L’Amer Jasmin de Fès

L’Amer Jasmin de Fès – Édilivre – Paris 08.2010

Aujourd’hui je suis un homme heureux. J’ai décidé d’entamer ce matin 24 septembre ce journal personnel. Je donnerai dans un instant les raisons qui m’y ont amené. Auparavant il me faut donner un certain nombre d’informations. J’habite dans la ville d’Orgon et travaille à Cavaillon, deux bleds perdus et tranquilles de ce sud de la France tant chanté. J’exerce comme formateur dans un centre de formation alternée. Son nom est « Sud Formation ». De nombreuses formations y sont dispensées, qu’elles soient qualifiantes ou non. Des actions d’accompagnement à l’emploi sont aussi proposées. Quant à la formation que personnellement je prodigue et dont je suis le référent, elle a pour objectif général la transmission aux stagiaires des savoirs de base en français. Son intitulé officiel est « Formation linguistique de base, FLB. » Elle dure environ trente sept semaines : une trentaine en centre de formation, le reste en entreprise. Certains stagiaires viennent de pays d’Europe, d’Asie ou d’Afrique. D’autres sont nés en France, y ont grandi. Nombreux sont originaires du Maghreb, venus depuis peu rejoindre leurs parents dans le cadre du regroupement familial. La plupart des parents Maghrébins (les pères) sont employés dans l’agriculture. Tous les stagiaires sont âgés de moins de vingt six ans. Ils résident à Orgon, à Cavaillon ou dans les villages environnants. On les nomme bénéficiaires, apprenants, élèves, stagiaires… peu importe. L’usage au centre nous les fait désigner par le terme de stagiaires. Le matin, de ma voiture, il m’arrive d’en apercevoir quelques-uns se dirigeant vers l’arrêt de bus ou vers la gare ferroviaire.

(…)

Le mercredi 13 Devant le miroir malhonnête de la salle de bains je m’épuise à me métamorphoser, à ne pas me ressembler comme dirait le poète, mais la chose n’est pas aisée. Crème, laque et parfum Hugo Bossnumber one font ce qu’ils peuvent pour me soutenir, me secourir. Je n’en abuse pas, juste ce qu’il faut car en cette période de jeun le sempiternel débat sur la licité ou pas de se badigeonner de crème ou de s’humecter de parfum, pourrait me rattraper en salle de cours. Comme si le devenir de l’humanité pieuse reposait sur ces bagatelles. Juste ce qu’il faut donc. Je ne souhaite heurter personne. Je pense à certains stagiaires, garçons et filles, dont le regard est exclusif et méfiant dès lors qu’on aborde certains sujets sensibles. Je m’arrange comme je peux. J’ai pris les médicaments avant le levé du soleil. J’enfile le dernier de mes pulls, un « esprit sport » que j’ai acheté avec une paire de chaussures, samedi à Sénas. Grosse maille chaude et col montant. Une des emmanchures se ferme par glissière. « Ça fait high modern » m’a dit la jolie vendeuse. La paire de chaussures très élégantes est de style anglais. Imitation Bexley. Un coup de séchoir et me voilà tel un zazou à la Cab Calloway. Un zazou sur le retour. Un coup de séchoir, très peu de crème et de parfum, juste ce qu’il faut car en cette période sacrée de jeun certains stagiaires y trouveraient prétexte pour introduire la sempiternelle question de la licité de ces produits. Si la question venait tout de même à être posée, elle ne le serait pas de mon fait. Je m’esquive du centre dès midi trente. J’ai mieux à faire que de participer à la messe hebdomadaire qu’on nomme réunion de coordination. Il ne s’y passe quasiment jamais rien d’excitant. Chaque semaine nous nous expédions les mêmes ritournelles : tant d’absents, telles régulations, remplacements de formateurs… Je préfère emmener Katia à Hestia à Aix en Provence. A plusieurs reprises dans Orgon et ses alentours elle se voile la face, je veux dire qu’elle cache son visage. Littéralement. Elle déplie dans toute sa longueur une carte routière qu’elle extrait de la boite à gants. Sur la carte (Marseille Carpentras) est indiqué : échelle 1/100.000, c’est dire son ampleur. Katia la déploie et la plaque contre son nez. Lorsque je lui exprime mon étonnement, lorsque j’insiste – car elle parle peu – elle répond : « Coum ça on mi couni pas. » Je pense qu’elle bluffe ou qu’elle exagère sa popularité. La miss se prend pour Elodie Gossuin ou quoi?

Arrivés à Aix nous nous dirigeons vers Hestia, l’agence immobilière. « Hestia c’est l’immobilier autrement, clame la pub, c’est rapprocher les locataires des propriétaires ». L’employée nous présente toutes les informations utiles et nous précise que durant cinq mois nous avons accès directement aux offres sur leur site Internet grâce à un code. Le tout contre « 157 € seulement » précise-t-elle. Je tente de négocier le tarif histoire de montrer à ma belle que je sais tenir tête. Vaine tentative.

Je n’écoute pas Katia qui veut, dès le seuil de la porte franchi, plonger sur l’une des trois offres que la réceptionniste nous a faites en guise de preuve de sérieux et de célérité de la maison : une chambre au troisième étage d’un vieil immeuble à Marignane.

Sur la route du retour Katia se laisse aller à des confidences, beaucoup plus qu’à l’aller. Elle parle sans retenue, elle m’étonne. Elle rêve. « Si on me délivre la carte de séjour je partirai immédiatement à Fès. Tu viendrais avec moi? » Elle fait l’éloge de Fès, se laisse dériver et m’entraîne avec elle. Je lui prends la main que j’embrasse et m’engage à payer les billets d’avion. En échange, promet-elle, elle se chargerait de me faire mieux connaître Fès-el-bali, ses remparts et ses venelles réputées. Et sa famille bellah. Fès l’accueillante se dresse devant nous, Fès l’Idrisside, Fès du Jamaâ el-Qarawiyin’, Fès dont la rivière faisait tourner les moulins et les têtes, Fès et ses marchands chaleureux, ses poteries et céramiques, ses étoffes et broderies. Ah Fès l’éternelle ! La ville pioche et ses arômes nous ont enivrés jusqu’à Orgon. Je ne le regrette pas, mais il me faut revenir à la réalité. Je dépose Katia et me dirige à la médiathèque encore ouverte, le cœur plein d’allumettes marocaines craquées. Rayons musique. Marocaine. Aïssaoua, non. Raï marocain, non. Arabo-andalou oui. Amina Alaoui. J’emprunte un CD de la belle Fessia. Un mixe de musique arabo-andalouse et de poèmes de la nostalgique et mythique époque ; quelle époque ! « Me promenant un jour à Malaga au bord de la mer /Surgit devant moi un amiral distingué. /Il s’exclama : de ma raison et mon cœur vous vous êtes emparés, /Ô lune ! Dame de Fès de haut lignage. /Ô ! chardonneret, pour vous je déambulerai /Par toutes les ruelles désertes comme un fou. / Ah ya maqni nakhrouj alik ahmak /Fi koulli zanka khâlia ».

Cette gamine de Fès me fera déambuler à travers les chemins de la déraison.

Etc.

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(le nom est Razi (et non Raei)

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