Sur les traces de la petite mosquée des Inuits

Sur les traces de la petite mosquée des Inuits- Éditions Incipit en W – Miramas, 2016

Après qu’il eut fini son petit déjeuner, Omar s’installa devant son ordinateur, comme tous les matins. Il consulta ses courriels puis ouvrit l’un après l’autre les sites des journaux qu’il affectionne ou qu’il lit par devoir professionnel, peut-être bien par habitude. Plus tard, il se penchera sur ses propres écrits qu’il soignera avant de les adresser à des revues spécialisées. En dernière page d’un quotidien d’informations générales, un court article attira son attention. Il est titré « La communauté musulmane d’Inuvik (TNO, Canada) a enfin accueilli sa mosquée ce jeudi 23 septembre ». L’article détaille les péripéties subies par les chauffeurs d’un semi-remorque qu’ils acheminaient de Winnipeg vers Inuvik. Sur le poids-lourd était fixé un préfabriqué. C’était la mosquée. Omar relut l’article puis chercha le village dans Google Earth. Il connaissait la capitale du Manitoba, mais il n’entendit jamais parler d’Inuvik. Sa position géographique d’abord le désorienta, puis le surprit. Il ne se doutait pas de la présence de musulmans en un endroit si éloigné, si isolé. Les jours suivants, il se documenta davantage. Plus les jours et les semaines s’écoulaient, plus il en savait sur cette région du bout du monde, plus il s’interrogeait sur cette mosquée, sur ses fidèles. Et puis, c’était une belle occasion qui s’offrait à lui pour, qu’enfin, il découvre le Grand Nord dont il rêva souvent par le passé. Il lui fallait faire quelque chose. Il en parla à ses proches, à ses amis, à des collègues. Véro fut enchantée. Elle lui proposa aussitôt de l’accompagner.

Omar et Véro se connaissent depuis une vingtaine d’années. Ils travaillaient ensemble à Paris pour LSA, un magazine spécialisé dans les publireportages dédiés à la grande distribution. C’est dans cette revue que Véro entama sa carrière de photographe. Cinq ans plus tard, durant les grandes grèves qui paralysèrent la France, ils abandonnèrent LSA pour se mettre chacun à son compte, en free-lance. Ils ont, l’un et l’autre, délaissé le climat de la capitale et son effervescence pour la clémence du sud beaucoup moins agité. Véro habite à Arles, Omar près d’Avignon. Aussi, lorsque des occasions se présentent et quand cela est possible, ils s’engagent ensemble dans un projet. Omar prend en charge la rédaction, Véro les photos. La perspective de se rendre à la lisière du pôle Nord, à plus de dix mille kilomètres de Marseille, dans un territoire, le Nord-ouest du Canada, vaste comme près de trois fois la France, les enthousiasma aussitôt. Ils ont hâte de la concrétiser. L’idée de réaliser un reportage pour la presse n’est pas centrale, mais ils ne l’excluent pas.

Inuvik est un village où vivent moins de quatre mille personnes. Il se trouve au-delà du cercle polaire. Durant les nuits d’été, le soleil oublie de se coucher, en hiver par contre il disparaît plusieurs mois, la nuit comme le jour. Se rendre à Inuvik et fouler le sol de sa mosquée, la plus septentrionale des mosquées de la planète, c’est pour Omar une expédition exaltante et un pari exceptionnel. Au fil du temps il a fait de ce bout du monde son mont Everest. Il lui faut désormais en prendre la direction et une fois le cœur d’Inuvik atteint, comme sur un sommet, y planter un fanion avec son nom écrit en lettres majuscules et plus tard se vanter auprès de ses proches qui lui chercheraient querelle ou lanceraient un défi : « moi j’ai prié dans la mosquée la plus au nord du monde ! » Lui qui jamais ne pria, ou plutôt qui ne prie plus depuis la mort de son père. Il avait quatorze ans, c’était en Algérie. Véro dirait, en exagérant à peine, « j’ai atteint le Pôle Nord ! »

Dès que la décision fut prise, il leur fallait penser à l’hébergement. La solution fut trouvée cinq mois plus tard, en février, grâce à Nicole, une amie journaliste de Véro. Son compagnon, Fred, qui est originaire de Trois-Rivières, avait suggéré d’en parler à sa famille au Canada, si toutefois Véro et Omar étaient d’accord, et ils le furent.

C’est ainsi que Jacques Latraverse, cousin de Fred, voulut bien mettre gratuitement à leur disposition son pavillon de Yellowknife la capitale des Territoires du Nord-Ouest canadien. La seule condition que posait Jacques était que les Marseillais – eux-mêmes se disent Marseillais, c’est plus simple – l’occupent en été pendant qu’il passerait ses vacances dans sa résidence secondaire en Amérique latine. Omar accepta aussitôt, bien que Yellowknife se trouve à trois mille cinq cents kilomètres au sud d’Inuvik. Le mois suivant, Omar et Véro achetaient les billets : Marseille-Paris par TGV, Paris-Montréal-Yellowknife par avion.

Ils entreprirent ensuite de chercher des contacts francophones dans la région. Ils furent fixés en moins de quinze jours : Marc Walper, un collègue de Jacques, les attendra à l’aéroport de Yellowknife. Son épouse parle le français. La directrice de l’Association franco-culturelle de cette ville, Marie Chaumont, les accueillera bien volontiers. Puis ils passèrent quelque temps à se renseigner sur le Canada et les États-Unis, et les conditions d’entrée : la location de voiture, le climat, la circulation dans le Grand Nord, les Indiens… Ils bouclèrent tous les dossiers en mai. Restaient les jours et les semaines qui s’égrenaient lentement à leur gré. Au courant de juin ils réussirent au moyen de Skype à échanger avec les animatrices des associations francophones : Céline Lavoie et Carrie Wong à Whitehorse, Marie à Yellowknife.

Lorsque pointe le premier jour de juillet, neuf mois se sont écoulés depuis la lecture de l’article sur la mosquée d’Inuvik. Omar et Véro atterrissent à Montréal le samedi deux à 17h30, heure locale, avec chacun une valise et un sac à dos. L’aéroport Pierre-Elliott Trudeau ressemble à une gigantesque ruche en effervescence. La file interminable des voyageurs avance pas à pas dans un long couloir en S, fait de rubans et de piquets. L’incommodité et l’inconvenance des questions de l’agent de la police de l’air perturbent le souvenir du calme qui régna au-dessus de l’Atlantique durant les huit heures et troublent chez quelques vacanciers la quiétude qui, jusque-là, avait empli leur cœur. Le préposé au contrôle des passagers entrant au Canada insiste : « vous n’avez pas de viande, pas d’objet contondant, vous allez où, chez qui, pourquoi Yellowknife, pourquoi Inuvik, pourquoi la mosquée, vous êtes musulman ? » À la suite des réponses données à cet interrogatoire, Omar subit une fouille complète de ses affaires et de son corps. Les agents de la PAF ont beau signifier qu’ils suivent à la lettre un protocole qui leur est imposé,  cela n’empêche pas Omar de penser que sa physionomie et son nom agissent comme des signaux d’alerte,  clignotent dans leur cervelle comme un gigantesque feu rouge. L’officier découvre et saisit un cubitainer de cinq litres de vin enfoui dans le sac à dos et qu’Omar ne déclara pas. Il lui fait signer un document, mais ne lui inflige pas d’amende.

La mosquée d’Inuvik fait trembler toute une partie de l’équipe de douaniers qui n’avaient jamais entendu parler d’un lieu de culte musulman dans les TNO. Ils sont plus indulgents avec Véro qui affiche un visage de glace devant leurs sourires déplacés et tant de zèle insolent. Il semble à Omar avoir passé deux heures avant de récupérer les bagages. En s’éloignant, la tension baisse peu à peu. Ils s’installent à la cafétéria Van Houtte pour reprendre leurs esprits, grommeler quelques amabilités torrides à l’endroit des fervents fonctionnaires et boire un jus de fruit, avant de monter dans l’autobus 747 qui les conduit au centre-ville, son terminus. Ils arrivent à l’hôtel du Nouveau Forum, à une centaine de mètres derrière le Centre Bell. L’hôtel est une construction cubique massive et sombre de deux étages, à l’allure de coffre-fort, qui contraste avec les mots affables de la réceptionniste qui sourit franchement en tendant à Véro deux fiches à renseigner. Mais les Marseillais sont éreintés par le poids des valises, des sacs à dos et de l’accueil douanier. Ils remplissent les formulaires et rejoignent leur chambre en silence.

Le dimanche après-midi, une chaleur étouffante et désagréable enserre le quartier latin. Un orage couve. Montréal est très animée. En été, de nombreuses fêtes s’y déroulent, dont le festival international de jazz. Le ciel lourd et l’étrange sensation de fatigue et d’engourdissement liée à la longue traversée de l’Atlantique Nord ne les empêchent pas de s’y rendre. Aller au festival, mais surtout à la librairie du Musée des Beaux-Arts. Ils ont rendez-vous devant la boutique avec M.B., une écrivaine maghrébine installée à Montréal. Omar l’avait contactée au début du mois de juin. Ils échangèrent ensuite plusieurs courriels. Dans l’un d’eux, Omar informa M.B. de son arrivée au Canada sans évoquer le Grand Nord. Dans le dernier échange, ils convinrent du jour, du lieu et de l’heure du rendez-vous. Omar avait fait la connaissance de M.B. en France, il y a fort longtemps. C’était lors d’un débat au festival du livre de Mouans-Sartoux qui portait – il s’en souvient encore – sur le thème « Écriture et pouvoir. » M.B. accompagnait Maïssa Bey et Hélé Béji, une autre écrivaine maghrébine.

Véro est enthousiasmée par les grandes avenues de la ville et leurs animations. Lorsqu’ils arrivent à hauteur du musée Omar reconnaît aussitôt M.B., « alors comment va notre Québécoise ? » et ils s’embrassent. Sur la vitrine de la librairie une affiche informe qu’une rencontre aura lieu ici même le mardi 5 juillet avec Maïssa Bey et M.B. « Belle coïncidence » fait M.B. Elle ajoute « elle présentera son nouveau roman Puisque mon cœur est mort et nous traiterons ensemble de la condition des femmes en Algérie ». « Ah… nous n’y serons malheureusement pas » répond Omar. Il lui explique le Nord, la mosquée… Tout autour, une foule compacte avance sur la Sherbrooke Street. On entend les guitares de plus en plus puissantes. M.B., un temps absorbée, regarde vers les grands arcs de l’église Erskine. Puis elle dit : « Tout me paraissait disproportionné ici, énorme, les routes, les appartements, la nature… et la libre parole ! » Elle évoque ensuite sa propre expérience lorsqu’elle découvrit cette partie du continent américain, ses gens, sa culture et la grande ouverture d’esprit qui la caractérise… Sur l’estrade du Rio Tinto Alcan la chanteuse Nina Attal, pantalon jaune moutarde et chemisier blanc, entame My soul won’t cry no more devant quatre cents fans, trempés en quelques minutes. Elle traverse la scène en sautillant, fait valser la guitare en bandoulière, s’accroupit et se redresse, Won’t cry no more…  Le public apprécie. Il danse, chaloupe en reprenant avec elle My soul won’t cry no more sous une pluie intempestive. Il chavire. Omar, Véro et M.B. ne s’attardent pas. Ils préfèrent s’abriter. Après que Véro eut fixé l’artiste et ses musiciens dans son Sony, ils descendent prendre un verre au Piranha-bar qui se trouve sur la longue et très animée rue Sainte Catherine. Ils poursuivent la discussion, abordant les sujets comme ils se présentent, au gré des méandres de la conversation et chacun y va de son commentaire sur l’écriture, l’édition, la presse, le Bled, la vie quotidienne au pays du castor et de la feuille d’érable… Mais lorsque Omar demande à M.B. ce qu’elle sait de la mosquée d’Inuvik, elle demeure silencieuse. L’entend-elle ? Le brouhaha dans la salle qui se fait de plus en plus volumineux couvre peut-être la question. C’est ce que veut croire Omar qui la lui repose : « tu as entendu parler de la mosquée d’Inuvik ? » Omar apprécie la veste Mina noire que porte l’écrivaine, mais ne le lui dit pas. Veste dont elle ne cesse de caresser avec ses doigts la base de la manche. M.B. dit « non » sèchement, en hochant la tête. Omar ne sait pas si elle fixe un point sur le parquet ou si elle maudit la couleur de ses chaussures. Elle porte des converses bleues et un jean avec effet délavé. Au milieu des jeunes clients, elle passerait inaperçue. M.B. est très polie pour élever la voix ou taper du poing sur la table. C’est pourquoi, pour mettre fin à la discussion, elle attend le bon moment.  Elle se lève, sourit en coin, et lance à Véro : « désolée, je dois vous laisser. J’espère que vous nous apporterez de belles photos ». Sur ces mots, elle les abandonne. Involontairement, Omar avait ravivé un épisode douloureux de son passé. M.B. avait été journaliste en Algérie. Menacée de mort par des intégristes religieux – ses propres voisins qui ne supportaient ni ses écrits, ni ses tenues vestimentaires, ni son indépendance –, elle décida de quitter le pays. Elle s’installa deux années dans le sud de la France avant de se poser au Canada. Depuis, elle ne veut plus entendre parler d’islamisme ni même de croyances.

Tôt le matin du lundi, partiellement remis des effets du décalage horaire, Omar et Véro prennent un Airbus 320 en direction d’Edmonton et aussitôt arrivés, sans même quitter le tarmac, ils s’introduisent dans un Bombardier de la compagnie Jazz-Air d’une cinquantaine de places à destination de Yellowknife. Le temps est chaud et pluvieux, mais moins pesant que la veille. Les cinq heures de vol furent plus dures à supporter que l’ensemble des films de série B diffusés durant la traversée de l’océan. Ils atterrissent à Yellowknife au début de l’après-midi sous une pluie battante. Au cœur de l’aérogare, un gros ours polaire naturalisé brave l’indifférence des usagers. Il trône, les pattes arrière en l’air, sur une élévation figurant un imposant bloc de glace, posé lui-même au centre du tapis roulant pour bagages. Les valises sont délivrées dans le quart d’heure qui suit. Omar se dirige directement vers un grand homme aux cheveux roux qui tient une pancarte sur laquelle est écrit son nom, en caractères d’imprimerie et en majuscules. Marc Walper, qui est journaliste à Radio Canada les attend comme prévu. Il porte une chemise bigarrée, un jean et un chapeau texan dont la couleur est assortie à son visage couvert de taches de rousseur. Il doit frôler la quarantaine. Marc arbore un large sourire. La poignée de main est longue et sincère. Omar le prend aussitôt en sympathie.

Sur la route qui mène de l’aéroport à la villa de Marc, où ils sont invités à boire un verre et à faire plus ample connaissance, les Marseillais sont surpris, non par la quantité des feux tricolores ou par les nombreux véhicules tout terrain – des mastodontes –, mais par des fils électriques qui pendillent à travers le capot des voitures. Ils ne prêtent pas attention à ceux qui sont scotchés sur la calandre de la GMC Sierra de Marc. À quoi servent-ils ? « C’est ‘‘le chauffe-moteur’’, on dit ici bloc-heater » explique Marc. Il articule et parle lentement en glissant de temps à autre des mots en français. « Tous les véhicules en possèdent dans le Grand Nord. C’est pour les faire démarrer soit à partir de prises électriques chez soi, soit en utilisant des bornes en ville, auxquelles ces fils sont ‘branchés’ – il dit branchéï –  On en trouve un peu partout. » Marc précise qu’on n’utilise le chauffe-moteur qu’en hiver lorsque le thermomètre atteint quinze degrés au-dessous de zéro Celsius, ou quand il descend plus bas. Certaines semaines des premiers mois de l’année les températures de moins quarante sont fréquentes.

Marc et sa petite famille habitent dans un grand chalet à l’entrée de la ville entre les lacs Frame et Kam. Karin, sa compagne, les accueille avec un large sourire, comme si elle retrouvait des amis. Karin connaît le sud de la France pour y avoir séjourné au début des années quatre-vingt-dix. Elle étudiait au CFMI, le Centre de formation des musiciens intervenants de la faculté d’Aix. Aujourd’hui, elle est professeure de musique dans plusieurs collèges des Territoires du Nord. Karin parle donc français, mais son accent est abrupt, plus compact que celui des Québécois. Elle est née et a grandi à Gatineau, une ville francophone à la périphérie d’Ottawa. Évidemment, dans la discussion elle entraîne ses auditeurs dans les beaux villages de Provence. Elle aime à évoquer l’Île de la Sorgue, Marseille, Le Puy-Sainte-Réparade, Meyrargues, La Camargue, les marchés odorants avec leurs étals d’olives et d’huile, de tapenades, de savon et de lavande… Autant de villages et de lieux qu’elle adorait arpenter. « Mais, tient-elle à préciser, je n’aime pas la corrida. » Elle fait un geste brusque de la main comme pour chasser la vision d’une mise à mort. Le couple est heureux de les recevoir. Marc leur parle de Yellowknife et du Nord canadien. Lui, est né à Saskatoon la capitale du Saskatchewan. Il y passa sa jeunesse, étudia les Lettres à l’Université. Puis il se tourna vers les médias. Depuis près de huit ans, il travaille pour la CBC-North. Il réalise des reportages sur les villes, les Autochtones, les rennes et les vastes étendues de la toundra… C’est à Yellowknife que Marc et Karin se rencontrèrent. C’est une jolie ville d’environ vingt mille habitants. Sa latitude est : 62°27’16’’ nord, sa longitude : 114°22’35’’ ouest. L’écrasante majorité de la population est anglophone. Onze langues sont considérées comme officielles dans les Territoires du Nord-Ouest. À Yellowknife on parle le slavey, le déné, le dogrib ou flanc-de-chien qui sont parmi les langues des Premières nations. L’anglais est très employé, le français moins. Le nombre des francophones dans ces régions du Grand nord est très peu important. Yellowknife est adossée au Grand Lac des Esclaves. Son nom lui vient d’un ancien temps, quand une tribu d’Indiens utilisait des couteaux de cuivre éponymes. En peu de temps Véro et Omar apprennent beaucoup sur leurs hôtes, sur les TNO et sur la diversité des populations. Mais les Marseillais s’étonnent que Karin et Marc n’aient jamais entendu parler de la mosquée d’Inuvik. Omar extrait de son sac à dos une chemise dans laquelle il avait rangé de nombreux documents dont un article en anglais de CBC-News intitulé « Arctic mosque lands safely in Inuvik » daté de septembre dernier qu’il donne à Karin. Le papier relate le long voyage de la mosquée. Lorsqu’elle finit de le lire elle s’exclame « Wow, my god, 2500 miles road and river ! » puis le tend à Marc qui n’en revient pas non plus « It’s crazy, it’s incredible ! » fait-il. Karin demande à Véro et à Omar comment ils comptent se rendre jusqu’à la mer de Beaufort. « Inuvik se trouve à deux mille trois cent cinquante miles d’ici ! » À ce propos, Marc leur apprend que Jacques, le cousin de Fred Latraverse, parti en vacances dans son ranch en Patagonie tout l’été, leur confie aussi son camping-car. Un Volkswagen Westfalia Kombi qu’ils pourront utiliser à leur guise jusqu’à Whitehorse. Au-delà, il leur conseille de louer un 4X4, « le Kombi ne tiendra pas sur les graviers de la Dempster ». La Dempster est la route qui relie Dawson City à Inuvik. Elle n’est pas bitumée. Les Marseillais se regardent. Ils sourient, puis rient franchement. Cette proposition de Jacques les ravit. Ils ne savent comment remercier. Ils disent qu’ils avaient prévu de réserver un véhicule dans une agence à Yellowknife. Ils le feront donc à Whitehorse.

Vers 15 heures Marc les conduit au pavillon de Jacques Latraverse, chez eux. La maison se trouve au cœur de la ville, dans la 54° Street. Sur la même rue, une façade attire leur attention. Elle est entièrement rose. Sur le grand panneau accroché à l’entrée, on peut lire : « Bruno’s Deli & pizza – eat or take out ». La maison de monsieur Latraverse est un pavillon à la couleur nacrée. Les portes, les fenêtres sans volets et l’encadrement sont d’un autre blanc, froid. Sur l’entablement de l’entrée, il est écrit 5419. La maison est un grand trois-pièces avec cuisine américaine. Elle est bâtie au centre d’une importante superficie. De part et d’autre de l’entrée du pavillon deux grands frênes immobiles sont postés comme des sentinelles en temps de paix. Le long du côté gauche de la maison, un potager protégé par une clôture en bois, haute de cinquante centimètres, ne semble pas trop souffrir du climat. Le reste de l’espace est un jardin très soigné qui a la forme d’un U, où poussent différentes plantes, fleurs et gazon savamment harmonisés comme pour les légumes du potager. Dans celui-ci Monsieur Latraverse cultive des courgettes, tomates, petit-pois, brocolis… Des allées dallées entourent la maison de sorte que l’on a accès de toutes parts à chacune des zones cultivées.  Marc reste avec Omar et Véro le temps de leur donner toutes les informations nécessaires sur le fonctionnement des différents appareils de la maison et leur remettre une chemise remplie de documents divers que prépara à leur intention Jacques Latraverse. Puis, ensemble, Marc au volant du Westfalia, ils font un tour dans les larges artères de la ville. Omar conduit sur le trajet du retour. Après le départ de Marc, ils vident les valises de leur contenu et les rangent dans une partie de l’armoire libérée par monsieur Latraverse à leur intention. Les aiguilles trottent sur les poignets, mais pas le temps dirait-on, « tu as vu l’heure ? » s’exclame Véro. Il est près de 20 h et la luminosité est totale. Ce qui les fait rire. « C’est fou ça » dit Omar. Lorsqu’ils finissent de ranger, ils sortent. Ils contournent à pied le bloc de maisons par la droite jusqu’à la 50° avenue qu’ils empruntent. À l’angle de la 49° Street se trouve la banque Canada Trust. Ils font un retrait au guichet automatique et rentrent au Black Knight pub, dans la même rue. Omar dit comprendre pourquoi les rues sont vides. « Ils sont tous là ! » Le pub est en effet bondé. Dans le fond de la salle, un groupe écossais chante une chanson gaélique. Les consommateurs applaudissent et boivent. Les serveurs jonglent avec les plateaux surchargés de bouteilles et de verres. Omar s’amuse : « par moment on dirait Tri Yann », « sans cornemuse » sourit Véro. Ils ont commandé et attendent longtemps avant d’être servis. Bière Keith’s et Curry chicken Rotini pour Véro, Sawmill Creek Merlot et soupe de palourdes pour Omar. Pensant qu’on avait omis de lui donner le pain, Omar le réclame. Le garçon semble surpris, « there is not, but we’ll see ».

Le lendemain matin ils se rendent à l’Association franco culturelle où on les accueille à bras ouverts, « ah voilà les Français, Victor tu peux venir ? » La discussion est aussitôt enclenchée : la France, le sud, le soleil. Victor est un Parisien installé à Yellowknife depuis plusieurs années. « La directrice se trouve au City-Hall », leur dit-il. Il se propose de les y accompagner. « C’est à deux pas », précise-t-il. En chemin il leur explique de quoi il retourne. Le prince William duc de Cambridge et son épouse, la duchesse Kate Middleton sont en tournée royale dans les TNO. Ils sont attendus d’un instant à l’autre, devant l’esplanade de la mairie. La foule est celle des grands jours dit Victor. Quant à Marie Chaumont, elle est introuvable. Les deux compagnons restent toutefois avec Victor. Le couple royal arrive par hélicoptère. Il est très fortement applaudi. Des gardes le protègent de la pluie avec leurs grands parapluies noirs. Le prince et la princesse serrent quelques mains… Ils ont le sourire facile devant les innombrables appareils photo des spécialistes et des habitants admirateurs. Des représentants des T’atsaot’ine, ou Couteaux jaunes, portant des tuniques en daim de trappeurs comme celle de Davy Crockett, font un discours de bienvenue, puis entreprennent quelques pas de danse. Véro réussit à franchir la barrière de sécurité et prend des portraits au plus près du couple sans se soucier des policiers ni des gardes du corps indulgents. « On ne sait jamais » répond-elle à Omar qui la raille. Ni lui ni elle n’affectionnent ce type de manifestation et ils le font savoir à Victor, avec tout le tact nécessaire, bien qu’il ne soit pas lui même sujet de Sa Majesté la reine du Canada. Victor préfère rester. Véro et Omar reviennent vers la 50° avenue, passent devant la Diavik Diamond Mine et la CIBC Bank. À hauteur du restaurant AεW ils tournent à droite sur la 49° Street. Ils entrent au Frolic, un sympathique bar-restaurant français dont vient de leur parler Victor. La couleur est affichée dès la porte d’entrée. Un grand drapeau tricolore flotte sur le fronton. À l’intérieur, les quatre serveuses sont autant de Marianne portant un bonnet phrygien. Sur chaque table sont dressés deux fanions, l’un canadien, l’autre français. Le patron se prépare à recevoir la semaine prochaine, dans le jardin du restaurant, tous les citadins de Yellowknife amis de la France. La nuit du 14 juillet sera longue. Omar fait un clin d’œil à Véro « et si on cherchait un bar ou un restaurant algérien, c’est la fête nat. au bled aujourd’hui… » Il a une pensée pour M.B. et Maïssa Bey. Il aurait aimé participer à la manifestation de la librairie du musée. « Au Piranha-bar ! » fait Véro malicieuse. Omar ne relève pas ce qu’il considère comme une maladresse. Ils prennent deux jus avant de revenir au pavillon de l’Association franco culturelle. Cette fois ils la rencontrent la directrice. Marie Chaumont est une jeune et jolie brune qu’on jurerait sortie d’une agence de mannequins andalous. Ce que Skype, durant leurs échanges, ne laissait guère entrevoir ou deviner. Ses longs cheveux de jais tombent négligemment sur ses épaules, ses yeux noisette-noir brillent sous la poudre sombre qui souligne leur tour, leur élégance orientale. De grandes boucles en corail (imitation ?) rouge vif, pendent à ses oreilles. Marie est heureuse de les rencontrer. « Des Français qui s’aventurent jusqu’à Yellowknife, on n’en voit pas tous les jours » dit-elle en venant à eux. Elle leur présente ses collègues : Victor donc, mais aussi Alice, Rosalie et Pascaline « on s’est vus tantôt » dit Pascaline. Elle leur présente également des usagers : Gabriel, Dembe, Olivier et Noémie. Puis elle leur parle de l’association et de ses multiples activités. Elle leur donne toutes sortes d’informations sur la capitale et ses environs, mais aussi sur Dawson City et Inuvik. Elle leur fournit les coordonnées de Budget, une agence de location de voitures à Whitehorse. Lorsqu’ils lui demandent si son association est en relation avec celle de Whitehorse, Marie dit en connaître l’existence, mais pas vraiment les membres qui la dirigent ou la constituent. Les deux associations n’ont pas d’activités communes et n’échangent pas leurs expériences. Avant la fin de la rencontre, Marie téléphone à l’agence de location de Whitehorse. Elle se renseigne sur les prix et les disponibilités des véhicules. Quelques minutes lui suffisent pour conclure, avec l’accord de Véro et Omar, la réservation d’un monospace pour la période allant du mercredi 20 au jeudi 28. « Vous êtes tranquilles maintenant », leur dit-elle. Marie Chaumont semble aussi contente de leur rendre service qu’ils sont eux-mêmes contents de rencontrer des gens aussi avenants.

Vers midi, ils font des courses à Extra Foods un supermarché que leur suggéra Victor. Puis reviennent à la maison pour déjeuner. Omar propose de faire un grand tour avec le Kombi. Il dit vouloir mieux le connaître, en maîtriser la conduite. Sitôt soumise, l’idée est acceptée. Ils quittent le pavillon et prennent la vieille route de l’aéroport. Ils contournent la ville par le nord, empruntent la Frontier Trail, puis l’Ingraham Trail, la route qui passe devant la mine d’or Giant aujourd’hui désaffectée. La vitesse maximum est de soixante kilomètres à l’heure. De nombreux panneaux invitent à la prudence. La vitesse est encore plus réduite sur certains tronçons de Yellowknife où il est interdit de rouler à plus de trente kilomètres à l’heure. La conduite du Volkswagen n’est par conséquent ni stressante ni même fatigante. Au cinquième kilomètre après la mine on peut soit continuer, soit prendre à droite. Si on poursuit l’Ingraham Trail, on arrive à Tibbit Lake à une centaine de kilomètres. Au-delà il n’y a que des routes de glaces qu’on ne peut utiliser qu’entre mars et décembre. Ces routes mènent au Nunavut. Si on prend à droite, ce que font Véro et Omar, au kilomètre quinze on arrive à Dettah, un village indien qui se trouve en face de Yellowknife, sur le bord du Grand Lac des Esclaves. Un grand panneau accueille le visiteur : « Welcome to Dettah Yellowknives Dene First Nation Territory ». Pour s’y rendre en hiver, il est préférable d’emprunter la route de glace qui traverse le lac Slave en un de ses bras au nord. La route de l’hiver est directe et plus rapide. Deux cents mètres en aval de la grande route, le bâtiment gouvernemental du chef Drygeese est fermé. C’est une sorte de pentagone construit sur deux niveaux auquel on accède par plusieurs escaliers et plusieurs portes vitrées. Sur la principale, un autocollant indique « please report to receptionist for assistance – Mahsi Cho » sur la seconde une pancarte signale « Closed ». Une quinzaine d’épaves de motoneiges, trois tipis, une peau d’ours semblent abandonnés sur un grand terrain vague. Dans le village engourdi, il n’y a rien d’intéressant. Hormis les gamins et le chien inuk fatigué qu’ils poursuivent, Dettah donne l’impression que pas une âme n’y vit ou que ses habitants sont reclus dans les maisons, ou qu’ils en sont absents. Plus loin, sur des monticules de gravier traînent des objets de toutes sortes : carcasses de vélo, caisses en métal et en bois, pneus… En retrait de ce bric-à-brac, au bord du lac Slave, une autochenille semble attendre l’hiver. Étrange sensation de désolation. Les deux collègues ne s’attardent pas à Dettah. Sur le retour ils croisent deux renardeaux portant chacun dans la gueule, fièrement, une énorme dépouille de corbeau. Ils avancent sur le bas-côté de la route et le bruit du véhicule ne semble pas les perturber. Omar donne son verdict bien avant la fin du tour qu’ils s’imposèrent : « Le Westfalia est impeccable ». En lisant le carnet d’entretien, Véro remarque que le véhicule possède un suivi mécanique rigoureux. Une révision préventive générale avait même été réalisée en juin. Tout avait été vérifié : pneus, freins, suspension, la direction, le moteur… « Il est impeccable », reprend Véro.

Le soir ils se retrouvent au Mackenzie Lounge sur la 49° Street avec Marc, Karin, Marie et Victor. Marc invita ses collègues Rob Ruben et Joneen Jensen, mari et femme, tous deux reporters pour CBC-North. Les fishs and ships et la Yukon gold sauce sont succulents. Sur scène le chanteur folk Craig Cardiff remporte un vif succès. Le pub est comble. Ils ont de la chance. La voix est langoureuse, habitée de mélancolie…

« Here’s to the year where we learned that Fear

Rents the cheapest room in the house, dear

Love called and said she found a better room

To the year where we stayed awake

And talked about how the earth quaked

It surely must be a sign the sky would fall »

Rob et Joneen sont friands d’informations. Ils veulent connaître les raisons qui amènent Véro et Omar dans ce coin perdu, « this lost town ». Les Marseillais leur détaillent le projet qui ravit les journalistes. Joneen parle correctement le français. Mais hélas pour eux les Canadiens ne savent rien sur cette mosquée qui a flotté des milliers de kilomètres sur le Mackenzie. Ils demandent même si cela n’est pas une plaisanterie, ce qui contrarie Véro et Omar. Toutefois, Joneen et son compagnon invitent les Marseillais, qui n’y voient pas d’inconvénient bien au contraire, à parler de leur projet à la radio. Ils prennent rendez-vous pour le vendredi au pavillon de la 54° Street. La discussion allant, on leur vante le village de Tuktoyaktuk – on dit Tuk – ses entrepôts souterrains, et surtout cette femme, la mère Ninguiukusuk qui n’a plus d’âge, dont le corps porte les stigmates de taillades de plusieurs ours et qui aime à raconter son passé chaotique dans le restaurant qu’elle tient dans un des nombreux sous-sols frigorifiés de Tuk. C’est un village méconnu aujourd’hui, mais pas pour longtemps assurent-ils. Pourquoi, parce que ses entrailles sont potentiellement riches de plus de vingt pour cent des réserves mondiales d’hydrocarbures. La semaine prochaine et la suivante il va s’y tenir un important festival des arts premiers qu’il ne faut pas manquer. C’est à cent quarante kilomètres au nord d’Inuvik. « Mais en été il n’y a pas de route, on ne peut y accéder qu’en avion » dit Rob. Dans dix ans, peut-être y aura-t-il une « route tout temps », fonctionnelle en été comme en hiver, « mais nous n’y sommes pas encore » tempère-t-il. Pendant la discussion, Marc présente aux Marseillais un jeune homme qu’il invite à se joindre au groupe. « Just a drink » s’enthousiasme celui-ci en tendant la main. Il affiche un large sourire : « Jean-Pierre Fontaine ». Marc dit : « nos amis viennent de France ». Jean-Pierre est un jeune poète francophone, originaire de La Gaspésie. Il est membre de North words writers, une association d’auteurs dont la majorité est anglophone. Lui est un parfait bilingue. Il est aussi journaliste à L’Aquilon, un hebdomadaire francophone de la région. La soirée est longue et belle en promesses. Le jeune poète est ravi lorsqu’il prend connaissance des projets de Omar et Véro « surtout ne manquez pas les bains à Liard River Hots Springs, ils sont exceptionnels, c’est sur votre route, à cent quatre-vingt-cinq miles seulement de Fort-Nelson. » Jean-Pierre est un amoureux de la France, particulièrement des nuits parisiennes de Montmartre et du Quartier latin. Il en parlerait pendant des heures. Emporté par la bonne humeur et les souvenirs, il se laisse aller à déclamer des poèmes, debout, devant le micro abandonné par Craig Cardiff le temps d’une pause :

« Le son de tes voies coul’ dans mes veines

N’avais-je pas suffisamment d’audace

Pour tatouer sur ton corps mes peines

Retrouverai-je tes artèr’, tes places ?

Dis-moi Panam’ si ma quête est vaine. »

Pour ne pas froisser les anglophones, majoritaires dans le lounge, Jean-Pierre Fontaine lit Cachalot, un poème célèbre de Edwin John Pratt.

A thousand years now had his breed

Established the mammalian lead;

The founder (in cetacean lore)

Had followed Leif to Labrador;

The eldest-born tracked all the way

Marco Polo to Cathay;

A third had hounded one whole week

The great Columbus to Bahama;

A fourth outstripped to Mozambique

The flying squadron of de Gama…

Jean-Pierre n’est pas un inconnu. Il est chaleureusement applaudi par les uns et les autres. Marie informe les Marseillais que Jean-Pierre anime pour l’association des activités culturelles comme des lectures de textes ou des ateliers d’écriture créative. « Soyez les bienvenus leur dit Jean-Pierre en ouvrant grand les bras, venez participer à l’atelier du mercredi » « Avec plaisir, demain ? » répondent ensemble les Marseillais.  « C’est dans une semaine, vous serez encore là ? »

Le lendemain matin les deux partenaires se rendent à l’office de tourisme où sont exposés des outils de mineurs, des animaux empaillés, ours bruns, noirs, blancs, renards, corbeaux, rennes… L’après-midi ils découvrent la vieille ville et son mythique WildCat Café. Malheureusement il est fermé. Un grand panneau planté devant la porte signale « Restauration project. Reopening on may ». Tant pis se disent-ils. Ils se rabattent sur le Bullock’s Bistro, non loin, lui aussi très réputé pour la qualité de sa cuisine essentiellement faite de poissons. Ils prennent deux bières et discutent avec la patronne qui apprécie qu’on la photographie. Elle est loquace comme un présentateur de télévision et sourit abusivement. Elle demande à Véro « vous êtes journaliste ? » La propriétaire est venue de Berlin il y a vingt ans, les mains dans les poches et des rêves d’argent enfûtés. Les murs à l’Est s’écroulaient les uns après les autres comme des châteaux de cartes. Aujourd’hui, même si sa peau n’a plus la fraîcheur d’une libellule ce dont elle se plaint, elle est ravie de sa situation, de son ascension sociale. « Avec les prix qu’elle pratique, je comprends bien qu’elle soit contente » dit Omar entre ses dents et la dame lui sourit encore.

Deux jours plus tard, en début d’après-midi arrivent à la maison Joneen et son compagnon, pour procéder à l’enregistrement de l’entretien radiophonique. Ils expliquent aux Marseillais ce qui les intéresse : parler de la Cité phocéenne, dire pourquoi le choix du Grand Nord… « en anglais uniquement s’il vous plaît » précise Joneen. Dire « Minaret », « insolite », « transport sur barge » ou « à but non lucratif » en anglais n’est pas une sinécure. Les Marseillais s’en sortent grâce à la salutaire intervention de la journaliste qui est bilingue. L’enregistrement fini, ils prennent un café.

Le week-end et les jours suivants Véro et Omar passent beaucoup de temps au Folk on the Rocks, le plus grand festival de musique du Nord canadien. De nombreux chanteurs Inuits s’y produisent comme Kulavak et la belle Elisapie Isaac. Elisapie tinte comme une cloche de Noël, elle chante, légère comme une chrysalide sur le point d’éclore :

« In my life there is a dark hole

In that hole there is a future butterfly

I become a shelter of fear and desire… »

Kulavak est un duo de femmes qui interprète d’étranges et saisissants chants de gorge. Plusieurs centaines de personnes applaudissent frénétiquement. Certains spectateurs sont sagement allongés directement sur le sable fin de la plage, le bras soutenant la tête. D’autres, derrière ceux-ci, sirotent un verre, assis sur des bancs colorés. D’autres encore, à un mètre de la grande scène, dansent et chantent au rythme des musiques que la plupart des spectateurs connaissent par cœur. Ils affichent tous un air radieux. Les gens du Grand Nord ont, dit-on, le cœur sur la main, prêts à l’offrir chaque été. Durant la période estivale, la luminosité et la longueur des jours dissipent le spleen et l’obscurité que répandent les longs mois blancs.

Le mercredi vers 17 heures, Omar et Véro se rendent à l’église désaffectée Glad Tidings, derrière l’Association francophone. C’est là que se déroule l’atelier d’écriture conduit par Jean-Pierre. Ils sont quinze dont Marie, Victor, Rosalie, et Pascaline de l’Association. Ils sont de bonne humeur, ils se connaissent tous. Ils plaisantent autour de gâteaux, de fruits, de jus et de bière. Parmi eux un homme aux traits maghrébins, « il doit avoir mon âge » pense Omar. L’homme s’approche de lui « tu es Algérien ? » L’homme se nomme Razi. Il dit être de passage. Puis il dit être en vacances. « En fait je dois bientôt me rendre à Stockholm ». Il est confus. Omar ne saisit pas tout ce qu’il lui dit. Il est question de sa fille, de la fuite du temps, d’un accident… Razi est arrivé dans les territoires il y a quelques semaines. Leur discussion est interrompue par Jean-Pierre qui demande l’attention de chacun. « Je vais vous lire un poème d’Émile Nelligan, soyez très attentifs. Je vous donnerai ensuite la consigne d’écriture. N’écrivez pas, écoutez bien :

‘‘Ce fut un grand Vaisseau taillé dans l’or massif:

Ses mâts touchaient l’azur, sur des mers inconnues ;

La Cyprine d’amour, cheveux épars, chairs nues,

S’étalait à sa proue, au soleil excessif…’’

 Puis il lit la première consigne, et d’autres…

Le vendredi 15 juillet, vers sept heures du matin, les Marseillais entament l’autre partie du voyage, celle qui conduit vers le Cercle polaire, Inuvik et sa mosquée. La veille, par précaution – « méfiez-vous des distances » les avait-on prévenus – ils achetèrent et remplirent trois jerrycans de carburant. À la sortie de Yellowknife, un doute soudain traverse l’esprit de Omar qui se confie à Véro. « Personne ne connaît cette histoire de mosquée des Inuits. Et si elle n’était qu’une blague, un poisson péché en avril et réchauffé en été ? » « Comment est-ce possible, alors que des articles de journaux en ont parlé comme d’une réalité concrète ? Elle existe bel et bien ! » lui répond Véro quelque peu irritée. Omar le sait bien évidemment. Plusieurs journaux rapportèrent en effet dans le détail les aventures vécues par les transporteurs routiers de cette mosquée. C’est un préfabriqué de cent quarante-cinq mètres carrés, de style totalement canadien. Il voyagea durant quatre mille cinq cents kilomètres, pendant un mois, de Winnipeg à Inuvik. La mosquée faillit plusieurs fois se renverser n’étaient l’expertise et la hardiesse des camionneurs. Pour prévenir tout risque, de longs tronçons de route furent entièrement interdits à la circulation des journées entières, car l’engin transporteur circulait sur deux voies. Les distances entre les villes sont grandes. Omar dit qu’elles lui font penser à celles qui relient entre elles les villes du Sahara : Timimoun – In-Guezzam, Tindouf – Djanet, Tndouf – el-Oued…

De Yellowknife à Fort-Providence, la route est longue de trois cent trente kilomètres. Nommée Yellowknife Highway, elle n’est pas asphaltée, mais praticable et bien entretenue. Par contre lorsqu’un véhicule croise ou double le Westfalia, celui-ci est aussitôt entièrement recouvert de poussière. Il faut être vigilant et vérifier que les vitres du Kombi sont bien remontées. Les aires de repos sont quasi inexistantes tout comme la circulation. À mi-distance se trouve un petit village autochtone appelé Rae-Edzo ou Bechchokǫ̀, en fait ce sont deux villages regroupés. Véro et Omar s’y arrêtent. Sur le bord de la route, deux grands panneaux préviennent, en anglais et en français pour le premier : « Vous entrez maintenant dans le pays du bison des bois. » En anglais seulement pour le second, orienté vers l’agglomération : « Alcohol prohibited withing Bechchokǫ̀ corporate limits. » Il semble à Omar que moins de cinq cents personnes y vivent. Mais on ne les voit pas. Un vieux couple entre dans l’unique église. Son clocher surmonté d’une croix ressemble à un grand tipi. À l’intérieur le vieil homme et sa compagne s’agenouillent au premier rang. À l’entrée, bien en vue, de nombreux missels paroissiens, écrits en langue locale, le flanc-de-chien, sont posés en vrac sur un banc. Sous de grands vitraux figurant le Christ, des anges et Marie, une imposante affiche invoque des prières en langue locale :

« T’aahodi Adi Nehwho Yedàiyeh Età, T’aahodi Adi Nehwho Età, Wezha Jesus Christ… »

Le temps est couvert ce matin. La végétation est dense, mais ce qui frappe c’est la hauteur des arbres, assez peu imposante. La responsabilité incombe à la sévérité du climat, au pergélisol. Une très grande partie du Nord canadien est constituée d’une couche de glace quasi permanente de plusieurs dizaines de mètres de profondeur. Cette couche de glace serait à l’origine de la physionomie de toutes les plantes, qui s’animent toutefois et s’épanouissent durant la période du dégel, en été. Le permafrost – terme anglais qui désigne le pergélisol – influe donc beaucoup sur la qualité de la végétation. Omar et Véro croisent peu de véhicules, par contre ils aperçoivent d’innombrables corbeaux, mais aussi des bisons, des renards, des chèvres et des marmottes. Des armées de moustiques leur rendent la vie exécrable dès lors qu’ils mettent à découvert un bras ou un doigt de pied, sans compter d’autres insectes piqueurs, les grasses mouches bleues… Ils arrivent à Fort-Providence, mais ne s’y attardent pas. À l’entrée du village autochtone, comme à Bechchokǫ̀, un panneau avertit le touriste : « Alcool interdit. » Ils se dirigent directement vers le bac. Ici on ne capte plus la radio et les téléphones portables ordinaires ne servent à rien. Même s’ils activaient les leurs, ils ne réagiraient pas ici. Seuls fonctionnent les téléphones satellites. Pour poursuivre leur aventure, les deux compagnons doivent passer de l’autre côté du Mackenzie. Le bac Merv Hardie, ou « traversier », c’est ainsi qu’on désigne le bac, est gratuit et évolue sans interruption de 6h à 0h50, de mai à novembre. Dans quelques mois il ne sera plus que souvenir. Les travaux de construction du gigantesque pont reliant les deux rives du Deh-Cho sont bien entamés.

En moins de dix minutes, le bac atteint l’autre rive du Mackenzie avec ses quinze voitures et leurs passagers. Sur l’une et l’autre, les nombreux ouvriers, grues et semi-remorques des chantiers Ruskin s’activent pour achever à temps le pont en construction, le « Deh Cho Bridge », long d’un kilomètre cent. Véro et Omar prennent le temps de déjeuner. Puis de marcher, de longer la rive alors qu’une sensation de plénitude les étreint. Le fleuve, le plus grand du pays, prend sa source dans le Grand Lac des Esclaves à trois centaines d’encablures du pont en construction. Le prochain village, Fort Liard, se trouve à cinq cent vingt kilomètres. Tout comme lui, la Liard Highway porte le même nom que la rivière qu’elle côtoie sur une grande partie de son étendue. Elle n’est pas bitumée. Elle est recouverte de gravier compacté et les nuages de poussière ocre soulevés par le passage des véhicules font disparaître un instant tout repère. Faire de la vitesse serait un exercice inutile et risqué. En certains endroits la route est glissante à cause des averses ou des cailloux. Les travaux y sont nombreux et des ouvriers portant des gilets fluorescents à bandes rouges et jaunes affectés aux tronçons concernés, tiennent des panneaux de signalisation verts ou rouges signifiant l’autorisation de circuler ou l’obligation de stopper selon que les engins, chargeur Carterpillar, tombereau, pelle mécanique… empiètent ou non sur la voie qui ne leur est pas attribuée. Sur un grand panneau circulaire blanc, il est indiqué « Maximum 20 », sans indication de l’unité de mesure. Plus loin, une plaque énigmatique signale « Bouvier CR ». Au-delà, l’étendue est vide de toute construction. Les immenses domaines forestiers sont comme des maîtres absolus. De temps à autre une maison, comme sortie du néant, apparaît. Probablement un abri de chasseur au centre d’innombrables bouleaux et d’épinettes. De grands et bien beaux abris. La monotonie est rompue par de petits groupes de bisons progressant le long des larges accotements touffus de la route. À mi-parcours, un panneau indicateur informe qu’à trois kilomètres, en prenant à droite, une voie mène à un village. Les Marseillais prennent la bifurcation. Jean-Marie River est un village autochtone Déné d’une cinquantaine de maisons individuelles avec jardin, posées çà et là sur un immense terrain dans un agencement aléatoire. Il n’y a nulle trace de bitume. Un groupe d’enfants poursuivi par des chiots excités se dispute un ballon. « J’espère qu’il y a une station d’essence, cela nous évitera d’utiliser les jerrycans » dit Omar. Il s’arrête à hauteur des gamins et demande à l’un d’eux s’il y a une station d’essence. Les joues du garçon, fortement marquées par l’effort, sont rouges et sa peau est desséchée, rugueuse, effet probablement des conditions climatiques rigoureuses de l’hiver. L’enfant grimace ou sourit, puis montre une maison. Omar craint que le petit ne l’ait pas compris. Il descend de voiture, avance vers la trappe à carburant de son Volkswagen. Il donne quelques coups avec ses doigts sur le métal et répète « diesel, diesel », puis fait voltiger sa main, balayant l’air. Il dit, peu convaincu, « here diesel ? » L’enfant secoue la tête et d’un bond rejoint ses camarades. Omar se dirige vers l’habitation indiquée par le jeune footballeur. C’est un long pavillon entièrement bleu avec deux entrées. Au-dessus de la première porte il est écrit « B and B », rien sur la seconde qui est ouverte. C’est par celle-ci que Omar entre dans la maison. Une petite femme se lève pour l’accueillir. A-t-elle passé la trentaine ou bien la quarantaine ? Elle est corpulente et son visage buriné. Le châle rouge qu’elle porte sur la tête ne cache pas le bas de ses cheveux noirs tressés qui tombent sur la poitrine. Elle est vêtue d’une longue robe, de même couleur que le foulard. Elle lui arrive aux mollets. La femme fait signe à Omar d’avancer dans ce qui est une épicerie ou un bazar. Il est pris de vertige à la vue de l’enchevêtrement des mille et un objets disparates posés en vrac ou suspendus au plafond : casseroles, sacs de farine, téléviseurs, bouteilles, bocaux, enseignes, bonnets de rats musqués, des bottes en peau de caribou ou Muklik, des pièces non identifiables… un fouillis gigantesque. Sur un mur est placardé un avis de recherche avec photo et numéro de téléphone : « Nunavut crime stopper’s is seeking the public’s assistance in locating the following missing person… » Omar est décontenancé. Il dit, hésitant « I’m looking for fuel. » « Ya » fait la petite femme en tendant le bras pour lui signifier que c’est à l’extérieur. Elle décroche un trousseau de clés, lui demande de la suivre. Elle ne ferme pas la porte du fourre-tout. Derrière, se trouve un enclos cadenassé. Sur le seuil, trois gros huskys sont attachés chacun à une longue corde. Couchés près de leur niche, à peine ouvrent-ils un œil sur la voiture. La patronne crie quelques mots à l’un des garçons. Ce n’est ni de l’anglais ni du français.  Aucun joueur ne se détourne. Elle ouvre grand la porte grillagée pour laisser entrer le Westfalia. La petite femme fait signe à Omar pour qu’il gare le véhicule devant les immenses cuves cylindriques blanches protégées par une bâche. Elle ajuste son fichu, demande « diesel or regular ? » « diesel » répond Omar. Il ajoute « diesel thank you ». Avec une autre clé, elle ouvre une grande trappe, se saisit du tuyau qu’elle dirige vers la voiture. Lorsqu’elle finit, Véro lui dit qu’elle souhaite prendre une photo d’elle. La petite femme se redresse en laissant tomber les bras le long du corps tout en rondeurs. Elle relève la tête et plisse les yeux. Et de nouveau, ajuste le châle. Son timide sourire sera définitif.

Véro et Omar reprennent la route, contents d’avoir fait le plein. Ils roulent pendant une heure avant un nouvel arrêt à Blackstone Territorial Park qui fait face aux montagnes des Rocheuses et au Parc national Nahanni Butte, inscrit au patrimoine mondial. La photographe s’en donne à cœur joie. La journée décline lentement bien que la lumière demeure intense. La forêt partout imprime sa forte présence. Elle forme un gigantesque plateau vert. De temps à autre elle dégorge un abri, une maison avec son garage, son jardin ouvert, ou un ours, un bison, pour impressionner le touriste, le routier. Ils sont à près de mille kilomètres à l’ouest de Yellowknife. Ils parcoururent des centaines de kilomètres de mauvaise route depuis Fort-Providence. Route non goudronnée et sur laquelle on ne peut rouler à plus de soixante à l’heure et parfois même quarante, car les dos-d’âne et les nids de poule, les ‘bump’, ainsi que les travaux y sont nombreux.

Il leur faut une sacrée dose de patiente pour arriver vers 20 h à Fort Liard. Le village, autre village indien, porte le même nom que la rivière qui longe son flan. Il est tout en longueur. Là aussi les habitations sont toutes des maisons individuelles en bois. Chaque résident possède son propre espace avec beaucoup de carrés gazonnés. Dans le jardin de certaines de ces maisons, d’étranges petits rectangles ornés de croix sont aménagés, et sur lesquels des objets sont posés. Les Marseillais jureraient que ce sont là des sépultures. Un jeune pêcheur arrive vers eux. Il met bien en avant sa belle prise de plus de cinquante centimètres, peut-être un grand brochet, mais ils n’en sont pas sûrs, tandis que Véro le prend en photo. Le jeune homme leur donna le nom de la capture, mais ils ne le retinrent pas. Épuisés ils passent la nuit dans les sous-bois, à quelques dizaines de mètres du General Store and Motel qu’ils évitent à cause du prix prohibitif pratiqué. Près de deux cents dollars la chambre. Si parfois ils préfèrent dormir dans un motel, dans un hôtel ou dans un camping c’est avant tout pour l’utilisation des douches, plus agréables à prendre que dans le camping-car. Ici ils les auraient chèrement payées. Dans la supérette qui jouxte le motel, ils ne trouvent rien d’intéressant à acheter. Omar a ronflé. « C’est vrai ? » fait-il, vexé, lorsque Véro le lui fait remarquer. Ils déjeunent dans le Westfalia avant de se rendre au Centre indien Acho Dene Native Crafts, où ils achètent deux paniers d’écorce de bouleau joliment décorés, entièrement faits à la main. Véro prend aussi un pendentif qui ressemble étrangement à une amulette « that’s not » lui dit la vendeuse en riant. Ailleurs, à part le General Store and Motel, le village est comme anesthésié. Comme hier il est désert et rien n’indique que c’est un jour de fin de semaine. Ils quittent les lieux vers onze heures. Trente-cinq kilomètres plus tard, ils franchissent la frontière interne et se retrouvent en Colombie-Britannique où spontanément apparaît une route goudronnée qui porte le même nom que celle qui les éreinta la veille, la Liard Highway. Avec elle le plaisir de conduire ressuscite. La route figure un long tunnel cerné de chaque côté par des milliers d’hectares de forêt, de résineux et autres feuillus : sapins baumiers, bouleaux, pins gris, mélèze… Mais, les moustiques, ou plutôt leurs cousins les maringouins, sont extrêmement nombreux et constamment sur la peau. Omar et Véro ne cessent de se flageller. Il faut ajouter d’autres insectes volants telles ces mouches noires, énormes, aussi furieuses que les moustiques, qui les assaillent quoi qu’ils fassent. Les Marseillais disposent d’une protection pour le visage, une moustiquaire ad hoc, mais elle est ridicule et les gêne plus qu’elle ne les protège.

À Fort-Nelson ils sont accueillis par un ciel très chargé et une température bien basse pour la saison : dix degrés. La pluie fine qui tombe tiendra plusieurs heures. Fort Nelson n’est pas ce qu’on appelle une ville ou un village des Premières nations. Autrement dit, ce n’est pas une ville autochtone, indienne. La majorité de la population est blanche et les habitations individuelles, mais aussi les immeubles de deux, trois, voire quatre étages comme l’hôtel de la chaîne Super 8, sont nombreux. Les deux compagnons apprécient les grilled chicken sandwiches et les cafés du bien nommé Fort-Nelson café, mais ils ne s’attardent pas. Ils reprennent la route après avoir fait le plein de diesel. Dans cette région, bien qu’on soit loin des forêts denses du sud tempéré, la végétation est plus abondante que dans les TNO et la cime des arbres plus haute. On trouve beaucoup de trembles et de sapins aux couleurs vives. Au bout d’une centaine de kilomètres, sur l’Alaska Highway dorénavant, les paysages se font encore plus remarquables. Omar et Véro ont le sentiment d’être plongés dans des décors de cinéma avec cette différence que dans le Grand Nord ces décors et ces paysages on les respire à pleins poumons, sans artifice et en pleine lumière. La température est plus douce. Ils ont l’impression que la chaîne des Rocheuses est posée là, le long de la Highway. Ce n’est évidemment qu’une illusion. Dommage que le ciel se couvre. Ils n’aperçoivent pas les sommets des montagnes, et la circulation est toujours faible. La vitesse maximum autorisée, lorsque la route est bonne comme sur cette Alaska Highway, est de cent kilomètres à l’heure et tous les automobilistes respectent scrupuleusement les panneaux indicateurs, plus encore dans les villes et villages. Les Marseillais, qui sont habitués à d’autres vitesses, à d’autres types de conduites, ont quelques difficultés à s’adapter. Omar esquisse un sourire crispé. Il vient de penser au tohu-bohu de toutes sortes d’engins qui lui donne le tournis à chaque fois qu’il se rend à Oran. « Mon dieu ! » se dit-il. Omar se rend en effet, périodiquement à Oran, sa ville natale, et à chaque fois il supplie ses interlocuteurs de lui expliquer les règles locales de conduite. Personne n’osa s’aventurer à avancer une explication rationnelle.

Lors des nombreux échanges que Véro et Omar eurent à Yellowknife, on leur avait recommandé fortement de s’arrêter à Liard River Hots Springs. Ils se souviennent des paroles de Jean-Pierre, « surtout ne manquez pas les bains. » Ils y arrivent alors que la nuit envoie ses premiers signes, même s’ils sont insignifiants. Liard River Hots Springs est un endroit qui comprend un terrain de camping, mais surtout des thermes aménagés en pleine forêt. Les bains sont plus ou moins chauds selon qu’on choisit l’un ou l’autre des trois bassins. Leurs sens sont exaltés par cet environnement vert, par tant de beauté naturelle, généreuse et éclatante. C’est magnifique et le corps trempé dans de l’eau à quarante degrés en sort revigoré et prêt à toutes les extravagances si tant est que les Marseillais en aient les moyens. Dans le lounge qui fait face aux thermes, ils s’offrent deux succulents fishs and ships. Ils décident de passer la nuit au sein même du camping. Le matin du dimanche, ils prennent de nouveau un bain très chaud avant de continuer, toujours vers l’ouest. Peu avant d’arriver à Watson Lake, ils assistèrent en contrebas de la route, à la lisière de la forêt, à un combat initiatique et fraternel de plusieurs minutes entre deux oursons. Ils virent aussi un caribou, des chèvres de montagnes, des bisons et des chevaux sauvages ou semi-sauvages. Watson Lake est un village qui se caractérise par des centaines de poteaux (ou totems) sur lesquels sont accrochés d’innombrables objets comme des chaussures, des chapeaux, des colliers, mais surtout par sa Sign Post Forest, une forêt de plaques de toutes sortes, plus de soixante dix mille dit-on, sur lesquelles on peut lire des noms de villes, des numéros de plaques minéralogiques, des mots doux… Ils s’y arrêtent pour prendre un café dans la station mitoyenne et inscrire leur nom sur un bout de carton d’emballage qu’ils prennent soin de protéger avec un plastique transparent avant de le pendre à un poteau, après y avoir écrit au feutre indélébile bleu « Véro H. & Omar Ch. from Marseille » et ajouté en rouge leur adresse électronique et la date. L’après-midi est largement entamé. Ils font le plein d’essence et reprennent la direction des États-Unis. À Rancheria, ils font une halte pour admirer ses cascades. Une plateforme en bois est suspendue sur Rancheria river. Pour la traverser, il n’y a pas d’autre possibilité que celle d’emprunter le pont. Sur un grand panneau, on peut lire : « The boardwalk takes you through a dense stand of black and white spruce. This forest is a good example of the boreal or northern forest that extends cross Canada… » Véro prend des photos des deux côtés de la rivière. Le crépuscule les rattrape à Teslin. Ils poussent jusqu’à Carcross, au nord du soixantième parallèle donc. Tout autour d’eux ils aperçoivent les formes de nombreuses dunes. À l’époque glaciaire, de grands lacs recouvraient les lieux. Aujourd’hui seul le sable témoigne de cette période lointaine. Il forme sur trois kilomètres carrés « le plus petit désert du monde ».  C’est à proximité des dunes qu’ils campent pour le reste de la nuit.

Le lendemain, ils entreprennent une marche d’une bonne heure derrière les montagnes de sable jusqu’au pied des monts. Lorsqu’ils reprennent la route pour Skagway, le soleil est haut et les touristes de plus en plus nombreux. On leur a tellement vanté la beauté de cette ville, « perle du doigt de l’Alaska » qu’ils décident de s’y rendre. Le passage à la frontière n’est pas difficile. Il y a peu de monde, l’accueil est sympathique et les formalités sont simplifiées, mais pas assez. Il y a ces formulaires et les questions – qui n’ont rien à envier à celles des fonctionnaires montréalais – aussi fantasques, absolument ridicules ou inacceptables, mais qui ont cette force de renvoyer de nouveau Omar à son épiderme, à la terre de ses ancêtres, à la terre de Novembre : « avez-vous eu un refus de visa », « avez-vous été un criminel », « êtes-vous atteint d’une maladie psychologique ? », « Do you seek to engage in terrorist activities while in the United States or have you ever engaged in terrorist activities ?… »

Skagway est un très joli village qui fourmille de touristes en été. Il ressemble beaucoup aux villes du Far West telles qu’on les a gravées dans sa mémoire, telles qu’on les a vues enfant ou adolescent dans les films de cowboys, avec ses cabarets, ses saloons, sa banque d’Alaska. Plusieurs bâtiments très anciens, dont la date d’édification, « built 1897 » par exemple, figure sur leur pignon. Skagway fut longtemps la principale porte d’entrée de la région aurifère de Dawson. Elle est protégée par de majestueuses montagnes enneigées toute l’année, son fjord donnant sur Juneau et l’Océan pacifique. Il fait frais et le vent accentue le froid ressenti. On dit ici « wind chill factor. » La ville héberge moins de neuf cents habitants. Dans la minuscule gare maritime, d’immenses photos bicolores couvrent une grande partie des murs. On y voit des traîneaux de chiens, des chercheurs d’or et Mrs Harriet Pullen, une pionnière de Skagway. Dans son édition du samedi 11 juillet 1897 le Seattle Post Intelligencer, titre : « Latest news from the Klondike ». Quelques personnes attendent, ou n’attendent pas le ferry annoncé provenant de Juneau, le Sylver Shadow. Les deux complices font le tour du village qu’ils bouclent en vingt minutes. Ils prennent deux « Delas Frères Merlot » au Red Onion Saloon et plus tard des verres et des fishs and ships au Skagway brewing. Les deux établissements se situent sur la principale artère, la Broadway Street, riche en commerces de toutes sortes. Les routes sont bitumées et les trottoirs recouverts de lattes de bois. Le pub est bondé. La plupart des clients sont des Américains venus d’autres régions, essentiellement par paquebots. Les serveurs, bien que débordés, trouvent toujours le bon moment pour échanger avec les consommateurs. Notamment Laurent le francophone, un Québécois de Montréal. La question sur la mosquée d’Inuvik lui paraît tellement incongrue qu’il rit bruyamment pour manifester son grand étonnement. Il dit « tsais cette histoire me semble strange tu m’écoutes-tu et c’peut faire jaser non ? » et il rit de nouveau, en posant le contenu de son plateau. Il réussit à agacer les Marseillais qui préfèrent changer de sujet.

En quittant Skagway brewing ils prennent à droite et longent la Broadway Street jusqu’au au camping Garden City où ils avaient, dès leur arrivée dans le village, installé le Westfalia. Ce lieu n’a de camping que le nom, avec le strict minimum. Du gazon, deux fontaines, quelques douches plutôt insalubres. Le lendemain mardi 19 juillet ils se réveillent tôt. La nuit ils eurent froid malgré les couvertures. Le ciel dégagé promet une belle journée. Pour se réchauffer, Omar fredonne sous la douche dans son imparfait anglais

« I’ve lived

A life that’s full

I’ve traveled each

and every highway

And more

Much more than this

I did it my way… »

Aussitôt pris le petit déjeuner ils ne s’attardent pas, ne retournent pas vers les quais. Ils font le plein de carburant, « diesel, dit Omar, thank you so », puis ils reprennent directement la Klondike Highway, vers le Canada, précisément en direction de Whitehorse. Le vent est tombé, mais le ciel se charge et plus encore, jusqu’à ce qu’une pluie fine se mette à ruisseler. Le froid s’intensifie, vif, mordant jusqu’aux lobes des oreilles mouillées. La température peine à six degrés. Tout au long de la route, de grandes crevasses sont gorgées d’eau. On n’y voit rien et le brouillard est épais. À Carcross la pluie est plus abondante. Ils ne s’y arrêtent pas. En début d’après-midi, après cent quatre-vingts kilomètres de bons et de mauvais tronçons de route, Véro et Omar atteignent Whitehorse, elle aussi sous la pluie. Le ciel dégagé du matin n’aura tenu qu’une ou deux heures. Depuis Yellowknife ils ont parcouru plus de deux mille deux cent cinquante kilomètres. Ils déjeunent dans le Westfalia, à l’intérieur du parc qui jouxte la Yukon river.

La première action qu’ils entreprennent à Whitehorse est de rendre visite aux animatrices de l’Association franco-yukonaise avec lesquelles ils avaient été en lien peu avant de quitter Marseille pour l’aventure. Ils échangent longuement avec Céline Lavoie et Carrie Wong, notamment à propos de la route qui relie Dawson et Inuvik. Elles leur donnent de nombreux conseils ainsi que des adresses et des noms de personnes à contacter comme Cécile Girard une de leurs collègues qui se trouve chez les Inuits à Tuktoyaktuk pour participer au Festival des arts premiers, celui-là même évoqué lors de la soirée au Mackenzie Lounge à Yellowknife. Elles leur parlent de Thérèse Caron, une sculptrice sur pierre, qui réside à Inuvik durant la semaine et à Tuk les samedis et dimanches. Elles insistent : « à Tuk rendez visite de notre part à Derek Taylor, c’est un ami inuk, un artiste reconnu ». Quant à la mosquée, Céline et Carrie confirment sa construction à Winnipeg et son transport de la capitale du Manitoba à Hay River où elle fut mise sur barge jusqu’à Inuvik. Cette information, après qu’ils eurent fait face à tant de points d’interrogation dès lors qu’ils prononçaient le mot mosquée, ravit Véro et Omar.

« Inuvik est une ville de moins de quatre mille habitants à majorité inuite, qui se trouve à l’extrême nord des TNO, au nord du cercle polaire : 68°21’ nord, 133°43’ ouest, dans l’embouchure du fleuve Mackenzie. Il y a bien une petite communauté musulmane dans Inuvik. Elle regroupe moins de cent personnes. Pour prier, ses membres se rassemblaient dans une vieille caravane de vingt mètres carrés. Les musulmans d’Inuvik ont acheté un terrain dans un quartier de la ville, mais n’ayant pas les moyens nécessaires pour faire aboutir leur projet – la construction d’une mosquée – ils ont fait appel à la générosité d’associations » confirme Céline. « Nous savons cela, car nous avons été nous-mêmes contactés depuis le début par l’Association des musulmans d’Inuvik, il y a de cela deux ans » dit Carrie. Céline ouvre un magazine local à la page qui relate l’expédition de la mosquée. Elle le tend à Véro. L’article est agrémenté de quatre photos montrant le bâtiment sur une semi-remorque pour la première, sur une barge pour la deuxième. Les deux autres photos montrent la mosquée le jour de son inauguration.  Ce texte et les photos, mais aussi la perspective de fouler personnellement les tapis de la mosquée d’Inuvik, soulagent et remplissent de joie les Marseillais. Au moment de quitter l’Association franco-yukonaise, Carrie leur propose de prendre un verre à 18 h 30 au Jarvis. Elle leur montre sur la carte l’emplacement du pub et leur donne des prospectus dont certaines adresses pourraient les occuper jusqu’à l’heure du rendez-vous.

Véro et Omar font un tour dans la ville malgré la pluie qui ne veut cesser. Ils reviennent vers la rivière Yukon, se prennent en photo devant le Klondike, fameux bateau à vapeur qui emmenait les aventuriers de tous bords à Dawson City pendant la période de la ruée vers l’or. Ils découvrent d’autres lieux que leur ont suggérés Céline et Carrie comme le Mac Bride Museum ou le petit train aux couleurs criardes jaune fleur de soufre et blanc albâtre. Le grand parc ouvert qui longe la Yukon river est peuplé d’animaux tels que caribous, ours, chèvres de montagne … À ce propos, ils n’eurent pas – heureusement – à utiliser le vaporisateur chasse-ours que leur avait vivement conseillé Karin. « Prenez le Bear guard on ne sait jamais » leur avait-elle dit. Dans le parc, des points de vue aménagés permettent d’apprécier l’étendue et la beauté de l’espace environnant. Un buste de Jack London porte une inscription qui commence ainsi : « In the summer of 1897, at the age of 21, Jack London camped in the Whitehorse area after running miles canyon and the Whitehorse rapids… » Plus loin une autre sculpture. Comme la précédente, elle est indifférente face au caprice du temps. C’est celle d’Angela Sidney Ch’ooneté Mastoow, « respected and much loved Tagish eider of the Delsheetaan Nation. » À deux pas derrière, un immense totem est dédié aux Premières nations, aux Indiens Tagish représentés ici par Angela Sidney. En fin de journée ils prennent quelques verres, avec Céline et Carrie qui les rejoignent, au Jarvis Street Saloon. Sur scène un groupe de folk achève sa première chanson. L’endroit est vaste et très agréable. Judicieusement décoré. Un avion-taxi biplace, bleu et blanc, est suspendu au plafond (est-il fait de carton pâte ?) Son aspect est attrayant. C’est un Globe Swift. Sur la carlingue il est écrit « ZOD ». À l’arrière « GC-1B ». Sur le mur des affiches géantes représentent des trappeurs, King of the royal mounted, qui renvoient Omar à son adolescence peuplée de Kit Karson, de Blek le roc, de Davy Crockett… dont les histoires de guerre et de justiciers qui le captivaient et remplissaient de joie, parfois d’inquiétude, étaient grossièrement mensongères, mais Omar ne le savait pas. Céline et Carrie ne s’attardent pas plus d’une heure. Elles quittent les Marseillais en s’excusant. Eux-mêmes ne traînent pas après le départ de leurs amies. Ils dînent chez Antoinette’s, un restaurant africain à quelques pâtés de maisons, où l’accueil est chaleureux et le reste excellent. Il plut toute la journée. Dans le camping-car le clapotis incessant de la pluie les accompagne jusque tard dans leur sommeil.

Le lendemain matin Véro et Omar déposent leur Westfalia dans le parking de l’agence de location Budget et s’emparent du Volkswagen Touran que leur avait réservé Marie Chaumont depuis Yellowknife. Le Touran est plus à même de traverser la fameuse Dempster Highway, ‘l’autoroute’ du Grand Nord, jusqu’à Inuvik. Omar prend soin d’apprivoiser le levier de vitesses de la boîte automatique. Son utilisation est simple, mais il faut s’y habituer et éviter par exemple de chercher à enfoncer la pédale d’embrayage, car il n’y en a pas. Ils transbordent ensuite leurs affaires – y compris les trois jerrycans pleins, ils seront nécessaires sur la Dempster – du premier véhicule vers le second et, peu avant onze heures, prennent la Klondike Highway en direction de Dawson. À la sortie de Whitehorse, Omar remarque que le niveau de la jauge est assez bas, « on a les jerrycans, mais les types ne sont pas sympathiques » pense-t-il à propos des employés de l’agence de location. La température n’est pas élevée : 17°C. Une pluie fine et continue tombe, comme hier. Elle cesse peu après Carmacks où ils prennent un grand café américain dans la station-service et font le plein de carburant. « Gazoline, diesel ? » « yes diesel » « diesel that’s it ? » « Yes thank you ». Omar a bien vérifié. Sur la carte grise, il est bien spécifié « gazoline ». De temps à autre ils sont attirés par des amas de grosses pierres ayant une forme humaine, les bras tirés de part et d’autre du corps, des espèces de cairns. Ce sont des Inukshuks, qui ont, dit-on dans les traditions indiennes, des capacités d’homme et de femme certaines. Tout au long de la route, ce sont des milliers d’hectares d’arbres.  Une succession de forêts et de lacs, de lacs et de forêts de bouleaux ou de sapins. Certains endroits portent des traces d’incendies anciens, dont les dates sont indiquées sur des panneaux dressés sur le bord de la Highway. Nombre de ces feux sont délibérés et officiels, ainsi de grandes plaques informent et rassurent en même temps : « Les incendies sont allumés soit par les éclairs, soit par le personnel du parc, et le contrôle en est planifié (…) Pour brûler sans danger et atteindre les objectifs d’ordre écologique, les spécialistes fondent leurs décisions sur les conditions atmosphériques, le type de végétation, le comportement du feu et la composition du terrain… » Toutefois, la végétation est peu abondante ici aussi comme dans toute la région de Bechchokǫ̀. Sa croissance est lente et réduite à cause du pergélisol. Les aulnes, bouleaux et autres sapins sont peu développés, rabougris. La route – goudronnée – est globalement correctement entretenue même si de temps à autre des chantiers de réfection obligent à une vigilance accrue. Des panneaux ‘bumps’ attirent l’attention sur des dos-d’âne ou des nids de poule quelquefois imposants. La circulation est faible. Omar et Véro mettent un peu plus de huit heures pour parcourir les cinq cent trente kilomètres qui relient Whitehorse à Dawson City où ils arrivent en fin de journée. ‘La journée décline’ est une expression, et tous deux trouvent que le soleil est anormalement haut. Leur sérénité en est un temps troublée quoiqu’ils n’en sont pas à leur première soirée dans le Grand Nord, mais la luminosité est telle à vingt heures qu’ils en sont tout remués. Du plein de carburant qu’ils ont fait le matin à Carmacks, il ne reste pas grand-chose. Le voyant de la jauge clignote.

Les deux aventuriers passent la nuit dans le Touran, sur un coin de l’étendue de terrain qui fait office de terminal pour ferries. Rien n’indique que c’en est un, sinon deux plaques sur lesquelles il est écrit en noir sur fond blanc « small vehicules only » sur l’une et « large vehicules only » sur la seconde, posées toutes deux à même le sol, retenues par de gros blocs de pierre. Deux couloirs délimités par deux larges bandes jaunes parallèles marquent la zone réservée aux voitures. Omar avance le 4X4 à l’écart de ce périmètre, mais suffisamment près de la Yukon river. Depuis ce terminal les ferries emmènent les passagers au pied du camping situé sur l’autre rive de la Top of the world highway…

L’office de tourisme, appelé ici Visitor réception centre, se trouve à moins de cent mètres, sur la Front Street. C’est le premier lieu où ils se rendent le jeudi matin. On leur donne toutes sortes d’informations utiles ainsi que de nombreux prospectus. Pour l’hébergement ils ont le choix entre des hôtels au cœur de la ville ou d’autres à sa périphérie. Ils préfèrent le motel qui se trouve au pied de la Dempster, à une quinzaine de kilomètres au nord de Dawson City où ils pourront aussi faire le plein d’essence. Ils passent la journée dans la ville. Dawson est une magnifique ville, plutôt village que ville, demeuré figé dans un temps lointain où les rêves de richesse se comptaient par dizaines de milliers. Comme à Skagway tout renvoie à ce passé : les bâtiments, les vieilles voitures, l’accoutrement de certains habitants… Des maisons penchent dangereusement. Elles ne tiennent debout que par la baraka polaire. Le permafrost fait beaucoup de dégâts. Moins toutefois dans la taïga que dans le Grand Nord. Vendredi enfin commencera la partie la plus importante de l’aventure, celle qui les mènera à Eagle Plains un village traversé par le cercle polaire arctique, celle qui leur fera parcourir toute la Dempster Highway jusqu’à Inuvik et sa mosquée, celle enfin – cerise sur le gâteau – qui les conduira, par air, jusqu’au bout du monde, jusqu’à Tuktoyaktuk et la mer de Beaufort ! Ils en rêvent depuis longtemps. Ils n’oublient pas qu’ils s’engagèrent plus ou moins à aller à la rencontre de Cécile, de Derek et de la mère Ninguiukusuk ! L’après-midi ils visitent la Cabane de Robert William Service, le poète canadien d’origine irlandaise. Véro veut tout stocker dans son boîtier, les édifices, les parages, l’habitation et même les poèmes agrafés contre les parois de bois :

« A little space on a stony hill

With never another near me,

Sky o’ the North that’s vast and still,

With a single star to cheer me… »

Une pancarte attribue à tort ces mots à Robert Services : « As-tu souffert, connu la faim et triomphé, rampé et pourtant connu la gloire, grandi dans la grandeur de l’univers ? » La paternité de cette interrogation revient, si l’on ne veut trahir la vérité, à Jack London qui la posa dans le fameux Appel de la forêt –The call of the wild. Véro et Omar visitent le musée et la cabane dédiés à cet auteur. Il fut lui-même – Jack London – chercheur d’or dans le fleuve Klondike. Il fut également journaliste. Plus bas se trouve un bâtiment qui abrita le « Dawson Daily News » fondé pendant la ruée vers l’or qu’il relata fidèlement. Seule la façade – jaune et rouge vifs – est maintenue telle qu’elle était. Les Marseillais prennent une bière à la Westminster Hotel Tavern, bondée. C’est un modèle moderne de ce que furent les saloons pour cowboys et chercheurs d’or… ne manquent que les chevaux et les pétards. La bière et les histoires de toutes sortes y coulent à torrents dans un vacarme digne des grandes brasseries populaires italiennes ou espagnoles. La plupart des visages sont émaciés, fins comme des lames, marqués par la rudesse de la vie. Véro et Omar ne s’y attardent pas, mais pensent y revenir. Il fait très bon et le ciel est azur. La luminosité intense qui s’en empara toute la journée s’adoucit le soir venu alors que l’environnement, tout autour, explose sous l’énergie du silence et de l’émerveillement général. Des reflets teintés de rose comme ceux d’un lac peuplé de flamands s’approprient un temps toute l’étendue du ciel. Les deux complices se rendent au Drunken Goat Taverna, un sympathique restaurant grec. « Parcourir des milliers de kilomètres vers le Grand Nord pour en arriver à manger du grec ! » plaisante Véro. L’ambiance et le décor leur plaisent, c’est pourquoi ils s’installent. Sur le mur, derrière le comptoir, une fresque représente des crooners américains des années soixante. Ils prennent chacun une Alexander Keith’s, puis deux, c’est l’heure du Happy hour, et plus tard le dîner : calmars et salade grecque pour deux. La table mitoyenne est occupée par deux hommes qui engagent aussitôt la discussion avec les Marseillais, d’où viennent-ils, comment sont-ils arrivés jusqu’à Dawson… Leurs voisins ne parlent pas français et leur accent anglais est différent des autres anglophones, il est plus rythmé et les dernières syllabes sont hautes, mais Véro et Omar réussissent à les comprendre. Ils leur demandent juste de parler « slowly please ». Ce sont des routiers. Ils connaissent bien cette région. Omar leur répète ce que Véro et lui ont entendu à propos de la mosquée d’Inuvik. Dehgah Lowe est petit, le second, Dave Kisoun, est mince, toujours souriant. Tous les deux ont le teint hâlé, de longs cheveux et des yeux en forme de deux bâtonnets d’allumettes, obliques. Ce sont des autochtones, des Indiens Dénés. Dehgah est originaire de Tuktoyaktuk, Dave est d’Inuvik. Tous deux résident dans cette ville, dans ce gros village. Ils connaissent bien l’histoire de la mosquée. Ils disent « Little Midnight Sun Mosque ». Les routiers confirment qu’elle a été bâtie à Winnipeg la capitale de la province du Manitoba. Les travaux ont dû être interrompus durant plusieurs semaines à cause de problèmes financiers, mais aussi de non-respect des codes de construction dans les TNO. Ils soutiennent que la mosquée a bien voyagé à bord d’un Trailer Bertrand quatre essieux jusqu’à Hay River sur les bords du Grand Lac des Esclaves, où elle fut mise sur barge. Elle a parcouru le Mackenzie des abords de Hay River à Inuvik. D’ailleurs ils connaissent les routiers qui l’ont transportée jusqu’à Hay River. Dehgah et Dave répètent « Little Midnight Sun Mosque ». La mosquée a été réceptionnée le 23 septembre de l’année dernière à Inuvik. Elle peut accueillir jusqu’à cent personnes. La quasi-totalité des musulmans de la ville était présente lors de l’événement. C’est ainsi qu’on a découvert ce jour-là où tous les taxis d’Inuvik s’étaient comme volatilisés, que tous leurs chauffeurs étaient musulmans. La ville avait souffert de cette soudaine et totale absence. Aucun taxi n’était disponible. Le minaret de “la petite mosquée de la toundra” – autre appellation donnée à la mosquée, celle-là par des journalistes –a été construit localement, c’est-à-dire à Inuvik. L’ouverture au public de la mosquée la plus septentrionale au monde a eu lieu le 10 novembre dernier, peu avant l’Aïd el-Kébir, en présence de nombreuses personnalités locales, dont le maire d’Inuvik. On a prié, puis un dîner a été offert aux habitants pour célébrer l’inauguration. Le repas a réuni près de trois cents personnes. « Après on a dansé tous ensemble ! », dit Dehgah. Il demande, les yeux grands ouverts, « y’re muslim ? »

Les horloges s’apprêtent à basculer alors que le soleil de minuit se prête volontiers à toutes sortes de prises photographiques. Véro le mitraille, ainsi que des gobemouches piaillant de joie sur une branche de mélèze fatigué devant chez Marys Room à l’angle de la Third avenue et de  Harper Street. Il fait à peine sombre. C’est à cet endroit que les Marseillais se séparent des deux Dénés, non sans avoir échangé leurs coordonnées. « See you soon ! » Ils quittent Dawson pour s’installer à la sortie nord de la ville dans le Klondike River Lodge, à une quinzaine de kilomètres. Les lieux abritent bien une station-service. Ils peuvent souffler. Le motel se situe au pied de la mythique Dempster Highway qui mène à Inuvik la ville de destination. Ils récupèrent la clé de la chambre et concèdent qu’il leur faut, après la douche, s’étendre confortablement et rêver d’Inuvik, de sa mosquée, de son église-igloo, des grizzlys, rêver de Tuktoyaktuk et des caves glacées de la mère Ninguiukusuk, pourquoi pas ?

La nuit ne dura pas. Il suffit au soleil de tourner sur lui-même au raz de la mer de Beaufort et réapparaître pour égayer un nouveau jour. Véro et Omar dormirent en utilisant le masque sommeil qu’on leur distribua dans l’avion. Le réveil sonne à l’heure programmée. Ils sont extirpés du lit par une luminosité aveuglante. Omar ronfla une partie de la nuit. Lorsque Véro le lui dit, il feint l’étonnement « ah oui ? » Mais ils se connaissent trop bien.

Le soleil brille haut dans un ciel parfait. Ils ont hâte d’entamer la Dempster qui commence ici même devant ce motel où ils prennent un café et du jus de fruits accompagnés de biscuits canadiens au sirop d’érable et de muffins au chocolat. À la station ils font le plein de diesel. Les trois jerrycans de vingt litres dans le coffre sont remplis. Ils leur seront peut-être utiles à mi-chemin, vers Eagle Plains. Omar paie et revient vers le véhicule. Les voilà prêts pour le dernier tronçon du voyage. Omar dit qu’ils atteindront Inuvik en fin de journée. Mais ils émettent aussi l’éventualité de bivouaquer à mi-route. Pourquoi pas ? Ils rentreront alors dans Inuvik le samedi 23. Omar active le démarreur et enclenche la vitesse automatique. Le Touran fait quelques dizaines de mètres, s’engage dans la Dempster. Il semble pris de soubresauts. Omar recommence la manœuvre. L’engin a des ratés. Il avance encore de quelques mètres et les convulsions reprennent. Il finit par s’immobiliser. Il ne veut plus avancer. Le moteur ne démarre plus. Véro descend du véhicule, se met à l’arrière et pousse de toutes ses forces. Omar s’irrite, s’énerve. Il commence à pester, « il faut revenir à la station ! » Arrive un 4X4 sorti lui aussi du motel. Il s’arrête à leur niveau. Trois des occupants en descendent. Ils se mettent à l’arrière du Touran et poussent à leur tour autant qu’ils peuvent jusqu’à la station. Omar se précipite vers la boutique, oubliant de remercier les trois hommes. Il demande au patron de lui porter secours. Peu après arrive un mécanicien. Il commence par essayer de faire redémarrer le Touran, mais n’y parvient pas. Il s’informe sur ce qui s’est passé. Omar dit qu’il n’en sait rien. Le mécanicien s’acharne à trouver l’origine de la panne. Au bout de longues minutes, il demande à Omar s’il a bien mis du carburant. Omar répond par l’affirmative, « oui, ici-même, j’ai rempli pour 60 $ ». Le mécanicien vérifie la jauge, puis demande à voir le certificat d’immatriculation du véhicule. M. Beauséjour, le patron, arrive à son tour. Le mécanicien demande à Omar le type de carburant qu’il a pris. « Diesel » dit Omar. L’intuition du mécanicien se révèle exacte. La tête qu’il fait est à la hauteur de la gravité de la situation : « You didn’t put the appropriate fuel ! » Puis il s’adresse à son patron en lui montrant le certificat d’immatriculation. M. Beauséjour est bilingue. Il écoute son employé avant de traduire aux Marseillais. Omar avait globalement compris le mécanicien. Il sursaute et répond que sur la carte grise il est bien indiqué « gazoline ». « Précisément, dit le patron, gazoline, mais vous vous êtes servi en diesel. » « Hé bien oui, j’ai mis du diesel, ou gazoline comme vous dites ». Omar était jusque-là persuadé que l’on disait ‘gazoline’ au Canada, comme on dit ‘diesel’ ou même ‘gasoil’ en France ou en Algérie ou en Belgique. « No » fait M. Beauséjour, « Oh no ! » Omar ne sait plus. Tout se confond maintenant dans son esprit. Le patron voit l’effroi plaqué sur le visage des Marseillais. Il tente de les rassurer, de dédramatiser autant qu’il peut, en demandant à son employé de vider le réservoir du véhicule. Le mécanicien ouvre la trappe puis le bouchon et essaie d’introduire dans le bec de remplissage un tuyau qu’il alla chercher dans un hangar afin d’aspirer le carburant, mais en vain. Impossible d’ouvrir l’obturateur. Omar et Véro se regardent. Ils sont complètement abattus. Ils prennent de plus en plus clairement conscience que le rêve de voir Inuvik et sa mosquée est en train de s’évanouir. Ou de s’effriter. En ce moment précis. Leur esprit est confus. Énervement et tristesse se mélangent. Omar pose la paume de sa main sur ses cheveux. Il s’éloigne, revient, la main immobile sur sa tête. Il ne sait plus quoi faire, quoi dire. Véro est dans le même état. Sa main, placée sur sa bouche, est figée. Ses yeux sont absents, vides maintenant de toute expression. M. Beauséjour rejoint son bureau où il entreprend par téléphone les démarches nécessaires. Il revient au bout de quinze minutes. Il lève les bras comme pour invoquer une fatalité. Omar demande à téléphoner à l’agence. La communication qu’il a avec l’employé de Budget est houleuse. « Les frais de remise en état du véhicule reviennent à la charge des clients. » dit l’agent. « Et l’assurance, et l’assurance ! » crie Omar, mais c’est en vain. M. Beauséjour demande à son chauffeur-mécanicien de se préparer à transporter le monospace jusqu’à Whitehorse sur le camion de dépannage et l’autorise à emmener dans sa cabine les deux Marseillais, si toutefois ils acceptent cette offre qui est aussi celle de l’agence de location. Les gestes qu’effectue Omar suffisent pour expliquer qu’ils n’ont de choix que celui d’abandonner aux portes de la station-service leur rêve de fouler les espaces d’Inuvik, les tapis de la mosquée des Inuits.

Le retour jusqu’à Whitehorse se fait dans un silence de désolation. Le chauffeur, embarrassé, tente de temps à autre de détendre l’atmosphère, notamment lorsqu’il s’approche d’une aire de repos ou d’un Tim Horton. Il parle du temps qu’il fait, propose un café à emporter, mais manifestement, le cœur de ses passagers n’y est pas. Véro et Omar le remercient, mais ne descendent du camion qu’une fois arrivés à Whitehorse en fin de journée. L’agence de location avait fermé. Ils prennent une chambre dans le même hôtel que le conducteur, le Yukon Inn, dans le centre-ville.

Le lendemain matin, juste avant de restituer le véhicule endommagé, et récupérer leurs effets chez Budget, Omar propose à l’homme les jerrycans de carburant dont ils n’ont plus besoin, non sans préciser « diesel », sans rire et sans faire de l’esprit, ce serait malvenu. Le chauffeur-mécanicien accepte et les remercie chaleureusement.

A l’agence de location, l’employé leur rappelle ce qu’il leur avait signifié la veille au téléphone, à savoir que « les frais de remise en état du véhicule ne sont pas pris en charge par l’assureur, car manifestement la faute vous incombe à vous, pas à notre agence. » Carte bleue : 1600 dollars.

Le temps ne permet pas à Omar et Véro d’envisager un nouveau départ en direction d’Inuvik. Leurs jours sont comptés, il n’y a plus de véhicule de rechange et la réparation prendrait plusieurs jours. Ils décident alors d’abandonner définitivement leur projet et de se rendre à l’évidence. Ils récupèrent leurs affaires et le Westfalia. Il leur faut maintenant revenir à Yellowknife. Ils sont frustrés, mais contents, autant qu’ils le peuvent, de traverser de nouveau les immensités colorées et riches de l’Alaska Highway et de la Mackenzie Highway, jusqu’à Yellowknife, d’où ils prendront un vol pour Montréal, puis un autre pour rentrer chez eux. 

Dans l’esprit de Omar, deux visions opposées se côtoient, se croisent. La première est celle d’une barge transportant une petite mosquée sur le Mackenzie de Hay River au sud à Inuvik au nord où elle est fortement attendue. La seconde est celle d’un camion acheminant sur la Klondike Highway un monospace en panne de Dawson City au nord vers Whitehorse au sud.

« Un jour viendra, je foulerai le plancher tapissé de la mosquée d’Inuvik et les sous-sols gelés de Tuktoyaktuk » promet-il. Le regard qu’il adresse à Véro est chargé tout à la fois de peine, de malice, de détermination et de profonde complicité. Il lui prend la main et dit « tu m’accompagneras ? »

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