Gaston, mon maître

Les lumières et les couleurs printanières inondent depuis plusieurs jours toute la région. Hier, Véro et moi sommes allés à Marseille pour acheter des vêtements. En fin de journée, il devait être dix-sept heures trente, peut-être dix-huit, nous prîmes un rafraîchissement au Petit Nice, une brasserie branchée qui se trouve sur la grande place Jaurès. Puis nous avons pris la direction du très animé Cours Julien où j’avais stationné notre véhicule. Les terrasses bondées des bars et des restaurants, mais aussi les tréteaux des bouquinistes remplis de toutes sortes de livres, occupaient une imposante partie de l’espace. Lorsque nous sommes arrivés à hauteur du premier des carrés surchargés de livres, mes yeux furent happés par un titre choc, volontairement provocateur : « L’Agonie d’Oran, 5 juillet 1962 ». Je le feuilletai, guidé par mon intuition. Véro elle, prenait des clichés. Un tel livre, au vu des quelques pages parcourues, nostalgique et revanchard à souhait – de mon point de vue – ne pouvait faire l’impasse sur la disparition de Gaston. Personnellement je comprends que l’on évoque les disparus d’Oran ou d’ailleurs. Je ne comprends néanmoins pas la malhonnêteté, le mensonge et la mauvaise fois qui consistent à travestir ou à escamoter les faits et à mettre à l’index un peuple épris de liberté, en quête d’indépendance. Mais Gaston ? il figurait bien parmi de nombreux disparus à la veille de l’indépendance, en juillet 1962. J’ai retrouvé son nom et quelques indications le concernant : « Gaston F. : habitait au 32 rue Alexandre Dumas, Gambetta. Disparu le 5 juillet 1962. Cf le témoignage de l’Écho d’Oran en Annexe 1. » Gaston devait avoir la trentaine, j’avais six ans, peut-être sept, pas plus. Gaston était fils unique de cheminots communistes à la retraite. Car il s’agit bien de lui. Le Gaston du livre est bien celui que je connus. Il enseignait le français et d’autres matières dans une école de La Sénia, un village qui se trouve à une dizaine de kilomètres au sud d’Oran. Tous les matins il quittait Gambetta pour rejoindre son établissement. Nous habitions le même grand immeuble de deux étages, au numéro huit de la rue du docteur Strauss, et non de la rue Dumas. À l’intérieur, une cour spacieuse et protectrice abritait les jeux des enfants les plus jeunes : marelles, cordes à sauter, pignols et platicos*. Deux à trois fois par semaine, dès que nous rentrions, lui de l’école de La Sénia et moi de la maternelle qui se trouve à huit cents mètres de notre immeuble, Gaston me demandait de prendre place sur un tabouret bancal et surdimensionné de la salle à manger de ses parents. Il était devenu par la force des choses, mon tabouret. « Prends ton tabouret » me lançait Gaston en me tendant machinalement le bras, pour me signifier à la fois de prendre place et de lui remettre mon cahier de classe. C’est toutefois ainsi que je comprenais son geste. J’obtempérais, certes sans joie manifeste, mais persuadé que cette personne si grande, si avenante et si gentille, qui me comblait fréquemment de sucreries et de petite monnaie, ne pouvait, par ce rituel exigeant, que me vouloir du bien.  Deux à trois fois par semaine donc, nous bloquions toute une partie de la table de la salle à manger, sans nous soucier, sans nous alarmer des désagréments que nous causions parfois à madame F. sa maman, très âgée, qui ne disposait pour elle et son mari, outre la chambre à coucher, que de cet espace convivial qui abritait le salon et la salle à manger. Il donne directement sur le couloir extérieur, qui domine la cour, et qu’empruntent les résidents de l’immeuble. Gaston et son épouse (imbibée de haine celle-là, et je ne comprenais pas qu’un homme aussi bon puisse aimer une personne aussi méchante) occupaient un appartement du même ordre à l’étage inférieur. Je tendais à Gaston mon précieux cahier à spirales et à grands carreaux. Il le prenait avec une délicatesse toute particulière qu’affectionnent les enseignants méticuleux. Ces marques dessinées en rouge sur la marge par madame Congi, ma maîtresse, m’impressionnaient. Je savais que par elles, madame Congi exprimait un avis, une appréciation du devoir qu’elle nous avait donné. Par ces signes qui m’émerveillaient, même si je ne les déchiffrais pas encore, madame Congi évaluait mes compétences. Ces courbes qui ressemblaient à des arabesques, ces lettres qui par leur enchaînement formaient des mots, et qui marquaient la toute-puissance de ma maîtresse, j’en étais convaincu, étaient énigmatiques. La plupart d’entre eux ou d’entre elles me tenait à distance et cela je ne l’acceptais pas. Gaston, lui, arrivait avec une facilité qui me déconcertait un moment, puis, en pensant « il est maître lui aussi », je trouvais tout cela ordinaire et bien dans l’ordre des choses. Par la mimique qu’il exprimait, par le froncement de ses sourcils qu’il exagérait, par le sourire qu’il arborait, ou par la quantité de travail qu’il exigeait de moi par la suite, je comprenais bien sûr que ma maîtresse appréciait ou non mon travail, mes pattes de mouches débordant d’encre. Pour ces raisons-là, parce que je n’arrivais pas à lire ce que madame Congi écrivait et parce que lui, Gaston les lisait naturellement, mais aussi parce que je trouvais injuste que mon père ou que ma mère ne disposent pas de cette capacité à reproduire et à lire ces signes, pour toutes ces raisons-là, tel un forcené, j’avais décidé qu’il en serait autrement pour moi. Les jours, les mois et les années qui suivirent je me jetais sur tout ce qui ressemblait de près ou de loin à ces choses merveilleuses qui se présentaient à ma portée. Il me fallait à mon tour, je le ressentais comme d’un besoin vital, passer de l’autre côté du miroir. Je me trouvais du mauvais côté, comme l’étaient, à leur corps défendant, mes parents. Il me fallait passer de l’autre côté, du bon côté. Passer de l’autre côté du miroir, de l’autre côté du monde. Passer du côté du monde du gribouillage au côté du monde où ces mêmes griffonnages se métamorphosent en paroles muettes, allongées sur du papier, attendant qu’une bouche les réveille. Cette possibilité de traverser le miroir m’enchantait, me fascinait. L’entêtement combiné de madame Congi, de Gaston, mes maîtres premiers, et probablement ma propre opiniâtreté, finirent par avoir raison, très modestement à l’époque, de l’obscurité de ces formes appelées lettres, de mon obscurité.

Après chaque séance je descendais de mon tabouret bancal et surdimensionné, levais des yeux souvent interrogateurs en direction de Gaston, attendais son verdict. Il y en avait un à chaque séance. Souvent en ma faveur. Alors Gaston se tournait vers le vaisselier derrière nous, tendait la main, ouvrait une grande boîte métallique à bonbons « pastilles Vichy-État », y puisait soit une ou deux sucreries, soit une ou deux pièces de monnaie qu’il m’offrait en m’adressant quelques compliments. Heureux, je filais alors chez ma mère qui m’attendait de l’autre côté de l’immeuble. La pièce unique de notre logement faisait face à l’appartement de la famille F. Je lui sautais au cou en brandissant la récompense. Alors maman était plus belle encore.

Gaston et son épouse furent enlevés le jour du cessez-le-feu par un groupe armé identifié plus tard comme appartenant à l’OAS. Je n’ai plus jamais revu Gaston.

* Pignol : noyau d’abricot

Platico : capsule de bouteille.

In La folle d’Alger, ed L’Harmattan. Paris 2012, remanié.

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