétion est un beau roman, malgré quelques imperfections, quelques lourdeurs. Il soulève plutôt avec subtilité nombre de questionnements liés au mal-être, à l’identité, à l’intégration, à l’altérité, au racisme banal, au travers l’évolution d’une famille algéro-française vivant en France. Un roman agréable à lire.

Ahmed Hanifi, 

mercredi 27 octobre 2020

lire ici Article et autres informations  : https://ahmedhanifi.com/la-discretion-le-dernier-roman-de-faiza-guene/

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Faïza Guène à La grande librairie, le mercredi 23 septembre 2020

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Kamel Daoud à « Voix nue »

Je vous propose d’écouter « À voix nue » une émission de France Culture. L’invité est Kamel Daoud. Il s’exprime durant cinq épisodes de 30 minutes chacun, diffusés du 29 novembre au 3 décembre. Son discours est franc et intelligent. Il dit les choses, ses convictions, son parti-pris, ses réflexions, ses doutes, comme à son habitude en vous regardant droit dans les yeux. Il faut prendre parfois sur soi et surtout ne pas rejeter ou s’offusquer « bêtement » (pardonnez-moi). Je n’adhère pas à tout ce qu’il dit, non, mais je trouve qu’il fait beaucoup avancer les débat si tant est qu’on lui oppose, lorsqu’on n’est pas d’accord avec lui, non des stigmatisations et autres noms d’oiseaux mais un argumentaire. Il est de mon point de vue primordial que nous arrêtions avec cet esprit et propos constrictifs « plus nationaliste que moi tu meurs » ! Personnellement j’aurais quelques réserves sur certains passages (la presse, l’écriture, le militantisme…) Je regrette qu’il ne rende pas hommage à feu « Moussa » Bennaoum son 1° employeur (lui, K.D., qui était alors un jeune en recherche d’une stabilité, d’un salaire) « Moussa » dont il cite furtivement le nom de son journal.

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CLIQUER ICI POUR VOIR LA VIDÉO DE KAMEL DAOUD

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Kaoutar HARCHI « Comme nous existons », à Marseille

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LA VIDEO SE TROUVE EN BAS, À LA SUITE DU TEXTE

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Kaoutar Harchi a présenté hier samedi 27 novembre son dernier ouvrage, « Comme nous existons » (Actes Sud) , une « enquête autobiographique », à la médiathèque Alcazar de Marseille. 

Je vous propose ces vidéos et à leurs suite une lecture de quelques extraits de son intervention qui a duré une heure et demie. 

La séance s’ouvre sur une question du cheminement entre les différents ouvrages écrits par l’autrice.  « La question de la trajectoire est une question complexe. Le point de départ qui est sûrement partagé par de nombreuses personnes, c’est le sentiment de la privation dans les deux sens du terme, être dans un espace domestique, familiale il y avait quelque chose qui paraissait complexe à cet endroit-là… et il y avait aussi la notion du sentiment d’être privé et aspiration à devenir publique au sens d’aspiration à faire des choses qui revêtent un caractère collectif, quelque chose qui relève d’une certaine forme d’utilité ou d’une certaine forme de réponse aux nécessités qui pouvaient être les miennes quand j’avais 17 – 20 ans. Beaucoup de choses se forment à ce moment-là et en tant que jeune fille de l’immigration post-coloniale comme je peux l’expliquer dans ce récit, la question scolaire était une question assez importante, assez centrale et l’écriture a fait naturellement au regard de la place que prennent les écritures scolaires quand on est enfant puis adolescent, la question de l’écriture a pris une place importante mais aussi parce que l’écriture c’est quelque chose d’assez paradoxal au sens où en France c’est très fortement érigé comme une sorte d’art suprême, mais c’est aussi un art plus accessible que peuvent l’être d’autres formes d’expressions artistiques qui exigent des instruments, qui exigent des cours, qui exigent une maîtrise technique. 

Donc j’ai été une jeune fille soucieuse de sortir dehors mais aussi inquiète à l’idée d’être confrontée à ce dehors-là que nous connaissons tous et qui est marqué par une sorte de violence qu’elle soit intellectualisée, analysée ou qu’elle soit simplement vécue de manière brutale et immédiate. Je m’interrogeais beaucoup sur ces questions. J’essayais de trouver un sens partageable aux différentes formes de sacrifice qui avaient accompagné la trajectoire et comment elles étaient aussi principalement un sacrifice d’ordre parental. Ces récits ont traversé cette histoire et j’essayais à chaque fois de résoudre quelque chose en me disant qu’après cet ouvrage-là les choses seront plus résolues. Les choses n’étaient pas plus résolues au sortir du livre, mais j’avais peut-être gagné en lucidité en radicalité. »

Sur la question la mise à jour de l’intime, sur les limites, les ressources… 

« La question autobiographique m’intéressait depuis un certain temps. J’avais commencé à écrire des récits de fiction. Le roman est un genre dominant. On y entre en tant qu’écrivain convaincu que c’est la forme la plus importante qui soit. À travers cette expérience de l’écriture romanesque qui était une expérience que je définissais avec beaucoup d’assurance comme une écriture émancipatrice, comme une écriture de la progression, comme une écriture de l’ouverture. Progressivement je me suis rendue compte que les choses, matériellement, ne se présentaient pas ainsi et que mon statut d’écrivaine qui était assez légitime à mes propres yeux ne l’était pas forcément aux yeux des personnes qui m’entouraient et des personnes dont le travail était de produire des formes de jugement sur ce type de récits. J’ai donc été confrontée à des formes de situations parfois paradoxales quand en tant qu’écrivaine je cherchais à affirmer une forme de singularité ou une forme de spécificité et que je mobilisais le ‘‘je’’ en disant ‘‘moi je pense, moi j’estime, moi je considère’’… les réponses qui pouvaient m’être faites étaient souvent des réponses qui pouvaient mobiliser non pas ma propre subjectivité mais mobiliser une certaine forme de groupe d’appartenance imaginaire, à ‘‘moi je pense, moi je considère, moi j’estime’’, on pouvait me répondre ‘‘mais vous les musulmans, vous les femmes arabes, vous les habitants des quartiers populaires’’ et j’étais toujours dans une forme de décalage en tout cas dans une forme de désajustement très fort entre le point, la situation qui était la mienne et la difficulté à faire reconnaître l’individualité qui était constitutive de mon travail et cette difficulté à faire reconnaître une individualité elle est absolument centrale dans le cadre des rapports qui régissent les populations minoritaires et les populations majoritaires. Elle est centrale aussi dans les processus de désubjectivation et dans les processus d’identification qui sont souvent des processus d’identification qui réduisent ce que vous êtes à ce que vous semblez être. La question de l’apparence est absolument fondamentale et on peut y entrer par la question du genre, par la question de la classe et bien évidemment par la question de la race. Donc à partir d’une expérience apparemment anodine et apparemment simple, celle d’être une jeune femme dans le champ littéraire français se sont redéployées des problématiques d’ordre général que j’aurais pu expérimenter à partir d’un ensemble infini d’espaces sociaux, mais je les ai expérimentées à partir d’un espace où le symbolique où la catégorie où la valeur où le jugement où la qualification sont absolument fondamentaux, et cela a exacerbé un certain nombre de choses et j’ai toujours été par la suite à la recherche de ce ‘‘je’’ en fait, j’ai toujours été à la recherche de cette forme d’individualité. 

Je crois de manière très simple et très élémentaire et avec des formes de sédimentation très profondes dans le temps, le temps de ma vie, mais aussi le temps qui précède ma vie, c’est-à-dire tout ce qui s’est passé avant moi et avant nous tout cela a pris une forme qui ressemblait à quelque chose, a pris une forme qui était celle d’un pouvoir qui s’exerce et d’une résistance qui est appelée à se faire connaître.  »

De nombreux thèmes ont été développés, ainsi les ruptures entre les attentes de la société français et le milieu d’origine… la peur à travers les personnages (personnes) du récit… le choix du collège de l’auteur par ses parents… les questions d’actualité, la violence, le précariat, les inégalités, le politique, les formes d’apartheid, les corps en survie…  

Je vous laisse apprécier des extraits de vidéos que j’ai prises à cette occasion.

ahmedhanifi@gmail.com

Marseille, 28 novembre 2021

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Oran-Tamanrasset

« Pour beaucoup ici la mesure du temps est une abstraction, une fantaisie étrangère dont on se moque éperdument comme on raille les instruments – la montre ou le sablier – chargés de cette énigmatique et impossible opération. Les éléments et les vicissitudes de la vie des hommes sont plus importants, parfois plus inquiétants, que l’horloge et le faux temps qu’elle dissèque. L’une et l’autre sont mis à distance par les hommes qui les observent avec le juste intérêt qu’ils leur doivent. Aucun sablier ne sied au temps éternel. » À Béni Abbès – El Ouata, 2014.Alors, installez-vous, prenez un thé, ce que vous voulez, respirez. Cool…

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Un thé à El-Ouata

Les derniers jours de janvier s’effilochent à leur tour, paisiblement, en lambeaux ou en débris, naturellement ou au gré du Zef ou du Chergui comme tous ceux qui les précédèrent. Je me trouve dans le désert algérien. À El-Ouata exactement. Latitude 29°51’50 nord, à cinquante kilomètres au sud de Béni-Abbès. Le thé rouge que je déguste sous la tonnelle qu’ombragent de respectables bougainvilliers fleuris à faire rougir de lointains congénères mieux lotis, a le goût suave de l’immuabilité.  Pour beaucoup ici la mesure du temps est une abstraction, une fantaisie étrangère dont on se moque éperdument comme on raille les instruments – la montre ou le sablier – chargés de cette énigmatique et impossible opération.  Les éléments et les vicissitudes de la vie des hommes sont plus importants, parfois plus inquiétants, que l’horloge et le faux temps qu’elle dissèque. L’une et l’autre sont mis à distance par les hommes qui les observent avec le juste intérêt qu’ils leur doivent. Aucun sablier ne sied au temps éternel.

J’arrivai à Béni-Abbès hier en fin de journée. Je passai la nuit dans l’hôtel du Grand Erg, chambre 187.  Cet hôtel est une sorte d’îlot, très peu nombreux ici, dont les responsables – ils viennent du Nord –, par souci de « bonne gestion », ont souvent les yeux rivés sur la trotteuse et la grande aiguille qui tournent sans fin, chacune à son rythme, sous un cadran impassible. « Le petit déjeuner est servi entre 7 h 30 et 9 h » m’avait-on averti. Parmi les autochtones, nombreux poufferaient de rire. Ce matin, aussitôt réveillé je pris une douche froide avant de me rendre dans la salle de restauration pour le petit déjeuner – ce fut café au lait, khobz*, mini plaquette de beurre et confiture d’orange –, que je pris bien après l’horaire indiqué. Je saluai le réceptionniste très attentionné et me rendis au cœur de la ville, à hauteur du carrefour, sous les arcades. Les boutiques étaient ouvertes. Un marchand de journaux, des vendeurs à même le sol d’amulettes, de sandales, de bracelets et autres bijoux et souvenirs. Et un café. À droite, à quelques centaines de mètres sur l’artère principale, face au café-restaurant El-Aurès, des minibus et taxis collectifs attendent les clients. Mon intention était de me rendre à El-Bayada pour découvrir ses réputés artisans qui reproduisent à l’identique des ustensiles de cuisine en terre cuite tels qu’on les fabriquait dans les temps les plus reculés. El-Bayada se trouve à quelques kilomètres au sud d’El-Ouata. Des chauffeurs de minibus accostent les passants : « Taghit, Bechar ! », d’autres « El-Ouata ! »

El-Ouata, où je me trouve devant un verre brûlant et des dunes tout autour délaissées par les ombres, est un village offert au silence et à la torpeur, posé à cinquante kilomètres au sud de Béni-Abbès. 

« À El-Ouata tu prendras un taxi » me répondit le propriétaire du minibus qui fit encaisser par son employé 80 dinars. Je m’assis au fond du véhicule, au cinquième et dernier rang, à gauche, prêt de la fenêtre. Sur ma droite un homme, vêtu d’un boubou de soie bleu et d’un chèche de même couleur mâchait une gomme. L’heure prévue pour le départ était depuis longtemps passée, mais personne ne se souciait de cette contrariété. Le véhicule démarra lorsqu’aucune place des cinq rangées de sièges n’était plus disponible, y compris les quatre strapontins du couloir. Au premier rang, deux hommes occupaient les deux sièges à côté du chauffeur. Les commentaires de l’un m’amenèrent à penser qu’il était fonctionnaire. Le deuxième, très jeune, avait en charge la vente des billets. Juste derrière le chauffeur, au deuxième rang, deux femmes discutaient. La plus jeune tenait dans ses bras un nouveau-né silencieux, emmitouflé dans une couverture en laine pourpre, complètement. Lorsqu’elle se retournait pour parler au jeune garçon assis derrière elle, je devinais les traits fins de son visage dissimulé par un âjar*. Les deux sièges de droite étaient pris par un vieux couple. Une jeune collégienne occupait le premier strapontin.

Nous abandonnâmes Béni-Abbès par l’est, par l’hôpital Mohamed Yagou. La température ne cessait de grimper. Le ciel était et demeure aussi pur que les eaux du lointain et pacifique lagon de Tetiaroa. Une traînée ridicule au loin, blanche, se lova quelque temps dans un creux de l’immensité, puis s’évapora. La route était libre. Peu de véhicules l’empruntent. Les portables ne cessaient de vibrer, de sonner, tout le long du voyage. Mélodies inconciliables. Les discussions étaient hautes et les intimités des jaseurs partagées avec les autres passagers qui ne rouspétaient pas, mais n’en pensaient pas moins : « et toi pourquoi tu es allée les voir ? Je t’ai déjà dit qu’il était inutile d’aller les voir ». Cherchaient-ils à dissimuler leur état émotionnel, leur angoisse ? Nous étions tous, j’en suis certain, tous, à des degrés divers, plus préoccupés par la conduite du chauffard qui s’imaginait à portée d’une victoire d’un rallye automobile quelconque que par le contenu imposé des échanges téléphoniques. Aucun d’entre nous n’osa rouspéter. Ceux qui téléphonaient, peut-être le faisaient-ils pour détourner leur esprit de l’inquiétude et de la peur qui l’auraient assiégé du fait de cette folle conduite ? J’eus moi-même grand-peine à prononcer ces mots à mon voisin « il roule trop vite ». Le voisin feignit l’indifférence : « Hum » fut sa seule réaction bien réfléchie. Ou complètement spontanée. Peu après le panneau qui indiquait « Béchir », le receveur descendit. Le chauffeur quitta la grande route pour se diriger vers ce village, à droite. À deux kilomètres, le hameau sorti de nulle part pointa ses premières façades ocre. Un passager descendit avec un impressionnant sac bariolé rempli d’une douzaine de baguettes de pain. Ou une vingtaine. Il ne regarda pas derrière lui, ne fit même pas un geste de bienveillance au chauffeur. Cet apparent désintérêt ne me parut pas s’inscrire dans les mœurs locales très chaleureuses, quel qu’ait pu être son sentiment d’inimitié à l’encontre du chauffeur, que néanmoins je comprenais et partageais. Le minibus revint sur sa route. À l’embranchement qu’il avait quitté, il ralentit. Le receveur reprit sa place. Dix minutes plus tard, une localité un peu plus étalée apparut. Je demandai à mon voisin si nous étions arrivés à El-Ouata. Il hocha la tête et dit : « Taansel », gêné, me sembla-t-il, par la mastication de sa gomme. Je le fis répéter. « Taamtel » fit-il en se levant, pressé sous son chèche bleu, mais je n’étais point satisfait. Il demanda de libérer le passage, pour descendre, soulagé. Lui non plus ne fit pas signe et cela me contraria. Un homme monta en articulant un « Tchalem alikum »* à l’assemblée. Il prit la place de l’homme au chèche, rota et remercia l’Invisible en faisant la main droite du front aux lèvres et en murmurant « Hamdjoullé* ». Au loin, des enfants jouaient au foot dans un mini-stade neuf de volley-ball sans gradins. L’avenue principale est bordée, de part et d’autre, de nombreux arbres. Un journal révèle : « Entamé il y a trois années, un projet permit à ce jour la plantation de 15.000 ha en brise-vent autour des périmètres de mise en valeur des terres sahariennes, à travers les daïras de Béchar, Béni Abbès, Tamtert… Ces opérations de lutte contre la désertification furent aussi marquées par la plantation de 150 ha d’oliviers et de près de 9000 ha d’espèces forestières adaptées aux conditions climatiques de la région… » Un oued sans eau traverse le village. Le pont qui l’enjambe est en travaux. A la sortie, son nom est barré d’une bande rouge. Je réussis à lire : Tamtert. Les téléphones chantaient toujours. Trois personnes dont une femme, racontaient dans leurs combinés des histoires qui nous encombraient certes, mais qui nous aidaient, car nous ne pouvions totalement les ignorer, totalement supporter la folie du chauffeur.

Le temps passa et de nouveau la fourgonnette ralentit, puis s’immobilisa. La belle jeune femme et son nourrisson – il fut silencieux ou pensif, peut-être dormit-il durant tout le transport – nous abandonnèrent à l’entrée du dernier village. Nous arrivions à El-Ouata. Le garçon qui était assis derrière elle, peut-être son jeune beau-frère, descendit aussi. Un homme les attendait. Il embrassa le jeune garçon et soulagea la femme de son sac sans la regarder. Il avançait, la main pressant celle du garçon. La jeune femme les suivait. Le terminus se trouve au centre de la daïra*, près du marché. « Tout le monde descend, Ham-waldjikum* ». Le chauffeur d’un autre minibus m’expliqua que je ne trouverai probablement pas de transport pour El-Bayada. L’objet de mon déplacement était la découverte de ce village et ses réputés artisans, à dix kilomètres d’ici. Mais « la route n’est pas bonne pour nos voitures ». Je n’irai donc pas plus au sud. 

Au café du marché, je commandai un thé rouge « dans un grand verre merci ». Puis un second. D’une fourgonnette grise, un homme extrait des plantes vertes et de jeunes arbres fruitiers qu’il dépose et déploie derrière, à même la chaussée. Quelques personnes s’avancent, interpellent le vendeur. La saveur de ce thé rouge que je savoure sur cette place cernée de dunes sans ombre « Vingt-cinq dinars le grand verre », sous la frondaison des bougainvilliers écarlates est, je l’affirme, aussi exquise que la douceur de l’éternité.  

*Khobz : pain

Âjar : une voilette. C’est un tissu triangulaire, symbole de pudeur, traditionnellement porté par les femmes voilées. Il est posé sur le bas du visage, et qu’on attache derrière la tête.

Tchalem alikum ou salam alikoum : que la paix soit sur vous

Hamdjoullé ou Hamdou Allah (lillah) :  Remerciement à Dieu

Daïra : sous-préfecture.

Ham-waldjikum ou rham weldikoum : que Dieu bénisse vos parents.

El-Ouata le 26 janvier 2014.

______________________________________ Photos 2019____________________________

Il y a cinq ans disparaissait Léonard Cohen

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Il y a cinq ans disparaissait LEONARD COHENPour ne pas oublier Léonard et SuzanneC’était en 1973. J’avais l’âge de toutes les folies et même deux ans de plus. Et le diable au corps. Je me trouvais dans un pays lointain, aujourd’hui à deux clics de souris, à deux doigts donc. Mais à l’époque, ce pays qui nous faisait rêver était pour nous le bout du monde. Par ce « nous » j’entends la bande Snouci and C° du quartier Michelet d’Oran – bande à laquelle s’est jointe Suzanne L. fraîche émoulue de La Sorbonne, enseignante à la fac de Lettres d’Oran Sénia. Dès qu’arrivait le vendredi, veille de week-end, nous délaissions la brasserie Le Majestic, notre quartier général, pour aller fureter les quartiers autour de la place des victoires, du marché, de la cinémathèque. Mais LGF, « el-khawa » nous empêchaient de tourner en rond. Treillis verts et triques noires, non merci. Où que nous allions, ils exigeaient de nous qu’on écrase l’Afras ou la Marlboro et qu’on leur montrât le livret de famille, ou de rentrer à la maison. Le temps était venu pour notre groupe, la bande Snouci and C°, d’aller voir ailleurs. Au début des années soixante-dix, notre plus bel ailleurs, à l’unanimité, était la Suède. Chacun a fait comme il a pu pour quitter (déjà !) notre pays d’enfer (le terme est ici très négatif). Il nous fallait bouger.En 1973, je me trouvais donc en Suède et plus exactement à Farsta dans un grand appartement de son centre. Farsta est un joli bourg dans le sud de Stockholm. J’étais à moitié allongé sur un sofa. J’étais plus ou moins allongé avec dans la main une cannette de je ne sais plus trop quoi. Il me reste dans mes souvenirs que le jus était sacrément énergisant. Dans la pile de vinyles j’avais choisi « Suzanne » un morceau très en vogue, « Suzanne takes you down to her place near the river/ You can hear the boats go by/ You can spend the night beside her/ And you know that she’s half crazy… » Dans le spacieux appartement vivait une demi-douzaine de personnes, toutes – je le découvrirais – aussi sympathiques et farfelues que déglinguées. C’était Suzana, une fille que j’avais connue dans une auberge de jeunesse « L’auberge du quai de Jemmapes » à Paris qui m’y avait invité. Nous avions fait le trajet ensemble en stop de la Porte de Clichy jusqu’à la banlieue de Stockholm grâce à un routier sympa de Max Meynier (vous ne connaissez pas Max ? un jour je vous raconterai). Trois jours de route. Ce jour à Farsta était un samedi, je m’en souviens bien, Suzana m’avait proposé d’aller voir ensemble Viskningar och rop de Bergman, à son retour. Elle était partie voir sa mère je ne sais plus où. Les autres co-locataires étaient eux aussi absents. J’étais seul, allongé sur un sofa blanc, une canette à la main, captivé par Suzanne de Cohen. « But that’s why you want to be there/ And she feeds you tea and oranges/ That come all the way from China/ And just when you mean to tell her/ That you have no love to give her » Les Suzanne m’envoutaient. De sa voix profonde Cohen nous embarquait auprès de lui, il nous invitait aux voyages les yeux fermés en toute confiance. J’étais plus ou moins allongé en sirotant mon jus de je ne sais plus quoi, lorsque j’entendis le bruit d’une clé dans la serrure de l’appartement suivi par le grincement de la porte. Le temps de me retourner, un mec était planté là, courbé, un pack de Carlsberg V dans les bras. Il a dit quelques mots en suédois. J’ai compris « vän » (ami). Son allure générale n’inclinait guère à la bienveillance. Manifestement il semblait bien éméché. Et même plus qu’éméché. Je me suis levé comme un soldat prêt à se mettre au garde-à-vous. Que faire d’autre lorsqu’à vingt ans on se trouve dans de tels draps ? « Hi » j’ai dit en tendant la main, peu rassuré. Le gars m’a regardé un moment. N’a pas répondu à la main tendue. Il s’est affalé dans un fauteuil, puis a posé sans délicatesse le pack de bière sur la table basse à côté. « U come here with Suzana, is n’t man ? » Et l’autre là-bas qui sillonnait sur le tourne-disque, se fichant de la situation. Il chantait encore « Then she gets you on her wavelength/ And she lets the river answer/ That you’ve always been her lover ». J’ai dit « Suzana, heu, yes, yes… » Je ne savais quoi dire en fait, car le type ne m’inspirait pas confiance. Le visage déformé il a baragouiné je ne sais quoi d’autre, a porté son bras droit dans la poche arrière de son pantalon pour en extraire un objet noir qu’il a tendu vers moi. « Cohen se fiche de moi » ai-je pensé. Il n’arrêtait pas. « And she shows you where to look/ Among the garbage and the flowers/ There are heroes in the seaweed/ There are children in the morning/ They are leaning out for love/ And they will lean that way forever/ While Suzanne holds the mirror ». Le voyou cracha « This is for you guy ». Le « this » signifiait l’objet qu’il tenait fermement dans la main. Et il disait qu’il me le destinait. Je n’avais pas trop vite saisi. Était-ce une plaisanterie ? Le gars ne souriait pas. Son regard, sa bouche, son visage, exprimaient plutôt de la colère. Je compris au terme d’un moment qui me parut une éternité que décidément non, le malfrat ne rigolait vraiment pas. Mais alors pas du tout. J’ai tenté d’entamer une discussion avec lui. Sur le bout des doigts ou des pieds. Plutôt des pieds. Le type était occupé à dégoupiller une Carlsberg, il cherchait dans sa poche avec sa main libre un instrument pour. L’autre main tenait fermement un révolver. Le moment était propice si je voulais connaître la suite du temps qui passe. En une fraction de seconde, de celles qui nous motorisent, qui nous galvanisent lorsque nous nous trouvons dans d’identiques situations, j’ai réussi à m’extraire de la nasse qu’était devenu l’appartement. J’ai dévalé je ne sais comment les trois étages de l’immeuble, traversé la cour, suis sorti dans l’avenue, ai couru, couru, couru, sans me retourner jusque dans Djurgarden, un grand parc où se promenaient des centaines de personnes au sein desquelles je me suis fondu. « Peut-être pas des centaines » ai-je penssé, mais enfin, ce n’était pas l’heure de ronchonner. Il faisait lourd, il faisait beau, je ne sais plus. Ces petits détails n’ont pas marqué mon esprit. J’entendais au loin Suzanne, « And you want to travel with her/ And you want to travel blind/ And you know that you can trust her/ For she’s touched your perfect body with her mind. » Je ne voulais rien d’autre que « voyager avec elle… voyager les yeux fermés » Je savais que je pouvais lui faire confiance… »Le soir, lorsque la nuit se fut bien installée, Suzana me raconta l’histoire de ce type « il est un peu dérangé, il n’est pas méchant, non, il dit toujours qu’il va tuer quelqu’un. He always says that ! ». C’était en 1973. J’avais l’âge de toutes les folies et même plus.Aujourd’hui, lorsque j’écoute cette chanson, je retrouve mes vingt ans. Finalement le temps, est d’une certaine manière, défait.Leonard Cohen est mort, mais pas Suzanne. Aucune des trois. La suédoise est grand-mère, l’égérie d’Oran a retrouvé Paris et Suzanne l’éternelle est en nous tous. Elles sont toutes plus vivantes que jamais. Je les entends encore, près de cinquante ans plus tard, les cheveux blanchis, me fredonner notre air préféré, « And you want to travel with her/ And you want to travel blind … »

Ahmed Hanifi,Marseille le 6 novembre 2021Ce texte (modifié) a été initialement écrit le 12 novembre 2016

Léonard Cohen est mort le 7 novembre 2016 à Los Angeles à l’âge de 82 ans

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Sur Facebook, il y eut des réactions au texte…

Il y eut des réactions quant à la proximité de Léonard Cohen avec l’état (colonial) d’Israël. Je ne les ai pas reprises ici, car mon propos se veut axé sur la poésie, la chanson, la littérature, le souvenir d’une époque… Nous savons tous les ravages de l’État d’Israël et nous savons que beaucoup de chanteurs, écrivains… sont proches de lui hélas, mille fois.

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Suzanne takes you down to her place near the riverYou can hear the boats go byYou can spend the night beside herAnd you know that she’s half crazyBut that’s why you want to be thereAnd she feeds you tea and orangesThat come all the way from ChinaAnd just when you mean to tell herThat you have no love to give herThen she gets you on her wavelengthAnd she lets the river answerThat you’ve always been her lover Etc.

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Et sa muse, la connaissez-vous ? Vous ne connaissez pas Suzanne VERDAL ?

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LES PAROLES

(en français = de Graeme Allright°

Suzanne takes you down to her place near the river

Suzanne t’emmène chez elle près de la rivière

You can hear the boats go by

Tu peux entendre les bateaux voguer(1)

You can spend the night beside her

Tu peux passer la nuit auprès d’elle

And you know that she’s half crazy

Et tu sais qu’elle est à moitié folle

But that’s why you want to be there

Mais c’est pour ça que tu veux rester

And she feeds you tea and oranges

Et elle te nourrit de thé et d’oranges

That come all the way from China

Qui ont fait tout le chemin depuis la Chine

And just when you mean to tell her

Et juste au moment où tu veux lui dire

That you have no love to give her

Que tu n’as aucun amour à lui donner

Then she gets you on her wavelength

Elle t’entraîne dans ses ondes

And she lets the river answer

Et laisse la rivière répondre

That you’ve always been her lover

Que tu es son amant depuis toujours

And you want to travel with her

Et tu veux voyager avec elle

And you want to travel blind

Et tu veux voyager les yeux fermés

And you know that she will trust you

Et tu sais qu’elle aura confiance en toi

For you’ve touched her perfect body with your mind.

Car tu as touché son corps parfait avec ton esprit.

And Jesus was a sailor

Et Jésus était un marin

When he walked upon the water

Quand il marchait sur l’eau

And he spent a long time watching

Et il passa très longtemps à observer

From his lonely wooden tower

Du haut de sa tour solitaire en bois

And when he knew for certain

Et quand il eût la certitude

Only drowning men could see him

Que seuls les hommes sur le point de se noyer pouvaient le voir

He said All men will be sailors then

Il dit tous les hommes seront des marins alors

Until the sea shall free them

Jusqu’au moment où la mer les libérera

But he himself was broken

Mais lui-même fut brisé

Long before the sky would open

Bien avant que le ciel ne s’ouvre

Forsaken, almost human

Abandonné, presque humain

He sank beneath your wisdom like a stone

Il sombra sous ta sagesse comme une pierre

And you want to travel with him

Et tu veux voyager avec lui

And you want to travel blind

Et tu veux voyager les yeux fermés

And you think maybe you’ll trust him

Et tu penses que peut-être tu lui feras confiance

For he’s touched your perfect body with his mind.

Car il a touché ton corps parfait avec son esprit.

Now Suzanne takes your hand

Maintenant Suzanne prend ta main

And she leads you to the river

Et te conduit à la rivière

She is wearing rags and feathers

Elle est vêtue de haillons et de plumes

From Salvation Army counters

Venant des guichets de l’Armée du Salut

And the sun pours down like honey

Et le soleil coule comme du miel

On our lady of the harbour

Sur notre dame du port

And she shows you where to look

Et elle t’indique où regarder

Among the garbage and the flowers

Au milieu des déchets et des fleurs

There are heroes in the seaweed

Il y a des héros dans les algues

There are children in the morning

Il y a des enfants dans le matin

They are leaning out for love

Ils s’inclinent par amour

And they will lean that way forever

Et ils s’inclineront ainsi pour l’éternité

While Suzanne holds the mirror

Pendant que Suzanne tient le miroir

And you want to travel with her

Et tu veux voyager avec elle

And you want to travel blind

Et tu veux voyager les yeux fermés

And you know that you can trust her

Et tu sais que tu peux lui faire confiance

For she’s touched your perfect body with her mind.

Car elle a touché ton corps parfait avec son esprit.

(1)  littéralement passer ( mais fallait éviter la répétition de passer )

Merci à : w.lacoccinelle.net

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Suzanne, la femme qui fit chanter Leonard Cohen

le 13 novembre 2016, 

(modifié le 21 juin 2017)

La légende folk Leonard Cohen s’est éteinte jeudi. Cohen devait son tube planétaire à une danseuse hippie de Montréal, Suzanne Verdal, qui l’obséda toute sa vie.

Leonard Cohen est mort jeudi. (Reuters)

A-t-elle écouté son dernier album, You Want It Darker, chant funéraire paru il y a trois semaines? C’est peu probable. Écouter Leonard Cohen lui était devenu insupportable. Pourtant, qui d’autre connaissait mieux la légende folk, le plus sérieux concurrent de Bob Dylan, qui s’est éteint jeudi à l’âge de 82 ans? Justement, Suzanne Verdal le connaissait peut-être un peu trop. Le chanteur lui doit son premier succès et probablement la plus belle histoire d’amour de ce séducteur impénitent. Plutôt que de lui offrir son corps, la femme qui survit aujourd’hui avec ses rêves hippies dans un cabanon au bord du Pacifique, lui a inspiré la chanson qui restera à jamais associée à son œuvre.

« Je touchais son corps parfait par l’esprit »

L’histoire de Suzanne commence au début des années 1960. Poète et écrivain sans le sou, ­Leonard Cohen retrouve au Vieux Moulin, un club de jazz de Montréal, son ami, le sculpteur Armand Vaillancourt, dont la complicité avec sa très jeune fiancée sur la piste de danse le fascine. Trois ou quatre ans passent. Son ami a divorcé de sa danseuse. À l’été 1965, Leonard Cohen décide de rendre visite à la belle dans la maison au bord du fleuve Saint-Laurent, où elle élève seule sa fille, Julie.

Dans les rues de Montréal, ils se promènent à l’unisson, allument des bougies à l’église Notre-Dame-de-Bon-Secours. Chez elle, Suzanne lui offre du thé venu de Chine. « Nous n’avons jamais été amants sur un plan physique s’entend, c’était beaucoup plus profond que cela. Vous savez combien ­Leonard est un homme sexuel! Il est très attirant pour les femmes et je ne voulais pas être une de plus dans la foule », confiera Suzanne Verdal. « C’était un loft à une époque où l’on ne connaissait pas l’existence de ce mot. Elle m’a invité en bas à prendre du thé avec des zestes d’orange dedans. Les bateaux passaient devant les fenêtres et je touchais son corps parfait par l’esprit, faute de pouvoir faire autrement », racontera ­Leonard Cohen.

La chanson naît d’abord sous forme d’un poème, Suzanne Takes You Down. Quand le chanteur le psalmodie à Judy Collins au téléphone, elle lui demande d’en faire une chanson qu’elle enregistre en premier. Puis Suzanne ouvre en 1967 le premier album de Leonard Cohen, Songs of Leonard Cohen, avec pour autre succès, So Long Marianne, inspirée par Marianne Jensen, encore une ex-épouse d’un de ses amis artistes, avec laquelle Leonard Cohen vivra. Mais les histoires qui se concrétisent n’ont pas le privilège de l’éternité. ­Leonard Cohen rencontrera une autre Suzanne (Elrod), avec qui il aura deux enfants. La première devient un classique, bientôt repris par les compagnes et muses de Bob Dylan, Joan Baez et Françoise Hardy, mais aussi plus tard par la chanteuse de Abba, Anni-Frid Lyngstad, Graeme Allwright ou Alain Bashung. ­Leonard Cohen comparera sa Suzanne à un Château Latour de 1982.

Elle devient sans-abri à Los Angeles

À la fin des années 1970, ­Leonard Cohen se produit à Minneapolis. Suzanne Verdal s’est acheté un billet et vient le voir dans les coulisses à la fin du concert. « Tu m’as offert une belle chanson », la remercie le chanteur, devenu une superstar. Celle qui a voyagé de San Francisco à New York via Paris est retournée vivre à Montréal, où elle élève trois enfants de trois pères différents, toujours seule. Vingt ans après l’été 1965, Leonard Cohen est lui aussi à Montréal, où il reprend ses promenades lorsqu’il aperçoit sur la place Jacques-Cartier un spectacle de rue. Il s’approche, la danseuse le remarque. C’est Suzanne qui se présente à lui en mimant une révérence. Brutalement, il tourne les talons. On ne saura jamais pourquoi et s’il l’a reconnue ou bien ignorée.

En 1999, la danseuse tombe d’une échelle. Dos et poignets brisés. L’ancien rayon de soleil du Vieux Moulin ne peut plus enseigner la danse et sombre dans la dépression. Sa chanson la poursuit jusque dans les restaurants, qu’elle quitte dès qu’elle en entend les premières notes. Sans aucune ressource, elle est sans-abri à Los ­Angeles, survivant sur un parking de Venice Beach. L’eau toujours devant soi mais sans amour. L’ancienne fille qui faisait tourner la tête à toute la Beat Generation ne se doute pas que son ancien prétendant a déménagé à quelques ­kilomètres. Il vit dans un monastère bouddhique sous le nom de Jikan.
Ils ne se reverront plus jamais. En 2008, Leonard Cohen reprend la route, ruiné par sa manageuse mais sauvé par Suzanne. La vraie n’écoute plus la chanson, mais a gardé les mêmes « haillons », ce manteau de bohème qu’elle n’a jamais quitté.

Source: JDD papier

www.lejdd.fr

Le Goncourt à Mohamed Mbougar Sarr

Le prix Goncourt a été décerné ce matin mercredi 3 novembre 2021 à l’écrivain sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, 31 ans, pour son roman « La plus secrète mémoire des hommes » édité chez Philippe Rey. Il est « l’un des meilleurs romans de cette rentrée littéraire » (François Busnel, F5_ 09.09.2021_ LGL.)

« Mohamed Mbougar Sarr signe l’un des meilleurs romans de cette rentrée littéraire. « La plus secrète mémoire des hommes », chez Philippe Rey, est une quête labyrinthique qui dit le pouvoir de la littérature. » (Vidéo La Grande librairie 9.09.2021)

Chez Busnel il évoque 

À écouter et à lire Mohamed Mbougar Sarr.

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En 2018, Diégane Latyr Faye, jeune écrivain sénégalais, découvre à Paris un livre mythique, paru en 1938 : Le labyrinthe de l’inhumain. On a perdu la trace de son auteur, qualifié en son temps de « Rimbaud nègre », depuis le scandale que déclencha la parution de son texte. Diégane s’engage alors, fasciné, sur la piste du mystérieux T.C. Elimane, se confrontant aux grandes tragédies que sont le colonialisme ou la Shoah. Du Sénégal à la France en passant par l’Argentine, quelle vérité l’attend au centre de ce labyrinthe ? 

Sans jamais perdre le fil de cette quête qui l’accapare, Diégane, à Paris, fréquente un groupe de jeunes auteurs africains : tous s’observent, discutent, boivent, font beaucoup l’amour, et s’interrogent sur la nécessité de la création à partir de l’exil. Il va surtout s’attacher à deux femmes : la sulfureuse Siga, détentrice de secrets, et la fugace photojournaliste Aïda… 

D’une perpétuelle inventivité, La plus secrète mémoire des hommes est un roman étourdissant, dominé par l’exigence du choix entre l’écriture et la vie, ou encore par le désir de dépasser la question du face-à-face entre Afrique et Occident. Il est surtout un chant d’amour à la littérature et à son pouvoir intemporel. 

In : www.leslibraires.fr/livre

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Bibliobs. 

10 choses à savoir sur Mohamed Mbougar Sarr

L’inattendu lauréat du Goncourt 2021 est un jeune auteur sénégalais coédité par deux petites maisons d’édition indépendantes.

Par Arnaud Gonzague

3 novembre 2021

1. Surprise

Sur le papier, le Goncourt 2021 n’avait rien pour décrocher ce Graal. Natif de Dakar (Sénégal) en 1990, Mohamed Mbougar Sarr n’appartient pas au « milieu », n’habite pas Paris, mais Beauvais (Oise) et son roman, « la Plus Secrète Mémoire des hommes », est copublié par Philippe Rey et Jimsaan – deux maisons d’édition indépendantes fort éloignées des habituels favoris du prix.

2. Sang-froid

Là où le journaliste s’attend à rencontrer un tout jeune écrivain, surexcité d’avoir été reconnu, il tombe sur un vieux sage de 31 ans, sourire discret, phrasé choisi : « Il faut accueillir les choses comme elles viennent, avec joie mais lucidité. Ce qu’on appelle le succès est très relatif. Je m’inspire des stoïciens : n’agir que sur ce qui dépend de nous. Et moi, je ne peux agir que sur l’écriture. »

3. Carton

Pourtant, sa « Plus Secrète Mémoire des hommes », qui lui a réclamé trois ans de travail, a connu une fortune commerciale et critique inattendues. Après plusieurs réimpressions, il a déjà été diffusé à 30 000 exemplaires grâce à un vif bouche-à-oreille. « Nous avons reçu vingt-trois demandes de traductions et plusieurs coups de fil de producteurs, c’est un record pour notre maison ! », s’exclame son éditeur Philippe Rey.

4. Enquête

Comment expliquer pareil succès ? Le récit est porté par une enquête, menée par un jeune écrivain africain sur les traces d’un autre auteur africain, le mystérieux T.C. Elimane. Ce dernier a publié en 1938 un chef-d’œuvre, « le Labyrinthe de l’inhumain », qui lui vaut le surnom de « Rimbaud nègre ». Hélas, Elimane a sombré dans le déshonneur après qu’un expert a trouvé son roman trop copié-collé sur une cascade d’auteurs classiques. Que s’est-il passé au juste et qu’est devenu l’auteur maudit ? C’est tout le nœud de l’intrigue.

5. Histoire vraie

Si Elimane est inventé, Mbougar Sarr s’est inspiré de la figure de Yambo Ouologuem, auteur malien récompensé par le Renaudot et accusé en 1972 d’avoir trop « emprunté » à d’autres, notamment Graham Greene. « Ouologuem est rentré au pays, humilié et n’a plus parlé. C’est un sort injuste, car il n’a plagié personne. Il s’agissait d’un jeu littéraire plein d’ironie. Mais un auteur africain a-t-il le droit de jouer avec les classiques de l’ancien colon ? »

6. Labyrinthe

Qu’on n’attende pas avec « la Plus Secrète Mémoire des hommes « un « roman africain » : Mbougar Sarr s’inscrit plutôt dans la lignée des grands bâtisseurs de labyrinthes narratifs, comme Jorge Luis Borges, Roberto Bolaño ou Witold Gombrowicz. L’intrigue repose ainsi sur une succession de récits enchâssés, dans divers formats (journal intime, articles de presse, mail…), à diverses périodes historiques et sur plusieurs continents. Pourtant, petit miracle : le lecteur ne s’y perd jamais !

7. Militaire

Mbougar Sarr, fils de médecin généraliste, a passé son enfance à Diourbel, petite ville à l’ouest du Sénégal, avant d’intégrer l’établissement le plus prestigieux du pays, le Prytanée militaire de Saint-Louis. « J’ai hésité à devenir officier avant de me décider pour la littératureLes deux vocations ont des points communs, d’abord une certaine discipline morale. En littérature, cette éthique vous fait refuser toutes les facilités et ce qui réduit un roman à un produit de consommation. »

8. Saint-Cyr

Le jeune bachelier se paie même le luxe de dédaigner Saint-Cyr, l’école militaire française d’élite, pour intégrer une classe prépa littéraire. Il quitte le Sénégal et atterrit donc au lycée Pierre d’Ailly, à Compiègne (Oise). « Un ami de mon oncle, qui vivait en France, pensait que je ne supporterais pas l’ambiance cannibale des grandes parisiennes. Je lui en sais gré ! J’ai été très bien accueilli, je tiens à le souligner. »

9. Etranger

Bien que vivant dans l’Oise depuis une douzaine d’années et ayant pour compagne une Française, il ne songe pas à demander la nationalité française. « Je ne suis pas en couple avec la France, plutôt en relation libre. Etre étranger est la position idéale pour toujours redécouvrir ce pays, même si ça ne simplifie pas les choses, notamment quand vous devez prendre l’avion ! » Il caresse même le projet de retourner vivre au Sénégal.

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Proclamation du 1° novembre 1954

« Qu’ont-ils fait de Novembre ? » demande le petit-fils.

« Une grande forfaiture contre leurs frères » répond le grand-père.

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« Quand trop de sècheresse brule les cœurs,Quand la faim tord trop d’entrailles,Quand on verse trop de larmes,Quand on bâillonne trop de rêvesC’est comme quand on ajoute bois sur bois sur le bucher :À la fin, il suffit du bout de bois d’un esclave Pour faire dans le ciel de dieuEt dans le cœur des hommesLe plus énorme incendie. »

Mouloud Mammeri in L’Opium et le bâton(Plon, 1965)

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Lire en pièces jointes, les 4 feuillets de la « Proclamation au peuple algérien – aux militants de la cause nationale »(Dite Appel du premier novembre 1954) – J’ai une pensée pour mon cher ami, feu Abdelkader Yaddaden (Arzew) et Ali Zamoum (Ighil Imoula) grâce auxquels j’ai eu accès à ces documents rares. La Déclaration dactylographiée a été remise par Krim Belkacem à Ali Zamoum pour la ronéotyper.J’ai ajouté le scan d’une dédicace de Ali Zamoum à Abdelkader Yaddaden (in Tamurt Imazighen, Mémoires d’un survivant- ed: Rahma)

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À partir du Mur FB de Feriel Fy- 31.10.2021

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Langue française et démagogie (en Algérie)

« Emergency issues » pour « Issue de secours » !

La langue et la démagogie

Ici et là, dans certains ministères algériens, on s’active à angliciser les structures, des panneaux indicateurs, des textes en anglais… contre la langue française installée depuis des lustres. Cela relève de la démagogie. La tentative d’introduire de manière cavalière la langue anglaise en Algérie, langue inconnue pour 90% de la population et mal maîtrisée par ceux-là mêmes qui s’y attellent, est vouée à l’échec car cette question majeure (comme beaucoup d’autres) n’est pas sérieusement débattue dans la société où la libre pensée est quasiment interdite. Et puis, l’Algérie se situe à la 81° place sur 100 au classement mondial de l’indice de compétence en anglais » établi en 2020 par www.ef.fr/epi. 

Cette tentative de remplacement vertical du français par l’anglais « pour impératif économique » et parce que le français est « la langue du colon » relève de la démagogie. Sait-on dans ces milieux de direction que la Grande-Bretagne fut longtemps la première puissance coloniale au monde ? Si nous suivons la logique de nos « mkhakh » (cerveaux), la langue anglaise est aussi à bannir car elle est aussi celle du Grand colon. C’est ridicule. En nageant dans la démagogie on confond le véhicule et son contenu ou mieux encore « le message et le messager », la langue française et la France politique. Je parle et écris en français (merveilleuse langue au passage) donc je deviens « un autre », celui qu’il faut stigmatiser, bientôt rejeter. On a un problème politique avec les dirigeants français, alors on va utiliser le levier de la langue. On a les vengeances qu’on peut. Allah ghaleb. Quelle tristesse.

L’Algérie est le troisième pays francophone au monde après la France et la RDCongo, c’est une réalité concrète qu’on le veuille ou non (plus de 11,2 millions de locuteurs, 33,3 pour la RDC). La diaspora algérienne est très importante dans les pays francophones (France, Canada, Belgique). Cette tentative aura pour résultat son éloignement (est-elle si turbulente que cela ?) 

Plutôt que de consolider le français et d’ajouter à ses côtés l’anglais, on procède par démagogie. La division et la démagogie sont au cœur du raisonnement des politiciens du pouvoir. En manque de légitimité et d’inspiration, ils inventent une « affaire », la consolident mais n’y croient absolument pas eux-mêmes. Alors ils la jettent comme une patate chaude.

Il me vient spontanément à l’esprit ces questions qui ne sont pas anodines : sur les 2000 élèves du lycée français international Alexandre Dumas et ses annexes en Algérie, combien sont les enfants de la nomenclature algérienne ? Combien d’autres de leurs enfants ou jeunes adultes sont inscrits dans les institutions françaises en France ? combien parmi eux et leurs premiers cercles investissent dans l’immobilier et autres « affaires » en France ? Quel est le niveau des échanges commerciaux avec la France ? (les chiffres officiels avancent que la France est le 2° fournisseur de l’Algérie et son 2° client ! Les échanges commerciaux avoisinent les 7 milliards d’euros, ce n’est pas rien !- in : direction du Trésor, France)

 Nos dirigeants inventent une « affaire » de langue du colon (faisant de la France du 21° siècle celle des 19 et 20°) et mobilisent leurs chiens de garde pour la lancer à la face des gens comme on lance un os à son toutou, mais les Algériens ne sont ni dupes ni ceux que les responsables croient être.

Avant de rendre illicite l’usage du « butin de guerre » qu’est la langue française, pourquoi ne rendent-ils pas justice à notre (leur !) identité malmenée ? Pourquoi ne rendent-ils pas justice à la langue (plurielle) de nos ancêtres, celle de notre quotidien évacuée sans ménagement depuis toujours : ouvrir les lois, la radio et la télévision (cauchemar du journal télévisé !) à la langue de nos mères, de nos poètes… la langue vernaculaire qui circule dans tous les recoins du pays non officiel, langue parlée par 100% des Algériens (avec des variantes évidemment et peu importe la graphie, derja, tamazight avec toutes leurs variantes, ). 

Nous ne verrons plus des ministres et autres cadres ânonner et bégayer devant les caméras, comme nous ne verrons plus nos parents regarder la télé, la bouche et yeux grands ouverts devant les images, mais l’esprit ailleurs faute de compréhension de la fossha (j’allais écrire « satanée fossha » parce qu’introduite draâ, sans pitié ni pédagogie). Il ne s’agit pas de l’exclure de notre champ, il s’agit dans ce champ justement de ne pas mettre les charrues avant les bœufs.

Voilà des ingrédients solides (la derja, tamazight, l’identité) qui, s’ils ne nous permettent pas de décrocher la lune, ils sont à même de participer à affermir la société algérienne, la nation algérienne, qui en a fort besoin, et définitivement sortir de la démagogie institutionnalisée, des frustrations et des multiples complexes infusés par une administration aux ordres absolus à un système politique complexé en guerre contre ses propres citoyens. Il n’est question ici que de la langue, car pour les autres problématiques, plus lourdes encore, d’autres réponses (beaucoup plus profondes) sont nécessaires, mais cela est une autre histoire. 

Le poète (Abderrahmane El Majdoub) dit:

Rah dhek zmen ou nassou

Ou ja dha zmen bfassou

Ou koul men yetkellem belhak

Kassroulou rassou

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Un temps est parti et ses gens avec

Un autre temps est arrivé avec sa son piolet

Quiconque dit la vérité

Ils lui fracassent la tête

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Un seul héros, le peuple

Entrée de la bibliothèque l’Alcazar (Marseille) (exceptionnellement quelques travaux…)

(lire en bas de texte la vidéo réalisée à partir de la soirée)

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Nous avons assisté hier samedi 16 octobre 2021 à la projection du film « Un seul héros, le peuple » (détail en regardant la vidéo) à la bibliothèque l’Alcazar (Marseille). Nous étions entre 100 et 150 personnes. Il y eut une courte présentation, puis la projection du film (80 minutes) et enfin ont suivi les questions et réponses.

Ma question, adressée à Mathieu Rigouste réalisateur du film, a été celle-ci : Vous montrez dans votre film des manifestations du Hirak en 2019 (contre le régime algérien). Est-ce un clin d’œil aux manifestations de décembre 1961 (pour l’indépendance) objet de votre film ? Est-ce que l’Histoire bégaie ? La réponse c’est Daho Djerbal qui s’y colle : « L’histoire ne se répète pas. Il y a quelqu’un que vous connaissez tous qui a dit ‘‘l’histoire ne se répète jamais, et si ça arrive, la première fois c’est sous forme de tragédie, la seconde fois sous forme de farce’’ (a). Donc tout historien qui fait un travail, il y a une mise en contexte et chaque contexte plaide pour lui-même sans faire des extrapolations, donc l’histoire ne bégaie pas. 

Ce qui reste c’est le regard du dominant sur le dominé. Et donc la dialectique quand je parlais tout à l’heure du maître et de l’esclave se poursuit y compris après l’indépendance. 

À l’indépendance il y a eu une bouffée d’angoisse, ce qui a été très bien décrit (dans le film), et cette bouffée d’angoisse c’est quoi ? On a chassé ‘‘les autres’’ qui étaient sur notre terre, mais ‘‘l’autre’’ après l’indépendance est toujours en nous. 

Alors le problème c’est comment se débarrasser de ‘‘l’autre’’ qui est en nous ? Et donc c’est tout une autre histoire qui n’est pas encore finie. » 

Sur des œufs notre ami Daho.

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(a) Au début de ‘‘Le Dix-huit brumaire de Napoléon Bonaparte’’  (1852) Karl Marx écrit : « Hegel fait remarquer quelque part que, dans l’histoire universelle, les grands faits et les grands personnages se produisent, pour ainsi dire, deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde comme farce. »  Ou comment des bouffons peuvent devenir des « héros » – ah.

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CLIQUER ICI POUR VOIR LA VIDÉO RÉALISÉE À PARTIR DE CETTE SOIRÉE À L’ALCAZAR

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Pour le fun…

IL Y A 60 ANS, LE 17 OCTOBRE 1961, MASSACRE DE CENTAINES D’ALGÉRIENS À PARIS

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Photo: Ahmed TAZIR (FB le 17102021)

Monique Hervo, une héroïne méconnue hélas, au cœur du bidonville de Nanterre pendant plusieurs années. Écoutez-la, elle raconte le bidonville, la terreur du funeste mardi.

Il y a 3 vidéos en une (1_Monique Hervo, 2_le bidonville de Nanterre (photos), et 3_ à propos de la photo ‘‘ici on noie les Algériens »

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CLIQUER ICI POUR LIRE LA VIDÉO

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Ma rencontre avec Banisadr et Khomeiny

10 octobre, dimanche. Il fait presque beau. Peu de circulation sur la départementale à l’horizon. Pas de vent. Une semaine sans vent, ce n’est pas commun ici. J’exagère à peine. Le soleil se lève avec flegme. Je prends mon thé quotidien. Ouvre le journal d’Oran. Acte routinier. Quasiment tous les matins. J’aime la sobriété de ce quotidien. Ni chaud ni froid. Entre deux gris médians. Mouvement de recul lorsque je lis en page 5 : « Mort de Banisadr, premier président de la République islamique d’Iran. » La photo montre un vieil homme amoindri. C’est bien lui. C’est Abolhassan Banisadr. Comment ne pas le reconnaître. Les quatre décennies, marches temporelles du temps, ne l’ont en apparence qu’à peine effleuré. Je demeure pensif un long moment. Puis je lis l’article (non signé) dans sa totalité. « Abolhassan Banisadr est mort samedi dans un hôpital parisien à l’âge de 88 ans, après avoir passé une grande partie de sa vie en France où il s’était exilé après sa destitution en 1981. » Je précise « il était déjà en France avant 1981 ». Je l’atteste. Le temps a passé, mais je m’en souviens comme d’un fait d’aujourd’hui.

1978. Nous étions jeunes et la fleur au bout du fictif fusil ou entre les dents. Du moins nous nous voyions ainsi. Étudiant en fin de course était mon statut. « Vincennes « wa ma adraka Vincennes ». Plus gauchiste (tendresse) tu meurs. Elle était en sursis. Une communauté, un monde, un univers à raconter. Pas aujourd’hui. Nous brassions dans la sociologie, la philosophie, le cinéma, etc. Dans les salles, dans les amphis, dans les espaces publics (ainsi en mezzanine dans Beaubourg avec Madeleine Ribeiroux quelques mois après son inauguration).

Mais à côté de cela il y avait la lutte, le PRS, Krim, Rachid, Omar, Azzeddine, le Celda (que nous avions monté dans une AG) « Comité pour les libertés démocratiques en Algérie » autour du PRS, déjà ! Les réunions à la fac, mais aussi dans les cafés, ah le Zeyer ! (Paris 14°, métro Alésia), rue Raymond Losserand chez l’imprimeur (Azzeddine ?), etc.

Les jours de Boumediène étaient comptés et le 4° Congrès du désormais honni FLN pour bientôt. Mais aussi les luttes de soutien au peuple iranien qui s’était soulevé contre le plus grand ami de l’occident, Pahlavi, le diabolique Shah d’Iran. Nous étions tous contre lui et par conséquent pour son grand opposant, l’imam Khomeiny dont l’aura doublait chaque jour. Le « nous » renvoie à la gauche. Toute la gauche, des trotskystes de Krivine (mes proches, j’ai même habité trois ans plus tôt dans sa famille, dans la rue B. qui se déroule au pied du Moulin rouge !) au Parti socialiste (la droite de la gauche), à LO, au PSU et jusqu’au PCF sorti du stalinisme et de la dictature du prolétariat en 76, mais que nous ne supportions pas du tout (le PCF attaquerait au bulldozer un foyer d’immigrés à Vitry-sur-Seine !)…

Le journal Libération qui paraissait « quand il le pouvait » était notre phare. Merci à vous de ne faire aucun parallèle entre le journal de Sartre, le nôtre, avec le journal du milliardaire Rotschild puis Drahi d’aujourd’hui. Libération est devenu un journal pour petits bourgeois bohèmes. Sartre se retourne, à raison, dans sa tombe à chaque fois que le titre qu’il a créé est nommé et j’en aurais fait autant. Je dis « le nôtre » car Libé était bien celui de ses lecteurs (dès la première année, précisément le lundi 17 décembre le journal titrait « l’existence de Libé prise en main par ses lecteurs » !) Il m’arrivait fréquemment d’aller donner un coup de main aux pigistes et clavistes du 27 rue de Lorraine (derrière Félix Potin !) d’assister aux réunions du Comité de rédaction et même de faire passer quelques lignes dans le journal et surtout de le vendre (1 franc 60) lors de grandes manifestations à République, Bastille, Nation… Libération c’était notre famille. Il donnait le la, le ton. Alors, lorsqu’il fonçait contre le Shah on ne se privait pas. Tête baissée.

C’est ainsi que j’eus cette idée un peu folle de me rendre à Neauphle-le-Château (dans le 78) lorsque j’ai appris que Khomeiny, le plus grand opposant au tyran, s’y trouvait, hébergé par un Iranien qui possédait une maison dans le petit village (Marguerite Duras habitait depuis deux décennies à quelques centaines de mètres de là près du parc, mais Marguerite n’a rien à faire dans ce texte). L’imam Khomeiny était arrivé d’Irak 22 jours auparavant. Je ne peux pas passer ce qui suit sous silence. Lorsque le Shah d’Iran, Mohammad Reza Chah Pahlavi et sa compagne la Shahbanou, « l’impératrice Farah », fuiraient vers l’Égypte de Sadate le 16 janvier 1979, notre cher Libé titrerait : « Émigration : Mohamed Rêza prend sa valise »

Khomeiny a mis fin a 25 siècles de monarchie. Et un camarade de l’OCI me dirait (pas très à propos) « les dés sont pipés, c’est Chadli qui a été tiré du chapeau ».

Maintenant je reviens à ce fameux jour – c’était le jeudi 2 novembre 1978 – où j’avais décidé de « monter à Neauphle » à la rencontre de Khomeiny. Monter à Neauphle comme on monte le Damavand. Mon idée je l’avais bien préparée.

C’était un jour brumeux avec une pluie, fine. Il ne faisait pas trop froid (le 7 janvier prochain, il ferait moins 13 à Paris), mais nous étions en novembre. J’ai préparé mon sac en bandoulière et ma moto, une Yamaha FT1 rouge et blanche. Elle avait de l’allure malgré ses dix ans d’âge. Je n’irai pas à la fac. J’ai pris la route peu avant treize heures. J’habitais dans le 17° arrondissement de Paris, boulevard Malesherbes (oui, oui… une « chambre de bonne »). Malesherbes est souvent calme. Voici le trajet, dans l’ordre : ave de Wagram, Arc de Triomphe, Trocadéro, Parc des Princes, Boulogne B., Sèvres, Versailles, Saint-Cyr, Plaisir, Neauphle le Château. Une heure 45. C’était une 50 cm3.

J’arrive à 14h30. Sur une grande place, je vois un café animé (« café des sports » ? de mémoire, j’ai oublié de noter) je rentre, m’installe au comptoir sur un tabouret au cuir bien élimé. « Un noir s’il vous plaît ». J’ai l’air d’un plongeur en eaux troubles avec mon étrange tenue grise et mon casque avec visière. Deux types me saluent. On échange. Ils sont aguerris. L’un est envoyé spécial de Reuters, l’autre de l’Agence centrale de presse. « Et toi ? » Moi je fais ce que je peux. Je navigue à vue.

Les vieux routards m’indiquent les ruelles à éviter, celles à prendre. « Tu descends la Grande rue jusqu’au carrefour, puis tu prends deux fois à gauche, la rue de Chevreuse. Tu vas au 23. Tu reconnaîtras, il y a du monde. » La porte de la villa est largement ouverte. Je traverse une partie du jardin, celle qui mène directement à la maison. Au bas de l’escalier, des hommes sont assis sur des transats rouges. Autour d’eux d’autres hommes discutent. Je ne saisis aucun terme. Je demande à celui qui se tourne vers moi, « Khomeiny est là ? » Je traduis par les gestes qu’il fait, le doigt pointé ver la porte de la maison et le hochement de tête que oui il est là. Je monte la quinzaine de marches du perron jusqu’à la plateforme de la maison. La porte est fermée. Je toc. Une fois, deux. On ouvre. J’explique au jeune qui se présente. Je dis « journaliste ». Je reprends, avec l’accent que je suppose londonien, je dis « Journalist ». « Oh ya… » Le jeune se retourne, disparaît quelques minutes. 

Je pousse la porte et me voilà dans une très grande pièce aux murs partiellement enjolivés de papiers peints fleuris. Quatre douzaines d’hommes assis sur des chaises pour quelques-uns, agenouillés ou en tailleur sur un immense tapis à dominante rouge que seul un connaisseur certifierait iranien ou non. Ils sont habillés pour certain en costumes-cravates, d’autres, moins nombreux, portent des turbans noirs, sont couverts d’une sorte de bure, ou robe de Mollah.

À l’écart un tout petit groupe papote. Khomeiny est au centre, tout de noir vêtu. Si eux sont assis sur le grand tapis rouge, lui a les jambes croisées sur une sorte de matelas recouvert d’une couverture carrelée. J’ai pensé « peut-être est-ce là qu’il dort. »Il semble absent. Il écoute ses voisins, la main posée sur sa longue barbe blanche. J’apprendrais que ce sont ses plus proches fidèles, ses gardes du corps, son secrétaire. Je reconnais Banisadr à l’extrémité. Il est grand, plus âgé, la quarantaine bien engagée. J’en avais vingt de moins. Le jeune qui m’a accueilli murmure à l’oreille de Banisadr. Il se lève, s’approche vers la sortie où je me trouve. L’imam Khomeiny a levé un œil vers nous et posé sa main droite à hauteur du front. Puis il a repris sa pose initiale, les mains jointes sur le buste. Banisadr porte un costume gris à carreaux, deux boutons, sans cravate.

De grosses lunettes à écailles marron. Cheveux et fine moustache noirs. Le jeune homme est surpris de me voir à l’intérieur. Il me montre du doigt. Banisadr me tend la main. Il demande: « De la part de quel journal venez-vous ? et ajoute aussitôt « vous êtes latino ? »

J’y suis allé au bluff un peu. Je dis en souriant « je ne suis pas latino. Je suis ici pour PRS-info. » Ce n’est pas la première fois qu’on me prend pour un latino. Les cheveux probablement. Il est vrai que je vivotais autour du PRS et de quelque « Comité de base » estudiantin, mais je n’avais rien de l’envoyé spécial de PRS-information ou d’El Jarida.

Ils ne m’auraient pas laissé passer.  « C’est quoi ? » Je précise « Parti de la révolution socialiste ». J’ajoute « opposition algérienne. » Puis immédiatement « Je souhaite vous poser quelques questions », « oui ? » À ce moment-là, je sortis de mon sac le carnet à spirale sur lequel j’avais porté les questions. Il m’a semblé fébrile. Le jeune a disparu. « Quelles perspectives envisagez-vous pour les minorités politiques, religieuses, ethniques, culturelles… » Vaste programme ! Il a mis ses deux mains entre nous comme pour dire « doucement, doucement », puis il m’a coupé en posant sa main droite sur mon épaule. « Écoutez, là je suis très pris, je vous donne mon numéro de téléphone : 665.89.54, appelez-moi, nous fixerons ensemble un meilleur moment pour un entretien. Rappelez-moi votre nom ? » Je le lui ai donné et j’ai noté son numéro. « Je vous appelle ». J’étais déçu, mais content aussi. 

Je n’ai pas eu le temps de préparer notre entretien, peut-être pas le courage. À quel journal l’aurais-je envoyé ? Trois mois plus tard, le premier février 1979, il s’envolait pour l’Iran avec l’imam Khomeiny. Lorsqu’ils atterrirent à l’aéroport de Téhéran, ce sont des millions d’Iraniens qui les acclamaient. Voici le contenu d’une dépêche de l’AFP datée 1° février 1979 : « Des millions et des millions d’Iraniens, visages épanouis, massés sur trente-deux kilomètres, ont fait le 1er février un accueil triomphal à « l’Exilé », l’ayatollah Khomeiny, dont la voiture a été engloutie pendant des heures dans une marée humaine en délire. À peine sorti de l’aéroport de Téhéran, où son avion s’était posé à 09H00 locales, l’ayatollah Khomeiny, visiblement ému mais serein, a été emporté par des millions de fidèles. »

Banisadr sera le premier président de la République islamique. Élu le 25 janvier 1980. Destitué par le Parlement en juin 1981. Il revient en France qu’il connaît depuis le début des années 60 et où il a étudié. Il résidera à Versailles. Abolhassan Banisadr est mort ce samedi 9 octobre 2021, à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris 13°) « à la suite d’une longue maladie ». Il avait 88 ans.

Ahmed Hanifi, 

Marseille le 10 octobre 2021