Archives de catégorie : Mes articles, recensions, entretiens

Kateb Yacine

Kateb Yacine est mort le 28 octobre 1989

Voici un article que j’avais écrit en novembre 1990 in « Le Jeune Indépendant »

La presse libérée du FLN naissait.

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L’écriture pour neutraliser le monde réel

-LIBERTÉ _ jeudi 30 septembre 2021

Par :  Ahmed HANAFI
Écrivain

Pourquoi cheminer dans l’écriture, dans un monde imaginaire, alors que la vraie vie avec ses êtres de chair et de sang est là, à côté ? Pour neutraliser ses effets, ses méfaits. Neutraliser le monde dit réel le temps d’une histoire avec des êtres en papier, ces homuncules si chers à William Faulkner.

Peut-on parler de littérature sans parler de l’acte d’écrire ? Non. Alors, qu’est-ce qu’“écrire” et pourquoi écrit-on ? “Il me faut écrire comme il me faut nager, parce que mon corps l’exige”, écrivait Albert Camus (Carnets I/Folio). Par nécessité en quelque sorte, pourquoi pas ? Mais aussi écrire pour le plaisir d’admirer en fin de course l’échafaudage de signes constitué, ou celui de le donner à lire. Ou pour transmettre. Les raisons sont nombreuses. Sartre s’interrogeait : “Pourquoi écrire ? Chacun a ses raisons. Pour celui-ci, l’art est une fuite ; pour celui-là, un moyen de conquérir.” (in Qu’est-ce que la littérature ?/Gallimard) Philip Roth a répondu à la question Pourquoi écrire en 635 pages (Folio). Écrire pour domestiquer la solitude peut-être. Pourquoi cheminer dans l’écriture, dans un monde imaginaire, alors que la vraie vie avec ses êtres de chair et de sang est là, à côté ? Pour neutraliser ses effets, ses méfaits. Neutraliser le monde dit réel le temps d’une histoire avec des êtres en papier, ces homuncules si chers à William Faulkner. Écrire, c’est régler son compte au destin. Écrire, c’est donner une suite au premier cri d’horreur que l’on a éprouvé à l’origine en découvrant le monde à zéro heure. Mais comment tout “cela” commence ? Il y a bien une petite musique à la source, une émotion, quelque chose qui nous extrait de notre monotonie, qui nous happe.
Alors qu’assis à une terrasse de café nous observons les passants, les monuments…, alors que nous voyageons dans un autocar ou dans un train et qu’à travers la vitre nous admirons le paysage estival ou printanier, alors que nous nous promenons autour du lac de La Maix dans les Vosges, que nous progressons simplement sur la cime du mont de La Clusaz, avançons à la tombée du jour sur la plus haute des dunes de Béni-Abbès ou, qu’effrayés, nous observons un ours repu se dandiner sans grâce sur le bas-côté d’une route du Yukon du côté de Whitehorse…, une émotion fugace, une petite musique, l’ombre d’une bribe de vers, la fulgurance d’une idée de phrase ou de texte surgit, nous presse. Et “cela” émerge. “Des mouvements indéfinissables qui sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu’il est possible de définir.” (Nathalie Sarraute/ Tropismes)
Peu à peu l’indicible se transforme, mue. Aussitôt, au crayon à mine ou au stylo bille, nous alignons les mots sur un bout de feuille, prêt à les accueillir. À d’autres moments, dans d’autres circonstances, d’autres idées, d’autres lignes s’imposeront à nous. Dans nos calepins à spirales ou sur une feuille volante, les mots, les phrases, s’encrent. Et s’ancrent. Ils s’amoncellent. Les pages foisonnent de toutes sortes d’idées, de textes. Les marges se voilent puis disparaissent. Emportés par notre enthousiasme ou notre scepticisme, des nuits, des semaines, des mois durant, nous ne nous soucions pas des espaces blancs des pages qui se rétrécissent, pour céder plus de place à un univers que nous croyions disparu. Un univers disparu, renfloué, ranimé par la force des mots ou un monde délibérément inventé, mais – nécessairement – construit de bout en bout avec des matériaux épars de ce qui nous fait, de notre propre histoire. Nous continuons, nous ajoutons, nous rayons, nous modifions. Puis un jour nous marquons un arrêt pour nous interroger : “Le moment n’est-il pas venu de partager, de donner à lire nos respirations, nos émotions, nos rencontres, nos futilités, nos rythmes intérieurs ?”

« L’Ombre d’un doute » de Nadia Agsous. Lecture

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Ahmed Hanifi,

Jeudi 9 septembre 2021

« L’Ombre d’un doute » est un roman de Nadia Agsous. Édité par les Éditions Frantz Fanon, Boumerdès, 12. 2020. 147 pages. La photo de couverture a été prise devant le mausolée Sidi Abdelkader à Bejaïa, l’un des 99 saints de la région.  On peut lire en quatrième de couverture : « Bent’Joy est une ville-légende qui traîne son passé comme un boulet. Toute idée de renouveau y est vécue comme une menace à son identité. « L’Ombre d’un doute », est un véritable conte moderne, qui se lit comme un poème épique ». Il est composé de sept courts chapitres et 17 sous-chapitres. Il développe l’intrigue sur quatre temporalités : la première marque l’arrivée de Sidi Akadoum en 1602 et le règne du « bon prince », la 2° est celle de Sa Majesté Le Pouilleux qui « haïssait Sidi Akadoum et qu’il a démis de ses fonctions et exilé », la 3° couvre le règne du fils de Sa Majesté Le Pouilleux « qui ne pense qu’à faire la fête », jusqu’à la fuite de la famille royale. La dernière enveloppe notre réalité. Le discours n’est pas linéaire, et les périodes et événements s’entrecroisent tout le long du livre. Il y a donc une difficulté pour qui s’attend à une intrigue simple, tels les composants d’une quelconque pièce de métier à tisser. Non, les fils de chaîne et de trame sont nombreux. Et les patrons divers et parfois complexes.

Ces temporalités ne sont pas linéaires donc. Ce qui est mis en avant ce sont les personnages et les événements qui les articulent et stimulent sur une trajectoire, un spectre de quatre siècles. Il y a de nombreux personnages, les principaux étant le narrateur, sa mère qui ne comprend pas son fils : « ah cette génération, il faut que vous le sachiez, cet homme (Sidi Akadoum) est notre sauveur » ; une autre femme dont la « voix est rocailleuse, une femme habitée par la folie blanche ». Nous ne connaissons pas leur nom. Et Sidi Akadoum. Ils traversent tous le roman sans trop insister sur la diachronie. Ce qui importe est l’événement.

Le cœur territorial est la ville de Bent’Joy (Bejaïa ?), embellie par une Montagne sacrée… et la pluie. La ville est repliée sur elle-même et « sa mémoire est engourdie, enlisée dans les sables mouvants de son histoire. » Sans difficulté, derrière la métaphore nous reconnaissons l’Algérie et les sempiternelles interrogations qui jaillissent dès que son nom est prononcé. Sont posées les questions de l’appropriation des identités nationales, leur construction, leur falsification « à outrance »… Mais pourquoi ce nom de Bent’Joy qui sent plus le vieux far west américain que la bougie éponyme (parfumée à la rose d’Austin) fierté des bougiotes. 

Des créatures étranges apparaissent ici et là, à côté des autres personnages dans ce « conte moderne, de ce poème épique » (4° de couverture) dans des réalités fantasmées, dans une possibilité fardée d’ombres, sous le déluge : nous croisons des hommes « accoutrés de longues robes noires, arborant sur leurs fronts des bandeaux rouge-vermillon », ainsi que Athina et Amjah, deux êtres « à l’apparence fragile », toutes les inhumanités du monde,se concentraient dans leurs gros intestins… la pluie cinglait leurs visages… Ils burent goulûment leurs maux, en silence sans mot dire… Et ils avalèrent leurs mots, sans maudire… », mais aussi un « chat mort pourri, des crânes vomis, d’os se transformant en aigle noire », et enfin des anges de la Bienvenue à travers des spectacles de magie noire…

Des créatures étranges qui apparaissent également au travers les divagations du narrateur qui, pris de doute au milieu de la nuit, quitte sournoisement ou ‘‘ à bas bruit’’ (locution répétée) son lit pour s’installer dans la terrasse familiale où l’attendait « un petit être étrange ». Le narrateur vit une expérience fantastique. Le voilà errant « dans la nuit de mes rêves. Je traversais les âges. Je chevauchais les siècles… J’avançais lentement dans les dédales souterrains de mes errances existentielles lorsque surgit, devant mes yeux emplis de sommeil visqueux, le passé de Bent’Joy. » En son for intérieur il entendait la voix enjouée de sa mère qui « dissipait ma crainte, apaisait ma peur, distillait dans mon cœur l’envie d’affronter l’imprévisible et d’éclairer les zones d’ombres de l’histoire de Sidi Akadoum ». 

Car il s’agit bien d’une paisible ville, Bent’ Joy, qui d’une part a été bouleversée par l’arrivée « à dos de chameau » d’un homme, Alââ di Paya el Mandouli, alias Sidi Akadoum, et de sa philosophie « qui aliène en douceur » et d’autre part va refuser que son identité soit emportée par la tempête de ce « prophète sans barbe, À la vie ! À la mort ! » 

Sidi Akadoum arriva à dos de chameau, à l’aube du 20° jour de l’été de l’an 1602 (aucun lien à faire – ici – avec le 16.02 de l’an 19).  « Sur la Côte d’Argent. D’abord un Boum ! On aurait dit un tremblement de terre. Un homme… et un animal… s’affalèrent sur le rivage ». Le vacarme fut tel qu’il ébranla la Montagne sacrée et effraya les habitants.  Sidi Akadoum est  « un être absent, sans visage, profondément ancré dans les confins de la mémoire collective ». Nous sommes amenés par le choix de mots, de lieux… à faire un rapprochement avec « un ensorceleur qui possédait des pouvoirs divinatoires », un Marabout, un idéologue islamiste, peut-être même Le prophète (la grotte, l’araignée, le Livre Saint, certains versets détournés… : « de la fragilité nous naissons. Dans la fragilité nous vivons. À la fragilité nous retournerons. »

Au lever du jour, Sidi Akadoum, inconnu alors, « baragouina quelques mots dans une langue étrangère aux habitants », il cligna des yeux et aboya. Son cauchemar prit l’allure d’un ‘‘verre de terre’’ qu’un oiseau de mer emporta. Trois mois après son arrivée, un « orage diluvien s’abattit sur la ville ». Il a plu nuit et jour durant une semaine. « Le ciel noir porta le lourd fardeau de la colère divine ». Les oracles convoqués par le prince prièrent, le roi sacrifia « une tonne de poules et de moutons ». En vain. Jusqu’à l’apparition de Sidi Akadoum. « Soudain, tout redevint calme. La mer se reconstitua en présence des habitants qui assistèrent à la scène en s’exclamant d’étonnement et de joie. » Le roi saisit cette occasion pour faire connaissance de Sidi Akadoum. « Aux yeux de la population, cet homme, qui était de plus en plus apprécié, était un faiseur de miracles, un sauveur. »  « Cette intervention inaugura le début d’une amitié » qui mènera Sidi Akadoum jusqu’à la fonction de Vizir du « bon prince ». Sidi Akadoum « apprit la langue locale dans ses moindres détails et étudia minutieusement l’histoire, les mœurs des habitants. Partout il répandait la joie, il éblouissait, il séduisait ». Dans un livre il consignerait ses mémoires : « Le parchemin de mes années à Bent’Joy ».

Une des rares fausses notes sur le tableau d’accueil de Sidi Akadoum est une vieille femme, une folle, à la voix particulière. La « voix rocailleuse d’une femme habitée par la folie blanche irait dans les ruelles de Bant’Joy, mettant en garde contre « la prophétie de l602 », celle de Sidi Akadoum. « Ô gens de peu ! Maudissez le nid nuptial vide de Sidi Akadoum, Ô gens de rien ! Il étouffera votre parole !… » Elle le poursuivra longtemps. Cette femme habitée par la folie a-t-elle jamais côtoyé Léon-Gontran ? « Qu’attendons-nous/ les gueux/ les peu/ les rien…/ pour jouer aux fous/ pisser un coup/ tout à l’envi/ contre la vie/ stupide et bête/ qui nous est faite… » Peut-être. 

La voix de la folle traverse le livre en italique et avec conviction et des mots lourds, appelant les citoyens de la ville à réagir, à ouvrir les yeux, à sortir de leur léthargie, à dénoncer « cet homme voleur de lumière », « la supercherie des siècles, il vous engloutira dans les ténèbres envoûtantes. » Nous renouons ici avec les temporalités indiquées plus haut. Le prince est mort, vive le Prince. Sa Majesté Le Pouilleux, qui succéda à son père « le bon prince », était exécrable, autoritaire. Il haïssait Sidi Akadoum qu’il a démis aussitôt de ses fonctions et exilé. Pour accélérer son départ il lui offrit biens et bétail que le bénéficiaire donna à son tour à des pauvres préférant vivre dans la discrétion. Mais « Pendant que Sa Majesté Le Pouilleux était persuadée qu’il avait quitté la ville, alors que les descendants de la lignée royale se faisaient la guerre, lui, Sidi Akadoum, ralliait à sa cause la population de Bent’Joy. » En deux ans ils adoptèrent sa philosophie « qui aliénait en douceur ». Les habitants édifièrent sur le Rocher flou, là même où il vivait, un mausolée en son honneur. Et il fut proclamé « Saint de tous les Saints ». Le lieu devint un lieu de pèlerinage où on venait chercher un « soulagement aux désordres intérieurs » attribués aux djinns. 

Le Pouilleux, comme son père, mourut d’une chute. Il tomba du haut de la Montagne sacrée et mourut dans sa chute. Sa disparition fut accueillie « dans la joie et la liesse » par la population. « Les femmes investirent la rue annonçant la fin d’une ère et l’avènement d’une époque qu’elles embelliraient » Sidi Akadoum écrivit sur son cahier « Un Monde humanisé est désormais possible ! » Et les habitants y crurent. « La ville n’allait pas tarder à vivre des changements radicaux ».

La mère du narrateur (il y a là un saut temporel) se rend au mausolée de Sidi Akadoum avec d’autres femmes pour « offrir leurs corps et leurs âmes à l’absent vénéré ». Lui ne comprend pas qu’on puisse porter tant de dévotion à un être « Messie, Rassoul, Prophète » dont on ne sait « ce qu’il a fait pour Bent’Joy ? » « il y a fixé son existence », mais il n’en est pas originaire.  La mère et son fils ne se comprennent pas. Pour elle, « cet homme est notre sauveur, il est le symbole de notre unité, il nous a rendu notre dignité, va vite te recueillir sur sa tombe ». Le narrateur, comme la femme à la voix rocailleuse, s’opposait à l’idéologie de cet homme vénéré par sa mère. Un jour il lui dirait : « Je la regarderais droit dans les yeux et lui avouerais ce que je pensais de Sidi Akadoum, cet homme qui avait emprisonné tant d’âmes, bluffé les plus crédules… » 

« Une procession d’hommes et de femmes marchaient sous la pluie battante. Je les voyais avancer main dans la main, piétinant leurs traumatismes et conjurant le malheur des années passées sous le règne de la médiocrité obscure. » Vingt et unième siècle. « L’aube des jours heureux faisait son entrée dans la légende primitive. Je m’agrippai au sommeil qui m’emportait jusqu’aux confins de mes origines lointaines. » Bent’ Joy « toujours belle et désormais rebelle », se purifiait sous la pluie battante, de ses impuretés primitives. Son avenir radieux se dessinait. Dès que les premières lueurs du jour caresseraient son visage, la femme à la voix rocailleuse irait boire le lait de dattes pour célébrer l’ensevelissement de la Prophétie de l’Aube 1602 dans le terreau des ténèbres.

Il faut seulement être patient et ne jamais rien lâcher comme dit la chanson « Notre réalité est la même/ et partout la révolte gronde/ Dans ce monde on n’avait pas notre place/… On lâche rien, on lâche rien…walou !… (HK et les Saltimbanks). Ne dit-on pas que la patience est mère de toutes les vertus ? Voilà donc un beau livre, hommage aux luttes des femmes et des hommes pour la réappropriation de leur réelle histoire, pour la vérité, pour la dignité, pour le futur. L’écriture est fluide. Le roman est agréable à lire. 

Nadia Agsous utilise beaucoup l’énumération avec répétition de possessifs, de prépositions, de substantifs … pour appuyer une idée, mettre en relief une pratique, un déroulé d’action… exemple : « … après avoir erré pendant plus de deux années, de dune en dune, d’oasis en oasis, d’étendue de sable en étendue de sable, de bourgade en bourgade… », « il découvrait ses habits, leurs modes de vie, leurs mœurs, leurs atouts, leurs faiblesses… », « la ville perdit sa joie, ses couleurs, sa beauté, son allégresse, sa clémence », « chacun portait sur son dos un instrument de musique : un violon, une harpe, une mandoline, une derbouka, un tambourin », « ce jour-là j’avais osé, j’avais parlé, j’avais dit, j’avais usé du verbe, je n’avais pas mâché mes mots », « elle courait, elle allait et venait, elle portait, elle cuisinait, elle goûtait, elle donnait, elle comptait, elle sermonnait, elle félicitait, elle s’emportait, elle me lançait des regards chargés d’amour. »

Les personnages sont touchants, particulièrement La folle à la voix rocailleuse, même s’ils manquent d’épaisseur. Ici, nous basculons dans les réserves et il y en a d’autres. Nombre de fois il y a indistinction ou plutôt des va-et-vient délibérés entre le système du présent et celui du passé de sorte que la narration parfois nous échappe (je devrais relire le roman). Nous avons parfois cette sensation que la narration s’appuie sur une succession de faits froids au détriment de la description (portraits, états d’âme…) C’est peut-être un choix. Heureusement qu’il y a de nombreuses pages au discours direct (les paragraphes en italique). Par contre l’utilisation de mots généralement peu usités ou éruditsalourdit le texte. Je cite pour exemple : valétudinaires, animadversion, déhiscence, obombrer, à la venvole… Il y a aussi des expressions ou jeux de mots malheureux ou fautes d’inattention : de bouche en bouche, mâles en mal d’amour,  elles acceptèrent ‘‘sans mot dire’’ ou ‘‘sans maudire’’ (avec répétition), L’architecture de ces résidences ‘‘étaient’’…, leur ‘‘héro’’, « ils dormaient à ‘‘points’’ fermés », son allure et sa démarche ‘‘fascinait’’…

Mais, heureusement, les passages poétiques qui glissent dans le roman sont nombreux et nous font vite oublier les écarts ci-dessus :- « J’errais dans les nuits de mes rêves. Je traversais les âges, je chevauchais les siècles, je comptais les années, je déréglais les ressorts du temps… j’avançais lentement dans les dédales souterrains de mes errances existentielles lorsque surgit devant mes yeux le passé de Bent’Joy. » – « L’aube des jours heureux faisait son entrée dans la légende primitive. Je m’agrippai au sommeil qui m’emportait jusqu’aux confins de mes origines lointaines. »  – « Allez-vous-en ! votre vue nous est insupportable ! Allez cheminer…, Vos vies sont des tragédies…, Allez, disparaissez… » – « Une femme marchait à mes côtés. Le silence de ses pas apaisait. Il agissait sur mon âme comme une douce caresse aux senteurs de l’enfance heureuse et insouciante. Des effluves d’ambre se répandaient dans l’air. L’ambre de ma mère. L’ambre de ma jeunesse heureuse passée à courir après une promesse de magie ; cette senteur envoûtante qui dit l’ardeur de l’amour maternel résonnait dans mon corps avec une étonnante familiarité. L’ambre blanc avait le pouvoir de transformer la vanité du monde en promesse d’épanouissement. » 

– À la lecture de la page 116, sans pouvoir me l’expliquer (le rythme, les mots ?), notamment de la longue tirade d’un des Grands Frères de la P’tite Mort « le plus âgé, le plus puissant, le plus pernicieux », je fus transporté dans les années 70, avec les paroles de La solitude de Léo ferré (qui fut un de nos marqueurs) .

Tirade du grand Frère : « Nous portons nos vies comme un haillon ravaudé. Nous avons été témoins du ravissement du cœur battant de vos esprits vifs, et dans l’aurore de vos vies à peine rougeoyantes, nous avons assisté au dépouillement de vos entrailles bouillonnantes. Nous avons surpris des mains drapées dans un tissu vert oindre vos corps d’huile du pessimisme… »

La solitude de Léo Ferré : « Les flics du détersif, Vous indiqueront la case, Où il vous sera loisible de laver, Ce que vous croyez être votre conscience, Et qui n’est qu’une dépendance de l’ordinateur neurophile, Qui vous sert de cerveau, Et pourtant… »

Poésie pour poésie, une attention particulière est à porter aux mots de la femme à la voix rocailleuse. On peut comprendre le combat de ces femmes et de ces hommes (ou même adhérer à leurs convictions) pour atteindre la vérité, retrouver leur véritable histoire, écrire leur Roman national inclusif. Le nôtre. Reste le cheminement et là… 

Le lecteur algérien (mais pas seulement) a besoin de ce type de roman. C’est le premier de Nadia Agsous, une belle performance, sans l’ombre d’un doute.

Ahmed HANIFI

Marseille, jeudi 9 septembre 2021

ahmedhanifi@gmail.com

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VIDÉO

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ET AUSSI…

LE QUOTIDIEN D’ORAN

L’ombre d’un doute de Nadia Agsous: Une ville, un mythe destructeur 

par Faris Lounis

in Le Quotidien d’Oran, samedi 22 mai 2021

Quand les mythologies s’installent, lever le voile sur de telles occultations devient une gageure. La vérité est mensonge et l’histoire n’est qu’une berceuse qui veille gracieusement sur les aveugles qui ne veulent pas voir. 


Ecrire une nouvelle histoire, par-delà le mensonge et la mythologie, n’est possible qu’à travers la remise en question du passé, d’une manière totale et absolue. Un nouveau regard est un nouveau départ. Nietzsche disait qu’ «il faut encore porter du chaos en soi pour pouvoir donner naissance à une étoile dansante» et le créateur doit faire danser, voire trembler, ceux qui voient l’avenir comme une répétition statique et religieuse du passé. 


Le récent roman de Nadia Agsous, L’ombre d’un doute, aborde la trajectoire des étoiles dansantes, afin de démythifier certaines légendes enkystées. Ces légendes dont le poids est devenu insupportable ont fait régner, pendant un temps considérable, une léthargie innommable sur la ville et le peuple de Bent’joy. 


La ville de Bent’Joy 


Bent’Joy est une ville à la mémoire engourdie. Une ville amnésique repliée sur elle-même. Elle est paranoïaque et toute tentative de renouveau y est vécue comme une menace à son identité. Le mensonge ancestral ronge le ciment de ses murs. De quel mensonge s’agit-il ? De celui de Sidi Akadoum, érigé en élu de Dieu. Il est devenu un être omniprésent dans l’histoire et la mémoire collective de la ville. Il repose sous une tombe en pierre de taille sur une plateforme surplombant la mer : « Femmes et hommes, grands et petits, implorent sa bénédiction dans leurs moments de doute et de malheur. Les jours de semaine, ils se remémorent ses actes et ses paroles. Tous ensemble, d’une seule voix, main dans la main, ils l’adulent, louent ses vertus, célèbrent son courage et son sens d’abnégation et de sacrifice »1. 


Par la force du hasard, cet individu devient le personnage principal d’une histoire défigurée et combien de fois réécrite. Lors des préparations précédant la célébration du centième anniversaire de sa disparition, le narrateur, s’interrogeant sur le sens du faste commémoratif dédié à Sidi Akadoum, demande à sa mère quel rôle a-t-il joué réellement dans le développement et l’épanouissement de la ville de Bent’Joy. Remontée par les questionnements de son fils, la mère réplique : « Comment oses-tu, fils indigne ? Hein ? Aurais-tu oublié que cet homme s’est sacrifié pour nous ? Qu’il nous a débarrassés des tyrans ? Qu’il nous a libérés des chaînes de l’inféodation ? Qu’il a enchaîné nos démons ? Qu’il nous a rendu notre dignité ? Ah, nos ancêtres doivent se retourner dans leurs tombes ! S’ils étaient encore de ce monde, ils châtieraient les incrédules de ta graine ! Va ! Va vite te recueillir sur sa tombe et implorer son pardon. Va, vite, fils de Satan ! »2. 


Sidi Akadoum avait tout pour plaire et persuader. Une chevelure longue et noire. Des yeux couleur miel luisant comme le sable du désert. Il est venu de loin, sur sa monture, portant un Livre Sacré: «Cet homme que le vent sec et brûlant du désert expulsa vers les contrées douces et clémentes du nord fut subjugué par Bent’Joy et ses paysages qui dégoulinaient de beauté sauvage. La mer et ses tremblements, qui exaltaient une plainte douce et capricieuse, l’intriguèrent. La quiétude des nuits éthérées l’éblouit; elle raviva son envie de vivre et alimenta son désir de graver son empreinte sur des sépultures sans noms »3. Son installation à Bent’Joy fut saluée par tous, y compris les anges qui gardent la ville. 

Le verbe de Sidi Akadoum 


Son discours était superstitieux. Il ne parlait que du monde invisible. Il voyait de petits êtres malins partout et nulle part. Il glosait absurdement sur la relation pathologique des djinns avec la lumière. Ce discours absurde et bien enchaîné séduisait une foule largement naïve et crédule : «Durant ces nuits, à l’aide du miroir qu’il cacha dans la grotte du Rocher flou, Sidi Akadoum s’improvisait exorciste. Il avait réussi à faire croire qu’il possédait des pouvoirs lui permettant d’expulser les esprits malins des corps des femmes, des hommes et des enfants frappés par le destin maléfique. Ses prétendus dons de guérisseur des désordres psychiques étaient appréciés par la population bent’joyienne qui venait nombreuse solliciter son aide, lui, le mage adulé et glorifié sans modération »4. La charlatanerie de Sidi Akadoum ne faisait pas l’unanimité mais, hélas ! ceux qui contestaient son endoctrinement obscurantiste ne purent guère pallier la crédulité de la majorité de la ville. 


Le jour où tout a basculé 


Vendredi, journée sainte. La mère du narrateur prépare, avec les femmes de la ville, la grande célébration de l’ancêtre qui a sauvé leur ville, Sidi Akadoum. Les festivités se déroulent à Tiguemmi N’Ouguellid el Kheir. Comme tout parent désireux de transmettre ses rites et legs ancestraux, la mère du narrateur a trouvé l’occasion d’exprimer son mécontentement à l’égard de son fils. Voyant la révolte de ce dernier à l’égard de la tradition ancestrale, elle l’admoneste, tout en rappelant que le Saint de la ville est sacré et que cette dernière doit sa conservation à sa prédication, son Livre Sacré et sa bénédiction dont la source est son tombeau, lieu de pèlerinage et point névralgique de Bent’Joy. 


Impassible, le fils ne cède rien à la tradition qui sacralise l’ignorance : « Je la regarderais droit dans les yeux et lui avouerais sans détour ce que je pensais de Sidi Akadoum, cet homme du hasard inopiné qui avait envoûté plusieurs générations, emprisonné tant d’âmes, bluffé les plus incrédules, trompé les plus malicieux, amadoué les plus tenaces et les avait enfermés dans un monde étriqué où la vie prenait l’allure d’un cercueil dans lequel chaque âme attend son départ ultime »5. Le constat du fils est le suivant : les Bent’Joyiens sont les prisonniers de la mémoire d’un fantôme, Sidi Akadoum. Et cet asservissement mémoriel et dogmatique ne pourra pas durer : « Le passé n’est pas une prison : il n’est pas une demeure éternelle. C’est un lieu mémoriel où chacun vient puiser des forces, méditer, se ressourcer, se reposer, trouver des réponses à des questions qui taraudent l’esprit, et prendre de la distance avec le présent pour mieux appréhender l’avenir. Aujourd’hui ne sera pas hier. Demain ne sera pas aujourd’hui. Lorsque le soleil se lèvera, la graine prendra. Une nouvelle génération naîtra »6. Mettre le passé au repos et dessiner les voies du renouveau, c’est ainsi que le narrateur décide de s’opposer à sa mère et aux obscurantistes de Bent’Joy. 


La ville de Bent’Joy avait non seulement des personnes éveillées, mais aussi une ombre blanche qui veillait, depuis un temps immémorial, sur sa prospérité. Le jour où le narrateur a décidé de rompre avec la coutume commémorative et cultuelle qui ronge sa ville, l’ombre blanche fait son apparition, comme si par miracle, elle avait entendu l’appel au renouveau. Durant la procession du vendredi, la foule des croyants dociles a rompu avec sa léthargie : «Le lendemain à l’aube, dès que les premières lueurs du jour caresseraient son visage, elle irait boire le lait de dattes qu’Ang’Ava, la messagère des jours bénis, lui offrirait pour célébrer l’ensevelissement de la Prophétie de l’Aube 1602 dans le terreau des ténèbres. Lorsqu’elle aurait étanché sa soif, elle lui confierait un sac de mots multicolores, et chaque jour, elle jouerait au troubadour sur la place centrale de la ville. Sa voix gutturale répandrait le lot de verbes, de noms, de conjonctions, d’adjectifs contenus dans le sac. Les araignées laborieuses s’empareraient de ces perles finement ciselées, et à l’aube de chaque jour nouveau, elles tisseraient l’histoire renouvelée de Bent’Joy, fontaines de nos joies. Oasis de nos passions heureuses »7. 


Vers l’avenir comme ouverture 


Le progrès est une imitation infidèle, transfigurée. Surpassement. L’imitation totale et rigide est une mort. Une mort dans la lassitude et la sclérose. C’est ainsi que les habitants de Bent’Joy ont décidé de réécrire leur Histoire, en regardant vers l’avenir. Leur créativité a cassé ses chaînes, regardant vers le ciel et mer, se tenant sur le tombeau du Saint-Corrupteur des générations, désormais dépassé et jeté dans les oubliettes de l’histoire.

Faris Lounis

 
Notes: 

1- Nadia Agsous, L’ombre d’un doute, Boumerdès, Editions Frantz Fanon, 2020, p. 9. 

2- Ibid., p. 10-11. 

3- Ibid., p. 23. 

4- Ibid., p. 73. 

5- Ibid., p. 141. 

6- Ibid., p. 142. 

7- Ibid., p. 144. 

EL WATAN 02 MARS 2021

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LIBERTÉ, 9 mars 2021

Dans cet entretien, la journaliste et autrice revient sur l’écriture de son dernier ouvrage, dont l’action se déroule dans la ville Bent’Joy. Une ville fictive et néanmoins très similaire à l’Algérie,“comme la métaphore de son enfermement sur son passé”, dit-elle.

Liberté : Quel  était  le  point  de  départ de votre  roman  publié  le  mois dernier chez Frantz-Fanon ?
Nadia Agsous : À l’origine, L’ombre d’un doute était un mini-roman. C’est sur les conseils bienveillants de mon éditeur qu’il est devenu un roman. Les trois personnages principaux : le narrateur, sa mère et Sidi Akadoum existaient dans la première version. Bent’Joy, le cadre spatial du roman, était une ville sans grande envergure. 
Au fur et à mesure de l’élaboration du récit, elle est devenue une ville millénaire. Puis, des personnages secondaires sont venus se greffer autour du noyau qui constitue le socle du roman. J’ai gardé la dimension fantastique (rêves, ambiance crépusculaire, pluie diluvienne, vents…) du récit. 
Cet exercice d’écriture et de réécriture fut formateur. La similitude avec l’Algérie est apparue au fil des pages. “Bent’Joy a émergé comme la métaphore de l’Algérie et de son enfermement sur son passé. À la fin 
du récit, à l’instar de l’Algérie, Bent’Joy qui au début n’était jamais rebelle, est devenue rebelle, un écho criant à la Révolution du sourire (Hirak)”.

Qui sont les personnages de L’ombre d’un doute ?
Le roman oscille entre les genres réaliste et fantastique. Il est “habité” par deux types de personnages : le lieu-personnage représenté par Bent’Joy, et les personnages humains qui se divisent en deux catégories. 
D’une part, les personnages principaux qui sont au cœur de l’intrigue : le personnage-narrateur, sa mère et Sidi Akadoum. Et d’autre part, les personnages secondaires : Athina, Amjah, la foule, le Dieu des eaux ruisselantes… Les deux premiers, par exemple, ont un rôle de figurants. Leur fonction est de servir la quête de vérité relative à Sidi Akadoum menée par le protagoniste lors de son incursion nocturne et onirique dans le passé de Bent’Joy. 

Comment décririez-vous le personnage-narrateur ?
C’est lui qui dynamise le récit, il va endosser un double rôle. Il est un précieux témoin du présent de Bent’Joy, et il va œuvrer pour se renseigner sur son passé au point d’émerger comme un historien, voire un archéologue qui fouille dans le passé pour éclairer le présent. C’est un jeune homme au tempérament curieux. Il est lucide, il voit et entend tout. Il est un observateur actif des mœurs de Bent’Joyiens. Lorsqu’il parle du passé, il adopte un point de vue narratif raconté à la troisième personne. 

Puis, il va changer de point de vue narratif pour devenir un personnage actant qui emploie la première personne (je). Il va s’inscrire à contre-courant des valeurs dominantes et s’attribuer le rôle de “sauveur” de Bent’Joyen se  lançant dans une quête pour découvrir la véritable nature de Sidi Akadoum, le saint vénéré et adulé. 
L’emploi du “je” renforce le caractère intime du récit qui sera consolidé par une expérience mystique vécue dans un mausolée où il assiste à l’engloutissement de Sidi Akadoum dans les abysses de son inconscience. C’est lors de ce baptême du feu qu’il se débarrasse de ses peurs, purifie ses sentiments et affirme sa détermination d’œuvrer pour le renouveau de Bent’Joy, “ville de – ses – tourments”. 

Sidi Akadoum est omniprésent dans la mémoire collective. Qui est cet homme qui subjugue les Bent’Joyiens ? 
Ah, Seigneur Visage !  C’est un homme à part. Il est absent physiquement, mais il a une forte présence symbolique, car il est omniprésent dans la mémoire collective bent’joyienne. Il a une personnalité double et trouble. Lorsqu’il arrive à Bent’Joy, il ensorcelle les Bent’Joyiens et gagne leur confiance, y compris celle de son altesse, le prince qui, rapidement, le nomme son homme de confiance. 
Puis, un changement de personnalité s’opère, car, au fur et à mesure de l’avancement de l’histoire, on découvre sa vraie nature. Il est fourbe et roublard. Il présente des caractéristiques similaires à celles d’un dictateur. Il a réussi à fabriquer des femmes et des hommes obéissants et incapables de réfléchir par eux-mêmes. 

L’ombre d’un doute,
éditions Frantz-Fanon, Alger, janvier 2021, 147 pages, 600 DA / 15 euros.
 

Entretien réalisé par : KAMAL OUHNIA

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EXTRAITS….

La folle…

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La peau des nuits cubaines de Salim Bachi

____ LE QUOTIDIEN D’ORAN, samedi 19 juin 2021, page 18- « Culture »___

___ LE QUOTIDIEN D’ORAN, dimanche 20 juin 2021, page 18- « Culture »___

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Recension de « La peau des nuits cubaines » de Salim Bachi, édité par Gallimard en mai 2021.

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Salim Bachi aime les voyages et il aime nous les faire partager à travers ses livres. Le dernier nous emmène au cœur des Caraïbes, à Cuba. Il se présente en la forme d’un roman de 153 pages intitulé « La peau des nuits cubaines » édité par Gallimard. L’année de publication inscrite sur la deuxième de couverture est « 2020 », dépôt légal « avril 2021 ». La pandémie de la Covid-19 a retardé d’une année sa mise en librairie (le 7 mai 2021). 

Le roman est composé de trois parties. La première contient les chapitres 1 à 4, la deuxième les chapitres 5 à 7 et la troisième qui est intercalée entre les deux parties ne contient que deux phrases : « Le soir même, Chaytan reçoit un coup de téléphone d’Ely : nous devons rentrer au plus vite. Omid s’est pendu dans l’appartement de la calle San Lazaro ». Chaque chapitre du roman est subdivisé en sous-parties ou séquences d’une à cinq pages (45 en tout, montées comme un film). Ainsi dans le chapitre 1 il y a 5 séquences, 4 dans le chapitre 2… Le 5° chapitre est celui qui compte le plus de séquences : 12 pour un total de 29 pages.

Voici un roman qui fait la fête à Cuba, à ses villes, qui exalte ses habitants (ses femmes), qui célèbre le cinéma. Sur le bandeau rouge d’accompagnement du livre, il est mentionné en majuscules « Il était une fois La Havane ». Cela pourrait être le titre d’un film réalisé autour de séquences qui s’entrecroiseraient avec les mêmes personnages, avec les mêmes lieux, avec ce qui donne sens à la vie, tout « ce qui disparaît, perte sans remède. »  C’est cette vie, cette perte, que cherche à fixer le narrateur sur pellicule et de fait, sur un autre support par l’auteur.

Nous sommes à Cuba donc, au mois de juin, en « saison humide », où le ciel est « strié d’éclairs et de folies », des éclairs qui « griffent le ciel noir » avec « un vent de fin du monde » et « une lune géante, mortifère, (qui) troue le ciel noir ». Mais parfois le soleil « cogne comme un boxeur ». Le narrateur est en vacances à La Havane, une ville qui « ne ressemble en rien à la carte postale vendue dans le monde entier », rues tracées au cordeau comme New York avec ses calle 1, calle 25, 19… qui se jette dans la mer, mais c’est la seule comparaison possible entre les deux villes.

Les événements se déroulent dans le cœur de La Havane, Cienfuegos, Puenta Gorda, ou dans l’historique Diez de Octubre, dans leurs artères… durant la coupe du monde de football (très probablement celle de juillet 2018 qui eut lieu en Russie). Les maisons de ces quartiers ont presque toutes été éventrées par les arbres tropicaux. Les touristes ne s’y aventurent pas. Le quartier Diez de Octubre porte la date d’un événement historique. Le 10 octobre 1868 est le point de départ de la première guerre d’indépendance de Cuba. Le narrateur est cinéaste. Il filme les quartiers de La Havane, « les décombres de cette Allemagne année zéro », mais il précise qu’il ne rend « sans doute pas justice à cette cité marine. « Je ne montre pas ses qualités, inhumaines, entêtantes comme un songe concocté dans la marmite de cet Atlantique redoutable où reposent des siècles de servitude, esclaves sombres, négrières sordides qui ont engrossé l’île de cette humanité violente. » 

Les principaux personnages du roman sont ce narrateur-cinéaste et Chaytan son hébergeur ou ami, une sorte de patron voyou. Le narrateur soupçonne son camarade de porter deux masques, ceux de la droiture et de l’amoralisme « qui se combinent pour donner cet homme fascinant à la Citizen Kane. »  Chaytan signifie « Satan » en iranien (et en arabe). Se sont-ils connus par le fait du hasard, par le biais d’une agence de tourisme ? Ils naviguent d’un endroit à un autre, arrivent à Cienfuegos « sous un soleil de plomb, dans une voiture chaude comme l’enfer. » Le narrateur écrit « je dérive entre le continent de ma naissance et ce nouveau monde qui s’offre à moi dans son étrangeté au point de m’abandonner, navire corsaire sans mâture, vaisseau fantôme voguant sur des souvenirs absents », ceux de son lointain passé dans l’africaine Cyrtha. 

Chaytan est Iranien. Il a grandi à Chiraz. Le narrateur dit à son propos « il faut prendre ses dires avec circonspection » et se demande s’il n’a pas exagéré son passé politique en Iran, pays qu’il a fui pour la France où il a passé plusieurs années et où il a été marié (et a divorcé) deux fois. Ses enfants lui en veulent « d’être parti vivre à Cuba, avec une femme autre que leur mère. « 15 jours après son divorce il arrivait à La Havane ». Il possède un restaurant, deux appartements. Chaytan loue au narrateur une Casa particular qui se situe à calle San Lazaro et lui avance des pesos convertibles pour ses dépenses. Lui prête un téléphone portable pour son séjour. Le narrateur lui règlera plus tard la location par virement, probablement lorsqu’il sera retourné en France. C’est ce que préfère Chaytan. Sa Casa particular est tenue par deux demandeurs d’asile, iraniens comme lui. Chaytan est un homme difficile, sévère avec ses employés, il se moque d’eux, il n’aime pas les Cubains « des voleurs et des malades mentaux ! » Il dit vivre « dans un hôpital psychiatrique à ciel ouvert. » « Il s’emporte contre le système cubain, sa politique, sa bureaucratie ». Se vante d’avoir « grandi avec les plus grands voyous de Chiraz. »

Laura est l’épouse cubaine de Chaytan. Elle a « 30 ans et des poussières » et possède un appartement à Calle Galiano, près de la Casa de la musica. À la moindre contrariété, elle s’y enferme. Laura ne lit jamais. Elle ne s’intéresse à rien, déteste le théâtre. Elle s’intéresse au Reggaeton et aux magasins qu’elle dévalise. 

Son mari a un visage diabolique, « il ressemble à un bouc. Ses dents du fond manquent à l’appel. » Laura, est dentiste, mais n’a rien pu faire pour les empêcher de tomber ». Lui l’accable de tous les maux ». Il la trouve « immature, malade et instable ». Mais il ne peut en divorcer au risque de tout perdre. Elle le tient. S’il divorce, il perd son restaurant, sa carte de séjour, son appartement, la casa particular de la calle San Lazaro. Chaytan dit avoir fait une erreur en l’épousant. Ils ne s’entendent pas du tout. Lors d’un repas elle confie au narrateur que Chaytan c’est le diable et confirme qu’il porte bien son nom. Lorsqu’elle le quitte après une dispute, elle emporte « un peu des économies de son mari cachées sous le lit conjugal ».  Chaytan aime la belle vie, les soirées, les sorties. Il a invité son ami, le narrateur à la pension de José. Elle se trouve à Puenta Gorda, une presqu’île. José veille sur son établissement et sur sa fille qui ne sort jamais le soir. Chaytan aimerait refaire sa vie avec une fille de la province comme la fille de José. Il est prêt à attendre qu’elle grandisse » « on regrette parfois d’avoir l’âge qui nous interdit de toucher aux jeunes filles en fleurs » dit le narrateur en pensant lui aussi à la fille de José qui le fait rêver « rien de sexuel dans ce désir de regarder danser, chatoyante, cette jeunesse qui bat des ailes comme un papillon. » Elle ressemble à la fille de la paillote dans La Dolce Vita, dit-il.

Le narrateur est l’autre personnage important. Son nom n’apparaît qu’en page 71. À une fille qui le lui demande, il répond « Durquès… » Ce sera la seule fois. Est-ce son vrai nom ? Nous savons qu’il a été marié et qu’il a un enfant de quatre ans et demi « qui l’appelle pour lui souhaiter bonne fête ». Nous savons également qu’il habite en France et qu’il a passé son adolescence ou enfance à Cyrtha (la ville référence de l’auteur qui le poursuit depuis son premier et célèbre roman Le Chien d’Ulysse). Lorsqu’il pense à son ex-femme et à l’amant de celle-ci, le narrateur dit qu’il regrette de ne pas les avoir frappés lui qui a du sang d’Othello qui coule dans ses veines : « J’aurais dû me venger ! frapper et tuer : elle et son Cassio ! » Cassio le ‘‘capitano moro’’, le fidèle capitaine d’Othello.

La Havane fascine le narrateur « au-delà du raisonnable ». Il restera au moins un mois « empêtré dans cette ville ». Il se rend souvent à Ispahan le restaurant de son ami. La Havane est une cité en ruine qui « accélère la décomposition des sentiments ». « L’eau manque, la misère fleurit sur le fumier, la ville pue. » La pauvreté est partout, mais les habitants s’improvisent restaurateurs pour arrondir leur fin de mois. Dans le quartier de Diez de Octubre, il n’y a que « des rues sordides où la misère suinte des murs, où un immeuble sur deux s’effondre… » Le narrateur/ Durquès aime les Cubains et regrette d’avoir perdu sa jeunesse « dans un pays froid qui ignore l’alchimie des corps ». Il regarde cette vieille ville « qui se déploie comme une tapisserie usée par les siècles » et qui déteint sur ses habitants. Liannis, une des serveuses de l’Ispahan « incarne cette ville étrange, violente, radicale ; hanches déliées des Orientales et des Africaines. Elle ressemble à une Arabe : ses cheveux bouclés flottent comme des palmes. » La Havane, sa chaleur, sa pauvreté attirent le narrateur, le poussent dans sa mémoire « où se sont abîmés avant moi tous les Ulysse du monde. » Elles le renvoient à ses jeunes années passées à Cyrtha. Il regarde les petites voitures des gamins pauvres de l’île et ce sont les ‘‘carricos’’ algériens qui surgissent dans sa mémoire. Alors il se revoit adolescent au collège à Cyrtha « par un matin semblable à celui-ci. » À quoi rêvait-il cet adolescent qu’il était ? Ce souvenir le fait « pleurer longuement, en silence. » 

Durquès restera plusieurs semaines à Cuba, jusqu’à juillet. Avec sa caméra il filme à longueur de journée et de nuit. Il filme « des maisons coloniales en ruine », les filles de la calle Humboldt, Freido le frère de Chaytan et sa femme « cette vierge s’apprêtant à donner vie ».  Il filme même lorsqu’on le lui interdit comme lors de cette fête des saints : « il laisse tourner la caméra pour filmer la fin de la cérémonie », malgré l’interdiction de la sœur de Liannis une des serveuses de l’Ispahan. Le narrateur est magnétisé. On danse, on chante, « c’est une mer déchaînée de corps gras en sueur, cheveux mêlés aux voix tumultueuses teintées d’hystéries. » Il filme au risque de se faire agresser ainsi, Miguel, un jeune étudiant entremetteur qui, non content d’être filmé, sort un couteau « qui brille dans la nuit épaisse ». Sans soleil méditerranéen, la lumière ne giclera pas sur l’acier. Heureusement pour le narrateur, Chaytan ­­— qui veut être « le personnage principal » du film en préparation — est intervenu. « Je lui ai arraché les dents pour lui apprendre son code civil ». Le narrateur, ce « métèque », aura la vie sauve. Il a pris goût à ces déambulations, à ces rencontres fortuites. « Elles sont devenues cet opium qui m’apaise et me permet de sortir de la bulle d’indifférence qui m’emprisonne d’habitude et m’empêche de saisir le monde sinon à travers l’objectif de ma caméra. » « Le cinéma a été pour moi cette connaissance intime de ce qui disparaît, perte sans remède donnant sens à ma vie et que je cherche pourtant à fixer sur une pellicule. Il montera son film ici même, « à La Casa ».

D’autres personnages animent le roman. Il y a Sohar et Omid un couple d’Iraniens demandeurs d’asile, arrivés à Cuba il y a six mois. Sohar est chrétienne et « au pays des mollahs ce n’est pas évident ». Omid manifestait contre le régime. Ils tiennent la Casa particular de Chaytan, s’occupent du ménage, reçoivent les clients étrangers, leur préparent le breakfast. En échange ils sont logés ‘‘gratuitement’’ entre guillemets. Ils « font lit à part », mais c’est elle, Sohar, qui se sent « supérieure dans la souffrance » qui est la « lider maximo » du couple. Tous deux rêvent d’un autre ailleurs. Omid du Canada, elle des États-Unis. En attendant cette issue, Sohar passe son temps à se promener près du Paseo et sur le Malecon avec ses amis. Chaytan se demande si elle ne se prostitue pas. Omid souffre de sa condition. Il est « plus mal loti que dans son pays d’origine ». Il est seul. Sa femme le délaisse. Il n’en peut plus. Il se pend. 

Omid s’est suicidé et le narrateur en a été perturbé. Il pense à ses perruches « qui va s’en occuper  ? » Le narrateur dira que depuis sa disparition il a le sentiment de nager dans l’irréalité. Il regardera Les Enfants du paradis sur son ordinateur. Chaytan a « passé la journée chez les flics puis à l’ambassade d’Iran. Il faut rapatrier le corps d’Omid et il lui faut de l’argent pour cela. Il compte sur une amie pour lui rendre ce qu’elle lui avait emprunté. Chaytan lui avait prêté cet argent pour ne pas le laisser chez lui de crainte que Laura le lui vole. 

Il y a un autre personnage qui apparaît ici et là. Freido le frère de Chaytan. Il dit à Durquès qu’en Iran il a été condamné à mort à cause de son frère, c’est lui qui l’a entraîné dans la politique en Iran. Il n’en revient pas que Chaytan côtoie à Cuba le consul iranien. Contrairement à lui Freido aime les Cubaines « ici les gens n’ont rien et te reçoivent chez eux sans te connaître. » Freido s’est fait plumer par son ex, mais il n’est pas rancunier. 

Chaytan et le narrateur se dévergondent dans les boites de nuits, discothèques, restaurants, bars où ils sont bien accueillis « comme si nous étions de grands amis. » La France vient de se qualifier pour la finale du Mondial, alors partout ils sont les bienvenus, bien reçus. On les prend pour des français, « même le flic qui inscrit nos noms sur son grand carnet nous félicite ». Cela paraît absurde au narrateur. Le match de la qualification à la finale qui s’est déroulé à St Petersbourg a vu la France battre la Belgique par un but à zéro. Ce qui rend heureux les deux amis ce sont les soirées dans les restaurants, les discothèques, avec les Cubaines, plus que le football dont ils n’ont rien à faire. Durquès trouve la situation plutôt drôle lorsque les vigiles les congratulent pour la victoire de l’équipe de France. « Deux étrangers devenus les ambassadeurs d’un pays qui les méprise et les renvoie à leurs différences. Deux métèques naturalisés grâce à une équipe de football dont ils se fichent ! »

 « Miguel leur propose d’aller voir « des copines muy bonitas », « des filles pour 60 pesos ». Elles sont belles, élégantes, l’une d’elles porte « une robe blanche virginale, une pierre brille sur sa narine, un piercing qui aimante le regard du narrateur. Une fille avec de longues jambes noires qui disparaissent sous un short minuscule. » Lorsqu’il en emmène chez lui, Durquès les « laisse traîner seules dans sa chambre ». Elles ne touchent à rien. Des filles à qui il donnait de l’argent pour prendre le taxi, acheter des vêtements. En échange elles le laissaient les filmer. Ces filles (souvent des ‘jineteras’) sont jeunes et belles. Elles font contraste avec les villes en ruine, prêtes à clamer cette discordance au narrateur-cinéaste (il se qualifie « cinéaste-voyeur) qui les filme comme on présenterait ses atouts lors d’un casting. On le devine les accompagner dans la nuit pour les en sortir dans un cadre qui les resserre. Certaines sont « aimantées par la caméra », d’autres ressemblent à des actrices de films cultes. « Tu veux pas me filmer ? Je ressemble à Marylin pourtant ! » dit l’une d’elles, et  « la fille de José ressemble à la fille de la paillote dans La Dolce Vita. » L’auteur fait de nombreux clins d’œil au cinéma, au théâtre, et à la littérature comme dans d’autres de ses romans… Du Sergent Garcia à Al Capone en passant dans le désordre par La Haine, Majnoun Leïla, Roméo et Juliette, Allemagne année zéro, Citizen Kane, Moby Dick », L’Odyssée (Ulysse, Ithaque, Elpenor), La Bataille d’Alger, Kubrick, Schnitzler, Les Enfants du paradis de Carné, « Dolce vita », Hemingway, etc.

Ce dernier jour, le narrateur arrive au restaurant de Chaytan à midi comme pour un clap de fin. Le restaurant est bondé. Le barman est affalé sur le zinc la tête enfouie entre ses bras. Il est abattu. « Quelque chose d’obscur, comme ce désir malsain de revenir sans cesse sur mon passé, me propulse machinalement vers le fond du restaurant. » À l’intérieur de son appartement, Chaytan était allongé sur l’un des canapés. Il semblait dormir. Torse nu. Visage recouvert par son bras droit. Le gauche traînait sur un tapis le poing serré. Une mouche se posa sur sa poitrine, se posa sur son bras livide. Elle s’attarda ensuite sur sa poitrine. « Doucement et tendrement, elle s’immisça dans une plaie ouverte comme une fleur carnassière où elle finit par disparaître. » À côté de Chaytan, Laura semblait sourire. Égorgée. 

Le roman s’achève sur cette scène échappée du présent comme d’un thriller. Chaytan et son épouse se sont-ils entre-tués, ont-ils été tués par des voyous, par des services secrets ? Car enfin, Omid, lui qui a été condamné à mort en Iran, a été retrouvé pendu dans l’appartement de la calle San Lazaro.

Et puis Freido disait ne pas comprendre que son frère se rende en Iran chaque année alors que son meilleur ami a été assassiné en prison. Il ne reconnaissait plus Chaytan qui l’a entraîné dans la politique, ce frère qui était recherché par toutes les polices du Shah puis celle des mollahs. Et qui « maintenant fricote à La Havane avec le consul d’Iran ! »  qui rentre sans problème au pays, c’est sûr « qu’il a signé une lettre dans laquelle il a reconnu s’être trompé et qu’il regrettait », dit Freido. 

Le roman s’achève comme un film. Et les caractères, comme les pixels, se transforment en de « scintillantes étoiles ». La focalisation est double, Durquès raconte, exprime ses sentiments, sa subjectivité, mais il observe aussi les autres personnages. Le système narratif est celui du présent. Les phrases sont courtes. L’écriture est inscrite dans une réalité immédiate, forte, permanente, volontairement accessible, non soutenue qui nous donne à deviner, à l’identique d’une caméra discrète qui fouine et zoome, dézoome, plan général, d’ensemble, plan américain, les contours d’une scène, d’un moment poétique, d’une réalité tantôt noire décomposée, tantôt belle comme cette danseuse à l’image d’une « flamme qui tremble dans la nuit ». « Deux flammes vacillent dans la nuit brûlante à la peau veloutée et sombre. Je respire leur beauté qui vibre dans l’air moite de la ville après l’orage ». Et le lecteur se met à figurer ces flammes, cette nuit, et la peau veloutée. Nous sommes installés au cœur de la Havane, sur une banquette du célèbre bar-restaurant El Floridita à siroter comme papa Hemingway à son époque, un daiquiri en suivant au plafond les volutes rondes d’un Cohiba, « la Rolls-Royce du cigare ! » 

Dans la section 4 du chapitre 5 l’auteur écrit au présent : « Chaytan est locataire d’un appartement. Il possède un autre logement, derrière Ispahan, moderne, meublé avec art. » Puis il bascule au passé : « Chaytan aimait l’art et il tenait à le faire savoir »… Puis il revient au présent deux phrases plus loin : « Chaytan vit avec Laura, ils sont mariés depuis trois ans, dans le petit loft qu’il a décoré. Peut-être a-t-il aimé l’art dans le passé, pas (plus) au présent. Il y a des allers-retours entre l’un et l’autre, du présent au souvenir. Dans le dernier chapitre, nous sommes en juillet « le soleil assassine » : il arrive, la chemise colle,  les gens attendent, il cherche, il voit, il fait signe… puis en page suivante et dernière du roman : Chaytan était allongé, son bras traînait, il avait le poing serré, il ne voulait pas, Laura regardait, un trait rouge découpait son cou… 

 Durquès retrouve dans sa mémoire « le frêle adolescent qu’il a été, qui se rendait au collège, dans les rues de Cyrtha ». Il est apaisé. À ses côtés, Maria, la fille rencontrée dans une discothèque du Diez de Octubre « une flamme qui tremble dans la nuit ». « Je la serre fort dans mes bras et me laisse dériver, emporté par mon beau navire corsaire, ma mémoire africaine. » Nul besoin ici de s’encombrer de caméra.

Les subtilités du roman n’ont pu être entièrement rapportées ici, transposées dans ce compte-rendu. Elles sont nombreuses et les subjectivités propres à chacun privilégient telles ou telles strates.

Salim Bachi est l’auteur de dix romans, deux récits, un essai et un recueil de nouvelles. Dix de ses quatorze ouvrages ont été édités chez Gallimard. Salim Bachi publie depuis 2001 un livre tous les 18 mois en moyenne. Il a reçu plusieurs prix : dont le prix Goncourt du 1° roman pour Le chien d’Ulysse. Salim Bachi est l’un des plus doués auteurs algériens (il est franco-algérien) dont le nom mérite d’occuper le haut des plus belles affiches des pages culturelles. Il est regrettable que son œuvre ne soit quasiment ni éditée ni disponible en Algérie.

Ahmed Hanifi,

Auteur.

En Occitanie, le 17 juin 2021

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Ibn Rochd al-Qortobi (Averroès)

(ou AVERROÈS en Europe)

voici l’article. Paru ce matin in Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 avril 2021

Ibn Rochd al-Qortobi 

par Ahmed Hanifi 

« Que la Loi divine invite à une étude rationnelle et approfondie de l’univers, c’est ce qui apparaît clairement dans plus d’un verset du Livre de Dieu (le Béni, le Très-Haut !). Lorsqu’il dit par exemple : ‘‘Tirez enseignement de cela, ô vous qui êtes doués d’intelligence !’’ (Coran s59, v2), c’est là une énonciation formelle montrant qu’il est obligatoire de faire usage du raisonnement rationnel, ou rationnel et religieux à la fois. »1

« L’homme a naturellement la passion de connaître2. »  

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Jeudi 1er avril, le procureur du tribunal de Sidi M’hamed (Alger) a requis une peine de trois à cinq ans de prison contre un islamologue pour « offense aux préceptes de l’Islam ». Une avocate du collectif de la défense s’est exclamée « on est en train de débattre des idées dans le tribunal, mais les idées se débattent à l’extérieur du tribunal. J’ai pensé au film ‘‘Le Destin’’, on se croirait au 12° siècle à l’époque d’Ibn Rochd ! » 

Justement, en ce début du mois de ramadan, nous célébrons la naissance, il y a près de neuf siècles, de Abû-l-Walid Mohammed bnou Ahmed bnou Rochd, l’un des plus illustres penseurs andalous, dont le nom orne les portails de nombreux établissements scolaires en Algérie, mais qui disparaît aussitôt qu’on les a franchis. Qui est Ibn Rochd ? C’est l’objet de cette contribution. J’appréhenderai ce savant d’abord par son identité, puis par son parcours, sa pensée, son rapport au pouvoir, à la cité où il vécut, et finirai par évoquer quelques regards sur son œuvre/sa personne, par des hommes de son temps ou non.

Ibn Rochd et l’Andalousie 

Ibn Rochd « le fils de la rectitude » était juriste, physicien, astrologue, philosophe (hakim-sage), médecin, au temps d’al-Andalous. En Espagne où il naquit, et en Occident de manière générale, Ibn Rochd est connu sous son nom latinisé Averroès ou « Le commentateur ». Il y est admis comme « l’un des pères de la philosophie occidentale » ou encore « le précurseur de la pensée rationaliste occidentale ». Nous savons beaucoup de choses sur la pensée et les écrits (ses propres écrits en arabe ou retraduits) d’Ibn Rochd, mais peu sur lui, son identité, sa famille. Il est né le 14 avril 1126 (520 H) à Cordoue, mort le 10 décembre 1198 (595 H) à Marrakech. Ibn Rochd al Qortobi était Espagnol et ses aïeux probablement Berbères, très certainement pas de la périphérie du Nejd comme le suggère étrangement Luis Borges dans une de ses nouvelles3. « La lignée des Banû Rushd est connue à partir de l’arrière-grand-père de notre philosophe, Ahmad b. Ahmad b. Muhammad b. Ahmad b. ‘Abd Allah b. Rushd. Ce nasab (généalogie incluse dans la nomination) indique que la famille était déjà musulmane depuis au moins trois générations », écrit Urvoy4. Notons que tous les philosophes espagnols de cette époque sont dits « arabes » en référence à la langue qu’ils utilisaient et non à leur origine ethnique, ils avaient pour la plupart une ascendance berbère. De même, les dynasties berbères almoravides (almorabitoun), almohades (almowahhidoun), zirides (ezziriyoun)… sont parfois dites « arabes ». Au début du 12ème siècle, le sud de l’Espagne et du Portugal était sous domination des Almoravides (1086-1147), puis des Almohades (1147-1248), une autre dynastie berbère qui serait chassée par la Nasride, dernière dynastie musulmane en Espagne (milieu du 12ème à fin du 15èmesiècle). La période dite de « l’âge d’or de l’Islam »  (9ème au 13ème siècle) couvrait trois continents. Les savants n’étaient pas tous musulmans, mais Ibn Khaldoun écrivait : « Parmi les plus grands (philosophes) musulmans, on citera Abû-Nasr al-Fârâbî et Abû-‘alî Ibn Sînâ (Avicenne) en Orient, le cadi Abû-l-Walîd b. Rushd (Averroès) et le vizir Abû-Bakr b. as-Sâ’igh (ou Ibn Bajja, ou Avempace), en Espagne »5. Nous pouvons ajouter d’autres noms qui furent célèbres comme les orientaux Al-Razi (Iran), Al-Kindi (Irak), Al-Ghazali (Iran) et les Occidentaux-Andalous Ibn Tufayl, Ibn Arabi, Hafsa Rakumiyya, Wallada bint al mustakfi, Ibn Sab’în, ou Maïmonide qui n’était pas musulman. Et d’autres.

La péninsule ibérique était alors florissante, les pouvoirs favorisaient la connaissance, les salons littéraires se multipliaient. Cordoue comptait plus de 300.000 habitants. « Au ‘‘pays de bénédiction’’, Almeria tissait la soie sur 800 métiers, produisait des instruments de cuivre, Alicante possédait des chantiers de construction navales… À partir d’Abou-Ya’qoub, il est impossible de séparer le Maghreb de l’Espagne… » écrit Charles-André Julien6. Au Maghreb les Almohades régnèrent de Tanger à Tunis et au-delà (1147-1260).

Très jeune, Ibn Rochd avait appris tout le Coran. Il aimait la poésie, la musique. Son père et grand-père étaient juges à Cordoue, très proches de la dynastie almoravide. Afin de le distinguer de ses parents, on l’appelait « Ibn-Rochd al hafid ». Plus tard, il ferait des études de fiqh et des hadiths. Il s’intéresserait à la physique, à l’astrologie, à la philosophie par le biais des écrits du perse Al-Farabi (872-950), mais surtout de ceux d’Ibn Bajja de Saragosse, Avempace pour les Européens (1085-1138)… Il étudierait la médecine auprès de Abû Ja’far al-Trujjâli ( ?- 1180). 

Ibn Rochd a écrit une soixantaine d’ouvrages qui traitent de médecine, de théologie, de droit,  de philosophie… comme Fasl al-maqal fima bayn al-hikma wa as-shari’â min al-ittisal (L’accord entre la religion et la philosophie – Traité décisif), Le Commentaire du Traité de l’âme (De Anima) d’AristoteBidayat al-Mujtahid wa Nihayat al-Muqtasid (Le début pour qui s’efforce et la fin pour qui est partial, traité de droit), Tahafut at-tahafut, (l’Incohérence de l’incohérence), Al-Kulliyât, (Colliget ou Le livre des généralités, médecine), d’innombrables Commentaires (grands, moyens, petits)…Ibn Rochd avait 34 ans lorsque son ami et érudit Ibn Tufayl, son aîné de seize ans, le présenta à Abu Yacub Youssef qui succèderait bientôt à son père Abdelmoumen, mort en 1163. Ibn Tufayl (1110-1185),  était mathématicien, philosophe, astronome, médecin et romancier. Il a écrit en 1170 une œuvre majeure. « L’épître d’Ibn Tufayl Hayy ibn Aqzan est un chef d’œuvre de la pensée arabe classique, de la pensée tout court7. »

Un intellectuel organique ?

Abu Yacub Youssef, « le calife intellectuel » devenu amir al-mou’minin, fit savoir à Ibn Tufayl qu’il cherchait quelqu’un qui pût résumer Aristote (384 – 322 av JC) . Voici comment en parle Ibn Rochd à l’un de ses élèves : « Abû Bakr Ibn Tufayl me fit appeler un jour et me dit ‘‘ j’ai entendu aujourd’hui le prince des croyants se plaindre de l’incertitude de l’expression d’Aristote ou de celle de ses traducteurs. Il a évoqué l’obscurité de ses desseins et a dit : ‘Si ces livres pouvaient trouver quelqu’un qui les résumât et qui rendît accessibles ses visées après l’avoir compris convenablement, alors leur assimilation serait plus aisée pour les gens.’’ Si tu as en toi assez de force pour cela, fais-le4. »

Et Ibn Rochd le fit. Ainsi et dans la tradition des Miroirs des princes (Kalila et Dimna ou l’éducation des princes) Ibn Rochd fut engagé. Il entreprit de « traduire » tout Aristote « le plus sage des Grecs » pour lequel il avait une grande admiration, plus tard il deviendrait le médecin du sultan à la suite de Ibn Tufayl. « Nous adressons des louanges sans fin à celui qui a prédestiné cet homme, Aristote, à la perfection, et qui l’a placé au plus haut degré de l’excellence humaine8. » Ibn Rochd avait déjà composé l’Abrégé du ‘‘Mustasfa min ilm al-usul’’ d’Al-Ghazali, en 1157, et au cours des deux années qui suivraient il rédigerait un Abrégé de l’Almageste de Ptolémée, et un Traité des Météorologiques d’Aristote, puis des Commentaires moyens sur l’Organon, un ensemble de traités d’Aristote et beaucoup d’autres ouvrages plus tard. Parmi ses livres les plus retentissants figurent Discours décisif (1179) et L’incohérence de l’incohérence (1180-1181) dans lesquels Ibn Rochd défend l’importance de la philosophie.

Si le chercheur Makram Abbès ne pense pas qu’Averroès fut « un simple instrument aux mains du Pouvoir qu’il aurait servi durant un demi-siècle… non, Averroès n’a pas du tout été un intellectuel organique comme l’avancent certains9 »,  Alain de Libera nuance : « Un philosophe médiéval ne peut être qu’un intellectuel organique. Quand il est organique par son statut social et socialement critique par la réforme et le contenu de son activité, il vaut mieux se le représenter comme philosophe engagé9. » Peut-être qu’Ibn Rochd eût fléchi les genoux, mais certainement pas courbé sa raison comme écrirait plus tard Montaigne pour lui-même (De l’art de conférer).

Les importantes divergences qui opposaient Ibn Rochd au Calife Al-Mansour, le petit-fils de Abdelmoumen Ben Ali Agoumi ennedromi, poussèrent le philosophe à démissionner de ses charges (voir absolument le beau film de Youcef Chahine « Le Destin » — a-t-il été jamais projeté en Algérie ?) 

« Dans Commentaire de ‘‘La République’’ de Platon, Averroès exprime très nettement son attitude envers les trois souverains almoravides, respectant le premier, mais voyant dans les deux autres l’incarnation type de la dégradation des régimes politiques telle que la décrit Platon (428 – 348 av JC)… Averroès dénonce la résurgence du pouvoir de l’argent, qui ne laisse le plus souvent place qu’à des attitudes encore plus ‘‘abjectes’’10. _ 4 (4 , p 150 et non pas « 10 »). » Les trois souverains almoravides sous lesquels vécut Ibn Rochd, avant que ne les supplantent les Almohades, sont : Ali Ben Youssef fils de Youssef Ben Tachine, Tachfin Ben Ali et Ibrahim Ben Tachfin. Celui-ci fut tué à Oran par les Almohades en 1147, il ne régna que quelques mois.

Une seule vérité, plusieurs voies.

Dès les premières pages du Traité décisif Ibn Rochd écrit : « Notre but dans ce traité est d’examiner si l’étude de la philosophie et des sciences logiques est permise ou défendue par la religion ou prescrite » et il cite deux versets du Coran (s59/v2 et s12/v184). Il y a une obligation coranique pour les savants, les sages, « d’examiner le royaume des cieux et de la terre et toutes les choses que Dieu a créées » (s7/v185 et non s6/v75 comme mentionné par l’auteur)11

Sur l’ensemble du Traité décisif (ou Discours décisif) Ibn Rochd cite 23 versets du Coran. Il déduit qu’il est obligatoire de faire usage du raisonnement rationnel ou rationnel et religieux. « C’est pour nous une obligation de nous appliquer à la spéculation par le syllogisme rationnel (el qiyyas el ‘aqli) et par la forme la plus parfaite de celui-ci qui est la démonstration (al-borhan) ». La démonstration dit Ibn Rochd incombe aux philosophes, « gens de la démonstration ». La voie démonstrative dévoile le contenu de la voie révélée qui est caché derrière le « sens obvie » écrit Alain de Libera dans l’introduction au Discours décisif, dont il dit qu’il n’est pas une œuvre philosophique, mais une fetwa, un avis juridique.10Ce noble terme a subi par le fait d’un glissement sémantique médiatique un détournement, de sorte qu’aujourd’hui il signifie tout autre chose, une condamnation, une mise à mort, qui n’a plus rien à voir avec son sens initial.

Il y a une seule et même vérité, mais les chemins qui y mènent sont différents. « À la multitude appartient de s’en tenir au sens littéral ; l’interprétation relève du philosophe, qui découvre des vérités dont la connaissance est le culte même qu’il rend à Dieu. On comprend que cette philosophie syncrétiste, admettant qu’une même vérité peut se présenter sous des formes diverses, ait inquiété les théologiens professionnels et pu faire soupçonner son auteur d’hérésie6. »

En effet, la vérité révélée dans le Coran peut être atteinte par la voie de la démonstration ou par la voie non-démonstrative. Si la première est réservée aux philosophes, la voie non démonstrative, la voie de la rhétorique ou dialectique est destinée aux « théologiens (al-mutakallimoun) qui soulèvent des doutes sur le sens apparent du texte sacré sans disposer du moyen de les résorber »11 , mais également à la masse (al-joumhour) qui ne dispose pas non plus des outils pour décrypter le Livre, car tous les esprits ne sont pas à même de pouvoir philosopher. Telle était la perception d’Ibn Rochd. Jamais il ne parla de « double-vérité » comme on le lui a souvent reproché, il y a là un contresens. Il n’y a qu’une vérité accessible par des voies différentes. Selon nos capacités cognitives propres, nous avons accès à la sensation, à l’imagination et aux intelligibles. Ces derniers étant le domaine des philosophes. Il y a chez Ibn Rochd une démarche élitiste assumée. « Nous musulmans savons de science certaine que l’examen des étants par la démonstration, n’entraînera nulle contradiction avec les enseignements apportés par le Texte révélé́ : car la vérité́ ne peut être contraire à la vérité, mais s’accorde avec elle et témoigne en sa faveur »10 Toute interprétation sans les armes du savoir et contre lui ne peut qu’engendrer de graves dérives. Nous conviendrons que l’actualité de ce 21° siècle en regorge. 

« L’entreprise philosophique c’est d’abord la saisie et la compréhension des intelligibles. La fonction première de l’intellect (la raison) c’est de saisir et comprendre les intelligibles, c’est l’aspect le plus important de la raison » souligne le professeur Souleymane Bachir Diagne12. Il n’est malheureusement pas possible ici d’aller plus avant sur les interrogations relatives aux différents intellects, à la puissance commune de penser (l’intellect-agent est-il éparé, pas séparé ?) et à celle de leur synergie et l’intellection, ces questions exigeraient plus d’espace et ouvriraient sur d’autres perspectives hautement exigeantes. L’essentiel des positions d’Ibn Rochd à travers Al Kashf ‘an manâhij al-adilla(Dévoilement des méthodes de démonstration des dogmes de la religion musulmane) et dans Tahafut al-Tahafut(L’Incohérence de l’incohérence) est clair, écrit Alain de Libera : « a) l’obligation de philosopher est prescrite par la Révélation, b) elle est adressée aux « hommes de démonstration », c) la théologie véritable a pour tâche de montrer par ses résultats mêmes que la philosophie est indispensable à la préservation du noyau littéral dur du Texte révélé contre les ‘‘innovations blâmables’’ de la théologie sectaire »9

La cité vertueuse

Comme le médecin soigne les corps, le philosophe, « le philosophe-roi » (ce dirigeant idéal de Platon) soigne les âmes des citoyens. « Il n’y aura de cesse aux maux de l’espèce humaine, avant que, soit l’espèce de ceux qui philosophent droitement et en vérité n’accède au pouvoir politique, soit ceux qui sont puissants dans les cités, par quelque grâce divine, ne se mettent réellement à philosopher » (Platon, la Lettre VII, 326 b). Le philosophe-roi ou le roi-philosophe doit être doté des quatre types de vertus (al-fada’îl) ou arété grec : le premier type englobe les vertus théoriques (al-fada’îl nadhariya), le deuxième est celui des vertus intellectuelles (al-fada’îl al-fikriya), le troisième est celui des vertus morales (al-fada’îl al-kholoqiya), le quatrième et dernier type regroupe les vertus pratiques (al-fada’îl al-‘amaliya). Le but du dirigeant vertueux est d’orienter sa gouvernance vers la perfection afin de parvenir à la cité juste, la cité parfaite, la « cité de beauté » où le citoyen peut atteindre sa fin suprême qui est le bonheur13. Et l’exemple premier du citoyen ordinaire est donné par les gouvernants. S’ils font fi des vertus attendues d’eux par le peuple, la corruption et l’immoralité s’installent aux différents niveaux de la société, de la cité. 

« Platon (écrit Al-Farabi) évoque le grand nombre des citoyens des cités et des nations. Il affirme que l’homme parfait, l’homme qui cherche, et l’homme vertueux y sont en grave danger ; on doit trouver un moyen de faire que le grand nombre des citoyens changent de mode de vie et d’opinion pour adopter la vérité et le mode de vie vertueux ou s’en approcher’’ » Al-Farabi « La philosophie de Platon, son ordre, ses parties », cité par Ali Benmakhlouf14.

Dans une cité qui vise la perfection, les citoyens sont égaux. Nous ne sommes plus tout à fait dans le mimétisme de « l’ordre harmonieux du cosmos… » où chacun se doit de demeurer à sa place dans cet ordre (La République de Platon). Ici, avec Ibn Rochd, les hommes et les femmes ont quasiment strictement les mêmes droits et devoirs. « Un dialogue imaginé en 1189 entre Ibn Rochd et la poétesse Hafsa bint al-Hajj, dite Al-Rakuniyya, est l’occasion de rappeler l’engagement précurseur du philosophe en faveur de l’égalité des sexes, mais aussi d’interroger la possibilité de côtoyer, voire de servir, le pouvoir tout en défendant une ‘‘éthique du dire-vrai’’ » note Khalid Lyamlahy. (« Zone critique », 24 octobre 2020). Quant à Urvoy, il écrit : « Sur la question féminine, Ibn Rochd s’avance seul. Il développe sans la moindre restriction, la thèse platonicienne de l’égalité des sexes : ‘‘ Dans ces États, la capacité des femmes n’est pas reconnue, car elles y sont prises seulement pour la procréation. Elles sont donc placées au service de leur mari et (reléguées) au travail de la procréation, de l’éducation et de l’allaitement. Mais cela annule leurs (autres) activités. Du fait que les femmes, dans ces États, sont des êtres faits pour aucune des vertus humaines, il arrive souvent qu’elles ressemblent aux plantes. Qu’elles soient un fardeau pour les hommes, dans ces États, est une des raisons de la pauvreté de ces (mêmes) États4. » À mille lieues de cette position, dans ‘‘Kitab at-tibr al-masbuk fi nasihat al-muluk’’ (Le Miroir du prince et le conseil aux rois), « Al-Ghazali reprend tous les préjugés sur la femme qui est un être foncièrement mauvais, soumis à la passion qui est parfois en deçà de l’humanité15 ».

La persécution

Ibn Rochd était réellement seul sur tant de sujets. « Nul philosophe n’aura été plus mal compris ni plus calomnié qu’Averroès… Philosophe impénitent, rationaliste intrépide ou cynique, homme d’une “double foi” ou inventeur du “double langage”, tous les qualificatifs lui ont été attribués16. »

Ernest Renan fut à la fois élogieux et très critique, très dur envers Ibn Rochd : « Il faut rendre cette justice à la philosophie arabe, qu’elle a su dégager avec hardiesse et pénétration les grands problèmes du péripatétisme et en poursuivre la solution avec vigueur. En cela, elle me semble supérieure à notre philosophie du Moyen-Âge, qui tendait toujours à rapetisser les problèmes et à les prendre par le côté dialectique et subtil.8 » Sur sa sévérité à l’égard du penseur il rectifierait « j’ai sous-évalué cette figure » (rapporté par Ali Benmakhlouf). « Sans Avicenne (Ibn Sina) d’abord et sans Averroès (Ibn Rochd) ensuite, l’Europe telle qu’elle est n’aurait pas existé, disait naguère un spécialiste d’Ibn Rochd17.

Stimulés par le sultan Al-Mansour qui a interdit la philosophie et qui voulait que l’on sache qu’il maudissait les égarés, les adversaires d’Ibn Rochd s’organisèrent contre lui. Sa pensée était dénoncée dans des réunions, une plainte fut déposée contre lui. Un jour alors qu’il se trouvait dans la mosquée de Cordoue avec son fils Abd Allah, il en fut expulsé « par une poignée de la lie du peuple ». « Ibn-Rochd ne fut pas persécuté́ seul; on nomme plusieurs personnages considérables, savants, médecins, faquihs, kadhis, poètes, qui partagèrent sa disgrâce. ‘‘La cause du déplaisir d’Al-Mansour, dit Ibn-Abi-Oceibia, était qu’on les avait accusés de donner leurs heures de loisir à la culture de la philosophie et à l’étude des anciens’’. La disgrâce des philosophes trouva même des poètes pour la chanter.8 »

Accusé d’hérésie, Ibn Rochd est banni et exilé dans la petite ville de Lucena au sud de Cordoue. Ses livres seraient brûlés. Près d’un siècle plus tôt, al-Ghazali (Tahafut al-falasifa) condamnait la philosophie « qu’il opposait » au Texte sacré et accusait les philosophes d’impiété alors que lui-même opta pour la démarche philosophique. Abdurrahmân Badawi note pourtant : « la légende d’un Ibn Rochd athée est à mettre définitivement dans le magasin des antiquités de fausses accusations. Il croyait fermement en Dieu, en Son Prophète Muhammad, en le caractère miraculeux du Coran, et aucun texte d’Ibn Rochd ne peut être interprété en un sens contraire18 ».

« La disgrâce d’lbn-Rochd ne fut pas, au reste, de longue durée : une nouvelle révolution fit rentrer les philosophes en faveur. Al-Mansour leva tous les édits qu’il avait portés contre la philosophie, s’y appliqua de nouveau avec ardeur, et, sur les instances de personnages savants et considérables, rappela auprès de lui Ibn-Rochd et ses compagnons d’infortune. Abou-Djafar el-Dhéhébi, l’un d’eux, reçut la charge de veiller sur les écrits des médecins et des philosophes de la cour8. » Ibn-Rochd mourut en décembre 1198, peu après avoir été gracié.

En mars de l’an 1199, trois mois après sa mort, le corps d’Ibn Rochd fut exhumé de sa tombe de Marrakech et transporté jusqu’à Cordoue pour y être enterré. Voici ce qu’écrit Ibn Arabi, le Cheikh el-akbar, dans son Futuhat : « Lorsque le cercueil qui contenait ses cendres eut été chargé au flanc d’une bête de somme, on plaça ses œuvres de l’autre côté pour faire contrepoids. J’étais là debout en arrêt: il y avait avec moi le juriste et lettré Abû l-Hosayn Mohammad ibn Jobayr, secrétaire du Sayyed Abû Sa’îd (prince almohade), ainsi que mon compagnon Abû l-Hakam ‘Amrû ibn as-Sarrâj, le copiste. Alors Abû l-Hakam se tourna vers nous et nous dit: ‘‘Vous n’observez pas ce qui sert de contrepoids au maître Averroës sur sa monture? D’un côté le maître (imam), de l’autre ses œuvres, les livres composés par lui.’’ Alors Ibn Jobayr de lui répondre : ‘‘Tu dis que je n’observe pas, ô mon enfant? Mais certainement que si. Que bénie soit ta langue !’’ Alors je recueillis en moi (cette phrase d’Abû l-Hakal), pour qu’elle me soit un thème de méditation et de remémoration. Je suis maintenant le seul survivant de ce petit groupe d’amis – que Dieu les ait en sa miséricorde – et je me dis alors à ce sujet : D’un côté le maître, de l’autre ses œuvres. Ah ! comme je voudrais savoir si ses espoirs ont été exaucés ! » (Cercamon.net/ibn-arabi) Les mots qui suivent sont extraits de la dernière page de Discours décisif qu’il publia l’année de ses 52 ans : « Dieu a par lui ouvert la voie à de nombreux bienfaits, surtout pour cette classe de personnes qui s’est engagée dans la voie de l’examen rationnel et aspire à connaître la vérité10. » Ibn Rochd a parlé et a écrit de l’intérieur de l’Islam et toujours a revendiqué la démonstration (al-borhan) pour la vérité, contre l’obscurité et l’ignorance.

Notes

1- Ibn Rochd (Averroès), « L’accord de la religion et de la philosophie. Traité décisif. Traduit de l’arabe par Léon Gauthier. Ed. Sindbad, Paris, 1988, 70 p. Page 12.

2- La Métaphysique, Aristote. Livre 1er – chapitre 1er. Traduction J.B. Saint-Hilaire.  Librairie G. Baillière. 1879.

3- La quête d’Averroës. (in L’aleph). Jorge Luis Borges. https://ahmedhanifi.com/la-quete-daverroes/

4- Averroès, les ambitions d’un intellectuel musulman. Dominique Urvoy. Ed. Flammarion/Champs biographie, Paris, 2008_  253 p. Pages 18, 150,152.

5- Discours sur l’Histoire universelle – Al Muqaddima, Ibn Khaldûn. Traduction nouvelle, préface et notes de Vincent Monteil. Éditions Sindbad, Paris, 1978, T3, 1440 p. Pages 1047-1048.

6- Histoire de l’Afrique du nord. Charles-André Julien. Ed Payot, Paris 1975, T2, 368 p. Pages 121,122.

7- Robinson de Guadix. Jean-Baptiste Brenet. Ed. Verdier, Lagrasse 2021, 115p. Page 97. (Lire le bel article de Faris Lounis « Le philosophe sans maître d’Ibn Tufayl » Le Quotidien d’Oran, 13 mars 2021).

8- Averroès et l’averroïsme. Ernest Renan. Ed. Ennoïa, Rennes 2003, 377 p. Pages 56, 31,100, 30.

9- Averroès. L’Islam et la raison. Anthologie. Traduction et notes par Marc Geoffroy. Présentation par Alain de Libera.  Ed. GF Flammarion. Paris,  2000. 226 p. Page 51.

10- Averroès : Discours décisif. Traduction de Marc Geoffroy, introduction de Alain de Libera. Ed GF Flammarion, Paris 1996, 254 p. Pages 119, 11, 115.

11- Averroès. Ali Benmakhlouf. Ed. Perrin/Les Belles Lettres- tempus Philo- Paris, 2009_ 242 p. Pages 36, 142.

12– Lire Comment philosopher en Islam ? Souleymane Bachir Diagne. Ed. Philippe Rey / Jimsaan, 2013.

13– Lire Islam et politique à l’âge classique. Makram Abbès – PUF, Paris, 2009 – 320 p.

14- Pourquoi lire les philosophes arabes. Ali Benmakhlouf. Ed. Albin Michel, Paris 2015, 203 p. Page 115.

15- Makram Abbès. École normale supérieure de Lyon, 2009.

16- La Philosophie médiévale, Alain de Libera. Paris, PUF, 1993. Page 161.

17– Jean-Baptiste Brenet lors de la 24ème édition des « Rencontres d’Averroès » (Marseille, 16 novembre 2017) 

18- Averroès (Ibn Rushd). Abdurrahmân Badawi. Ed J. Vrin, Paris 1998, 194 p. Page 143.

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TEL QUEL

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Les lectures nécessaires…

La Discrétion, le dernier roman de Faïza Guène

Faïza Guène, La Discrétion (Plon, août 2020)

C’est plus un compte rendu (long) de lecture qu’une académique recension du livre de Faïza Guène, La Discrétion (Plon, août 2020) que je vous propose ci-après.

Voici un livre qui, quelque part, me réconcilie avec moi-même, avec mon passé, mon présent, ici en France. J’ai trouvé un certain réconfort à la lecture de ce roman qui dépeint « une famille française » et algérienne et musulmane, pleine d’une histoire chargée, de noms, de culture, de présent dont le pays, la France, n’a d’autre choix – si elle veut sérieusement incarner comme elle le proclame sur tous les frontons l’égalité, la fraternité – que de reconnaître, de revendiquer même, de prendre cette famille (et toutes les autres familles maghrébines) comme elle est, avec ses complexités. De lui attribuer les mêmes droits et d’attendre d’elle de se plier aux mêmes devoirs que tous les autres citoyens, ni plus, ni moins. Le pays doit s’abstenir de vouloir continuer d’« effacer » une part de ces hommes et femmes qui participent à sa construction, de leur soustraire une part de leur être profond. Si la France a procédé ainsi avec les anciens qui se sont éreintés dans les chantiers dans la discrétion, dans le silence, dans l’effacement, elle devra, pour son propre devenir national, écouter les enfants de ces êtres oubliés et plus encore leurs petits-enfants qui donnent de la voix sans complexe aucun pour un égal traitement républicain. Avec raison. 

Le roman de Faïza Guène, La Discrétion, est léger et agréable, se lit d’une traite.

La Discrétion est le sixième roman de Faïza Guène. Le premier, Kiffe kiffe demain, est publié en 2004 chez Hachette. Elle a 19 ans. Il aura un grand succès et sera traduit dans plus d’une vingtaine de langues. Deux ans plus tard, elle publie Du rêve pour les oufs (Hachette, 2006), puis Les Gens du Balto (Hachette, 2008), Un homme, ça ne pleure pas (Fayard, 2014), Millénium Blues (Fayard, 2018). La page Faïza Guène de Wikipedia fourmille d’informations et sur l’autrice et sur ses écrits et films, car elle est également scénariste.

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Faïza Guène à La grande librairie, le mercredi 23 septembre 2020

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Comment se présente le roman ? 

 La Discrétion est composé de 35 parties que j’ai numérotées (c’est pratique). Il comporte 253 pages. Ce sont de courts chapitres allant de deux à seize pages. Vingt chapitres sont constitués de moins de six pages. Les chapitres 1 et 26 sont ceux qui comportent le plus de pages : 15 chacun.

Au cœur de l’ouvrage, en page 137, entre le 17° et 18° chapitre, Faïza Guène cite Frantz Fanon. « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. » (Les Damnés de la terre).

Elle dédie le roman « à ma mère et à toutes nos mères ». En fin d’ouvrage elle renouvelle sa reconnaissance et en ajoute d’autres « À la mémoire de mon père, mort de discrétion… À ma mère, à son cœur qui déborde, à tous les héritiers d’une histoire en fragments, à Djamila Bouhired, à ma fille, à l’unique que j’aime et qui m’a portée… »

La page 9 porte en exergue une citation de James Baldwin extraite de son essai La prochaine fois, le feu. »

Chaque chapitre porte un titre. Et chaque titre porte le nom d’un lieu, du pays (France, Algérie ou Maroc) et l’année du déroulement des faits. Plus le numéro du département lorsqu’il s’agit du territoire français. Un seul titre porte les numéros de départements non français, il s’agit de « Wilaya d’Oran (31), d’Aïn Témouchent (46) et de Tlemcen (13)… »

Quelles sont les communes dont il est question dans les titres (et dans le livre évidemment) ? :

Pour le Maroc : Ahfir. 

Pour l’Algérie : douar Atochène, village d’Arbouze, commune d’Aïn Kihal, villes d’Oran, Témouchent, Tlemcen.

Pour la France : Aubervilliers, Bobigny, Les Lilas, Pillac et Paris (plusieurs arrondissements).

23 des 35 titres de chapitres comprennent des noms de villes françaises : Aubervilliers fait l’objet de onze titres, Paris, de huit… Neuf titres comportent les noms de villes algériennes, et trois, marocaines (Ahfir).

Quinze titres portent en sus une précision, ainsi : 

« Marché du boulevard de Oujda, (Ahfir, chapitre 8), 

« les vacances » (Wilaya d’Oran (31)…, chap. 26),

« Brasserie Le coq français » (Les Lilas, chap. 7), 

« Mairie » (Bobigny, chap. 28)

« Chemin des vignes (Bobigny, chap. 15), 

« Les jardins familiaux », (Aubervilliers, chap. 21)

« Rue du Moutier », (Aubervilliers, chap. 24)

« Bar Joséphine » (Paris 6°, chap. 29)

« Renault Talisman » (Paris 6°, chap. 3) 

« Cabinet de madame Aït Ahmad » (Paris 11°, chap. 31)

« Service stomatologie et chirurgie maxillo-faciale » (Paris 13°, chap. 30)

« Lav-Story » (Paris 18°, chap. 13)

« Impasse saint François » (Paris 18°, chap. 5 et 33)

« Maxi Toys » (Paris 19°, chap. 25)

Le roman déroule une histoire qui s’étend de l’année 1949 à 2020

Les années suivantes ne sont évoquées que par un seul titre : 1949 (chap. 2), 1954 (chap. 4), 

1956 (chap. 6), 1959 (chap. 8), 1962 (chap. 10), 1963 (chap. 12), 1964 (chap. 14), 1967 (chap. 16), 1978 (chap. 18), 1990-2000 (chap. 26).

L’année 2018 est évoquée dans trois titres : chap. 1, 3 et 5.

L’année 2019, dans les dix chapitres impairs de 7 à 25

Enfin, l’année 2020 est traitée dans les titres 27 à 33 et le dernier, 35.

Comment sont ventilées les années par chapitre. Les chapitres ne comportent pas de numéro. Je leur en ai attribué un pour la facilité de l’analyse.

Le 1° chapitre s’ouvre sur l’année 2018 

Le 2° chapitre renvoie à l’année 1949 (année de naissance de Yamina). Avec le 3° chapitre on revient à 2018. Le 4° se déroule en 1956. Le 5° de nouveau traite de 2018.

Les chapitres impairs suivants : du 7° au 25° se passent en 2019. Chacun d’eux est suivi d’un chapitre pair pour évoquer les années 1959 à 1981 (2019-1959-2019-1962-2019-1963 etc.)

Le chapitre 26 évoque les années 1990-2000. 

Les chapitres 27 à 33 se situent en 2020. Le chapitre 34 en 2012 et le dernier, le 35°, en 2020 à Pillac. (C’est la première fois que la famille prend de vraies vacances. « Ils sont émus de se dire qu’ils font partie de l’histoire de France »)

J’ai développé l’analyse ci-dessous en respectant l’étendue temporelle allant de 1949 à 2020.

La quatrième de couverture fait bien de se concentrer sur Yamina, la mère, car elle est au cœur de la famille Taleb et du livre. Tout ou presque se fait, se pense, se positionne à partir d’elle. Yamina, dans l’Algérie en guerre « À peine adolescente, elle a brandi le drapeau de la liberté… » et aujourd’hui en France « Quarante ans plus tard, à Aubervilliers, elle vit dans la discrétion. N’est-ce pas une façon de résister ? »

La question de la liberté, de la dignité, de la résistance face au mépris, à la condescendance, traverse tout le roman. Les enfants de Yamina et de Brahim Taleb sont d’ici, de France aussi, maintenant plus qu’hier. Ils portent en eux une histoire de plusieurs générations, leur histoire, qu’ils revendiquent la tête haute, hic et nunc. 

Maintenant que l’architecture du roman est posée, j’en viens au contenu.

Ce compte rendu-rendu je le réalise à partir d’une lecture du roman respectueuse de la ligne du temps (de 1949 à 2020), et non tel qu’il se présente à la lecture au premier abord avec ses chapitres qui vont et viennent d’une année vers une autre, du passé au présent avec plusieurs retours vers telle ou telle autre année du passée pour revenir une nouvelle fois vers 2020.

Le point de départ. Dans une maison en argile, le « tlakht », l’atmosphère est fébrile. Nous sommes en Algérie en 1949 dans le douar d’Atochène. Province de Msirda Fouaga. L’autrice suggère que la guerre a déjà commencé, ce qui n’est pas le cas. « Le soldat est à son 19° mois de mobilisation… » il bouscule une jeune femme enceinte et fait tomber son balluchon… mais elle ne montre pas qu’elle a peur. La peur elle la garde pour elle. « Rahma accouche dans une grande douleur, sa souffrance est telle qu’elle se confond avec la mort ». Le nourrisson s’appelle Yamina.

Quelques années ont passé. À cette époque, en 1954, il était imprudent de dormir dans la cour en été, car « les soldats français pouvaient faire irruption à tout moment ». La précision est inutile, car s’il y a soldats, ils ne peuvent qu’être français. Et puis nous sommes en été et Faïza Guène anticipe la guerre qui ne commencera réellement que l’année suivante, bien après l’automne dans un certain nombre de régions, certainement pas dans une mechta isolée et « sans intérêt » pour les colons et l’État français.

La guerre est déclarée depuis deux ans. La famille fuit le douar à l’aube « sous le regard embrumé de jeddi Ahmed, le grand-père, pour se réfugier au Maroc, à Ahfir, accueillis par la grand-mère de Yamina. Son père est au front. C’est un résistant. Deux des frères de Yamina, sans autre précision, sont nés en exil. Des inconnues passaient voir les réfugiés algériens au Maroc et donnaient des instructions « ne parlez pas de vos maris, de vos frères ». 

Yamina a grandi. C’est maintenant une petite fille de dix ans. Des femmes portent d’immenses plateaux de pain à faire cuire. Des enfants cirent des chaussures d’adultes ou mendient. Une fillette, à peine plus âgée que Yamina, mendie. « Personne ne s’arrête pour lui donner une pièce ou un bout de pain. » Yamina a mal à une dent « qui lui donne le vertige ». L’arracheur de dents pratique une médecine ancestrale. Il lui arrache la dent avec « une petite pince de forgeron en métal, non stérilisée. C’est pire que dans le pire des cauchemars. » Pendant 14 ans, jusqu’en 1973, « elle souffrira d’abcès et de migraines, régulièrement. » 

Sept ans de guerre ont passé. La famille de Yamina se trouve toujours à Ahfir chez la grand-mère. C’est l’indépendance de l’Algérie. Yamina, 13 ans, « portait une tenue aux couleurs du pays : jupette verte, chemise blanche et cravate rouge. » Yamina n’en avait jamais voulu à sa mère, Rahma, « plutôt froide, voire inaccessible et verrouillée. Yamina avait bien compris que manifester ses sentiments n’était pas une évidence. » Les sentiments demandent de l’espace pour s’exprimer, mais  « le problème c’est qu’avec la guerre et la misère, c’est que la guerre et la misère prennent toute la place. » Faïza Guène exprime formidablement bien cette pudeur qui plombe de très nombreux (la majorité ?) Maghrébins. Yamina, tout comme sa mère, se retenait naturellement de déborder. Les émotions restaient coincées à l’intérieur de leur corps. « Le corps ne coopère pas toujours avec le cœur, même si le cœur brûle, exulte, le corps doit rester là, figé, inapte. Ils finissent parfois comme deux étrangers qui ne parlent pas la même langue. » 

Yamina a été obligée d’arrêter l’école « pour aider ses parents à la ferme » et élever ses nombreux frères et sœurs dont cinq deviendront des professeurs. Elle en est l’aînée. On ne connaît pas le nom de tous les frères et sœurs de Yamina. Leurs parents sont Rahma et Mohamed Madouri qui vivent à Aïn Témouchent. Dans la fratrie il y a Moussa, Norah, Nabil, Djamila « dernier né des enfants ». Cette dernière porte le prénom d’une révolutionnaire. Plus tard (en mars 2015 ?), Yamina emportera avec elle une photo du journal algérien Liberté sur laquelle on pouvait voir la splendide révolutionnaire Djamila Bouhired, à l’occasion d’une visite officielle en Égypte » en juillet 1962. 

La famille est retournée dans le village ancestral d’Arbouze, à Msirda Fouaga. Le figuier de Yamina est mort. Elle se lamente à son pied. La pauvreté est un lot quotidien « Yamina et ses frères ont été longtemps sous-alimentés. » Après l’indépendance, le père est sans emploi et « les gens de la campagne ont tout perdu. » Le père « traîne dans les cafés. » La guerre a volé sa gentillesse et sa sérénité ». Il est devenu violent « et Yamina déteste la violence… Sa mère culpabilise sa fille – « c’est ta faute, tu ne sais pas parler, tu n’es bonne à rien » – qui n’a pu acheter à crédit. « L’épicier refuse de faire crédit, car l’ardoise est trop chargée ». L’année suivante, le choléra a touché plusieurs familles du village. Yamina s’en remet à peine. L’autrice écrit « quelques semaines plus tôt », mais sans préciser la date de référence.

Yamina fuit la tatoueuse du village, « elle n’accepte pas ce tatouage (sur le front), elle refuse d’être marquée à vie ». Faïza Guène fait un hasardeux parallèle entre le front et le front. Elle écrit que le front de Yamina est « son front de libération personnel. Elle le gardera libre jusqu’à la tombe. »

« Une dizaine de familles vivent dans la vieille ferme d’Aïn Kihal », près de Aïn Témouchent. Yamina a 18 ans, « elle a un regard de miel. Elle est belle mais elle ne le sait pas, il n’y a pas de miroir. » Mohamed Madouri, le père de Yamina « a été choisi par ses collègues agriculteurs pour les représenter au Syndicat régional des agriculteurs. C’est un analphabète, mais un orateur doué. » Le travail est dur, « de l’aube à la dernière prière du soir. » Yamina passe une partie de ses journées à coudre. « Elle confectionne des jupons et des robes pour les femmes », mais également et surtout elle « s’occupe de nourrir les animaux, faire le ménage, préparer ses jeunes frères et sœurs pour l’école. » Chaque matin, le vieux voisin, Tayeb, transporte les enfants sur son tracteur jusqu’à l’école, à 5 km.

Le chapitre suivant est long de 22 lignes. Nous sommes en 1978, année de la mort du dictateur Boumediene. Yamina vivait encore en Algérie, « elle eut la sensation que l’Algérie perdait son père. » J’aurais tendance à penser qu’il était plutôt détesté dans cette région frontalière de l’ouest, nonobstant sa politique implacable. Le dictateur était de l’Est et le coup d’État qu’il a mené l’a été contre un président issu d’un de ces villages frontaliers avec le Maroc. Le « régionalisme » est très profond en Algérie et cela est étonnant d’écrire « pour la famille, Boumediene était un sauveur », mais possible.

Yamina a accepté à contre-cœur d’épouser un émigré de dix ans plus âgé qu’elle. Le mariage avec Brahim a lieu à la mairie de la Daïra de Aïn Kihal. Brahim réside en France où Yamina ne veut pas vivre. Mitterrand préside désormais et depuis peu aux destinées de la France. Yamina était devenue « la vieille fille du coin. » Elle ne s’est pas mariée auparavant car son père avait besoin d’elle, elle dont il disait qu’elle « valait au moins les six garçons. » 

En juillet de la même année, on organisa une fête chez le frère aîné de Brahim, au 17° étage d’un immeuble du quartier de Bel-Air, à Oran. Les parents de Yamina viennent de quitter les lieux après la fête. « Sur le boulevard, la mère ne s’est pas retournée, son père a levé la tête vers le balcon. Elle se sent abandonnée. » Elle a envie de retourner chez eux, « de tout annuler ».

Ce n’est pas facile de devenir une femme « c’est brusque, elle n’a pas la marche à suivre. » 

Yamina passera ici 4 mois avant de rejoindre Brahim. Ils partirent pour la France en août. 

Voilà Yamina en France. « Brahim n’a eu que deux semaines pour trouver (grâce à des amis Kabyles) un logement. Jusque-là il a toujours vécu seul dans des foyers de travailleurs, dans des cafés-hôtels, dans des baraquements, dans des préfabriqués, chez des cousins dans les bidonvilles de Nanterre. » Faïza Guène rappelle le rouge octobre 1961, « Brahim se souvient de celui qui n’est jamais revenu, que la police française avait jeté dans la Seine » et la proposition faite par Giscard d’Estaing aux Algériens pour quitter la France « avec cette aide de 10.000 pauvres et pitoyables francs. Une honte plus qu’une aide. » C’était difficile à Brahim de faire oublier l’exil à son épouse. Elle pleurait tout le temps. Il la trouve « tellement douce et gracieuse »

Nous faisons un saut de plus de dix années. Nous sommes dans « la décennie noire » à la fois dans la région d’Oran, de Aïn Témouchent et de Tlemcen. Yamina et Brahim ont quatre enfants dont rien n’a été dit jusque-là, sinon que Omar est né « à la clinique de La Roseraie à Aubervilliers ». Tous nés dans la décennie 80 : Malika est née en 1980, Hannah en 1985, Imane en 1987 et Omar en 1988. Pour Yamina et Brahim « élever des enfants » c’est « avant toute chose, qu’ils ne manquent de rien » Pour les générations suivantes, celles du « bien-être » comme celles de leurs propres filles et fils c’est s’accroupir et parler avec leurs enfants « d’une voix mielleuse en regardant l’enfant dans les yeux ». 

Pour Malika, Hannah, Imène et Omar et leurs parents, les vacances c’était en Algérie, une semaine à Oran chez l’oncle et à la mer. « Une ville magnifique Oran, baignée par une lumière qui n’existe nulle part ailleurs. » Hannah se demandait comment faisaient les Oranais pour deviner qu’elle venait de France, « à croire qu’ils ont un détecteur ‘d’immigrés’ ». Le week end ils se rendaient au village de vacances Les Andalouses, ils écoutaient le raï de Cheb Hasni « pourquoi a-t-il été tué, il ne faisait pas de politique ». Puis ils se rendaient à Aïn Témouchent chez les parents de Yamina. « Omar était chanceux ‘comme un garçon’ » Faïza Guène n’explique pas pourquoi « comme un garçon ? »

« À Oran, alors qu’il a 8 ans, Omar demande à son père ‘papa, pourquoi il y a que des Arabes ici ?’ Poser une telle question à 8 ans, cela paraît difficile à croire. Il n’était peut-être jamais venu en Algérie avant 1996 ? Peut-être également que ses parents et ses sœurs ne lui ont rien dit non plus des habitants de ce pays ?  En Algérie, l’espace public est largement occupé par les hommes écrit justement l’autrice. « Les femmes sont obligées de trouver des stratagèmes pour se frayer des passages et, furtivement, passer sans trop déranger. » Les vacances familiales s’achevaient à Msirda Fouaga. De Aïn Témouchent à Msrida ils ont mis « 4 heures à saigner le goudron » alors qu’il y a à peine 135 km. Brahim préfère-t-il les pistes à la route nationale ? Dans la mechta de la tante paternelle Fatima, l’aînée, « il n’y avait ni montre, ni miroir, ni télévision ». Cela est difficilement imaginable alors que nous sommes dans les années 1990-2000. « Les enfants n’avaient d’autres activités que de dormir, marcher, grimper aux arbres, attraper des scarabées, monter à dos d’âne. Ils faisaient leurs besoins, avant le coucher de soleil, derrière les cactus, au milieu des poules, pour éviter d’avoir à faire ça en pleine nuit parce que ça leur foutait la trouille toutes ces histoires de vipères et de chacals. L’ennui c’est que les figues de barbarie à longueur de journée ça donne la diarrhée » 

Le chapitre suivant évoque les attentats terroristes qui ont pris la France pour cible durant les années 2012 à 2016, et l’angoisse qui saisit les Maghrébins, plus encore les Algériens à cause du climat nauséeux, voire délétère qui les vise périodiquement, eux plus que toute autre communauté, du fait de la guerre d’indépendance. « Les Taleb se soutiennent le front, les yeux hagards, devant les images terribles et les bandeaux qui défilent sous l’écran ». Un attentat. Effroi d’abord puis l’empathie pour les victimes et leurs familles. Et un vœu : « faites que le terroriste ne soit pas un ‘‘Arabe’’. » Exactement comme en cette quinzaine de fin octobre 2020, à la suite de l’assassinat de Samuel Paty le vendredi 16. Quel Algérien n’a pas, au plus profond de lui, imploré « faites que le terroriste ne soit pas un Algérien. » Lorsque le lendemain j’ai appris que l’assassin de l’enseignant n’était ni Algérien, ni Maghrébin, j’ai respiré profondément, très profondément. Il était néanmoins musulman, et une partie de la société, de la classe politique à l’affût, plus encore des médias, particulièrement des commentateurs et invités de la télévision, exigèrent (exigent toujours) des musulmans de se « désolidariser ». Mais je ne suis plus vraiment dans l’analyse. J’y reviens.

« Les enfants Taleb savent qu’ils seront écartés du deuil national. » Ils sont habitués. Ils sont aussitôt rangés du côté des accusés. « On les somme de descendre dans la rue dans un cortège à part. » De sortir du rang pour se désolidariser des terroristes. » Les Taleb, réunis en famille comme tous les samedis, parlent de la tragédie. Ils se demandent s’il leur faut chanter plus fort la Marseillaise, changer de prénom, ou adhérer à un parti d’extrême droite pour qu’on leur accorde l’autorisation de faire partie de la communauté nationale.

En 2018, Yamina a 69 ans et vit à Aubervilliers. Chaque samedi matin, elle se rend au marché de la ville, « c’est un rituel ». Dans le bus on lui cède la place mais elle refuse car « elle n’aime pas qu’on se dérange pour elle ». Yamina ne se plaint jamais « comme si cette option lui avait été retirée à la naissance ». Lorsque son médecin traitant la tutoie, lorsqu’il lui demande de dégager ses oreilles de son foulard « Allez, madame Yamina, on enlève sa petite burqa pour montrer ses petites oreilles », elle n’y voit aucune condescendance, ou mépris. Elle ne voit pas cette échelle invisible (sic) sur laquelle il se perche chaque fois qu’il s’adresse à elle ». À moins qu’elle ait choisi « de ne pas se laisser abîmer par le mépris ou envahir par le ressentiment », sa façon de résister.

Elle enfouie sa colère, contrairement à sa fille Hannah qui la laisse exploser comme devant la guichetière de la préfecture de Bobigny « qui blesse les gens avec son comportement » sa façon de parler avec eux « très fort en articulant lentement » Malika est divorcée. Les trois autres sœurs et Omar sont célibataires. Les samedis, ils se retrouvent chez leurs parents qui sont heureux de les recevoir pour le rituel couscous.

Omar n’a jamais fait la moindre remarque à ses sœurs qui étaient pour lui comme « trois petites mères ». Il est le chouchou de Yamina, qui peut faire se lever l’une de ses filles pour que lui, le garçon de la famille, s’assoit « ma fille, lève-toi, c’est la place de ton frère »

Les sœurs considèrent que Omar est le préféré de leur mère. « Imène, détachée, lâche en haussant les sourcils « Inch’Allah que j’ai pas d’enfants, si c’est pour faire des différences, c’est pas la peine ! » Lorsque Brahim, le père, rentre des courses et qu’il a oublié les Chocapic, les céréales préférées de Omar, « Yamina le boude ». Suit une liste d’actions de Yamina montrant combien Yamina chouchoute Omar. Pourtant, Si Omar est la fierté de sa maman, Malika est la fierté de la famille, « Elle travaille au service de l’état civil de la mairie de Bobigny. » Elle se fait discrète, « elle ne fait jamais de vague. » Yamina rappelle à tous qu’elle ne fait aucune différence entre ses enfants « qui sont comme les doigts de ma main, je peux pas en couper un. » Mais Imane est persuadée qu’elle est « l’auriculaire de Yamina, ce doigt inutile. » alors elle quitte la pièce peinée. 

La famille habite à Aubervilliers, « rue du Moutier », non loin du cirque Zingaro, à quelques kilomètres de Paris et du stade de France.

Yamina se lève à l’aube pour faire sa prière. Une fois, alors qu’elle allait faire ses ablutions, elle s’est rappelée d’un rêve dans lequel elle se voit se rendre à l’école qu’elle trouve fermée. Elle crie « ouvrez-moi, je veux rentrer », mais en vain. Elle est ramenée à la maison par son père « qui fronce les sourcils ». Yamina a dû arrêter l’école pour aider ses parents. Ses enfants à elle ont tous été à l’école. Malika, sa fille aînée, divorcée, intellectualise tout. Elle ajoute toujours « à ce qu’il paraît » lorsqu’elle avance une citation d’un auteur « ce qui affaiblit malheureusement la crédibilité de son propos. » 

Les phrases sont en italiques lorsqu’elles reprennent les échanges entre par exemple l’employée de la préfecture et Hannah, mais aussi lorsque l’autrice s’adresse au lecteur « peut-être que ça ne vous frapperait pas immédiatement en la regardant, mais derrière Yamina il y a une histoire comme derrière tout un chacun. » Faïza Guène utilise l’humour, parfois de manière subtile, « Sur les boites de Chocapic, sous la date de péremption, on devrait ajouter l’âge limite pour en manger », parfois de manière incongrue ou trop légère, sans pertinence ainsi ces formules à l’emporte-pièce, ces formules qu’on entend parfois ou d’autres inutiles ainsi « il gare sa voiture toujours au même endroit, sous le lampadaire devant Chez Akfadou, la boucherie halal des Kabyles, juste en face de la rôtissoire à gaz (capacité trente-quatre poulets). »

Yamina a de bonnes relations avec sa voisine, « elle lui tient la porte, lui envoie une assiette de msemen ou de crêpes mille trous », mais elle est gênée quand son chien la renifle. La voisine croit qu’elle en a peur, « Il va pas vous mordre ». Yamina comprend que d’autres gens aiment les chiens « c’est leur façon de vivre ». Pourtant, des chiens elle en a vu dans la mechta de son enfance. Ils étaient libres d’aller et venir dans la ferme. Elle pense que « l’appartement ce n’est pas un destin acceptable pour un chien. » Yamina évite le chien, non parce qu’elle en a peur, mais c’est que pour prier il faut être pur, c’est-à-dire avoir fait ses ablutions. Or, tout contact avec un chien invalide cette pureté et Yamina sera obligée de refaire ses ablutions. C’est donc mieux d’éviter. Elle pourrait expliquer tout cela à sa voisine, mais « quelque chose empêche Yamina d’avoir ce dialogue. Aujourd’hui on ne peut pas dire qui on est. » L’atmosphère a changé depuis les années Zidane et les années 80, la décennie de la Grande marche citoyenne de Marseille à Paris « Pour l’égalité et contre le racisme ». Mais peut-être que Yamina « a tendance à embellir ses souvenirs ». Yamina dit vrai. L’atmosphère s’est alourdie. Elle n’aime pas écouter « les polémistes islamophobes à qui on donne la parole pour beugler leur haine, la bave aux lèvres, ces faces de chien, Woujah el kelb » Les Woujah el kelb comme le Zemmour prolifèrent à la radio, à la télé et même dans les quartiers. Hannah, elle, n’a pas la patience de sa mère. Elle, elle dit à la voisine « tenez votre chien là s’il vous plaît ». Mais lorsque sa mère lui demande d’user de patience « c’est comme ça benti, ma fille, on doit accepter, on est comme leurs invités, on est chez eux » Hannah ne supporte pas. « On n’est pas des invités ! t’as reçu un carton d’invitation toi ? Ça suffit, ça fait 35 ans que j’entends ça ! Nous on est chez nous ! on est nés ici ! » Et gare donc à qui ose lui barrer le chemin. Elle n’a pas froid aux yeux et elle a raison.

La famille possède depuis plus de dix ans un jardin ouvrier près de la nationale, du cirque Zingaro et du cimetière, à deux, trois kilomètres de l’appartement. Il est entouré d’autres jardins et des villes de Drancy, La Courneuve, Pantin et Bobigny. Dans ce jardin ouvrier il y a un figuier qui fait penser à Yamina à celui de son enfance à Msirda et qui a péri. « Désormais, l’arbre de Yamina, sa baraka, n’est plus en Algérie, il est ici, à Aubervilliers, bien enraciné. » La famille a pour voisin un vieil espagnol avec lequel Brahim échange fièrement en portugais, mais Brahim fait erreur.

Lorsqu’elle jardine, Yamina est comme transportée dans son enfance, « elle oublie tout et ne s’arrête que pour prier dans la cabane du jardin… Avant, elle priait même sur l’herbe fraîche, mais aujourd’hui elle ne se sent plus en sécurité. Elle se cache. »

Omar est chauffeur Uber depuis deux ans. Il porte un costume de grande marque en guise de tenue de travail. Sa nuit de travail touche à sa fin, l’aube pointe. Il dépose des clients devant le luxueux hôtel Lutétia. Omar peut se donner les moyens pour prendre un verre dans le bar de l’hôtel, mais « il y a dans sa tête une frontière nébuleuse qui lui raconte qu’il ne peut pas y entrer… Il y a des choses qui ne sont pas faites pour nous » mais pour les dominants « qui font à peine l’effort de nous exclure. Nous le faisons très bien nous-mêmes. » Il prend les derniers clients, deux touristes américaines qu’il dépose sur la place de la Bastille, avant de rentrer se coucher, mais avant « avec un peu de chance, il arrivera à temps pour prier el fajr à la mosquée d’Aulnay-sous-Bois. » Yamina est fière de son fils. Elle trouve qu’il s’en sort mieux que nombre de jeunes comme « ceux qui mendient avec leurs chiens, ceux qui ont fait de la prison ».

Une autre fois, Omar prend une cliente à la gare Montparnasse pour la déposer à Romainville. « Ils ont parlé de tout et ‘d’autre chose’. Il aurait voulu que la course dure jusqu’à l’aube. » Que devient-elle à la fin du roman, cette cliente ? est-ce la meuf qu’évoquera Hannah dans la grande maison de Pillac ?

« Omar  pense aux vacances qu’il a passées à Marseille l’année dernière, avec sa serviette de plage FC Barcelone, achetée au bled en 2012, à Tlemcen. » Je n’ai réellement pas saisi le sens, y en a-t-il un, de cette phrase, même si Faïza Guène précise « Il se souvient que le vendeur aussi s’appelait Omar » Très bien, mais quand même « passer ses vacances avec une serviette », quand-même… 

La cliente qu’il a prise à la gare Montparnasse s’appelle Nadia. « Ses yeux sont si noirs qu’on distingue à peine le contour de ses pupilles… elle est plutôt bavarde. Omar souhaite la revoir. « Elle lui donne son pseudo Facebook » Omar n’est pas sûr de lui. Il pense qu’elle a accepté par politesse. « Il a des fourmillements dans sa poitrine, chaque fois qu’elle rit. » 

Il pense qu’« elle plairait bien à maman ». N’est-ce pas là un cliché du garçon maghrébin accroché aux jupons de sa maman ? Omar est timide, « il peine à trouver sa place dans le monde. C’est un garçon arabe qui ne se conforme pas à ce que le monde attend de lui, c’est-à-dire devenir dominant, brutal, conquérant, viril et, si possible, fourbe, voire dangereux. » À Port Say, il y a quelques années, son cousin lui a appris qu’il fallait draguer les filles mal fagotées » pour avoir plus de chance de conquête. Il a échoué. Suivent trois pages sur la virilité telle que développée dans les westerns américains. 

En 2018, Omar « va bientôt passer les 30 piges » indique l’autrice (page 36). Un an plus tard, en 2019, « Omar a 29 piges » (page 159). Petit problème donc. La chambre de Omar ressemble à celle d’un étudiant. Lorsqu’il était en CDD à l’Assurance-Maladie Omar a acheté un très grand téléviseur « qui mange littéralement la pièce » qui supporte aussi d’autres meubles, « une armoire, une table basse, une banquette, un bureau », et surtout une Play-Station 4. Il passe des heures à jouer ce que ne comprend pas son père « Jouer ? à 30 ans ? » Brahim pense que son fils fait partie de cette « génération à l’enfance prolongée et aux responsabilités réduites » « Lui, Brahim, à 16 ans il descendait à la mine, la gueule noire, du côté de Roche-la-Molière et Firminy, dans la Loire ». Yamina ne comprend pas pourquoi son mari « s’entête à endurcir Omar ». Elle s’interroge, « les chauffeurs Uber d’aujourd’hui, comme leur fils, ne sont-ils pas les mineurs d’hier ? » Yamina souhaite que Omar se marie et « qu’il ne suive pas le chemin de ses sœurs demeurées célibataires. L’aînée est divorcée. Omar y songe peut-être. 

Tout en nettoyant sa belle voiture de travail à la station de lavage, « Omar pense à inviter Nadia, la cliente qu’il a ramenée de Montparnasse à Romainville. Elle lui a plu. Pour échanger avec elle il a créé un compte Facebook et envoyé quelques messages.  

Sa sœur Imane, 31 ans, est la troisième enfant. Elle habite seule dans un studio. Lorsqu’elle a annoncé à ses parents qu’elle projetait d’habiter seule, ils ont eu peur du « qu’en dira-t-on » des gens. Imane fuit le regard de son père qui est déçu par elle. Aucune des filles Taleb n’est mariée. « Malika, l’aînée, avait été mariée quelque temps », aujourd’hui elle est divorcée. Brahim avait dansé au mariage de sa fille (en août 1999, elle avait 18 ans). Mais celui-ci ne tint qu’un temps et comme les parents des mariés se connaissaient bien, le divorce ou « ‘l’arrangement’, s’était déroulé à merveille. » À cette époque, Brahim rodait avec le père Ammouri (mort d’un cancer de la gorge). L’auteure use d’une image qui s’apparenterait à un stéréotype pour décrire l’ami et voisin de Brahim « Avec son long corps de Berbère qui avait des airs de Jacques Brel trempé dans de l’huile d’olive. » Pas vraiment pertinent. « Les aînés de la fratrie, comme Malika, acceptaient les règles désuètes » des parents, car à leurs yeux ils faisaient de leur mieux. Il y a lieu ici de parler plutôt des fratries en général car, s’agissant de la famille Taleb, même Malika, née en 1980, est jeune pour avoir à « accepter » ces règles anciennes. Pourtant « décevoir les parents c’est pire que tout. »  Comme on vivait « ici » il fallait bien trouver des règles. « C’est ainsi qu’ils avaient inventé instinctivement des lois hybrides ». Mais les parents, « avaient peur de tout perdre. Ils tenaient à rester qui ils sont. Ils ont refusé d’être effacés » 

De nombreux passages, comme en page 60 et 61, sont marqués par une graphie particulière avec des phrases courtes de trois à neuf mots et retour à la ligne.

« Malgré eux, les parents, par les sacrifices énormes qu’ils leur ont consentis, ont fait de leurs enfants des gamins écrasés, accablés et les enfants accablés font comme leurs parents, ils marchent la tête baissée. » Pas toujours, on le constate bien avec Imène et Hannah. Celle-ci a 34 ans et elle se sent épuisée. C’est une adulte indignée. Elle semble regretter « la bonne époque, celle d’avant le 11 septembre 2001, d’avant Charlie. Au moment où les Arabes avaient été à la mode, grâce à Zidane, à Djamel Debbouze et à Rachid Arhab. C’était cool d’être rebeu à cette période ».  Mais des malheurs étaient passé par là, et Charlie avait brisé le cœur du coeur de millions de Français musulmans « au nom de la liberté ». 

Hannah a rendez-vous avec un homme « pas très beau, il a de l’embonpoint, des poils sur les doigts » et porte « un jean qui épouse ses hanches. Si Hannah remarque les hanches d’un homme, automatiquement il devient une sœur. » Généralement les garçons arabes s’intéressent plus « à la femme blanche, aux cheveux raides. » Hannah méprise les gens qui souffrent de la haine de soi. Elle déteste par-dessus tout, les gens qui se détestent. Une fois elle est tombée amoureuse d’un type, Samy, « qui s’est mis à vouloir la contrôler. Il n’avait pas assez d’amour pour en donner convenablement. Elle l’a quitté à contre-cœur. » 

Maintenant Hannah est avec Hakim. Il parle beaucoup et elle, « son esprit s’évade. » Il n’a aucune originalité Hakim. Hannah se lasse des choses, des gens et, dans la vie, s’ennuyer constamment n’est pas de tout repos. » Elle décroche lorsqu’il lui détaille son voyage en Thaïlande « son plus beau voyage qu’il a jamais réalisé ». Hakim voulait pratiquer la boxe thaïe, mais il a été découragé par un ami. « Frère, Wallah, t’as pas la condition physique pour ça. Le prends pas mal mais t’es sacrément dodu, t’as des seins mon frérot. » Ce type d’humour très drôle n’est pas rare dans le roman. Entre massage et boxe thaïe, les vacances à vingt ans en Thaïlande peut être un excellent rite initiatique. Ce pays avait fait de Hakim et de ses semblables, des hommes. Hakim voulait retourner une 4° fois au Salon de massage, mais le même ami avait essayé de l’en empêcher, « Eh Wallah frère c’est chaud. Elle t’a fait une marabouterie asiatique ou quoi ? Fais belek, j’crois qu’tu tombes amoureux frère. » 

La petite sœur, Imane, se trouve dans un Lavomatic au nom de « Lav’ Story », tenu par un Chinois qui force les sourcils en permanence. Imane aime le lavomatic « ça lui permet de rêvasser tranquille dans une atmosphère de linge humide ». Puis-je écrire qu’il s’agit là par contre d’un humour, disons bon enfant ? Le nom de la laverie renvoie Imane à un célèbre film américain, un film qu’elle a vu en cassette avec sa grande sœur Malika « une bonne centaine de fois. »

Cette année encore Imane, à Noël, intègrera l’équipe de vente de ‘Maxi Toz’. Le travail la fatigue « elle en a assez de la hiérarchie et de la pression qu’elle lui inflige. » Elle ne peut arrêter, il lui faut payer le loyer de son 20 m2, et il est cher. Ses parents lui feraient un scandale s’ils l’apprenaient « quoi ? 850 € ? ça fait 8 millions et demi » en Algérie, de quoi louer 7 appartements à Aïn Témouchent ! » Et Faïza Guène n’est pas vraiment généreuse ! Aujourd’hui on offrirait le double aux parents, 17 millions de centimes.

L’autrice imagine une suite de propos entre Imane et son père « cette histoire aurait possiblement mal fini. Imane aurait quitté l’appartement en claquant la porte. » Elle serait allée faire un tour « et se serait sentie incomprise dans cette famille « de toute façon y en a que pour les grandes et pour Omar ». 

Une fois par semaine, en cette année 2020, Hannah se rend chez une psychologue. « Elle en a honte. Elle fait croire à sa famille qu’elle s’est inscrite à un cours de zumba ». Cela n’a pas été facile car il lui a fallu « déconstruire les fiertés mal placées qu’elle portait en elle, ‘‘je suis algérienne ! je n’ai pas besoin d’aide !’’ » en levant le poing si nécessaire ou en agitant un drapeau algérien. Y a-t-il un seul Algérien qui ne reconnaîtrait pas chez tel ou tel de ses proches ce nif tellement « mal placé ? » et au nationalisme démesuré ? L’esprit de Hannah est taraudé par la question de la LÉGITIMITÉ (en lettres majuscules).

Depuis dix ans, elle est éducatrice spécialisée auprès de jeunes en réinsertion professionnelle. « Elle côtoie les psy dans le cadre de son travail », mais ce n’est pas la même chose. Un jour de septembre elle s’est adressée à une psychologue dans le 11° arrondissement de Paris, madame Aït-Ahmad – le troisième « a » n’est pas un « e », aurais-je commenté. Hannah a honte, mais « elle doit franchir la frontière pour ses enfants à peine en projets, même pas nés, encore flous. Les impacts de la vie sont dans la chair de Hannah. » Si un jour elle a des enfants « elle ne veut pas qu’ils héritent de cette colère qui dévore ses tripes et qu’ils soient fiers de qui ils seront. » Elle leur racontera sa propre histoire, celle de ses parents, celle de Djamila Bouhired, l’Histoire, sans ambages. 

Malika se doit en sa qualité d’officier d’état civil d’incarner l’impartialité et la neutralité de l’État. Mais elle peine. Comment rester neutre devant un chibani « qui se noie dans son charabia sans lui tendre une main compatissante. » Ce que ne comprend pas du tout, et ne peut peut-être pas comprendre, l’employée de la préfecture de Bobigny qui s’en était prise à Yamina. Quand Hannah s’adresse au vieux monsieur dans son propre dialecte, ses yeux fatigués s’illuminent. Même sa hiérarchie ne la comprend pas et « lui a remonté les bretelles », ni même sa propre mère qui lui demande de « rester discrète. » Dans les moments d’accalmie, Malika fait des micro-siestes ou surfe sur l’Internet. Elle recherche et trouve le village de « Sidi Ben Adda ex Les trois marabouts », près de Aïn Témouchent où ont vécu ses aïeux. Elle trouve un site qui relate la période coloniale, mais rien des anciens de sa famille « leurs vies se sont discrètement éparpillées dans la poussière ». Ils sont absents du site.  Malika n’a reçu qu’une « histoire fragmentée, un puzzle ». Il reste à ses propres enfants d’en assembler les fragments, de le reconstituer.

Omar n’est pas à l’aise. Il sue. Il s’est habillé comme « lors du mariage de son copain » 

Il se trouve au bar du Lutétia. En attendant Nadia, la cliente de Romainville il commande un cocktail « alcohol free ». Suit cet échange sensé nous faire rire. Omar se remémore d’une discussion qu’il a eue avec une fille lors d’une fête. « – tu fais quoi dans la vie – je suis Uber  – c’est marrant t’as pas une tête à t’appeler Hubert. » Bon.

Nadia arrive, « sa façon de traverser le bar, de slalomer entre les tables… c’est sûr, Omar est amoureux de cette fille. » Elle préfère aller ailleurs, ce bar ne lui plaît pas « on va pas payer 24 balles pour six accras de morue. » Ils se rendent chez un traiteur libanais « beaucoup plus accessible. »

Imane se rend à l’hôpital Salpétrière, « il paraît qu’ils ont de bons stomatos ». À 31 ans, Imane a besoin de sa maman à ses côtés, « c’est une douillette ». Elle a des difficultés à avoir une demi-journée « à croire que sa responsable a un problème personnel avec elle ». « Sa responsable est toujours à la surveiller, à chronométrer ses temps de pause. » Là encore cet humour est un peu lourd. Imane pense que si elle se trouve ici en stomatologie c’est à cause de sa responsable, « elle a une dent contre moi ».

Hannah raconte à la psy ses cauchemars. Tout le texte est en en italiques. Hannah se voit avec ses copines de lycée dans un restaurant chinois. Elles mangent, rigolent… lorsque tout à coup arrivent des cars de CRS. Le patron, Sofiane, est terrorisé. Du dessous de la caisse, « il sort vite une tondeuse, il la branche et se met à tondre sa barbe. »  Les CRS, cagoulés, tirent en l’air, mais l’un d’eux, un vieux militaire d’extrême droite, haineux avec un bandeau de pirate sur l’œil, « tire sur les jeunes en riant ». Arrive un autre de ses acolytes, de la même veine, qui écrase la tête de Yamina. Hannah hurle. « Il me tire dessus dans le front. Boum. » C’est ce qu’elle raconte à la psychologue, madame Aït Ahmad. Elle lui raconte d’autres cauchemars, des corps d’Algériens dont celui de son père qui flottent sur la Seine. Hannah ne sait quoi faire de « toutes ces histoires qui la hantent ». La psy trouve les mots qui réconfortent. « C’est normal, cette violence fait partie de votre histoire, et les humiliations vécues avant vous, vous en héritez… mais vous ne pouvez réparer seule, l’offense. » Ces mots lui font du bien car Hannah « a toujours le sentiment de devoir réparer l’offense subie par les parents » qui seront, certainement, « enterrés sans avoir la reconnaissance méritée. » Son père en se rappelant son arrivée en région parisienne en 1961, pensait « à Nasser, celui d’entre eux qui n’est jamais revenu » jeté dans la Seine en octobre 1961. Il a dû raconter ce vécu à Hannah.

Ce père qui offre des fleurs à Yamina chaque année à la Saint- Valentin. De tout temps il « glisse un billet de 20 € dans les pages du Coran de Yamina. Elle a fini par l’aimer, lui et ses manières gauches. » Brahim a arrêté de jouer au tiercé et de fumer, mais il a gardé des petits plaisirs, comme « mettre du parfum, se rendre au café Casanova, écouter Dahmane el Harrachi, regarder des westerns à la télévision. » 

Thomas, le petit ami de Imane, sanglote dans cette impasse du 18°. Elle l’avait prévenu qu’il ne fallait pas compter sur elle pour qu’elle s’engage. Imane ne supporte pas de le voir dans cet état. « Elle est au degré zéro de l’empathie… Même si elle déteste leurs pensées archaïques, leur autorité, leurs manières trop viriles, Imane préfère chez les garçons arabes le trop de virilité que le pas assez. » « Thomas était gentil avec Imane, mais malheureusement, l’électrocardiogramme est resté plat. Tout s’est évaporé lorsqu’elle l’a vu se dégonfler et baisser les yeux lorsqu’un mec leur a cherché bagarre dans un bar. Tout à coup il l’a dégoûtée, littéralement. » Thomas gagne bien sa vie, il est propriétaire de son appartement, mais il est trop près de ses sous. « Toujours à tout compter, à mettre sa part, à donner l’appoint, toujours avec ses ‘‘on fait moit’-moit’ » 

Imane est indépendante. « Elle soutient la liberté d’expression, mais elle n’est pas Charlie pour autant. Elle est musulmane et féministe. Elle est française et algérienne. Quand la viande n’est pas halal, Imane est végane (c’est-à-dire ne consomme pas de produit d’origine animale. Ne porte pas de laine, de fourrure ou du cuir). En un mot ou en treize, elle vit dans un monde qui n’est pas prêt à accueilli sa complexité. »

Le roman s’achève en Charente, dans une grande maison. C’est la première fois que la famille prend de vraies vacances. Les grands-parents sont morts. Les enfants se sont cotisés pour louer « une maison de 170m2 à Pillac, au nord de Bordeaux, avec piscine, ping-pong et balançoire. » Tout autour, des champs à perte de vue, Yamina ne se lasse pas de les regarder. Hannah apprend involontairement à ses sœurs que Omar « a une meuf ». Peut-être est-ce Nadia, sa cliente de Romainville ? La famille est heureuse, elle profite du lieu, Brahim somnole à l’étage.

« Yamina a six ans, elle rit aux éclats, elle se sent libre ». Malika, Hannah, Imène et Omar sont bouleversés. Ils sont heureux de « découvrir un nouveau visage du pays où ils sont nés, et plus heureux encore de le faire découvrir à leurs parents. » Ils sont émus de se dire qu’ils font partie de l’histoire de France, d’une manière ou d’une autre, ‘‘qu’ils le veuillent ou non’’. »

Voilà une famille qui remplit au quotidien sa mission, sans colère, dans la lignée des anciens et dans un environnement pas toujours bienveillant. Et lorsqu’ils manifesteront, ils ne descendront plus dans la rue « dans un cortège à part » qu’on le veuille ou non.

La Discrétion est un beau roman, malgré quelques imperfections, quelques lourdeurs. Il soulève plutôt avec subtilité nombre de questionnements liés au mal-être, à l’identité, à l’intégration, à l’altérité, au racisme banal, au travers l’évolution d’une famille algéro-française vivant en France. Un roman agréable à lire.

Ahmed Hanifi,

mercredi 27 octobre 2020

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FAIZA GUENE in WIKIPEDIA:

Wikipedia

Faïza Guène, née le 7 juin 1985 à Bobigny en France, est une romancière et scénariste française. Son premier roman Kiffe Kiffe Demain, publié à l’âge de 19 ans, rencontre un succès mondial. Vendu à plus de 400 000 exemplaires en France et à l’étranger, il est traduit dans vingt-six langues. L’écrivaine publie par la suite cinq romans, des comédies sociales, qui explorent l’identité, notamment des Français issus de l’immigration maghrébine.

Origine et trajectoire

Faïza Guène naît en 1985 à Bobigny de parents algériens et grandit avec son frère et sa sœur à Pantin1. Son père, Abdelhamid Guène (1934-2013), arrivé en France en 1952, sera mineur dans la région de Saint-Etienne puis maçon en région parisienne. Sa mère, Khadra, émigrera en France en 19812. Pour Faïza Guène, les récits d’immigration de ses parents sont « complètement différents ». Son père arrive en France alors que l’Algérie est encore française, et sa mère rejoint ce dernier plusieurs années après l’indépendance. Elle vit une « enfance heureuse » bien qu’elle réside dans un logement insalubre, qui contraint sa famille à se laver dans les bains publics de la municipalité3

Enfant précoce, elle saute la classe du CP pour intégrer directement le CE1 ayant appris les lettres de l’alphabet et la lecture en regardant l’émission télévisée La Roue de la fortune2. Elle sera également initiée à la lecture et à l’écriture par un oncle venu d’Algérie4 et se met à griffonner des petites histoires qu’elle troque contre des bonbons, promettant à chacune de ses copines qu’elle en sera la princesse5

Ses parents déménagent aux Courtillères, un quartier populaire de Pantin, en Seine-Saint-Denis, alors qu’elle a 8 ans. 

Après son baccalauréat, elle s’engage dans des études de sociologie à l’Université Paris VIII qu’elle abandonne par la suite6

Écriture

  • Les Engraineurs

À 13 ans, Faïza Guène écrit dans la gazette de son collège. Son professeur de français, Boris Seguin, décèle en elle « une bosseuse qui a du talent »2. Elle se passionne pour les sessions de lecture qu’organise ce professeur. Notamment lorsque ce dernier lisait à haute voix le polar La Vie de ma mère ! de Thierry Jonquet3

Il lui propose d’intégrer un atelier d’écriture dirigé par l’association Les Engraineurs. Fondée par le producteur et réalisateur Julien Sicard et lui-même7, cette association créée en 1998 a pour objet de « faire émerger une parole artistique » de Pantin8notamment à travers l’écriture de scénarios. 

Jusqu’à l’âge de 17 ans, elle écrit et réalise cinq courts-métrages. À 18 ans, elle obtient une subvention du CNC pour réaliser Rien que des mots dans lequel elle fait jouer sa mère. 

Faïza Guène décrit son entrée dans l’univers de la littérature comme un « accident ». Pour elle, ce n’est pas le fruit d’un système qui « marche »9. Cet accident est sa rencontre avec Boris Seguin. Au début des années 1990, et à la surprise du rectorat, Boris Seguin demande à être muté en Seine-Saint-Denis, où il se présente comme un « fantassin de la fracture sociale » avec l’ambition d’être « le prof que je n’avais pas eu. Devenir ce qui m’avait manqué »10

Qualifié en 1996 de « hussard noir de la République » par le quotidien Libération10, il porte une attention particulière au langage de ses élèves. Il est d’ailleurs coauteur de l’ouvrage Les Céfrans parlent aux Français (1996), dans lequel il élabore avec ses élèves du Collègue Jean Jaurès de Pantin un lexique de leur vocabulaire. L’ouvrage, qualifié par Le Monde de « formidable »11, est avant tout une véritable « entreprise sociale » pour Seguin car « décortiquer ce langage populaire, c’est le reconnaître comme langue digne d’intérêt »12.

  • Premier roman

C’est à travers Les Engraineurs que Faïza Guène prend goût à l’écriture. « Dès le premier cours, j’ai adoré. Je venais tout le temps. Je peux dire aujourd’hui que je dois une partie de mon parcours à ce prof [Boris Seguin] »13. Elle écrit « des tas de petites histoires sur des cahiers de brouillon […] pas pour en faire un livre, c’était plutôt un loisir ». C’est en lisant les quelques pages de ce qui deviendra Kiffe kiffe demain que Boris Seguin décide de les envoyer à sa sœur, Isabelle Seguin, éditrice chez Hachette Littératures. Cette dernière propose immédiatement un contrat d’édition à Guène, pour en publier 1 500 exemplaires. 

En septembre 2004, à la sortie de Kiffe kiffe demainLe Nouvel Observateur lui consacre une double page et encense le livre. La tornade médiatique commence et ce premier roman se vend à plus de 400 000 exemplaires et est traduit dans vingt-six langues. 

En 2007, l’attachée de presse de Hachette Littératures reconnaissait que si Boris Seguin n’avait pas présenté les écrits de Faïza Guène à sa sœur « nous serions sans doute passés à côté du personnage, bloqués dans nos préjugés sur les jeunes des quartiers »14

L’écrivaine publiée par Hachette Littératures, puis Fayard depuis ses débuts a rejoint Plon15 en 2020 pour la publication de son sixième roman La discrétion

Créations littéraires

Les romans de Faïza Guène sont principalement des comédies sociales. Ses écrits sont construits sur des séries de personnages lucides sur leur position au sein de la société française. Ils racontent le vécu des classes populaires issues de l’immigration maghrébine. Faïza Guène utilise une langue revigorée et souvent argotique, « une langue vivante et drôle »16. Ce style particulier, assez courant dans de nombreux autres pays comme en témoignent les livres du romancier Irvine Welsh, est plutôt rare et déconsidéré dans la littérature française17

Son premier roman Kiffe kiffe demain (2004) est le monologue de Doria, une adolescente de 15 ans vivant à Livry-Gargan, un témoignage sur lequel s’appuie l’écrivaine pour traiter de l’identité18. Pour le linguiste Marc Sourdot, la langue utilisée dans ce roman est celle du « je » et du « jeu », et les textes sont portés par des personnages qui distillent un regard frais, drôle et sans misérabilisme sur leur vie19

Dans Du rêve pour les oufs (2006), l’héroïne, Ahlème, est une jeune adulte de 24 ans vivant à Ivry-sur-Seine. Sa mère est tuée en Algérie lors de la décennie noire et, entre son père accidenté du travail qui perd la tête et son frère attiré par la délinquance, elle doit faire face à l’effondrement de sa structure familiale. 

Les Gens du Balto (2008) décrit une autre facette des habitants de banlieue. Dans ce polar, l’écrivaine met en scène des personnages dans une ville de banlieue pavillonnaire en fin de ligne RER appelée Joigny-les-Deux-Bouts. Le meurtre du patron du Balto, un bar miteux, est le prétexte à un roman chorale où témoignent différents personnages potentiellement coupables, face à un lieutenant de police. Les personnages sont issus de trois familles : « la franco-arménienne qui bat de l’aile, l’algérienne travaillée par des bifurcations générationnelles ou la française laminée par l’ennui et la « beaufitude » »20

Dans le drame familial Un homme, ça ne pleure pas (2014), l’écrivaine raconte l’histoire d’une famille issue de l’immigration algérienne, installée dans une maison avec jardin dans la ville de Nice. Les parents rêvent de voir leurs trois enfants grandir dans le respect des traditions familiales, infusées dans la culture algérienne et la religion musulmane. Les enfants ont une double culture et sont tiraillés sur leurs identités. Deux visions radicales s’opposent, celle de Dounia, l’ainée, qui croit en l’égalitarisme républicain, et celle de Mina, qui reste loyale à la culture de ses parents. Entre les deux, le frère cadet et narrateur, Mourad, ne veut pas choisir21

Millénium Blues (2018), un roman nostalgique sur les milliéniaux, retrace une histoire d’amitié entre deux femmes, Carmen et Zouzou, que l’on voit grandir à travers les événements marquants du tournant du millénaire, avec ses joies et ses traumatismes. Qu’ils soient individuels ou collectifs (coupe du monde 1998, le 11 septembre 2001, les élections de 2002, la canicule, la grippe A, etc. 22. La Libre Belgique note que « Toutes proportions gardées, la plume de Faïza Guène fait penser à celle d’Yves Simon qui, dans nombre de ses romans, captait si bien l’époque et ses tumultes »23

Dans La discrétion (2020), Faïza Guène raconte l’histoire de Yamina, une algérienne qui a connu un double exil, l’un à Ahfir au Maroc pendant la guerre d’Algérie, l’autre en France, à Aubervilliers. À l’aube de ses 70 ans, elle refuse de se laisser envahir par le ressentiment, « elle ne parle pas de son passé, de ses relations conflictuelles avec la France, de la douleur de son exil »24. Ses quatre enfants « ne comprennent pas cette discrétion, héritent d’un sentiment d’humiliation. Et rien ne peut empêcher la colère, à un moment ou à un autre, de sourdre… »25

Thèmes

Classe et culture populaire

Pour Faïza Guène « être pauvre et avoir des origines étrangères est une double malédiction »17. Elle précise que ce qui est important dans ses écrits est sa classe sociale : « ce sont mes origines modestes, banlieusardes, prolo, populaires, cela me donne tellement de matière, ce que l’on a appelé « la France d’en bas ». C’est là que je me situe »26. L’écrivaine raconte « des histoires de gens ordinaires, des antihéros aux revenus modestes »17

  • Banlieue parisienne

La banlieue parisienne est le cadre des trois premiers romans de Faïza Guène. Dans un article intitulé Paris et ses banlieues dans les romans de Faïza Guène et Rachid Djaïdani27, l’universitaire Mirna Sindičić Sabljo explique que les romans de ces deux auteurs permettent de saisir la complexité des espaces périphériques. Elle note une diversité du type de banlieues, celle des barres HLM dans Kiffe kiffe demain et celle de la banlieue pavillonnaire dans Les gens du Balto. Pour Mirna Sindičić Sabljo, ces espaces sont à l’opposé des stéréotypes diffusés par les médias français. Dans les romans de Guène, elle note que ces espaces sont des « communautés fraternelles », « lieux d’une interaction sociale forte ». Les romans de Faïza Guène et de Rachid Djaïdani « contestent l’image mythifiée de Paris » et « démontrent l’hétérogénéité des banlieues » ainsi que leur relation avec la capitale. 

Cette analyse sur la représentation de la banlieue dans le premier roman de Guène, loin des clichés, est également partagée par l’universitaire Mirka Ahonen28. Aussi, les femmes du roman ne sont pas victimes d’un ordre patriarcal, elles parviennent à améliorer leur condition matérielle et sont solidaires. 

Lors d’une conférence donnée en 200929, à l’occasion de la sortie de la traduction anglaise de Du rêve pour les oufs (Dreams from the Endz), Faïza Guène déplore la déshumanisation de la banlieue. Elle fait remarquer que les noms donnés aux Grands ensemblessont souvent ceux d’insectes ou ceux évoquant la multitude. Elle donne comme exemple le quartier des Courtilières (une espèce d’insectes orthoptères) à Pantin où elle a grandi mais aussi « La Ruche » de Bobigny, la « Cité des 3000 » à Aulnay-sous-Bois ou encore la « Cité des 4000 » à La Courneuve. Elle explique avoir choisi pour cadre de son deuxième roman dont le sujet est la précarité, la « Cité de l’Insurrection » d’Ivry-sur-Seine. Pour l’universitaire Mirelle Le Breton, Faïza Guène « ré-humanise » la banlieue contre les représentations stéréotypées30. Elle change d’échelle, passant des « Grands ensembles » à une communauté qui s’apparente à un petit village où les individus vivent dans la fraternité. 

  • Cellule familiale

À 15 ans déjà, Faïza Guène avait exploré dans son court-métrage RTT la précarité sociale et affective qui survient dans les classes populaires dès lors que la cellule familiale éclate. Ce thème est récurrent dans l’ensemble de ses romans.

Dans Kiffe Kiffe demainDu rêve pour les oufs et Millénium Blues elle explore les conséquences de la précarité de la cellule familiale monoparentale. Dans Un homme, ça ne pleure pas, la cellule familiale est ébranlée par le départ de la sœur ainée, qui coupe toute relation avec son milieu social et culturel d’origine. 

  • Déterminisme social

Le concept du mektoub (qui signifie le « destin » en arabe) revient en filigrane dans les textes de Faïza Guène. Dès son premier roman, la narratrice, Doria, est abandonnée par son père. Seule avec sa mère, son destin parait tout tracé. Pour Doria, le mektoubest le « scénario » d’un film qu’elle n’a pas écrit et dont elle est simple actrice. « Le problème, c’est que notre scénariste à nous, il a aucun talent. Il sait pas raconter de belles histoires ». 

Dans un premier temps, le mektoub rend Doria impuissante face à l’avenir. Pour elle, demain sera kif-kif (« pareil ») qu’aujourd’hui. Cependant, le fatalisme initial laisse la place à de l’optimisme dès lors qu’elle croit en sa capacité à agir sur sa vie. Elle peut espérer et kiffe kiffe (« aimer ») demain18

Chez l’écrivaine, le mektoub est une notion polysémique, il est tantôt un fatalisme qui vient s’opposer à la liberté individuelle, tantôt un déterminisme social, qui fige la trajectoire de ses personnages issus des classes populaires en bas de l’échelle sociale. La liberté et le droit au rêve sont revendiqués dans Kiffe kiffe demain mais aussi dans Du rêve pour les oufs par la voix de son héroïne Ahlème (dont le prénom signifie « rêve » en arabe). 

  • Télévision et musique

Dans Kiffe kiffe demain la culture populaire est très présente avec des références au cinéma et aux émissions télévisées31. D’ailleurs, l’héroïne du roman décrit la télévision comme « le Coran du pauvre ». En 2007, Faïza Guène déclare que son roman n’est pas autobiographique mais qu’elle rejoint son « personnage sur sa culture tv en béton armé »32

La télévision a plusieurs fonctions pour ses personnages, elle permet de rêver et d’avoir des modèles. Les séries télévisées permettent aussi de dégager des figures de la masculinité qu’admire les narratrices de ses romans, à l’image de Charles Ingalls (La Petite Maison dans la Prairie) dans Millénium Blues ou MacGyver dans Kiffe kiffe demain

Dans Du rêve pour les oufs, ce sont les programmes de la télévision qui rythment la vie du « patron », le père de l’héroïne, cloué à la maison depuis son accident du travail au chantier. Chaque émission lui rappelle, lui qui a perdu la tête, la notion du temps (Télématin devient l’heure du café, l’Inspecteur Derrick, l’heure de faire la sieste, etc.).

La musique et les références aux chanteurs sont nombreux, de IdirBarry White et Rihanna en passant par ABBA, dont la discographie sert de bande-son à la vie de la narratrice dans Millénium Blues

Intégration et Assimilation

Le thème de l’intégration et de l’assimilation est développé dans Un homme, ça ne pleure pas où le personnage de Dounia, un avatar de Rachida Dati33, veut forcer le destin. Mourad, son frère cadet, décrit une sœur qui aurait aimé s’appeler Christine, et qui opère un processus de « christinisation » pour répondre au modèle français de l’assimilation. Dounia est à ses yeux ce que la République sait faire de mieux : « une réussite accidentelle ». En effet, elle a beau être transfuge, une femme politique, présidente d’une association féministe « fières et pas connes » (clin d’œil à Ni putes ni soumises), renier sa famille ainsi que sa culture arabo-musulmane au passage, elle est tout de même immédiatement renvoyée à ses origines par la presse qui la décrit comme « d’origine algérienne ». 

Faïza Guène explore la question du destin des français issus de l’immigration, la manière dont ils composent avec leurs identités multiples pour être acceptés comme des enfants de la République. Son personnage de Dounia est affectée par ce qu’elle décrit comme le « Syndrome de Babar » : Babar est un petit éléphant dont la mère est tuée par un chasseur. Il est recueilli par une femme nommée Christelle qui lui apprend les bonnes manières. Il porte un costume trois-pièces, un nœud papillon, conduit une voiture mais est constamment renvoyé à sa condition d’éléphant34

Ce thème est aussi présent dans Kiffe kiffe demain. Pour Brinda J. Mehta, Faïza Guène montre « l’hypocrisie » de l’intégration à la française où toute différence est rendue suspecte, et où les descendants d’immigrés sont relégués à une citoyenneté de second rang, par des représentations (notamment médiatiques) stéréotypées35

Identité et transmission

L’écrivaine explique que chacun de ses romans est une lettre d’amour à son père36. En 2013, ce dernier décède après une longue maladie. C’est à cette période qu’elle a l’idée de son roman Un homme, ça ne pleure pas pour parler de transmission. « Quand j’ai perdu mon père, je me suis dit que lorsque cette génération de chibanis (« vieillards », en arabe maghrébin) sera partie, tout aura disparu avec eux. J’ai eu le sentiment qu’ils n’avaient jamais été reconnus à leur juste valeur, et qu’ils ne nous ont pas tout raconté »37

La figure du père est omniprésente dans l’ensemble des romans de Faïza Guène38. Il est d’autant plus présent qu’il est absent physiquement (Kiffe kiffe demain) ou mentalement (Du rêve pour les oufs). Cette figure peut être tout aussi omniprésente par son silence (Un homme, ça ne pleure pas)

Pour l’universitaire Nour Seblini, Faïza Guène traite de l’identité des français d’origine maghrébine, tiraillés entre l’injonction à l’assimilation et la préservation de leur héritage39. Dans Millénium Blues, l’héroïne est initiée à cet héritage culturel par son père, immigré algérien. Il lui fait écouter A Vava Inouva d’Idir, une chanson kabyle inspirée de contes transmis oralement40

Bien que la figure du père soit centrale, la figure de la mère l’est tout autant. D’ailleurs, elle lui consacre son dernier roman, La Discrétion (2020). Elle déclare dans une interview41 donnée à Tecknikart que l’idée du roman lui est venue en écrivant un texte pour l’émission Boomerang d’Augustin Trapenard sur France Inter en janvier 2018. Dans ce texte titré La lourdeur des nuages42, Guène résume la philosophie de cette génération d’immigrés qui ne voulait pas se faire remarquer : « Ici [en France], il faut rester discret ». 

La question de l’identité est également abordée dans le recueil de nouvelles publié dans Chronique d’une société annoncée (2007) du collectif Qui fait la France ?. Dans un texte intitulé Je suis qui je suis, un clin d’œil à la chanson de Gloria GaynorI am what I am, elle raconte l’histoire d’un tueur mythomane qui s’invente de multiples identités, entre le réel et la fiction. Pour Isabelle Galichon, docteure en littératures, « Guène souligne les affres de la construction identitaire qui oscille entre transparence sociale et fiction : le travail de l’écrivain vise alors à rendre visible ceux qui disparaissent dans la société et à reconstruire ce qui semble disparate et éclaté »43

Style

Faïza Guène revendique une écriture populaire, qui n’est pas destinée aux élites44. Elle déclare que L’Attrape-cœurs de J. D. Salinger a « beaucoup compté » pour elle comme source d’inspiration mais qu’elle écrit avant tout de manière « intuitive »9. Elle dit avoir écrit avant d’avoir lu, et que les mots lui venaient en écoutant les autres parler45. Son rapport à langue, elle le décrit ainsi : « je remixe la langue française en lui donnant des couleurs différentes de celles dont on la pare à Saint-Germain-des-Prés. Ce n’est pas un langage par défaut, je n’écris pas comme je parle mais je me sers de ce langage car je l’aime »32

Oralité et traits argotiques

Les romans de Faïza Guène font la part belle à l’oralité et à l’argot. Ses écrits sont imprégnés de la culture des classes populaires. Dans un portrait réalisé en 2008 par Al Jazeera English, elle témoigne avoir grandi dans un foyer où il n’y avait pas d’étagères avec des livres, mais où régnait une culture de l’oralité46

Lors de la sortie de Kiffe kiffe demain, l’usage de la langue est perçu comme un « hybride » alliant le verlan et le français standard47. Faïza Guène use de phrases courtes pour mettre en avant l’oralité et un rythme vif19

Focus Vif, note que dans Les gens du Balto, Faïza Guène a « conservé l’oralité » et sa capacité à « reproduire les parlers les plus improbables »48. Dans ce roman chorale, l’oralité est adapté à chaque personnage49

Pour la professeure Zineb Ali-Benali, le titre Un homme, ça ne pleure pas, « semble mimer l’oralité »50. Pour l’universitaire Silvia Domenica Zollo, le roman apporte de nouveaux éléments linguistiques et stylistiques qui permettent à ses personnages une « déculturation » et une « reconstruction identitaire ». La « mise en scène de l’oralité » permet au narrateur, professeur niçois d’origine maghrébine affecté en Seine-Saint-Denis, de reconstruire une identité culturelle et linguistique au contact de ses élèves et de son cousin venu d’Algérie51

Usage du verlan

Faïza Guène utilise des mots en verlan, dont l’usage est devenu populaire dans la langue française. Son usage de la langue a souvent interpelé et elle s’en est justifié en ces termes :

« Je crois que certaines cultures admettent bien plus facilement l’évolution du langage et, en règle générale, les apports qu’on peut faire à la littérature aujourd’hui. J’ai trouvé cela moins figé en Scandinavie ou en Angleterre, par exemple. Cela me conforte dans l’idée qu’on construit de nouvelles choses, qu’en choisissant de m’intéresser à ces anti-héros du quotidien, je n’insulte en rien la noblesse de notre littérature qui doit s’ouvrir davantage »26.

Dans un article19 portant sur Kiffe kiffe demain, le professeur de linguistique Marc Sourdot estime que seules les « unités les plus courantes » du verlan sont utilisées, notamment celles référencées dans le Petit Robert. Cette « langue urbaine inventive est souvent subversive »52

Aussi, l’universitaire et traductrice italienne Ilaria Vitali parle du « verlan et de cyberl@ngage » de Kiffe kiffe demain en indiquant que ce langage est un « sociolecte d’inclusion/exclusion sociale ». En effet, l’héroïne opère ce qu’elle qualifie de « code-switching » pour être comprise. Elle illustre son propos avec une scène du roman dans laquelle l’héroïne est frustrée de ne pas pouvoir utiliser des mots en verlan de peur de ne pas être comprise par sa psychologue53. Brinda J. Mehta souligne quant à elle un usage du verlan comme un marqueur de l’identité d’une jeunesse marginalisée54

Dans son second roman Du rêve pour les oufs, l’esthétique de son texte interpelle L’Express : « Sa langue créative, mélange de verlan, de phrases châtiées et de proverbes africains de Tantie Mariatou, fait d’elle une porte-parole efficace, mais aussi un auteur à part entière »55

Usage de l’arabe

Dans l’ouvrage collectif dirigé par Ilaria Vitali, Intrangers (II). Littérature beur, de l’écriture à la traduction (2011), les deux linguistes Alena Podhorná-Polická et Anne-Caroline Fiévet concluent que la reformulation des arabismes utilisés par Faïza Guène participent à la création de « ponts stylistiques » entre la France et le Maghreb. Ilaria Vitali qui a traduit du français à l’italien de nombreux romans « beurs » avance que les écrivains d’origine maghrébine sont à la fois écrivains et traducteurs dans la mesure où ils participent à l’initiation de leurs lecteurs à leur double culture56

Marc Sourdot souligne l’usage des mots arabes « bled, hchouma, haâlouf, chétane, kiffer ou flouse » dans Kiffe kiffe demain que l’écrivaine utilise dans la bouche de personnages arabophones. Il explique que le roman a connu un succès au-delà d’un public adolescent car l’auteur a su « surprendre sans dérouter ». Il utilise le concept de « l’écriture décentrée » développé par Michel Laronde, qui dans son ouvrage L’écriture décentrée, la lague de l’Autre dans le roman contemporain (1997), énonce que cette écriture « rendrait compte de développements à l’intérieur de l’Hexagone d’une littérature marquée par des différences linguistiques et culturelles ancrées en partie dans l’origine étrangère des écrivains ». Dans les romans de Guène, les effets de styles ne se font pas au détriment de la compréhension, notamment avec l’usage systématique de la reformulation, d’intégration de termes équivalents ou de marqueurs métalinguitiques19.

Humour

Pour écrire sans misérabilisme sur les classes populaires, Faïza Guène utilise l’humour : « Je ne sais pas écrire des choses dures d’une manière dure. J’ai toujours besoin qu’il y ait de l’humour, de la légèreté pour venir adoucir tout ça »57. Pour L’Obs ses « textes débordent de vie, d’humour »58

Dans Kiffe kiffe demain cela permet à l’écrivaine de décrire une réalité nuancée et loin des clichés sur la banlieue59. L’humour est omniprésent dans Du rêve pour les oufs60 où Faïza Guène « s’avère être une excellente caricaturiste »61. Pour L’Express, sa « langue [est] pleine de vannes et de lucidité […] »62

Dans Du rêve pour les oufs, « Le discours que prête Guène à sa narratrice n’est ni celui de la défaite ni de l’abandon […] Il règne toujours un souffle d’espoir. Et puis, il y a l’humour qui caractérise le style de la romancière. […] »63.

Le Nouvel Observateur souligne les qualités de ses deux premiers romans (« des saynètes très drôles, une narratrice attachante, un vrai sens de l’observation ») mais déplore une écriture populaire « avec les mots du quotidien »64. Pourtant cette écriture populaire est revendiquée par l’écrivaine dès ses débuts. En 2008, elle avance que ses écrits ne sont pas assez « nobles » pour les « élites parisiennes » pour être considérés comme de la littérature (« I like telling stories about ordinary people, anti-heroes of modest means […] not noble or interesting enough to belong to litterature or fiction »)65

Pour sa critique portant sur Les gens du BaltoLe Figaro note une « plume drôle et relevée »66. Pour Le Point, le roman est « dôle et tendre »67La Croix note que « L’écriture « nature » et décomplexée de Faïza Guène se dévore sans effort et avec le sourire aux lèvres »68

Pour sa critique d’Un homme, ça ne pleure pasL’Express note « un sens de la formule qui claque » et « un humour tendrement décapant »37

À la sortie du roman La discrétion, la journaliste de France Info Laurence Houot note qu’elle « restitue avec pudeur et humour une histoire complexe »69

Réception

Réception française

Pour Faïza Guène, la banlieue est son « environnement » mais n’est pas le sujet de ses romans. Elle rappelle que Kiffe kiffe demain ne parlait pas de banlieue, « il parlait de l’adolescence »9. Elle déplore la confusion qui règne chez certains journalistes entre « le livre et l’auteur »26

L’universitaire Mame-Fatou Niang explique la réception positive des romans de Faïza Guène dès lors que l’histoire a pour décor la banlieue de barres HLM. Pour elle, les romans de Faïza Guène sont encensés par le milieu élitiste de la littérature parisienne, non pas pour leurs qualités esthétiques, mais pour leurs qualités « ethnographiques » dans la mesure où ils sont reçus comme des documentaires sur la banlieue. C’est à la lumière de ce constat qu’elle explique la relégation de Guène dans les pages « Société » de la presse écrite. Elle en veut pour preuve le roman Les gens du Balto, qui sort des sentiers battues de la banlieue verticale des barres HLM pour camper dans la banlieue horizontale des pavillons. Ce roman fut un échec commercial comparé aux deux premiers mais marque « un réveil douloureux » pour l’écrivaine. Elle prend conscience de « l’affirmation du rôle qu’elle jouait (malgré elle ?) dans le milieu littéraire »70

En 2018, Faïza Guène reviendra sur le tourbillon médiatique après le sortie de Kiffe kiffe demain, déclarant avoir le sentiment d’avoir été considérée comme « un singe savant » 9. En effet, le succès de son premier roman coïncide avec les émeutes urbaines de 2005. À L’Obs, elle déclare que les journalistes voulaient connaître son avis sur « le port du voile, l’immigration, les émeutes en banlieue… On me parlait de tout sauf de mon livre. J’étais considérée comme un écrivain de banlieue et pas comme un écrivain tout court »71. Profitant du contexte social de 2005, certaines élites politiques françaises, veulent en faire une porte-parole des banlieues. Elle déclinera les tentatives d’approches faites par différents ministères durant les présidences de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy17

Dans son autobiographie, Mélanie Georgiades, plus connue sous son nom de scène Diam’s, décrit son amitié avec Faïza Guène qu’elle a rencontrée lors d’invitations faites par les médias à débattre sur des faits d’actualité car elles étaient considérées comme les deux « perles » de la banlieue. Les deux femmes étant réduites à représenter leur territoire d’origine et non leurs productions artistiques72

Pour Zineb Ali-Benali50, Faïza Guène a été, consciemment ou non, une « anthropologue des siens » pour le milieu de la littérature parisienne. Elle évolue de la case de « beur », puis « intrangère »73 pour finir au « centre » de la littérature avec Un homme, ça ne pleure pas. C’est ainsi qu’elle place la critique enthousiaste de ce roman par François Busnel dans L’Express :

« Elle a fait du chemin depuis Kiffe kiffe demain ! On a découvert Faïza Guène en 2004 avec un premier roman qui, pour n’être pas très réussi, n’en fut pas moins un grand succès de librairie. Dix ans plus tard, la jeune femme s’est métamorphosée : elle s’est dotée d’un style, d’un ton, et a appris à raconter des histoires sans jamais verser dans le manichéisme, les généralités ou les raccourcis 74 ».

Pourtant, dans un article consacré à l’évolution de l’écriture chez Faïza Guène, l’universitaire Ioana Marcu, note qu’Un homme, ça ne pleure pas garde le style originel de Guène comme l’usage de l’oralité. Après son deuxième roman de la « confirmation », ce roman est celui « l’âge adulte » avec un style arrivé à « maturité »75

Réception internationale

La réception des écrits de Faïza Guène en France et à l’étranger est différente76. Si en dehors de l’Hexagone elle est comparée à « Zadie Smith ou à Monica Ali », en France, elle incarne selon l’universitaire Laura Reeck « la révolte, une révolte totale qui peut mener à tout, même au silence et surtout au silence lorsque l’on est sommé de parler ». 

Dans l’ouvrage collectif Banlieue vues d’ailleurs (2016) dirigé par l’historien Bernard Wallon77, il est rappelé que les universitaires spécialisés dans l’étude de la production des écrivains issus des banlieues sont principalement basés en dehors de l’Hexagone, notamment aux États-Unis, en Angleterre et en Italie. En effet, en France, cette littérature est « absente dans la plupart des anthologies et tentatives de classement dédiées à la littérature française contemporaine […] la critique universitaire française continue à ignorer ce corpus vaste qui compte pourtant des œuvres de qualité littéraire remarquable ». Pour lui, l’une des explications à cet état de fait serait structurel, les universités anglosaxonnes par exemple ayant des départements de French Studies, influencés par les études postcoloniales et les cultural studies qui analysent les œuvres considérées comme mineures et/ou issues des minorités. 

Dans ce même ouvrage, l’universitaire britannique Christina Horvath78, spécialisée dans la littérature des auteurs issus de banlieue signe un article intitulé Écrire la banlieue dans les années 2000-2015 dans lequel elle énumère les raisons qui pourraient expliquer le déni des écrivains issus des banlieues dans le champs littéraire français : mépris pour le genre populaire et les genres mineurs, méfiance des universitaires hexagonaux à l’égard d’une littérature dont l’esthétique s’éloigne du « prestige du français standard normé, approuvé et certifié par l’Académie française ». Elle suppose également que les auteurs portant des noms étrangers ne seraient « pas suffisamment français » pour avoir une place dans les rayons « littérature française » ou intégrés dans les programmes scolaires. Pour finir, elle avance que les stéréotypes sur les banlieues, véhiculés par les médias, influencent les universitaires à ne pas croire en la capacité des auteurs résidants en banlieue d’être « dignes de leur attention ». 

Cette analyse est partagée par la professeure de français Anouk Alquier dans un article publié en 2011 et intitulé La Banlieue Parisienne du Dehors au Dedans : Annie Ernaux et Faïza Guène. Elle y explique que les relents néocoloniaux au sein de la société française ne permettent pas de reconnaitre les textes qui se passent en banlieue comme textes littéraires. Ils sont reconnus comme « textes exotiques, étranges, voire tabous »79

Dans une interview de Faïza Guène publiée en 2007 par le Contemporary French and Francophone Studies32 à la suite d’une tournée des universités américaines, elle déclarait avoir été confortée sur son travail, sur l’universalité de ses thèmes, ajoutant qu’en France , elle « en doute quelquefois car on a souvent besoin de me cantonner à la Banlieue ». 

En 1995 déjà, Alec G. Hargreaves traduisait en ces termes la place inconfortable des écrivains français issus de l’immigration maghrébine : « La littérature issue de l’immigration maghrébine en France est une littérature qui gêne. Les documentalistes ne savent pas où la classer, les enseignants hésitent à l’incorporer dans leurs cours et les critiques sont généralement sceptiques quant à ses mérites esthétiques »80

Le statut d’écrivaine

Faïza Guène et Françoise Sagan

En 2004, la journaliste de L’Obs Anne Fohr encense Kiffe kiffe demain mais s’interroge : « Le premier roman d’une beurette de banlieue ne passe pas inaperçu. Quand c’est une petite merveille, c’est la ruée sur l’auteur, sa vie, son œuvre. On en fera peut-être un phénomène. Nouvelle Sagan des cités ou petite sœur de Jamel Debbouze? »81. La « Sagan des cités »82 ou la « Sagan des banlieues »62,83 seront réutilisés dans la presse française mais également étrangère. Le seul point commun entre Françoise Saganet Faïza Guène étant une entrée précoce dans le monde de la littérature (Françoise Sagan a publié Bonjour Tristesse en 1954 à l’âge de 18 ans). 

En août 2006, pour la sortie de son deuxième roman Du rêve pour les oufsLe Nouvel Observateur critiqua ce surnom où l’écrivaine « se retrouve homologuée « Sagan des cités » par quelques plumitifs en mal de formules passe-partout »84. En octobre de la même année, Anne Fohr publie dans le même magazine une critique élogieuse du second roman de l’écrivaine, qualifiée cette fois-ci de « beurette phénomène » ou encore une « une fille des cités surdouée»85

Les surnoms l’assignant à la banlieue seront encore nombreux.« Plume du bitume »86, « Bridget Jones des banlieues »87 dont la « plume rafraîchissante de 21 ans [est] trempée dans le bitume de Seine-Saint-Denis »55, « titi de banlieue »88, « la plume de Pantin (Seine-Saint-Denis) »89.  Ou encore « une romancière qui a su incarner, plus que toute autre, une certaine littérature française du bitume »37

Dès sa première émission télévisée, l’universitaire Kathryn A. Kleppinger90 fait remarquer que Faïza Guène tente de recadrer la réception de son travail. Elle retranscrit un passage de l’émission On a tout essayé, diffusée le 11 octobre 2004 sur France 2 : 

  • Laurent Ruquier : « Qu’est-ce que vous préférez, qu’on dise que vous êtes la Françoise Sagan des banlieues comme j’ai pu le lire, ou la petite sœur de Jamel Debbouze?»
  • Faïza Guène: « Si j’avais le choix, aucun des deux.»

Faïza Guène continuera à rejeter ces surnoms, y compris auprès de la presse étrangère, notamment dans une interview donnée au New York Times87 en 2004 (« I don’t want to be the Sagan of the housing projects »). Pourtant, elle est présentée ainsi à chaque sortie d’un roman. En 2008, elle déclarait à ce sujet : « Des cités, des banlieues, c’est devenu un nom de famille, une particule. Si je vais sur la Lune, je serai l’Armstrong des quartiers, non ? »89

Ce phénomène d’association des écrivains issus de la banlieue parisienne et de l’immigration maghrébine à des figures connues dans le milieu littéraire français est une pratique courante dans les médias hexagonaux. En organisant des dictées géantes par exemple, l’écrivain Rachid Santaki a été affublé du surnom de « Bernard Pivot des banlieues »91

Légitimité

En 2016, Faïza Guène apparait dans le documentaire Nos Plumes92 réalisé par Keira Maameri. Cette dernière tente de montrer les stéréotypes dont souffrent les artistes et écrivains issus de la banlieue parisienne dont Faïza Guène, BerthetRachid Djaïdani, ElDiablo et Rachid Santaki. Le documentaire traite de la question de la légitimité de ces auteurs dans le champs artistique et littéraire français. 

L’usage d’une langue populaire et argotique est l’un des éléments qui participe à une forme d’exclusion de Faïza Guène du champs littéraire par la presse française. Les articles la concernant sont souvent classés dans la rubrique « Société » et non dans la rubrique « Littérature » ou « Culture », faisant de l’auteur un phénomène de société, plus qu’un phénomène littéraire. 

En 2004, Le Nouvel Observateur fera sa critique de Kiffe kiffe demain dans sa rubrique « Société ». En 2006, Le Parisien titrera son article Faïza Guène, plume du bitume86 dans sa rubrique « Société ». En 2008, le même journal titrera Parlez-vous le Faïza Guène ?89 dans la même rubrique. 

En 2006, elle déclare qu’en « France, c’est encore comme si je n’avais pas de légitimité, quand je regarde les émissions littéraires, je suis traumatisée ; on croirait qu’ils cherchent à tout prix à fermer le cercle… Et ce sont les mêmes qui ne comprennent pas pourquoi les gens ne lisent pas ! »2. D’ailleurs, elle dit dans plusieurs interviews se sentir exclue du champs littéraire français45

À la question du Guardian sur l’éventualité qu’elle puisse recevoir un Prix Littéraire, elle déclare : « Les grands prix littéraires ? Vous plaisantez ? Jamais, de toute ma vie, jamais, je ne gagnerai un prix littéraire. Cela voudrait dire que j’écris de la littérature et qu’il y a des intellectuels dans les banlieues. C’est justement là-dessus que rien ne change et que cette vision néocolonialiste s’exprime… Les indigènes savent faire du sport, chanter et danser, mais ils ne peuvent pas penser »17

Pour l’éditeur Guillaume Allary, le premier roman de Faïza Guène est arrivé dans une séquence historique où il n’y avait pas de voix des banlieues parisiennes dans la littérature française, où le « milieu littéraire parisien » était « ignorant sur une large partie de la population française ». (« The book arrived in that heavy silence in a very white, very inward-looking, Parisian literary milieu that was ignorant about a large part of the French population »)93

Traductions

Faïza Guène est la première écrivaine française issue de l’immigration maghrébine à avoir un succès mondial. La traduction de son premier roman en vingt-six langues crée dès lors de nombreuses analyses universitaires, notamment au sein des départements de French Studies, sur les stratégies adoptées par les traducteurs. En effet, la plupart des traducteurs normalisent (simplifient) Kiffe kiffe demain, lui faisant perdre ses caractéristiques originales, notamment ses mots en verlan et ses arabismes. Or, l’oralité, le verlan et les arabismes caractérisent le style de l’écrivaine94

Si l’œuvre de Guène traduit la culture des classes populaires issues de l’immigration maghrébine, avec un usage fréquent des arabismes, la traduction arabe de Kiffe kiffe demain a été la plus tardive. En effet, les universitaires Katrien Lievois, Nahed Nadia Noureddine et Hanne Kloots95 soulignent qu’en dépit de son succès, et des premières traductions publiées dès 2005 (en finnois, italien, néerlandais et serbe), la traduction arabe ne paraît qu’en 2010. Ils jugent la traduction arabe « déconcertante » avec un effacement total des spécificités esthétiques du roman transformé en arabe standard, dans un « registre formel ». La traduction de certains mots portent d’ailleurs à confusion. L’usage du mot « bled » est traduit par « balad », qui signifie « pays » en arabe standard, et est dépourvu de sa connotation « péjorative ». Ils soulignent que le titre arabe porte aussi à confusion, « kiffe kiffe » (aimer) sans voyelle étant lu « kaif kaif » (comment) par les arabophones. 

Ils se sont également intéressés à la traduction espagnole et néerlandaise pour appréhender les stratégies retenues par les traducteurs. La version espagnole efface les références sociolinguistiques, notamment celle du titre, pour le traduire en Mañana será otro día. La traduction néerlandaise, Morgen kifkif, bien qu’elle garde certains mots arabe tels quels, utilise une langue neutre. 

Pour l’universitaire Mattias Aronsson, qui s’est penché sur les deux premiers romans de Guène traduits en suédois, les mots argotiques, en verlan ou issus de la culture maghrébine sont souvent traduits dans une langue standard. « Ce procédé de normalisation rend le texte cible plus neutre et, peut-être, un peu moins singulier que l’original »96. La traduction suédoise fait perdre à Kiffe kiffe demain sa culture maghrébine en usant de l’argotique espagnol plus présent dans la langue suédoise. Entre autres exemples, Mattias Aronsson évoque le passage du mot arabe « walou » à un équivalent espagnol « nada ». Il explique ce « transfert » car l’argot utilisé en Suède est largement influencé par les immigrés sudaméricains. 

La traduction américaine (Kiffe kiffe tomorrow) et italienne (Kif kif domani) restent fidèle au titre original. Pour l’universitaire Chiara Denti97 cela permet de rendre compte que le titre original est un « manifeste pour un demain hybride et hétérolingue »98

La presse anglaise a d’ailleurs salué la traduction de Kiffe kiffe demain (Just like tomorrow) qui retranscrit le style de Guène. L’argot utilisé est principalement celui de l’immigration jamaïcaine. Sarah Ardizzone, qui a traduit l’ensemble des romans de Guène a « travaillé sur le langage avec des jeunes de Brixton »26, un quartier populaire de Londres. En 2006, The Daily Telegraphsaluait le travail de Ardizzone, qui a été capable de traduire avec « créativité » les traits argotiques du roman99 même si The Independent déplorait la perte au passage de certains traits d’humour100

En 2020, dans le cadre d’une conférence organisée par l’Institut Français de Londres, au Royaume-Uni, à l’occasion de la Journée Internationale du droit des Femmes, Faïza Guène et sa traductrice Sarah Ardizzone ont, entre autres, échangés sur leur relation traducteur-auteur de plus de 15 années, une relation amicale, qui donne à Guène une « perspective anglaise » de son travail101

Engagements

  • Qui fait la France ?

En 2007, Faïza Guène participe au collectif Qui fait la France ? (jeu de mot avec « kiffer »102), qui déplore que la littérature ne soit qu’un « exutoire des humeurs bourgeoises ». Ce collectif d’écrivains aux « identités mêlées » réclame son droit à faire partie du paysage de la littérature française, dans sa diversité. Ils publient un recueil de nouvelles sous le titre de Chroniques d’une société annoncée

  • Lutte contre les stéréotypes

Faïza Guène est impliquée auprès d’associations, y compris celle qui l’a aidé à devenir écrivaine, Les Engraineurs. Elle déclare vouloir casser les stéréotypes et montrer que la littérature n’est pas « comme le golfe : une activité réservée aux riches »103

L’écrivaine prend position pour que cessent les stéréotypes dont souffre son département de naissance, la Seine-Saint-Denis. Elle signe l’Appel des 93, un collectif lancé en avril 2005 par 93 personnalités dont l’objectif est de modifier le regard négatif du département. En 2006, elle devient la marraine104 du bateau Esprit93 pour le Transat Ag2r

  • Représentation des femmes

Faïza Guène collabore avec l’enseigne de Ramdane Touhami, la maison de parfum et cosmétiques Officine Universelle Buly 1803, à l’écriture de textes où elle explore avec humour la beauté féminine105,106. D’ailleurs elle interviendra dans le Podcast Kiffe Ta Race pour déconstruire les stéréotypes qui touchent les femmes racisées dans un épisode intitulé « La geisha, la panthère et la gazelle »107. En 2020, elle participe à l’ouvrage collectif féministe Ceci est mon corps.

  • Éducation

Faïza Guène est marraine108 et participe régulièrement aux initiatives de La dictée pour tous109, une association qui organise des dictées géantes dans les quartiers populaires. 

En 2018, elle inaugure une bibliothèque qui porte son nom dans le 13e arrondissement de Paris. Le nom de cette bibliothèque rattachée au centre social « 13 pour tous », est choisi par les femmes qui le fréquentent et qui avaient lancées, dix ans auparavant, leur premier diner littéraire avec Kiffe kiffe demain. Faïza Guène déclare à cette occasion son soutien au travail de terrain de ce centre social qui met en avant l’importance de la lecture110

  • Santé

En 2019, elle se rend en Haïti pour le tournage de De vos propres yeux, une websérie produite par l’ONG Solidarités Internationalqui intervient depuis 9 ans dans ce pays afin d’éradiquer le choléra111

Hommages

Dans son quatrième et dernier album SOS, sorti en 2009, Diam’s rend hommage à Faïza Guène dans sa chanson L’Honneur d’un peuple où elle chante « En attendant j’aime les lettres et je lis Faïza Guène »112

En 2019, le producteur Chakib Lahssaini lance la websérie Kiffe aujourd’hui, diffusée sur France.tv Slash et sur YouTube, dont le titre est un « clin d’œil » à Kiffe kiffe demain, un « livre générationnel qui racontait le quotidien d’une jeune fille des quartiers dont les soucis étaient les séries qu’elle regardait l’après-midi, les histoires d’amour… Elle était parfaitement ordinaire et aurait pu s’appeler Monique, Germaine ou Fatoumata : elles ont toutes les mêmes problèmes à cet âge-là »113

Œuvres

Romans

Collectifs

Livres d’art

En 2020, la Folio Society publie une série limitée de 750 coffrets114 contenant une reproduction de la version originale de The Story of Babar de Jean de Brunhoff, ses croquis ainsi qu’un recueil de textes de Faïza Guène, Adam Gopnik et Christine Nelson115

Direction littéraire

Faïza Guène a été la directrice littéraire116,117 du premier roman de Grace Ly, Jeune Fille Modèle. Le roman retrace le parcours de Chi Chi, adolescente française issue de l’immigration sino-cambodgienne, qui raconte sa quête d’identité. 

Créations cinématographiques

Courts-métrages

Pour le directeur du Département des études françaises et francophones de l’Université de Californie, Dominic Thomas, les courts-métrages de Faïza Guène permettent un dialogue entre le centre et la périphérie118. En 2010, il analyse la production de Faïza Guène et les inscrits dans une dynamique portée par les descendants d’immigrés pour casser les stéréotypes véhiculés à leur égard. L’action de filmer et d’écrire a, selon lui, une « dimension thérapeutique » et permet à ces artistes de se réapproprier une image malmenée par les médias. Utiliser la caméra et la plume permet de rendre visible les problèmes sociaux « et placent sous pression les idéaux et les valeurs républicaines ». Pour Dominic Thomas, les courts-métrages de Faïza Guène sont pertinents car engagés à contrer le discours médiatique, politique visant à « essentialiser et stigmatiser » les plus défavorisés au sein de la société. 

  • La zonzonnière

Entre 2001 et 2002, Faïza Guène réalise deux court-métrages avec Les Engraineurs, association basée à Pantin qui organise des ateliers d’écriture et des réalisations audiovisuelles. Elle réalise le premier en 2001 avec le producteur Julien Sicard, La zonzonnière119, qui met en scène une adolescente déterminée à fuir sa famille avec son amie. 

  • RTT

En 2002, elle n’a que 15 ans quand elle réalise seule le court-métrage RTT. Elle met en scène une mère célibataire qui se démène entre son travail de femme de ménage et l’éducation de ses enfants. Profitant d’une journée de repos en RTT, elle découvre que ses enfants basculent dans la délinquance. À travers ce court-métrage, Guène explore le rôle de la dislocation de la cellule familiale comme facteur de la délinquance juvénile. Elle racontera à la sortie de Kiffe kiffe demain que le projet avait manqué de tomber à l’eau, l’actrice principale ayant annulé sa participation la veille du tournage120. C’est alors sa mère, Khadra Guène121, qui interprétera le rôle principal. 

  • Mémoire du 17 octobre 1961

En 2002, elle réalise ce court documentaire qui relate le massacre du 17 octobre 1961 des manifestants algériens à Paris. Cinq mois avant la fin de la guerre d’Algérie, ils protestaient contre le couvre-feu appliqués aux seuls maghrébins. La manifestation sera réprimée et fera entre 30 et 300 morts. 

Cette répression sur le sol français de travailleurs algériens sera pendant longtemps un tabou. Faïza Guène déclarera à ce propos « Mes parents, ils ont connus la guerre d’Algérie, Octobre 1961 à Paris. Ils ne veulent pas faire de bruit. Mais nous, on est né ici, on ne se tait pas »122

L’universitaire Alison Rice rappelle que cet évènement sera intégré et reconnu de manière symbolique dans Kiffe kiffe demain, dans un passage où l’héroïne relate l’amour que porte sa mère pour le maire de Paris, Bertrand Delanoë depuis qu’il a posé une plaque commémorative en souvenir des victimes123

Ce documentaire fut réalisé avec Bernard Richard et financé par l’association Les Engraineurs124

  • Rien que des mots

En 2005, elle obtient une bourse du CNC afin de réaliser le moyen-métrage Rien que des mots125 où elle fait jouer sa mère pour la seconde fois. 

Scénarios

En 2010, elle retrouve Julien Sicard pour collaborer à un épisode de la série télévisée Histoires de vies diffusé sur France 2 qu’il dirige. Elle écrira le scénario de l’épisode 6 appelé Des intégrations ordinaires126

Elle participe à l’écriture du scénario et des dialogues du film Sol, sorti au cinéma en 2020127

Actrice

Faïza Guène tient son premier rôle au cinéma dans le film Sœurs128 de Yamina Benguigui (Sortie en 2020)129

Notes et références

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William Faulkner… 25.09.1897

Nous sommes le 25 septembre, jour anniversaire de la naissance d’un génie de la littérature universelle, William Faulkner.

A cette occasion je vous donne à lire une de ses plus célèbres nouvelles, « Une rose pour Emily », écrite alors qu’il avait  32 ans. On la trouve dans le recueil Treize histoires (These Thirteen).

Puis je vous fais suivre un article complet que j’avais écrit en septembre 1997, article paru dans le quotidien algérien, disparu depuis, LA TRIBUNE, (de feu Kh. Ameyar)

Et, à la suite, de nombreux liens très utiles… Avec vidéos etc…

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William Faulkner dans sa ferme

UNE ROSE POUR EMILY

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UNE ROSE POUR EMILY

(Traduit par M.-E. Coindreau)

1

Quand Miss Emily Grierson mourut, toute notre ville alla à l’enterrement : les hommes, par une sorte d’affection respectueuse pour un monument disparu, les femmes, poussées surtout par la curiosité de voir l’intérieur de sa maison que personne n’avait vu depuis dix ans, à l’exception d’un vieux domestique, à la fois jardinier et cuisinier.

C’était une grande maison de bois carrée, qui, dans le temps, avait été blanche. Elle était décorée de coupoles, de flèches, de balcons ouvragés, dans le style lourdement frivole des années 70, et s’élevait dans ce qui avait été autrefois notre rue la plus distinguée. Mais les garages et les égreneuses à coton, empiétant peu à peu, avaient fait disparaître  jusqu’aux noms augustes de ce quartier ; seule, la maison de Miss Emily était restée, élevant sa décrépitude  entêtée et coquette au-dessus des chars à coton et des réservoirs à essence. Elle n’était plus la seule à outrager la vue. Et voilà que Miss Emily était allée rejoindre les représentants de ces augustes noms dans le cimetière assoupi sous les ifs, où ils gisaient parmi les tombes alignées et anonymes des soldats de l’Union et des Confédérés morts sur le champ de bataille de Jefferson.

De son vivant, Miss Emily avait été une tradition, un devoir et un souci ; une sorte de charge héréditaire qui pesait sur la ville depuis ce jour où, en 1894, le Colonel Sartoris, le maire – celui qui lança l’édit interdisant aux négresses de paraître dans les rues sans tablier – l’avait dispensée de payer les impôts, dispense qui datait de la mort de son père et s’étendait jusqu’à perpétuité. Non que Miss Emily eût jamais accepté qu’on lui fît la charité. Le Colonel Sartoris avait inventé l’histoire compliquée d’un prêt d’argent que le père de Miss Emily aurait fait à la ville et que la ville, pour raison d’affaires, préférait rembourser de cette façon-là.  Il n’y avait qu’un homme de la génération avec le cerveau du Colonel Sartoris pour avoir pu imaginer une chose pareille, et il n’y avait qu’une femme pour l’avoir pu croire.

Quand la génération suivante, avec ses idées modernes, donna à son tour des maires et des conseillers municipaux, cet arrangement souleva quelques mécontentements. Le premier janvier ils lui envoyèrent une feuille d’imposition. Février arriva sans apporter de réponse. Ils lui envoyèrent une lettre officielle, la priant de passer, quand elle le jugerait bon, au bureau du shériff. La semaine suivante, le maire lui écrivit lui-même, lui offrant d’aller chez elle ou de l’envoyer chercher en voiture. En réponse il reçut un billet où, sur un papier d’une forme archaïque, d’une écriture courante et menue à l’encre passée, elle lui disait qu’elle ne sortait plus du tout. La feuille d’impôts était incluse, sans commentaires.

Le conseil municipal siégea en séance extraordinaire. Une députation se rendit chez elle et frappa à cette porte qu’aucun visiteur n’avait franchie depuis que, huit ou dix ans auparavant, elle avait cessé de donner des leçons de peinture sur porcelaine. Le vieux nègre la fit entrer dans un hall obscur d’où un escalier montait se perdre dans une ombre encore plus profonde. Il y régnait une hauteur de poussière, de chose qui ne sert pas ; une odeur de renfermé et d’humidité. Le nègre les conduisit dans le salon. L’ameublement en était lourd, les sièges couverts en cuir. Quand le nègre ouvrit les rideaux d’une des fenêtres, ils virent que le cuir était craquelé ; et, quand ils s’assirent, un léger nuage de poussière monta paresseusement autour de leurs cuisses et, en lentes volutes, les atomes s’élevèrent dans l’unique rais de soleil. Près de la cheminée, sur un chevalet à la dorure ternie, se trouvait un portrait au crayon du père de Miss Emily.

Ils se levèrent quand elle entra. Elle était petite, grosse, vêtue de noir, avec une mince chaîne d’or qui lui descendait jusqu’à la taille et disparaissait dans sa ceinture, et elle s’appuyait sur une canne d’ébène à pomme d’or ternie. Son ossature était mince et frêle. C’est peut-être pour cela que ce qui chez une autre n’aurait été que de l’embonpoint, était chez elle de l’obésité. Elle avait l’air enflée, comme un cadavre qui serait resté trop longtemps dans une eau stagnante, elle en avait même la teinte blafarde. Ses yeux, perdus dans les bourrelets de sa face, ressemblaient à deux petits morceaux de charbon enfouis dans une boule de pâte, tandis qu’elle les promenait d’un visage à l’autre, en écoutant les visiteurs présenter leur requête.

Elle ne les invita pas à s’asseoir. Elle se contenta de rester debout sur le seuil, attendant tranquillement que le porte-parole se soit arrêté, balbutiant. Ils purent entendre alors le tic-tac de la montre invisible attachée à la chaîne d’or.

Sa voix était sèche et froide : « Je n’ai pas d’impôts à payer à Jefferson. Le Colonel Sartoris me l’a expliqué. Peut-être un d’entre vous pourra-t-il consulter  les archives de la ville, et vous donner à tous satisfaction. »

  • Mais nous l’avons fait. Nous sommes les autorités de la ville, Miss Emily. N’avez-vous pas reçu un avis du shériff, signé de sa main ?
  • Oui, j’ai reçu un papier, dit Miss Emily. Il se croit peut-être le shériff… Je n’ai pas d’impôts à payer à Jefferson.
  • Mais il n’y a rien qui le prouve dans les livres. Il faut que nous…
  • Voyez le Colonel Sartoris. Je n’ai pas d’impôts à payer à Jefferson.
  • Mais, Miss Emily…
  • Voyez le Colonel Sartoris (il y avait près de dix ans que le Colonel Sartoris était mort). Je n’ai pas d’impôts à payer à Jefferson. Tobe ! » Le nègre apparut. « Raccompagne ces Messieurs. »

2

Ainsi, ils furent vaincus, bel et bien, comme l’avaient été leurs pères, trente ans auparavant, au sujet de l’odeur. Cela se passait deux ans après la mort de son père et peu de temps après que son amoureux – celui qui, pensions-nous, allait l’épouser – l’eut abandonnée. Après la mort de son père, elle sortit très peu ; après que son amoureux fut parti, on ne la vit pour ainsi dire plus. Quelques dames eurent la témérité d’aller lui rendre visite, mais elles ne furent point reçues et, autour de la maison, il n’y eut d’autre signe de vie que le nègre, jeune à cette époque, qui entrait et sortait avec un panier de marché.

  • Comme si un homme, quel qu’il soit, pouvait tenir une cuisine en état ! » disaient les dames ; aussi personne ne fut surpris quand l’odeur se fit sentir ; ce fut un nouveau lien entre le monde prolifique et grossier et les grands et puissants Grierson.

Une voisine alla se plaindre au maire, le juge Stevens, âgé alors de quatre-vingt ans.

  • Mais que voulez-vous que j’y fasse, madame ? dit-il.
  • Eh bien, envoyez-lui un mot pour que cela cesse, dit la femme. Est-ce qu’il n’y a pas de loi ?
  • Je suis sûr que ça ne sera pas nécessaire, dit le juge Stevens, c’est sans doute tout simplement un serpent ou un rat que son nègre aura tué dans la cour. Je lui en dirai un mot.

Le lendemain il reçut deux autres plaintes. L’une émanait d’un homme qui se présenta, timide et suppliant : « Il faut absolument faire quelque chose, Monsieur le juge. Pour rien au monde je ne voudrais ennuyer Miss Emily, mais il faut que nous fassions quelque chose ».

Ce soir-là le conseil municipal se réunit : trois barbes grises et un jeune homme, un membre de la nouvelle génération.

  • C’est tout simple, dit-il, faites-lui dire de nettoyer chez elle. Donnez-lui un certain temps pour le faire et si elle ne…
  • Dieu me damne, monsieur, dit le juge Stevens, prétendez-vous aller dire en face à une dame qu’elle sent mauvais ?

Alors, la nuit suivante, un peu après minuit, quatre hommes traversèrent la pelouse de Miss Emily et, comme des cambrioleurs, rodèrent autour de la maison, reniflant le soubassement de brique et les soupiraux de la cave, tandis que l’un d’eux, un sac sur l’épaule, faisait régulièrement le geste du semeur. Ils enfoncèrent la porte de la cave qu’ils saupoudrèrent de chaux, ainsi que toutes les dépendances. Comme ils retraversaient la pelouse, ils virent qu’une fenêtre, sombre jusqu’alors, se trouvait éclairée. Miss Emily s’y tenait assise, à contre-jour, droite, immobile comme une idole. Silencieusement ils traversèrent la pelouse et se glissèrent dans l’ombre des acacias qui bordaient la rue. Au bout d’une quinzaine l’odeur disparut.

C’est alors que les gens commencèrent à avoir vraiment pitié d’elle. Les gens de la ville qui se rappelaient comment la vieille Mme Wyatt, sa grand-tante, avait fini par devenir complètement folle, trouvaient que les Grierson se croyaient peut-être un peu trop supérieurs, étant donné ce qu’ils étaient. Il n’y avait jamais de jeune homme assez bon pour Miss Emily. Nous nous les étions souvent imaginés comme des personnages de tableau : dans e fond, Miss Emily, élancée, vêtue de blanc ; au premier plan son père, lui tournant le dos, jambes écartées, un fouet à la main, tous les deux encadrés par le chambranle de la porte d’entrée grande ouverte. Aussi, quand elle atteignit la trentaine sans s’être  mariée, je ne dis pas que cela nous fît vraiment plaisir, mais nous nous sentîmes vengés. Même avec des cas de folie dans la famille, elle n’aurait pas refusé tous les partis s’ils s’étaient réellement présentés.

A la mort de son père le bruit courut que la maison était tout ce qui lui restait, et, d’un côté, les gens n’en furent pas fâchés. Ils pouvaient enfin avoir pitié de Miss Emily. Seule et dans la misère, elle s’était humanisée. Maintenant, elle aussi allait connaître cette vieille joie et ce vieux désespoir d’un sou de plus ou de moins.

Le lendemain de la mort de son père, toutes les dames s’apprêtèrent à aller la voir pour lui offrir aide et condoléances, ainsi qu’il est d’usage. Miss Emily les reçut à la porte, habillée comme de coutume, et sans la moindre trace de chagrin sur le visage. Elle leur dit que son père n’était pas mort. Elle répéta cela pendant trois jours, tandis que les pasteurs venaient la voir, ainsi que les docteurs, dans l’espoir qu’ils la défiguraient à les laisser disposer du corps. Juste au moment où ils allaient recourir à la loi et à la force, elle céda, et ils enterrèrent son père au plus vite.

Personne ne dit alors qu’elle était folle. Nous croyions qu’elle ne pouvait faire autrement. Nous nous rappelions tous les jeunes gens que son père avait écartés, et nous savions que, se trouvant sans rien, elle devait se cramponner à ce qui l’avait dépossédée, comme on fait d’ordinaire.

3

Elle fur longtemps malade. Quand nous la revîmes elle avait les cheveux courts, ce qui lui donnait l’apparence d’une jeune fille et une vague ressemblance avec les anges des vitraux d’église, quelque chose de tragique et de serein.

La ville venait juste de passer les contrats pour le pavage des trottoirs et, pendant l’été qui suivit la mort de son père, on commença les travaux. La Société de construction arriva avec des nègres, des mulets, des machines et un contre-maître nommé Homère Barron, un Yankee grand gaillard brun et décidé, avec une grosse voix et des yeux plus clairs que son teint. Les petits enfants le suivaient en groupe pour l’entendre jurer contre les nègres, les nègres qui chantaient en mesure tout en levant et abaissant leurs pioches. Il ne tarda pas à connaître tout le monde dans la ville. Chaque fois qu’on entendait de grands éclats de rire sur la place, on était sûr qu’Homère Barron était au centre du groupe. On ne tarda pas à le voir, le dimanche après-midi, se promener avec Miss Emily, dans le cabriolet du loueur de voitures avec ses roues jaunes et sa paire de chevaux bais.

Tout d’abord nous nous réjouîmes de voir que Miss Emily avait maintenant un intérêt dans la vie, parce que toutes les dames disaient :

  • Naturellement une Grierson ne s’attachera jamais sérieusement à un homme du nord, à un journalier.

Mais il y en avait d’autres, des gens plus âgés, qui disaient que même le chagrin ne devait pas faire oublier à une grande dame que NOBLESSE OBLIGE, sans appeler ça, NOBLESSE OBLIGE (en français dans le texte). Ils se contentaient de dire :

  • Pauvre Emily, ses parents devraient venir vers elle.  

Elle avait des parents en Alabama, mais, dans le temps, son père s’était brouillé avec eux au sujet de la succession de la vieille Mme Wyatt, la folle, et les deux familles avaient cessé de se voir. Personne n’était même venu à l’enterrement.

Et aussitôt que les vieilles gens eurent dit : « Pauvre Emily », on commença à chuchoter : « Comment, vous pensez vraiment… ? disait-on. – Mais bien sûr, pour qu’elle autre raison voudriez-vous… ? » Cela derrière les mains ; crissement de soie et de satin qui se tendaient pour apercevoir, de derrière les jalousies, fermées sur le soleil des dimanches après-midi, la paire de chevaux bais passant dans un léger et rapide clop-clop-clop. – « Pauvre Emily ! »

Elle portait la tête assez haute, même alors que nous pensions qu’elle était déchue. On eût dit qu’elle exigeait plus que jamais que l’on reconnût la dignité attachée à la dernière des Grierson. Il semblait que ce rien de vulgarité terrestre ne faisait qu’animer d’avantage son impénétrabilité. C’est comme le jour où elle acheta la mort aux rats, l’arsenic. C’était plus d’un an après qu’on avait commencé à dire : « Pauvre Emily », et pendant que ses deux cousines habitaient avec elle.

  • Je voudrais du poison », dit-elle au droguiste. Elle avait plus de trente ans alors. Elle était encore mince, quoique plus maigre que d’habitude, avec des yeux noirs, froids et hautains dans un visage dont la peau se tirait vers les tempes et autour des yeux comme il semblerait que dû être le visage d’un gardien de phare. –Je voudrais du poison, dit-elle.
  • Bien, Miss Emily. Quelle espèce de poison ? pour des rats ou quelque chose de ce genre ? Je vous recomman…
  • Je veux le meilleur que vous ayez. Peu m’importe lequel.

Le droguiste en énuméra quelques-uns. « Ils tueraient un éléphant. Mais ce que vous voulez, c’est…

  • De l’arsenic, dit Miss Emily. Est-ce que c’est bon ?
  • Est-ce… l’arsenic ? Mais oui madame. Seulement ce que vous voulez…
  • Je veux de l’arsenic.

Le droguiste la regarda. Elle le dévisagea, droite, le visage comme un drapeau déployé. – Mais, naturellement, dit le grossiste, si c’est ce que vous voulez. Seulement, voilà, la loi exige que vous disiez à quoi vous voulez l’employer.

Miss Emily se contenta de le fixer, la tête renversée afin de pouvoir le regarder, les yeux dans les yeux, si bien qu’il détourna ses regards et alla chercher l’arsenic qu’il enveloppa. Le petit livreur nègre lui apporta le paquet ; le droguiste ne reparut pas. Quand, arrivée chez elle, elle ouvrit le paquet, il y avait écrit sur la boîte, sous le crâne et les os en croix : « Pour les rats ».

4

Aussi, le lendemain, tout le monde disait : Elle va se tuer ; et nous trouvions que c’était ce qu’elle avait de mieux à faire. Au début de ses relations avec Homère Barron, nous avions dit : « Elle va l’épouser. » Plus tard nous dîmes : « Elle finira bien par le décider » ; parcequ’Homère lui-même avait remarqué – Il aimait la compagnie des hommes et on savait qu’il buvait avec les plus jeunes membres Elk’s Club – qu’il n’était pas un type à se marier. Plus tard nous dîmes « Pauvre Emily » derrière les jalousies, quand il passait, le dimanche après-midi, dans le cabriolet étincelant, Miss Emily, la tête haute, et Homère Barron, le chapeau sur l’oreille, le cigare aux dents, les rennes et le fouet dans un gant jaune.

Alors quelques dames commencèrent à dire que c’était là une honte pour la ville et un mauvais exemple pour la jeunesse. Les hommes n’osèrent point intervenir, mais à la fin les dames obligèrent le pasteur baptiste –  la famille d’Emily était épiscopale – à aller la voir. Il ne voulut jamais révéler ce qui c’était passé au cours de cette entrevue, mais il refusa d’y retourner. Le dimanche suivant, ils sortirent encore en voiture et, le lendemain, la femme du pasteur écrivit ux parents d’Emily, en Alabama.

Elle eut donc à nouveau de la famille sous son toit, et tout le monde s’apprêta à suivre les événements. Tout d’abord il ne se passa rien. Ensuite, nous fûmes convaincus qu’ils allaient se marier. Nous apprîmes que Miss Emily était allée chez le bijoutier et avait commandé un nécessaire de toilette pour homme avec les initiales H.B. sur chaque pièce. Deux jours après, nous apprîmes qu’elle avait acheté un trousseau d’homme complet y compris une chemise de nuit, et nous dîmes : « Ils sont mariés. » Nous étions vraiment contents. Nous étions contents parce que les deux cousines étaient encore plus Grierson que Miss Emily ne l’avait jamais été.

Nous ne fûmes donc pas surpris lorsque, quelque temps après que  les rues furent terminées, Homère Barron s’en alla. On fut un peu déçu qu’il n’y ait pas eu de réjouissances publiques mais on crut qu’il était parti pour préparer l’arrivée de Miss Emily ou pour lui permettre de se débarrasser des cousines. (Nous formions alors une véritable cabale et nous étions tous les alliés de Miss Emily pour l’aider à circonvenir les cousines.) Ce qu’il y a de certain, c’est qu’au bout d’une semaine, elles partirent. Et, comme nous nous y attendions, trois jours ne s’étaient pas écoulés que Homère Barron était de retour dans notre ville. Un voisin vit le nègre le faire entrer par la porte de la cuisine, un soir, au crépuscule.

Nous ne revîmes plus jamais Homère Barron et pendant quelque temps, nous ne vîmes pas Emily non plus. Le nègre entrait et sortait avec son panier de marché, mais la porte d’entrée restait close. De temps à autre, nous la voyions un moment à sa fenêtre, comme le soir où les hommes allèrent répandre de la chaux chez elle, mais pendant plus de six mois, elle ne parut dans les rues. Nous comprîmes qu’il fallait aussi s’attendre à cela ; comme si cet aspect du caractère de son père qui avait si souvent contrarié sa vie de femme avait été trop virulent trop furieux pour mourir.

Quand nous revîmes Miss Emily, était devenue obèse et ses cheveux grisonnaient. Dans les années suivantes, elle devint de plus en plus grise jusqu’au moment où, ayant pris une couleur gris-fer poivre et sel, sa chevelure ne changea plus. Le jour de sa mort, à soixante-quatorze ans, ses cheveux étaient encore de ce gris fer vigoureux, comme ceux d’un homme actif.

A dater de cette époque, sa porte resta fermée sauf pendant une période de six ou sept ans, alors que, âgée d’environ quarante ans, elle donnait des leçons de peinture sur porcelaine. Elle installa, dans une des pièces du rez-de-chaussée, un atelier où les filles et les petites-filles des contemporains du Colonel Sartoris lui furent envoyées avec la même régularité et dans le même esprit qu’elles étaient envoyées, à l’église, le dimanche, avec une pièce de vingt-cinq sous pour la quête. Cependant elle avait été déchargée d’impôts.

La nouvelle génération devint alors le pilier, l’âme de a ville, et les élèves du cours de peinture grandirent et se dispersèrent et ne lui envoyèrent pas leurs filles avec des boîtes de couleur, des pinceaux ennuyeux, et des images découpées dans les journaux de dames. La porte se referma sur la dernière élève et resta fermée pour de bon. Quand la ville obtint la distribution gratuite du courrier, Miss Emily fut la seule à refuser de laisser mettre un numéro au-dessus de sa porte et d’y laisser fixer une boîte à lettre. Elle ne voulut rien entendre.

Tous les jours, tous les mois, tous les ans, nous regardions le nègre devenir de plus en plus gris, de plus en plus voûté, entrer et sortir avec son panier de marché. A chaque mois de décembre on lui envoyait une feuille d’impositions que la poste nous retournait la semaine suivante avec la mention « non réclamée ». De temps à autre nous l’apercevions à une des fenêtres du rez-de-chaussée – elle avait évidemment fermé le premier – semblable au torse sculpté d’une idole dans sa niche et nous ne savions jamais si elle nous regardait ou si elle ne nous regardait pas. Et elle  passa ainsi de génération en génération chère inévitable, impénétrable, tranquille et perverse.

Et puis elle mourut. Elle tomba malade dans la maison remplie d’ombres et de poussières avec, pour toute aide, son nègre gâteux. Nous ne sûmes même pas qu’elle était malade ; il y avait longtemps que nous avions renoncé à obtenir des renseignements du nègre. Il ne parlait à personne, même pas à elle probablement, car sa voix était devenue rauque et rouillée à force de ne pas servir.

Elle mourut dans une des pièces du rez-de-chaussée, dans un lit en noyer massif garni d’un rideau, sa tête grise soulevée par un oreiller jaune et moisi par l’âge et le manque de soleil.

5

Le nègre vint à la porte recevoir la première des dames. Il les fit entrer avec leurs voix assourdies et chuchotantes, leurs coups d’œil rapides et furtifs, puis il disparut. Il traversa toute la maison, sortit par derrière et on ne le revit plus jamais.

Les deux cousines arrivèrent tout de suite. Elles firent faire l’enterrement le second jour. Toute la ville vint regarder Miss Emily sous une masse de fleurs achetées. Le portrait au crayon de son père rêvait d’un air profond au-dessus de la bière, les dames chuchotaient, macabres, et, sur la galerie et sur la pelouse, les très vieux messieurs – quelques-uns dans leurs uniformes bien brossés de Confédérés  – parlaient de Miss Emily comme si elle avait été leur contemporaine, se figurant qu’ils avaient dansé avec elle, qu’ils l’avaient courtisée peut-être, confondant le temps et sa progression mathématique, comme font les vieillards pour qui le passé n’est pas une route qui diminue mais, bien plutôt, une vaste prairie que l’hiver n’atteint jamais, divisée pour eux par l’étroit goulot de bouteille des dix dernières années.

Nous savions déjà qu’au premier étage i y avait une chambre qui n’avait pas été ouverte depuis quarante ans et dont il nous faudrait enfoncer la porte. On attendit pour l’ouvrir que Miss Emily fût décemment ensevelie.

Sous la violence du choc, quand on défonça la porte, la chambre parut s’emplir d’une poussière pénétrante. On aurait dit qu’un poêle mortuaire ténu et âcre, était déployé sur tout ce qui se trouvait dans cette chambre parée et meublée comme des épousailles, sur  les rideaux de damas d’un rose passé, sur les abat-jour roses des lampes, sur la coiffeuse, sur les délicats objets de cristal, sur les pièces du nécessaire de toilette avec leurs dos d’argent terni, si terni que le monogramme en était obscurci. Parmi ces pièces se trouvaient un col et une cravate, comme si on venait juste de les enlever. Quand on les souleva ils laissèrent sur la surface un pâle croissant dans la poussière. Le vêtement était soigneusement plié sur une chaise sous laquelle gisaient les chaussettes, et les souliers muets.

L’homme lui-même était couché sur le lit.

Pendant longtemps, nous restâmes là, immobiles, regardant son rictus profond et décharné. On voyait, que, pendant un temps, le corps avait dû reposer dans l’attitude de l’étreinte, mais le grand sommeil qui survit à l’amour, le grand sommeil qui réussit à conquérir même la grimace de l’amour l’avait trompé ce qui restait de lui, décomposé sous ce qui restait de la chemise de nuit était devenu inséparable du lit sur lequel il était couché ; et sur lui comme sur l’oreiller à côté de lui reposait cette couche unie de poussière tenace et patiente.

Nous remarquâmes alors que l’empreinte d’une tête creusait l’autre oreiller. L’un d’entre nous y saisit quelque chose et, en nous penchant, tandis que le fine, l’impalpable poussière nous emplissait le nez de son âcre sècheresse, nous vîmes que c’était un cheveu, un long cheveu, un cheveu couleur gris-fer.

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JE VOUS CONSEILLE VIVEMENT DE LIRE LES TEXTES CI-DESSOUS

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http://ahmedhanifi.com/paris-rend-hommage-a-william-faulkner/ (article sur la Tribune)

http://leblogdeahmedhanifi.blogspot.com/search?q=faulkner (COMPLET * sur mon blog)

VOIR/LIRE EGALEMENT ICI:

http://www.lecture-ecriture.com/6959-Lumi%C3%A8re-d%E2%80%99Ao%C3%BBt-William-Faulkner

https://www.youtube.com/watch?v=zYRj4dj2SHU

https://www.youtube.com/watch?v=WOM1tYS6r9Q

http://maisonsecrivains.canalblog.com/archives/2008/02/p10-0.html

Ma bibliothèque… côté Oxford ou Yoknapatawpha

France-Algérie, Résilience et réconciliation.

Le dernier livre de Boris CYRULNIK et Boualem SANSAL

Le dernier livre de Boris Cyrulnik et Boualem Sansal intitulé « France-Algérie, Résilience et réconciliation en Méditerranée » paru il y a quelques semaines aux Éditions Odile Jacob, est d’un intérêt certain. Il a été écrit avant et pendant le Hirak, et achevé bien avant l’élection présidentielle du 12 décembre 2019 dont il n’est rien dit. Initialement prévue pour le deuxième trimestre de cette année, sa parution a été reportée à cause du Coronavirus Covid 19. L’essai est très dense. Il a été écrit à quatre mains sous forme d’un dialogue entre les deux écrivains, organisé par José Lenzini, un ami de l’Algérie et spécialiste d’Albert Camus « qui organise régulièrement des voyages en Algérie. » Boualem Sansal est intervenu à 33 reprises, et Boris Cyrulnik à 34.

Les deux auteurs, « deux hommes de paix », nous « invitent à découvrir le peuple algérien et son pays, son histoire, ses luttes avant et après l’indépendance pour le meilleur et pour le pire. » L’essai est organisé autour de six chapitres : l’Algérie, une histoire complexe, La colonisation, sa violence, La profonde blessure du 8 mai 1945, Aucun terrorisme ne gagne la guerre, Des dictateurs élus démocratiquement, Le Hirak et l’avenir. Ces chapitres sont très ouverts, ainsi on peut trouver un thème développé dans un chapitre repris autrement ou complété dans d’autres. La question de la violence par exemple les traverse tous, celle du pouvoir algérien est traitée à travers plusieurs chapitres. On a l’impression que l’essai n’a pas été pensé globalement. La progression entre les sous-chapitres n’est pas toujours fluide, les contenus des sous-rubriques ne s’emboîtent pas toujours facilement les uns dans les autres, avec cohérence et cela se reflète clairement dans le présent compte rendu. Le lecteur aurait raison de relever l’enchevêtrement de certains extraits.

L’éditeur écrit en introduction : « À l’occasion d’une rencontre à Hyères (Var), le neuropsychiatre français Boris Cyrulnik et le romancier et essayiste algérien Boualem Sansal ont engagé un dialogue sur ce phénomène inattendu (le mouvement de protestation ou Hirak), sur ses racines, sur son possible avenir. » Point de départ donc de cette entreprise, le Hirak – mentionné en pages 179 et 219, n’est réellement traité qu’à partir de la page 253, soit dix pages avant la fin de l’essai. Le livre de Boris Cyrulnik et Boualem Sansal, écrit « sans faux-fuyants » (peut-être avec quelque empressement) est très instructif. Le style de Boualem Sansal, enthousiaste, aère agréablement le livre « Tu as porté la plume dans la plaie comme Albert Londres » lui dit Boris Cyrulnik lequel use de pédagogie au gré des rubriques en se référant à ses expériences personnelles. Le livre est très riche en informations comme en prises de position. Les auteurs l’ont achevé en quelques semaines, probablement bousculés par l’actualité algérienne et plus encore par l’urgence des impératifs éditoriaux. J’ai relevé des erreurs dans des datations d’événements, dans l’utilisation des pronoms personnels, accords, ou autres tournures confuses et d’autres dues à la précipitation ou à une relecture en diagonale de l’éditeur. Je n’ai pas opté pour une analyse strictement linéaire, chapitre par chapitre. J’ai mis en relief les thèmes que j’ai relevés dans le livre et les ai classés plus ou moins aléatoirement : L’Algérie avant l’indépendance, Le pouvoir dans l’Algérie indépendante, Reniement de l’autre, violences, terrorisme, Le Hirak, les jeunes, l’avenir, Les relations franco-algériennes, Algériens de France et binationaux. Néanmoins, le souhait de demeurer au plus près du texte des auteurs a guidé la construction de ce compte rendu. Il explique la reprise de nombreux extraits du livre de Boris Cyrulnik et Boualem Sansal.

1_ L’Algérie avant l’indépendance

L’homme a besoin de se connaître, savoir d’où il vient, « cela lui donne une identité durable ». Cette connaissance n’est pas une donnée qu’on obtient à la naissance. Elle s’acquiert notamment par l’école. Boualem Sansal relève que l’histoire algérienne n’est pas véritablement enseignée ou bien elle est tronquée, idéologisée. « Elle commence avec la conquête arabe. Et l’essentiel est consacré à la colonisation française et la guerre de Libération.

Si aujourd’hui les Algériens sont divisés « en Arabes et Berbères » et s’ils s’affrontent, c’est parce qu’ils ont longtemps subi une « violence symbolique » qui les empêche d’accéder à leur longue histoire. Cette histoire, Boualem Sansal la reprend depuis les comptoirs phéniciens (dès le 12° siècle av. J.-C.). Et même depuis les premiers hominidés. Il remonte jusqu’aux premiers chasseurs-cueilleurs, et s’interroge sur « leur niveau d’organisation sociopolitique ». Nos ancêtres « ont été confrontés à des problèmes gigantesques ». La vie ne leur autorisait aucune autre issue que la bataille pour la survie. Il pense que « le processus d’évolution s’est accéléré lorsqu’ils se sont mis à regarder le ciel, ce que ne fait pas un animal ». De cette exaltation de la vue du ciel, « les neurones de leurs cerveaux de brutes se sont interconnectés ». Et ils découvrent l’angoisse métaphysique. La nécessité matérielle croise l’immanence.

Nos aïeux furent confrontés à la modernité qu’ils maîtrisèrent durant la période qui s’étale du 13° au 5° siècle avant notre ère, grâce à l’apport des Phéniciens (qui, rappelons-le, ne sont pas un groupe homogène). La modernité leur a permis de construire Cirta et Siga. La première ville était la capitale du royaume de Massinissa et Siga celle du royaume de Syphax. L’appui de la puissante Rome accordé à l’aguellid Massinissa contre Syphax défait celui-ci. Pour maintenir leurs royaumes, les rois ne cessèrent de mener des guerres contre les tribus récalcitrantes. En dehors de la période numide, l’Algérie, un des espaces de la Numidie, a toujours été gouvernée par des étrangers. Boualem Sansal retrace les différentes invasions et les dynasties berbères des Zirides et Hammadites (10-11° s) aux Mérinides (13°-15°s). De tout temps le pays est resté « un monde de tribus et de sous-tribus relativement indépendantes ». Boualem Sansal reprend les observations d’Ibn Khaldoun sur les mondes bédouin et urbain, sa « description passionnante du monde tribal maghrébin. » Cet ordre tribal qui a perduré tout au long de leur histoire a imposé aux Algériens une arriération qui leur a coûté cher. Le tribalisme a prêté le flanc à la colonisation française qui visait non seulement la soumission des Algériens et l’accaparement de leurs terres, mais aussi, « dans un processus géostratégique » à abattre l’Empire ottoman qui s’étendait jusqu’en Algérie (depuis le début du 16°s).

Les Algériens se dressèrent régulièrement contre la colonisation française dès les années 1830. Boualem Sansal est convaincu que « jamais au cours de l’histoire humaine, colonisateur ne fut plus mauvais maître et plus piètre gouverneur que la France coloniale. » Dès les premières années de la colonisation, la France dû faire face à la résistance des tribus structurées autour de l’émir Abdelkader. Mais d’autres « tribus arabes et berbères » ne suivirent pas l’émir, facilitant ainsi la pénétration française. La France a réussi à les « dresser les unes contre les autres, exacerbant leurs bisbilles ancestrales. » L’émir a passé plus de temps à combattre les tribus que lutter contre les Français. Certaines d’entre elles se sont élevées contre la France, mais uniquement lorsque celle-ci pénétrait leurs territoires. Les différentes populations ne vivaient donc pas souvent en bonne intelligence entre elles. L’émir a été défait « autant par la France que par cet esprit tribal incapable de s’élever à l’idée de nation ». Suivent de longues pages sur les relations entre l’émir Abdelkader, « un prince du Maghreb » et la France. Boualem Sansal regrette que l’Algérie indépendante qui salue le guerrier Abdelkader « ignore le philosophe, le poète, l’homme de science. »

Malgré cette colonisation qui ignorait les indigènes et malgré les murs de tabous et d’interdits qu’érigeaient les Algériens, écrit Boualem Sansal, une société nouvelle émergeait des confrontations et la nature poursuivait son alchimie, « la même vieille alchimie fusionnelle se poursuit entre les Algériens et les Juifs présents en Algérie depuis plusieurs siècles, parfaitement arabisés » à Constantine Tlemcen, Blida. Ils ont créé une culture judéo-arabe. À Oran on parle l’arabo-andalou, on chante le flamenco qui a, de transformation en transformation, donné le raï…» Boualem Sansal entend que Français et Algériens « ici et là » construisaient une société nouvelle. J’ajouterais que dans cet apparent melting-pot, où « on pratiquait la même cuisine, racontait les mêmes histoires » d’aucuns étaient hautement plus égaux que d’autres et défendaient bec et ongle leurs privilèges, si petits qu’ils eussent été, jusqu’à la veille de l’indépendance, nous nous en souvenons. Le racisme imprégnait largement la société des pieds-noirs et « les racistes malgré eux », les pieds-noirs « frères de classe », se contentaient de l’entre-soi et pire encore, du système colonial qui les distinguait des « Arabes ».

En colonisant l’Algérie, la France voulait en faire « une terre chrétienne, un bastion de la civilisation occidentale en Afrique du Nord » dit Boualem Sansal, mais comme « le pouvoir et la souveraineté ne se partagent pas », il devait y avoir un seul vainqueur qui absorbera l’autre ou le réduira à la vie dans des réserves. L’auteur donne l’exemple les Indiens d’Amérique, les Aborigènes d’Australie… Les Algériens se sont arc-boutés « sur leur religion, leur langue » au singulier, et « sur leurs traditions ». Ils ne voulaient pas de contact avec « les roumis, les ‘‘cafards’’ » (sic), ni les « Gaouris » dont Boualem Sansal précise le sens : « cochon en turc ». J’avoue que j’ai utilisé très souvent dans ma vie ce terme de gaouri sans aucune connotation, je n’en connaissais pas le sens, et je suis persuadé que beaucoup d’Algériens sont dans mon cas. Il en va de même pour le terme « cafard » qui traduit pour Boualem Sansal le terme « kouffar ». Si le terme cafard provient du mot arabe kafir (kouffar au pluriel), il désignait au Moyen-âge « celui qui, n’ayant pas la dévotion, en affecte l’apparence… » explique le Littré. Le sens donné en arabe au terme kafir, kouffar désigne bien des incroyants, sans lien aucun avec le cancrelat (répugnant évidemment). Les Algériens ne sont pas responsables du sens attribué à ce terme par ceux qui l’ont intégré à la langue française. Le parallèle que fait Boualem Sansal avec le porc et la blatte n’est pas innocent et je le regrette car il ne reflète pas la réelle visée des termes algériens.

Boris Cyrulnik dit que la colonisation est un viol. Comme le violeur, le colonisateur ignore l’Autre, ne le reconnaît pas. Cette ignorance délibérée de l’Autre, lui permet de l’agresser sans culpabilité, explique le neuropsychiatre. « On va éduquer ces peuples pense le colonisateur, on va les soigner, ils vont finir par accepter nos bienfaits. » Boualem Sansal qui a le sens de la formule, approuve : « la colonisation est un viol, une humiliation, une œuvre de destruction massive… Les mesures vexatoires, les expéditions punitives, la confiscation des territoires… n’ont jamais cessé ». Il faut ajouter à la honte de la défaite, celle des brimades et de la misère noire des populations indigènes ». Y a-t-il plus terribles brimades et atrocités que celles de Bugeaud ? Ce qu’il a fait en Algérie, il a appris à le faire en Espagne : « foncer dans la population et tout massacrer ». « Quand il a brûlé des villages et des tribus entières, il a été honoré par la France de l’époque puisque c’est ainsi qu’on combattait. » Cette attitude compréhensive wébérienne de Boris Cyrulnik « c’est ainsi qu’on combattait » devrait valoir pour les résistants des tribus qui plus est en situation défensive… 

Boris Cyrulnik remarque néanmoins qu’« il y a tout de même eu des mesures en vue de l’intégration ou de l’assimilation » durant la colonisation. Boualem Sansal précise que des droits ont été accordés « avec une parcimonie qui ajoute à l’humiliation » Il ajoute qu’il a fallu attendre 1947 (donc après les massacres coloniaux de Sétif… pour qu’un Algérien obtienne « le droit d’être élu ». Dans l’Assemblée algérienne, 15 sièges étaient réservés aux 6 millions d’Algériens et 115 aux six cent mille Européens ! « Bien des Français se sont battus pour que les indigènes aient les mêmes droits que les Français d’Algérie. » Et l’auteur évoque le combat d’Ismaël Urbain au profit des musulmans, qui n’a pas abouti. Aux yeux des Européens d’Algérie, les indigènes musulmans devaient demeurer indigènes, autrement dit « rester à leur place ». « M. Meyer pouvait dire sérieusement à l’Assemblée nationale française qu’il ne fallait pas prostituer la République en y faisant pénétrer le peuple algérien. » (Frantz Fanon « Les damnés de la terre), Mais que faire lorsque toutes les voies pacifiques sont bloquées (urnes falsifiées, Assemblée ségrégationniste…) et jusqu’à la main tendue par des pacifiques, ainsi lorsque Ferhat Abbas tend les deux bras, tout son corps au dialogue : « Après l’échec de Abdelkrim dans le Riff en 1925, est-il possible qu’il y ait encore chez nous des partis politiques, des hommes politiques qui songent sérieusement à l’emploi de la force et de la violence pour libérer leur pays du régime colonial ? Est-il possible qu’il y ait des hommes qui poussent, d’un cœur léger, nos malheureux fellahs vers ce suicide collectif ?  (« Mon testament politique » 1946- Ferhat Abbas) quelle réponse fut celle de la France ? Elle ignora ce discours et toute approche pacifique.

Suit une longue digression sur De Gaulle, son refus « d’offrir aux Algériens les mêmes services qu’il offrait aux pieds-noirs. Comment assimiler tout un peuple fortement attaché à sa religion, à ses traditions, à sa culture ? »  Les Algériens eux-mêmes ne voulaient pas de cette assimilation/intégration. « Les colonisateurs en Algérie empêchaient les Arabes d’accéder à l’instruction (15% allaient à l’école). On constate ce phénomène aujourd’hui dans tous les pays où seuls les enfants de riches vivent dans des conditions qui leur permettent d’apprendre ». Soixante ans après l’indépendance, les pauvres sont humiliés par l’étalage des richesses ou positions sociales des élites.

Pour lutter contre la colonisation, le FLN a réussi à fédérer toute la société algérienne sauf Messali et ses compagnons. « Ce qui déclencha une guerre impitoyable » entre le FLN et le MNA de Messali. « À ce jour, Messali Hadj est proscrit du récit national » écrit Boualem Sansal, alors que Ferhat Abbas a été « honoré à sa juste dimension » par ses frères, bien que toute sa vie on ne lui pardonna pas d’avoir écrit (en 1936) qu’il n’a pas trouvé la nation algérienne. » Cela n’est que partiellement exact concernant Messali Hadj. Le pouvoir a réhabilité ce leader national. L’ancien président Bouteflika a reçu officiellement à Tlemcen la fille de Messali. L’aéroport de Tlemcen porte son nom. Des colloques sur Messali se sont déroulés en Algérie.

« La primauté accordée à la composante arabe de l’identité algérienne au détriment de ses autres composantes, sa berbérité, son africanité a créé un malaise dont ont pâti la société algérienne et le Mouvement national. » Celui-ci ne s’exprime pas uniquement à travers les religieux et les indépendantistes. Il y a « des organisations professionnelles, des associations, des syndicats… » qui à l’indépendance « formeront l’ossature du régime ». Ces organisations de masse « seront les instruments d’embrigadement et de contrôle, la cheville ouvrière de la soviétisation du pays ».

2_ Le pouvoir dans l’Algérie indépendante

L’Algérie est passée d’une « longue nuit coloniale » à la « lumière aveuglante » de l’indépendance. La dictature qui a suivi en découle presque logiquement. Boualem Sansal écrit dans le même chapitre (des dictateurs élus démocratiquement), à trente lignes d’intervalles, qu’ « il n’y a de colonisateur que s’il y a des peuples qui se laissent coloniser », puis les Algériens « ont subi la pire dictature ».

« À l’époque de l’indépendance, les Algériens croyaient que le malheur venait de l’étranger, du colon qui avait pillé le pays. » J’ajouterai « ils croyaient à juste titre ». « Les colons, eux-mêmes issus d’un petit peuple, se sentaient de plus en plus proches des Arabes » Boris Cyrulnik ajoute qu’un « processus égalitaire était enclenché » sans plus de précision. Mais cette évolution a échoué écrit l’auteur à cause de « la radicalisation du FLN et de l’OAS » et regrette que les indigènes n’aient pas tenu compte « du fait que certains pieds-noirs vivaient sur cette terre et avaient construit le pays depuis plus de cent ans ». Boris Cyrulnik ne précise pas pour quels beaux yeux ou belles âmes « les pieds-noirs avaient construit le pays ». Le système tribal n’a pas disparu avec les indépendances en Afrique du nord, même si en apparence les états sont modernes, « vivent grosso modo selon les standards mondiaux » protégés par des frontières « consacrées par l’Union africaine ». Les dirigeants sont « cooptés par les grandes familles régnantes avec mission de préserver leurs intérêts ». Au Maroc le Makhzen est un « système tout puissant qui lie les tribus et les grandes familles au roi et à son clan. »

Je ne pense pas que Boris Cyrulnik traduit subtilement la pensée de Bourdieu en écrivant que celui-ci avait noté qu’on retrouve en Algérie « ce mouvement naturel des peuples qui veulent s’unir pour accéder au pouvoir puis se désunir pour renforcer leur personnalité. » Aussitôt leur unité acquise « on regrette l’originalité perdue des régions. » Boris Cyrulnik ne distingue pas les époques. Il évoque les cas de l’Italie, de l’Espagne. Concernant l’Algérie, il précise que « La France a donné ses frontières » à l’Algérie et il considère que « La colonisation a lutté contre la tendance au tribalisme. » Propos que Boualem Sansal n’approuve pas. La colonisation n’a pas combattu le tribalisme, au contraire elle l’a « renforcé et exploité, la France a assis sa domination en utilisant les divisions tribales. » Quant à la question identitaire, elle est universelle, elle se pose dans de nombreux pays et pas uniquement en Algérie. Dans son introduction à « Sociologie de l’Algérie » (PUF, 3° édition, 1974), Pierre Bourdieu synthétise son ouvrage ainsi : « cette étude comporte une description des structures économiques et sociales ‘originelles’ qui n’a pas en elle-même sa fin, mais est indispensable pour comprendre les phénomènes de déstructuration déterminés par la situation coloniale. » D’un côté description des structures ‘originelles’ et de l’autre des phénomènes de déstructuration du fait de la colonisation.

Dès l’indépendance « des seigneurs de guerre » s’accaparent le pays. « L’armée des frontières a installé Ben-Bella dans le fauteuil de président en se tenant très près derrière lui. Il s’en est suivi le régime que nous connaissons encore aujourd’hui ». Dès 1962 s’est posée la question (toujours d’actualité) de la construction d’un État et d’une nation modernes alors que règne « l’esprit tribal renforcé et exploité à la fois par la colonisation et par les clans qui se sont emparé du pouvoir. » Boualem Sansal détaille sur trois pages entières la situation de la toute jeune Algérie indépendante lorsque son premier président, Ahmed Ben Bella (46 ans) voulut en faire le lieu des extravagances des révolutionnaires du monde entier qui s’y bousculaient, leur « Mecque ». Tandis qu’aux États-Unis les jeunes américains autour de « Students for a Democratic Society » aspiraient à un monde meilleur, dans Alger la blanche « il y avait du beau linge : on apercevait le fameux Che, les opposants asiatiques et africains dont Mandela », et une liste des lieux licencieux de la ville. L’auteur fait remonter à cette époque de folies révolutionnaires le sulfureux roman « Les folles nuits d’Alger » de ‘Mengouchi’, « qui circulait sous le manteau ». Il me semble pourtant que ce livre « mystère sorti de l’imaginaire sordide de la police politique… (est) censé décrire les mœurs du régime Boumediène » (el Watan 10 octobre 2016) « Hélas écrit Boualem Sansal, il n’est rien resté de cette époque bénie ! » Boualem Sansal était jeune et « apprenait la révolution avec les meilleurs. »

Après les années Ben Bella, il y eut le « redressement révolutionnaire » ou précisément le putsch du 19 juin 1965. Boumediène « avait une vision cinémascope de son œuvre et de son destin. » Il élimina toute opposition. « C’est ainsi que le peuple fut mis au travail sous la surveillance de l’invisible et omniprésente Sécurité Militaire dite Sport et Musique car elle avait un talent fou pour faire danser et chanter les contre-révolutionnaires. » Le dictateur « imposa au peuple la plus terrible austérité que le monde ait jamais vue. » Les idéologues du FLN « dont le chef de file était Boumediène » ont réservé au peuple algérien un avenir sombre en voulant construire ‘‘un peuple imaginaire’’ pour reprendre l’expression de Lahouari Addi. » Nous serions tentés d’ajouter que le pouvoir algérien, autant que le colonialisme, a proscrit au peuple réel, qu’il se refusait de reconnaître, l’expression de ses langues natives, réduites à la sphère privée. « Lorsque – d’une manière ou d’une autre – la langue de naissance est obstruée, écrit le linguiste Abdou Elimam, c’est toute une structure des fonctions du cerveau qui est inhibée. Une telle entrave à la nature génère des conséquences en chaîne : troubles du comportement, violences, repli sur soi, etc. » (in Le Quotidien d’Oran, daté 31 août)

Si la France a assis sa domination en utilisant les divisions tribales, avec l’indépendance de nouvelles tribus se sont constituées, encouragées par le régime. Boualem Sansal nomme ces nouvelles tribus : « la tribu des anciens combattants et ayants droit, la tribu des retraités de l’armée, la tribu des anciens condamnés à mort, les zaouias, le clan BTS… » C’est cette architecture tribale et clanique que les Algériens désignent sous le nom de « Système ». Une jonction s’est opérée entre les confréries des zaouias et les oligarchies civiles et militaires, facilitée par un « choix de développement calamiteux des gouvernants ». De nombreux chefs de guerre dont les quatre B : Boumediène, Boussouf, Ben Bella, Bouteflika et leurs équipes furent peut-être des révolutionnaires lorsqu’ils étaient tous jeunes, « mais très vite la plupart d’entre eux devinrent des seigneurs de guerre, des profiteurs, des fascistes, des assassins. » Le plus malin fut Boumediène. « Il a bien enfumé le peuple, ‘‘un peuple de héros dans un pays de miracle’’ disait-il, les yeux hallucinés, comme un assassin qui entre en transe quand la lune est pleine. » Derrière l’essayiste, l’écrivain talentueux est aux aguets. Avec sa verve épatante, on ne le répétera jamais assez, reconnue et appréciée, Boualem Sansal compare le dictateur qui se transforme en « personnage shakespearien, jusque dans sa démesure ! » écrit Boris Cyrulnik. Le dictateur « avait quelque chose de Richard III à la mort de son cheval, criant ‘‘A horse ! A horse ! My kingdom for a horse !’’ » Il a couvert le pays d’innombrables entreprises publiques « SONA », « SONI »… qui « sonnaient partout, mais ne résonnaient nulle part… Le résultat se manifestait par la formation d’un État à double corps : l’État- FLN, l’État- SM, une horrible usine à gaz avec son triptyque l’Islam d’État, le socialisme spécifique, le centralisme bureaucratique… À sa mort il a laissé derrière lui un champ de ruines, un pays exsangue, désorienté, coupé du monde. » L’Algérie sous Boumediène, « qui importait la totalité de ses intrants et ne produisait rien, était semblable à un palais des ‘‘Mille et une nuits’’ implanté au cœur d’un bidonville. »

Le successeur du colonel serait un autre colonel. Le « brave Chadli Bendjedid dirigeait sa région militaire comme on gère un centre de loisirs, passant son temps en heureux vacancier à faire de la chasse sous-marine, et à taquiner la gueuse. Un homme qui ‘‘ne remplissait pas l’œil’’. Il régnait de manière seigneuriale, mais sans abus notoires ce que chacun lui reconnaissait… Il a introduit un peu de vie, un nuage de liberté, un chouia d’espoir, un brin de nonchalance. » Il voulait faire oublier Boumediène. Alors que « le précédent régime » était si opaque que personne n’y voyait goutte, Chadli a introduit la transparence. Il a fait du Gorbatchev avant Gorbatchev. » Mais sous ses beaux slogans, Chadli a fait exploser la corruption au sommet de l’État et a provoqué une émigration à flot continu. Mais que faire de tout ce qui « empêchait le pays de vivre et de prospérer : le FLN, la SM, les organisations de masse, les frontières physiques et mentales… » Que faire de la machine à inféoder à l’Arabie Saoudite, à l’Iran, au Quatar, au Baath ? Plus fondamentalement, enchaîne Boualem Sansal, une économie moderne est-elle possible dans une société bridée par des pouvoirs totalitaires et inhibée par les archaïsmes religieux ?

« L’Algérie a maintes fois changé d’étoile polaire idéologique pour se guider. Du socialisme militaro-bureaucratique au libéralisme sauvage, de l’islam politico-administratif à l’islamisme » jusqu’à la mondialisation. Les Algériens ont vu s’opérer autour d’eux, chez leurs proches, leurs familles « des conversions surprenantes sur un claquement de doigts. C’est ainsi qu’après le printemps algérien d’octobre 1988, on a vu des millions d’Algériens, apparemment sains de corps et d’esprit, dont une majorité de cadres, de médecins, d’avocats, d’ingénieurs… se convertir à l’islamisme alors que personne ne leur avait rien demandé. Ils ont tout simplement suivi la foule. » C’est à cette époque que l’auteur a définitivement désespéré de l’université. « Le système mis en place par le FLN et les islamistes est si profondément ancré dans le pays qu’il faudrait une nouvelle révolution… L’impétrant qui veut parler de vérité, de lutte contre la corruption risque gros.  Les manipulateurs l’abattront avant qu’il commence à œuvrer. C’est le cas de Mohamed Boudiaf. Un homme qui est resté toute sa vie probe, courageux, fin tacticien, ce qui lui a valu de réussir dans tout ce qu’il a entrepris. » Boualem Sansal détaille le parcours de Mohamed Boudiaf jusqu’à sa disparition en juin 1992. Le président assassiné résumait le problème de l’Algérie en quelques mots, « ce sont ses généraux… il l’a dit haut et fort et cela lui a coûté la vie, six mois après son installation à la tête de l’État. » Le pays sombre progressivement dans la guerre civile.

Boualem Sansal raconte son premier roman Le serment des barbares, écrit durant la décennie noire, dans lequel dit-il « j’ai tenté de montrer que cet affrontement (la guerre civile) était une guerre interne au régime entre son aile civile gagnée par l’islamisme et son aile militaire affairiste et « compradore ». Les recettes pétrolières étaient insuffisantes, « elles avaient chuté de moitié et ne pouvaient même plus assurer le service de la dette extérieure. » Le FMI a été appelé à la rescousse qui a imposé un système « d’une extraordinaire dureté ». En moins de trois années, 1500 entreprises furent liquidées, 500.000 travailleurs furent licenciés. Quelque part, la guerre civile a été utilisée, voire provoquée pour faire passer des réformes extrêmement brutales qui ont jeté le peuple dans une misère noire et mis l’Algérie sur le chemin de l’ultralibéralisme. » À cet égard, Boualem Sansal rappelle le livre de Naomi Klein. « The shock doctrine » décrit les scénarios adoptés par le FMI et qui visent à plonger les pays en faillite dans un état de choc pour briser toute résistance aux réformes. Il n’est pas sans intérêt de rappeler ce que Boualem Sansal disait de son premier roman, Le serment des barbares : « Au départ je pensais écrire un essai, mais comme il me manque les outils méthodologiques, j’ai choisi la fiction romanesque pour m’exprimer. » (Le Quotidien d’Oran, 24/09/2000)

Le pouvoir a profité de l’état d’urgence (mars 1992 à février 2011) pour assoir sa mainmise sur l’économie nationale qui a été offerte à « une oligarchie formée par les familles et les clientèles d’officiers supérieurs de l’armée ». En prolongeant volontairement la guerre civile (1992-2002) ils appliquèrent la déclaration de George Orwell qu’ils avaient « magnifiquement comprise. L’auteur britannique disait dans son fameux ‘‘1984’’ que le but de la guerre n’est pas de la gagner, mais de la prolonger indéfiniment ». La récupération d’une partie de la richesse nationale par Bouteflika et son clan « a provoqué son éviction en 2019, sous le couvert de manifestations grandioses tombées à pic ». Le « Hirak béni » ne serait ainsi pas né du hasard de conjonctures, mais inscrit dans un agenda clanique ?

Boualem Sansal dit que le pouvoir algérien s’efforce de fonctionner avec une façade démocratique. Son déguisement c’est le formalisme et le légalisme. « Nul n’est dupe, mais les intérêts convergent et tous font mine d’y croire. » Le peuple lui-même écrit-il est dimorphe. Il applaudit le dictateur et dans son intimité familiale il l’insulte. « Il y a un échec patent dans la construction d’une économie satisfaisant les besoins nationaux. L’Algérie n’exporte aucun produit manufacturé parce que les politiques économiques n’ont jamais eu pour objectif stratégique de construire un marché national régulé par les lois de l’économie… L’état de ruine générale dans lequel se trouve le pays et le peuple algérien tient essentiellement à cette distorsion puérile de la réalité : si une idée germe dans la tête des dirigeants elle sera mise en œuvre, qu’elle soit folle, ruineuse ou inutile. »

L’auteur écrit qu’il a suivi de près le déroulement d’ajustement structurel du FMI en Algérie lorsqu’il avait en charge la direction générale de l’Industrie, avant d’être licencié en 2003 « sans autre forme de procès. » Bouteflika précise-t-il était au faîte de sa gloire. « Même le soleil et les étoiles se couchaient devant lui. » Le pouvoir a développé et modernisé son appareil de répression. « Il a formé des spécialistes dans tous les domaines de la gestion des crises, de la surveillance des citoyens, du contrôle des foules. »

3_ Reniement de l’autre, violences, terrorisme

« L’homme a besoin des autres pour devenir soi. La pédagogie de l’empathie est possible et nécessaire par le truchement de l’art qui nous rapproche de l’autre. » Il y a comme une sorte de stimuli qui s’opère entre les cerveaux lorsque des individus agissent en proximité. « Un cerveau a besoin d’un autre cerveau pour vivre… Mais quand les autres sont trop différents, on ne les comprend plus, on angoisse, on ne se sent plus soi-même. » Inversement, lorsque je partage la même langue, les mêmes rituels, je me sens apaisé, en sécurité « jusqu’à l’engourdissement ». Cette appartenance peut avoir des effets pervers. « Un jour ou l’autre je penserai que l’étranger est un agresseur » pourtant, « nous avons besoin des autres pour devenir nous-mêmes. » Boris Cyrulnik est convaincu que « la prévention de l’esprit totalitaire consisterait, justement, à présenter le monde de l’autre », à le faire découvrir. Lorsque les défenseurs de « L’Empire français sur lequel le soleil ne se couche jamais » nient l’autre, l’Algérien, le Malgache ou l’Ivoirien, n’échangent pas avec lui, la radicalité s’installe chez eux avec l’intention par conséquent « de ramener l’homme aux racines de son être. Se radicaliser c’est se rendre intransigeant par rejet du monde de l’Autre. L’idéologie qui prétend éclairer « plonge dans le noir ceux qui ont une autre conception du monde et de la vie en société… Quand l’étranger est différent de moi, on peut s’éviter, ne pas se rencontrer jusqu’au jour où un incident dévoilera la haine… Si je ne me représente pas le monde de l’autre, je peux le détruire sans aucune culpabilité… Quand le langage totalitaire prend le pouvoir, quand il n’y a qu’un seul récit, on ne peut pas découvrir le monde de l’autre. Une étincelle, un accident, produit une indignation qui déclenche une passion que la raison ne peut endiguer. » La complexe réalité algérienne d’aujourd’hui est le résultat des violences séculaires coloniales et internes, y compris religieuses. Durant la guerre de libération, se souvient Boris Cyrulnik, il y avait parmi ses amis un soldat du contingent français fortement engagé pour l’indépendance de l’Algérie. Il a été retrouvé mort, « égorgé par le FLN. »

Boris Cyrulnik désapprouve la violence exercée par le FLN, par les Palestiniens lorsqu’ils visent des civils et se demande « quelles sont la nécessité et l’efficacité du terrorisme ». Mais il n’approfondit pas la question, n’introduit pas la thèse adverse (pas même pour la déconstruire), nous pouvons donc questionner son affirmation suivante en interrogeant d’autres faits ajoutés aux siens, « Il y a une sacrée différence entre résistance et terrorisme ». Mais que fallait-il faire alors que la France a toujours refusé la main pacifique tendue (des élus du 2° collège à Ferhat Abbas, je l’ai précisé plus haut). L’utilisation du Napalm est bien le fait de l’armée française. Quant aux Palestiniens, il suffit de constater ce à quoi a mené la politique de dépossession israélienne, les bombardements de leurs villages depuis près d’un siècle et leur bantoustanisation. Comment garder raison et se contenter de contempler l’évaporation de dizaines de mechtas sous le napalm français, comment assister les bras ballants à l’exécution de quatre gamins jouant au ballon. Quatre enfants qui se font canonner, écharper, anéantir sur une plage de Gaza par un navire de guerre israélien ? La seule compassion pour « ce petit peuple » palestinien suffit-elle ?

La violence coloniale est mère de toutes les suivantes et ce qu’on a nommé terrorisme des révolutionnaires est en fait une contre-violence, une réponse à cette violence initiale et à toutes les portes et fenêtres closes. Nous rappelons ces mots attribués par Jean-Paul Sartre à Frantz Fanon, dont les pensées ont été totalement ignorées dans les échanges entre Boris Cyrulnik et Boualem Sansal : « L’Europe a mis les pattes sur nos continents, il faut les taillader jusqu’à ce qu’elle les retire. Raphaël Confiant dit ceci à propos de l’indépassable Les damnés de la terre, du long cri de Frantz Fanon : « Il s’agit d’un ouvrage fondamental et qui est toujours d’actualité. Chaque fois que je vois les images terribles des centaines de migrants qui se noient en Méditerranée, je pense à lui. Chaque fois que je vois Gaza dévasté sous les bombes et des enfants palestiniens tués, je pense à lui. » (in Jeune Afrique 31.08.2017). Boris Cyrulnik amalgame la lutte du FLN pour l’indépendance (parfois nécessairement violente) et l’annexion de territoires palestiniens par des sionistes venus d’Europe, annexion qu’il appelle la guerre « d’indépendance d’Israël » qui provoquerait la grande Naqba et la chasse de près de 80% des Palestiniens de leur terre, et interroge « Pourquoi ces deux entreprises terroristes n’ont pas échoué ? » Boualem Sansal veut bien avancer une explication, mais il prévient « elle est hasardeuse ». J’avoue ne pas bien comprendre sa tentative de réponse où il est question de « plusieurs forces fortes » comme en physique, d’eschatologie propre à l’Islam et au Judaïsme et irrédentisme qu’il impute aussi aux Palestiniens. Un simple regard, même furtif, sur deux cartes de la Palestine, la première telle qu’elle se présentait au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et la seconde telle qu’elle a évolué, suffirait à clarifier ce point. Et puis comment insister sur ce problème (drame) de la diaspora palestinienne et de son très aléatoire retour « qui équivaudrait aux Israéliens à la perte de Sion » et passer par pertes et profits soixante-douze ans de malheurs – du groupe Stern (allié des nazis) à Ben Gourion à Netanyahou – infligés par les sionistes et leurs alliés occidentaux au peuple palestinien ? et même, comme insiste Boualem Sansal, par les pays arabes « frères ». Je trouve que juxtaposer les « incroyables persécutions subies par les Juifs » et les « souffrances endurées par les Algériens » relève d’une démarche que je qualifierais – parce que j’ai beaucoup d’estime pour Boualem Sansal et sa plume de très haute facture – d’erronée, pas plus. Les Palestiniens et les hommes justes n’ont de cesse de rappeler que les Palestiniens ont un problème avec l’État colonial israélien, qu’ils n’ont pas de problème avec les Juifs en tant que tels, ni les Algériens, malgré les dérapages bien réels et inacceptables dans les sociétés maghrébines et arabes. Boualem Sansal le sait parfaitement lui qui aurait dû se rendre aussi à Ramallah et à Bethléem comme il s’est rendu du côté où ruissellent « lait et miel ».

Boris Cyrulnik explique que si on devient terroriste c’est qu’on n’a pu parler, qu’on n’a pu négocier avec l’adversaire, « quand on coule on s’accroche à tout ce qui flotte ». Un voyage en Turquie est suffisant pour que ces jeunes passent à l’acte. Ces « gogos de l’Islam connaissent à peine le Coran comme les Jeunesses hitlériennes connaissaient à peine ‘‘Mein Kampf’’. « Les récitations donnent une apparence rationnelle qui cache un désespoir. » Les musulmans, et pas qu’eux, seront reconnaissants pour cette caustique proximité que propose Boris Cyrulnik : Coran – Mein Kampf. Je l’espère involontaire et malheureuse. Le radicalisé se construit un schéma manichéen simple dit-il. « Il suffit d’éradiquer le mal pour que tout aille bien. » Il suffit que les radicalisés du même bord se retrouvent pour que « la contagion émotionnelle les saisisse et les exalte jusqu’à ce que mort s’ensuive ». Le phénomène de radicalisation qui se répète dans l’histoire de l’humanité témoigne d’une défaillance sociale éducative, culturelle. » « Les recruteurs des jeunes font leur marché sur Internet, dans les prisons, dans les quartiers déculturés, dans les familles délabrées. »

Boris Cyrulnik avance que dans l’ensemble le terrorisme a échoué, comme en Espagne avec l’ETA, en Italie avec Les Brigades rouges, en Colombie, etc. Même El Qaïda « qui a réalisé ‘‘un chef-d’œuvre d’attentat’’ » et qui a fait monter la côte de popularité de Georges Bush qui s’est permis d’envahir par son armée l’Irak et l’Afghanistan. Mais qui connaissait le but réel d’El Qaïda ? Boris Cyrulnik regrette que « les subventions américaines et européennes aillent dans les poches d’hommes d’État et de terroristes », mais omet de préciser le jeu malsain de ces multinationales comme Lafarge Cement Syria, Imerys, MTN… accusées de financer le terrorisme international. Boris Cyrulnik parle des extrémismes qui se renforcent et se nourrissent mutuellement s’agissant de l’islamisme en Turquie, en Algérie et dans le monde arabe et continue sur « l’exemple de la montée du communisme en Europe dans les années 1930 qui a effrayé les bourgeois qui se sont jetés dans les bras du national-socialisme. » Le même phénomène s’est produit après la chute du Mur de Berlin en 1989. « En Pologne et en Russie, le totalitarisme idéologique a provoqué le retour des religions extrêmes. » La raison perd la tête lorsqu’on érotise la violence. « Les deux mots le plus souvent utilisés sont des mots extatiques : peuple et héros… On aime encore plus les héros quand ils désirent mourir pour nous sauver. Quel plaisir de les aimer morts ! C’est au nom du peuple que s’expriment les dictateurs qui veulent imposer leur loi. Cette complexité des extrêmes, cette balance du pouvoir entre deux groupes opposés ont existé en France pendant la seconde Guerre Mondiale. Mais il s’agissait de résistance, bien plus que de terrorisme. »

Ici (pas qu’ici) Boualem Sansal s’emprisonne dans un cliché auquel, j’en suis convaincu, il ne croit pas lui-même. Il écrit que les musulmans sont soumis. Ils ont une « incroyable incapacité à penser l’autre, à le voir simplement. L’autre est une aberration. » Incroyable incapacité. Cette généralisation et cette essentialisation qui relèvent du bon gros sens commun sont insupportables. On retrouve cette même soumission des musulmans « derrière l’extrême liberté dont jouissent les Occidentaux ». La formulation est ici soft, plus légère, plus « aérienne » où il est question de chair, d’égocentrisme et en filigrane de consumérisme, presque supportable. Comment échapper à la soumission dès lors qu’elle est « consubstantielle à la nature humaine vivant en société… et puis à quoi sert la liberté si on se complaît dans la soumission ? » Je demande à Boualem Sansal si la vie (tout court) est possible sans soumission quelle que soit celle-ci ? peut-on se soustraire à toutes les lois humaines et naturelles ?

Boualem Sansal nous met en garde, « la soumission appelle à la dictature », et nous renvoie au Discours de la Servitude volontaire de La Boétie pour corroborer ses propos. Nous pourrions leur ajouter ceux, tempérés, de Spinoza sur la même question. Puis nous glissons de mot en mot, de notion en notion, de soumission à misère, puis à plaisir secondaire, à victimisation : « voilà pourquoi les musulmans sont champions du monde de la victimisation ». Tous dans la même gibecière. Essentialiser donc : de l’ignorant à l’intellectuel, du citadin au montagnard, du Marocain à l’Indien, du Machreq au Maghreb. De Ahmed le quidam yéménite ou algérien à Ali Abderraziq l’érudit : « Les musulmans sont soumis » ou « Les musulmans sont champions de la victimisation ». 

Et, comme en résonnance, il y a les replis identitaires un peu partout. Ils sont nombreux issus aussi de pays alliés au « monde libre » ou à l’Europe. « De plus en plus de dictateurs sont démocratiquement élus. Ce malheur peut être réel après une guerre ou un affrontement social. Un brouhaha de théories opposées aggrave la confusion », si bien qu’on ne sait plus vers qui aller. Arrive alors « un sauveur » qui s’évertuera à trouver un ennemi, quel qu’il soit et de préférence dans les minorités du pays, ou des groupes, un pays étranger. França et ses partis-relais par exemple. Pour se faire élire cet apprenti dictateur peut se victimiser « il peut provoquer verbalement ou physiquement afin de se faire persécuter et provoquer l’indignation. »

4_Le Hirak, les jeunes, l’avenir

Boris Cyrulnik dit qu’il est « retourné récemment en Algérie pour en faire connaissance. J’y ai été enchanté par l’accueil des jeunes ». Il a découvert deux types de jeunesse en Algérie, « une jeunesse cultivée et francophile qui regrette de s’être laissée ‘‘entraîner dans le conflit israélo-palestinien’’, l’autre jeunesse malheureuse et entravée qui se laisse convaincre par la désignation d’un ennemi pour renforcer le panarabisme. J’ai rencontré d’un côté des jeunes très cultivés, courageux, amoureux de la France, de l’autre, des jeunes très inquiétants, pleins de certitudes totalitaires (le vide au-delà de ces deux types). Comme en France, une partie des jeunes est composée par des ‘‘errants’’, des largués de la culture. Ces jeunes sont des proies pour les ‘‘sauveurs’’ qui se servent de leur détresse pour légitimer la violence. Les jeunes évoquent l’antisémitisme de certains imams qui imputent toutes les difficultés du pays et du monde musulman aux Juifs.

Les Hommes ont tous besoin d’utopies pour s’orienter vers un avenir meilleur, mais l’utopie des uns n’est pas celle des autres. Le mouvement du 22 février 2019 « apportera peut-être des éléments de réponse » quant à la formation d’un état et d’une nation modernes, ouverts sur le monde, sur l’altérité. Boualem Sansal doute que « les deux puissances qui régentent le pays, l’armée et la religion, le permettent ». Mais il veut y croire quand même « pour que le miracle se réalise ». Il me faut rappeler que le livre « France-Algérie – Résilience et réconciliation en Méditerranée » a été écrit avant l’élection du 12 décembre 2019 dont il n’est rien dit, probablement, dans l’urgence. Il faut comprendre donc que le peuple algérien (manifestement très majoritairement musulman) peut s’extraire de l’assujettissement (il l’a maintes fois montré), contredisant des propos écrits dans le sous-chapitre « La soumission appelle-t-elle à la dictature ?…  les musulmans sont soumis et donc peu enclins à penser l’autre ». Revenons au mouvement populaire du 22 février 2019. Il devra, écrit Boualem Sansal, au-delà du renvoi des têtes d’affiche de la nomenklatura, rompre définitivement le lien ombilical qui le rattache au système dont il était un acteur principal. Mais Boualem Sansal est très lucide. « Je pense que le système qui succédera à Bouteflika prendra une direction semblable à la sienne : ce sera un mélange entre le capitalisme d’État à la Poutine et le capitalisme à la Sud-coréenne avec d’immenses conglomérats familiaux opérant avec l’appui de l’administration. »

Le Hirak, 2° printemps algérien, est un long cri dans le désert que le pouvoir refuse d’entendre et auquel refusent de tendre l’oreille les « amis et partenaires ». Avoir de la sympathie pour le Hirak et sa belle Silmya ne suffit pas. Les hirakistes attendent un soutien politique concret et une dénonciation claire du pouvoir autoritaire. Le 1° printemps, en octobre 1988, a produit bien plus en moins de dix jours de manifestations ininterrompues (nouvelle constitution, fin du parti unique…) Aujourd’hui non seulement le Hirak n’a rien produit, mais on peut même dire qu’il a renforcé le Système qui s’est débarrassé de ses branches mortes, mis fin au clan Bouteflika… et à une partie du « gang », la Issaba. Il est à noter que les importants mouvements d’avril 1980 et d’avril 2001 ne sont pas évoqués.

Le peuple est traumatisé par la guerre civile des années 1990. Le pouvoir l’a enfermé dans un consumérisme fou. Il assure le service minimum en matière de révolution : le peuple manifeste de 14h à 17h les vendredis, de 10 à 12h les mardis. Après dix mois de manifestation, les appels à la grève générale et à la désobéissance civile pour faire tomber le régime sont restés lettres mortes. Le pouvoir a compris que la population ne peut pas et ne veut pas aller plus loin. Il ne voit donc aucune raison de céder quoi que ce soit. On relève les mêmes lacunes lors des deux printemps algériens : les manifestants qui ‘‘ se sont mis d’accord pour n’être d’accord sur rien’’, n’arrivent pas à s’entendre sur les suites à donner au mouvement alors même que les islamistes « se préparent activement » et que le pouvoir envisage « tous les scénarios. Il est important que les manifestants dépassent le service minimum. » Si le Hirak échoue, il faut craindre le pire, des conséquences graves pour le pays, ses voisins, ses partenaires. Et on verra les ultranationalistes et les islamistes revenir en force et ramener le pays à la décennie noire. La suite s’avère problématique poursuit Boualem Sansal. Comment reconstruire le pays, quel statut pour la femme, quelle place de l’islam dans l’édifice, comment organiser la justice, l’éducation… ? Ce qui se joue en Algérie aura un impact très important dans les pays de la Méditerranée occidentale. Avec le succès du Hirak, l’Algérie deviendrait un pays ‘‘normal’’. « Son échec renforcerait l’isolement du pays dans lequel il vit depuis son indépendance. » Le succès ou l’échec du mouvement de protestation est lié à la verve, à la puissance ou au silence des intellectuels. Pour répondre à la question concernant les forces du changement, Boualem Sansal procède « à une longue digression » où il détaille son évolution personnelle depuis son premier emploi jusqu’à des postes de direction au sein des Ministères du Commerce, de l’Industrie et les difficultés auxquelles il a dû faire face et que l’on peut imaginer aisément, jusqu’à son métier d’écrivain. Une digression « qui permet de comprendre le silence des intellectuels. » Le relèvement du pays nécessite des volontaires et des héros, des stratèges et des tacticiens aux postes de commandement sensibles, capables de sortir l’Algérie de l’isolement et du huis clos dans lequel le pouvoir l’a enfermée si longtemps.

5_Les relations franco-algériennes

Pour Boualem Sansal, la coopération entre les deux pays a toujours été bonne dans certains domaines de l’économie, la sécurité, la diplomatie. Mais il se reprend plus loin et écrit que la relation politique de la France avec l’Algérie indépendante est à l’avenant, toujours à contre-courant de l’histoire, souvent indigne comme son soutien au pire dictateur que les Algériens ont eu à subir : Bouteflika. » Parfois des crises émergent, comme en février 1971 lorsque Boumediène annonce la nationalisation des hydrocarbures. La crise a failli dégénérer. « Le président Pompidou envoya la marine française mouiller en face d’Alger, alors que Boumediène mettait l’armée sur le pied de guerre. » Tout est rentré dans l’ordre grâce à la diplomatie et « la nationalisation donna lieu à des indemnisations correctes ». Il développa plus encore les relations d’affaires entre les deux pays. Les compagnies françaises firent de belles affaires jusqu’au premier printemps algérien en octobre 1988. Les domaines qui posaient problème entre les deux pays étaient censés avoir été réglés par les accords d’Évian : indemnisation des pieds-noirs, pensions dues aux anciens combattants algériens lors des deux guerres mondiales, la question de l’émigration, le statut de la langue française, « la repentance dont le FLN a fait son cheval de bataille », etc. « Ces questions ont été instrumentalisées par les deux pays, par le lobby de la Françalgérie. »

Un point commun est partagé par les deux pays et de nombreux autres, celui de la manipulation des systèmes d’information. Boualem Sansal pose les questions de leur manipulation, « les gens sont formatés, on leur vend des éléments de langage comme des vérités absolues. » En France les vérités du politiquement correct ne sont pas écrites et « Il est très risqué en de s’exprimer librement. » On risque d’y être « bâillonné, sanctionné ». Par contre, en Algérie, « les vérités irréfragables de la révolution et de la religion sont écrites, enseignées, protégées officiellement et consignées dans la Charte Nationale. »

Par son soutien au pouvoir algérien, la France « montre qu’elle continue de voir les Algériens comme ses indigènes, des sauvages qui ne peuvent être gouvernés que par la trique. » Tous les accords entre la France et l’Algérie portent cette empreinte coloniale. Les autorités françaises traitaient les gouvernants algériens comme leurs supplétifs d’antan (bachagas, caïds, aghas) et les gouvernants algériens regardaient les gouvernants français comme des féaux obséquieux. » Sur cette question, Boualem Sansal nous invite à lire ou à relire Albert Memmi, Frantz Fanon, Edward Saïd, Aimé Césaire. Colonisateur et colonisés ne peuvent échapper à leur passé. Pourtant la réconciliation est nécessaire. L’auteur propose d’engager une démarche semblable à celle qu’ont développée Allemands et Français dès la fin de la 2° Guerre mondiale. Boris Cyrulnik rappelle les guerres en Europe, notamment les conflits ayant impliqué la France. Depuis des décennies la paix s’est établie entre la France, l’Italie et l’Espagne si souvent combattues, l’Angleterre « ennemie héréditaire » et surtout avec l’Allemagne « avec laquelle la France a été en guerre presque un siècle entre 1870 et 1945 ». Boris Cyrulnik se rappelle « quand j’étais enfant, j’entendais encore parler de la ‘‘perfide Albion’’ » (infidèle Angleterre), se félicite que ces haines sont aujourd’hui gommées notamment par le programme Erasmus (programme d’échange d’étudiants à travers notamment l’Europe)

En Algérie, « les événements récents (le Hirak) ont montré une jeunesse algérienne mature. » Si demain, ces jeunes au pouvoir parviennent à construire une culture forte et paisible, la France en profitera, les échanges se développeront. Mais si l’Algérie explose et se ruine, beaucoup de souffrances retomberont également sur la France. Qui a senti venir février 1917, le 14 juillet 1789, Mai 1968 ? interroge-t-il.

L’Algérie comme la France et d’autres pays risquent une autre mésaventure bien plus grave que les crises économiques ou sociales. Un naufrage du fait du dérèglement climatique entre autres peut les emporter. Cette problématique de la nature et de l’environnement semble ne plus finir et toucher tous les endroits du monde. Comment ferons-nous s’interroge Boris Cyrulnik « quand nous serons dix milliards d’êtres humains sur la terre, quand les végétaux et les animaux auront disparu » et quand les déplacements pour cause de dérèglements climatiques se feront par millions des pays pauvres vers les pays encore verts. »

Puis il évoque le risque de la soumission à une dictature induit par la nécessaire adaptation. Nous assistons un peu partout à des replis identitaires. Le point de vue de Boualem Sansal est identique : « J’ai tendance à croire que la dictature est l’avenir du monde. Je veux dire qu’elle serait le seul moyen pour l’humanité de se préserver d’elle-même et des dérèglements de la nature et de se maintenir en vie. » Lorsque l’homme aura épuisé la nature, lorsque celle-ci aura fortement changé, lorsque l’émigration du fait du changement climatique (plutôt que du seul réchauffement) bouleversera des zones entières, lorsque l’homme aura été au bout de ses massacres, alors « la dictature apparaîtra comme une nécessité absolue. Une dictature invisible dont nous avons un avant-goût aujourd’hui où de nombreuses décisions sont le fait de structures « invisibles » plus que des États.

Boualem Sansal nous invite vivement à « lire et relire » 1984 de George Orwell et « Walden ou la vie dans les bois » de Henry David Thoreau, précurseur de la désobéissance civile. Je ne peux qu’approuver. Du reste, Boualem Sansal a consacré de longues pages à ces deux auteurs, dans sa dystopie « 2084 » pour le premier et « Le train d’Erlinguen… » pour le second auquel il adresse ses pensées en exergue du livre et qu’il cite « À quoi bon avoir une maison si l’on n’a pas de planète acceptable où la mettre ».

Une autre évolution est possible, identique à celle des pays européens cités plus haut, souvent en guerre, aujourd’hui réunis autour d’un projet commun. Alors pourquoi pas entre la France et l’Algérie ? « Je connais une autre évolution possible, écrit Boris Cyrulnik, c’est celle que propose la résilience des peuples quand, après un trauma, une autre entente sociale se met en place. » Pourquoi se rendre prisonnier du passé, pourquoi s’y complaire ? Pourquoi ne pas tisser de nouveaux liens sociaux, amicaux, culturels ? Cela aurait pour effet d’apaiser le cœur des citoyens des deux pays et notamment les Algériens et binationaux dont nombreux sont ceux qui vivent à la marge des deux frontières, dans une sorte de no man’s land marécageux et instable. « La situation se crispe entre la France et l’Algérie lorsque, surtout, les Algériens de la 2°, 3° génération, développent une hypersensibilité à l’égard de leur passé et des questions qu’il soulève. » Des blancs-becs dirais-je, et orgueilleux. La situation se crispe également lorsque les politiques optent pour des tensions à usage interne, au détriment de la clairvoyance et du courage.

6_Algériens de France et binationaux

« Ceux qui affichent leur souffrance sont ceux qui n’ont pas vécu les drames directement. Ce sont les enfants qui étaient trop jeunes au moment des faits, ceux qui les voyaient depuis leur exil à l’étranger » écrit Boualem Sansal. Il en est ainsi des « jeunes français d’origine algérienne de la 2°, de la 3° génération qui vivent la colonisation non comme des événements historiques, mais comme une actualité qui se déroule dans leurs quartiers, sous leurs yeux » poursuit l’auteur qui trouve ces jeunes « brutaux et haineux ». Le substantif « jeune » n’est pas défini par Boualem Sansal. Je l’entends comme une personne dont l’âge se situe entre la mûre adolescence et l’âge adulte bien entamé. En fait le comportement de ces jeunes exprime leur refus d’être continuellement ostracisés comme l’ont été leurs pères et plus encore leurs grands-pères les « chibanis » (aussitôt évoqués, aussitôt oubliés) qui se tuèrent à la tâche et se turent (cela dure depuis plus de cinquante ans !) Eux, enfants de France (la plupart sont binationaux, d’autres sont Algériens, n’ayant pas demandé la nationalité française à leur majorité) ne se taisent pas, ne veulent pas être considérés comme des citoyens de second rang et le crient haut et fort dans la rue et dans les urnes (avec un marqueur fort en 2005) dans la lignée de la « marche pour l’égalité et contre le racisme » de 1983 (et qu’à dessein, les médias français ont longtemps appelée « la marche des beurs ») Ils continuent de revendiquer – à juste titre – l’égalité comme tous les autres citoyens. Il est à noter que beaucoup parmi ces jeunes ou jeunes adultes ne connaissent le pays de leurs grands-pères que par les relations familiales et quelques rares photos de vacances. Ils sont plutôt bien « intégrés » si tant est que ce terme soit approprié (il ne fait pas l’unanimité chez les chercheurs). Ces jeunes se considèrent comme des citoyens ordinaires, et pour les concernés « votent et paient l’impôt », malgré les difficultés objectives liées à leur origine sociale, familiale ou géographique (quartiers populaires), obstacles qu’ils combattent de diverses manières y compris au sein d’associations.

Boualem Sansal parle indistinctement de « jeunes français d’origine algérienne de la 2°, de la 3° génération ». Or, il y a au moins deux ‘‘groupes’’ (2 et 3) en sus de celui évoqué ci-dessus (le ‘‘groupe 1’’) composé donc de citoyens qui revendiquent l’égalité, dans la lignée des années des marches citoyennes et qui ne s’en laissent pas compter.

Le premier des deux autres ‘‘groupes’’ est constitué de jeunes algériens d’immigration familiale récente (années 1995-2000) pour la plupart. Le second est représenté par des jeunes « affairistes instables » eux aussi arrivés récemment. Il faut lire ‘‘groupe’’ comme un ensemble d’individus, avec guillemets (donc pas dans son acception sociologique). Rappelons que le nombre d’Algériens ayant reçu un premier titre de séjour a progressé sur les cinq années de référence, passant de 8564 durant l’année 1995 à 32596 pour l’année 2003 (sources INED). Commençons par le ‘‘groupe 3’’ : il est constitué par des jeunes « affairistes ». Ils sont désignés en Algérie par le terme de « M’halleb » (a été trait/trayeur). Ce sont des jeunes opportunistes qui ont les pieds sur terre et pas froid aux yeux. Ils vivent à la fois en Algérie et en France. Ils n’ont qu’une seule obsession « traire la vache » avec pour objectif unique d’amasser toujours plus de biens, faire fortune sans aucun état d’âme et louangent le Chiffre d’affaires. Ils sont ingénieux, et malins, maîtrisent les circuits de l’informel. Ils se croient nés d’eux-mêmes, pétris de bon sens, y compris celui qui « amène au pire » (J. Lacan). Ils sont concentrés sur leurs projets, font feu de tout bois, naviguent avec aisance au cœur du nouveau champ religieux dominant. Ceux-là vont et viennent sans cesse entre l’Algérie et la France dont ils rejettent les modes de vie et les valeurs morales. Ils sont en cela proches du premier groupe. Ils représentent bien cette Algérie et ce peuple devenus étrangers à Mohammed Harbi (lire ci-dessous) et à des milliers ou des millions d’entre nous. Ils ne sont pas toujours officiellement installés en France. Nombreux sont ceux qui possèdent un titre de séjour en France ou parfois une carte de nationalité française, mais sont établis en Algérie. Les allers-retours entre les deux pays sont très fréquents. Ils sont « instables ». Ils achètent, vendent, louent des biens en France par divers truchements. Lorsqu’ils le peuvent, ils exploitent judicieusement les failles des systèmes d’aides diverses destinées aux populations confrontées aux aléas et vicissitudes de la vie (allocations familiales, aide au logement, revenu de solidarité, parfois même l’aide médicale de l’état…) Ils sont beaucoup moins nombreux que les jeunes des ‘‘groupe’’ 1 ou 2, mais on ne peut les ignorer.  

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Le ‘‘groupe 2’’ : une partie de ces jeunes algériens d’immigration récente est mal intégrée en France pour des raisons longues à lister ici. Relevons que la société algérienne actuelle – celle dont sont issues ces familles nouvellement installées en France – est fortement conservatrice, intolérante, bigote, où le prisme du religieux domine, ce qu’elle n’était pas du tout dans les années 1960-1970 (celle qui a produit les futurs « chibanis »). La régression culturelle est immense en Algérie déclarait récemment Mohammed Harbi dans une interview : « Je suis moralement au service de l’Algérie. Mais je l’ai perdue et j’ai perdu son peuple. Ce ne sont plus les mêmes. » (Le Monde, 6/12/2019). Retenons que ces jeunes ont (ont eu) une scolarité plutôt chaotique (souvent entamée en Algérie), que leurs parents, qui côtoient essentiellement d’autres Algériens ou des Maghrébins, ne leur parlent qu’en algérien. Retenons également que chez eux les chaînes de télévision française sont peu regardées, ou pas du tout. Les écrans transmettent très souvent des émissions du Moyen-Orient ou d’Algérie dont les contenus politiques et sociaux anti-français primaires (histoire et actualité) sont légion et dont les commentaires religieux rigoristes (et même radicaux selon les télés) sont souvent anachroniques et nient les contextes et normes sociaux. Ils tendent les uns et les autres, contenus politiques et commentaires religieux, à éloigner ces jeunes de toute intégration sereine. Nonobstant la responsabilité des politiques d’intégration évoquée plus bas. Sortis de chez eux, ces jeunes immigrés sont confrontés à la réalité d’un quotidien écrasant nié en famille ou à tout le moins dénigré. Ces jeunes vivent tantôt dans un monde (la maison), tantôt dans un autre (la ville). Précisons qu’on retrouve certains traits de ce ‘‘groupe 2’’ dans le ‘‘groupe 1’’ d’il y a quelques décennies. On trouve bien sûr dans ce ‘‘groupe 2’’ des jeunes binationaux comme dans le ‘‘groupe 1’’, des Français donc, des jeunes majeurs qui ne votent pas, qui rejettent « tout ce qui est français » qui reproduisent une haine anti-française notamment en réaction à la politique française en Afrique, au Moyen-Orient très favorable à Israël (rocher plus que pierre d’achoppement extrêmement sensible chez la quasi-totalité des Algériens et binationaux compte tenu de leurs propres humiliations et profondes blessures subies (par famille interposée) lors de la colonisation française), pour les raisons détaillées ci-dessus, mais également en réaction à la stigmatisation et au racisme qu’ils subissent, en reprenant le discours de certains parents et amis. Cela ne nous interdit néanmoins pas de souscrire à l’idée que certains comportements de ces jeunes sont « brutaux et haineux » comme le dit Boualem Sansal ou « agressifs contre le pays d’accueil » comme l’affirme Boris Cyrulnik. Pays d’accueil, peut-être pour certains, pays de naissance pour les autres. Un no man’s land certainement, piégé et piégeant. Boualem Sansal dit que les jeunes algériens ou binationaux « sont dans la haine, la victimisation, la colère, la rupture ». En comparant les « jeunes français d’origine algérienne aux jeunes français enfants de pieds-noirs » il dit que les seconds sont « parfaitement intégrés, qu’ils sont dans le questionnement et la recherche de la vérité, ils veulent comprendre et éventuellement nouer des liens… » Il y a de mon point de vue un biais à vouloir comparer ces groupes sans un éclairage en amont de ce que sont les individus qui les constituent, ce que sont leurs trajectoires, leurs milieux… Autant comparer des milieux sociaux sans au préalable les « dénuder » (cf. Bourdieu le capital économique, social et culturel…) Boualem Sansal rappelait pourtant qu’ « aux yeux des Européens d’Algérie, les indigènes musulmans, y compris les rares naturalisés, devaient demeurer indigènes et par conséquent « rester à leur place » ainsi que le précisait Frantz Fanon : « la première chose que l’indigène apprend c’est de rester à sa place, à ne pas dépasser les limites ; c’est pourquoi les rêves de l’indigène sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressifs. » (Les damnés de la terre). Les rêves des uns ne sont pas ceux des autres.

Boris Cyrulnik dit qu’il « vivrait très mal qu’on expulse les enfants d’Algériens qu’on a fait venir en 1960 pour travailler dans les usines et construire des ponts, ou ceux qui viennent aujourd’hui en France parce que les libérateurs algériens n’ont pas su construire un pays paisible et prospère. » Il dit aussi des « Algériens arrivés ou nés en France – sans distinction ni nuance – qu’ils se sont identifiés à des héros revanchards ou nihilistes dont la pire image est Mohammed Merah. » Ici l’auteur aurait dû modérer son propos, car dans cette phrase on comprend (je comprends) que ces « Algériens arrivés ou nés en France » se sont plutôt identifiés à Merah. Ce qui est faux et absurde. Ils ne sont pas tous concernés. Ils ne s’identifient pas tous à Merah, avec ou sans l’adverbe. Tant s’en faut ! Le parcours rapporté de ce « terroriste islamiste franco-algérien » de 24 ans est partiel et les manipulations de la Direction générale de la sûreté extérieure française (DGSE) sont étrangement omises par Boris Cyrulnik. Peu avant sa mort, Merah s’adressait ainsi à son interlocuteur des services secrets : « C’est vous (DGSE) qui m’avez entraîné dans cette situation. Je ne te pardonnerai jamais » rapporte Le Monde. Boris Cyrulnik évacue le fait que le père d’une des victimes accuse le service d’espionnage français d’avoir versé à celui de Merah une importante somme pour récupérer un clip dans lequel le terroriste détaille ses liens avec les services secrets français. Écrire que « cette radicalisation entraîne la haine de tout ce qui n’est pas musulman » et passer à une autre rubrique n’est pas suffisant. Boualem Sansal regrette de son côté que cette « maîtrise des émotions qui facilite l’expression de la raison ne se retrouve pas chez les jeunes Algériens de France. Après chaque match de foot, on constate des débordements que je trouve stupides et hyperdangereux. » Cela n’est pourtant pas propre aux jeunes Algériens. Il y a des dizaines de matches de football auxquels ces Algériens n’ont pas participé et qui se sont finis par des batailles rangées inouïes entre hooligans (PSG-Galatasaray, Grande-Bretagne-France…) – qui n’ont pas soulevé d’émotions particulières au-delà des 24 premières heures – ce qu’admet Boris Cyrulnik, pour ajouter aussitôt concernant ce qu’il appelle les « désordres intentionnels » que le comportement de ces jeunes Algériens « font honte aux Algériens qui travaillent pour s’intégrer en France. Mes étudiants se sentent disqualifiés par ces supporters violents. »

Quasiment à aucun moment n’est interrogée profondément la question des politiques néfastes concernant l’intégration des immigrés (Algériens) en France. Boris Cyrulnik aborde la question autrement « les pères étaient très peu payés, ils devaient payer un loyer et ils envoyaient tout le reste au bled. » Boris Cyrulnik parle d’une époque lointaine en omettant que les immigrés dont il parle, ces « chibanis » sont aujourd’hui pour une grande part d’entre eux grands-pères ou arrière-grands-pères de Français décomplexés. Que ces derniers, souvent, n’ont qu’une attache relative avec le pays de leurs arrières grands-parents. Ce sont les hommes politiques français qui devraient avoir honte de leur refus d’intégrer les familles algériennes (exclues du décret du 29 avril 1976 relatif au regroupement familial) et plus généralement les quartiers populaires dans leurs stratégies, plus que ces jeunes étudiants algériens ‘‘qui se sentent disqualifiés’’, peu ou mal informés. Ce sont ces politiques cyniques assumées ou honteuses qui sont « insécurisantes » plus que les familles en situation de précarité. « Les enfants qui sont nés en France ont donc dû se développer au contact de parents insécurisants, eux-mêmes insécurisés, les pères hébétés de travail et les mamans malheureuses de quitter le bled coloré et vivant. »  « Une telle absence de construction de la personnalité de ces enfants en a fait des proies pour les gourous totalitaires, religieux ». Il me semble que Boris Cyrulnik confond « les mamans » des années 1950 et 1960, isolées en Algérie avant même le grand saut, et les femmes algériennes des années 1995-2000 connaissant la France et le cours du franc puis de l’euro avant même d’avoir posé les pieds dans l’hexagone. « Parce que l’équipe de foot d’Algérie avait gagné un match, les jeunes algériens exprimaient leur joie de manière agressive contre le pays d’accueil ». Boris Cyrulnik lui-même écrit « le pays d’accueil » (alors qu’ils sont majoritairement français) puis ajoute « ils n’ont acquis qu’un faible sentiment d’appartenance à la France » « Maîtrisant mal le langage, contrairement aux Algériens bien intégrés, ils explosent bêtement un peu n’importe où là où ça gène les nantis. » De très nombreuses « bonnes questions » sur le rejet de ces jeunes par les politiques françaises, sont élaguées par Boris Cyrulnik probablement par manque d’espace, et se demande si « on peut espérer une évolution civilisée au Maghreb. » Je me demande si ce célèbre et respectueux neuropsychiatre n’était pas à deux doigts d’écrire ici « Algérie » à la place de « Maghreb ».

L’essai de Boris Cyrulnik et Boualem Sansal « France-Algérie, Résilience et réconciliation en Méditerranée » est très intéressant et instructif, même si l’on n’adhère pas à l’ensemble du contenu et malgré les insuffisances, peu importantes à vrai dire, qu’il contient. Le livre déborde d’informations, d’observations et d’opinions. Il encourage la recherche et l’échange. Il y a si peu d’ouvrages traitant sans complaisance ni ménagement à la fois de l’histoire de l’Algérie, de la violence, des relations complexes franco-algériennes… et de tant d’autres domaines que je n’ai pu pour des raisons objectives rendre compte ici. « Un livre nécessaire pour sortir des mensonges et des hypocrisies » lit-on en quatrième de couverture. Il est temps pour les Algériens de construire un réel national partagé, de s’abandonner au monde les yeux grands ouverts, apaisés. Il est temps pour les Algériens de s’extraire du nationalisme étriqué périlleux et d’extraire enfin d’elle-même cette « Algérie tourmentée, schizophrène tournant sur elle-même, crapahutant avec ses malheurs et ses bonheurs, plus hantée par son passé décomposé et travesti que par son devenir » écrivais-je en mars 2006 à la suite d’un entretien que m’avait accordé Boualem Sansal.

Ahmed Hanifi,

Marseille, le 8 septembre 2020

———————— PRECISION DE BOUALEM SANSAL————————-

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Un mot de José LENZINI _ 21. 09. 2020

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Coup de sang serein (de Kessous au colonialisme)_

Ce qui suit n’est pas un conte. C’est l’histoire bien réelle d’une hystérie et d’une gabegie. Une hystérie entendue comme une « excitation violente, inattendue, spectaculaire et qui paraît exagérée. ») Une hystérie collective, qui vient s’ajouter à d’autres, toutes nées globalement de nombreuses frustrations. Celle qui nous préoccupe concerne un film. Une hystérie portée essentiellement par un des médias les plus utilisés par les Algériens : Facebook. Le film en question s’intitule « Algérie, mon amour » réalisé par Mustapha Kessous, un franco-algérien, avec la participation de France Télévisions, diffusé par la chaîne de service public France 5. La télévision est un moyen de divertissement et d’information très prisé par l’écrasante majorité des Algériens. Ils sont « quelques centaines de milliers à regarder les chaînes locales algériennes (publiques ou privées) ». Ils sont très nombreux à regarder les chaînes étrangères, les chaînes orientales (par rancœur) pour les uns, ou françaises (qu’ils disent détester) pour d’autres.

Je reviens au film. Tout ce qu’il y a de plus banal. Un film d’une heure et dix minutes avec ses plus et ses moins, ses qualités et ses imperfections. Avec une part d’objectivité et une autre de subjectivité. Comme dans toute œuvre en somme. Et comme tout film, celui-ci a d’abord provoqué des réactions de satisfaction, de mécontentement ou d’indifférence ordinaires. Nombre de commentaires lus sur Facebook soutiennent le film. « Cette avalanche de critiques me sidère… ya djmaaa, c’est le seul reportage réalisé sur le hirak et qui plus est, le seul événement depuis des mois. Il est peut-être incomplet, mais pouvons-nous résumer notre histoire en une heure ? » d’autres commentaires sont nuancés « Pourquoi sommes-nous encore si sensibles au regard que porte la France et l’image qu’elle se construit de nous ? » Mais la plupart des commentaires s’inscrivent contre le film « Le reportage a dénaturé le hirak » « c’est un documentaire sur la jeunesse, pas sur le hirak »… Puis de plus en plus violentes furent les réactions contre le réalisateur et contre les jeunes participants « il véhicule des clichés très réducteurs » « Pourquoi ce soi-disant journaliste a choisi cette catégorie de manifestants » « (le jeune avocat) c’est un KDS » (KDS, un Kabyle de service, c’est-à-dire acquis au régime) « où sont les jeunes de Bab-el-Oued, ceux qui ne parlent pas français ? » « On nous laisse entendre que nous sommes sortis pour construire une Algérie des flirts, des cigarettes et des boissons pour les jeunes filles » « La ‘‘frustration sexuelle’’ est le sujet N°1 des médias français depuis 1988-1989. »

Hélas, très rares sont ceux qui s’interrogent sur l’absence de films réalisés en Algérie sur les jeunes, le Hirak et qu’on aurait diffusés sur les chaînes publiques algériennes. Aucun film. Je n’ose même pas évoquer l’idée de la réalisation d’un documentaire sur la France du 21° siècle avec ses hommes et ses femmes vivant leur vie de tous les jours, avec ses villages de montagnes, avec ses lacs, ses parcs, ses châteaux, juste un petit film de respiration. Je blasphémerais. Le monde entier reconnaît pourtant la beauté inscrite dans chaque région, dans chaque département, dans chaque canton de ce pays qui reçoit près de cent millions de touristes par an. Ce serait lever un tabou inouï.

Certains commentaires évacuent le film et ciblent l’entité France5, et surtout la France, cet ennemi éternel. « Le but de ce reportage sur le hirak est clair : le discréditer pour le casser » « Je sais détecter le message qu’un média veut faire passer aux populations de base » « Pourquoi France5 n’a pas parlé dans ce doc des 20 ans de soutien de la France au maintien su système Bouteflika ? » « Est-ce si surprenant cette image que la France renvoie des Algériens ? » « Ils sont gangrénés par la Nostalgérie et la Françafrique ». Les commentaires contre la France (générique très vaste) sont très nombreux.

Et là, je ne peux passer par-dessus jambe, ce nationalisme obtus, fermé, aveugle, « cette haine des autres » (Romain Gary) dont le pouvoir abreuve les Algériens depuis 1962, depuis toujours donc, par le biais de son école stérile à en pleurer (où on fait prier les gamins dans les classes en guise d’apprentissage), de son administration, de ses médias, de ses intellectuels organiques. Un nationalisme outrancier qui participe à la division des peuples d’Afrique du Nord plutôt que de les rapprocher, (plutôt jouer la division des peuples au profit économique réel et faramineux de la France et de l’Europe qui ne demandent pas mieux, la responsabilité des dirigeants des trois pays est ici engagée). Un nombrilisme aussi dangereux que vain « nahnou, nous, nous, nous », et puéril. Il serait faux de dire que si une partie des médias et de l’élite s’aligne sur le discours « antifrançais » c’est parce qu’elle est soumise. Non, cette frange de l’élite avec ses anciens « commissaires politiques » nostalgiques d’un ordre discrédité, participe depuis longtemps de cet amalgame délibéré entre les époques. D’ailleurs certaines parmi ces élites médiatiques ou intellectuelles viennent souvent en France. Elles y ont même trouvé refuge durant la « décennie noire ». Nombre d’entre ces individus bénéficient même d’allocations diverses, familiales, RSA… (tout en vivant en Algérie). D’autres, pour mille et une raisons, se sont installés en France où ils bénéficient d’une carte de résidence, et parfois même de la nationalité de ce pays d’accueil, de ses libertés de son système de santé ou d’éducation pour leurs enfants tout en crachant dans la soupe nuit et jour (je l’écris en toute connaissance de cause) devant un café ou une bière. Un « pays où tu peux insulter Macron dans un tweet alors qu’au pays que tu as quitté, tu ne peux même pas parler d’un wali » s’agaçait très justement Kamel Daoud (Le Q.O, 13.12.2018).

Je marque une pause pour d’une part préciser qu’il s’agit là d’une minorité agissante. Il n’est nullement dans mon intention d’indexer la majorité des cadres, enseignants, journalistes, etc. algériens. D’autre part, pour rejeter par anticipation toute accusation de « harki » et tutti quanti, qui me serait adressée. Je ne connais que trop cette mauvaise symphonie. La France coloniale je l’ai toujours dénoncée et continue avec toutes mes forces, lorsque l’occasion se présente, de la condamner, sans crainte aucune, dans ce pays la loi sur la libre expression me protège. La France va-t’en guerre, de Sarkozy et les autres, contre la Libye, la politique pro-israélienne des gouvernements successifs, les interventions militaires en Afrique… nous sommes des dizaines milliers à les dénoncer dans nos marches, dans nos écrits, dans nos conférences, dans nos tracts, dans nos actions politiques… Que cela soit clair. La France d’aujourd’hui est faite (comme hier, comme avant-hier) d’hommes aux idéaux exécrables (Zemmour, Finkielkraut, Le Pen, Renaud Camus, Soral…) Mais la France d’aujourd’hui est aussi faite d’Hommes, beaucoup plus nombreux qui sont nos frères et nos sœurs dans nos idéaux de fraternité, de solidarité. L’un d’eux, Guy Bedos, nous a quittés il y a deux jours. Il aimait se rendre fréquemment en Algérie et aimait beaucoup les Algériens. Mais hélas, beaucoup d’Algériens  sont aveugles à cette France-là qu’ils ne connaissent pas.

Dans son marasme perpétuel, le pouvoir algérien que seule une infime minorité d’Algériens soutient, s’emploie, systématiquement, et dès qu’il en a l’occasion (et pour des considérations internes évidemment) à tirer à boulets rouges contre la France perçue et voulue comme une totalité, un bloc monolithe, sans jamais nuancer, de sorte que beaucoup d’Algériens, matraqués depuis l’indépendance par un discours nationaliste chauvin, amalgament les politiques des gouvernements français avec l’ensemble de la France et des Français. Comme avec ce film de Kessous (Kessous- France5- France = même combat) et la réaction disproportionnée du pouvoir qui a rappelé son ambassadeur en France et qui a donné l’occasion à un journal français, Courrier International, de le ridiculiser, mais le pouvoir algérien l’a cherché. Je vous laisse au titre du journal : « Quand deux documentaires sur le hirak algérien deviennent une affaire d’État ». Une affaire d’État. Si la réaction du pouvoir algérien ne le tue pas, elle le ridiculise.

Les Algériens ne savent peut-être pas que certains de ces mêmes responsables algériens qui poussent à haïr la France ont la double nationalité algérienne et française ou possèdent une carte de résident en France, et y viennent souvent en vacances. Les responsables algériens ont détruit l’école pour tous, ils ont fait un désert de la Culture, ils ont paupérisé le tiers de la population algérienne « 14 millions vivent sous le seuil de la pauvreté » (LADDH, 2015), ils ont dilapidé les fruits des hydrocarbures (la rente ne permet plus désormais d’acheter la paix sociale)… ils ont détruit l’économie (30% des jeunes de 16 à 24 ans sont au chômage), ils ont planté la xénophobie et la haine dans le cœur des gens.

Depuis 1962 on s’échine à rendre responsable la France de tous les maux du pays, du manque de blé ou de produits alimentaires, à l’ouverture de lignes de crédits, au manque de soutiens en tous genres (ce qui est manifestement inexact, la France ayant soutenu tous les gouvernements algériens successifs). Dans une très belle intervention lors de l’inauguration du Maghreb-Orient des livres, à Paris, le 7 février dernier, Kamel Daoud s’interrogeait : « Que faire de l’ex-colonisateur ? » Le culpabiliser sans fin sur la scène d’une hallucinante précision, celle de la mémoire totale. Peut-être faire du commerce avec lui ou lui demander des excuses, une réparation financière. Je peux aussi, au choix, en faire un partenaire stratégique ou un ennemi commode. C’est d’ailleurs cette dernière formule qui fait mode depuis des décennies : un ex-colonisateur, si on ne peut rien contre lui, explique tout chez nous : l’état des routes, la ruine des villes, les fièvres du nationalisme, etc. On a même inventé, pour donner à l’excuse le verbe d’une nouveauté, l’expression de ‘‘néocolonisation’’. Et si le terme désigne, à juste titre, des lois de prédations internationales patentes, il dérobe cependant sa tricherie pour se décharger de la responsabilité sur le dos de l’histoire. »

Il ne reste à Kessous, à France5, à la France, que de mobiliser ses cinéastes et créer cinq, dix, quinze, mille « L’Algérie vue du Ciel », à l’instar du très soft et mielleux documentaire réalisé dans le sens du poil par Yann Arthus-Bertrand (en 2015) avec la participation de… France Télévisions et le soutien du Ministère algérien de la Culture et plébiscité par 45 millions d’Algériens », Pouvoir compris.

Une gabegie sans fin ?

Ahmed Hanifi, auteur         

Marseille, le 30 mai 2020

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(à la minute 1′ 55)

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______ Ce même article est ici (CLIQUER ICI)———–

(avec d’autres articles, réactions)

Coup de sang serein (de Kessous au colonialisme)

Ce qui suit n’est pas un conte. C’est l’histoire bien réelle d’une hystérie et d’une gabegie. Une hystérie entendue comme une « excitation violente, inattendue, spectaculaire et qui paraît exagérée. ») Une hystérie collective, qui vient s’ajouter à d’autres, toutes nées globalement de nombreuses frustrations. Celle qui nous préoccupe concerne un film. Une hystérie portée essentiellement par un des médias les plus utilisés par les Algériens : Facebook. Le film en question s’intitule « Algérie, mon amour » réalisé par Mustapha Kessous, un franco-algérien, avec la participation de France Télévisions, diffusé par la chaîne de service public France 5. La télévision est un moyen de divertissement et d’information très prisé par l’écrasante majorité des Algériens. Ils sont « quelques centaines de milliers à regarder les chaînes locales algériennes (publiques ou privées) ». Ils sont très nombreux à regarder les chaînes étrangères, les chaînes orientales (par rancœur) pour les uns, ou françaises (qu’ils disent détester) pour d’autres.

Je reviens au film. Tout ce qu’il y a de plus banal. Un film d’une heure et dix minutes avec ses plus et ses moins, ses qualités et ses imperfections. Avec une part d’objectivité et une autre de subjectivité. Comme dans toute œuvre en somme. Et comme tout film, celui-ci a d’abord provoqué des réactions de satisfaction, de mécontentement ou d’indifférence ordinaires. Nombre de commentaires lus sur Facebook soutiennent le film. « Cette avalanche de critiques me sidère… ya djmaaa, c’est le seul reportage réalisé sur le hirak et qui plus est, le seul événement depuis des mois. Il est peut-être incomplet, mais pouvons-nous résumer notre histoire en une heure ? » d’autres commentaires sont nuancés « Pourquoi sommes-nous encore si sensibles au regard que porte la France et l’image qu’elle se construit de nous ? » Mais la plupart des commentaires s’inscrivent contre le film « Le reportage a dénaturé le hirak » « c’est un documentaire sur la jeunesse, pas sur le hirak »… Puis de plus en plus violentes furent les réactions contre le réalisateur et contre les jeunes participants « il véhicule des clichés très réducteurs » « Pourquoi ce soi-disant journaliste a choisi cette catégorie de manifestants » « (le jeune avocat) c’est un KDS » (KDS, un Kabyle de service, c’est-à-dire acquis au régime) « où sont les jeunes de Bab-el-Oued, ceux qui ne parlent pas français ? » « On nous laisse entendre que nous sommes sortis pour construire une Algérie des flirts, des cigarettes et des boissons pour les jeunes filles » « La ‘‘frustration sexuelle’’ est le sujet N°1 des médias français depuis 1988-1989. »

Hélas, très rares sont ceux qui s’interrogent sur l’absence de films réalisés en Algérie sur les jeunes, le Hirak et qu’on aurait diffusés sur les chaînes publiques algériennes. Aucun film. Je n’ose même pas évoquer l’idée de la réalisation d’un documentaire sur la France du 21° siècle avec ses hommes et ses femmes vivant leur vie de tous les jours, avec ses villages de montagnes, avec ses lacs, ses parcs, ses châteaux, juste un petit film de respiration. Je blasphémerais. Le monde entier reconnaît pourtant la beauté inscrite dans chaque région, dans chaque département, dans chaque canton de ce pays qui reçoit près de cent millions de touristes par an. Ce serait lever un tabou inouï.

Certains commentaires évacuent le film et ciblent l’entité France5, et surtout la France, cet ennemi éternel. « Le but de ce reportage sur le hirak est clair : le discréditer pour le casser » « Je sais détecter le message qu’un média veut faire passer aux populations de base » « Pourquoi France5 n’a pas parlé dans ce doc des 20 ans de soutien de la France au maintien su système Bouteflika ? » « Est-ce si surprenant cette image que la France renvoie des Algériens ? » « Ils sont gangrénés par la Nostalgérie et la Françafrique ». Les commentaires contre la France (générique très vaste) sont très nombreux.

Et là, je ne peux passer par-dessus jambe, ce nationalisme obtus, fermé, aveugle, « cette haine des autres » (Romain Gary) dont le pouvoir abreuve les Algériens depuis 1962, depuis toujours donc, par le biais de son école stérile à en pleurer (où on fait prier les gamins dans les classes en guise d’apprentissage), de son administration, de ses médias, de ses intellectuels organiques. Un nationalisme outrancier qui participe à la division des peuples d’Afrique du Nord plutôt que de les rapprocher, (plutôt jouer la division des peuples au profit économique réel et faramineux de la France et de l’Europe qui ne demandent pas mieux, la responsabilité des dirigeants des trois pays est ici engagée). Un nombrilisme aussi dangereux que vain « nahnou, nous, nous, nous », et puéril. Il serait faux de dire que si une partie des médias et de l’élite s’aligne sur le discours « antifrançais » c’est parce qu’elle est soumise. Non, cette frange de l’élite avec ses anciens « commissaires politiques » nostalgiques d’un ordre discrédité, participe depuis longtemps de cet amalgame délibéré entre les époques. D’ailleurs certaines parmi ces élites médiatiques ou intellectuelles viennent souvent en France. Elles y ont même trouvé refuge durant la « décennie noire ». Nombre d’entre ces individus bénéficient même d’allocations diverses, familiales, RSA… (tout en vivant en Algérie). D’autres, pour mille et une raisons, se sont installés en France où ils bénéficient d’une carte de résidence, et parfois même de la nationalité de ce pays d’accueil, de ses libertés de son système de santé ou d’éducation pour leurs enfants tout en crachant dans la soupe nuit et jour (je l’écris en toute connaissance de cause) devant un café ou une bière. Un « pays où tu peux insulter Macron dans un tweet alors qu’au pays que tu as quitté, tu ne peux même pas parler d’un wali » s’agaçait très justement Kamel Daoud (Le Q.O, 13.12.2018).

Je marque une pause pour d’une part préciser qu’il s’agit là d’une minorité agissante. Il n’est nullement dans mon intention d’indexer la majorité des cadres, enseignants, journalistes, etc. algériens. D’autre part, pour rejeter par anticipation toute accusation de « harki » et tutti quanti, qui me serait adressée. Je ne connais que trop cette mauvaise symphonie. La France coloniale je l’ai toujours dénoncée et continue avec toutes mes forces, lorsque l’occasion se présente, de la condamner, sans crainte aucune, dans ce pays la loi sur la libre expression me protège. La France va-t’en guerre, de Sarkozy et les autres, contre la Libye, la politique pro-israélienne des gouvernements successifs, les interventions militaires en Afrique… nous sommes des dizaines milliers à les dénoncer dans nos marches, dans nos écrits, dans nos conférences, dans nos tracts, dans nos actions politiques… Que cela soit clair. La France d’aujourd’hui est faite (comme hier, comme avant-hier) d’hommes aux idéaux exécrables (Zemmour, Finkielkraut, Le Pen, Renaud Camus, Soral…) Mais la France d’aujourd’hui est aussi faite d’Hommes, beaucoup plus nombreux qui sont nos frères et nos sœurs dans nos idéaux de fraternité, de solidarité. L’un d’eux, Guy Bedos, nous a quittés il y a deux jours. Il aimait se rendre fréquemment en Algérie et aimait beaucoup les Algériens. Mais hélas, beaucoup d’Algériens  sont aveugles à cette France-là qu’ils ne connaissent pas.

Dans son marasme perpétuel, le pouvoir algérien que seule une infime minorité d’Algériens soutient, s’emploie, systématiquement, et dès qu’il en a l’occasion (et pour des considérations internes évidemment) à tirer à boulets rouges contre la France perçue et voulue comme une totalité, un bloc monolithe, sans jamais nuancer, de sorte que beaucoup d’Algériens, matraqués depuis l’indépendance par un discours nationaliste chauvin, amalgament les politiques des gouvernements français avec l’ensemble de la France et des Français. Comme avec ce film de Kessous (Kessous- France5- France = même combat) et la réaction disproportionnée du pouvoir qui a rappelé son ambassadeur en France et qui a donné l’occasion à un journal français, Courrier International, de le ridiculiser, mais le pouvoir algérien l’a cherché. Je vous laisse au titre du journal : « Quand deux documentaires sur le hirak algérien deviennent une affaire d’État ». Une affaire d’État. Si la réaction du pouvoir algérien ne le tue pas, elle le ridiculise.

Les Algériens ne savent peut-être pas que certains de ces mêmes responsables algériens qui poussent à haïr la France ont la double nationalité algérienne et française ou possèdent une carte de résident en France, et y viennent souvent en vacances. Les responsables algériens ont détruit l’école pour tous, ils ont fait un désert de la Culture, ils ont paupérisé le tiers de la population algérienne « 14 millions vivent sous le seuil de la pauvreté » (LADDH, 2015), ils ont dilapidé les fruits des hydrocarbures (la rente ne permet plus désormais d’acheter la paix sociale)… ils ont détruit l’économie (30% des jeunes de 16 à 24 ans sont au chômage), ils ont planté la xénophobie et la haine dans le cœur des gens.

Depuis 1962 on s’échine à rendre responsable la France de tous les maux du pays, du manque de blé ou de produits alimentaires, à l’ouverture de lignes de crédits, au manque de soutiens en tous genres (ce qui est manifestement inexact, la France ayant soutenu tous les gouvernements algériens successifs). Dans une très belle intervention lors de l’inauguration du Maghreb-Orient des livres, à Paris, le 7 février dernier, Kamel Daoud s’interrogeait : « Que faire de l’ex-colonisateur ? » Le culpabiliser sans fin sur la scène d’une hallucinante précision, celle de la mémoire totale. Peut-être faire du commerce avec lui ou lui demander des excuses, une réparation financière. Je peux aussi, au choix, en faire un partenaire stratégique ou un ennemi commode. C’est d’ailleurs cette dernière formule qui fait mode depuis des décennies : un ex-colonisateur, si on ne peut rien contre lui, explique tout chez nous : l’état des routes, la ruine des villes, les fièvres du nationalisme, etc. On a même inventé, pour donner à l’excuse le verbe d’une nouveauté, l’expression de ‘‘néocolonisation’’. Et si le terme désigne, à juste titre, des lois de prédations internationales patentes, il dérobe cependant sa tricherie pour se décharger de la responsabilité sur le dos de l’histoire. »

Il ne reste à Kessous, à France5, à la France, que de mobiliser ses cinéastes et créer cinq, dix, quinze, mille « L’Algérie vue du Ciel », à l’instar du très soft et mielleux documentaire réalisé dans le sens du poil par Yann Arthus-Bertrand (en 2015) avec la participation de… France Télévisions et le soutien du Ministère algérien de la Culture et plébiscité par 45 millions d’Algériens », Pouvoir compris.

Une gabegie sans fin ?

Ahmed Hanifi, auteur         

Marseille, le 30 mai 2020


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(précédé d’un radio-trottoir sur le documentaire « Algérie mon amour »)

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Algérie, mon amour_2

Une déferlante de propos virulents s’abat depuis la diffusion par France 5, ce mardi 26 mai d’un documentaire intitulé « Algérie, mon amour » à l’encontre de France 5, du réalisateur Mustapha Kessous et des jeunes ayant participé au reportage. Des insultes qui visent le réalisateur, les jeunes qui ont dit ce qu’ils avaient à dire, et le média qui a diffusé le documentaire.

Insultes à l’intelligence, à la liberté et à l’indépendance du réalisateur Mustapha Kessous qu’on soupçonne de travailler sur ordre ou pour « la main de l’étranger ».

Insultes aux jeunes algériens, désemparés, déçus, mais qui savent très bien défendre leurs opinions radicalement contre le régime algérien. Insulte à l’égard de ces jeunes qu’aucune caméra algérienne n’a sollicités, ces jeunes qui réitèrent leurs propos sur Facebook (alors faut-il brûler Facebook ?)

Insultes à l’égard de France 5 qui dispose d’un service éditorial qu’on imagine mal se mettre au garde à vous au premier signal officiel, fut-il sonore (si tant est qu’il y en ait). France 5 ou d’autres chaînes du service public sont parfois condamnables (et je les ai condamnées plusieurs fois, leur ai écrit pour leur dire mes quatre vérités), mais de là à y voir l’œil de Moscou, c’est aller trop loin. France 5 est insidieusement mise en parallèle avec l’inénarrable (et pire encore) El-Moudjahid et au sein de laquelle actionneraient, comme dans le journal algérien (et plusieurs journaux algériens, souvenons-nous du trop fameux Colonel Fawzi qui, de l’intérieur même des salles de rédaction, imposait ses ordre au sein de la Maison de la presse) abritant des taupes à peine déguisées.

Ces procédés sont anciens. Le pouvoir en abuse depuis l’indépendance. Ce qui est nouveau c’est que, dans cette Algérie où une certaine liberté d’expression a été arrachée au Pouvoir (par la grâce notamment des 600 morts d’octobre 88), celui-ci actionne des intellectuels organiques, des universitaires et politiciens autant à la recherche de strapontins, pour faire diversion. Car enfin les Algériens vont très mal. L’Algérie va mal, très mal. Et nous sommes en droit de nous poser la question de feu Mohamed Boudiaf « Où va l’Algérie ? » Boudiaf a été assassiné pour avoir tenté de mettre le pays sur des rails propres et droits. Et France 5, je vous le jure, n’y est pour rien, ni Kessous, ni les jeunes algériens.

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Ajouter à cette déferlante, ce ridicule « rappel de l’ambassadeur »

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Lire également ici – CLIQUER

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Dieu merci, il y a des réactions sereines, constructives, en voici une:

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VOICI CE QUE DIT SUR FACEBOOK, SONIA SIAM , L’UNE DES JEUNES CONCERNÉS

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« Algérie mon amour »

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(LIRE PLUS BAS LES RÉACTIONS, SOUVENT ENFLAMMÉES SUR FACEBOOK)

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https://www.youtube.com/watch?v=A3CS7g1cf6Y

Un docu qui déchaîne les passions, notamment sur les réseaux sociaux.

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« Algérie mon amour »

Il était une fois, avant-hier ou bien hier, comme aujourd’hui, dans nos contrées…
Un vieux couple traverse un village, sous un soleil de plomb. Passe devant un groupe de villageois qui s’ennuient. L’homme et la femme marchent côte à côte derrière leur mule, comme elle, silencieux.
– Ândek, ândek yaw, s’écrient en même temps plusieurs villageois, ils ont une mule et ils ne s’en servent même pas.
Le vieil homme murmure quelques mots.

Le vieux couple traverse un deuxième village, sous de fortes chaleurs. Passe devant un groupe de villageois assommés par la torpeur. L’homme avance, appuyé sur sa canne, et devant lui son épouse est immobile et silencieuse sur leur bonne mule, les yeux sur son menton.
– Ândek, ândek yaw, dit un villageois, le vieux avance péniblement et sa femme se relaxe sur la mule.
Le vieil homme dit quelque chose à sa femme qui ne répond pas.

Le vieux couple traverse un troisième village écrasé par l’astre solaire. Passe devant un groupe de villageois engourdis par la monotonie du temps. L’homme, calé sur le dos de la mule docile sur la tête de laquelle il assène quelques coups légers. Sa femme suit derrière eux, le regard vide tombant sur son menton.
– Ândek, ândek yaw, fait un villageois Wallah ma yehchem, il n’a pas honte de laisser sa maison marcher par le temps qu’il fait, alors que lui se prélasse sur sa monture.
La femme accélère le pas lorsque le mari se retourne.

Le vieux couple traverse un quatrième village torride. Passe devant un groupe de villageois apathiques. Une mule généreuse et résignée avance, le museau et les oreilles tombant à hauteur de son poitrail. Sur sa croupe, la femme, raide, le regard plongeant sur ses mules marocaines à bout pointu, est agrippée à la djellaba de son époux devant elle.
– Ândek, ândek yaw, crie un villageois Wallah ma yehechmou, ils n’ont pas honte de traiter ainsi leur baghla.

La femme susurre quelques mots à l’oreille de son mari qui claque avec douceur ses pieds contre le ventre de la bête, « errr ».

Ainsi va le monde. Ainsi va « Algérie mon amour ». Il est passé hier soir sur la mule numéro 5. Et le village FB s’enflamme. Et, comme Kessous, et comme la mule, FB le village théorique a raison. 
Il lui faut des dizaines de Kessous, des dizaines de mules, des dizaines de villageois, des dizaines de positions éparpillées dans l’espace idéologique. Ainsi va le monde et l’Algérie mon amour, que l’on apprécie ou non, les pieds dans l’eau froide de la Méditerranée, qui tempère, nécessairement, en oubliant son propre nombril, avec des jus à boire (chacun le sien) dans la main. Allez, Face u Caldu, skål, cheers, Bsahtek, Gāmbēi, cin… en attendant le retour de notre boussole, le retour du Hirak. Bientôt. Très bientôt.

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Sur le site de France 5:

Ils ont entre 20 et 30 ans et vivent en Algérie. Mehdi, Anis, Athmane, Hania et Sonia, ont décidé d’écrire eux-mêmes leur destin. Depuis leur naissance, ils n’ont connu qu’un président, Abdelaziz Bouteflika. L’annonce, en février 2019, de sa candidature pour un cinquième mandat, a provoqué une colère et un soulèvement d’une ampleur inédite, appelé le hirak.

Depuis plus d’un an, l’Algérie est secouée par d’immenses marches à travers tout le pays. La jeunesse dénonce le « pouvoir » en place qui les empêche de vivre. Une jeunesse qui a soif de démocratie et de liberté. Dans ce pays si proche de nous mais tellement étranger, le hirak est parvenu à évincer Bouteflika. Mais le régime autoritaire et militaire continue de s’accrocher au pouvoir.

Ce film montre le combat de cinq jeunes algériens pour leur liberté. En témoignant, ils ont accepté de prendre des risques insensés pour se raconter et raconter leur pays. Leurs destins individuels épousent désormais une cause plus grande qu’eux : la révolution. Car cette quête démocratique, c’est la déclaration d’amour d’un peuple à son pays.

Les témoins :

Anis, 20 ans, étudiant en informatique. Il tient une petite boutique de métal à Alger centre.

Mehdi, 28 ans, ingénieur en génie civil à Oran. Il est au chômage et rêve de développer le tourisme en Algérie.

Sonia, 26 est psychiatre à Tizi Ouzou. Engagée pour la défense des droits des femmes, elle se félicite de la place essentielle des Algériennes dans la révolution.   

Athmane, 29 ans, avocat à Tizi Ouzou. Militant des droits de l’homme, il défend les détenus d’opinions et politiques lors du Hirak.

Hania, 26 ans, technicienne de cinema. C’est une « hirakiste » de la première heure qui est prête à tous les sacrifices pour vivre dans une Algérie libre et démocratique.

En partenariat avec La Croix.

Réalisé par : Mustapha Kessous


La projection du film a été suivie d’un débat présenté par : Marina Carrère d’Encausse – Suite à la diffusion du documentaire « Algérie, mon amour », Marina Carrère d’Encausse poursuit le débat avec ses invités sur le Hirak, le mouvement de contestation en Algérie. La jeunesse se soulève depuis un an et organise des marches à travers tout le pays pour se battre pour sa liberté et pour la démocratie tandis que le régime autoritaire et militaire, de son côté, continue de s’accrocher au pouvoir.

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VOICI LES RÉACTIONS (NOMBREUSES TRÈS ENFLAMMÉES) SUR FACEBOOK:

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Pour un autre possible, demain

Pour un autre possible, demain

La pandémie du virus Covid-19, – affection transmise par un animal à l’homme, ou zoonose – a contaminé, à ce jour, près de 5.000.000 de personnes dans le monde. Plus de 318.500 en sont mortes. La quasi-totalité des pays a été touchée, particulièrement les pays les plus développés. On dénombre ainsi 90.700 décès aux États-Unis, 34.800 en GB, 32.000 en Italie, 29.000 en France, 27.700 en Espagne. En Afrique, les pays les plus touchés sont l’Égypte avec  533 morts, l’Algérie 507, le Maroc 192. On a enregistré 2.900 décès en Russie, 17.000 au Brésil, 1.220 en Indonésie, 174 en Bolivie, 10 au Costa-Rica…

La pandémie a mis en relief un système mondialisé néolibéral du tout marchand où l’homme sous contrôle n’est perçu que comme « une machine efficace » à but lucratif et uniquement. Un système dont le bon fonctionnement dépend de la disponibilité du cerveau de l’homme pour le « divertir » de ses vérités au profit du profit de « l’Entreprise ». Un système dans lequel les politiques économiques, sociales, environnementales sont hautement inégalitaires et désastreuses. Il y a là manifestement un déni de démocratie. Même les secteurs sanitaires sont perçus comme des lieux où doivent s’exprimer librement la compétition économique, la soif du gain, au point de réduire drastiquement leurs moyens. Un système prédateur, pilleur dans lequel les valeurs humaines sont confisquées et ouvertement dévoyées. 

Cette crise sanitaire a mis en avant les inégalités sociales (raconter dans des journaux son confinement dans des maisons secondaires pour certains, dans des appartements exigus et surchargés pour d’autres, accès au numérique, scolarisation à distance…) et nous interroge sur nos « modes de vie ». Quels types de consommation voulons-nous ? (solidaires et locaux ou aggravant la pollution de notre environnement) Elle a également mis en avant l’importance des services publics. Aujourd’hui « notre vie est mutilée. Nous vivons dans un monde déshumanisé, un monde qui a rendu obscène notre instinct de liberté » (Gunther Stern Anders). Un monde dans lequel le marché, la mondialisation économique et financière contribue à la destruction d’une grande partie de l’humanité, un monde où 8 % des hommes possèdent 83% des richesses du monde, et où une infime minorité détient le système de communication/information qui s’impose au monde (avec ses contrôles – sans même le recours à l’enfermement –, ses drones, ses caméras de surveillance, une « société de contrôle » (selon Gilles Deleuze, Toni Negri). Ce monde-là l’Homme ne peut plus l’accepter.

Cet autre monde, ce monde nouveau au sein duquel les hommes n’auront plus les yeux braqués sur les richesses africaines ou sur le Nasdaq et autres indices boursiers Cac 40, Dow Jones… j’ai la naïveté de le croire possible. « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve », disait Hölderlin. Alors, en réaction à ce « péril », demain un autre monde sera. Cette crise sanitaire nous donne l’opportunité de penser pour demain un monde nouveau. Je ne vois pas comment éviter (d’espérer) de changer de société après une telle catastrophe – à moins de se résigner à attendre sa réédition ou de participer, consentant ou non, au maintien des conditions de sa survenue. Le sens de l’intérêt général, du bien commun,  doit primer sur les égoïsmes des individus et des États. Et plutôt que cette obsession des incorrigibles capitalistes à vouloir réduire l’intervention de l’État au strict minimum, il faut renforcer sa puissance sociale. Edgar Morin écrit que la crise du virus Covid-19, comme dans toute autre crise, va susciter deux processus contradictoires : le premier qui stimule l’imagination, le second qui recherche le retour à la stabilité passée ou la désignation d’un coupable à éliminer (Le Monde 19 avril 2020). Soit une « renaissance »  avec au cœur de l’homme la solidarité, le partage, l’altruisme ou le care, une société « altermoderne », soit l’accentuation du repli vers le passé, un repli nationaliste et xénophobe où l’Autre est le problème de tous les problèmes (et cela est tangible dans de nombreux pays, hautement en Europe). Les peuples du tiers et quarts monde, majoritairement les plus lourdement impactés, devront faire pression (par leur force numérique), plus encore que par le passé contre leurs gouvernements complices des multinationales assassines et des grands groupes économiques boursiers alimentaires, pharmaceutiques égocentriques, sans foi ni loi,  à l’origine de beaucoup de désastres humanitaires (destruction de pays, fomentation de guerres, migrations économiques…), gouvernements complices et multinationales aujourd’hui ébranlés par un simple virus qu’ils n’ont pas prévu (hormis  Bill Gates en 2012). « Votre société violente et chaotique (le capitalisme et sa concurrence illimitée) porte en elle la guerre comme la nuée dormante porte en elle l’orage écrivait Jean Jaurès (7 mars 1895).

Pour éviter que se renouvelle ce type de pandémie, il faudrait transiter  vers des sociétés du prendre soin, de l’attention, des sociétés de l’éthique de la sollicitude, ou du care, depuis Carol Gilligan… cette « activité caractéristique de l’espèce humaine qui recouvre tout ce que nous faisons dans le but de maintenir, de perpétuer et de réparer notre monde, afin que nous puissions y vivre aussi bien que possible » écrit Joan Tronto, et abandonner les politiques qui favorisent l’individualisme, l’égocentrisme et même l’anthropocentrisme porteurs d’impasse. Transiter  vers des sociétés qui valoriseraient les « Biens communs mondiaux ». L’Homme devrait apprendre à vivre naturellement en bonne harmonie avec le vivant, le végétal et les animaux sauvages dont il a souvent nié l’existence ou qu’il a relégués dans des espaces pour safaris rouges. La responsabilité de l’Homme dans le dérèglement climatique avec fonte des glaces, pollution, déforestation… globalement de l’effondrement  de la biodiversité est largement engagée. La pandémie nous a donné à constater des animaux sauvages errer dans le cœur des villes provisoirement abandonnées par l’Homme. L’origine de cette pandémie montre bien la responsabilité de l’Homme dans le saccage de l’habitat/espace animalier.

Pour éviter que se renouvelle ce type de pandémie, pour s’extraire de ce monde mortifère désormais,  il faudrait transiter vers des sociétés qui mettraient à bas le mythe de la croissance sans fin. « Le progrès technique semble avoir fait faillite, puisque au lieu du bien-être il n’a apporté aux masses que la misère physique et morale où nous les voyons se débattre… Nous vivons une époque privée d’avenir. L’attente de ce qui viendra n’est plus espérance, mais angoisse.  » écrivait Simone Weil en 1934, déjà. Il faudrait transiter vers des sociétés qui interrogeraient leurs espaces sociaux afin d’en réduire les inégalités (logements dignes versus les cages des grands ensembles), des sociétés qui condamneraient la consommation effrénée, qui favoriseraient les circuits courts d’approvisionnements, des sociétés où le Collectif et la centralité de l’individu seraient repensés. Celui-ci, ne serait plus perçu comme un îlot parmi d’autres, au détriment du tout, de la Communauté. Il faudrait transiter vers un monde nouveau dans lequel consommer ce qui pousse ou se fabrique, se transforme dans et autour de sa ville ou de sa région, réduire la masse des déchets, les recycler, et pourquoi pas créer des monnaies locales autour d’associations du « sel » pour contourner la spéculation, mettre en commun les biens les plus lourds (les nationaliser), valoriser les loisirs, deviendrait notre lot. Il faudrait transiter vers un monde nouveau dans lequel la santé serait appréhendée comme un bien précieux non négociable, hors comptabilité, n’en déplaise à ces « consultants » qui « militent » par exemple, dans le cadre de démarches d’excellence, pour  « transformer l’hôpital de stocks en hôpital de flux »  (selon un neurochirurgien français).

Un autre monde possible est devant nous, j’en suis convaincu, qui mettra fin aux crises multidimensionnelles écologiques, économiques, sanitaires, spatiales… que traversent de très nombreux pays, et en leurs seins les classes intermédiaires et populaires, que traverse notre humanité.

Partout dans le monde, des peuples en mouvement manifestent sans relâche – la pandémie du coronavirus nouveau n’est qu’une parenthèse – pour qu’advienne un autre monde, luttent contre leurs gouvernements cyniques, parfois tyranniques ou autoritaires : en Amérique latine comme au Chili, Argentine, Vénézuela…, en France (gilets jaunes, personnels soignants…), en Algérie (le puissant et long mouvement populaire ou Hirak n’a pas dit son dernier mot), au Liban, influencé par les Algériens…, Hong-Kong, Iran, en Espagne, en Égypte… Espérons, avec ou sans naïveté, que ce monde de demain auquel a aussi appelé au début d’avril dernier le président du Sénégal Macky Sall, que ce nouvel ordre « qui met l’humain et l’humanité au cœur des relations internationales », soit le plus proche possible. Un nouveau New Deal à l’échelle planétaire au cœur duquel s’épanouiraient en symbiose l’Homme digne et son environnement naturel et culturel, est autant nécessaire que le souffle qui nous porte. Pour un nouvel humanisme en quelque sorte, en interaction avec le vivant, tout le vivant.

Ahmed Hanifi, auteur.

Marseille, le 20 mai 2020

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(à partir de la minute 1’10)

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L’établi – Robert Linhart

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J’écoutais récemment une émission de radio animée par Laure Adler où il était question d’un livre intitulé L’Établi. Un livre que j’avais lu il y a plus de quarante ans, l’année même de sa sortie. Il nous était recommandé par notre professeur de sociologie. Nous travaillions alors sur la classe ouvrière. « Classe contre classe » était un mot d’ordre fortement partagé qui traversait les universités françaises estampillées de gauche. « Mouvement social et intervention politique » (C. Weckerlé) était l’intitulé du cours (« unité de valeur ») ou bien était-ce « La qualification » (R. Lourau) ? Toujours était-il qu’il nous fallait préparer un texte à partir de la lecture du livre de Robert Linhart, L’Établi édité quelques mois plus tôt (Gallimard). Il m’a fallu l’acheter, car il n’y avait pas assez d’exemplaires à la bibliothèque de l’université. On nous a distribué des photocopies, mais j’ai toujours aimé avoir entre les mains les livres, pouvoir les feuilleter, les humer, les sentir, souligner des passages et y revenir un jour, peut-être. Ce livre est bouleversant. C’est un des plus beaux que j’ai eu à lire. Tant concernant son objet que son esthétique. Je l’ai prêté à Oran à un ami, K., qui ne me l’a jamais rendu. Il y a une dizaine d’années, alors que j’étais en vacances dans cette ville, j’ai trouvé le titre chez un bouquiniste de la rue Khemisti (à hauteur de l’ancien local du Pari sportif). Je l’ai donc relu de nouveau et j’étais heureux de cette belle « retrouvaille ».

Un livre bouleversant écrivais-je, au rythme des ateliers de production de voitures Citroën de la porte de Choisy (Paris). En 1968. Un vibrant hommage est rendu par l’auteur aux immigrés yougoslaves, africains, marocains, algériens. Jamais je n’ai lu un texte aussi près de la réalité vraie de l’oppression patronale, aussi près de la réalité vraie de la condition ouvrière, aussi près de ceux de nos anciens qui ont donné leur santé à un pays très peu reconnaissant, la France, et qui vécurent longtemps dans la souffrance et la solitude de l’exil. Robert Linhart leur rend de manière magistrale leur dignité. En lisant le livre, ligne après ligne, page après page, nous plongeons dans une réalité affreuse et nous avons la forte impression de saisir au plus près l’endurance de tous ces ouvriers, tellement le verbe de Linhart est fort. La profondeur du texte, sa force, est rehaussée par l’utilisation du temps présent. Tellement près de la réalité de ce monde implacable où les petits chefs sont plus petits, exécrables, à vomir. Il est vrai que l’objet de l’Établi est centré sur « la chaîne, les méthodes de surveillance et de répression » dans une usine de fabrication automobile française. Mais, précisément, les immigrés algériens, nombreux, et d’autres, étaient au cœur de cette machine.

Un dernier mot pour dire que Robert Linhart, qui était diplômé de l’université (philosophie) s’est volontairement « établi » dans cette usine durant un an, jusqu’à son licenciement pour avoir fomenté une grève (sans que cela ne soit ouvertement reconnu). Il a renouvelé l’expérience dans une autre entreprise, mais elle ne dura pas. Robert Linhart a intégré l’université comme enseignant de sociologie jusqu’à sa retraite.

À la fin des années soixante, la France était en ébullition du fait des grands mouvements étudiants, suivis par les salariés. Des centaines d’étudiants se sont fait embaucher dans les usines pour vivre et comprendre la condition d’ouvrier. Robert Linhart raconte merveilleusement bien son expérience dans ce livre de 180 pages. Il rend leur dignité à ces hommes oubliés par tous. Je vous donne à lire des extraits. Mais je vous recommande de le lire absolument.

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Violence (s)

Il y a trois jours, ce dimanche 5 avril, j’ai posté un article sur Facebook (commençant ainsi : « J’ai lu ce texte, « dégueulasse »… ») en réaction à un post que j’ai trouvé indigne et inacceptable d’une personne qui fut dit-on influente dans un certain milieu algérois. Elle est médecin. Le terme « dégueulasse » c’est elle-même qui l’emploie à propos de son propre texte/comportement. Nos deux posts que j’ai repris sur mon site internet (1) – plus le sien que le mien – ont fait l’objet de beaucoup de réactions. La violence de nombre d’entre elles  m’a interpellé. J’ai répondu à certains posts, j’en ai supprimé d’autres, mais il y en avait tant que plusieurs m’ont échappé. Tous ces textes violents étaient destinés à ce médecin. Comment est-ce possible, me suis-je dit. N’avons-nous pas d’autres moyens pour exprimer notre désaccord ? N’avons-nous que l’injure, que la diffamation, que porter atteinte à la dignité de la personne, que de la salir ? Sommes-nous à ce point démunis pour ne retenir que la violence pour nous défendre ? Si mon post, en réaction à celui de cette personne, est rude, très rude, il ne traite que de ce qu’elle dit (elle-même est limite, limite), non de ce qu’elle est. Je me suis alors interrogé sur le pourquoi de cette violence. Cette violence « démocratisée », sur Facebook ou dans notre quotidien dans la vie formelle vraie, n’est pas tombée du ciel.

Nous sommes aujourd’hui mercredi 8 avril, c’est à dire au lendemain de la commémoration d’une grande violence. Meurtrière celle-là. Il s’agit de l’assassinat de maître Ali Mecili. Beaucoup d’utilisateurs des réseaux sociaux ne connaissent pas Ali Mecili. Combien connaissent les héros, les martyrs ? Les héros de la guerre de libération, ceux qui ont milité pour le respect des Droits du citoyen à commencer par le droit de dire et d’écrire. Ali Mecili en était un.

La commémoration du 33° anniversaire de son assassinat par un voyou missionné par la Sécurité militaire algérienne (SM) de sinistre mémoire, est quasiment passée sous silence. À ce propos, on ne peut aujourd’hui parler de censure ou d’autocensure. Il y a là une volonté éditoriale libre et indépendante. Hormis Le Quotidien d’Algérie et Libre Algérie dont Ali Mecili a été le fondateur, peu de médias (peut-être même aucun) ont évoqué la mémoire de cet infatigable combattant pacifique pour les libertés. Et peu de pages Facebook évoquent Ali Mecili. Pas même celles d’actuels ou d’anciens responsables ou cadres ou professionnels de gazettes, pas un petit mot. Culpabilité ou fil à la patte ? Étourderie peut-être. Pas même ceux qui habituellement pérorent sur tout et rien. Ali Mecili, enfoui de nouveau.

Depuis toujours, le pouvoir en Algérie a favorisé la violence politique illégitime au nom de l’histoire passée et en devenir. Même si aujourd’hui on peut introduire quelques nuances du fait du long combat politique des Algériens. Le pouvoir algérien a favorisé cette violence en la pratiquant par le biais des structures de l’État ou en la suscitant parmi des segments de la société, des radicaux de toutes sortes, assoiffés de pouvoir et autres opportunistes. Pour n’aborder que l’histoire récente de notre pays, on peut interroger nombre d’islamistes repentis ou d’anciens membres de milices armées par l’État dans les années de terreur, les années noires 1990-2000 telles que celles de Hadjout, Bougara, Jdiouia … par exemple.

À la suite de manifestations, de jeunes adolescents, des enfants, ont été les victimes majoritaires de ces violences (octobre 1988, printemps noir 2001…) Des jeunes exclus de l’enseignement, même en étant physiquement présents sur les bancs de l’école en faillite. Le rôle de l’éducation nationale n’est pas en reste. La violence physique et symbolique au sein des établissements scolaires (en particulier) a toujours été présente depuis l’indépendance. Cette violence n’a jamais véritablement été dénoncée, parfois même érigée en règle (ségrégation, humiliation et autres violences contre les filles notamment parfois en usant du registre religieux). Lorsque la religion est instrumentalisée, ce ne sont qu’exemples de violences brutes (extrapolation) et anachroniques qui sont servis aux auditoires en constitution. Les traumatismes « nationaux » sont évacués, je dirais étouffés, faute de moyens humains, matériels et de volonté politique. L’enseignement de la communication, du raisonnement, de l’amour de la connaissance, est bancal, frise l’incompétence… les prières deviennent le lot des lycéens, en classe ou dans la cour de récréation. Et la dualité s’installe, et l’altérité et la contradiction sont brutalisées, voire rejetées, niées. Grâce à l’Internet, aux réseaux sociaux (il y a du bon) beaucoup parmi ces jeunes s’ouvrent au monde, à la connaissance heureuse et ouverte. Et c’est heureux. Mais beaucoup sont peu encouragés, voire abandonnés sur le bord de la route.

La violence au sein des télévisions publiques et privées est régulière jusqu’à y compris des émissions « légères » comme ces « caméras cachées » – l’exemple criard – complètement irresponsables. Lors des « débats » (lorsque ce n’est pas l’animateur qui monopolise la parole de longues minutes avant de la céder à ses invités) on en arriverait fréquemment aux mains (c’est l’impression que nous avons). La gesticulation est si haute parfois qu’on en vient à retenir son souffle. La communication n’a plus de sens. Les échanges sont insipides, on n’y développe pas l’esprit d’écoute, de compréhension, de critique et c’est peu dire. Et même ce semblant d’échange a disparu depuis janvier dernier. L’unique démultipliée est de retour. Avez-vous regardé El Hayet TV ? (entre autres) Je ne vous y inciterais pas.

Enfin, l’espace public d’expression citoyenne est entièrement cloisonné ou réduit à sa plus simple expression. Durant le Hirak que j’appellerai I, Hirak I – le suivant attend patiemment la mort du Covid 19 pour jaillir et prendre la relève – les citoyens ont créé toutes sortes d’espaces et de formes d’expressions libres. La pandémie (et la violence du pouvoir) a brutalement interrompu ces expériences.

AH- 8 avril 2020

(1)- http://ahmedhanifi.com/un-medecin-algerien-suggere-la-selection-des-malades-du-covid-19/

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ALI MECILI

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Ali Mecili à gauche avec Da El Mouhoub Naït Maouche (photo Libre Algérie- 07.04.2020)

Le 7 avril 1987, la SM faisait assassiner Ali Mecili, au coeur de Paris.

;https://www.youtube.com/watch?v=Lxoc8UxP4hQ

CI-DESSUS: « 8 avril 1987 Portrait de maître Ali MECILI, avocat d’origine algérienne, proche de l’opposition dans son pays, qui vient d’être assassiné à Paris. Images d’archives du « JA2 20H » du 26/10/86 de la manifestation de sympathisants des treize Algériens menacés d’expulsion, en présence d’Ali MECILI ; images d’archives d’Ahmed BEN BELLA en Algérie ; extrait de « Midi 2″ d’A2, aujourd’hui, dans lequel Ait AHMED, chef historique de la lutte pour l’indépendance, accuse les services spéciaux algériens d’avoir assassiné Ali MECILI ; interview de Me Michèle BEAUVILLARD (avocate) sur la personnalité de l’avocat Ali MECILI ; extrait d’une conférence de presse de AIT AHMED au coté d’Ahmed BEN BELLA (archives). politique; archive television; archive tv; ina; inna; Institut National de l’Audiovisuel; french tv Images d’archive INA Institut National de l’Audiovisuel » (INA.FR)

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ICI: émission spéciale CANAL + 30 juin 1999

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Lisez ce « spécial Mecili » de Libre Algérie de ce jour.

CLIQUER ICI POUR LIRE CE SPÉCIAL « LIBRE ALGÉRIE »

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« Nous commémorons aujourd’hui (Mardi 7 avril 2020), le 33ème anniversaire de la disparition dramatique d’un homme exceptionnel, d’un militant hors pair et un repère politique de grande valeur pour le combat démocratique en Algérie. Dans un contexte mondial sans précédent, où l’ordre imposé par les hégémonies traditionnelles est fortement bouleversé, de par la crise sanitaire qui interpelle, tout individu est sur des lendemains incertains. L’Algérie, n’échappe pas bien sûr, d’autant frappée doublement, en plus de la crise que traverse la planète, ses recettes pétrolières se voient en baisse au fur et à mesure la crise du COVID19 perdure et perturbe le marché mondial des hydrocarbures, à cela s’ajoute l’instabilité du climat politique, depuis des décennies et davantage ces deux dernières.

Une commémoration, qui par la résilience nous devrions repenser le monde, à travers la mondialisation des droits de la personne humaine, de l’esprit de solidarité et d’égalité des peuples, au-delà des frontières tracées par l’économie de marché et les coalitions financières basées essentiellement par la spoliation des richesses des peuples les plus vulnérables, ainsi l’exploitation de l’homme par l’homme et pour l’homme. Un combat, longtemps mené par Ali.

N’ayant pas eu la chance de le côtoyer personnellement, feu Ali MECILI, pour les raisons que tout le monde peut savoir. J’ai eu à le connaitre, à travers ses écrits, témoignages de ses proches et du plus fidèle ami. J’ai particulièrement, par ailleurs, un sentiment de fierté d’avoir appartenu des années durant, en qualité de jeune militant universitaire à la section pépinière, portant son nom, une école où nous avions appris le sens le plus noble du militantisme, du combat démocratique et la véritable signification de l’épanouissement personnel sur le plan formation politique. Il m’est difficile de dissocier l’homme de son parcours de maquisard, de militant ayant été de tout temps pour l’autodétermination du peuple algérien, lui qui était pendant longtemps parallèlement à ses activités politiques, l’avocat des réfugiés africains, kurdes et iraniens… en France.

Dans son ouvrage, intitulé « L’Affaire Mécili », feu Hocine AIT AHMED, dans un passage il s’était posé la question : « Farouche ennemi, puis victime, du despotisme politique, Ali va-t-il subir longtemps encore le despotisme d’une légende ? ». Question posée en avril 1989, soit deux ans après le crime d’Etat, commis sur le sol Français. L’omerta sévit toujours, le nœud gordien de l’affaire Mécili, demeure non élucidé pour raisons d’Etats. Comme l’a si bien interprété par son fils « Yalhane », dans une de ses œuvres artistiques « Thagarra N-Ugrawlliw » « la fin d’un Révolutionnaire ».

Tout est dit, c’est-à-dire, une fin tragique pour un homme ayant fait et payé de sa propre vie le prix, pour une lutte des plus nobles, menée non pour soi, mais pour que cesse la tyrannie des plus forts sur la dignité humaine. Le combat pour faire la lumière, et rendre justice sur cet ignoble assassinat est plus qu’un devoir de tout militant engagé, pour l’idéal démocratique pour lequel Ali, est tombé sous des balles assassines, comme le témoigne sa lettre laissée où il disait : « Je meurs sous des balles algériennes pour avoir aimé l’Algérie. ».

Trente-trois ans durant, le despotisme de la légende est subi encore par Ali, sa famille et amis, à ce jour le meurtrier présumé, court toujours en toute liberté. Plus que jamais le combat pacifique pour l’instauration d’une véritable démocratie en Algérie, doit continuer, rendre justice et faire honneur à la mémoire et le combat d’Ali.

Il fut l’artisan du séminaire de mars 1979, il était le pionnier du combat démocratique de l’Algérie postindépendance, au moment où certaines formations politiques ont préférée l’autodissolution, après l’échec cuisant d’une politique dite d’entrisme. Un séminaire ayant éclos le printemps Berbère.

Il était également l’artisan de la conférence et de la déclaration de Londres, en décembre 1985, une vaillance inédite dans l’Algérie indépendante, qui à l’époque a réussi à rassembler l’opposition autour d’un projet permettant au peuple de recouvrer sa souveraineté à travers l’élection au suffrage universel d’une assemblée nationale constituante. Il est à rappeler à travers son engagement au profit de la construction d’une véritable alternative démocratique, des générations de militants se sont succédé pour reprendre le flambeau de son noble combat, et de la structuration d’une opposition réelle au système politique né après la crise de l’été 1962.

L’œuvre de feu MECILI, à travers son long parcours ne peut-être résumée en des lignes, car elle est salutaire, exceptionnelle et une source référentielle pour ceux et celles qui sur le terrain des luttes, essaient de travailler, d’apporter leurs pierres pour la construction de l’Algérie démocratique, telle que conçue et portée par les valeurs de Novembre et l’esprit de la Soummam. Un militant peut se tromper, ne doit jamais tromper !

A travers les différentes étapes de l’histoire de l’engagement politique, depuis le mouvement national algérien, en passant par la nuit coloniale, jusqu’au dernier soulèvement populaire de février 2019, ayant à une naissance inévitable d’une révolution citoyenne joyeuse. Des hommes et des femmes ont chacun à leur manière, ont contribués tant bien que mal à l’édification d’un Etat de droit, ce chemin était loin d’être un long fleuve tranquille, traversant des crises multidimensionnelles et cycliques, dont beaucoup ont succombé à la dialectique de la violence/corruption. Une dialectique orchestrée et organisée, dans la seule optique d’accroitre le discrédit sur la chose politique, des militants évitant l’émergence d’une véritable classe politique crédible, en laissant place aux apparatchiks, charlatans et certains clowns malléables au besoin, seulement pour perdurer la longévité d’un système politique à travers de fausses représentativités, fausses élections et de fausses organisations.

Pour preuve, au lendemain des manifestations de Kharatta et de Khenchla, avant que le soulèvement révolutionnaire ne gagne la totalité du territoire national le 22 Février, des mois durant l’ensemble de ces appareils balayés par une vague de manifestations pacifiques, avant de voir la majorité de leurs responsables gagner des places dans les prisons qu’eux-mêmes avaient construits. En définitif, il ne peut y’avoir de véritable changement sans une alternative démocratique sérieuse, qui traduira en actions politiques les véritables aspirations des algériennes et algériens, à travers des institutions démocratiquement élues, consacrant l’alternance au pouvoir comme principe démocratique fondamental.

Aujourd’hui, plus que jamais, les risques d’une paupérisation galopante, le fossé des inégalités se creuse davantage, et les équilibres régionaux sont plus que menacés, tous ces ingrédients sont réunis non seulement pour remettre en cause l’ordre établi, mais nous envoient au même moment des signaux d’alarme pour que l’espèce humaine risque de s’éteindre, si elle n’arrive pas à se résoudre dans la résilience pouvant assurer l’accompagnement des populations et des catégories les plus fragiles dans le processus du changement post-crise.

Là, la militance est multiforme, où chaque citoyen est mis face à ses responsabilités doit prendre acte, par quelconque moyen pacifique en sa possession, que ce soit, pour mener ce noble combat, qui est celui du militant !

Pour mettre le « militant » face à ses responsabilités historiques, que de mieux que cet appel, de feu Ali MECILI, daté du 13 Mars 1966.

MILITANT! Te voilà de nouveau mis face à tes responsabilités de militant révolutionnaire. En fait, ton combat n’a jamais cessé et il ne cessera tant que l’Algérie vivra sous le règne de la terreur, de la torture et des prisons.

Tu as le devoir impérieux, où que tu sois, de reprendre le combat contre la dictature, de mener comme par le passé une lutte sans merci contre tous ceux qui ont méprisé ton Peuple, lui ont refusé le droit de choisir librement ses authentiques représentants, de choisir librement son avenir politique. Plus que jamais tu lutteras pour la libération de tous les détenus politiques, pour sauver l’Unité nationale et préparer l’unité des forces révolutionnaires, sauvegarder les conquêtes et les acquis de la Révolution, recréer l’impulsion de la base et l’enthousiasme des masses en redonnant la parole au Peuple et à tous les révolutionnaires. MILITANT! Ne cède pas aux provocations et à la propagande criminelle des ennemis de la Révolution et de la Démocratie. Le Peuple Algérien met tous ses espoirs en toi pour hâter la chute des dictateurs et restaurer la légitimité populaire.

L’Histoire nous a déjà donné raison. Forts de l’expérience des années de lutte, en corrigeant les erreurs commises, nul doute que l’Avenir verra le triomphe de nos principes.

L’opinion nationale et internationale peut désormais situer clairement les responsabilités. Le pouvoir issu du 19 juin n’ a ménagé aucun effort pour briser une Paix que tous les Algériens appelaient de tous leurs voeux. Devant l’Histoire et devant les Hommes, ceux qui ont oeuvré dans ce sens portent une très lourde responsabilité dont ils devront répondre un jour. Vive l’Algérie, vive la Démocratie !

Hachimi ARAB »

In : http://librealgerie.info/2020/04/07/mecili-ou-lesprit-du-militant/

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ALI MECILI AU CONGRÈS DU MDA, EN MARS 1987 À PARIS_ 16 JOURS AVANT SON ASSASSINAT PAR LA SM.

Ci-dessous capture d’écran de FB

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PAR TARIK MIRA

J’ai commencé à fréquenter plus assidûment Ali Mecili après l’accord de Londres entre Ait Ahmed et Ben Bella signé le 19 décembre 1985 pour instaurer la démocratie en Algérie. Il fallait donner une voix à cet évènement politique entre deux chefs historiques de la lutte de libération nationale. Le journal « El Badil » était d’obédience benbelliste stricto sensu et ne pouvait pas, en aucune manière, être le porte-parole de l’accord. Il fallait élargir le spectre médiatique d’autant qu’à cette époque, l’accord de Londres suscitait davantage d’hostilité que d’empathie. En tout cas dans les milieux qui sont supposés être proches de nous sur le plan politico-idéologique.

Ali Mecili, partisan résolu de cette alliance, ne craignait pas cette défiance et était persuadé que ce tandem est le seul qui arrivera à renverser le régime du parti unique. En lui rapportant un jour l’opinion hostile de nos proches amis sur le plan politico idéologique, il me répondit un peu énervé : « que veulent-ils ? ». « Ce texte est de Hocine, entièrement écrit par lui. Pas une virgule n’a été concédée », poursuit-il. Et, enfin, conclut-il, « c’est la seule déclaration de cette dimension où ni l’islam ni l’arabité ne sont cités. Tout est basé sur les valeurs et principes universels ». J’apprendrai plus tard que l’absence des deux notions avait en effet suscité des réticences au sein du Mda et, finalement, levées.

Pour lui, ce genre de critiques n’a d’autre but que d’éliminer politiquement son mentor Hocine Ait-Ahmed qui, rappelons-le, trois mois auparavant, soit le 22 septembre 1985, avait été écarté de participation au meeting, tenu à la salle de la Mutualité, à Paris, pour exiger la libération des détenus d’opinion, principalement les fondateurs de la LADDH, dont le Secrétaire général, était Hachemi Nait Djoudi, cadre du Ffs.
Après la signature de l’accord de Londres, s’entrouvrit la possibilité de lancer un journal d’informations tourné vers la démocratie. C’est à cette occasion que j’ai eu à fréquenter davantage Ali Mecili. Ce fut une période courte et dense. Je l’avais, un jour, accompagné, à Créteil, invité par les militants du Mda pour animer une conférence afin de promouvoir encore la démarche des deux chefs historiques, hier adversaires résolus ; aujourd’hui, réunis pour l’alternative démocratique. Au retour de cette conférence nocturne, il m’a conseillé de ne pas foncer tête baissée et de me ménager. Paroles prémonitoires !

Pour avoir plus de soutien à la démarche de Londres, Ali Mecili organisa un diner-débat le 19 mars 1987 au « Jugurtha », rue Saint André des Arts, à Paris. La toile d’un redéploiement politico-médiatique commençait à se préciser. Il me dira, le lendemain : « j’espère que Hocine saura transformer l’essai ». Parabole venue du rugby qui veut dire que tu marqueras des points supplémentaires par la pénalité accordée après le franchissement de la ligne d’essai.

A « Libre Algérie », Ali en tant que rédacteur en chef était chargé de l’éditorial principalement. Malheureusement, il n’avait dirigé que deux numéros avant qu’on l’assassine lâchement, dans le hall de son immeuble.

La veille et l’avant-veille de son assassinat, nous avions déjeuné ensemble pour parler du journal : qui sont les gens susceptibles de nous rejoindre et comment le financer ? Je l’avais même accompagné jusqu’au palais de justice. Il m’a raconté dans le menu détail la défense des benbellistes, en instance d’expulsion vers l’Algérie et qu’il a sauvés in extremis de cet arbitraire dicté par la logique policière. Il ne savait pas à cet instant qu’il sera le prochain sacrifié sur l’autel de la collaboration des services. Il ne s’empêchait pas d’évoquer avec humour l’interrogatoire d’un benbelliste lorsque le policier lui dit : « Alors, t’es terroriste ! » ; l’autre qui lui répond avec une naïveté déconcertante et en même temps véridique : « Non, je suis grutier ». Et,
Ali éclate de rire par l’évocation de ce surréaliste et absurde échange ! 

Il était heureux d’avoir sauvé des griffes du régime de modestes militants, engagés pacifiquement dans le combat politique. Son inquiétude, il me l’avait exprimée qu’une fois lorsqu’il est passé à la télévision en qualifiant le régime algérien d’assassin. Il m’a alors dit : « je crois que je suis allé trop loin ».
J’ai appris son assassinat vers 22h00, en cette journée funeste du 07 avril 1987. A l’époque, il n’y avait pas de téléphone portable. C’est Mohamed Benlhadj qui me l’a appris en me joignant à mon domicile. Il m’a dit : « Ali vient d’être assassiné ; Hocine a cherché à te joindre ». J’étais bouche bée, sonnée par l’énormité de la nouvelle et sidéré car, à cette époque, on ne croyait pas que le régime allait reprendre des méthodes expéditives de cette nature, pratiques normalement disparues. On se trompait, et l’avenir le confirmera.

Je garderai le souvenir d’un homme sensible, affable, aimant la chose publique, passionnément attaché à Hocine Ait Ahmed. Il y avait comme un amour filial entre les deux personnages. 

Quand on m’a demandé d’évoquer le souvenir d’Ali, je n’ai pas hésité mais que dois-je apporter de plus car, normalement, tout a été dit avec les livres de Hocine Ait Ahmed et de Michel Naudy consacrés au personnage et à l’affaire elle-même. J’ai donc voulu quelque chose de plus émouvant à mes yeux, comme par exemple son premier éditorial à Libre Algérie. Je cherchai dans mes archives et je suis tombé sur le manuscrit de l’oraison funèbre prononcée par Hocine Ait Ahmed. Il me l’avait envoyée pour la publier dans Libre Algérie. Et, sauf erreur, l’éloge funèbre a été édité sur ce support le mois de mai 1987….

TARIK MIRA

In: Libre Algérie 7 avril 2020

Un médecin algérien suggère la sélection des malades du Covid 19

(CE MEDECIN: AMIRA BOURAOUI sur son site Facebook)

OU LE FAUX DILEMME DU TRAMWAY

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Sur Facebook, dimanche 5 avril 2020, 10h30

J‘ai lu ce texte, « dégueulasse » de Amira Bouraoui.
Je n’ai pas pu lui répondre directement. Voici ce que j’aurais aimé qu’elle lise. Je viens de l’écrire à chaud ce matin de dimanche.
(publié sur ma page Facebook dim 5 avril 2020)
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Madame Amira Bouraoui, votre discours sur quatorze lignes Facebook, est provocateur, amoral, jeuniste et idiotement mimétique de la pire espèce qui a fait des ravages dans un monde où, il n’y a pas si loin on exaltait le culte de la sélection. Car il s’agit bien de cela : sélectionner des hommes parmi d’autres hommes. Parmi ces « exaltés » nombre de médecins hélas. Votre texte est une juxtaposition de mots sans envergure qui jettent par-dessus bord les nobles principes dont celui de l’égalité entre tous les citoyens. Un discours guerrier où la vie humaine est perçue comme un produit de consommation que vous marchandez aux enchères inversées. Votre discours aventurier et sans aucune précaution oratoire, bien au contraire, est un amas de phrases superficielles que vous qualifiez vous-même de « dégueulasse » dont le but est de faire le buzz et gagner le sommet ou le paradis de la renommée médiatique. Pôvres de nous, quelle médiocrité ! Un discours où « le faire société » est évacué (khawa khawa à la poubelle), un discours qui fait fi de toutes les victoires de la science pour l’Homme, un discours provocateur et mimétique de la pire manière car celui tenu par des spécialistes nord européen que vous semblez vouloir reproduire, vous le reprenez de manière outrancièrement caricaturale, sans délicatesse, sans précaution et sans aucune profondeur intellectuelle. Non madame, la vie humaine ne se marchande pas, quelle qu’elle soit. Vous êtes jeune peut-être, mais cela ne vous empêche pas de vous cultiver, de plonger dans l’Histoire dramatique de notre humanité, avec ses guerres, ses sélections au nom d’un alibi quelconque, sexe, race, apparence, culture… Je suis à deux doigts de vous demander de vous taire et d’aller en bibliothèque vous asperger d’humanisme. Il y a le déclin naturel physique, il y a le déclin moral et intellectuel, volontaire. Vous avez choisi. De grâce, ne détruisons ni l’esprit, ni le corps. Ils s’accomplissent tous les deux, le plus souvent tard dans la vie. « Voilà, détestez-moi ! » écrivez-vous. C’est fait, mais je ne vous déteste pas vous, je ne vous connais pas madame, mais votre fangeuse parole. « La jeunesse est le temps d’étudier la sagesse ; la vieillesse est le temps de la pratiquer » ya madame.

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AVANT LES RÉACTIONS, VOICI QUELQUES CAPTURES D’ÉCRAN DU COMPTE « AMIRA BOURAOUI »

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_________VOICI MAINTENANT LES RÉACTIONS FACEBOOK_____________

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Lundi:

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Les petits de Décembre, de Kaouther Adimi

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Je viens d’achever le dernier roman de Kaouther Adimi, « Les petits de Décembre ». Éditions Barzakh, Alger, 2019, 248 pages. Il est dédié « À Koteb, un des petits. » En exergue, figure les deux premiers tercets d’un poème de Mohammed Dib, L’Enfant-jazz. Ce roman a été écrit, probablement, jusqu’au premier semestre 2019. Il est paru en août de la même année. Quel sujet traite-t-il ? Celui de la résistance contre les puissants, précisément de la résistance d’un groupe de jeunes devant la toute-puissance de deux généraux.

Nous sommes à Dely Brahim, dans la périphérie sud-ouest d’Alger, près de Cheraga, et donc non loin du Club des pins, en février et mars de 2016. Des généraux sont sur le point de faire construire leurs villas sur le terrain de football des jeunes de la cité. Un « plan de la cité du 11 Décembre 1960 à Dely Brahim, Alger » est présenté en page dix. La ville est détaillée dans le chapitre 9 (il y en a 34).

Qui sont les protagonistes ? D’un côté des enfants qui ont pour habitude de jouer sur un terrain vague de « un hectare et demi », près de chez eux, appartenant au Ministère de la Défense et laissé à l’abandon depuis la construction de la cité. De l’autre deux généraux qui ont acheté ce terrain pour en faire des villas. Personnages auxquels on ajoute une voyante et une folle. Il faut noter que presque toutes les familles des personnages ont un lien plus ou moins direct avec l’armée.

Les enfants :

Ce sont pour l’essentiel Inès, Jamyl, Mahdi et Youcef. La dizaine en âge pour les trois premiers qui se connaissent depuis leur première année d’école, 20 ans pour Youcef.

Commençons par Inès et sa famille.

– Inès a onze ans. Elle n’a pas connu son père Amine, ni son oncle maternel, tué il y a vingt ans presque jour pour jour par l’explosion d’un camion devant la Maison de la presse. Il était étudiant en journalisme. La maman d’Inès, Yasmine, a été abandonnée par son mari alors qu’elle était enceinte, comme le fut sa grand-mère maternelle, une mère « de mauvaise vie ». Yasmine est très active, elle est juriste (pistonnée) dans une « entreprise publique de l’industrie pétrolière », où elle est harcelée, car sans mari. Yasmine a créé une association d’aide aux femmes, aime le jazz, fume, et elle est superstitieuse. La grand-mère d’Inès, Adila, est une ancienne Moudjahida qui ne se laisse pas marcher sur les pieds. Elle est connue et respectée. Elle a l’habitude de prendre des notes sur un calepin noir. Elle y raconte son passé, celui de l’Algérie des années 90, « Le GIA » et « Les GIA » (il est juste de faire précéder l’acronyme d’un article pluriel, car contrairement à la propagande officielle relayée par certains médias, ils étaient nombreux les groupes armés islamistes et sans commandement unifié). Raconter « la politique de la purge » menée par l’armée, « ai-je protesté… ai-je aidé ces femmes qui continuent à attendre le retour d’un mari, d’un fils, d’un père ? Les ai-je soutenues ? »

– Jamyl a dix ans. « Il est petit, grassouillet ». Il a un faible pour Inès. Depuis la mort de son père en 2007 dans un attentat à la bombe, il vit chez son grand-père paternel, un général à la retraite. On ne sait pas grand-chose de sa famille sinon qu’elle emploie une femme de ménage plus ou moins complice de Jamyl et des enfants en lutte auxquels elle apporte « un grand couffin plein de plats. » (C’est « une ancienne pauvre, grosse et très laide ».

– Mahdi. Sa maman est militaire. Son père a 47 ans, à 30 ans il fut blessé lors d’une attaque terroriste à Baraki. Depuis, il est sur un fauteuil roulant, sans jambes.

– Youcef a 20 ans. Il a une petite sœur qui fait partie elle aussi des enfants qui résistent. Youcef « est plus grand que son père » Mohamed. Celui-ci est âgé de 56 ans. C’est un colonel à la retraite. Il donne parfois des cours à l’université. Il a créé un parti politique d’opposition.

Les généraux :

Ils sont deux : Saïd et Athmane. Ils ont 70 ans. Ils se connaissent depuis vingt ans, « chacun a des dossiers sur l’autre ».

– Saïd est « un petit homme » qui est atteint d’un cancer. Il a été formé en URSS où on l’appelait « le nabot ». Il fut l’instigateur des purges des années 90. Il a trois enfants qui sont tous boursiers en France. L’un d’eux est impliqué dans une affaire de faux billets.

– Athmane a fait ses études en Grande-Bretagne. Il n’a eu aucun titre universitaire. Il a passé son temps à boire. Il a été recruté dans l’armée avec un faux diplôme. Il a des biens en Europe. C’est un grand et bel homme. Il fait appel à une voyante pour l’orienter dans ses choix. Il a un frère qui possède une entreprise de travaux publics qu’il aide grâce à sa position au sein de l’institution militaire. Avec son épouse « qui est du même village que lui » ils ont trois garçons et deux filles et cinq petits enfants (un par enfant).

Deux autres personnages

Le premier est celui de cette voyante que convoque de temps à autre le général Athmane et qui se fiche de lui (elle : « Quelqu’un vous veut du mal. Méfiez-vous des femmes en rouge », lui : Mon Dieu, mais on ne peut rien faire ?) Le second est celui de cette « vieille folle aux cheveux rouges tressés en couronne », qui apparaît à de nombreuses reprises, pour participer à la sauvegarde du terrain des jeunes, pour aider ceux-ci « Tu as besoin d’aide mon tout petit ? », pour repousser les généraux ou pour alerter du danger « Au feu ! » crie-t-elle à la fin du livre en tambourinant aux portes des maisons. La folie qu’exprime cette vieille édentée « permet à l’esprit d’entretenir un rapport naturel avec la vérité et le réel profond » dixit André Breton (rapporté par Kahina Bouanane.) On retrouve cette folle qui fait partie du groupe, qui se fond en lui, sous d’autres traits dans de nombreux ouvrages algériens ou dans des films.

L’intrigue

Nous sommes mardi 2 février 2016. « Depuis vingt ans maintenant, les enfants de la Cité, mais aussi de tout le quartier ont disputé des milliers de parties de foot. » Inès joue au foot avec ses camarades garçons, Jamyl et Mahdi. Il pleut sans discontinuer, mais les enfants sont heureux et rêvent de célébrité. Le lendemain, deux hommes arrivent « dans une voiture noire aux vitres teintées ». « Ils portent des lunettes de soleil alors qu’on est en février » dit Youcef. Le chauffeur des généraux stationne devant le terrain vague. Les militaires sortent des plans. Ils sont observés par Adila, depuis sa fenêtre. Ces deux hommes sont les généraux Saïd et Athmane. « On y est allés tous les trois et ça a vite dégénéré » en bagarre dit Youcef. Deux colonels à la retraite ont assisté eux aussi à l’altercation de loin d’abord – Cherif et Mohamed le père de Youcef, « deux amis qui, lorsqu’ils se rencontrent, « refont le monde » – puis ont essayé de s’interposer. « Ensuite, les généraux ont sorti leur arme ». Après l’école, Inès, Jamyl et Mahdi « découvrent des adultes en train de vociférer et de gesticuler » Youcef hurle, Adila « essaye de frapper » avec sa canne les deux généraux. Le lendemain, les journaux et les réseaux sociaux s’emparent de l’affaire. Youcef et Adila sont embarqués à la gendarmerie. Adila reconnaît les faits alors que le gendarme est impressionné par elle « je suis l’un de vos grands admirateurs » lui dit le gendarme. « Elle est relâchée avec les excuses des gendarmes. »

Youcef est vertement grondé par son père qui lui reproche d’être mêlé à cette affaire, mais Youcef ne regrette pas son action et « met son père devant ses contradictions » lui, son père, qui a créé un parti d’opposition. Mohamed et son épouse se rendent chez le général Athmane qui les attend ainsi que Saïd et leurs femmes. Ils présentent leurs excuses autour d’un café avant de se séparer. « Si un jour vous avez le moindre problème, appelez-moi. Nous avons besoin d’hommes comme vous » dit le général Athmane à Mohamed. Lui est content, « si on a les généraux de notre côté, on obtiendra enfin gain de cause après toutes ces années » confie-t-il à son ami Cherif.

Une semaine après la bagarre, le 9 février, les jeunes « échafaudent mille plans » car ils ne veulent pas se laisser voler leur stade… Ils font une liste de ce dont ils ont besoin. Trois semaines plus tard, les jeunes ont amassé  une tente, des couvertures, sacs de couchage et toute sorte de nourriture qu’ils entreposent la nuit sur leur terrain. « Ils préparent leur campement et montent un muret de briques, ramassent des pierres ». La révolte des « petits de Décembre » commence le vendredi 25 mars 2016. Des dizaines d’enfants arrivent des environs en solidarité, ainsi que des adultes, dont les généraux concernés eux aussi autrement décidés. Ces derniers demandent aux enfants de partir, car les travaux vont commencer, mais la résistance est forte, Adila filme la scène, la folle secoue leurs manches, les injures fusent. Les généraux se voient obligés de déguerpir, l’arme qu’ils dégainent ne leur sert à rien. Les réseaux sociaux s’y mettent, « la vidéo postée par Adila a été visionnée plus d’un millier de fois. » Les enfants poursuivent leur sit-in sans que les adultes dubitatifs ou même « lâches » s’y joignent.

Le directeur de la Sécurité, en réponse à la doléance exposée par le général Athmane contre les jeunes, promet qu’il va « faire comme d’habitude : création de milliers de faux comptes pour attaquer ceux qui diffusent. » Peu convaincu, le général souhaite que les agitateurs soient arrêtés, ce que veut éviter le directeur de la Sécurité « Si on intervient pour embarquer des mômes et une vieille dame qui a subi la torture des Français, les gens arracheraient les portes des prisons. » Bien au contraire répond Athmane « Les Algériens font ce qu’on leur dit de faire et ils ne sortent plus dans la rue depuis bien longtemps. » De son côté, Mohamed culpabilise « qu’ai-je fait moi pour lutter ? » alors que son fils, Youcef refuse d’écrire aux généraux pour s’excuser. S’il faut se battre « il faut se battre avec les mots » dit Mohamed à son ami Cherif.

Les événements s’accélèrent. Des dizaines d’enfants venus de toute la ville se dirigent vers le terrain pour en découdre, alors même que les adultes se contentent de regarder. Cette histoire des généraux ridiculisés par des enfants a passé les frontières, comme une contagion en Tunisie, au Maroc, « elle se transforma. »  

Athmane ne sait plus quoi faire et se demande « est-ce que j’ai bien fait d’acheter ce terrain ? » Il convoque sa voyante « je vous en prie, il doit être possible de faire quelque chose, non ? »

« Toute l’Algérie est en ébullition. » « Saurons-nous être à la hauteur de ces grands petits ? » s’enthousiasment les journaux. Encouragé par la Sécurité, un imam tente de raisonner les enfants « il ne faut pas se révolter contre l’ordre établi », mais ceux-ci le criblent de cailloux. Un vieux chef de parti, veut récupérer le mouvement de contestation. En vain.

Une nuit de mars, « la folle aux cheveux rouges hurle : « Au feu ! » On accoure, les pompiers sont alertés, la fumée est de plus en plus dense, le feu avale tout ce qu’il trouve » « ça ressemble à l’enfer ». Quelqu’un crie : « Attention, il y a quelqu’un qui tire avec un pistolet. » Le directeur de la gendarmerie conclut que c’est un accident. Les adultes demandent aux enfants, qui refusent, de quitter les lieux. Ils passent une nouvelle nuit sur le terrain mouillé.

Les deux dernières pages du roman sont écrites en italiques, une lettre laissée à la postérité par Inès, Jamyl et Mahdi : « Nous avons peu dormi. Deux ou trois heures, tout au plus… Nous nous sommes réveillés en même temps à cause du bruit des bulldozers sur le terrain… Sur la route, une voiture noire, et adossés aux portières, les deux généraux. Nous avons baissé la tête pour que les généraux ne voient pas nos larmes. Nous ne partirons pas. Ce printemps ne se transformera pas en une anecdote. Nous arracherons chaque brique qu’ils poseront et nous rendrons le terrain aux petits. » La bataille des petits est un échec, provisoire, d’autres batailles sont inscrites dans leur futur, jusqu’à la victoire. Dans le roman, qui est paru en août dernier, Kaouther Adimi a réussi a glisser malicieusement, un clin d’œil au Hirak, bien réel celui-ci.

Le texte :

Ce qui retient notre attention en ouvrant le roman, c’est le nombre de « chapitres » : 34. Le plus long contient 13 pages, le plus court 3 pages. 19 sont construits sur 2 à 5 pages. Un narrateur externe relate des événements qui se sont déroulés dans un passé récent, en février et mars 2016, dans un présent historique, mais aussi aux temps du passé, selon les chapitres. J’ai noté quelques confusions dans la concordance des temps dans le chapitre 3 et 13 avec l’utilisation de l’indicatif plutôt que du conditionnel. Je me trompe peut-être. Les écrits en italiques sont ceux des personnages, Adila au chapitre 13, et en fin de livre ceux des trois jeunes Inès, Jamyl et Mahdi.

On notera certaines invraisemblances qu’on oubliera aussitôt, car il s’agit non d’un récit, mais d’un roman et Kaouther Adimi est toute pardonnée. Je vous en donne quelques exemples. Le premier concerne ces toutes petites filles d’à peine une dizaine d’années qui passent des nuits à l’extérieur, avec des garçons qui plus est, comme si de rien n’était comme si on était en Norvège. Un autre exemple est celui de Yasmine qui fume tranquillement devant la porte de sa maison comme si l’on était en Norvège, en Suède ou au Liechtenstein. Ces hauts gradés de l’armée qui prennent le bus comme la plèbe, la populace (c’est ainsi que les généraux et autres hauts gradés militaires algériens voient ou désignent le peuple), pas même le taxi. Ou encore ce colonel à la retraite, le père de Youcef, qui écrit à la mairie comme un simple citoyen lambda le ferait (plutôt que d’intervenir sèchement en exhibant ses atouts via un subordonné, ce qui est la vérité). Ou les deux généraux (dont Saïd qui fut l’instigateur des purges des années 90 » !) qui se font attaquer par des enfants et qui fuient après avoir sorti leur arme. De vrais pieds nickelés pas sympathique pour un sou. Si c’est ce qu’a voulu exprimer l’auteure, elle a bien réussi. Et son roman est agréable à lire.

Last but not least, comme ont dit (écrit) dans la haute, l’auteure aurait mieux fait de faire appel à des jeunes, des adolescents, des familles éloignées, très éloignées de toute attache avec les militaires (en maintenant celles des généraux Saïd et Athmane, « les salauds ») comme c’est le cas ici. Dans Les petits de Décembre en effet, presque tous les personnages sont issus de familles qui vivent dans le giron de l’armée.

Ahmed Hanifi,

Marseille, le 1er mars 2020

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EXTRAITS:

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CLIQUER ICI pour écouter KAOUTHER ADIMI

in: www.livreshebdo.fr/article/kaouther-adimi

Nos richesses- roman de Kaouther Adimi.

J’ai reçu deux ouvrages de Kaouther Adimi. Voici la recension du premier.

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Photo Fabienne Richard- Ouest France

Au départ du roman de Kaouther Adimi, Nos richesses (éditions Barzakh- Alger 2017, 216 pages) : une date :1935, hier, un lieu : Alger, le rêve d’une librairie : Les Vraies Richesses. À l’arrivée : une date : 2017, aujourd’hui, un lieu : Alger, la même librairie vidée de son contenu.

Pour raconter l’histoire de la naissance et de la vie mouvementée de cette librairie, Kaouther Adimi a exploré les archives d’Edmond Charlot, les a travaillées pour les besoins du roman, les transformant en carnets (quatre carnets couvrant les années 1935-1949 et deux autres 1959-1960 et 1961) et en faire une sorte de récit. Fiction et éléments du réel se juxtaposent.

Pour narrer le déclin et la disparition (transformation en commerce de beignets) de la même librairie, elle décrit en sept chapitres, d’une part les actions de Ryad, chargé à travers son stage de mettre en œuvre le « massacre » de la librairie et d’autre part la résistance vaine de Abdallah, le dernier « exploitant ».

 L’ensemble se déploie essentiellement dans la ville d’Alger dont l’auteur lui consacre quatre chapitres (Alger 2017, 1930, 1939, 2017) sur les sept portant un intitulé de ville/pays (Allemagne 1940, Sétif mai 1945, Algérie 1954).

On notera que le dernier chapitre fait suite au premier et clôt ainsi une boucle. On passe d’un chapitre sur les carnets à un autre sur la ville, à un autre sur les activités de Ryad et ainsi de suite, un chassé-croisé du rêve de librairie à sa « destruction ».

Aussi, je propose trois parties pour cette recension : la naissance et vie de la librairie ou les carnets d’Edmond Charlot, la mise à mort de la librairie, l’écriture.

1_ La naissance et vie de la librairie ou les carnets d’Edmond Charlot

La première date du carnet rappelle l’éloge de Charlot à l’endroit de son professeur Jean Grenier qu’il exalte, « il n’enseigne pas, il raconte » (12/06/1935). Charlot dit à son père l’admiration qu’il a pour  une libraire dont il a visité l’extraordinaire bibliothèque de prêt ». « Il faudrait faire la même chose en Algérie » lui dit-il encore. Jean Grenier l’encourage à se lancer « il y a une place à prendre à Alger comme libraire-éditeur… je vous donnerai un texte pour vous aider ». Confiant, Edmond Charlot fait « des calculs dans tous les sens pour ouvrir une librairie », bien que son grand-père ne soit pas d’accord. Jean Giono auquel Charlot demande l’autorisation d’utiliser son titre « Les Vraies richesses » lui répond et : « (nous) enjoint de revenir aux vraies richesses que sont la terre, le soleil, les ruisseaux, et finalement aussi la littérature (qu’est-ce qui peut être plus important que la terre et la littérature ?) »  « La société construite sur l’argent détruit les récoltes, détruit les bêtes, détruit les hommes, détruit la joie, détruit le monde véritable, détruit la paix, détruit les vraies richesses… » écrit Jean Giono dans « Les Vraies Richesses ». Le 3 novembre 1936 Charlot écrit « Jour de l’inauguration ! » Le local se situe au 2 bis rue Charras (aujourd’hui Arezki Hamani). Rapidement, Edmond Charlot est débordé « submergé par les milliers d’obligations administratives » (3/11/38). Il a 23 ans. Le 28/12/1938 il note « Camus vient souvent à la librairie… Lui ai annoncé hier que j’avais vendu le tout dernier exemplaire de son premier livre ‘‘L’Envers et l’Endroit’’. 350 exemplaires. » La moyenne des ventes est de 500-600 exemplaires. La Seconde guerre mondiale a été déclarée. Charlot fait un mois de prison à cause d’une écrivaine américaine qui a déclaré « j’ai un éditeur à Alger qui est très dynamique et résistant ». « Camus est bien caché à Oran » note Charlot au 17/03/1942. Il y a pénurie de papier, de fil broché, d’encre… Edmond Charlot est amené à fabrique sa propre encre : « dans la cuisine nous avons mélangé longuement l’huile de pépin de raisin à de la soie de cheminée et à du cirage » En novembre « le papier circule de nouveau. Je croule sous les commandes ». Les Américains débarquent en Algérie. « C’est une drôle de période » En décembre 1942, « de nouveau mobilisé, je rejoins le Gouvernement provisoire ». Il note à la date du 11/03/1944 : « Réussi à écouler les derniers exemplaires de Noces. 1225 exemplaires en six ans. » Edmond Charlot rencontre beaucoup de gens, « mon catalogue n’a jamais été aussi riche écrit-il le 12/06/1943 : Bernanos, Giono, Bosco, Austen, Moravia, Silone, Woolf. » Et « le gouverneur promet aux musulmans monts et merveilles. Les grandes familles de colons sont furieuses. Qui sait, peut-être qu’après la guerre, nous aurons un pays plus juste. »

En 1959, la guerre d’Algérie a éclaté il y a cinq ans. L’OAS condamne à mort Jules Roy. « À New York, le FLN a désormais une délégation ». Le Jury des Éditions du Seuil « n’avait pas pu se résoudre à accorder le Grand prix de littérature à un indigène » note Charlot à la date du 8/10/1959 et ce seul mot le 4/01/1960 : « Camus ! » Neuf mois plus tard : « Encore des attentats. Menaces de l’OAS. Salauds. »

« Mes clients me demandent depuis des mois ce que je ferais ici, où je compte aller, où j’irai demain. Je reste ici, c’est chez moi, et puis, que ferais-je ailleurs ? (6/10/1960). »

2_ La mise à mort de la librairie

Dans les années 1990, l’État algérien a « repris à madame Charlot, veuve d’un frère d’Edmond, la librairie « Les Vraies richesses » pour en faire une annexe de la Bibliothèque nationale. Mais les habitants continuent d’appeler la librairie de prêt par son ancien nom « Les Vraies richesses ». Et ce matin de 2017 nous sommes « le matin du dernier jour ». Un journaliste dépêché sur place pour l’événement écrit « Quatre-vingts ans qu’elle résistait ! Peu de monde, ciel triste, ville triste, rideau de fer triste sur les livres ». Le rideau de la librairie sera baissé devant Abdallah, « le préposé au prêt, qui a « le cœur brisé ». Cela se passe devant la rue « animée par ses diverses boutiques, ses habitants, ses écoliers, ses voitures » La librairie mesure « sept mètres de largeur sur quatre de longueur » (sic). Une erreur passée au nez et à la barbe de l’éditeur après l’auteure. Abdallah, un homme pieux, a travaillé à la librairie bien après sa retraite, sans salaire, sans que l’administration de la Bibliothèque nationale ne s’émeuve de son cas, ni de celui des locaux jusqu’au jour où on l’informe de la décision de la vente du local. C’est quelque peu tiré par les cheveux. Il est vrai qu’ici ce n’est pas l’auteure en tant que telle qui s’exprime (et prend les mesures) mais « un nous » général comme ailleurs dans d’autres passages, un « nous qui court tout le long du texte, telle la voix d’une conscience, celle d’une mémoire collective » écrit en quatrième de couverture l’éditeur. Tout le long du roman, non, mais dans neuf parties ou chapitres. Un nous qui observe, raconte, dresse un réquisitoire contre la brutalité, l’arbitraire français, pour ne pas rester en marge, pour ne pas oublier (« Lorsque bien des années plus tard, nos grands-parents nous verront quitter le pays pour l’autre rive, ils nous diront de faire attention : ‘‘ les Français sont durs.’’ Et nous ne comprendrons pas, car nous aurons oublié. »)  

Le nouveau propriétaire veut transformer la librairie en local de « vente de beignets ». Outré, Abdallah le bouscule ou le frappe. Ses colère et refus sont vains. C’est inutile lui répondent de jeunes avocats auprès desquels il se plaint « on ne peut rien contre l’État ». Même le médecin qui l’ausculte – Abdallah « a fait un malaise la veille de la fermeture » – lui conseille de quitter Alger.

C’est Ryad, un jeune étudiant parisien, qui est en charge de la transformation de la librairie. Il est arrivé pour ce faire, couvert par un stage dont on ne sait rien, une offre de stage qui intervient à la suite de « dizaines de refus motivés ou non. » Un stage en Algérie, proposé par son père via un mail. « Cela te prendra une semaine ou deux… Mon ami te signera ta convention de stage. »  « L’important c’est que tu puisses vider cette librairie de tout ce qui s’y trouve et la repeindre en blanc » lui écrit cet ami. Nous ne saurons rien d’autre sur le stage universitaire, ni son organisation, ni le suivi, ni son contrôle… Ryad ne connaît pas Alger. Il n’y était venu qu’une seule fois, il avait six ans. Il s’est installé à Paris après son bac. Les livres il ne connaît pas, « il n’a jamais aimé lire »

Le lendemain de son arrivée à la librairie des Vraies Richesses, en sortant tôt le matin, il aperçoit «  un vieil homme appuyé sur une canne », c’est Abdallah. À l’épicerie du coin, il apprend qu’il y a pénurie de peinture. Au café « chez Saïd » Abdallah reproche à Ryad de vouloir « détruire une librairie ». Abdallah ne quittera plus le trottoir à partir duquel il guète, sur son visage « une expression de douleur intense » les faits et gestes de Ryad qui vide autant qu’il peut tout ce qui se trouve dans le local sous le regard de « Edmond Charlot figé sur la photo » et en pensant à son amie Claire. La nuit tombe et Abdallah est toujours là. De nouveau, Ryad et Abdallah prennent un café ensemble. Celui-ci est offusqué que l’on puisse jeter des livres « jeter des livres ? tu te rends compte de ce que tu dis ? donne-les, garde-les, peu importe, mais ne mets pas des livres à la poubelle. »

Ryad et Abdallah sont invités par Moussa, le commerçant voisin. Moussa a toujours vécu dans le quartier. Il a même connu l’ancienne propriétaire des Vraies Richesses, madame « veuve d’un frère de Charlot. La pauvre femme est partie en 1992 quand les choses ont commencé à devenir compliquées ici. »

Ryad jette les livres dans des caisses qu’il dépose sur le trottoir, mais en garde un pour Claire, son amie parisienne aux yeux bleus. Il veut en offrir à une école primaire, mais le directeur lui demande d’écrire pour cela au Ministère. Ryad ne se soucie guère de ces deux hommes, pitoyables pitres, qui l’observent à partir d’une voiture. « Ils ont des moustaches, des lunettes de soleil et sont vêtus de costumes gris, lisent le journal ». « Ces hommes ne feront rien à Ryad. Ils ne sont là que pour nous rappeler qu’ils existent et que nous sommes tous surveillés ».

Ryad veut offrir une caisse de livres à Sarah, une jeune serveuse qu’il a connue dans un café. Elle en prend quatre et lui demande de déposer le reste à la Cave-vigie, là même où Jean Sénac « est mort » (plutôt assassiné). « Dans cette cave se réunissent des jeunes pour écrire de la poésie, fumer, lire… ». Ryad fait des heureux.

Un matin, il neige sur la ville, neige fondue. En face des Vraies Richesses, « Abdallah fixe son univers en train de prendre l’eau, l’air désolé, son drap blanc sur les épaules. » Ryad le rejoint. « Il a l’impression d’avoir failli à sa mission. » Ryad n’a pas repeint le local non plus, ni en blanc ni en bleu, mais il pense beaucoup à Claire sa compagne parisienne. Ryad et ses patrons affairistes n’ont pas complètement détruit Les Vraies Richesses du local ni celles portées par le cœur de tous les Abdallah.

3_ L’écriture

Les chapitres, à focalisation plurielle, alternent entre trois groupes de chapitres : a- les carnets de Charlot (86 pages), b- la vie dans Alger centre (rue Hamani) à travers Ryad venu de Paris et ceux qui y vivent (83 pages), c- les Algériens sous la colonisation du pays dont un journal vante « les transformations des côtes barbaresques », Algériens exhibés « parce que nous ressemblons à des cartes postales orientalistes ». Un peuple vigilant et conscient à travers ce « nous », embarqué contre la barbarie nazie puis oublié et qui prend les armes pour se libérer (20 pages).

Le premier et dernier chapitres intitulés « Alger, 2017 » interpellent le lecteur, l’invitent à visiter la librairie par le biais de ce « nous » aux premières pages qui se transforme en « je » au dernier chapitre. Une écriture qui alterne entre « récit » et roman.

La dédicace est offerte «  À ceux de la rue Hamani. » En exergue des vers de Frédéric Jacques Temple et de Jean Sénac. Dès la première phrase du roman, le lecteur est interpellé : « Dès votre arrivée à Alger, il vous faudra prendre les rues en pente, les monter puis les descendre. » Cette phrase est suivie d’une cascade de verbes à l’infinitif et d’autres au futur.

L’auteure, au style aéré, nous guide à travers les lieux d’Alger, mais ne prend pas les chemins les plus courts pour atteindre la librairie Les Vraies Richesses : rue Didouche Mourad, café le Milk-Bar, la statue et la place de l’Émir, la Casbah, le bloc de bâtiments aéro-habitat, la rue Hamani. Les verbes ici sont à l’impératif « prenez, écoutez, devinez, regardez, oubliez. »

Certains passages, peu nombreux heureusement, ne me semblent pas aboutis, ou trop convenus, à l’exemple de cette phrase « Au milieu du repas, la fillette dit à son père qu’elle a terriblement envie de partir en vacances », ou de celle-ci « Il reconnaît la femme qui lui a balancé le seau d’eau sale sur la tête. » Ce qui attire fortement notre attention c’est cette somme impressionnante des sortes d’inventaires à la Prévert, des listes d’un peu de tout qui marquent le roman, des listes qui nous renvoient aux célèbres notes/listes de Sei Shônagon. Il y en a partout et de toutes sortes et dès les premières pages avec la quantité de verbes à l’infinitif puis à l’impératif. En voici quelques exemples :

  • Souvenirs : Le métro qui freine dans un grincement, la navette pour l’aéroport, les couloirs, les lourds sacs, la poussière noire, les airs, les nuages sombres, l’avion…
  • Objets dont il faut se débarrasser : 1009 romans d’auteurs français, 132 romans d’auteurs algériens, 222 romans en langue arabe, 17 ouvrages de thème religieux, 42 ouvrages de poésie, 18 ouvrages scientifiques, 9 ouvrages de psychologie, 26 ouvrages d’Histoire, 171 ouvrages pour enfants, 38 ouvrages sur le théâtre, 19 ouvrages sur le cinéma, des photos en noir et blanc, un grand portrait en couleur, un bureau en bois, une vieille lampe, une pancarte rouillée, un matelas dans la mezzanine, des papiers, un balai, un seau.
  • Dans l’épicerie : des pommes cabossées, des salades vertes, des cadenas, des poivrons rouges.
  • Dans le sac poubelle : le courrier, les invitations, la vieille tasse sale, la paire de ciseaux, les feutres, l’agrafeuse, le tube de colle, le téléphone rouge.
  • En allant chez Moussa : un long couloir où s’empilent des caisses de soda, le matériel de nettoyage (détergents, balais, bouteille d’eau de Javel, serpillières, bidon rempli d’eau).
  • Ryad dresse mentalement la liste de ce qui reste à faire : se débarrasser des livres, jeter les meubles, jeter le matelas, jeter le bureau et sa chaise, jeter le frigo, prendre ses affaires et rentrer à Paris, embrasser Claire, faire rire Claire.

Ainsi que précisé plus haut, le premier et dernier chapitres se rejoignent. Dans l’un et l’autre le narrateur nous invite à visiter la librairie Les Vraies Richesses : « vous vous retrouverez devant l’ancienne librairie des Vraies Richesses dont j’ai imaginé la fermeture, mais qui est toujours là. »

Courrez-y et lisez (achetez et lisez) Nos richesses, un hymne au livre, à la littérature et aux hommes qui les font, qui les défendent. Vous ne le regretterez pas.

Ahmed Hanifi,

Marseille le 10 février 2020

« Les Vraies Richesses »- Photo Farouk Batiche- AFP

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ce qui suit a été ajouté ce jour, lundi 01 février 2021

Mediapart.fr

«Nos richesses»: Alger, capitale littéraire 

26 août 2017 Par Pierre Benetti (En attendant Nadeau)

Nos richesses est dédié « à ceux de la rue Hamani ». Il peut s’agir des habitants actuels d’Alger. Ou bien de ses habitants disparus, en particulier ceux qui ont vécu l’aventure de la librairie Les Vraies richesses. En s’appropriant l’histoire de ce lieu et en imaginant sa destruction, le troisième roman de Kaouther Adimi célèbre Alger comme l’une des capitales mondiales de la littérature.

Sans lui faire perdre de sa vivacité, l’auteure de Des pierres dans ma poche (Seuil, 2016) reconstitue l’histoire littéraire, éditoriale et intellectuelle de sa ville natale, à travers des fragments tirés de plusieurs époques. Volontiers rapide, voire pressé, le récit court de 1930 à 2017, de la célébration du centenaire de la conquête coloniale à une déambulation personnelle qui observe, avec lucidité et tranquillité, les transformations de l’Algérie indépendante ; de l’ouverture des Vraies richesses (enseigne empruntée à un titre de Jean Giono) par Edmond Charlot, alors étudiant de Jean Grenier au lycée d’Alger, au déménagement brutal des stocks de livres par un personnage nommé Riyad, qui pourrait avoir le même âge, mais ne connaît plus personne au pays de ses ancêtres.

Kaouther Adimi © Hermance Triay
Kaouther Adimi © Hermance Triay 

Entre-temps, les violences de la colonisation, de la Seconde Guerre mondiale, de la décolonisation, de la dictature et de la guerre civile ont pénétré ce lieu qui tient à la fois de la caverne d’Ali Baba et de l’île au trésor, de refuge pour la pensée et de fenêtre sur le monde. Son créateur génial et consciencieux réapparaît à travers les extraits d’un journal imaginaire, qui a parfois de stupéfiants effets de document historique. Kaouther Adimi a enquêté dans les livres et les archives, auprès des témoins. Elle semble aussi avoir poursuivi les liens plus ambigus, plus souterrains qui unissent le passé historique, le présent du voyage et le temps intermédiaire du roman, ceux qui relient la France à l’Algérie, Edmond Charlot à Riyad et à elle-même.

La Parisienne Adrienne Monnier servit de modèle à cet enfant de parents français installés en Algérie lorsqu’il ouvrit, en 1935, une librairie « qui ne serait pas juste un commerce mais un lieu de rencontres et de lecture ». Mais la première lança la boutique de la rue de l’Odéon l’année de la naissance du second, 20 ans plus tôt. Et lui eut des ambitions peut-être plus politiques, du moins si l’on en croit son journal inventé : « Faire venir des écrivains et des lecteurs de tous les pays de la Méditerranée sans distinction de langue ou de religion, des gens d’ici, de cette terre, de cette mer, s’opposer surtout aux algérianistes. Aller au-delà ! »

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La librairie Les Vraies richesses, après qu'elle a été plastiquée.
La librairie Les Vraies richesses, après qu’elle a été plastiquée. _ DR

Ils seront nombreux à venir. Jean Amrouche, Himoud Brahimi, Albert Camus, Mohammed Dib, Mouloud Feraoun, Max-Pol Fouchet, André Gide, Armand Guibert, Emmanuel Roblès, Jules Roy, Antoine de Saint-Exupéry, Jean Sénac, Kateb Yacine… tous – un cercle d’amis, on peut le noter, déserté par les femmes – nourrissant cette « pensée méditerranéenne qui ne se limite pas au môle d’Alger », incarnée par ce local de quatre mètres sur sept, rempli de textes en arabe et en français, de littérature et de livres religieux, de poésie et de science. Un lieu comme en rêvent de nombreux lecteurs et voyageurs. Planté dans une terre ouvrant sur le monde, fondé par un groupe mais tenu par un principe d’accueil, riche de toutes ses possibilités, de toutes les aventures à y vivre.

Les Vraies richesses devient bibliothèque, librairie, galerie d’art, maison d’édition. Son ancrage géographique, au cœur de cette ville arabe et francophone, africaine et coloniale, lui interdit d’être coupé des entrelacements de l’histoire. Edmond Charlot traverse le XXe siècle, saisissant les œuvres en grand éditeur, s’appropriant les moments historiques en acteur de son époque, se battant avec le courage démesuré des rêveurs pour faire tenir son royaume près de s’effondrer à la moindre secousse. Il n’est pas un éditeur local, mais international, publiant Pierre Jean Jouve et García Lorca, Gertrude Stein et Rilke. Les intellectuels d’Alger se construisent avec lui. La ville elle-même se découvre surréaliste et absurde, antifasciste et anticoloniale, au cœur des idées et des combats du XXe siècle, qui se font avec des armes et du papier. Les livres amassés au 2 bis, rue Charras forment une fragile forteresse contre les bouleversements de l’histoire. Emprisonné par Vichy, le libraire-éditeur est victime de deux attentats de l’OAS. Alger subit, se bat, s’adapte, oublie. Le roman alterne un journal personnel et une parole collective, regroupée sous un « Nous » qui dit : « Nous sommes les habitants de cette ville et notre mémoire est la somme de nos histoires. »

En ce début du XXIe siècle, le jeune Riyad, inquiet et peu drôle, ne partage pas la passion pour la littérature dont Edmond Charlot, mort en 2005, avait fait sa vie. Cela tombe bien, il a été embauché pour vider la librairie, vendue dans l’indifférence à un marchand de beignets. Alger est devenue triste et enfermée en ses murs, cachée derrière la Méditerranée et le Sahara. Les agents de renseignement notent les faits et gestes de chacun dans leurs petits carnets, les spectateurs des matchs de foot disent aux plus vieux de se taire, même s’il s’agit du résistant Abdallah, vieux gardien de la boutique, pas plus lecteur que Riyad mais respectueux de la folle œuvre d’Edmond Charlot.

Grâce à lui, une littérature de résistance est entrée dans ce port de l’Afrique et de l’Europe. À travers la figure de Riyad, Alger est aussi faite des échecs inutiles, des violences sans mémoire, des fractures coloniales inachevées. Livre d’hommage d’une génération à une autre, Nos richesses est rempli de la frénésie intellectuelle et politique d’une époque et d’une ville fascinantes. Kaouther Adimi la rejoue pour mieux en évoquer la disparition, avec autant de nostalgie que d’espérance.

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Kaouther Adimi, Nos richesses, Seuil, 215 pages, 17 €

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Kaouther Adimi, Nos richesses, Seuil, 215 pages, 17 €

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Coup de sang et sang d’encre

Coup de sang et sang d’encre (1)

Mais qui a tué qui, qui a fait quoi ? à vous M.M.

Comme de l’eau claire, comme des ombres, les certitudes que vous avez faites vôtres dans les années 90, et que vous n’avez de cesse de répéter, vous collent au corps et à l’esprit, vous aveuglent toujours. Pourtant, ceux qui menaient d’une main de fer et de sang le pays (pas que « le clan Bouteflika », « le régime Bouteflika », il faut arrêter avec ces autres mensonges) et qui récusaient tout questionnement sur leurs méfaits et turpitudes, ceux auxquels vous et vos semblables avez prêté vos plumes et vos bras (merci WikiLeaks), ceux qui (au cœur même de vos rédactions) vous encourageaient dans vos écrits tout en vous mettant vivement en garde, sous peine de sanction financière ou autre, d’évoquer les disparitions forcées, d’évoquer l’implication indirecte ou directe d’éléments de « la Sécurité » dans les crimes contre les civils, ceux qui étaient prêts à « éradiquer trois millions d’Algériens » (et qui ont été dénoncés de l’intérieur même de l’Armée), ceux qui liquidèrent sous vos applaudissements les journaux qui posaient ces questions qui vous empêchaient/empêchent de dormir, ceux-là (les vivants) sont en fuite ou croupissent en prison pour des faits divers très graves, tous ces généraux, vous savez ? Vous vous souvenez, c’était l’époque où d’aucuns (soutenus ceux-là par une autre aile du vrai régime) proposaient de débarrasser l’Algérie de tous ses islamistes et de leur réserver un Bantoustan (à nos nouvelles frontières). Mais qu’est-ce que ces certitudes, ces vérités ?

Je ne vous donne qu’un exemple : parmi les vérités et certitudes qui sont les vôtres, il y la terreur qui a sévi durant les années 90 dont vous (et vos semblables) serinez qu’elle était du seul fait du « terrorisme islamiste », loin, très loin de « Rab Dzaïr ». Votre jugement est fait, peu vous chaut le Droit. Poser la question relevait et relève encore du blasphème (si vous me permettez). S’interroger sur qui tuait dans les années 90 signifiait (menaces à l’appui) et signifie encore, pour vous et vos semblables, être complice des assassins que sont les islamistes (ceux-là mêmes qui manifestent aujourd’hui à vos côtés dans le Hirak), poser des questions c’est par conséquent les dédouaner. Vous êtes expéditif, je traduis : « il n’y a pas question qui vaille ». C’est limpide et la chose entendue. Et vous êtes – bien évidemment – républicain démocrate, pour les libertés, pour une Algérie libre, et pour des institutions fondées sur le Droit.

Mais tout cela vous le savez, c’est pourquoi vous êtes intellectuellement malhonnête. Vous n’êtes pas crédible, pas sérieux. Vous n’êtes pas journaliste, mais un scribe, un secrétaire idéologique. Vous mentez lorsque vous écrivez entre autres que « les “qui tue qui” (ont) politiquement disculpé (le) terrorisme islamiste. » (Liberté, 20 janvier 2020) Quant à nous, nous les « qui-tue-quistes », « les Droitsdel’hommistes » comme vous et vos semblables nous désignez pour vulgairement nous diminuer, pensez donc ! nous continuerons de poser inlassablement aux côtés entre autres des mères de Mai encore en vie, ces mères-courage de la place du 1° Mai, ces mêmes questions qui fâchent les radicaux dont vous êtes. Des questions simples :  « Où sont passés nos enfants ? Qui a ordonné ou exécuté les disparitions forcées, avec quelles complicités ?  Qui a fait quoi durant la décennie de terreur ? Qui a tué ?… » Nous continuerons de poser ces questions simples jusqu’à ce que Justice se fasse, sous les yeux de tous les Algériens, dans le respect du Droit. Dans une Algérie horra réellement démocratique débarrassée pacifiquement, Silmiya, silmiya…, du Pouvoir des généraux.

Ahmed Hanifi.


1_ à la suite d’un article du quotidien Liberté d’hier 20 janvier, intitulé « Islamisme et révolution démocratique », signé Hammouche Mustapha.

Kamel Daoud a-t-il perdu son hirak ?

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L’article de Kamel Daoud « Algérie, la révolution perdue » (« Où en est le rêve algérien ? ») parut dans l’hebdomadaire Le Point, n° 2472 du jeudi 9 janvier 2020 commence à faire couler beaucoup d’encre. Kamel Daoud ne laisse jamais indifférent. C’est une force à mettre à son profit. J’ai lu sur les réseaux sociaux des commentaires réprobateurs, voire injurieux plus contre la personne de l’auteur qu’à l’endroit de son analyse. Cette volée de bois vert, actuelle et à venir, il l’a anticipée dans son article. Aucun utilisateur de ces réseaux de l’Internet (Facebook, Twitter) ne propose le texte de Kamel Daoud, ou un lien renvoyant à son texte complet, pour que le lecteur puisse se faire une idée de ce dont il est question. Je peux parier que les commentaires des uns alimentent ceux des autres sans que ni les uns ni les autres n’aient eu à lire entièrement l’article de Kamel Daoud. De quoi s’agit-il ? Le journaliste-écrivain propose une analyse à la lumière des événements qui marquèrent l’Algérie durant l’année 2019 jusqu’à nos jours. Cet article je vous le propose dans sa totalité, ci-dessous, à la suite de mon propre texte. Kamel Daoud le  développe autour, notamment, du postulat suivant développé au cœur du texte : « le contrôle de la ruralité est la clef du pouvoir », et l’élection ayant eu lieu, le hirak a perdu.

L’article du journaliste-écrivain est ainsi présenté en Une de l’hebdomadaire : « Algérie, la révolution perdue ». À l’intérieur, le texte de 19500 caractères (pages 99 à104), est titré « Où en est le rêve algérien ? »  Il s’articule autour d’une introduction et de cinq chapitres.

D’emblée (« à l’entame » écriraient des imitateurs) l’auteur met en avant l’exploitation par le pouvoir de la mort du général Gaïd Salah (« présenté comme le protecteur, le ‘‘père’’ perdu du soulèvement contre Bouteflika ») et de « l’émotion nationale sincère » à travers les canaux officiels et privés. Par l’image, notamment celle de l’enterrement « réussi » du général qu’envieraient même les généraux morts, le « nouveau régime » a vaincu la révolution « miraculeuse ». Mais comment en est-on arrivé à cela ?

Il a fallu d’abord mettre en place une réalité virtuelle d’une vraie guerre contre l’ennemi d’hier et d’aujourd’hui, l’ennemi de toujours visé par le pouvoir : la France. La télévision officielle abreuve d’images et de commentaires nationalistes à donner des frissons à tout pacifiste, internationaliste ou non. Kamel Daoud évoque des « banderoles antifrançaises qui fleurissent partout ». On nous propose de plonger dans un « délire bouffon » dans une « guerre chimérique » contre la France qui mettent en relief une triste réalité : « l’Algérie ne sait vivre une union sacrée, une émotion vive, que dans l’adversité, l’épopée de la guerre de libération. » Un « remake fou » est proposé avec le même adversaire qu’on accuse de tous les maux 60 ans après l’indépendance. Soixante ans après. Deux générations. Il a fallu la moitié de ce temps à d’autres pays (sociétés) plus arriérés que l’Algérie pour basculer d’un monde des ténèbres à un autre démocratique beaucoup plus ouvert sur le monde, bien qu’avec ses hauts et ses bas.

Dans un autre chapitre, Kamel Daoud explique que le régime a usé de « vieilles douleurs et vieilles batailles » que sont les divisions linguistiques, ethniques, régionalistes… « le piège fonctionna ». En poussant à la radicalité le hirak et en usant de la répression. Il a su « pousser à une équation algérienne », segment de phrase dont je n’ai saisi le sens qu’avec la suite de l’article. On avait d’un côté des manifestants « piégés dans les grands centres urbains » et de l’autre une « offre de solution avec la présidentielle ». Kamel Daoud semble signifier que les manifestations importantes n’ont pas ou peu eu lieu à la périphérie ou loin des « grands centres urbains ». Ce qui n’est pas exact. Dans l’Algérie profonde, l’Algérie rurale, les Algériens « feront un choix pragmatique » au profit de la sécurité, mais au détriment de la démocratie.

Le vocabulaire utilisé dans les médias et les réseaux sociaux, que ce soit les alliés du régime ou « même dans la bouche des démocrates et laïques, binationaux ou modernistes » est binaire. Pas de quartier. Sont convoquées les figures du traître, du moudjahid, du colon, de l’Occident, des martyrs… Il y a « incapacité à dépasser un traumatisme d’une guerre dont le souvenir est devenu une identité en soi. ».

Kamel Daoud revient plus loin sur cette problématique, ce lien au passé qui ne passe pas, ce nœud oedipien qu’il faudrait pour le couper faire appel, peut-être, à l’éminent neuropsychiatre Boris Cyrulnik et autre non moins virtuose du verbe, Boualem Sansal, pour proposer un remède, un antidote ? Qui sait…

À ces jeux-là, c’est le régime qui est sorti vainqueur, « provisoirement » précise l’auteur. Et par conséquent le hirak a perdu, « provisoirement ».

Cette victoire du régime fut possible grâce au « contrôle de la ruralité qui est la clef du pouvoir ». C’est ce qu’a commencé à entreprendre Rachid Nekkaz (un « faux héros », un « amuseur ») qui avait « cette idée révolutionnaire » d’aller vers l’Algérie profonde, mais qui n’a pas réussi car harcelé, arrêté, emprisonné par un régime qu’il a réussi à mettre « en rage ». Algérie rurale « que les élites urbaines algériennes opposantes ont négligée ». Nekkaz a saisi que « l’Algérie n’est ni la place Audin ni la Grande poste ».

Les Algérois sont incapables de sortir de la capitale et de reconnaître un autre leadership. Alger, écrit Kamel Daoud « souffre d’un nombrilisme qui déteint sur les contestataires » qui nous fait confondre Alger et la ruralité où – selon la presse étrangère – on s’est abstenu de vote comme dans la capitale. Sauf que les contestataires se trouvent aussi bien dans les grandes villes que dans la périphérie. Le nombrilisme se trouve ainsi dilué à travers les territoires autres que ceux des grandes villes. Il y a là comme un hiatus. Autre problème, la question de l’importance que semble accorder le journaliste écrivain à la ruralité au point que sa maîtrise soit « la clef du pouvoir » comme précisé plus haut. Or, selon une étude du ministère de l’Agriculture et du Développement rural, la population rurale chute de six points à chacune des dernières décades. Elle s’élèverait par conséquent à 30% aujourd’hui. C’est beaucoup, mais pas au point de révolutionner une réalité nationale dans laquelle elle est partie prise et partie prenante. D’autant plus que sa jeunesse (plus de 55% des ruraux ont moins de 30 ans) est aussi connectée sur les réseaux, et l’Internet plus généralement, que le reste des Algériens. Hors d’Alger écrit Kamel Daoud « des Algériens (notez l’article indéfini) ont voté dans le calme… ils n’étaient pas tous des militaires déguisés ». La ruralité fut perdue par le hirak, dès juin lorsque les ruraux « qui ne comprenaient pas ce que voulait la capitale », se demandaient pourquoi l’on continuait de manifester alors que « Bouteflika était démis et son gang mis en prison ». « Une révolution,  c’est deux ou trois mots… si elle devient des phrases, elle est déjà perdue » disait à Kamel Daoud un de ses amis. Comment pouvaient-ils, pôvres bougres, comprendre cette révolution et la faire leur ? Je vois là une forme de condescendance et d’arrogance indécentes. Je n’ai peut-être pas compris. Je l’espère.

Ce qui a manqué au hirak c’est un leadership qui aurait permis d’éviter les dérapages (exemple des « chibanis insultés et hués » devant les bureaux de vote en France. L’organisation du hirak aurait empêché la « folklorisation idiote du mouvement… folklorisation par le selfie ». Manifester dans la joie et la bonne humeur, sans être obligé de faire la gueule (pardon) avec des fleurs, des sourires et des calicots rigolos, voire succulents de jeux de mots, s’il s’agit de cela, ce n’est pas de mon point de vue de la folklorisation. C’est au contraire une force. Néanmoins la faiblesse du mouvement est, je le partage avec l’auteur, son absence d’organisation.

Les journaux algériens, qu’ils soient « prorégime » ou « démocrates » n’ont pas été à la hauteur, écrit Kamel Daoud. Les premiers « zélés dans le déni de la contestation », les seconds « militants » qui se laissaient aller à des envolées comme écrire qu’il y avait « ‘‘une marée humaine hier…’’ là où l’auteur ne vit que des centaines de manifestants. » Oui la presse « démocrate » fut aussi dans le militantisme y compris dans le choix des mots comme l’utilisation redondante de « insurrection » pour dire manifestations, ou révolution pacifiste ou mouvement, et en faisant abstraction des slogans islamistes, peu nombreux, mais bien réels, dans les manifestations. J’ai relevé par ailleurs une forme d’arrogance chez certains journalistes, imbus de leur personne, qui ne répondent que rarement aux questions des « connectés » par exemple, ou qui s’autocongratulent puérilement, qui refusent toute critique ou même de banals échanges. J’écris bien « certains » chez les anciens surtout, nationalistes obtus, ceux qui ont « fait » le parti unique les yeux et la bouche dans les poches et qui aujourd’hui donnent des leçons de démocratie. Mais c’est là une autre histoire.)

Le hirak avait « réussi » (réussi ?) à faire basculer sa victoire dans l’impasse …, écrit Kamel Daoud, et le régime avait su (pourquoi ce plus-que-parfait ?) transformer sa défaite en épopée ». Le régime avait donc été défait. S’agit-il du « régime de Bouteflika » ? probablement puisque Kamel Daoud évoque en introduction « un nouveau régime » à propos du pouvoir actuel depuis juin. Il est inexact de mon point de vue de parler ici de régimes différents.

Kamel Daoud, qui n’est pas à sa première « sortie » anticipe les critiques violentes à « ce papier » de l’hebdomadaire français comme je l’ai rappelé en début de texte : «  les bilans d’étape sont perçus comme les signes de la contre-révolution et la réflexion sur un échec provisoire sont les ‘‘preuves’’ d’un ralliement au régime. » Telles ne sont pas mes observations. Ce serait ridicule, injuste et trop aisé.  Osons écrire que la lutte pour une Algérie libre et démocratique, respectueuse des libertés individuelles et collectives, des Droits fondamentaux de l’Homme, cette lutte continue et que d’autres bilans, d’autres réflexions viendront de part et d’autre jusqu’à révéler que l’horizon s’éclaircit enfin. Et puis « nul ne jette de pierres sur un arbre dépourvu de fleurs. »

Ahmed Hanifi, 15 janvier 2020

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CLIQUER ici pour lire l’article de Kamel Daoud en PDF.

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RÉACTIONS de « LE CAFÉ PRESSE POLITIQUE » de RADIO M _

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CLIQUER ICI POUR VOIR L’ÉMISSION « CPP »

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À la suite de cet article, Kamel Daoud a reçu critiques, mais aussi insultes nombreuses sur sa personne plus que sur son texte, à défaut d’argumentaire. Il en a l’habitude.

Voici sa réponse paru ce jour mercredi 28 janvier in Maghreb émergent.info

COUPABLE DE PORTER ATTEINTE AU MORAL DU … « HIRAK » ?(KAMEL DAOUD)

28 Janvier, 2020 1:26 

Maghreb Émergent

Le 12 janvier 2020 j’ai publié dans l’hebdomadaire « Le Point » un article intitulé « Où en est le rêve algérien ? » où j’exprimais mon opinion sur les derniers développements du soulèvement algérien en cours depuis février 2019. Ce texte est aujourd’hui, à ma demande, en accès libre.

Le « Hirak » est, selon moi, en échec provisoire, du moins au regard de ses grandes ambitions du début. Voici quelques-unes des raisons que j’énonçais :

Un : l’algérocentrisme d’une grande partie des élites. Alger n’est pas l’Algérie : il faut l’admettre et aller dans le pays pour corriger les idéaux à la mesure des plus humbles.

Deux : la coupure avec la ruralité algérienne. L’argument selon lequel « les ruraux ne sont que 30% de l’Algérie » est d’un mépris détestable pour masquer les sédentarités intellectuelles. Mon but est d’alerter sur l’urgence d’aller dans les villages, frapper aux portes, partager des cafés et expliquer le possible avenir.

Trois : l’impasse de la folklorisation qui rejoue l’opposition au régime comme une fin en soi, et la radicalité comme preuve d’intégrité politique.

Quatre : le « dégagisme » radical quasi anarchiste et sans alternative (« Dégagez Tous » à l’irakienne ? À la libyenne ? Remplacer un État par le chaos ?)

Cinq : le refus de toute représentation et organisation politique (on a vu le sort réservé à Sofiane Djilali, Abdelaziz Rahabi, etc. et À toutes les bonnes volontés depuis juin).

Dans cet article, j’ai évoqué nos mythologies nouvelles, les traces de nos imaginaires qui nous piègent, et cette tendance que nous avons à rejouer l’épopée de la guerre de libération, que l’on soit islamistes, démocrates, laïcs, conservateurs ou militaires. Fable qui nous empêche de surmonter le trauma pour consentir à la guérison et à l’altérité.  

Je peux avoir raison, je peux me tromper. C’est mon droit. Mais alors que je voulais ouvrir un débat d’étape sain, au nom de cette démocratie qu’on espère depuis tant de décennies, j’ai eu droit à :

Un : une éditocratie d’Alger qui ne tolère pas la perte du monopole sur l’analyse du fait national.

Deux : de la condescendance de la part de journalistes apparatchiks habitués à l’autocongratulation mutuelle.

Trois : un flot de violence et d’insultes inouïs, allant de la diffamation à des procès en traîtrise, en passant par des attaques sur les réseaux sociaux conduites par une nouvelle fachosphère.

Quatre : de la malhonnêteté intellectuelle : le mot « provisoire » a été soigneusement gommé de mon propos. On m’a présenté comme un intellectuel pro-régime décrétant la fin du soulèvement, alors que j’appelle au sursaut et à la maturité face à ceux qui mènent cette chance unique vers l’impasse de leur ego.

Cinq : au zèle féroce de ceux qui n’ont rien dit pendant vingt ans de bouteflikisme, qui ont tété les mamelles de la rente et qui, aujourd’hui, redoublent d’effort pour faire oublier deux décennies de consentement.

Six : un procès en droit de parole au nom de l’autochtonie : puisque je n’habite pas en Algérie (ce qui est faux), je n’ai pas le droit de parler. Un universitaire a été jusqu’à me reprocher d’écrire « outre-méditerranée », c’est-à-dire là où lui demeure et travaille, et, pour illustrer mes supposées positions anti-soulèvement, jusqu’à m’attribuer des paroles (citées entre guillemets) que je n’ai jamais prononcées.

Cependant, cette étrange unanimité contre un avis libre n’en est pas une. Elle n’est unanimité que chez ceux qui refusent le droit de parole, détournent des propos et visent la restauration d’une nouvelle pensée unique. Le « Hirak », dans son ampleur, reste pluriel, vaste, irréductible à des marches, à l’héroïsme, ou à la martyrophilie. C’est l’unanimité artificielle de quelques « carrés », pas celle de la réalité ; l’unanimité de ceux qui se sont fabriqués un nouvel ennemi pour galvaniser leurs « militantismes ». Et je le comprends. La réalité est que beaucoup d’autres ont partagé mon avis, l’ont critiqué dans l’espoir d’une meilleure analyse, ou l’ont oublié, ou pas lu, ce qui est un droit aussi. 

Qu’en penser ? Je crois que plus que de l’héroïsme sous la matraque ou de derrière les barreaux des prisons, plus que le culte de l’opposition, plus que marcher le vendredi, il nous manque une vision d’avenir, une extension politique aux marches, une imagination du futur. La génération du 1er Novembre 1954 a imaginé un avenir, nous en sommes seulement à le reproduire en rites. Il nous faut, peut-être, plus d’intelligence généreuse que de colère. Marcher est noble, il nous redonne l’espace interdit de la rue, mais le « Hirak » peut aussi être du bénévolat, de l’écologie, de la liberté d’expression, un sourire, une association d’aide ou une réflexion. Ce soulèvement est une pluralité, une agora ambulante et hebdomadaire, du moins tel que je l’ai rêvé et attendu, des décennies, quand d’autres baissaient les yeux. Il faut donc aussi se soulever contre nos illusions faciles. 

Très étrangement, une simple chronique publiée dans « Le Point » devient le nouveau front de ralliement pour rejouer l’indignation, la colère et même le procès. Éparpillés sur le front du refus, certains croient retrouver l’union sacrée contre ma personne. Je suis le coupable idéal pour conjurer leurs doutes, obéissant à un réflexe bien connu : celui de désigner un bouc émissaire. De simple chroniqueur alertant sur un danger, je suis déclaré fossoyeur d’une révolution.

  Il est aujourd’hui difficile de réclamer la liberté d’écrire et de penser au milieu de ceux qui tentent de s’accaparer ce mouvement, ceux qui n’ont pas lu l’article « incriminé », ceux qui sont encore intolérants aux différences et ceux qui ont été trompés. En vérité, il est plus facile d’imiter un régime que d’y mettre fin.

L’Algérie reste plurielle, et ne peut être rêvée qu’ainsi. Ceux qui ont décrété que j’ai « décrété » la fin du « Hirak », ceux qui ont décidé que j’étais un colonisé fasciné, vivent un délire dangereux. Souvenons-nous qu’il y a à peine un an, nous étions presque tous dans le consentement. Tous coupables ? Non. Chacun a le droit de contester un avis et de jeter à la poubelle une chronique. On a gagné le droit à l’élan et à l’émotion. Je peux aussi comprendre ceux qui se sont dit déçus par mon opinion. L’affect est légitime et le combat est dur. À ceux-là, je réponds que je suis dans mon rôle et ma nature. J’ai écrit sur le bouteflikisme à l’époque de sa gloire pour tenter d’en dénoncer l’illusion ; dire qu’aujourd’hui, je suis pro-régime, est grotesque : aujourd’hui j’écris pour préserver un rêve.

Et pourtant je m’interroge : où étaient-ils, pendant les décennies Bouteflika, ceux qui aujourd’hui veulent créer une « unanimité » contre une simple opinion ?

À vrai dire, ce qui m’inquiète depuis des jours, ce n’est pas cette habitude de la violence verbale, ces injures, cette liberté d’expression dans un seul sens, cette zone intellectuelle autonome d’Alger, ou cet effet de meute. Je suis habitué à être libre et donc à être insulté dans ma bonne foi. Ce qui m’inquiète, c’est la naissance d’un nouveau parti unique : si aujourd’hui, même ceux qui affirment se battre pour la liberté et la démocratie agissent dans le déni ou la suffisance, la violence ou le refus du débat, où est le salut pour notre pays ? De quoi seront faits nos lendemains s’ils sont inaugurés par de telles habitudes ? Comment réussir à construire une nation si un écrivain n’a pas le droit de penser ce qu’il veut ? Quel sera notre avenir, si ceux qui, interrogés et persécutés hier, deviennent les inquisiteurs d’aujourd’hui ? À quoi la chute de Bouteflika a-t-elle servi, si certains, en mauvais imitateurs, pensent et agissent comme lui ?

En somme, on m’accuse d’avoir porté atteinte au moral des hirakistes avec une… chronique. Quelle différence, alors, avec ceux qui accusent un marcheur du vendredi d’avoir porté atteinte au moral de l’armée et le mettent en prison pour ce délit fantaisiste ?

Pire encore : un ami m’a dit qu’il partageait mon opinion, mais qu’il n’oserait jamais l’écrire. Une terreur éditoriale est-elle déjà en place ?

Ce pays m’appartient et appartient à mes enfants. J’y ai arraché le droit d’écrire et de penser malgré les tristes dictatures. L’enjeu est trop important : il s’agit de mes enfants, pas seulement de mes idées. 

L’Algérie n’a pas besoin de juges et d’inculpés. Elle a besoin de liberté. Et ceux qui aujourd’hui se posent en juges de ma liberté, mènent ce magnifique soulèvement, payé par tant de vies, à l’impasse. Je suis accusé d’avoir proclamé la mort de ce mouvement par ceux qui, justement, veulent le tuer dans le berceau de notre terre ! 

La véritable fin du Hirak n’est pas dans ce que peut écrire un écrivain, ou pas. Elle est dans l’insulte qu’on lui oppose, elle est dans l’interdiction d’écrire qu’on lui impose.

https://www.lepoint.fr/editos-du-point/sebastien-le-fol/kamel-daoud-ou-en-est-le-reve-algerien-12-01-2020-2357340_1913.php

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Articles identiques sur ce site, sous la rubrique: »Mes écrits/ Articles divers »

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Albert CAMUS

Souvent, lorsque Oran était aussi jeune que nous l’étions, lorsque la tolérance entre les modes de vie faisait office de gouvernail – nonobstant la terreur de Boum, c’est une autre histoire –, attablés au rez-de-chaussée du célèbre et néanmoins abordable Cintra, nous faisions le tour du monde à moindre frais, imprégnés de la seule véritable philosophie de vie, joyeuse et scandaleuse, de Tambouctou à Honolulu, de Travemunde à Yellowknife, les lèvres plongées dans les enivrantes boissons de la BAO (80 centimes) et les yeux dans ceux de nos compères (« vive l’anarchie » ! chuchotions-nous et ironisions « tahia Khaïra ezziraïa », quel gâchis !), ou dans ces tableaux approximatifs accrochés au-dessus du comptoir. Camus nous contemplait à travers son cadre, aussi mélancolique que nous étions insouciants. Sur le large trottoir du boulevard de la Soummam, entre l’hôtel Continental et le Coq hardi (ou le Coq d’or, sacrée mémoire) de l’ASMO, le Cintra exposait ses majestueux tonneaux bondés le samedi soir. Albert Camus ne fréquentait ni le Cintra, ni Oran depuis longtemps.

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L’homme aime lancer des anathèmes et des affirmations qui nient les nuances. Un véritable drame. Il préfère souvent la caricature qui empêche de penser. Il refuse de plonger dans la pensée, profonde et complexe, d’Albert Camus, de peur de trop se questionner, de s’y noyer. Il préfère barboter à la surface calme de l’eau des oueds asséchés qui le confortent dans la béatitude du confort de sa paresse. Notre frère de classe, Albert Camus, enfant du peuple pauvre qu’il a été, comme pour la plupart d’entre nous l’avons été, fut mis au ban de la société intellectuelle bourgeoise de gauche aussi pour cette raison. Le courant idéologique stalinien, bulldozer mortifère dominant dans les années cinquante l’a ignoré car il avait dénoncé, haut et fort, – et parmi les premiers (L’homme révolté et Les Justes notamment) – les crimes de cette idéologie du bagne et de la mort. 

Comme tout homme, Albert Camus a parfois failli, n’a pas été au terme de ses propres convictions, à l’exemple de la question de l’indépendance algérienne (mais pas du colonialisme qu’il a clairement dénoncé). Ceux qui, hier comme aujourd’hui, ont troqué la vérité historique, celle des faits, de tous les faits, contre de grossiers mensonges aux soubassements idéologiques, ceux qui ont tronqué et continuent de mentir sur son intervention de Stockholm devront assumer le premier mur de la honte aujourd’hui morcelé, éclaté, agonisant. Comme ils devront voir et revoir ou lire et relire encore et encore, nuit et jour, Les Justes (1949). Pour se libérer de leurs propres démons. Camus est un penseur, et par conséquent un homme pétri de grandes idées complexes, trop complexes parfois. Comme il est un homme, il faut le répéter, qui peut faire preuve de contradictions. Nous gagnerons, nous Algériens, à le faire nôtre une fois pour toutes, pour enfin questionner son verbe et l’homme qui le véhicula « un homme fait de tous les hommes, qui les vaut tous et que vaut n’importe quel autre homme » , sereinement à charge et à décharge. Albert Camus aime les arcs-en-ciel dans leurs (et sa) radicalité. Albert Camus c’est la rumba…

AH- 04 janvier 2020

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« Albert Camus adorait danser. Aucune philosophie ne valait à ses yeux le geste où un corps n’exprime que lui-même, surtout s’il exhale une légère odeur de jasmin… Avant d’être le drame qui impose d’être libre et le non-sens où se cache la joie, la vie, pour Albert Camus, c’est la rumba ! (Raphaël Enthoven, Jacques-Perry Salkow- Anagrammes pour lire dans les pensées. Actes Sud, 2016)

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À propos d’Albert CAMUS lire ci-dessous l’article du journal Le Monde (A) , d’écouter/voir la vidéo documentaire (B), et l’émission qui a suivi (C). Enfin, lire plusieurs articles de mon blog : (D) … et le reste

A_ Voici un article du journal Le Monde.fr du 04 01 (concerne la vidéo B).

Un documentaire sur Albert Camus, toujours pertinent soixante ans après sa disparition

Les réalisateurs Fabrice Gardel et Mathieu Weschler retracent dans « Albert Camus, l’icône de la révolte », le parcours et la pensée de l’écrivain. Limpide.

Albert Camus est mort il y a tout juste soixante ans. Fauché par un accident de la route à l’âge de 46 ans. Trois ans plus tôt, il avait été désigné Prix Nobel de littérature. Aujourd’hui, l’auteur de L’Etranger et de La Peste est l’un des écrivains les plus lus au monde. « C’est quelqu’un qui vous donne le goût de la vie, sans jamais vous mentir ni vous rassurer », affirme le philosophe Raphaël Enthoven dans Albert Camus, l’icône de la révolte. Ce court documentaire relate l’existence et le parcours intellectuel du journaliste et écrivain qui a puissamment marqué la vie de ses contemporains et des générations qui ont suivi.

Tout commence de l’autre côté de la Méditerranée pour « ce petit Français d’Algérie » qui voit le jour dans une famille « qui ne sait ni lire ni écrire ». Huit mois après sa naissance, la première guerre mondiale éclate et son père est tué au front. La famille s’installe dans le quartier populaire de Belcourt à Alger. Il n’y a ni eau ni électricité, sa grand-mère gère le foyer « d’une main de fer »« Seuls moi et mes défauts sommes responsables et non le monde où je suis né », écrit Albert Camus, qui restera nostalgique de cette jeunesse où « les plus grands plaisirs ne coûtent rien » : les bains de mer, les parties de football avec les copains. « Le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les scènes de théâtre et dans les stades de foot, qui resteront mes vraies universités. »

Son combat pour une réconciliation

Il obtient tout de même un diplôme de philosophie grâce à une bourse qui lui permet d’aller au lycée. Mais la gravité de la tuberculose qu’il contracte, véritable condamnation à mort à l’époque, l’oblige à renoncer à l’agrégation. Son ami Pascal Pia l’embauche alors à l’Alger républicain. Il défend « un journalisme qui offre une voix à ceux qui n’en ont pas », en premier lieu les Kabyles d’Algérie, marquant l’histoire de la presse.

Résistant, Albert Camus s’impose comme le rédacteur en chef du quotidien clandestin Combat et dénonce la barbarie nazie, les goulags du communisme soviétique, l’usage des armes nucléaires. Les batailles qu’il mène contre les dérives totalitaires de son temps font de lui une figure de la révolte reconnue à l’étranger. Face aux atrocités de la guerre en Algérie, il se bat pour une réconciliation par le dialogue et des droits supplémentaires pour la population arabe. Mais « il n’accepte pas [l’idée d’une indépendance], c’est charnel pour lui », constate l’écrivain Salim Bachi.

Des paradoxes assumés

Ponctué de sonores d’Albert Camus, le documentaire ne fait l’impasse sur aucun des paradoxes que l’écrivain assumait – à l’image de Meursault, le héros qui « refuse de mentir » de L’Étranger –, et déploie efficacement les nuances de sa pensée, hermétique à la diabolisation ou à la déshumanisation. « Lorsqu’il traite de la difficulté qu’on a à dialoguer, parfois on a l’impression qu’il a connu les réseaux sociaux », observe Marylin Maeso, professeure de philosophie et auteure de L’Abécédaire d’Albert Camus (à paraître le 8 janvier aux éditions de L’Observatoire). « Quand il dit celui que j’insulte, je ne connais plus la couleur de son regard, on a l’impression qu’il parle de Twitter. »

Les témoignages de sa fille, Catherine Camus, pas dénuée d’humour, du rappeur Abd Al Malik, auteur de Camus, l’art de la révolte et d’une adaptation de la pièce Les Justes, ou de l’auteur de BD Jacques Ferrandez, apportent des éclairages signifiants. La diffusion du documentaire est suivie d’un débat animé par Jérôme Chapuis.

Par Mouna El Mokhtari – In Le Monde.fr- 04 janvier 2019

B_ Cliquer ici pour écouter/voir la 1° vidéo sur A. CAMUS

J’ai trouvé ce documentaire globalement intéressant. Certains passages (comme « l’arrivée de centaines de milliers de français… » alors qu’il s’agit d’une colonisation) sont discutables… , ou encore sur l’Algérie…. objections classiques)

C _ ICI POUR VOIR L’ÉMISSION QUI A SUIVI

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D _ je vous propose ces pages de mon blog :

NOVEMBRE 2008_ Cliquer ici pour lire l’article

JANVIER 2010 – Cliquer ici pour lire l’article

NOVEMBRE 2010 – Cliquer ici pour lire l’article

JANVIER 2013 – Cliquer ici pour lire l’article

JANVIER 2015 – Cliquer ici pour lire l’article

NOVEMBRE 2016 – Cliquer ici pour lire l’article

JANVIER 2018 – Cliquer ici pour lire l’article

Le CINTRA_ Oran (2 photos)

Albert CAMUS a résidé dans cet immeuble, rue Ben M’hidi (ex rue d’Arzew) ORAN (2 photos)

c

Cliquer ici pour écouter l’émission de France Inter « Comment Albert Camus peut-il changer notre vie? » – vendredi 3 janvier 2020

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Albert Camus : « Je ne connais qu’un devoir, c’est celui d’aimer »

25/06/2018 (Mis à jour le 06/01/2020)

Camus nous raconte la méchanceté du quotidien, l’ambivalence du soleil, la tendre indifférence du monde et la folie des hommes sacrifiant l’étal de leurs certitudes celui qui, parce qu’il ne sait pas mentir ni pleurer, ne leur ressemble pas. Relire Camus en ces temps troublés.

Aujourd’hui presque unanimement considéré comme un des grands hommes de la Nation, Albert Camus fut pourtant beaucoup décrié et critiqué par le passé. Camus n’a pas toujours été légitime en son temps. Libertaire refusant les extrémismes, défenseur de la classe laborieuse refusant le stalinisme. Réformiste contre le statu quo. Il faut aussi rappeler le contexte dans lequel s’inscrit la pensée de Camus : celui de la résistance, puis de l’épuration, du début de la consommation de masse, de la guerre d’Algérie, et de la fascination de beaucoup d’intellectuels français pour le système soviétique. 

CLIQUER ici pour la vidéo: Une table ronde enregistrée en février 2018.

Pour le site de l’émission, cliquer ici

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Jacques Ferrandez, auteur de bande dessinée, Il a adapté la nouvelle L’Hôte en 2009, et L’Étranger en 2013

Saad Khiari, cinéaste, auteur de Le Soleil n’était pas obligé

Christian Phéline, président de la Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur internet

Agnès Spiquel, présidente de la Société des études camusiennes

Michel Thouillot, écrivain, auteur de L’Affaire Meursault

Yves Chemla, critique littéraire et enseignant à l’IUT de Paris.

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CLIQUER ICI pour écouter L’ÉMISSION FRANCE CULTURE: LE PREMIER HOMME_ ALBERT CAMUS- 02 SEPTEMBRE 2018

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CLIQUER ICI pour voir « Les vies d’Albert Camus »

F3: « Albert Camus meurt à 46 ans, le 4 janvier 1960, deux ans après son prix Nobel de littérature. Auteur de «L’Étranger», un des romans les plus lus au monde, philosophe de l’absurde et de la révolte, résistant, journaliste, homme de théâtre, Albert Camus a connu un destin hors du commun. Enfant des quartiers pauvres d’Alger, tuberculeux, orphelin de père, fils d’une mère illettrée et sourde, il s’est arraché à sa condition grâce à son instituteur. Français d’Algérie, il ne cessa de lutter pour l’égalité avec les Arabes et les Kabyles, tout en redoutant l’Indépendance du FLN. Fondé sur des archives restaurées et colorisées, et des témoignages de première main, ce documentaire tente de dresser le portrait de Camus tel qu’il fut. »

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CLIQUER ICI POUR VOIR LA PIÈCE « LES JUSTES »

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ou CLIQUER ici: « LES JUSTES »:

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CLIQUER ICI POUR LIRE « Misère de la Kabylie » (suivi du Discours de Stockholm)

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Analyse de contenu des 58 derniers discours du chef d’État-Major- Algérie

Analyse de contenu des 58 derniers discours du chef d’État-Major de l’ANP, Ahmed Gaïd Salah

« Si tous les autres acceptaient le mensonge imposé par le parti, le mensonge passait dans l’histoire et devenait Vérité… Le mensonge choisi passerait ensuite aux archives et deviendrait Vérité permanente. »

Nous sommes lundi 9 décembre 2019. Le vendredi 6 décembre 2019 a mobilisé des dizaines de milliers de manifestants en Algérie. C’était le 42° vendredi depuis le déclenchement du formidable soulèvement populaire pacifique, « Lhirak », le 22 février dernier. Et c’était le dernier vendredi avant « les élections » du jeudi prochain, 12 décembre. Sur El Magharibiya ce jour-là, des dizaines de milliers de manifestants criaient leur opposition au Pouvoir en place, le pouvoir du Commandement de l’armée. « En direct », nous entendions des slogans  très clairs comme : « Dawla madaniya, mechi âskariya » (un État civil, non militaire), « Makech Lintikhabet maâ el issabète » (il n’y aura pas d’élection avec « la Bande ») « Gaïd Salah dégage ! » « Baôuha el-khawana baôuha » (ils l’ont vendu -le pays- les voleurs, ils l’ont vendu), « Les généraux à la poubelle ou l’Algérie teddi listiqlel » « Djeich Chaâb, khawa khawa, wel Gaïd Salah maâ el khawana (peuple et armée sont frères, Gaïd Salah est avec les voleurs)… La préparation et la campagne de l’élection de jeudi 12 est menée au pas de charge contre l’avis de la majorité des Algériens mobilisés depuis plus de 9 mois et demi. Près d’une centaine de manifestants, d’activistes parmi les plus en vue, journalistes ou militants des droits de l’homme ont été arrêtés et emprisonnés depuis plusieurs mois pour certains dont Lakhdar Bouragâa, un Moudjahid de 86 ans, Karim Tabou, Fodil Boumala, Samira Messouci, Hakim Addad, Saïd Boudour, Samir Belarbi, …

Le 3 mars, le président Bouteflika, président en exercice, fait déposer sa candidature pour un 5° mandat. Il est grabataire et les Algériens sont révoltés par cette effronterie. Le 11 mars (après le 3° vendredi de manifestations) Bouteflika se retire de la course. Le mardi 26 mars, Le Chef d’État Major de l’Armée, Gaïd Salah, « propose » l’application de l’article 102 de la Constitution qui dispose que le président peut être « empêché » en cas de maladie…). Mais quatre jours plus tard, le 30 mars 2019, un communiqué du Ministère de la Défense nationale, menace : « Certaines parties malintentionnées s’affairent à préparer un plan visant à porter atteinte à la crédibilité de l’ANP et à contourner les revendications légitimes du peuple… En effet, et en date du 30 mars 2019, une réunion a été tenue par des individus connus, dont l’identité sera dévoilée en temps opportun, en vue de mener une campagne médiatique virulente à travers les différents médias et sur les réseaux sociaux contre l’ANP ». Cette rencontre, dénoncée par le chef d’État-Major le soir même, est le point de départ de son offensive. Jusque là il a tenu 9 discours. Il en tiendra 49 autres jusqu’à ce début de décembre. Je ne peux avancer que les discours ont été écrits en arabe puis traduits en français ou l’inverse. Mon analyse repose sur les textes proposés sur le site du ministère de la Défense comme précisé en infra.

Analyser le contenu des discours du chef de l’État major de l’armée est l’objet de ce travail. Discours dont le contenu est constitué souvent  de phrases à la structure lourde ( nombre sont celles qui contiennent plus de cinquante mots) composées avec des juxtaposées, des phrases longues, très longues, amphigouriques. Exemple cette phrase : « Le peuple algérien a pu réaliser, grâce à sa prise de conscience, son accoutumée ingéniosité et son sens patriotique illustre, à travers les marches populaires fidèles à leur patrie et appuyant son armée et son commandement nationaliste moudjahid, les intentions de ces parties haineuses que la cohésion du peuple avec son armée dérange tant. » Ou celle-ci : « De cette tribune, je dis que tout ce qui a été réalisé sur le terrain à bien des niveaux et dans plusieurs domaines pour accélérer la résolution de cette crise et la mise en place des conditions idoines pour satisfaire les revendications populaires pressantes, à leur tête l’ouverture du champ au peuple algérien pour accomplir son devoir national envers son pays, en faisant aboutir la démocratie escomptée à travers le choix libre et transparent de l’homme patriotique qu’il faut, fidèle à sa patrie et à son glorieux patrimoine novembriste. »

La syntaxe (traduction) y est hésitante et les fautes, y compris de premier degré, sont fréquentes. Voici quelques exemples : « les dures expériences qu’il a vécu », « la main d’Allah et au-dessus de leurs mains», « Nous seront au rendez-vous », « les potentiels disponibles qui nous permettront à faire aboutir », « de manière à faire de cet importante échéance électorale », « nous nous lacerons jamais d’affirmer », « Aussi, nous mettant en garde cette bande », « certaines parties qui s’échine à cibler ». Parfois l’euphémisme frise l’incompréhension, voire l’indécence : « les pratiques abusives du colonialisme ».

Cette analyse porte sur un corpus comprenant l’ensemble des discours du chef d’État-Major de l’ANP, Gaïd Salah, depuis le début du soulèvement populaire à ce jour, de février à décembre 2019. Ces discours, nous les avons puisés sur le site (en français) du Ministère de la défense nationale (www.mdn.dz). Celui-ci offre à lire un ensemble de rubriques ayant trait à la lutte antiterroriste, aux visites de travail du chef d’État-Major et à voir des reportages photos. Je n’ai retenu pour l’analyse que les discours dans lesquels il est question de la « crise » qui secoue le pays depuis précisément le mois de février. Il y en eut 58, dits « allocutions d’orientation ». Je n’ai pas retenu les paratextes accompagnant les discours du chef d’État-Major, puisque ne lui appartenant pas. Ces 58 interventions représentent cent pages (sous word) ou près d’une journée entière à discourir en continu. Le premier, tenu le 26 février à la 6° Région militaire (Tamanrasset), le dernier le dimanche 8 décembre, dernier jour de campagne, au Commandement des Forces terrestres.

Douze allocutions ont été prononcées à la 4° Région Militaire (Ouargla), 9 à la 2° RM (Oran), 7 à la 3° RM (Béchar), 6 à la 1° RM (Blida) 5 à la 6° RM (Tamanrasset), 4 à la 5° RM (Constantine).  D’autres allocutions ont été tenues au niveau des Académie et École militaire, Siège du Ministère de la Défense nationale et celui de l’État-Major ainsi qu’au Cercle militaire et différents sièges de Commandement militaire. Le mois de septembre a été celui où le chef d’État-Major est intervenu le plus avec 12 discours. 9 en mars, 8 en avril, 6 en mai, 5 en  juin et novembre, 3 en décembre…

J’ai ventilé le contenu des différents discours sur une dizaine de thèmes apparus que sont : L’État, le Pouvoir… l’armée, le nationalisme et populisme, la religion, la guerre de libération, l’élection présidentielle de décembre, l’État de droit, la justice, les ennemis etc. L’importance en terme de nombre de lignes, des chapitres, varie beaucoup. Ainsi, celui intitulé « l’ennemi intérieur et l’ennemi extérieur » comporte plus de 360 lignes, d’autres 150. La plupart se situent bien en deçà (60 lignes et moins). Aussi, nous avons été contraints, pour ces raisons pratiques, de réduire drastiquement certains chapitres trop volumineux.

Le chef d’État-Major souligne ce qu’est l’Algérie, « terre bénie, sacrée, irriguée de sang ». Il définit l’État par sa puissance comme l’Armée dont il vente l’expérience et sa proximité avec le peuple. Il use pour ce faire, avec excès, du registre religieux, de Allah (quelques fois Dieu) auprès duquel il s’est « personnellement engagé ». Les martyrs de l’indépendance ne sont pas en reste. Gaïd Salah qualifie l’élection du 12 décembre de « historique, une opportunité sans précédent ». Il rejette toute période de transition comme demandé unanimement par l’opposition partisane ou non. Il rejette par avance et menace « la bande et ses relais » de toute entrave du « processus électoral ». Quant à l’État de droit et ses institutions ainsi que les revendications populaires « irréalisables », « il faut faire preuve de patience et de lucidité pour jeter (les) bases. » Les mises en garde du chef d’État-Major sont nombreuses et s’adressent aussi bien à « la bande et ses relais », aux « porte-voix, qu’aux « ennemis du peuple algérien à l’intérieur comme à l’extérieur », ces « parties qui ne (nous) veulent pas du bien.

Les segments de discours sont rapportés tels que prononcés par le chef d’État (traduction officielle). Mes ajouts (pour clarification) sont mis entre parenthèses. Les contenus des chapitres se suffisent à eux-mêmes. Ils sont suffisamment « parlant ». Lorsque néanmoins il m’est apparu nécessaire, j’ai  ajouté quelques commentaires (en plus des clarifications)

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CLIQUER ICI POUR LIRE L’INTÉGRALITÉ DE L’ANALYSE

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À propos de la Résolution du Parlement européen sur la situation des libertés en Algérie

Cette résolution sur l’Algérie n’émane pas d’un seul homme. Elle a été proposée par 77 députés européens essentiellement des libéraux et des démocrates chrétiens, dans le cadre de navettes institutionnelles européennes (Parlement et Commission et même Conseil) plutôt complexes. La Résolution a été adoptée ce jeudi 28 novembre. Elle n’est pas contraignante.

Nombreux sont les posts, articles et autres déclarations, parfois outrés concernant la récente « résolution du Parlement européen sur la situation des libertés en Algérie ». Ils émanent de gens sincères, mais aussi d’adversaires des libertés, du Pouvoir autoritaire et de ses laquais et autres thuriféraires déshonorés au verbe déshonorant. Plus grave, certaines déclarations émanent de personnes se positionnant comme « opposées au régime algérien ». Plus que parfois, nombre de ces posts et déclarations sont combinés de chauvinisme, de nationalisme exalté, obtu et dangereux.

Par ignorance peut-être, par mauvaise fois ou par malveillance, pour susciter le rejet et à défaut d’un argumentaire objectif, construit et bienvenu, on amalgame les institutions européennes avec la France (la seule France coloniale ou en confondant France et Français), on confond délibérément Raphaël Glucksmann (qui oscille entre néo conservatisme et socialisme) avec son père André Glucksmann (non à l’auteur du magnifique et magistral « La Cuisinière et le mangeur d’hommes » qui participa de notre éveil – réveil, mais à l’ami de généraux algériens aujourd’hui en fuite ou en prison), on limite les libertés que défendraient les eurodéputés aux seules églises d’Algérie. Les entendus et considérants de la Résolution du Parlement européen n’ont été ni lus ni entendus ou très mal. On évacue la quasi totalité de son contenu que l’on réduit à la seule défense du culte chrétien en Algérie, parce qu’on s’est, par facilité, contenté des quelques interventions filmées et évité de lire la Résolution dans son détail (Cliquer ici pour la lire). On ignore ou on omet de dire qu’un accord d’association lie les parties Algérie et Union européenne depuis fort longtemps et qu’en son article 2 il est stipulé que : «  le respect des principes démocratiques et des droits fondamentaux de l’homme constitue un élément essentiel de l’accord » La partie qui viole une ou plusieurs clauses de cet accord, viole en conséquence l’ensemble de l’accord. C’est ce qui se passe. Et c’est pourquoi il est précisé en l’article 14 et dernier de la Résolution : Le Parlement européen « charge son Président de transmettre la présente résolution à la vice-présidente de la Commission et haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, au Conseil, à la Commission, aux gouvernements et aux parlements des États membres, à la délégation de l’Union européenne à Alger, au gouvernement algérien, au Secrétaire général des Nations unies, au Conseil des droits de l’homme des Nations unies et au Conseil de l’Europe. »

D’un côté on se dit défendre les droits de l’homme en Algérie, on clame un État de Droit dawla kanouniya, on proteste contre les arrestations abusives, on exige la libération des détenus d’opinion, on exige la liberté de la presse (pour rappel, l’Algérie occupe la 141e place sur 180 pays) et le respect des Chrétiens algériens dont on dénonce l’arrestation et la fermeture de leurs lieux de culte… On manifeste formidablement contre toutes les atteintes (graves) aux libertés fondamentales. De l’autre on s’offusque parce que des institutions européennes (avec lesquelles nous sommes liés par des accords, notamment sur ces mêmes libertés) rappellent à la mémoire de nos pouvoirs, apparent et réel, leurs obligations. Et on crie à l’ingérence. On s’élève contre l’ingérence comme la Chine crie aussi à l’ingérence parce que les Institutions internationales lui demandent (sur le bout des lèvres il est vrai) d’arrêter de massacrer les musulmans de la région Ouïghoure du Xinjiang. On ferme les yeux et sur les Ouïghours et sur le soutien de l’Algérie officielle à cette même Chine de l’horreur, car en effet l’Algérie officielle soutient la Chine malgré ses exactions, malgré la condamnation de l’ONU. Au nom de la géopolitique. Encore. Alors ? défense des Droits de l’homme (chez certains) à géométrie variable ?

Je comprends qu’il y ait de la gêne lorsqu’on entend les éructations et exhalaisons des identitaires,  représentants de l’extrême droite comme  Gilbert Collard… Je ressens moi-même une gêne oui, mais de là à dénoncer un texte qui reprend parfois nos propres argumentaires pour défendre les libertés, alors non. Nous ne sommes pas dupes, nous savons les raisons géopolitiques et les stratégies qui peuvent sous-tendre certaines interventions, qui peuvent se voiler en filigrane pour maintenir un ordre dominant, oui nous devons rester vigilants, mais enfin, est-ce une raison de se taire et par conséquent alimenter le moulin des adversaires des Droits fondamentaux,  c’est- à-dire nos régimes autoritaires ? Non, trois fois non.

Pour finir, je vous laisse méditer ces mots forts que nous donnait à entendre le regretté Henri Lefebvre dans un amphi de l’université de Paris 8 Vincennes, c’était en mars 1979, nous étions jeunes et idéalistes (et c’est sain) : « Les Droits de l’homme deviennent une idéologie de combat au service de l’impérialisme et du capitalisme. Mais, est-ce une raison pour les abandonner et dire que ce n’est que de l’idéologie ? Je ne le pense pas. Au contraire, il faut lutter pour que les Droits de l’homme ne restent pas une pure proclamation, quelque chose de formel et d’idéologique. Mais entrent dans la pratique, il faut les défendre, les développer… »

Les eaux ont coulé depuis ces années là. Mais le combat est identique. Il nous faut défendre les Droits de l’homme, même si d’autres le font aussi, à mauvais desseins, pour des calculs politiques éloignés des Droits de l’homme. À leur égard nous maintiendrons notre vigilance.

Le pire est de taire nos exigences de libertés au motif que nos adversaires réels ou supposés les mettent en avant.

Ahmed Hanifi _ Novembre 2019

Rencontre avec Leïla Shahid et Dominique Vidal

Nous avons assisté samedi 9 novembre 2019 à Marseille, à une rencontre avec Leila Shahid et Dominique Vidal .

Nous avons assisté samedi 9 novembre 2019 à une rencontre (au « Centre Le Mistral » 11 impasse Flammarion dans le 1° arrt de Marseille)

à l’initiative du Collectif Palestine en Résistances, avec Leila Shahid (notamment ancienne déléguée générale de Palestine en France et ambassadrice de Palestine auprès de l’Union européenne) et Dominique Vidal (journaliste et écrivain). Plus de deux cents personnes étaient présentes à cette rencontre qui a duré plus de deux heures. Parmi les nombreux sujets abordés, nous retiendrons celui des relations internationales avant et après la chute du Mur de Berlin.Leïla Shahid : « Nous sommes aujourd’hui exactement dans le même moment de basculement qu’a été la chute du Mur de Berlin. Nous avons vécu longtemps dans un système bipolaire. Après la chute du Mur de Berlin, nous avons eu 30 ans d’illusion d’un nouvel ordre mondial, globalisé. On se rappelle des propos de Hubert Védrine qui disait ‘‘le nouvel ordre mondial va être le nouveau désordre mondial’’ et il avait raison. Nous pouvons dire que nous sommes entrés aujourd’hui dans un monde de chaos. »… « Les manifestations populaires à travers le monde : Hong-Kong, Algérie, Chili, Liban, Irak… Ce système auquel on a cru pendant trente ans, ce système qu’on nous a vendu, ce nouvel ordre mondial, a planté dans nos régions le fanatisme le plus terrible qu’est le confessionnel. Il a monté les sunnites contre les shiites, les Arabes contre les Kurdes, crée des guerres civiles (Yémen)… Aujourd’hui les jeunes qui descendent dans les rues disent ‘‘on ne veut plus de confessionnalisme, on ne veut plus d’appartenances ethniques, on veut des Droits citoyens. Ces jeunes ne parlent pas en termes idéologiques (comme ce fut le cas de notre génération), ils disent vouloir une politique qui donne le droit au travail, à la santé, au logement social, à la retraite… une société égalitaire, des Droits égaux entre les hommes et les femmes… c’est incroyable le nombre de femmes dans les manifestations à Beyrouth ! » Et en Algérie tenterai-je d’ajouter. « Les jeunes sont importants et ils comptent beaucoup. C’est leur avenir qui est en jeu. Au Soudan ils ont réussi à faire reculer un régime militaire de trente ans. Un régime financé par les wahabites saoudiens. La Palestine fait partie de cette réalité. Il faut regarder la Palestine de manière globale, incluse dans cette réalité-là. On ne peut la lire seulement à partir de ses frontières, ni des territoires occupés seulement, ni des camps de réfugiés, ni de la diaspora. Il faut la regarder dans un sens global. »Dominique Vidal en complément de l’intervention de Leïla Shahid : « Hubert Védrine avait dit aussi ‘‘Maintenant il n’y a qu’une seule hyperpuissance’’. Il y avait l’idée que la chute du Mur de Berlin signerait la fin de la bipolarité. Qu’on allait avoir de grandes puissances : les Etats-Unis, la Chine, la Russie… qui allaient dominer le monde comme elles le voudraient. Or, on voit depuis quelques mois que ce n’est pas vrai. Si l’on prends les USA, ils n’ont pas les moyens de vaincre ». Et de citer l’exemple des installations pétrolières d’Arabie saoudite visées par des drones (en septembre) et qui a fait chuter de 50% la production du pays. Attaque attribuée à l’Iran par les USA et Israël notamment. Mais ni les USA, ni Israël n’ont réagit. Le pouvaient-ils ? Quel est le rôle des USA en Syrie ? » Leila Shahid pense que Donald Trump sera probablement « interné », quant à Védrine, elle acquiesce « Védrine s’est trompé sur ce point. »Puis il y eut un échange avec le public, suivi d’une collation.

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Lech ou lech el vot oulech

Non au vote du jeudi 12 décembre 2019 – élection présidentielle en Algérie

Une élection pour que rien ne change est proposée aux Algériens le jeudi 12 décembre 2019. Alors une question se pose: pourquoi voter? et la réponse aussitôt dite. Non, je n’irai pas voter.

  • le jeudi 12 décembre j’irai à la pèche aux moules avec Kamel BELEKEHAL ;(1)
  • le jeudi 12 décembre j’irai au TNA avec Nacer TIMSI ;
  • le jeudi 12 décembre j’irai voir un match de foot avec Ali IDIR;
  • le jeudi 12 décembre je chanterai « La casa d’El Mouradia » au stade avec Mohamed BOUDJEMIL;
  • le jeudi 12 décembre je rendrai visite aux détenus politiques avec Hamza KAROUNE;
  • le jeudi 12 décembre j’irai au concert de musique de Ouled el Bahdja avec Bilal BACHA;
  • le jeudi 12 décembre j’irai pique-niquer aux îles Habibas avec Djaber AIBECHE;
  • le jeudi 12 décembre j’irai au cirque Amar avec Messaoud LEFTISSI;
  • le jeudi 12 décembre j’irai à la supérette avec Khaled OUDIHAT;
  • le jeudi 12 décembre je plongerai dans « La recherche du temps perdu » avec Hamza MEHARZI;
  • le jeudi 12 décembre je ferai la liste de mes spleens avec Tahar SAFI ;
  • le jeudi 12 décembre j’irai à la ziara de Sidi Abdelkader ou Abderrahmane avec Mouloud CHATRI ;
  • le jeudi 12 décembre j’irai à la chasse aux étourneaux avec Samir Idir GERROUDJ ;
  • le jeudi 12 décembre j’irai à la chasse au sanglier avec Akli OKBI;
  • le jeudi 12 décembre j’irai voir à la cinémathèque « les vacances de l’Inspecteur Tahar » avec Amine OULD TALEB ;
  • le jeudi 12 décembre j’arroserai toutes les plantes de mon quartier avec Khaled OUIDIR;
  • le jeudi 12 décembre j’irai faire un tour en Tunisie avec  Makhlouf BIBI ;
  • le jeudi 12 décembre j’irai au musée Zabana avec Abderrahmane BOUDRAA ;
  • le jeudi 12 décembre j’irai au musée du Bardo avec Mohamed AGOUAZI;.
  • le jeudi 12 décembre je jouerai aux échecs avec Hafid BARACHE;
  • le jeudi 12 décembre je ferai du vélo à Tamanrasset avec Bakir BETLICHE;
  • le jeudi 12 décembre au matin je ferai la chaîne au consulat du Canada avec Aala DEROUICHE;
  • le jeudi 12 décembre après-midi je ferai la chaîne au consulat des États-Unis avec Arezki AZOUG;
  • le jeudi 12 décembre j’escaladerai le Djurdjura avec Réda BOUARISSA ;
  • le jeudi 12 décembre je serai dans un chalutier au large de Ténès avec Amokrane CHALLAL ;
  • le jeudi 12 décembre j’irai à la conférence sur les Droits de l’Homme avec Elhadi KICHOU ;
  • le jeudi 12 décembre je crierai « Liberté ! » sur les toits d’Alger avec Mustapha Hocine AOUISSI ;
  • le jeudi 12 décembre j’écrirai à tous les détenus politiques avec Amar ACHERFOUCHE ;
  • le jeudi 12 décembre j’offrirai des fleurs à toutes les femmes que je croiserai avec Arezki CHAMI ;
  • le jeudi 12 décembre je rêverai mon pays libre avec Hilal YAHIAOUI ;
  • le jeudi 12 décembre je chanterai Qassaman et d’autres hymnes avec Abdelbasset KHEBANI ;
  • le jeudi 12 décembre je brandirai tous les drapeaux d’Algérie avec Mohand Ameziane BELHOUL ;
  • le jeudi 12 décembre je taillerai nos jardins avec Nabil BOUNOUH ;
  • le jeudi 12 décembre je guetterai l’arrivée de tous nos frères/sœurs avec Kamel BOUALOUACHE ;
  • le jeudi 12 décembre je tracerai un arc-en-ciel sur toute l’autoroute Est-ouest avec Ghimouz AKRAM ;
  • le jeudi 12 décembre je me rendrai à la rencontre organisée par des mères de disparus avec Abdelkader Toufik BACHA ;
  • le jeudi 12 décembre je me recueillerai à la mémoire de tous les martyrs avec Kheiredine BENZINE ;
  • le jeudi 12 décembre je me rendrai à la librairie du front de mer avec Fazil DECHICHA ;
  • le jeudi 12 décembre je prendrai des photos de la rade d’Alger avec Rachid HIRET;
  • le jeudi 12 décembre je ferai une partie de Ronda avec Sammy ABBAS;
  • le jeudi 12 décembre je raconterai des histoires aux enfants de Port-Saïd avec Boualem OUAHABI;
  • le jeudi 12 décembre je préparerai des couffins aux nécessiteux avec Mohamed SMALLAH;
  • le jeudi 12 décembre j’enverrai une longue lettre inamicale aux députés avec Menad TISSEMLAL ;
  • le jeudi 12 décembre je peindrai en bleu toute la maison avec Menaouar OUAÂZANE ;
  • le jeudi 12 décembre je jouerai au Casse-tête chinois avec Rachid SADAOUI ;
  • le jeudi 12 décembre je me rendrai au marché aux puces de Mostaganem avec Sadek LOUAIL ;
  • le jeudi 12 décembre je ferai les cent pas devant Sidi-M’hamed ou  Serkadji avec Mohamed DAADI ;
  • le jeudi 12 décembre je me rendrai à la galerie d’art avec Nabil BOUALAKMAH ;
  • le jeudi 12 décembre j’irai au restaurant avec Samira MESSOUCI ;
  • le jeudi 12 décembre je ferai du lèche-vitrine à Tizi-Ouzou avec Bilal ZIANI ;
  • le jeudi 12 décembre je dessinerai la Joconde avec Mohamed Amine CHELALI;
  • le jeudi 12 décembre je ferai une sadaqa à la mosquée du quartier avec Ahcene HAMZA;
  • le jeudi 12 décembre j’écrirai un poème aux enfants du Hirak avec Kheireddine MEDJANI;
  • le jeudi 12 décembre je tirerai, avant de prendre le thé, mon chapeau à Bachir ARHAB;
  • le jeudi 12 décembre je ferai du cheval au centre équestre d’Es Senia avec Kader RASSELMA;
  • le jeudi 12 décembre je plongerai à « Cueva L’awa » avec Hakim MIHOUBI;
  • le jeudi 12 décembre j’écrirai des cartes postales aux malades avec Sid Ahmed BOUHRAOUA;
  • le jeudi 12 décembre je planterai des pins à la montagne des lions avec Rabah MAHROUCHE;
  • le jeudi 12 décembre je regarderai d’un mauvais œil les écoles ouvertes avec Wafi TIGRINE;
  • le jeudi 12 décembre je rêverai d’une Algérie libérée de ses jougs avec Laamouri BELAIDI;
  • le jeudi 12 décembre je prierai pour nous tous avec Toufik DJILALI;
  • le jeudi 12 décembre j’observerai au zoo les chacals dans leurs cages avec Mohamed GADI;
  • le jeudi 12 décembre j’écouterai les histoires extraordinaires de Hamidou GARIDI ;
  • le jeudi 12 décembre je lirai des extraits de « 1984 » à Fatehi DIYAOUI;
  • le jeudi 12 décembre je montrerai la Tahraha de M’dina Jdida et Sidi Blel à Mohamed BOUHERAOUA ;
  • le jeudi 12 décembre je présenterai l’Atlas du monde à Yasmina Nour Houda DAHMANI;
  • le jeudi 12 décembre j’irai voir « les 12 salopards » avec Salah MAATI ;
  • le jeudi 12 décembre je participerai à la grande fête du « NON » avec Sadeddine YOUCEF ISLAM ;
  • le jeudi 12 décembre je colorierai les devantures des magasins de Tafourah avec Zineddine BOUGUETAYA ;
  • le jeudi 12 décembre j’écouterai avec toutes mes oreilles les leçons de Lakhdar BOURAGÂA ;
  • le jeudi 12 décembre j’offrirai mes plus belles clefs à Samir BELARBI ;
  • le jeudi 12 décembre je dédierai l’acrostiche du pays à Fodil BOUMALA ;
  • le jeudi 12 décembre j’escaladerai l’espoir avec Khaled CHOUITER ;
  • le jeudi 12 décembre je conjuguerai les plus beaux verbes avec Hamza DJAOUDI ;
  • le jeudi 12 décembre j’offrirai les plus beaux mots d’Éluard à Karim TABBOU ;
  • le jeudi 12 décembre je montrerai mon nouveau roman sur l’Espoir à Hakim ADDAD ;
  • le jeudi 12 décembre j’écrirai une (nouvelle) belle chanson pour le Hirak avec Djalal MOKRANI ;
  • le jeudi 12 décembre je crierai « 22.2 ! 22.2 ! 22.2 ! » avec Saïd BOUDOUR ;
  • le jeudi 12 décembre nous crierons tous ensemble « Lech ou lech el vot oulech ! Libérez les détenus politiques ! »

Ahmed Hanifi,

Jeudi 31 octobre 2019

(1) Toutes les personnes citées sont des détenues d’opinion depuis le début du « Hirak » (mouvement de contestation qui a commencé le 22 février 2019) en Algérie. Toutes ces personnes sont, à ce jour, emprisonnées.


22.02- Révolution de velours

En Algérie, une révolution est en cours. Espérons qu’elle aboutisse. Cette révolution est pacifique (silmiya). Elle a commencé le 22 février 2019. Mais le Régime est tenace. Il n’abdiquera que si les Algériens continuent de sortir en masse, les vendredis, et les mardis, comme jusqu’ici.

Cette vidéo montre deux cents photos prises en février et mars 2019, lors de la Révolution de velours en Algérie et vous fait entendre les chants qui l’ont accompagnée.

Le Hirak ou Révolution de velours en Algérie.

En Algérie, une révolution est en cours. Espérons qu’elle aboutisse. Cette révolution est pacifique (silmiya). Elle a commencé le 22 février 2019. Mais le Régime est tenace. Il n’abdiquera que si les Algériens continuent de sortir en masse, les vendredis, et les mardis, comme jusqu’ici. –

Cette vidéo montre deux cents photos prises en février et mars 2019, lors de la Révolution de velours en Algérie et vous fait entendre les chants qui l’ont accompagnée.

Lire ci-dessous nombre d’articles concernant les manifestations (ou Hirak)

Cliquer ici_ 638

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Un manifeste contre les musulmans

Lorsque le 25 avril le journaliste de Radio Galère de Marseille (qui me recevait pour parler de mon dernier roman « Le Choc des Ombres » (1) sur la haine en France), me demanda mon opinion sur « ce manifeste de Philippe Val » (leparisien.fr – 21 avril) (2), je lui répondis que ce papier agitait les peurs pour exclure une partie de la communauté ». Mais ma réponse, trop courte, ne reflétait pas toute ma pensée. Je me suis dit qu’il me fallait prendre le temps et écrire ma réponse au plus près de ce que je ressens, je pense.

Un manifeste contre les musulmans

Le  » Manifeste ‘contre le nouvel antisémitisme’  » de Philippe Val et consorts est une proclamation contre les musulmans. Je suis outré, révolté contre les criminels, notamment ceux qui tuent au nom de l’Islam, ma religion. Dans la France du XXI° siècle, des femmes et des hommes sont tués parce que juifs. Cela est insupportable. Les actes criminels doivent être clairement dénoncés et leurs auteurs condamnés à hauteur de leur abomination. Quelles que soient les croyances et l’origine ethnique des criminels, quelles que soient celles des victimes. Les moins jeunes se souviennent qu’il n’y a pas si longtemps en France on tirait sur « des Arabes » (lire Algériens) comme sur des lapins de garenne. Des assassinats par centaines parce que « Arabes » (« Arabicides », Fausto Giudice). C’était en France, et c’était il n’y a pas si longtemps.

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Qu’il y ait des réactions fortes aujourd’hui à la suite des derniers drames est un signe positif. C’est ainsi qu’à la suite de plusieurs meurtres de citoyens juifs, un « manifeste, rédigé par Philippe Val et réunissant plus de 250 signataires est rédigé » et publié. (leparisien.fr) (2) Dans ce type de circonstances, toute réaction citoyenne forte est louable à la condition toutefois que tout ou partie d’une composante de la communauté nationale ne soit pas mise au ban de cette dernière par cette réaction, au prétexte que les criminels sont membres de la dite composante. La mise au ban, c’est justement ce à quoi s’emploie, insidieusement, ce « Manifeste contre le nouvel antisémitisme ». Un mot sur ce mot : le terme « antisémitisme » a été dévoyé. Le glissement sémantique qu’il a subi en France nous conduit aujourd’hui à ne considérer sous ce vocable que « l’hostilité à la race juive » (dixit le lexique du CNRTL), exit les autres sémites, alors même que le Littré définit ainsi ce terme : « nom de peuples asiatiques ou africains… Les sémites comprennent les peuples qui parlèrent ou qui parlent babylonien, chaldéen, phénicien, hébreu, samaritain, syriaque, arabe et éthiopien » (Littré 2003, tome 6, page 5827).

Je suis citoyen musulman. Et c’est comme tel, comme musulman que je suis, encore une fois, stigmatisé. Parce que musulmans, des millions de citoyens français sont mis à l’index par des groupes aux relents insupportables, voire répugnants. Cette fois-ci ce sont ces « Quinze intellectuels » très influents dans la sphère politico-médiatique qui chargent à travers un « manifeste contre le nouvel antisémitisme. » Exploitant cette affligeante réalité, le rédacteur, Philippe Val, et ses associés veulent, comme d’autres avant eux, nous marginaliser, faire de nous des allogènes définitifs. Ils usent d’un alibi éculé et rance, l’incompatibilité de l’Islam avec le socle judéo-chrétien de la France. « L’histoire française est profondément liée à la pensée juive » écrivent-il, et par déduction ils suggèrent que ce n’est pas le cas pour la pensée musulmane, que la France s’est faite hors de la « pensée musulmane », un discours véhiculé par  l’extrême droite ancienne et nouvelle. Ce déni insinué est intellectuellement malhonnête.

Ce procédé malsain me contraint d’une part à me demander si le dessein réel de ce Manifeste n’est pas d’exclure les musulmans de la communauté nationale et d’autre part à m’interroger sur les véritables commanditaires de cette charge.

Philippe Val compare des actes criminels isolés à « une épuration ethnique » dont la responsabilité, sournoisement suggérée incombe aux musulmans, à l’Islam. L’équation est abjecte, même si elle est machiavéliquement atténuée, « épuration ethnique à bas bruit » est-il précisé.

Les mots qui suivent, en réaction, reflètent avant tout l’expression de mon profond ressenti, j’allais ajouter « spontané » et ma profonde colère. Certains éléments que j’avance ont été par ailleurs énoncés, mais il m’a paru utile de rappeler leur évidence.

L’engagement qui unit le noyau dur des auteurs du « Manifeste contre le nouvel antisémitisme » (Philippe Val, Alain Finkielkraut, Bernard Henri Lévy, Pascal Bruckner, Brice Couturier, Georges Bensoussan, Richard Prasquier (ancien président du CRIF), Élisabeth de Fontenay, Manuel Valls… ) l’engagement de ce noyau dur, ces « petites forces », sinon la plupart d’entre les signataires, repose sur une « logique d’auto-renforcement », un triptyque composé des positionnements suivants : 

– Leur islamophobie. Le terme est impropre car il s’agit moins de peur (phobie- φόβος) que de rejet (apotheomai- ἀπωθέω) de l’Islam et des musulmans, ces nouveaux « ennemis de l’intérieur ». Interrogeons la stigmatisation continue du fichu « voile islamique » (pas celui des grands-mères chrétiennes, pas celui des mères juives), du burkini… nous comprendrons mieux cette diatribe contre une partie des citoyens français, la plus vulnérable, les musulmans.

– Leur génuflexion, poings et cœurs serrés au pied d’une laïcité dévoyée, belliqueuse, prosélyte, exclusive, radicale et antireligieuse (antimusulmane en l’occurrence). Ils remettraient en cause la loi de 1905.

– Leur attachement viscéral, leur amour éperdu, et même plus pour d’aucuns,  « éternel » à l’État d’Israël où coule « le lait et le miel » et dont ils ne pipent mot dans leur texte (si, un seul « antisionisme », j’y reviens)

Demander que « les autorités théologiques » musulmanes marquent d’obsolescence des versets du Coran, recourir à ce « blasphème » (Tareq Oubrou), demander à « l’islam (i minuscule) de France qu’il ouvre la voie », c’est ignorer ou feindre d’ignorer que celles-ci n’existent pas en Islam. Nous n’avons pas de Pape. Comme les juifs, les musulmans n’ont pas de clergé. Leur courage (ou lâcheté) leur dictera-t-il de prier « les autorités théologiques » juives d’expurger du Talmud les passages sur les discriminations et les grandes violences, très nombreux versets, contre les non-juifs, les Goyim ? (merci monsieur Jacob Cohen)

Ils auraient pu évoquer l’Ijtihad (effort d’interprétation des textes), faire appel à des lumières, celles et ceux que les médias ignorent ! Ce serait une excellente idée que de leur donner la parole, cela nous changerait (n’est-ce pas) du très controversé Chelghoumi (longtemps suspecté par les services de renseignement français), illustre ignorant, trimballé comme un bouffon médiatique, risée de la majorité des musulmans français, que le maelstrom politico-médiatique français a proclamé imam, « imam des lumières » ! (Annette Lévy-Willard), au lieu et place des musulmans de son quartier. S’il faut bien lui reconnaître une troupe de fidèles à cet individu, elle serait composée pour l’essentiel de nombreux journalistes « positionnés ». Écoutons son génie : « Quand on a vu sur sa première photo de classe que ma fille n’était entourée que de blacks et de Beurs, on s’est dit avec ma femme qu’elle ne devait pas rester dans cette école », école de la République. Sages et fraternelles paroles de l’imam des lumières médiatiques (in Le Figaro.fr).

Mais revenons aux lumières, les vraies, Val et compagnie auraient pu demander dans leur texte à ce que les autorités concernées leur fassent appel. Ils auraient pu. Mais les travaux des penseurs de l’Islam aboutiraient-ils ? La question de la prise de risque peut se poser. Ces « nouveaux penseurs de l’Islam » ne prendraient-ils pas un risque à dire haut et fort leurs Ijtihad ? On leur fait parfois appel, mais le peu de fois qu’ils apparaissent ils se contentent, obligés par le dispositif médiatique, de redondances futiles. Ils savent qu’ils prendraient un risque à s’épancher. Claude Askolovitch exprime magnifiquement et avec retenue ce risque : « J’ai aussi, dans ma vie, expérimenté ce qu’il en coûte de récuser la vulgate identitaire en France, et j’ai dilapidé quelques positions sociales, à fustiger l’islamophobie. » Réservé, mais très clair. Si vous y touchez il vous en coûtera ! (À lire absolument : Le « Manifeste contre le nouvel antisémitisme » une logique dévastatrice ». In Slate.fr, 23 avril 2018)

Pour les messieurs et les mesdames du Manifeste, l’appartenance à la sphère musulmane est naturellement sujette à stigmatisation dans la mesure où cette appartenance est source d’antisémitisme. Ils ne voient pas en moi le citoyen égal à tout autre citoyen, mais le musulman qui est, de fait, parce que musulman, par définition, agrégé à une croyance faite d’un bloc unique, et est par conséquent dénué de capacité de choisir et de critiquer, de nuancer. En suggérant que nous musulmans, pris individuellement, ne sommes que de simples maillons d’une chaîne, les auteurs du manifeste ignorent, par calcul ou réellement, l’histoire et les couleurs du spectre de l’Islam et des musulmans d’une part, et réduisent les capacités individuelles de chacun de nous à se situer sur ce spectre. Déterministes, ils nous dénient l’aptitude au libre-arbitre.

Leurs stigmatisations radicales participent aussi d’une certaine manière à la radicalisation. Ils alimentent la construction d’un dangereux mécanisme dont on n’ose penser l’aboutissement. Circonscrire la violence meurtrière à la seule source de la croyance en faisant fit de quantité de facteurs comme l’exclusion sociale, la discrimination économique, le racisme, la ghettoïsation dans des quartiers populaires (GE, ZAC, ZUP, REP…), la relégation, la trajectoire ou carrière individuelle… est pitoyable et dangereux. Si la sociologie ne règle pas tous les problèmes, elle donne aux Politiques et aux citoyens des clés pour les comprendre, les expliquer.

L’un des signataires, cet ami éternel d’Israël (« par ma femme – la quelle ? –, je suis lié de manière éternelle à la communauté juive et à Israël »), dit « avoir assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques… expliquer c’est déjà vouloir un peu excuser. » C’est triste de constater cette carence – venant d’un ancien premier ministre de la République  –, cette ignorance de l’objet des sciences sociales. En première année de licence on apprend que connaître les causes d’un phénomène sociétal, les comprendre, permet d’y apporter des solutions si besoin.

Cette mise à l’index d’une composante de la communauté nationale, cette islamophobie, doit être non seulement combattue, mais comme l’antisémitisme et le racisme, criminalisée (A. Lajnef)

Last but not least : Israël

Cette diatribe contre les musulmans, cette adhésion sans limites aux thèses de « l’État voyou » sont-elles nourries par des rancunes ou par des culpabilités personnelles, familiales, ou même nationales ? Car enfin l’objet des rédacteurs de ce manifeste n’est bien évidemment pas de combattre uniquement les extrémistes se réclamant de l’Islam, soyons sérieux, ou par un objectif inavouable ?

Ceux-là mêmes qui dénonceraient violemment toute référence à un « soi-disant lobby juif » (lorsqu’il est question de lobby israélien bien ancré chez une partie de l’élite) insistent dans ce texte sur « un vote musulman », mais je leur renvoie cette question « qu’est-ce que un vote musulman ? » (la « bassesse électorale » qu’ils évoquent n’est-elle pas un fantasme, le leur ?) Si tous les musulmans de France votaient comme un seul homme, cela se saurait, c’est tellement élémentaire.

Pour mieux appréhender ce « Manifeste de la honte » (Marwan Muhammad) il y a lieu, et c’est important, de s’arrêter devant quelques-uns des cairns indélébiles qui marquent la trajectoire de nombre de ses signataires. Qui sont-ils, d’où nous haranguent-ils, quelles positions occupent-ils ? La trajectoire, « la position dans le champ » médiatique, culturel et politique de ces hommes (et femmes) sont autant importantes que les seuls mots du Manifeste, ceux-ci ne se suffisant pas par eux seuls. Derrière les mots il y a tous les non-dits, il y a un parcours, une filiation, une position sur un échiquier et une association de connivences…

Le « Manifeste contre le nouvel antisémitisme en France » a été rédigé par Philippe Val donc. Soit. À ses côtés on trouve des journalistes influents (producteurs, membres de Conseils de surveillance…), très influents, des responsables politiques anciens et actuels, d’ex nouveaux philosophes décomplexés (« des philosophes de télévision » préciserait Monsieur Pierre Bourdieu qui avait entièrement dénudé, démasqué leurs dispositifs (leurs réseaux) dans toutes leurs ramifications déclarées ou non-dites, des hommes et des femmes de culture, des égarés, et nombre de chiens de garde et autres « prestidigitateurs ». D’autres enfin, en quête d’un ex-voto…

Ils ont tous en commun un attachement aveugle à l’État d’Israël :

  • Certains sont passés « du col Mao au Rotary ». Ils sont notoirement islamophobes. Islamophobe et botulien pour l’un d’eux qu’un célèbre avocat pénaliste qualifia de « vieille pompe à merde », une expression qu’il emprunta à René Magritte). Un autre est poursuivi  par le CCIF, la LDH, le MRAP et… le Ministère public pour incitation à la haine lors d’une émission d’Alain Finkielkraut (on tourne en rond, nous sommes dans une « circulation circulaire » chère à l’éminent sociologue)
  • Un autre anime une émission sur une chaîne publique depuis des décennies. Régulièrement, comme animé par une obsession, toujours la même, il met en joue les jeunes des quartiers populaires, immigrés ou Français, « noirs ou Arabes, avec une identité musulmane », accuse leurs parents, leur supposée croyance. Il constate assure-t-il leur impossible « assimilation » et ne supporte pas leur amour pour l’équipe de France que lui n’aime pas car « elle est black-black-black, ce qui fait ricaner toute l’Europe » (Haaretz/Israël).
  • Un autre est fils d’un antisémite déclaré. Un vrai, de ceux de la France des années 40, envahie, mais libérée – aussi – par des milliers de musulmans, africains, marocains, tunisiens, algériens, aujourd’hui enfouis auprès de leurs frères d’armes de toutes confessions, sous une simple épitaphe effacée par le temps, par les mémoires rancunières et par les identités malheureuses. Un bon fils de nazi, disais-je, qui admet que parfois son père « vocifère dans ma gorge, prend possession de mes cordes vocales.» Devrions-nous alors parler de filiation idéologique du père, réorientée ? devrions-nous relier, avec ou sans son consentement, l’idéologie du rejeton à celle de son père comme sont liés les fils de trame aux fils de chaîne ? Non évidemment. Mais que cherchent les auteurs de ce texte à vouloir faire des musulmans un bloc monolithe ?
  • On trouve également parmi les signataires un triste humoriste qui fait de l’Islam et des musulmans le grand combat de sa vie. Pour avoir abusivement limogé un journaliste au motif « d’antisémitisme » ce que récusa la justice, il fut, avec son journal, condamné. Cet individu (« en Israël je me sens chez moi… on est de la même famille, on s’aime ») a noué de vieilles amitiés duettistes qui font jusqu’en 1996 dans la « pédophilie type obnubilée par les enfants », l’un et l’autre à Charlie-hebdo. Doit-on juger l’un à l’aune du comportement du second, et vice-versa ? Certainement pas. Cela n’a rien avoir avec l’antisionisme, ni l’antisémitisme, ni « la racaille », je le sais, mais cela fait du bien de le rappeler.
  • Un autre, président de la Confédération des Juifs de France et des Amis d’Israël (CJFAI), a rencontré le 8 février 2017 dans un restaurant près de l’Assemblée nationale des membres du FN  et s’est félicité de cette « rupture avec un tabou… le FN n’est plus ce qu’il était »
  •  Un autre, chanteur rancunier et aigri, déclare en recevant « un diplôme » au nom de toutes les unités de l’armée sioniste : « je suis très ému. Depuis le début de ma vie je me suis donné corps et âme à l’Etat d’Israël et en premier lieu à Tsahal ».
  • Un autre, né à Oran, fait le panégyrique blanc sur blanc de cet État d’Israël sans honte, et dans lequel il exprime son dédain pour la lutte de libération des Algériens (in The Times of Israël, en mars dernier).
  • Etc. Etc.
  • D’autres enfin nous déçoivent beaucoup. Mais que fichtre viennent-ils faire dans cette indignité ?

Combien sont-ils dans cette liste à soutenir sans aucun état d’âme Israël, « le dernier État colonial » (Jacques Derrida), un État « bien installé sur l’axe du bien » ? Pourquoi ce Manifeste de Val n’en dit pas un seul mot ? Parce que semblent-ils dire parler du « conflit israélo-palestinien nourrit l’antisémitisme ». Ils répètent que l’antisémitisme se nourrit du conflit israélo-palestinien, mais signent un texte qui ne dit rien de la colonisation, des tueries, à peine y est-il ainsi évoqué « l’antisémitisme d’une partie de la gauche radicale qui a trouvé dans l’antisionisme l’alibi pour transformer les bourreaux en victimes » sans autre développement.  Pourtant il nous faut parler de ce « conflit », dénoncer cette colonisation israélienne.

Leur objectif, en sus de la stigmatisation des musulmans, est de substituer « le nouvel antisémitisme » à l’antisémitisme de souche, initial et pérenne, celui qui pourtant se revigore partout en Europe. Val, et cela dénude ses choix et positions, ne dit pas un mot dans son texte de la politique criminelle menée par l’État d’Israël («État-porte-parole des juifs du monde entier ») contre le Palestiniens depuis plus de 50 ans (huit mille morts, dix mille, qui sait, depuis 2000, combien depuis 1967 ?)

Cela n’a pas « rien à voir » avec la France car la politique de l’État d’Israël, véritable « régime d’apartheid qui opprime et domine le peuple palestinien dans son ensemble » (rapport de l’ONU, mars 2017), cette politique israélienne (combinée aux éditoriaux de nombreux médias français en général plutôt « tolérants » à son égard) alimente l’antisémitisme en France plus que tout. C’est une évidence. Les colonisations, les dépossessions, et les crimes de l’armée israélienne (il faut, selon ces médias, dire « Tsahal » comme l’état-major hébreu), le CRIF les justifie, au nom de tous les juifs français et leurs institutions. Parions qu’il n’en souffle mot lors des dîners annuels où se bouscule toute la nomenclature parisienne.

Alors oui je ne peux qu’être antisioniste et combattre parallèlement l’antisémitisme et tous les racismes, n’en déplaise à Elisabeth Badinter – une autre signataire (« l’antisionisme, assure-t-elle, est une façon de libérer la parole antisémite »). Mon opinion antisioniste, exprimée en France, relève de la hardiesse madame, une gageure.

Alors, comment ne pas, forcément, convoquer la question initiale, m’interroger sur les véritables commanditaires de cette charge, comment ne pas poser cette interrogation ? : et si  Udo Ulfkotte disait vrai ? (lire son essai Der Krieg im Dunkeln, La guerre de l’Ombre ») et si, comme ils auraient procédé notamment durant les révoltes des banlieues de 2005, certains services israéliens de la Metsada sollicitaient de nouveau « leurs amis français », leurs soutiens indéfectibles parmi les hommes politiques, médiatiques, intellectuels influents, très influents, les sayanim … pour, à partir d’une cruelle et dramatique réalité, tenter de salir et faire haïr par le reste des concitoyens, tous les musulmans de France et tous les français musulmans, cette nouvelle « anti-France » quoi. Une interrogation que j’ai longuement développée dans mon dernier roman « LE CHOC DES OMBRES ». (1) Mais aujourd’hui, hic et nunc, il s’agit de notre réalité, pas de roman.

Ahmed HANIFI,

Auteur.

Marseille, 1° mai 2018

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(1) Un exemplaire a été envoyé le 10 janvier dernier à Médiapart, Rubrique Culture, 8 passage Brulon, 75012 Paris…

(2): Le « Manifeste de Philippe Val est à lire ici.

Adieu Suzanne

Adieu Suzanne

C’était en 1973. J’avais l’âge de toutes les folies et même deux ans de plus. Et le diable au corps. Je me trouvais dans un pays lointain, aujourd’hui à deux clics de souris, à deux doigts donc. Mais à l’époque, ce pays qui nous faisait rêver était pour nous – nous la bande ‘Snouci and C°’ du quartier Michelet d’Oran –bande à laquelle s’est jointe Suzanne L. fraîche émoulue de La Sorbonne, enseignante à la fac de Lettres d’Oran Sénia – le bout du monde. Ce pays est la Suède. Je me trouvais en Suède donc et plus exactement à moitié allongé sur un sofa blanc dans un grand appartement de Farsta. Farsta est un joli bourg dans le sud de Stockholm. J’étais plus ou moins allongé avec dans la main une cannette de je ne sais plus trop quoi. Il me reste dans mes souvenirs qu’elle était sacrément énergisante. Dans la pile de vinyles j’avais choisi un morceau très en vogue, « Suzanne takes you down to her place near the river/ You can hear the boats go by/ You can spend the night beside her/ And you know that she’s half crazy… »

Dans l’appartement, qui était très spacieux, vivait une demi-douzaine de personnes, toutes – je le saurais plus tard – aussi sympathiques et farfelues que déglinguées. C’était Suzana, une fille que j’avais connue à Paris qui m’y avait invité. Nous avions fait le trajet ensemble en stop de la Porte de Clichy à Stockholm. Trois jours. Ce jour-là, un samedi, je m’en souviens bien car Suzana m’avait proposé d’aller voir ensemble Viskningar och rop de Bergman, à son retour. Elle était partie voir sa mère je ne sais plus où. Les autres co-locataires étaient eux aussi absents. « But that’s why you want to be there/ And she feeds you tea and oranges/ That come all the way from China/ And just when you mean to tell her/ That you have no love to give her » Les Suzanne m’envoutaient. De sa voix profonde Cohen nous embarquait auprès de lui, il nous invitait aux voyages les yeux fermés en toute confiance.

J’étais plus ou moins allongé en sirotant mon jus de je ne sais plus quoi, lorsque j’entendis un bruit de clé dans une serrure. Le temps de me retourner, un mec était planté là, un pack de Carlsberg V dans les bras. Il était bien éméché. Et même plus qu’éméché. Je me suis levé comme un soldat, prêt à se mettre au garde-à-vous. Que faire d’autre à 22 ans ? « Hi » j’ai dit en tendant la main, peu rassuré. Le gars m’a regardé un moment. N’a pas répondu à la main tendue. Il s’est affalé sur un fauteuil, puis a posé avec délicatesse le pack de bière sur une table basse. « U come here with Suzana, is n’t man ? » Et l’autre là-bas sur le tourne-disque qui se fichait de la situation et qui chantait encore « Then she gets you on her wavelength/ And she lets the river answer/ That you’ve always been her lover ». J’ai dit « Suzana, heu, yes, yes… » Je ne savais quoi dire en fait, car le type ne m’inspirait pas confiance. Le visage déformé il a baragouiné je ne sais quoi, a porté son bras droit dans la poche arrière de son pantalon pour en extraire un objet noir qu’il a tendu vers moi. « Cohen se fiche de moi » ai-je pensé. Il n’arrêtait pas. « And she shows you where to look/ Among the garbage and the flowers/ There are heroes in the seaweed/ There are children in the morning/ They are leaning out for love/ And they will lean that way forever/ While Suzanne holds the mirror » « This is for you guy » cracha le voyou. Le « this » signifiait l’objet qu’il tenait fermement dans la main. Et il disait qu’il me le destinait. Je n’avais pas trop vite saisi. Était-ce une plaisanterie ? Le gars ne souriait pas. Son regard, sa bouche, son visage, exprimaient plutôt de la colère. Je compris au terme d’un moment qui me parut une éternité que décidément non, le malfrat ne rigolait vraiment pas. Mais alors pas du tout. J’ai tenté d’entamer une discussion avec lui. Sur le bout des doigts ou des pieds. Plutôt des pieds. 

Le type était occupé à dégoupiller une Carlsberg, il cherchait dans sa poche avec sa main libre un instrument pour. L’autre main tenait fermement un révolver. Le moment était propice. J’ai réussi à m’extraire de la nasse qu’était devenu l’appartement, j’ai dévalé je ne sais comment les trois étages de l’immeuble, traversé la cour, suis sorti dans l’avenue, ai couru, couru, couru, sans me retourner jusque dans Djurgarden, un grand parc où se promenaient des centaines de personnes au sein desquelles je me suis fondu. Et j’entendais au loin Suzanne, « And you want to travel with her/ And you want to travel blind/ And you know that you can trust her/ For she’s touched your perfect body with her mind. » Je ne voulais rien d’autre que « voyager avec elle… voyager les yeux fermés » Je savais que je pouvais lui faire confiance… »

Le soir, lorsque la nuit se fut bien installée, Suzana me raconta l’histoire de ce type « il est un peu dérangé, il n’est pas méchant, non, il dit toujours qu’il va tuer quelqu’un. He always says that ! ». C’était en 1973. J’avais l’âge de toutes les folies et même plus.

Leonard Cohen est mort, mais pas Suzanne. Aucune des trois. La suédoise est grand-mère, l’égérie d’Oran a retrouvé Paris et Suzanne l’éternelle est en nous tous.  Elle sont toutes plus vivantes que jamais. Je les entends encore, quarante ans plus tard et quelques rides, me fredonner notre air préféré, « And you want to travel with her/ And you want to travel blind … » 

Si vous souhaitez rencontrer Suzanne, l’écouter, c’est simple. Cliquez ici : 

Oran, samedi 12 novembre 2016

NB : Léonard Cohen est mort il y a cinq jours,  ce lundi 7 novembre à Los Angeles. Il avait 82 ans

Cliquer ici pour lire et écouter Suzanne (2 vidéos). Et voir Suzana

Au Salon du livre d’Alger- oct 2016

Je suis à Alger pour le SILA, le Salon international du livre d’Alger. Mardi 25 octobre : Je peux vous affirmer – peut-être l’avez-vous constaté vous-même –, il est difficile de passer en une heure à peine, de 17° Celcius (le matin à Marseille) à 35 (à midi à Alger). Dès l’arrivée à l’hôtel formalisée, une douche s’impose. C’était hier. Difficile de s’activer. Un petit tour en fin de journée au centre, du côté de Tafourah, la Grande poste, Ben M’hidi… La librairie du Tiers-monde grouille de monde, mais le patron n’est pas là « à cause de la foire » (préparation du SILA). Pas grave. Je lui achète « La vie (presque) vraie de l’Abbé Lambert » de Djemaï, édité ce mois-ci chez Barzakh (600 da).


Mercredi 26 : Le ton est donné dès le matin. Même temps qu’hier. Mais là je ne suis pas pris au dépourvu. Je m’habille en fonction. Léger. Dans la chambre, après le petit déjeuner, coup d’œil au Wifi… Dès hier et ce matin j’envoie un paquet de courriels et de téléphone, à gauche, à droite, en haut… Je monte à Sidi-M’hamed, La RTA à une centaine de mètres de Georges V. Une flopée d’agents de police (et leurs voitures) s trouvent devant le mythique hôtel. Une folle circulation bercée par les klaxons tous azimuts : ambulance, taxis et n’importe qui (c’est Alger oui ou non ?). Mais il fait (relativement) bon marcher (à l’ombre). Je me demande si derrière l’hôtel, rue Souidani B., le FFS y a toujours son siège… souvenirs des chaudes journées de manifs et de grèves de 1991… Au musée Bardo l’histoire défile…

Au retour,  sur la rue Didouche Mourad, non loin des facultés, le Centre culturel Mustapha Kateb. Je ne connaissais pas (il me semble qu’une braderie s’y tient). Tiens, un minicar, type Karsan (peut-être pas), bleu et blanc de la société Etusa se gare : « navette aéroport – place Audin, toutes les heures 7j/7 » est-il écrit sur son flanc ». Si j’avais su j’aurai pas venu, ou du moins je n’aurais pas pris le taxi qui m’a taxé de 1200 da – j’ai marchandé un chouiya – en faisant un détour par Kouba (faut bien déposer l’autre client, 1800 pour lui. Un turc). Et cette chaleur qui va crescendo. Des jeunes grattent une guitare. Sympa. Rue Arezki Hamani (ex Charasse) je rentre dans la fameuse librairie El-Ijtihad (ex Dominique). On y trouve El Khatwa Oummaliya et Alger Républicain en feuillets 21X29, (pauvre de lui !) et des revues communistes comme Le Prolétaire (dans des formats encore plus petits). Qui les lit ? Le patron est fort occupé. Tant pis. Je rentre fissa prendre une douche. Et écrire ces lignes.

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Jeudi 27. La journée ne s’annonce pas moins chaude que celle qui l’a précédée, mais sait-on jamais. Il fait bon donc et le beau ciel bleu est parsemé de moutons blancs fort silencieux. P’tit déj vite avalé et me voilà à l’air libre. Derrière la poste, les revendeurs de livres d’occasion sont là comme hier. J’achète (200 DA) une carte (70X60 cm environ) intitulée « Séisme d’Orléansville du 9 septembre 1954 ». Elle est datée de la même année. Tous les détails y sont donnés : nombre de « tués (Européens, Musulmans, Total), destructions (maisons, gourbis) »… Le vendeur me propose toute une panoplie de cartes de l’époque coloniale : cartes des vins d’Algérie, cartes des minerais, des populations… Je choisis celle du tremblement car on y voit la région de mes ancêtres : Béni Merzoug, Talassa,  Ténès, Beni Haoua… On disait que ce tremblement était une réponse de Dieu à l’égarement des Hommes. Dans notre région aucun mort n’a été déclaré aux statisticiens.

Maintenant, avant de prendre le métro, il me faut acheter les journaux. « Là-bas » me dit un gars, juste à droite, après le carrefour. Je prends El-Watan, et Liberté. Je ne trouve pas Le Quotidien d’Oran « On ne nous l’a pas livré ». Même réponse qu’hier ailleurs. C’est étonnant, car l’année dernière on m’avait donné exactement cette même réponse à plusieurs reprises. Il y a comme un couac. Bref. Je pénètre la bouche de Métro Tafourah. Achète un ticket, Métro et Tram combinés (70 DA) et m’engouffre, lorsque j’entends « hé Parisien, Parisien ! » trois fois. Je me retourne. C’est un employé du métro hilare. Il me fait signe en brassant l’air devant son visage avec tout son bras, sa main, ses doigts « par là, monsieur ». Mais pourquoi « Parisien ? » Ils se marrent (ils sont deux) et moi aussi… Je comprends que je prenais une voie sans issue. Dans El Watan, en page 5, un article et un entretien attirent mon attention. Ils concernent l’avocat irréductible défenseur des Droits de l’homme Mokrane Aït Larbi (« un droit-de-l’hommiste » ironisaient certains proches du régime – qui se déclaraient opposants – dans les années 91-95…) J’ai beaucoup de respect pour cet homme (ainsi que pour son frère Arezki). Dans l’article le journaliste Hacen Ouali écrit très justement : « Les rares libertés dont jouissent les Algériens sont les acquis d’un combat acharné et courageux mené et assumé par une poignée de militants qui ont fait un choix difficiles pendant que d’autres ‘‘ravalaient honteusement leurs convictions’’, aujourd’hui érigés en chevaliers de la démocratie ». Merci monsieur Ouali. Oui, des gens ont lutté pour la démocratie en Algérie depuis les débuts de l’indépendance, alors que d’autres ont soutenu, directement ou indirectement (« soutien critique »), la dictature, puis ont tourné casaque… aujourd’hui ils se sont « érigés en chevaliers de la démocratie ». Dans l’entretien l’avocat fait le constat que « jusqu’à un passé récent, le ministère de la justice, comme toutes les autres institutions d’ailleurs, dépendait d’un colonel du DRS. » Cela fait du bien parfois de mettre de tous petits points égarés, sur les i orphelins de ces dits points.

Ah, mais c’est que nous sommes arrivés « à la foire ». Le soleil réussit tant bien que mal à se frayer un espace entre les nuages.

Ce n’est pas encore la grande foule, mais nous ne sommes qu’aux premières heures de l’ouverture. Dans le hall central, à la salle des conférence a lieu une rencontre, en arabe : « El I’lam wa ethaqafa jenben ila jenben emm wejhen li wejh ? » L’information et la Culture côte à côte ou face à face ? Je questionne. « C’est Saâd Bouokba  d’El-Khabar dit un homme, un grand bandit… ». Cet homme est enseignant à l’université il poursuit « Cet individu se dit opposant, mais en réalité il n’en est rien ». Au stand B36 occupé par El-Ibriz j’achète « Momo le poète béni » de Amar Belkhodja (300 DA). En exergue l’auteur a porté ces mots de Momo : « Il vaut mieux aider un homme qui reconnaît avoir été le véhicule d’une erreur que de seconder un autre qui prétend diriger la vérité » et chez Gallimard, un peu plus loin, je prends « Journaux de voyage » de Camus (300 DA). Un des rares ouvrages de lui que je n’ai pas. Je lis en page 99 : « Fatigué de noter des riens… » Sur le stand de l’Égypte, pays invité d’honneur de cette édition, Mahmoud Darwich clame sur un grand écran un de ses poèmes qu’il achève par un « Khallastou li… », mais je n’en suis pas sûr, devant une centaine de personnes aux anges. Le documentaire date du 26 janvier 2004, un peu plus de quatre ans avant la disparition du légendaire poète.

13h30 : « un peu d’air », sandwich… Dans le hall Casbah il y a des dizaines d’éditeurs, rez-de-chaussée et étage, essentiellement en arabe. Je ne m’y attarde donc pas. 14 heures. Une affiche informe la présence de Dany La ferrière pour lundi prochain. Je serai loin.

Impossible de trouve le stand C20, où a lieu une rencontre avec entre autres Agnès Spiquel. Au plafond est suspendue (en plusieurs endroits) une grand affiche bleue sur fond blanc mentionnant « El-mountaqa, Zone, C » el-mountaqa qui signifie ‘zone’ est écrit en arabe. Aucune info, ou très peu, sur les allées. Certains stands sont indiqués « A 20 », « C30 »… pas tous. C’est plutôt aléatoire. Cette zone semble désigner l’ensemble du bâtiment ou une grande partie… Je lis enfin « Chihab », le stand C20 que je cherche. Je reconnais Agnès Spiquel que j’interpelle aussitôt. Je lui remets mon « L’Arabe dans les écrits d’Albert Camus ». Elle me demande de le lui dédicacer. « Avec mes plus vifs remerciements pour vos travaux » Elle est en charge des Études camusiennes depuis longtemps où elle abat un travail phénoménal. Elle me dit qu’elle référencera mon livre.

Plus loin, dans le stand de l’Égypte, le ministre algérien de la culture, Azzedine Mihoubi fait l’éloge de « ce pays frère ». La crème de la culture officielle des deux pays est ici agglutinée. Manque que les youyous. Un jeune m’interpelle. Il croit (je ne sais pourquoi, peut-être parce que je prends des notes ?) que je suis journaliste. Il me demande si j’ai la liste des ouvrages interdits de salon. Je lui réponds que non. Ce jeune cherche un livre dont le titre est « La casquette et le cigare » d’un certain Ghani Mahdi. Non je ne connais ni ce titre ni ce monsieur. « C’est un journaliste de El Magharibiya ». Non, je ne connais pas, mais je comprends que le titre soit interdit… « la casquette »…

« Bonjour Amel Bouaqba » (Canal Algérie), « tiens ». Je lui remets « Débâcles » etc… Je tourne, tourne. A hauteur du stand où je me trouve, « El Majless el Aâla Li elloughati el arabiya » arrive le ministre entouré de sa cohorte. Je l’apostrophe « tenez monsieur le ministre, je vous offre mon recueil de poésie, faites votre tri… » Il prend « aâtik Saha, Choukr »… quelque chose comme ça. Il est pressé. Il pend le livre, le feuillette, en fait comme un rond de serviette, c’est dire. Et il sourit par-dessus le marché. Sa garde rapprochée le presse.

15h45, de nouveau la grande salle des rencontres (ou des conférences). Jean Noël Pancrazi parle de ses romans. Un gars d’ici « je suis Algérien, un enfant du Bled, de Batna… huit ans en 62… » Inexact, peut-être la mémoire qui joue des tours. Il est né en 49, alors 13 plutôt que 8 non ? Il parle de ses livres Montecristi, Madame Arnoul, Indétectable »… Et c’est Youcef Sayah l’animateur de l’émission hebdomadaire (mardi) « Expression livres » qui le présente, avant les questions de la salle. A la fin de la rencontre je discute avec l’un et l’autre.

17 heures, peut-être rentrer. La journée s’annonçait chaude, elle ne le fut pas vraiment. Tram et métro (la clim rend malade). Dans la chambre d’hôtel je me connecte à l’Internet. Non, je tente de me connecter. Ca ne marche pas. Le matin oui, le soir non. Comme hier. Je prends l’ordi, le place à tel angle de la pièce, à tel autre, derrière la fenêtre, sur le balcon. Tiens là peut-être. Oui le signal indique une possibilité, la page Google apparaît, mais pour se fige aussitôt. Insister est peine perdue… Dans le journal télévisé, des attributaires de logements disent haut et fort leur grande satisfaction « Louange à Dieu, vive l’Algérie, vive Bouteflika… » et lancent des youyous. Un peu plus tard un long documentaire est consacré à Kateb Yacine mort à Grenoble à 60 ans, le 28 octobre 1989. Un docu qui n’a plus d’âge (2002)où l’on voit ses amis Khalfa, Zamoum, Mediène le raconter. Et sa jeune sœur… et un long silence au SILA. Silence au sila.

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Vendredi 28 octobre 2016_ Mettre à jour mes notes d’hier. Balancer sur le Net, photos et texte. Je ne suis pas sûr que le débit est à la hauteur de la 4 G tant clamée.

10h30. Métro et Tram.  Même temps qu’hier. Il n’y a pas foule dans le métro. A l’entrée du SILA la fouille est superficielle. Pourquoi aujourd’hui plus qu’hier ? je me dis. « Par ici ammo pour le scanner ». Je passe sous le portique qui reste silencieux malgré les appareils électroniques dans mes poches. « Le sac par là. »

Au stand de l’Institut français Jean-Christophe Rufin de l’Académie française dédicace un de ses livres. J’offre mon « L’Arabe… » au directeur de l’Institut A. Andrès. Derrière, les stands de Salama et L’Ivrescq qui sont mitoyens, sont (momentanément) fermés. Je repasserai demain. On entend, émanant du stand égyptien, la voix de Mahmoud Darwich « Saqata el hissaro… » et les applaudissements. Le même docu diffusé hier.

Dans les allées, je suis surpris par le regard et le sourire d’un homme, et je tressaille. Je suis quelque peu bousculé. Je ne comprends pas. Mais tout cela ne dure pas plus de deux ou trois secondes. Il s’agit en fait d’un portrait en pied souriant de Barak Obama. Il sourit à quiconque passe devant lui. Joli coup de l’Ambassade US. Au stand de la chaîne 3 on me fixe rendez-vous pour dimanche. Je commence à fatiguer. Là un ouvrage de notre ami Salah Guemriche « Alger la blanche » et un autre dans une maison d’édition algérienne. Plus loin plus de 4m3, je dis bien quatre mètres cube, de livres uniquement de Yasmina Khadra. Beddraâ !

Un tour à l’extérieur ; Sandwich Shawarma et deux bouteilles d’eau. Vers 13h15, je veux prendre un café sous le grand barnum Chiken Burger, « maghlock », fermé. « fermé, pourquoi ? » « c’est l’heure de la prière ». Pendant ce temps le client peut manger de l’herbe s’il lui sied. Ou aller voir ailleurs. C’est ce que je fais. En face c’est ouvert. Petit stand sympa « un serré s’il vous plaît » « oui bien sûr ». Faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages. Un léger vent souffle et fait du bien. Tout autour des stands, on s’assoit comme on peut. Sur les trottoirs, sur les marches des halls. Il y a peu de bancs. Un imposant groupe de collégiens (sont-ils 20, 30 ?) sortis du Hall central, se dirigent calmement vers la sortie, derrière leur jeune enseignant. Des véhicules de police, de la protection civile, vont ou viennent. D’autres sont stationnés.

Je reviens à l’intérieur du Hall central. Je croise Mokrane Aït Larbi. Discussion. Je lui dis « c’est un honneur pour moi de vous saluer, vous dire tout le bien que je pense de vous et de Arezki. » Je lui parle de l’extrait du journal El-Watan (cf mon post d’hier) à propos du combat des justes comme lui et des opportunistes-démocrates qui arrivent comme des « marsiens » cueillir le fruit mûr. Il sourit « merci à vous ». L’Histoire fera le tri.

Je m’installe au stand de l’Institut français et attend la rencontre-hommage à Hadj-Nacer Khodja. Denis Martinez arrive à 14h40. A 15h10 commence l’hommage. Il y a plus de cinquante personnes agglutinées dans un espace réduit. Surprise. Je rencontre Keltoum S. de Salon de P. Echanges « le passé est passé, reprenons sur des bases moins idéologiques ». Ok, Ok… Que la culture rassemble tous les Hommes de bonne volonté.  Arrivent mesdames Agnès Spiquel et Naget Khadda. Puis le directeur de l’Institut français, puis Yahia Belaskri, Guy Dugas… La rencontre commence après le mot de bienvenue de Alexi Andrès. Chacun des intervenants auxquels se joint Ameziane Ferhani y va de son hommage à Hadj-Nacer Khodja. Beaucoup d’anecdotes. Sont mis en avant la grande érudition du défunt, sa gentillesse, son humilité et sa discrète piété. Un ami d’enfance et une ancienne amie, de Djelfa tous deux, évoquent des moments très forts. Denis Martinez est émouvant dans sa lecture d’un poème de Khodja. Il me semble comprendre que sa fille nous a rejoints.
Ici vous pouvez voir et entendre Nacer Hamid-Khodja (c’était au Mucem)

Ou ici:

.https://www.youtube.com/watch?v=JAptiqS2PvI

Ou cliquer ici pour atteindre mon blog:

Samedi 29 octobre 2016_ Mauvaise nuit. Très. Que de bruit, que de bruit ! Ce ne fut pas le Hammam, pas même le souk aux bestiaux ou quelque autre souk ou je ne sais. Un entre-deux insupportable. Les boules Quiès que j’ai confectionnées à partir de mouchoirs en papier (Kleenex ou équivalent) ne servirent à rien. J’ai subi (avec d’autres clients qui n’ont rien demandé) le trafic imbécile de quelques imbéciles – comme leur trafic – jusqu’à une peut-être deux heures du matin.

7h30. Petit déj et l’Internet dans le salon. Très fluide le Net, because le salon, « D-Link_DAP_XXX » etc. Dans les chambres, c’est au gré du bon vouloir de l’air ambiant. Un Égyptien fait des siennes. Il ne se rend pas compte qu’il n’est pas seul (j’écris « Égyptien », mais il ne l’est peut-être pas. Je m’oriente à l’accent. Mais que sais-je des accents ?) Bref, le type parle si fort que je me demande s’il n’est pas totalement sourd. Les clients (une demi-douzaine) qui sirotent tranquillement leur café, café au lait, jus d’orange ou d’abricot (avec croissant, pain confiture) font mine de ne pas être dérangés. Mais ils le sont parfaitement, comme moi je le suis. Mais bon je me dis, « barrani ». Je ravale mon mécontentement. C’eut été un gars de chez nous, je me serais dit « Ya khi arriviste ya khi ». Mais non, il n’est pas d’ici, c’est un Égyptien, enfin, je veux dire, un étranger. (Là je prends une pause pour expliquer, car une personne m’a reproché d’être ironique et sévère dans mes commentaires et que je déformais la vérité. Elle a raison cette personne. Je lui réponds que j’essaie d’écrire des textes qui ne reflètent pas véritablement à 100% la réalité de la vie vraie (hormis les photos, vidéos), mais qu’il s’agit pour moi de raconter d’une certaine façon les journées à Alger en utilisant un langage spécifique… Ma vérité elle est dans les marges de l’écriture, pas dedans, hé oui ! ou plus exactement, ma vérité se trouve en creusant les mots, pas en se contentant de leur surface qui n’est finalement pas si importante que cela.)

10h08. Je quitte l’hôtel. Il fait super beau, avec une petite brise qui caresse les visages. La grande poste. Les gens m’ont l’air disposés à la bonne humeur. Ils sont souriants, alertes. Ils marchent, le pas décidé et le regard aux aguets. Ont envie de positiver. A moins qu’il ne s’agisse là que de moi. C’est moi qui suis plus en forme, malgré l’horrible nuit. Il est vrai aussi que nous sommes samedi, autrement dit jour de week-end, le second.

Métro : « Un ticket combiné s’il vous plaît pour la foire. » (je dis ‘foire’ moi aussi). « Ma kench, tram habess ». C’est le guichetier. Il m’explique qu’il y a un problème « grève »… Il me conseille de prendre le métro jusqu’au terminus « El Harrach Centre » et prendre là-bas le car qui va à Dar el Baïda ».  Terminus, marche de cent mètres, à gauche, puis à droite encore cent mètres. Une tahtaha (esplanade), voilà les cars, minicars. « Il faut patienter, car elkiran, les cars, il y en a deux, sont pris au piège des embouteillages au niveau de la foire, patientez s’il vous plaît. » La patience fut courte, 20 minutes seulement. En voilà un. « Dar el Baïda, dar el Baïda ! » En moins de deux minutes le minicar (plus de 60 personnes) est comble, 20 DA, sans ticket… je n’ose rien dire puisque personne ne dit rien. Normal.

Je suis assis à l’avant dernière rangée du véhicule. Derrière moi deux hommes discutent. Ne sont pas très jeunes. Peut-être mon âge (vieux quoi). L’un d’eux semble (au vu, ou plutôt à l’ouïe, de ce qu’il dit) avoir vécu en France. Et on y va « les fromages ? eh ! ils en ont un milliard ! » je me retourne et constate qu’ils ont l’air sérieux… puis « A 18 ans, s’il reste à la maison le fils il paie 50% du loyi à son père ou alors il s’en va ! »… puis « ils aiment vivre seuls les vieux, c’est comme el-hallouf ! » Je me suis demandé – honnêtement, si ce type ne perçoit pas, tout en étant ici au Bled, le minimum vieillesse ou le RSA : plus de 500 € (700 ?), en crachant dans la soupe. Je me le suis honnêtement demandé. Bon voilà quoi… « Âïb alih » ai-je pensé. Il y a des pauvres en France qui ont besoin de ce RSA, et lui il est là à vivre très bien à l’étranger avec leur argent et il crache dans la soupe française, « Âïb alih ». Je les ai juste regardés sévèrement en descendant. Ils ont compris, j’en suis certain.

11H50 : à l’entrée B1 comme B2 la foule est beaucoup plus nombreuse que les jours précédents. A l’intérieur c’est pire qu’un stade complet comme un œuf d’autruche ou d’oie au moment où l’arbitre siffle la fin de la partie. Tout le monde se lève comme un seul homme et avance vers la sortie, combien trop exiguë. Et la chaleur, la chaleur !

Je pars à la recherche du stand M16. « 1° étage ». OK. Mettez-vous à ma place : vous avez devant vous une affichette mentionnant « M 26 », puis une autre « M 24 », puis « M 22 ». Que vous diriez-vous ? Que vous y êtes presque ? Vous avez tord. Je passe devant le stand « M22 », puis « M20 », puis « M 73, « 71 », « 69 »… A devenir dingue non dans ce hammam ?

Je finis par trouver. Zehira est là. Souriante. « Bonjour, je suis Ahmed Han… » « Ah !…. » Cette femme est formidable. Zehira vit au Canada depuis de nombreuses années. Elle a écrit « Le portrait du disparu… », « Lettre d’une musulmane aux Nord-américains »… C’est une femme aux convictions politiques formidables. Elle me dédicace son dernier livre, un roman « La honte se vit seule ». En couverture « Le Cri » de Munch. Un roman poignant sur l’espoir de l’homme (H) et le tragique de la réalité qui lui est imposée. Je lui offre mon dernier recueil… Asta luego …

14 heures, salle des Conférences. « La littérature algérienne, 3° génération. » Waciny Laarej est modérateur. Place aux jeunes ! Il y a là Amine Aït el Hadi, Abderrezak Boukeba, Nassima Bouloufa, Abdelouahab Aïssaoui, Lounis Benali, arabophones et Khaouter Adimi, francophone. Quelle énergie et quelles certitudes dans les interventions ! Pourquoi pas, bravo !

Parmi le public attentionné, il y a Fayçal M. que je vais voir… discussion…

Au stand de Livrescq je retrouve Nadia S. Et, surprise, H. X. Nous avions passé de bons moments lors du Forum du livre (en décembre dernier) avec notamment lectures de textes dans un superbe café sur les hauteurs de la Casbah devant un verre de thé à la menthe et la mer.

Dans la bouche de Métro « Les fusillés » une trentaine de policiers casqués sont postés. L’ambiance n’est pas à l’émeute. Bon enfant. Peut-être en rapport à la grève.

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PS : Je dédie le texte de cette journée à la jeune H. X. avec mon amitié sincère.

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Dimanche 30 octobre 2016_ et dernier jour au SILA.

Réveil très matinal. 6h45. J’ouvre les volets. Il fait un peu frisquet… 9h30 : métro, tram, la foire. Dans le tram, mon voisin est une voisine. Entièrement voilée. De la tête aux chaussettes. Plus la voilette sur le visage, plus les gants. Tout en bleu foncé. Elle dit être une dame d’un âge certain. Je ne la crois pas. Sa voix, sa bonne humeur et sa gestuelle la trahissent, mais elle ne le sait pas. Oui car elle me parle. Sans arrêt. Sans me dire Hadj ou cheikh. Elle parle de tout. Cela a commencé à l’arrivée du tram. Dès que les portes se sont ouvertes j’ai ressenti qu’on me poussait pour entrer dans la rame. J’ai dit « attendez s’il vous plaît que les personnes descendent… » elle (c’est elle) a dit «le monsieur ne semble pas connaître… » J’ai répondu « je sais madame, je sais ». Elle a rigolé. Puis nous sommes montés. Elle s’est assise à ma gauche et n’a plus cessé de parler. On a parlé de tout, plus elle que moi : « el akhlak » (l’éducation), l’administration, la corruption, le nifak (l’hypocrisie), la Norvège (c’est qu’elle respecte beaucoup les pays scandinaves pour la droiture de leurs liens sociaux, leurs gouvernants…), elle a beaucoup parlé de sa cousine « beur » qui n’aime pas les comportements a-sociaux des gens d’ici (c’est elle qui dit cela). Bref j’ai passé un bon moment. La « foire » m’a semblée beaucoup plus proche que ces derniers jours. « ça a été un vrai plaisir ya madame » Elle me répond, presque joyeuse, « pour moi aussi monsieur, bonne journée (J’ai oublié de dire qu’elle parle parfaitement le français.)

La foire : Il y a foule et fouille. « A qui est-ce ? » dit le jeune agent de sécurité en exhibant les livres qu’il a sortis de mon sac à dos, « c’est à moi » (oui car les sacs à dos, à main, les saccoches… avancent plus vite sur la table que les personnes sous les portiques, il y a donc à un moment un décalage). « C’est interdit cheikh ». « Ah oui ? et pourquoi aujourd’hui et pourquoi pas hier, ni avant-hier ? » Il s’est rendu compte qu’il avait l’air fin « maalich, roh, roh »…

14 heures sont proches et il y a deux très importantes affiches : dans la salle des conférences (200 places) il y a Dany Laferrière, et là, dans ce réduit du ministère de la Culture (16m2) il est prévu Ahlam Mostaghenemi. Je patiente ici, chez Ahlam. Je suis parmi les premiers. J’ai le plus grand respect pour l’écriture de Ahlam, virevoltante, tonitruante, qui bouscule les précarrés, les préjugés et les certitudes béates. J’ai lu ses deux ouvrages traduits en français, Mémoires de la chair et Chaos des sens. Je les ai trouvés absolument fabuleux. J’attends avec impatiente (depuis deux ans !) la traduction des autres. Non seulement l’histoire, mais le verbe. Quel plaisir ! Voici ce que j’écrivais sur mon blog il y a deux ans :

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« Je l’avoue et j’en ai presque honte, j’ai découvert Ahlam Mosteghanemi au début de cette année 2014. Son nom ne m’était pas étranger, certes. Je savais vaguement que c’est une femme qui écrit en arabe. Mais, hélas, je ne lis ni romans, ni journaux, ni quelque document que ce soit en arabe. Car je ne maîtrise pas cette langue, même si je parle parfaitement l’oranais. A vrai dire je ne me suis jamais, ou presque jamais, intéressé à la littérature arabophone. Avec le temps c’est devenu une habitude, une seconde nature que de ne prêter aucune attention à ce qui s’écrit dans cette langue. D’autant qu’ils ne sont que très peu ou pas traduits. Ouatar peut-être, ou la poésie. Je n’en suis pas du tout fier… De Ahlam Mosteghanemi je n’avais jamais lu une ligne avant ce jour de janvier lorsque je suis rentré dans la nouvelle librairie de la place du 1° novembre à Oran. Au rayon des ouvrages en français je recherchais des nouveautés. Quelque roman ou autre écrit publié en Algérie. Foin de romans édités à l’étranger. Je désirais acheter un roman local. Et je tombe sur deux romans de Ahlam Mosteghanemi en français : Mémoires de la chair (traduit de l’arabe par Mohammed Mokeddem) et Le chaos des sens, traduit par France Meyer, édités tous deux par Sédia. Je feuillette Le chaos des sens et c’est le choc. Une dramaturgie poétisée. Je lis, relis, deux pages, puis cinq puis je ne sais… » La suite se trouve ici :

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Et là, cette femme magnifique va se présenter devant nous, hélas pas pour parler de ses romans, mais pour les vendre (on ne peut tout avoir). La foule est impressionnante. Nous sommes peut-être cent cinquante personnes à faire le pied de grue. Sans compter les journalistes de plusieurs TV, très nombreux et indisciplinés comme savent l’être les journalistes en général. Ils vont et viennent sans arrêt avec leurs encombrants matériels, « poussez-vous ». Je suis face à un dilemme.

Rester et rater l’émission de radio où l’on m’attend ou bien me présenter à la chaîne trois et parler de mes livres. J’hésite (pas longtemps pour être honnête). J’opte pour la radio. On m’attend à 45 et il est 14h35. Tant pis pour Ahlam.

La radio chaîne trois. Je ne sais le titre exact de l’émission : « arts… » quelque chose. « Bonjour », « bonjour… » L’animatrice est Soraya quelque chose aussi. Arrive peu après la star du moment, la très jeune Khawter Adami, demandée par tous partout. Très sympathique (accent de titi parisien à couper dans du brouillard, au fait comment dit-on titi au féminin ?) Arrivent aussi Agnès Spiquel, Christian Pheline, Maurice Mauviel. Je pensais parler de mes écrits, de Camus, de la poésie, de ceci, de cela…. Je vous jure que j’ai été expédié en moins de trois minutes. Comme un malpropre. J’étais outré. « Si j’avais su, j’aurai pas (je vous le jure) venu ». Moi qui ai passé plus de deux heures à me préparer, à faire des schémas et tout, surtout pour parler de Camus, car je pensais sérieusement qu’on allait me poser des questions sur Camus, l’Arabe, et tutti quanti. Que nenni. J’eus droit à un gros truc d’ignares « alors comme ça vous habitez en France et vous n’êtes pas édité en Algérie gnagnagna… » 

 J’ai couru pour aller entendre Dany La Ferrière à la salle des conférences, mais je suis arrivé tard. Il a achevé son intervention. « Il répond aux questions des journalistes » me dit Madame Si-Ahmed (je l’ai rencontrée hier), elle fait partie du staff de l’organisation… « Moi aussi j’ai été journaliste! » « Ben alors allez-y ». C’est ainsi que je me suis retrouvé dans le mini cercle des privilégiés, dans une petite salle. Une demi-douzaine. C’est Fayçal Mataoui. qui pose le plus de questions. La Ferrière répond tranquillement, avec tact et bienveillance durant dix minutes (depuis que je suis arrivé), jusqu’à ce que la responsable du protocole annonce « c’est fini, place aux dédicaces »… et c’est une cascade de livres qui sont posé sur les cuisses de l’écrivain, qui signe avec patience…  Arrive un non-voyant qui demande « où est monsieur La Ferrière? » On l’en approche. Ce monsieur j’ai échangé avec lui en décembre dernier, lors du forum du roman à Alger. Un homme de grande culture et d’une mémoire faramineuse. Il peut réciter un livre entier (je n’exagère absolument pas) ou un texte daté de plus de quinze ou trente ans. Il dit à Dany La Ferrière « nous nous sommes rencontrés il y a huit ans et nous avions mangé ensemble une Tchektchouka! » La Ferrière semble s’en souvenir et il rit…

Je suis rentré groggy du fait de la Chaîne 3. Heureusement, à côté de l’hôtel il y a Le Pigalle, pour se désaltérer. Et je me suis désaltéré.

Eh bien vous savez quoi ? au moment où j’achève ces lignes, un responsable d’émission télé algérienne m’appelle… Rendez-vous demain…

Cliquer ici _ 552 _ pour lire les textes avec photos…

ici également_ 553_ etc.

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Il pleut sur Marseille comme il pleure dans nos cœurs

Il pleut sur Marseille comme il pleure dans nos cœurs (1)

Il pleut et vente sur Marseille comme il pleure et vente dans son cœur, le mien, le vôtre. Il ne fait pas beau donc. Une atmosphère étrange règne sur la ville en cet avant dernier samedi de novembre, une semaine après les attentats de Paris et de St-Denis. Les chaussées ne sont pas chargées de voitures, ni les trottoirs de promeneurs. Marseille est réputée pour sa gouaille son vacarme et sa joie exprimés hautement et sans ambages. Mais là, à quinze heures passées, elle semble bizarrement repliée sur elle-même. Marseille s’est métamorphosée. Paris et sa banlieue, son adversaire et rivale éternelle, est endeuillée et les Marseillais s’associent à la douleur, nationale, et plus encore. Pleinement. La grande place de la Plaine et le quartier Saint-Julien sont étonnamment calmes. Pas de musique. Les enfants ont disparu et les manèges tournent à vide. Dans les bars on échange des banalités. Les vendeurs du souk de Noailles sont solidairement silencieux, tout comme les clients français, comoriens, africains, maghrébins…

Je suis attablé à l’intérieur du filiforme café Prinder. Le nectar divin saupoudré aux senteurs du marché et à l’atmosphère singulière fait remonter des images lointaines, à ma mémoire. Cette atmosphère étrange je l’ai vécue il y a une vingtaine d’années comme des millions d’Algériens. Je vivais alors non loin d’Oran. Les rues étaient en certaines périodes vides. La menace était bien plus proche, bien plus présente, et bien plus lourde, surtout après l’assassinat du président Mohammed Boudiaf en juin 1992. Une menace directe, qui pouvait s’exprimer à tout moment et en tout lieu. Elle pouvait jaillir de toute part. Les islamistes intégristes étaient largement responsables, dans leurs discours comme dans leurs actes, mais seuls les intellectuellement malhonnêtes (et il y en a) évacueront la culpabilité de certains responsables de secteurs de la sécurité de l’Etat et autres commanditaires flirtant dans le giron des rouages officiels. On ne savait pas toujours d’où venait la menace. Retenue et pudeur m’interdisent de parler de ma propre personne, de mes proches. Des médias étrangers, français notamment, des émissions et livres (lire entre autres les confessions de Saïd Mekbel à Monika Bergmann) ont suffisamment montré que des manipulations hautement désastreuses se tramaient alors au sommet de l’Etat (de non-Droit) et à sa périphérie, pour maintenir les Algériens sous un certain degré de terreur. Notre exigence d’un Etat de Droit, principe intangible d’un Etat démocratique, était assimilée, par les tenants de la terreur d’Etat et leurs sbires (« s’il faut éradiquer trois millions d’Algériens, nous éradiquerons trois millions d’Algériens »), à une capitulation. Je ne ferai pas de comparaison, nécessairement grossière, entre les responsables algériens et français, dans la gestion à la fois de leurs espaces de pouvoir et des drames vécus par les citoyens. Il ne s’agit ici nullement de quereller quiconque, ni de dédouaner les islamistes intégristes, tant s’en faut, et Dieu m’en garde. Vingt années plus tard, il pleut et vente sur Marseille retrouvée et dans le verre que je repose. Une atmosphère étrange pèse sur la ville morte, une semaine après les attentats qui ont fait près de 400 blessés et 130 morts dont : Amine I., Charlotte M., Djamila H., Elif D., Emilie M., Gilles L., Guillaume B-D., Halima S., Juan Alberto G., Justine D., Kheireddine S., Lola O., Nick A., Nohemi G., Précilia C., Stéphane A. et tous les autres. 130. Avec ou sans haine Verlaine, nos cœurs ont tant de peine.


(1)- À la suite d’attentats perpétrés à Paris. « Attentats du 13 novembre 2015 perpétrés par trois commandos distincts de 9 hommes par une série de fusillades dans 4 restaurants-Bistro du 10° et 11° arrondissement de Paris (40 morts) ainsi qu’une prise d’otages dans une salle de concert « Le Bataclan » dans le 11° arrondissement à Paris (90 morts) et à Saint-Denis au Stade de France par trois actions kamikazes (1 mort)… 7 terroristes ont été abattus » Wikipédia.

In memoriam M.B.

In Memoriam M.B.

Au matin de ce jeudi-là, le temps s’annonçait resplendissant. Mais quoi de plus ordinaire qu’un soleil de carte postale hawaïenne dans un village de la côte oranaise au plus fort d’un mois de juin ? Précisément le 25 de l’année 1992, au sixième mois de l’année de démarcation entre un avant et un après.

Ce matin-là, le président Mohamed Boudiaf faisait une tournée d’inspection dans la zone industrielle d’Arzew, avant de se rendre à Oran. En fin de matinée il était précisément à Aïn El-Biya, le village où nous résidions. Mon fils M., sept ans, et moi, ne pourrions le voir, car nous nous préparions à quitter notre village pour aller à Oran assister à la finale de la coupe d’Algérie de football, au « stade du 19 juin », appelé aussi « le stade du coup d’État ».


Les résidents étaient nombreux à se bousculer le long de l’artère principale du Camp5,  au moment où je la traversais en voiture pour me rendre à Oran. Le Camp5, ou camp Sonatrach, est un village dans le village. Comme nombre d’autres tout autour de la zone industrielle d’Arzew. D’un moment à l’autre le président et sa suite allaient quitter le centre administratif où se déroulait l’essentiel des cérémonies d’accueil de Tayeb El-Watani (c’était le nom de guerre du Président). Il nous fallait rapidement sortir du Camp avant que la police et les autres services de sécurité n’interdisent toute circulation. Vite quitter le village. Les gardiens actionnaient l’ouverture des barrières pour laisser sortir les voitures, mais refusaient l’entrée à celles qui s’y risquaient. Moins de cinq minutes plus tard, nous abordions par la droite la nationale 11, ralliant Mostaganem à Oran.


 À hauteur de l’entrée de Gdyel, les gendarmes affectés à l’entrée est de la ville nous empêchèrent de continuer. « Par là c’est interdit, mais par là vous pouvez » me fit l’un d’eux. Les services de sécurité attendaient l’arrivée du cortège présidentiel. Le deuxième « Par là » indiquait un passage à l’intérieur des terres, parallèle à la nationale. Je pénétrai dans la piste, la longeai. Une piste qui n’en est vraiment pas une. Les tracteurs peut-être… Je l’ai tant bien que mal suivie. J’ai traversé Gdyel. À la sortie ouest de la ville, je retrouvai la nationale en même temps qu’arrivait le cortège présidentiel. Les services de sécurité avaient,   permettez cette trivialité – mis les voiles. Je suis tombé nez à nez avec la dernière voiture du cortège. Elle filait à la même allure que toutes celles qui la précédaient : 140 km/h au bas mot. Je lui ai emboîté le pas. Est arrivé alors un motard de la garde, sorti de je ne sais où. Il avait dû ralentir et s’arrêter, pressé probablement par un besoin naturel avant de reprendre sa course. Plus incertain que moi, il me doubla en me faisant signe d’accélérer, pensant certainement que je faisais partie du cortège officiel. Il n’a pas vu M. allongé sur la banquette arrière. Certes, j’avais une belle 505 GTX injection, mais quand même…

Cette facilité d’accès et cette porosité de la route à un moment pareil me déconcertèrent et me donnèrent des sueurs. Je ne les ai pas comprises (et ne les comprends toujours pas). Mais l’heure n’était pas à la gestion des émotions ni à ce type de réflexion. Mon véhicule était de même marque que nombre d’entre ceux qui formaient le cortège, mais assez poussiéreux. Me voilà, à mon corps défendant, « dedans ». Il me fallait dès lors assurer l’allure. C’est à dire rouler à très grande vitesse. Comme les véhicules qui me précédaient, j’ai activé les feux de détresse. Lorsque vingt minutes plus tard nous sommes arrivés à Oran Bernandville, une armada de policiers au garde à vous, un tous les cinq mètres, nous accueillait. Des gouttelettes de sueur froide ou tiède, peu importe, grosses comme des grêlons, perlaient sur mon front, sur ma nuque et le long du dos.

Comment sortir de ce qui m’apparaissait comme une souricière ou un pétrin. « Nous sommes en danger mon fils et moi » pensai-je. Je me devais hélas constater que je n’avais de choix que de continuer. Le boulevard Champagne (Gambetta), le rond-point du lycée Lotfi, celui de l’Académie. Enfin la wilaya. Tout autour de l’immense escalier de l’entrée officielle, les policiers en tenue et d’autres en civil me paraissaient innombrables. Ce trop-plein de sécurité à l’arrivée contrastait avec l’incertitude du parcours.

Les premières voitures pénétrèrent dans le sous-sol de la préfecture. Beaucoup (une trentaine ?) tentaient tant bien que mal de se garer par-ci, par-là. À hauteur du 110 rue Mouloud Feraoun, j’ai immobilisé mon véhicule, éteint aussitôt le moteur et désactivé les warnings. Je demeurai immobile, alors que mon fils, jusque-là allongé sur la banquette arrière se réveillait, un peu perdu. Je l’étais plus que lui. Je lui ai demandé de rester calme. Je ne sortirai pas du véhicule. Pas dans l’immédiat. J’ai attendu que mon esprit me revienne et que les autres véhicules se fussent vidés de leurs passagers, une dizaine de minutes, avant de repartir, avec le maximum de douceur. Il me fallait planer si possible. Si j’avais pu nous rendre transparents, je n’aurais pas hésité à le faire. Vingt minutes plus tard, nous étions à El Hamri. Le « stade du 19 juin » était bien rempli. Avec M. nous nous sommes installés dans les tribunes, à moins de cent mètres du président Boudiaf, que je montrais du doigt à mon fils, « il est là, regarde ». Comme nous, il assistait à la finale de la coupe d’Algérie. Au terme de la rencontre, la JSK a battu l’ASO par 1 à 0. J’ai mis plusieurs semaines à me remettre de mes émotions de la journée.

Mohamed Boudiaf, Tayeb El-Watani, ne verra plus Oran. Le lundi suivant, 29 juin, il sera assassiné à Annaba. El-Watan titrait le lendemain : « Le complot », Le Matin : « Ils l’ont assassiné ». « Ils »…

Plus tard, dès le mois de juillet, une rumeur folle (ou juste) courait : « Boudiaf devait être assassiné à Aïn-Témouchent ou Oran ». « Tu l’as échappé belle » m’avait dit un jour un ami cher, qui ne l’est plus, depuis cette année-là. Il avait fait un choix, j’en ai fait un autre.

A. Hanifi, 2015, corrigé.

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Demain, contre la terreur

Je veux d’abord m’incliner à la mémoire des personnes assassinées hier dans les locaux du journal Charlie-hebdo. M’associer à la douleur de leur famille, exprimer mon indignation et dénoncer l’abjection qui a visé ce journal.

Charlie n’était pas ma tasse de thé, j’étais souvent en désaccord avec son contenu qui me heurtait, blessait. Aujourd’hui néanmoins je suis Charlie.

L’attentat dont il a été l’objet, cette attaque barbare est une volonté d’éradiquer des journalistes, une atteinte extrêmement grave contre la presse, contre les libertés, contre la République, contre les musulmans. En effet, ces gangsters, ces monstres et leurs semblables prennent en otage ma religion. Ces salopards qui assassinent froidement, méthodiquement, au nom de ma religion en criant « Allahou akbar » ne sont pas de ma religion, ils me l’ont confisquée, prise en otage. La religion qui est la mienne et celle de la majorité des musulmans est faite de tolérance, respectueuse de toutes les communautés, de toutes les autres croyances et des non-croyances.

Des attentats eurent lieu contre des tombes, des synagogues, des mosquées, ce matin même, et en réaction, devant un restaurant Kébab près d’une mosquée de Villefranche-sur-Saône. Depuis quelques années le climat en France est à la crispation et à la vindicte. De nombreux intellectuels et hommes politiques stigmatisent des minorités, particulièrement les musulmans. Nous, Français musulmans et immigrés musulmans, sommes aujourd’hui et de plus en plus mis à l’index et au banc de la société française. Des gens comme Zemmour, Camus et d’autres, tiennent un briquet à la main et soufflent sur les braises, attisant la haine de l’autre, du musulman,  ce « juif du 21° siècle ». Hier encore, Houellebecq ce romancier au discours sulfureux –au nom de  l’« irresponsabilité » qu’il revendique et derrière laquelle il se dissimule– déverse sournoisement  sa haine (« littéraire ») contre moi qui ne le lui ai jamais rien fait, contre les musulmans, contre l’Islam. Instrumentalisant les peurs, les fragilités et autres angoisses à la lisière du tolérable. Dans le camp des fondamentalistes la haine a passé depuis longtemps la frontière de l’acceptable et du symbolique en tuant, massacrant.

On objectera, les yeux bandés : « il n’y a aucun lien » ou « ça n’a rien à voir ». Je dis que, même si le fil est ténu, « il y a à voir ». Les extrémismes se rejoignent. « À force d’agiter un épouvantail, on finit par créer nos monstres » rappelait Edwy Plenel, citant Emile Zola. Hier, dès les premières heures de l’ignominie –j’étais avec deux connaissances– j’ai été apostrophé, et moi seul parmi le groupe. J’ai été sommé de donner ma réaction, alors même qu’on ne savait presque rien encore de la tuerie. Pourquoi me montrer ainsi, insidieusement, du doigt ? Nous étions trois, j’étais le seul typé « Nord-Af » ou Arabe, musulman. On me demandait –à moi seul– de me positionner devant ce drame, faisant ainsi le jeu des assassins ou de leurs commanditaires : diviser, amalgamer. Voilà où nous en sommes. Je suis de ceux qui, samedi prochain, descendront crier leur rejet total de la terreur quelle qu’elle soit et d’où qu’elle vienne.

Ahmed Hanifi

Miramas, le 8 janvier 2015.

Richard Millet intellectualise et esthétise le racisme ordinaire, la haine

Richard Millet intellectualise et esthétise le racisme ordinaire, la haine.

Le trois septembre, de retour de l’étranger, j’apprenais que nombre  d’écrivains français et autres, étaient en colère contre un éditeur, membre du Comité de lecture de Gallimard. Il s’agit de Richard Millet. D’emblée je dois dire que je n’ai lu aucun livre de ce Millet. Depuis mon retour, je l’ai entendu sur différentes chaînes de télévisions et de radios (Youtube). J’ai lu tout ce que j’ai pu de lui, sur lui et sur ses écrits, sur la toile. Je connais suffisamment bien, par leurs écrits, certains auteurs cités dans ma présente intervention, pour faire confiance aux extraits qu’ils nous donnent à lire, extraits qui sont les leurs ou extraits de paroles et écrits de Millet qu’ils nous rapportent. Mais de quoi s’agit-il ?

Le 24 août dernier, Anders Behring Breivik, un jeune norvégien de 33 ans,  était condamné à Oslo à la peine maximale de 21 ans de prison pour avoir, le 22 juillet 2011, assassiné froidement à coups de fusil automatique 77 personnes, huit dans un attentat à la bombe contre le siège du gouvernement à Oslo, puis 69 autres, principalement des adolescents de la Jeunesse travailliste,  réunis dans une île de Norvège pour une manifestation contre le racisme.

Le même jour, Richard Millet (éditeur et écrivain très expérimenté et même très apprécié pour son écriture) publiait un pamphlet Langue fantôme suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik, oui éloge de l’assassin, un court texte de dix-huit pages aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. Un essai qui rend hommage au terroriste norvégien responsable de la tuerie d’Utoya (Norvège). Millet a dit à propos de Déclaration d’indépendance européenne, un brûlot de 1500 pages que Breivik avait publié sur Internet, qu’il était « non dénué d’intérêt ». Ce livre «contient des analyses pertinentes de la perte de l’identité nationale» dit Millet. Le 28 août, Tahar Ben-Jelloun s’indignait sur France Inter : « Richard Millet vit une sorte de dépression parce qu’il considère que la civilisation chrétienne est en chute libre, menacée par ce qu’il appelle le multiculturalisme. Millet ajoute que le multiculturalisme ce sont l’Islam et les arabes. Il est très malheureux parce que la société telle qu’elle est ne lui plaît pas. J’étais un peu habitué à son délire raciste, mais là il va beaucoup trop loin.  La littérature ne doit pas être à côté des criminels et des salauds. Millet me vise directement lorsqu’il dit que si la littérature parle souvent petit nègre en France c’est qu’elle se tiers-mondise. Il a une haine de tous ceux qui écrivent en français et qui ne sont pas Français de souche. » L’auteur franco-marocain écrit sur son blog (taharbenjelloun.org) le 05 septembre : « (pour Millet) le fait que tant d’écrivains viennent d’Afrique, du Maghreb et du monde arabe et écrivent en français, participent de ce fait à la « décadence »  de cette littérature. »

Je suis tombé sur des extraits de livres de ce Richard Millet qui m’ont laissé sans voix. Il écrit en effet : « Anders Breivik est un enfant de la ruine familiale autant que de la fracture idéologico-raciale que l’immigration extra-européenne a introduite en Europe depuis une vingtaine d’années. » Quant aux jeunes tués par Anders Breivik en 2011, ils « n’étaient que de jeunes travaillistes, donc de futurs collaborateurs du nihilisme multiculturel. » Millet suggère-t-il qu’on pouvait donc les éliminer ? Je cherche encore et encore pour découvrir des écrits infects, nauséeux. Voici ce qu’il disait sur France-Culture, le 11 juin 2011, répondant à la question d’Alain Finkelkraut, « que désigne pour vous le mot France ? », Millet répondit : « Pour moi, la France je la définis comme  un drame. Le contenu du mot France est déjà défait (…) Je suis, notamment dans un espace comme dans le RER dans une situation ‘d’apartheid’ volontaire, c’est-à-dire que je m’exclus moi-même d’un territoire et d’un groupement humain où je ne me sens plus moi-même. Quand je suis le seul Blanc, ça me pose de telles questions. Je ne peux que m’exclure moi-même. Moi, je n’ai pas de réponse à cela, et si cette population est fortement maghrébine, je le suis encore moins…Quelqu’un qui, à la troisième génération, continue de s’appeler Mohamed quelque chose, pour moi il ne peut pas être français ». L’excellent humoriste Guy Bedos dirait : « libanais ou quelque chose ». Faut-il que Mohamed le français se renie au point de ne pas donner le prénom de son grand-père à son fils, faut-il qu’il éradique son passé au nom de l’intégration ? Cela n’est pas étonnant dans la bouche de cet individu qui aimait à parler du « plaisir qu’il avait eu à tirer sur des Arabes. » (Jean-Marie Laclavetine in bibliobs 28 08 2012). Il a même prétendu avoir tué «des hommes, des femmes, des vieillards, peut-être des enfants» aux côtés des Phalanges d’extrême droite libanaises. Abjecte homme.

Dans De l’antiracisme comme terreur littéraire le sulfureux Richard Millet écrit : « Ainsi, constatant que je suis le seul Blanc  dans la station de RER Châtelet-Les Halles, à six heures du soir ou déclarant que je ne supporte pas de voir s’élever des mosquées en terres chrétiennes, ou encore trouvant que prénommer, à la troisième génération, ses enfants Mohammed ou Rachida relève d’un refus de s’assimiler, c’est-à-dire de participer à l’essence française, tout cela ferait de moi un raciste. » Non, c’est de l’amour fou. Cette exécrable répugnance parmi les répugnances, toutes ces ignobles paroles sont un acte politique assis sur de la littérature, l’utilisant, l’exploitant. C’est selon D. Caviglioli « une logorrhée digne d’un PMU toulonnais » (in bibliobs 30 08 2012).

L’écrivaine Raphaëlle Rérolle écrit in Le monde. fr du 27 08 : « En dix-huit pages, Richard Millet déroule avec rage la litanie des haines qu’il a déjà déversées dans d’autres écrits, notamment Opprobre, paru chez Gallimard en 2008. Inscrit dans une pensée d’extrême droite qui n’hésite pas à esthétiser la violence, Millet n’en est pas à ses débuts, en matière d’anathème. »

Le Clézio est connu pur sa grande discrétion. Mais les outrages de ce Millet l’ont fait bondir : «Au nom de quelle liberté d’expression, à quelles fins, ou en vue de quel profit un esprit en pleine possession de ses moyens (du moins on le suppose) peut-il choisir d’écrire un texte aussi répugnant?» écrit-il dans une tribune in bibliobs.nouvelobs.com le 05 septembre. « Richard Millet recherche très consciemment le scandale. Cela fait partie de sa stratégie d’auto-victimisation » écrit Pierre Jourde sur son blog (pierre-jourde.blogs.nouvelobs.com) Pour Le Clézio  (qui n’est selon Millet qu’un « chien de garde qui aboie comme d’habitude ») «la question du multiculturalisme, qui semble obséder si fort certains de nos politiques et quelques-uns de nos prétendus philosophes, est une question déjà caduque», puisque «nous vivons dans un monde de rencontres, de mélanges et de remises en causes». (in bibliobs 05 09 2012)

Annie Ernaux écrit (Le Monde.fr du 10.09) : Les propos de Millet « exsudent le mépris de l’humanité et font l’apologie de la violence au prétexte d’examiner, sous le seul angle de leur beauté littéraire, les « actes » de celui qui a tué froidement, il y a un an, 77 personnes en Norvège. Des propos que je n’avais lus jusqu’ici qu’au passé, chez des écrivains des années 1930. » 118 écrivains ont approuvé le texte d’Ernaux  (dont Amélie Nothomb, Alain Mabanckou, Camille Laurens, Tahar Ben Jelloun, Bertrand Leclair, JMG Le Clézio, Boualem Sansal, Christian Prigent, Marie Desplechin). A cela Millet répond «l’antiracisme (c’ est du) terrorisme».

Qui est responsable selon Millet de la misère culturelle, littéraire en France, je vous le donne en mille ? Les colons du 20° et 21° siècle, montés du sud, ces immigrés asiatiques ou pire encore africains, arabes et musulmans bien sûr : « le repeuplement de l’Europe par des populations dont la culture est la plus étrangère à la nôtre » écrit Millet. Il y aurait ainsi les Français de souche, ceux du premier cercle, et les autres, les Français de seconde zone, qui n’auraient pas dû l’être (français).

« Les positions idéologiques de Richard Millet me paraissent lamentables » écrit Pierre Nora (in Le Monde.fr  – 11 09). Nora est un historien, académicien et membre, comme Millet,  du comité de lecture chez Gallimard. Mais hélas, Millet n’est ni le premier ni le dernier à propager la haine contre « les autres », ces étrangers, même devenus des nationaux.  Des hommes politiques, des « artistes », chroniqueurs radio et télé…. diffusent en France (je ne connais pas la situation des autres pays européens) et de manière récurrente des paroles suggestives, parfois directes, parfois très subtilement,  contre les immigrés arabes, musulmans, africains  (Zemmour, Houellebecq, Finkielkraut – oui, oui – et tant et tant). Il y a à l’évidence une « certaine corruption de la pensée contemporaine et de la responsabilité des écrivains dans la propagation du racisme et de la xénophobie. » (Le Clézio dans La lugubre élucubration de M. Millet)

A la périphérie de toute cette affaire c’est que ce triste homme en tire un bon profit : sa Langue fantôme a été vendue à  7500 exemplaires  et son Antiracisme comme terreur littéraire à 6500. Et ce n’est pas fini.

Millet a démissionné ce jeudi  13 septembre du Comité de lecture de Gallimard, mais il reste néanmoins salarié.

Ahmed Hanifi

Marseille, le 15 septembre 2012

Lettre à une amie française…

Lettre à une amie française d’origine savoyarde LA NATION

Lettre à une amie française d’origine savoyarde POLITIS (en page « courrier »)

Chère C.,

Il est tard, mais je me dois de te répondre. Ce matin tu m’interrogeais sur les tueries de Toulouse et de Montauban. A vrai dire je ne sais par quoi ni par où commencer. Une thèse de doctorat n’y suffirait pas. D’ores et déjà je te dis que ce qui, ci-dessous, s’apparente à des élucubrations ou pérégrinations hors sujet, ne l’est en réalité pas du tout. Il contient nombre d’ingrédients ou causes dont les massacres de Montauban et Toulouse peuvent être considérés comme le résultat. Mon écriture est éclatée, comme l’est mon esprit lorsqu’il aborde certains sujets explosifs. Celui-ci en est un.

Chère C., tu t’interroges sur l’absence de réaction des intellectuels musulmans non intégristes, tu t’interroges également sur ce que prône l’islam en la matière. Pour être crédibles nous ne pouvons traiter de la « folie » de Merah sans préalablement dire ceci :

Nous vivons hélas en France et généralement en occident (mais, mondialisation oblige et à un degré moindre, dans d’autres pays du monde) dans une société du spectacle, dans une société où prime l’individualisme et la cupidité, où la question majeure de la solidarité de groupe est recalée, rejetée. L’Europe est depuis plusieurs décennies dans le creux de la vague. L’Europe est à la dérive. Il lui faut se ressaisir. Dans cette Europe et dans cette France donc les intellectuels musulmans ne sont pas écoutés et Dieu sait qu’ils produisent (en France et en Europe) une pensée islamique moderne. Il y a de nombreux penseurs de l’islam qui ne sont pas écoutés car la société du spectacle n’a que faire de l’intelligence de l’homme, à fortiori musulman. La société du spectacle a besoin, par définition, de spectacle. Et par conséquent d’acteurs et de spectateurs. Te souviens-tu de cette phrase :  » Il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages.  » Ces paroles sont de Patrick Le Lay, PDG de TF1, en 2004 in Les dirigeants face au changement. La société du spectacle ne forme pas le spectateur en citoyen vigilant. Elle en fait un appareil digestif.

Revenons chère amie à nos intellectuels musulmans. Mohammed Arkoun est inconnu. Abdelmajid Charfi aussi, Rachid Benzine et combien d’autres sont délibérément ignorés ici-même comme dans les pays musulmans. Lorsqu’on donne la parole à Tarik Ramadan, c’est pour le confiner dans un médiocre ring médiatico-politique et surtout rappeler systématiquement qu’il est le petit-fils de son grand-père. Il ne peut être qu’un frère musulman. Ces intellectuels musulmans qui prônent le nécessaire ijtihad dans l’Islam du 21° siècle (ijtihad que réfutent les tenants du dogme dans les pays musulmans dont nombre d’entre eux sont malheureusement soutenus par l’Europe et les Etats-Unis, je pense au roi d’Arabie Saoudite notamment ), ces intellectuels ne sont pas entendus. L’ijtihad « désigne l’effort de réflexion que les oulémas ou muftis et les juristes musulmans entreprennent pour interpréter les textes fondateurs de l’islam et en déduire le droit musulman » (Wikipédia). L’islam d’aujourd’hui ne peut faire l’impasse de l’histoire de l’humanité. Il ne peut fermer les yeux sur près de 14 siècles de vie tumultueuse du monde global, depuis son avènement. Or, ces « nouveaux philosophes musulmans » de l’Ijtihad qui traitent de cette question de l’absence de l’histoire dans l’Islam n’intéressent pas les médias européens et français donc, qui s’enivrent et veulent nous enivrer de spectacle. Ils préfèrent « l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être… » (Debord). Par conséquent ils nous donnent à voir, à boire, à ingurgiter à longueur d’information continue des barbus hirsutes (« sales ») en djellaba (ou en guenilles) s’exprimant de travers, haranguant violemment les foules, ou alors, le sabre à la main, psalmodiant des versets au-dessus d’une femme en noir, à leur pied silencieuse, terrorisée. Ceux-là sont dits « les musulmans » ou à défaut « les islamistes » et non moins musulmans. Ce sont eux qu’on nous montre dont on nous abreuve d’images et de sons. Non seulement qu’on nous montre, mais dont on nous dit sans honte qu’ils sont les représentants de l’Islam. Ce sont eux, selon les médias occidentaux, qui sont les diffuseurs de l’Islam. Société du spectacle donc qui réfute l’histoire exactement comme réfutent l’histoire les dogmatiques religieux musulmans. Mais des barbares il y en eu d’autres.

Hiroshima et Nagasaki sont occidentales. Le nazisme et la Shoah sont européennes (dois-je écrire chrétiennes ?). La haine contre les barbares (les juifs, depuis les temps anciens, les cibles des croisades, puis les protestants et les musulmans aujourd’hui), cette haine est très fortement ancrée dans cette Europe « judéo-chrétienne ». Les centaines de milliers de morts en Afrique (19 et 20° siècle) sont le fait des colonisations européennes. La défaite coloniale et notamment (deux fois notamment) l’indépendance de l’Algérie n’a jamais été acceptée (voir le très puissant lobby pied-noir et harki qui a réussi à faire admettre au microcosme médiatique français qu’il lui fallait mettre sur le même plan les tortionnaires de la France coloniale et l’autodéfense des militants indépendantistes, et ce microcosme l’a fait en brandissant dans leurs amalgames l’humaniste Camus). Cette perte encombre la mémoire et le présent de nombreux français. Le rejet de l’Algérien cette pathologie bien française n’a jamais été traitée sérieusement. Alors que penser de cette rancœur rentrée des parents algériens de ces français, qui, malgré eux, consciemment ou poussés à deux mains par la société blanche qui les a vus naître et grandir, reproduisent cette rancœur ? Que penser de cette rancœur, ne serait-elle pas une impasse ? certes que si.

Chère amie, je pense plus généralement à la théorie de Huntington. Elle a fait et continue de faire des ravages dans les soubassements des sociétés du Nord. Elle atteint désormais depuis ces dernières années les partis et les sommets des Etats en Europe : Les Vrais finnois en Finlande (où il n’y a pourtant que 3% d’étrangers !) , l’Udc en Suisse, une branche de l’UMP en France, le Parti populiste Jobbik en Hongrie, la Parti du peuple danois, le FPO en Autriche, la Ligue néofasciste en Italie du nord, etc, etc. Et personne ne semble s’en offusquer ou si peu, alors même que les graines du fascisme repoussent de nouveau au grand jour, sous un silence complice de la majorité du reste des hommes et partis politiques européens. Nombreux dans ces milieux disent que l’Islam est par essence intolérant, antisémite… ils sont, selon le mot de A. Bidar, des essentialistes. Evacuant le monde, l’existence vécue. A l’opposé, des gens comme ceux des Indigènes de la République s’indignent et parlent des musulmans comme étant « les nouveaux juifs de l’Europe ». Je ne suis pas sûr qu’ils aient totalement tort.

Chère C., Lorsque dans les années 70 les soviétiques ont envahi l’Afghanistan, les Etats-Unis (avec l’accord des puissances européennes) ont « fabriqué » Ben-Laden pour contribuer à l’endiguement du communisme. Nous savons aujourd’hui que ce combattant de la liberté américaine était devenu quasiment un membre du réseau de la CIA qui encouragea plusieurs années durant les islamismes de tous bords. Les régimes autoritaires ou dictatoriaux des pays arabes ont été soutenus jusqu’au bout, jusqu’à leur agonie par l’Europe et notamment la France. Aujourd’hui encore, l’Arabie Saoudite, très grande démocratie n’est-ce pas dans le monde arabe, est le plus fidèle allié des occidentaux. Evoque-t-on jamais, hors artifices,  dans les médias, et particulièrement dans le microcosme parisien, chez ces « intellectuels médiatiques » et chez les hommes politiques français cette monarchie passéiste et ses procédés féodaux ?

Maintenant ce point central auquel je voulais en venir chère C., et qui affecte tous les hommes épris de liberté y compris et surtout peut-être les musulmans et les peuples arabes martyrisés : La Palestine. Les Palestiniens sont quasiment le seul peuple au monde que l’Europe et les Etats-Unis ignorent, encourageant de fait depuis sa naissance le colonisateur Israélien. Voilà un pays, Israël, qui viole pas moins de 37 résolutions de l’Onu depuis des décennies, sans qu’aucune menace ne pèse sur lui. Jusqu’à quand ? Je ne fais pas, crois-moi de fixation sur Israël comme on le reproche souvent, non, le problème est que la Shoah (cette horrible machine de mort européenne) est exploitée et instrumentalisée par l’Etat d’Israël pour justifier son colonialisme, son oppression, ses massacres.

Crois moi chère amie, la question de la justice pour le peuple humilié de Palestine est LE point nodal (n’en déplaise à Alain Finkielkraut, sioniste avéré, dont je te rappelle au passage, que le tueur norvégien dit s’être inspiré :), point nodal autour duquel se cristallisent toutes les frustrations des arabes, des musulmans, des hommes épris de justice et de liberté. Pourquoi les israéliens tuent, massacrent impunément depuis 1967 (je n’écris même pas depuis 1948) ? Pourquoi le peuple palestinien n’a-t-il pas droit à une terre ? Tu remarqueras que cette question lorsqu’elle est médiatiquement traitée, tout est fait pour qu’elle soit une « question complexe ». Or la question est une limpide question de colonisation. As-tu constaté l’évolution des territoires palestiniens depuis 1948 ? Ils ont été amputés de plus des trois-quarts. En un mot, je dirais que toutes ces injustices, ces humiliations assignant à l’homme algérien, arabe ou autre de subir et de se taire sont inacceptables.

Maintenant Toulouse et Montauban : Les médias écrivent ou parlent de 4 morts en précisant systématiquement juifs (l’école est juive). Ils évoquent aussi la mort de militaires français (le plus fréquemment sans précision d’origine). Par contre ils disent ou écrivent quasi-systématiquement : « Mohammed Merah, d’origine algérienne ». Le jeune Merah est pourtant né à Toulouse il y a 24 ans. Il y a grandi. Il est culturellement un Toulousain, un français quoi, si j’ose ainsi dire. La part de l’influence de son environnement (amis, structures locales, politiques, sociales) est-elle à ce point insignifiante ? Le poids de la culture de ses parents est-il à ce point marqueur de sa personnalité qu’il faille l’y renvoyer à chaque fois qu’on donne son nom ? Et puis, de quelle origine sont tous les pédophiles français qui ont marqué l’actualité depuis 20 ou 30 ans ? et tous les autres criminels de quelle origine étaient-ils ?

Mon amie, Il y a de quoi se mettre très en colère. Vraiment, très en colère. La ségrégation, la stigmatisation est évidente et quasi permanente. Que faut-il que ces jeunes fassent pour que cette société française les accepte ( nous accepte, nous les bicots d’Algériens, pas même les Marocains, pas même les Tunisiens), comme des citoyens à part entière comme les autres ? On exige de nous des preuves permanentes parfois des preuves de soumission. Et cela est inadmissible. Ce jeune Merah est un assassin. Un criminel. La question est de savoir s’il est né criminel ou s’il l’est devenu. S’il l’est devenu, est-ce à cause de son origine (la famille xénophobe et raciste le suggère) ou bien de sa trajectoire ? Qu’a-t-il dit et fait avant sa fin ? Il a dit qu’il voulait venger les enfants Palestiniens (les responsables palestiniens ont déclaré qu’ils ne voulaient pas du « combat » de ce jeune criminel – mais quel média français a répercuté leurs propos, combien un ou deux ?) Quel a été son passé ? Que disent les médecins qui l’ont examiné ! que dit son avocat (il fut un petit délinquant) ? et que disent les services secrets qui l’ont sollicités un temps ?. Je souhaite chère C. que tu lises le magnifique roman de mon ami Salim Bachi « Moi, Khaled Kelkal », ed. Grasset, février 2012)

Non je ne m’égare pas chère amie. Encore une chose : des signes de déflagration apparaissent épisodiquement en France. Personnellement je me souviens (les années filent) des nombreux meurtres d’Algériens, notamment sous Giscard ou avant, parce que Arabes ou Algériens (52 morts en 1973 presque tous algériens), je me souviens de la marche des beurs de Lyon en 1983 (dont les revendications furent vite étouffées avec la création de SOS Racisme) qui, déjà, mettait en garde. Je me souviens de ces milliers de jeunes Français sifflant la marseillaise en octobre 2001 lors du match amical France-Algérie. N’était-ce pas là un révélateur important de leur « non-intégration », de leur mal-être ? je me souviens des flambées de violences et jusqu’à 2005 avec « l’embrasement des banlieues », de tous les commentaires parfois haineux, scandaleux, racistes et toutes les promesses qui ont été données (et toutes les conneries qui ont été dites et écrites, « la sociologie n’explique rien » ). Aujourd’hui , sept ans après, dans les quartiers populaires des plus grandes villes du pays (avec forte présence « immigrée ou population d’origine immigrée »), près de 50% des jeunes actifs chôment (40, pour les filles). Cela est absolument inadmissible. Le taux moyen des jeunes au chômage en France tourne autour de 23% (15-24 ans). La délinquance commence de là. La dérive vers d’autres « cieux plus cléments » avec promesse d’être à terme reçu en grandes pompes au Paradis, commence de là.

Il ne s’agit absolument pas de dédouaner l’encrage idéologique de Mohamed Merah, si tant est qu’il en ait de sérieux. La responsabilité des islamistes-intégristes est bien sûr une réalité puissante dont il faut tenir compte et il faut la combattre. Je reste persuadé qu’un jeune français, et non « d’origine X », perçu pour ce qu’il est, ce qu’il fait, inséré dans le circuit économique et social, conscient de son utilité, de sa participation à la construction nationale, ne s’aventurerait pas dans des impasses suicidaires. Un jeune français dont on ne cesserait de répéter qu’il est d’origine X lorsqu’il est responsable de méfaits (et dont paradoxalement on tait l’origine lorsqu’il est le meilleur footballeur du monde par exemple), pour l’écarter, pour le renvoyer au pays de ses parents (parfois de ses grands-parents), et bien à ce jeune hélas on indique ainsi les portes à ouvrir qu’il n’a plus qu’à pousser : le repli sur soi, sur l’histoire de ses parents et plus encore. Les plus fragiles, rejettent leur environnement, pour peu à peu, de petits délits en cours de prison, se laisser embrigader dans des circuits maffieux ou intégristes Jusqu’au « martyre ». Quel gâchis ! Si ces données sociales ou sociologiques sont réfutées, sont jugées « trop faciles » il n’y a plus qu’à considérer comme moteur de la dérive de ces jeunes, de ce Mohamed Merah son unique libre choix individuel ou bien alors son origine, ses gènes. Horreur contre quoi je m’inscris en faux, je m’insurge, pour mon honneur propre et celui des miens. Car je ne pense ni n’agis avec mes gênes.

Tu sais combien chère C., j’ai moi-même souffert de cette stigmatisation des années durant dans ce pays. Ma réaction fut de résister, autrement. Je me suis toujours dit que la nation française possède des ressorts humains fabuleux. Elle nous l’a prouvé, pour ce qui concerne notre histoire récente, en 1998. Je ne peux l’oublier. C’est cette France-là, la France black blanc beur qui est la mienne. Pas celle qui fait feu de tout bois, comme durant ces années, comme durant ces derniers mois impliquant des hommes et des femmes politiques aux commandes de l’Etat : le Karcher, les odeurs, « quand il y en a un ça va », le carnet de circulation des ROMS, « toutes les civilisations ne se valent pas », « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », jusqu’à inquiéter les experts du CERD (ONU). Des climats de haine comme ceux-ci devraient être bannis car ils sont le ferment sur lequel croissent d’autres haines. Des haines qui peuvent tuer.

Merci chère C., je te prie d’excuser le désordre apparent de cette longue réponse à ton interrogation. Comme je te l’ai écrit au début, il s’apparente à des élucubrations ou pérégrinations hors sujet qu’il n’est pas en réalité.

Je te remercie de m’avoir entièrement lu et te dis à très bientôt. Comme toi-même l’as fait, aussitôt cette lettre achevée, je vais maintenant m’incliner à la mémoire des sept innocents tués à Montauban et à Toulouse les 11, 15 et 19 mars derniers : Imad Ibn Ziaten, Abel Chennouf, Mohamed Legouad, Gabriel Sandler, Arieh Sandler, Jonahtan Sandler, Myriam Monsonego.


Samedi 24 mars 2012.

La littérature moderne algérienne…

La littérature moderne algérienne de langue française & Entretien avec Maïssa BEY, Salim BACHI et Boualem SANSAL.

Article adressé à Revue Études francophones _ Université de Louisane _ Etats-Unis en mai 2009.


Trois périodes marquent la littérature algérienne de langue française. La première est celle qui la vit naître et se confirmer. La deuxième couvre la guerre d’Algérie et les premières décennies de l’Algérie indépendante. La dernière enfin est celle qui s’ouvre avec la disparition du parti unique. Trois représentants emblématiques de la littérature moderne algérienne nous accordèrent au courant de ce mois un entretien commun que nous vous proposons.

Le premier récit algérien de langue française date de la première partie de la colonisation française (1830-1962). Il revient à Ben Rahal Si M’hamed qui écrit en 1891 une nouvelle intitulée La vengeance du cheikh (Ferenc Hardi 7). D’autres écrits comme les poèmes de Athman Ben Salah furent édités durant la même période.La littérature algérienne d’expression française se développa durant les premières années du 20° siècle.  Musulmans et chrétiennes, un roman-feuilleton de Ahmed Bouri fut publié (partiellement) en 1912 dans une revue d’Oran.  « Généralement tous les critiques acceptent pour date de naissance du roman algérien l’année 1920 avec la publication de Ahmed Ben Moustapha, goumier de Mohamed Ben Si Ahmed Ben Chérif » (Ferenc Hardi 8). Elle s’affermit avec Jean El-Mouhoub Amrouche, Caïd Bencherif, Abdelkader Hadj-Slimane, Mohammed Ould Cheikh…Selon Ahmed Lanasri cette littérature se caractérisait essentiellement par son ambigüité (Ahmed Lanasri 8).

Durant la guerre d’indépendance (1954—1962) la littérature algérienne de langue française représentée par Kateb Yacine, Mohammed Dib, Mouloud Mammeri, Mouloud Féraoun, Malek Haddad, Assia Djebar, Jean Senac…, sans jamais renoncer à l’esthétique, fut une littérature de souffrance, de révolte, de lutte. La littérature algérienne des années de guerre « si elle est de langue française, elle est nécessairement traversée par l’imaginaire maghrébin qui la travaille en retour (…) Elle se confondra avec le mouvement de l’histoire de son pays » (Hafid Gafaïti 13).Le français est alors vécu et défini selon les mots de Malek Haddad et de Kateb Yacine, respectivement comme « une langue d’exil » (Tahar Bekri 23) ou comme « un butin de guerre » (Benamar Mediène 144).

L’indépendance acquise, la littérature algérienne d’expression française ne disparaît pas, contrairement aux attendus idéologiques de l’époque relatifs à l’intérêt d’écrire dans la langue de l’ancien colonisateur. Elle est désignée sociologiste et ne rompt pas avec la littérature de lutte. « Dans le contexte global des sociétés maghrébines en général et algérienne en particulier, pendant le combat nationaliste et après les Indépendances, la question du sens idéologique de l’œuvre littéraire ne se pose pas. Elle est acquise par définition : le texte est expression de l’identité collective et l’écrivain se doit d’être le porte-parole de son peuple » (Gafaiti 15). Selon Charles Bonn « les romans algériens parus entre 1967 et 1980 répondent d’une façon simpliste à la commande de l’idéologie officielle algérienne » (Charles Bonn 168).

A partir de 1989, lorsqu’une forme de liberté d’expression s’imposa au pays entier à la suite des dramatiques événements d’octobre 1988 (1), une autre littérature surgit. Elle est décomplexée, indépendante, insoumise aux injonctions médiatiques, politiques ou circonstancielles. Certes les œuvres littéraires, dit-on, témoignent toujours, même indirectement, de leur époque, de leur société. Néanmoins, les écrits qui parviennent à s’extraire du témoignage ou du libelle, de l’éphémère en quelque sorte, ceux qui soignent la syntaxe et ont pour visée l’esthétique, sont ceux-là même qui estampillent l’histoire de la littérature.

La nouvelle littérature algérienne d’expression française, ou « littérature-monde en français » (2) est marquée de plus en plus par la distanciation. Sans se plier au réel de surface sans envergure, mais sans pour autant se démarquer de l’Histoire, elle porte un intérêt plus important au signifiant. Elle répond de mieux en mieux aux exigences stylistiques. Des dizaines d’auteurs se révèlent durant la décennie 1990 et suivante, parmi lesquels : Abdelkader Djemaï (ancien journaliste), Yasmina Khadra (handicapé par sa longue carrière militaire), Noureddine Saadi, Amin Zaoui… Mais les représentants les plus doués de cette nouvelle écriture sont incontestablement Maïssa Bey, Salim Bachi et Boualem Sansal. Ils en constituent aujourd’hui la colonne vertébrale. Ils forment à eux trois « un puissant courant d’écriture » inévitable qui fait l’objet d’études universitaires tant algériennes que françaises notamment. Plusieurs de leurs ouvrages furent primés.

Leurs premiers écrits remontent aux années les plus sombres de l’histoire de l’Algérie indépendante. Ils en sont fortement marqués. C’est en 1996 que fut édité Au commencement était la mer de Maïssa Bey (Editions Marsa, Paris), une diatribe contre l’islamisme, contre la régression. « Des lois sont édictées chaque jour au nom d’un ordre nouveau, rédempteur, par des prosélytes d’un autre âge, et chaque jour plus nombreux, chaque jour plus féroces » (Maïssa Bey Au commencement 70).  Boualem Sansal publia Le serment des Barbares (Editions Gallimard, Paris) en 1999. C’est une majestueuse fresque de la réalité chaotique algérienne. C’est en 2001 que Salim Bachi se révéla avec Le chien d’Ulysse (Editions Gallimard, Paris), une odyssée mêlant mythes et réalité. Le narrateur (tous les Algériens) est (sont) en quête de sens. Il (ils) plonge (ent) dans le passé pour l’interroger, le réinterpréter. Pour se construire.

La décennie qui suivit l’interruption en janvier 1992 par l’armée des premières élections législatives pluralistes, fut marquée par une guerre civile qui fit plus de 150 000 morts, des milliers de disparitions forcées, des dizaines de milliers de traumatisés et des centaines de milliers de déplacés. Une décennie perdue dont la responsabilité incombe à la fois au régime autoritaire et au radicalisme islamiste. Des dizaines de milliers d’Algériens quittèrent le pays. Salim Bachi vit en France depuis 1997. Samia Benameur choisit de ne pas quitter l’Algérie mais écrit sous le pseudonyme de Maïssa Bey, qu’elle conserve depuis. Boualem Sansal décide également de rester au pays. 

Aujourd’hui leur œuvre s’est étoffée. Ils ont chacun écrit cinq romans, de nombreuses nouvelles, essais et divers articles. Plusieurs ouvrages de Maïssa Bey sont adaptés au théâtre. Le talent littéraire de ces auteurs est reconnu. Ils sont traduits dans de nombreux pays. Il reste que certaines de leurs œuvres sont interdites de vente dans leur propre pays ; ainsi Le Village de l’Allemand, Poste restante Alger, Tuez-les tous… Boualem Sansal a été licencié de son poste de travail en 2003 en raison de ses déclarations.

Maïssa Bey, Salim Bachi et Boualem Sansal s’ingénient à inventer des « personnages en papier » (Maïssa Bey), des êtres faits de papier et d’encre, des homuncules, « formes ombreuses mais ingénieuses au travail desquelles, disait William Faulkner, je devais de pouvoir réaffirmer les impulsions de mon propre égo dans le monde réel mais dénué de stabilité » (Michel Gresset 1087). Et cela leur réussit tellement bien.  

L’écriture magistralement guidée de Maïssa Bey se caractérise à la fois par une grande retenue, une pudeur élégante et par une poésie filigranée. Choisis avec minutie, les mots qu’elle aligne décrivent avec force et précision une société sclérosée par le poids lourd de son histoire et qui se retourne contre ses membres les plus fragiles, particulièrement les femmes qu’elle violente, qu’elle dissimule, qu’elle ignore ou assigne à la seule procréation. Aucun mot, aucune expression ne déborde de son propre périmètre. D’un point de départ à un autre, jusqu’au final, l’écriture chemine sans superflu, de mot-clé en mot-lien. Les phrases sont plutôt sèches ou courtes, mais radicalement efficaces. Elle « traque le mot juste, nous dit-elle, jusqu’au moment où il vient trouver sa place dans la phrase ».

Salim Bachi jongle avec les mots et notre impatience. Il est un architecte exigeant, un spécialiste « des envolées lyriques absconses » (Salim Bachi Autoportrait 113), un chef d’orchestre sophistiqué qui peut délicatement agacer par l’agencement de son spectacle, circulaire, tourbillonnant, parfois enivrant. Il nous invite à plonger au-delà des mots dans un univers où, tels des balises d’orientation immanquables, personnages du passé ou contemporains, voix uniques ou polyphoniques, lieux éloignés ou proches, temps passés ou présents, s’entrecroisent et s’entremêlent pour structurer des histoires en apparence éclatées, en apparence seulement. On devine, dissimulées derrière certaines tournures, derrière certaines expressions ou allusions posées comme des indices, les ombres admiratives de Faulkner, de Joyce ou de Dujardin. 

Dans tous ses romans Boualem Sansal met l’Algérie à nu, l’Algérie d’aujourd’hui, schizophrène, plus hantée par son passé décomposé et travesti que par son devenir. Les personnages sont à la fois réels et fictifs, tourmentés par leur destin. Les lieux sont chaotiques, blessés tout autant que les hommes qui les hantent, tout aussi merveilleux qu’eux.  L’écriture pleine de bifurcations et « fuyant par tous les bouts » est artificiellement provocante. La raillerie et l’humour postés aux avant-gardes, abritent en définitive des tragédies vivantes enchaînées dans des culs-de-sacs infranchissables où « il ne se passe rien. Comme dans un cimetière, un jour d’automne d’une année morte dans un village abandonné d’une lointaine campagne d’un pays perdu d’un monde mal fichu. » (Harraga 237). L’écriture de cet auteur se nourrit de toutes les souffrances algériennes. Son indignation sourdre de l’intérieur même des mots à fragmentation, catapultés contre tous les archaïsmes sociétaux, toutes les trahisons politiques. L’esthétique, telle un nectar, imbibe le récit qui explose, emportant tout sur son passage, tel un oued révolté par sa propre crue, atteignant le lecteur attentif au plus profond de ses certitudes. Nous vous proposons un extrait de chacun des trois auteurs. Le premier est de Boualem Sansal, le suivant de Salim Bachi, le troisième de Maïssa Bey.

Tonton Ali était dans son lit, il regardait le plafond, quelque part au fond de sa tête. Dans sa chambre, j’ai lu et relu le journal de Rachel, le passage sur son voyage au bled, l’aéroport, les policiers qui dévisagent les arrivants et qui d’un claquement de doigts font sortir les suspects du rang, l’atmosphère de camp d’extermination qui règne dans les rues d’Alger, les taxis clandestins qui abandonnent leurs clients en rase campagne, les faux barrages, les gendarmes terrés dans leurs blockhaus, la nature qui souffre le martyre. Curieux sentiment, plutôt que de me décourager le tableau noir m’a encouragé. Je n’ai jamais pensé que remonter à la source des choses était chose facile. Tout a un prix. J’étais prêt à le payer. Rachel parlait de chemin de Damas, je ne sais pas à quoi ça renvoie mais ça doit être ça : le chemin d’Alger. (Le village de l’Allemand 141).

Les rues de Cyrtha dormaient. Je tremblais en essayant d’avancer dans la nuit. Un filet de sang coulait sur ma joue, mes lèvres et mes dents. Personne n’osait se balader à cette heure tardive. Depuis le début des événements, on ne s’attardait guère la nuit à Cyrtha. Combien ont été assassinés par mégarde ? Comme ce fou. Ithaque : un nom aux sonorités exotiques. Il cherchait son chemin à travers les méandres de son esprit. Comme moi. Et la ville, enchevêtrée, ressemblait à son esprit. Un embrouillamini de ruelles, de venelles glissantes -on n’y distinguait pas un homme- parcourait la face vieillie de Cyrtha. Ithaque devait ressembler à ce cancer de pierres. Traverser une mer pour finir dans les bras d’une monstruosité. Le fou raisonnait juste. Chercher cette cité, c’était retourner sur les lieux mêmes de sa folie, retrouver le nœud premier. Serpents, emmêlés sur un cadavre, luisaient, à trois heures du matin, sur ma peau, mes rêves. (Le chien d’Ulysse 238).

Là, un homme couché près d’une porte cochère. Agonisant. Des bulles de sang affleurent au coin de ses lèvres. Le jeune homme qui vient de lui tirer une balle dans la nuque souffle sur le canon de son arme comme il l’a vu faire dans les westerns. Puis il se dirige vers la voiture qui l’attend, moteur allumé, portière ouverte. Il monte. Il s’assoit à côté de son compagnon qui démarre en trombe. Première cible de la journée à inscrire à leur tableau de chasse. Ils vont probablement continuer tout le jour leur mortelle randonnée. Plus loin, par terre, on dirait un paquet informe de linge blanc ensanglanté. C’est une femme que quelqu’un a charitablement recouverte de son haïk. Ses mains serrent toujours son filet à provisions. Encore une femme de ménage, encore une victime de « l’opération fatmas », se disent les passants qui font un détour pour éviter le cadavre qui reste là, jusqu’à ce que l’une des ambulances débordées vienne l’emmener à la morgue de l’hôpital. (Pierre Sang Papier ou Cendre 183-184.)

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Notes :

  1. En octobre 1988, du 5 au 12, des émeutes ont secoué l’ensemble des grandes villes de l’Algérie. Ces révoltes, réprimées par les militaires, se sont soldées par la mort de plus de 500 personnes. Elles ont été à la source d’une nouvelle Constitution et de la reconnaissance du pluralisme politique.
  • Par un manifeste qu’ils font paraître le 15 mars 2007, alors même que plusieurs prix littéraires parisiens récompensaient quelques mois plus tôt des auteurs d’outre-France, 44 écrivains (dont Boualem Sansal) affirment l’émergence d’une « littérature-monde en français » en opposition au concept de francophonie, dépassé. Le français échappe aujourd’hui à la France qui, disent-ils, « n’en a plus l’exclusive propriété ». Post n° 54 in http://leblogdeahmedhanifi.blogspot.com   

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LES SOURCES BIBLIOGRAPHIQUES 

  • Salim BACHI. Autoportrait avec Grenade. Paris : Editions du Rocher, 2005. 189 pages.
  • Salim BACHI. Le chien d’Ulysse. Paris : Editions Gallimard, 2001. 258 pages.
  • Tahar BEKRI. Malek Haddad, l’œuvre romanesque. Pour une poétique de la littérature maghrébine de langue française. Paris : Editions L’Harmattan, 1986. 215 pages.
  • Maïssa BEY. Au commencement était la mer… Paris/Alger : Editions Marsa, 1996, 2001. 120 pages.
  • Maïssa BEY. L’une et l’autre. Le Moulin du Château : Editions de l’Aube, 2009. 59 pages.
  • Maïssa BEY. Pierre Sang Papier ou Cendre. Le Moulin du Château : Editions de l’Aube, 2008. 206 pages.
  • Charles BONN. Le roman algérien de langue française. Vers un espace de communication littéraire décolonisé ? Paris : Editions L’Harmattan, 1985. 359 pages.
  • Hafid GAFAITI. Les femmes dans le roman algérien. Paris : Editions L’Harmattan, 1996. 350 pages.
  • Michel GRESSET. Faulkner, œuvres romanesques. Paris : Editions Gallimard/ la Pléiade, 1977. 1607 pages.
  • Ferenc HARDI. Le roman algérien de langue française de l’entre-deux-guerres : discours idéologique et quête identitaire. Paris : Editions L’Harmattan, 2005. 270 pages.
  • Ahmed LANASRI. La littérature algérienne de l’entre-deux-guerres, genèse et fonctionnement. Paris : Editions Publisud, 1995. 565 pages.
  • Dominique LE BOUCHER. « Lecture/Dialogue. » ALGERIE LITTERATURE/ACTION Numéro 55/56. Novembre-décembre 2001 : 266 pages.
  • Benamar MEDIENE. Paris : Kateb Yacine, le cœur entre les dents. Editions Robert Laffont, 2006. 344 pages.
  • Bouba MOHAMMEDI TABTI. Blida : Maïssa Bey, l’écriture des silences. Editions du Tell, 2007. 128 pages.  
  • Boualem SANSAL. Harraga. Editions Gallimard, 2005. 272 pages.
  • Boualem SANSAL. Paris : Le village de l’Allemand ou le journal des frères Schiller. Editions Gallimard, 2008. 264 pages.

Voici l’entretien que nous ont accordé Maïssa Bey, Salim Bachi et Boualem Sansal.  

Ahmed Hanifi : Comment êtes vous « tombés » dans l’écriture ? Vous Salim Bachi, vous avez toujours écrit. Boualem Sansal vous avez été encouragé par votre ami Rachid Mimouni. Quant à vous Maïssa Bey vous avez dit avoir eu envie très jeune d’écrire mais que vous aviez peur de ne pas être à la hauteur « l’exigence se faisant frein » (Bouba Mohammedi Tabti 67) ?

Maïssa Bey : Je dirais plutôt que je suis « arrivée » jusqu’à l’écriture, parce qu’il m’a fallu beaucoup de temps pour me décider à considérer que ce que j’écrivais, jusqu’alors pour moi et seulement pour moi, pouvait être soumis à d’autres regards que le mien. Ayant d’abord et avant tout été lectrice, l’écriture me semblait être un territoire « réservé » où je ne pouvais songer à m’aventurer. Ce sont sans doute les circonstances particulières que nous avons vécues durant la dernière décennie qui ont fait naître en moi le désir de prendre le risque du dévoilement, de la mise en lumière et donc du jugement.

Salim Bachi : Depuis que j’ai quinze ans, j’ai toujours écrit, avec plus ou moins de régularité. J’ai commencé par écrire de la poésie, ensuite je suis passé à la prose.

Boualem Sansal : Oui, l’impulsion est venue de mon regretté ami Rachid Mimouni. Nous étions amis, collègues de travail, voisins de palier, et compagnons de sorties, nous passions beaucoup de temps ensemble, avec d’autres amis, et, bien évidemment, la littérature était au cœur de nos discussions, qui souvent se terminaient tard dans la nuit. Il en avait une formidable connaissance, il était un grand écrivain mais aussi un immense lecteur. Il m’a beaucoup appris et, voyant sans doute quelques dispositions en moi, il m’a encouragé à écrire. Puis est venue la guerre civile. Nous parlions toujours de littérature mais aussi de l’engagement politique et du rôle de la littérature dans le combat politique. Alors, à mon tour, nécessité faisant loi, je me suis engagé à la fois en littérature et dans le combat politique.

Vous écrivez tous dans plusieurs registres, avez-vous pensé à écrire directement des pièces de théâtre (plusieurs textes de M. Bey ont été adaptés au théâtre) ?

Maïssa Bey : Je n’ai jamais pensé à écrire des pièces de théâtre mais c’est le théâtre qui est venu à moi. Presque tous mes textes ont été adaptés pour le théâtre et, il y a quelques années, un metteur en scène m’a demandé d’écrire une petite pièce qui a été très vite suivie d’une autre commande pour une scène nationale en France. C’est alors que je me suis mise à l’écriture théâtrale. 

Salim Bachi : J’y ai pensé mais cela ne s’est pas encore fait. Le théâtre est un projet collectif, et je n’ai encore trouvé personne que l’aventure intéressait.

Boualem Sansal : La littérature est une aventure. Dès qu’on ouvre une porte, celle du roman dans mon cas, il s’en présente une autre, qu’on a aussitôt envie d’ouvrir. Après quatre romans, j’ai tenté le pamphlet avec Poste restante Alger puis l’essai avec Petit éloge de la mémoire. Ce furent de petites tentatives mais elles m’ont valu beaucoup d’ennuis. Lorsqu’en 2003 France Culture m’a proposé d’écrire une pièce radiophonique, j’ai sauté sur l’occasion. J’ai découvert que c’était une écriture particulière, très difficile, très contraignante. Puis je suis revenu au roman sous forme de journal avec Le village de l’Allemand.

« Tout ce que j’écris est vrai » dites-vous Boualem Sansal. Maïssa Bey vous nous aviez dit il y a quelques temps que Sous le jasmin la nuit est « le fruit d’expériences vécues », vous avez écrit Entendez-vous dans les montagnes. Vous Salim Bachi vous avez écrit Autoportrait avec Grenade. Vos expériences de vie se traduisent fortement et très joliment dans vos différents écrits. La réalité n’est-elle pas précisément celle qui réside dans les mots comme le disait Nathalie Sarraute ?

Maïssa Bey : Oui, ce sont les mots qui donnent corps à la réalité. A partir du moment où chaque personnage est inséré dans un contexte qui n’est autre que celui dans lequel nous puisons les situations que nous mettons en scène dans nos romans. Je repense à cette citation de Stendhal qui affirmait que « le roman est un miroir que l’on promène le long d’un chemin ». Cependant il est vrai aussi que les écrivains n’empruntent pas tous le même chemin, et c’est heureux, c’est pourquoi leurs œuvres ne réfractent pas toutes la même image…

Salim Bachi : Je dirai que la vérité se niche entre les mots. Ma vie se dilue sur la page blanche pour former d’étranges figures qui parfois m’étonnent moi-même. Je suis le lecteur de ma vie, qui est souvent un songe.

Boualem Sansal : Il y a réalité et réalité. La réalité profonde est une abstraction,  elle est insaisissable, il n’y a pas de mots pour la dire. Peut-être peut-on s’en approcher avec le langage mathématique, mais au niveau où se situent ses concepts, ils sont bien rares dans le monde ceux qui les entendent. La littérature est le monde de la croyance, de la subjectivité, du relatif, du momentané, comme l’est toute expérience de vie, comme le sont toutes les histoires humaines. La réalité est celle qui réside dans les émotions qu’elle provoque en nous. Après on trouve ou pas les mots pour dire ces émotions.

La littérature algérienne qui a émergé autour de l’an 2000 s’est substituée à une littérature fortement idéologisée, sociologiste, des années précédentes, fortement engluée dans le social-réalisme. Le roman se doit-il d’être un simple miroir du réel ou bien un miroir esthétiquement déformant « que l’on promène le long d’un chemin » ?

Boualem Sansal : Tous les romans sont possibles et nécessaires. On ne se nourrit pas que d’un seul aliment et tous les publics n’ont pas les mêmes besoins. L’essentiel est qu’ils soient de bonne qualité. La qualité a un pouvoir structurant extraordinaire, autant pour l’auteur qui s’évertue à la rechercher que pour le lecteur à qui elle donne du plaisir et ensuite l’envie de cultiver son goût pour les belles choses.

Salim Bachi : Je ne sais pas. J’ai ma propre idée, mais je ne suis pas là pour donner des leçons d’écriture. L’essentiel est d’écrire un bon livre, peu importe le chemin emprunté.

Maïssa Bey : Cela rejoint un peu ce que je disais.

Le Serment des barbares devait être un essai ?

Boualem Sansal : Au départ oui. Parce que telles étaient ma formation, et mes activités professionnelles d’alors, j’ai naturellement, spontanément, utilisé les instruments d’analyse en ma possession, la science économique, politique, et l’histoire, pour comprendre les réactions alchimiques qui agitaient la société algérienne en ces années noires de la guerre civile. L’essai s’est avéré un affreux galimatias pseudo scientifique qui n’expliquait rien. C’est peut-être dû tout simplement à ma faible connaissance de ces sciences. Je me suis tourné vers la littérature. Il en est sorti ce roman. Dire le quotidien et les réflexions basiques d’un simple inspecteur de police engagé dans une enquête criminelle m’a permis d’en apprendre bien plus sur le mystérieux drame qui frappait mon pays. Je n’exclus pas le fait que le roman a pu être lu comme un essai par de nombreux lecteurs.

Vos titres Maïssa Bey Pierre Sang Papier ou Cendre et Salim Bachi Le chien d’Ulysse renvoient à des auteurs qui ont marqué la littérature. Nuée ardente renvoie à Garcia Marquez m’avez-vous dit Salim Bachi. Quels sont les auteurs étrangers, notamment nord-américains, que vous appréciez ou qui vous influencent ?

Maïssa Bey : J’aurais du mal à citer les noms des auteurs qui comptent pour moi. J’aurais peur d’en oublier tant ils sont nombreux. Que ce soit dans la littérature ou dans la poésie qui est indispensable à ma vie, depuis très longtemps. Il y a bien sûr des œuvres majeures, celles qui nous accompagnent tout au long de notre parcours, et d’autres, moins connues, et qui cependant laissent des traces et dont on peut retrouver des échos lointains parfois dans notre écriture. Pour ce qui des auteurs américains dont j’admire surtout la puissance narrative et la complexité de la structure romanesque que l’on ne retrouve pas dans la littérature française, s’il fallait des exemples, je pourrais citer bien entendu Faulkner, Fitzgerald, Dos Passos et plus récemment John Irving, Philip Roth, Toni Morrison ou encore Paul Auster, que je lis beaucoup. Peut-on pour autant parler d’influences ? Je préfère pour ma part dire que certaines œuvres m’ont nourrie, plus particulièrement les œuvres poétiques.     

Salim Bachi : Nord-Américains : Faulkner est mon dieu ! Ensuite Hemingway, Steinbeck, Dos Passos en partie. Mais Faulkner est essentiel pour moi. En écrivant La Kahéna, par exemple, j’avais en tête Absalon ! Absalon !

Boualem Sansal : Je ne sais pas comment le système d’influence se construit en nous et autour de nous. C’est une alchimie complexe qui fait qu’à un moment donné on est comme ci et à un autre moment comme ça. Ce que je peux dire c’est que la part des auteurs nord-américains dans mon patrimoine littéraire est très grande. Il n’y a rien d’original à cela, je crois que ces auteurs ont influencé tous les écrivains du monde, la force de la littérature nord-américaine est à l’image de ce pays, immense, diverse, profonde, vivante, violente, romantique. Mais il y aussi en moi l’influence des écrivains sud-américains, russes, anglais, français, algériens.

Je ne peux pas davantage répondre à la question des titres que je donne à mes livres, ou qui en fait s’imposent à moi, généralement à la fin du processus d’écriture.

Lorsque durant plusieurs semaines ou mois, l’on se met dans la peau d’un autre (Boualem Sansal dans celle d’une pédiatre perdue, Maïssa Bey dans celle d’un homme, ou Salim Bachi dans la tête d’un tueur, même si le roman est écrit à la 3° personne) est-ce que l’on s’en sort facilement une fois le manuscrit achevé ?

Maïssa Bey : Il est vrai que pendant toute la phase d’écriture d’un roman, l’identification est totale. Il m’arrive même de me sentir totalement immergée dans la trame d’un roman au point que j’ai du mal à supporter les contraintes de la vie réelle… cela  va même jusqu’au brouillage des repères quotidiens (sommeil, nourriture, temps à consacrer aux autres, et cetera). Mais dès que le roman est achevé (après de nombreuses relectures et corrections) il se produit un détachement presque immédiat et, autour de moi, tout reprend vie, couleur et consistance. 

Salim Bachi : On en sort différent, transformé. Pour moi la littérature c’est la vie. Ecrire un livre c’est vivre de nouvelles expériences.

Boualem Sansal : Harraga est écrit à la première personne. Le narrateur est l’héroïne elle-même. Dans mon cas, la relation est complexe, dans la mesure où Lamia, l’héroïne de Harraga, a réellement existé et avec laquelle j’avais une relation d’amitié qui s’est fortement développée durant cette période qui a vu la petite Chérifa entrer dans sa vie, puis en sortir d’une manière tragique. J’étais partie prenante dans cette histoire. C’est donc d’emblée que je suis entré dans la peau de Lamia et à ce jour, je n’en suis pas vraiment sorti. Mais cela n’a rien à voir avec la technique narrative, c’est tout simplement que Lamia était une amie et que j’ai été intimement lié à son histoire avec Chérifa.

L’intertextualité, voire la récriture est fortement et délibérément présente dans vos écrits : Tuez-les tous, Pierre Sang Papier ou Cendre, Harraga

Maïssa Bey : Dans l’œuvre que vous citez, c’est de propos délibéré, effectivement, que j’ai inséré dans le corps du texte des citations sans même respecter les codes, je veux dire sans guillemets, tout en remerciant, à la fin du livre, les auteurs à qui j’ai fait ces emprunts. Procédé non conventionnel qui pourrait étonner, mais qui se justifie par le thème même de l’œuvre.

Salim Bachi : Oui, c’est vrai. Je suis un homme de papier !

Boualem Sansal : Comment échapper à l’intertextualité ? On porte ses influences comme on porte ses gènes.

Salim Bachi comme Maïssa Bey, vous utilisez fréquemment les points de suspension mais aussi les aposiopèses comme une invite au lecteur, pour qu’il se positionne, qu’il décide. Mais aussi comme si ces figures de style ouvraient sur l’inconnu.  Boualem Sansal vous préférez les points virgules et les phrases au long cours.  Il n’est pas rare que vous jouiez avec la typographie. Qu’exprime ce jeu ?

Maïssa Bey : Comment ne pas se servir des nombreuses ressources de la typographie ? Je ne perds jamais de vue que l’objet livre est aussi œuvre graphique où tout prend sens : la structure, les blancs, les signes, la distribution des phrases et des paragraphes et tous procédés qui offrent au lecteur des pistes dans son parcours de lecture. Bien plus qu’un jeu, c’est à mon sens une façon d’inviter le lecteur à se faire une place à l’intérieur même de l’histoire, à se glisser dans les interstices…

Salim Bachi : J’essaye d’écrire avec ma tête mais aussi avec mes tripes, mes sentiments, et ceux-ci sont marqués parfois par des signes typographiques particuliers.

Boualem Sansal : Est-ce un jeu ? Non, la ponctuation comme la taille des phrases participent de l’écriture et même de l’histoire. Ici, il faut un dièse, un bémol et ailleurs un silence, ici une phrase courte s’impose et là une longue tirade. C’est la musique interne du roman qui impose ça, ce n’est pas la volonté de l’auteur. Le choix de la typographie tient à de simples considérations techniques.

A propos de musique, dans vos écrits vous faites référence à l’art et à la culture. Je pense au groupe Metallica, au film Hiroshima mon amour… dans Tuez-les tous (Salim Bachi), à Main de femme (Maïssa Bey) comme si vous vouliez donner à voir et à entendre vos textes. Vous dites Maïssa Bey dans un entretien (Algérie Littérature/Action 145) « lorsque j’écris j’entends les mots »

Salim Bachi : Je ne pensais pas particulièrement à Metallica en décrivant la boite de nuit dans Tuez-les tous… Une étudiante y a pensé pour moi. Il est toujours amusant, voire confondant de voir comment sont lus vos romans. Et c’est le lecteur qui a toujours raison, d’une certaine manière. Le livre terminé, il n’appartient plus à son auteur. Il se charge d’autres significations, il agrège d’autres lectures. Un peu comme un aimant.

Maïssa Bey : Flaubert, disait-on, passait toutes ses phrases à l’épreuve du « gueuloir », afin de vérifier si le rythme et la sonorité en étaient justes. Je ne gueule pas lorsque j’écris, rassurez-vous, mais le son et le rythme de chaque phrase que j’écris résonnent en moi et je traque le mot juste jusqu’au moment où il vient trouver sa place dans la phrase. C’est aussi une exigence de lectrice que heurtent parfois des dissonances, des problèmes d’euphonie qui viennent gâcher quelque peu le plaisir de lire.

Boualem Sansal : Oui je pense comme Maïssa, les mots ont une image et un son qui leur est propre. Un texte est une composition complexe : des mots, plus des couleurs, de la musique, des odeurs. Si un ingrédient manque, la sauce est fade.

D’une certaine manière Tuez-les tous  est une copie de Le chien d’Ulysse. Le premier valant pour l’hécatombe du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, le second pour la terreur qui a prévalu en Algérie durant les années 1990.

Salim Bachi : Oui j’ai dit cela. Mais ce sont deux angles différents. Dans Le chien d’Ulysse je donnais la parole à toute une génération. Dans Tuez-les tous, j’ai donné la parole à l’un des enfants de cette même génération.

La stratégie narrative vogue de Cyrtha à Ithaque et jusqu’en Amazonie. Entre Odyssée et Mille et une nuits.

Salim Bachi : Mon imaginaire m’entraîne très loin parfois. Je ne sais pas pourquoi. Il me semble que Les Mille et une nuits est le livre de tous les possibles, de toutes les aventures, de tous les voyages. Il en va de même de L’Odyssée. Je suis donc sous influence de ces textes.

Salim Bachi vous dites La Kahéna, plus que Le chien d’Ulysse, a été un travail sur l’Odyssée d’Homère.

Salim Bachi : Oui c’est vrai, et personne ne l’a remarqué jusqu’à présent ! Toute la structure de l’Odyssée est dans La Kahéna, alors qu’elle ne l’est que partiellement dans Le chien d’Ulysse. Le voyage en Amazonie, par exemple, est le voyage au royaume des morts… La narratrice dans La Kahéna est aussi bien Shéhérazade que Calypso. Samira est parfois Circé dans La Kahéna, et Louis Bergagna Ulysse. La Kahéna, la maison à la fois histoire et mémoire, se mue en antre magique où Circé opère toutes les métamorphoses symbolisées par le grand salon aux miroirs… Personne ne l’a vu. C’est mystérieux, non ?

Le monologue intérieur est démultiplié comme dans la nouvelle Histoire d’un mort. Une symphonie à plusieurs voix comme dans la tragédie de Compson dans Le bruit et la fureur.

Salim Bachi : Oui, Histoire d’un mort, c’est le calque de Tandis j’agonise. Mais Histoire d’un mort n’est qu’une nouvelle. A un moment j’ai eu le désir d’en faire un roman. Mais cela revenait à écrire ce qui l’avait déjà été. L’intertextualité à parfois des limites pour un romancier. Je ne crois pas que Pierre Ménard réécrivait le Quichotte.

Vos romans s’interpellent, on retrouve les mêmes personnages dans différents écrits. Les personnages de Les douze contes de minuit entrelacent ceux d’autres romans ou nouvelles : La Kahéna, Tuez-les tous

Salim Bachi : Oui ce sont mes livres, mes enfants, une grande famille.

Dans Le chien d’Ulysse, le personnage principal, Hocine est reconnu par son chien Argos mais pas par ses frères.

Salim Bachi : Les braves gens ne courent pas les rues, pour emprunter un titre d’une nouvelle extraordinaire de Flannery O’Connor. Non, les braves gens ne courent pas les rues…

Les titres de vos écrits dissimulent plusieurs sens, plusieurs réalités : La Kahéna pour la reine Berbère, la métaphore de l’Algérie, Le Chien d’Ulysse pour l’Odyssée, L’autoportrait avec Grenade pour l’arme destructrice (notamment), qui éclatera dans Tuez-les tous, un roman écrit en même temps que L’Autoportrait.

Salim Bachi : Les deux livres ont été écrits en même temps et devraient être, idéalement, lus en même temps. Le jour pour Autoportrait et la nuit pour Tuez-les tous, le conscient et l’inconscient…

Maïssa Bey, la nouvelle En ce dernier matin m’a fait penser à Addie dans Tandis que j’agonise de Faulkner.

Maïssa Bey : Dans cette nouvelle, une femme se tient au seuil de la mort. Et tout autour d’elle tournoient des moments de sa vie, des bonheurs brefs et trop rares mais aussi des désirs qu’elle n’a pu réaliser parce que femme, vivant sous le joug d’une somme de contraintes aliénantes. Et le jour de sa mort est un jour où elle est, pour la première fois de sa vie, au centre de toutes les pensées et de tous les actes de ses proches… c’est aussi le cas de Addie, le personnage de Faulkner dont me revient, parce que vous en parlez, le souvenir. Et, même si je n’ai pas relu depuis longtemps cette œuvre magnifique, la comparaison me semble tout à fait intéressante et sans doute judicieuse, toutes proportions gardées, bien entendu !   

Vos écrits tournent autour d’un noyau : la condition faite aux femmes par des hommes auxquels vous ne trouvez le plus souvent aucune indulgence.

Maïssa Bey : Je n’ai pas non plus d’indulgence pour les femmes, pour certaines d’entre elles du moins. Les mères, dans plusieurs de mes nouvelles par exemple… celles qui au nom de la sauvegarde de principes rigides et dépassés brident la vie de leurs filles et renforcent, par l’éducation qu’elles leur donnent, le sentiment de toute puissance de leurs fils… Toutefois, il suffit de jeter un regard sur la situation des femmes dans notre pays, maintenues en état d’infériorité par un dispositif juridique inique, approuvé par une majorité d’hommes, pour comprendre ma révolte et mon désir de « donner à voir » quelles en sont les conséquences immédiates et visibles sur leur vie. Ceci ne m’empêche pas de considérer que les hommes sont eux aussi otages de la régression programmée de notre société et que leur souffrance, de nature différente, n’en n’est pas moins réelle. Mais il est vrai aussi que beaucoup d’hommes font porter leur souffrance aux femmes… Il n‘est que de voir tous les messages de détresse lancés dans les rubriques « psycho » des journaux et revues.

Maïssa Bey, vous m’avez déclaré en marge du festival du livre de Mouans-Sartoux (Alpes maritimes) que le français est votre langue paternelle, un héritage paternel que vous faites fructifier.

Maïssa Bey : C’est un peu une boutade que, depuis, j’ai tenté d’expliquer par le fait que, s’il y a langue maternelle et dans ce cas, pour nous ce serait l’arabe algérien, (et pourquoi maternelle ? Les pères parlent aussi en cette langue à leurs enfants dès les premiers jours ! Encore une discrimination !) je pourrais dire que mon père, avant de mourir, parce qu’il m’a appris à lire et à écrire en français, m’a légué cette langue. 

La question de la littérature francophone est-elle dépassée ? C’est une question polémique. Salim Bachi, vous écrivez sur votre blog [http://cyrtha.canalblog.com/] que ce qualificatif vous ennuie au plus haut point. Voici ce que Abdellatif Laabi a répondu lorsque nous lui avions posé la question lors du Maghreb des livres qui s’est tenu à Paris en février dernier.  « Je ne suis pas, comme le dit si bien l’écrivain et poète Ashiya Oukassi Kya, un tirailleur Sénégalais de la langue française. Nous sommes des écrivains qui écrivent dans cette langue parce qu’ il y a une histoire qui a fait que nous avons été obligés d’écrire dans cette langue. On en prend acte et puis ça suffit. Par contre je refuse absolument d’être manipulé ou instrumentalisé dans une politique de la francophonie. »

Salim Bachi : Oui, c’est terminé. La littérature c’est la littérature comme disait Antoine Compagnon, qui a été brièvement mon professeur à la Sorbonne. La littérature c’est la littérature… Un pléonasme et un mystère inqualifiable. Quant à la réponse de Laabi elle est parfaite. Je n’ai rien à dire de plus.

Boualem Sansal : Le fait pour nous d’écrire en français n’est pas neutre, pour personne. L’histoire, les relations compliquées entre la France et les pays anciennement colonisés par elle, les données politiques et culturelles internes à nos pays, comptent dans le regard qui est porté par les uns et les autres sur cette littérature d’expression française. En tant qu’écrivain, je rejoins Abdelatif Laabi, il faut s’affranchir de toute tutelle, mais en tant qu’intellectuel, on peut s’engager dans la défense et la promotion d’une langue que l’on a en partage avec d’autres peuples et qui nous met en connexion avec d’autres langues (par le biais de la traduction et de l’adaptation). Si l’on ne comptait que sur la traduction des œuvres étrangères dans nos langues (l’arabe, le tamazight pour nous), je crois que nous ne serions pas loin d’être analphabètes, en tout cas ignorants du reste du monde.

Maïssa Bey : Si l’on s’en tient à la définition la plus simple de la francophonie, à savoir qu’elle « repose sur le sentiment d’appartenir à une communauté que fonde l’usage d’une langue, le français », je ne peux que me définir comme francophone, parce que je partage le point de vue de ceux qui pensent la langue comme un instrument qui permet l’accès à une culture et en même temps un outil de communication qui favorise les échanges. La francophonie c’est donc l’espace des diversités vivantes de la langue française. C’est cette notion d’ouverture et de métissage que refusent ceux qui ne voient dans la langue qu’un instrument au service d’une propagande idéologique. Et je n’ai aucun complexe à me dire francophone !

Charles Bonn [un des spécialistes de la littérature maghrébine] écrit que les romans algériens parus entre 1967 et 1980 répondent d’une façon simpliste à la commande de l’idéologie officielle algérienne.

Salim Bachi : Pas tous. Certains échappent comme La Répudiation de Rachid Boudjedra, Tombéza de Rachid Mimouni…

Maïssa Bey : Je laisse à Charles Bonn, dont je salue le travail immense de recension et de critique de la littérature algérienne, la liberté d’émettre ce jugement fondé sans nul doute sur un travail de recherche minutieux et pertinent. Je suis cependant sûre qu’il n’incluait pas le roman de Boudjedra,  La répudiation, publié en France, rappelons-le, et qui fut interdit en Algérie, je m’en souviens, et un peu plus tard  ceux de Mimouni et Yamina Mechakra. Il faudrait pouvoir se livrer à une analyse de tous les écrits pour pouvoir donner un point de vue sur une littérature étroitement contrôlée par un appareil étatique qui avait, ne l’oublions pas, le monopole de l’édition et de la diffusion ! D’ailleurs n’est-ce pas à cette époque que se sont exilés Mohamed Dib, Kateb Yacine, Assia Djebar et bien d’autres intellectuels ?    

Boualem Sansal : Il faut préciser : tous les romans édités en Algérie. A cette époque, l’édition était un monopole de l’Etat. Tout livre qui ne répondait pas à l’idéologie officielle était refusé. Les plumes libres étaient alors obligées de passer par Paris pour les francophones, ou Beyrouth pour les arabophones, pour se faire publier.

Si le monopole a été démantelé dans la vague de la libéralisation des années 80, la censure n’a pas pour autant disparue. Aujourd’hui, elle est plus implacable que jamais et son champ d’application s’est considérablement élargi. Elle est gardienne de l’idéologie officielle et de toutes les dérives funestes qu’elle a pu engendrer. Elle ne se contente plus d’interdire, elle anathématise et aussitôt actionne le bras séculier.

Vos écrits Boualem Sansal sont des cris de douleur lancés comme des bouteilles à la mer. A qui, les uns et les autres destinez-vous vos écrits (à quels lecteurs) ?

Boualem Sansal : Je dirais plutôt cris de colère, colère contre les empêcheurs de vivre et les gardiens du temple. Je crie à la cantonade, je ne m’adresse à personne en particulier.

Salim Bachi : Mais ils sont destinés à tous le monde ! La condition humaine est une condition souffrante. C’est parfois aussi la lumière après l’orage, et un bel arc-en-ciel…

Maïssa Bey : Au commencement, il y a le cri… mais une œuvre, ou du moins toute création qui pourrait mériter le qualificatif d’œuvre littéraire se doit de moduler le cri pour le rendre intelligible.  Ce serait avoir peu de considération pour un lecteur que de lui imposer une longue litanie de plaintes, qui, même si elles sont légitimes dans les circonstances que nous traversons, pourraient attiser les douleurs ou plus simplement lasser. Il y a bien sûr la révolte, le désir de briser le silence, de susciter un écho dans la conscience du lecteur, mais il y a aussi et surtout le plaisir de lire…

Peut-on alors parler d’écriture plaisir ?

Salim Bachi : Certainement. Sinon à quoi bon.

Boualem Sansal : Le plaisir est dans le cri. Il soulage, il libère. L’écriture, c’est laborieux, épuisant, stressant.

Maïssa Bey : Interrogé sur son métier de peintre, Issiakhem disait : « Lorsque je peins, je souffre », et cela me semblait difficile à concevoir avant que je n’entre en écriture. L’écriture est d’abord souffrance parce qu’elle est création, parce qu’il faut arracher  à l’informe, à l’insu en soi, la vérité de son être. Aller au-delà de la tentation du silence. Néanmoins, il y a plus que le plaisir parfois, une sorte de jubilation, certains moments de grâce, rares il est vrai, mais qui deviennent très vite contrepoints indispensables à l’équilibre de ceux qui, de leur plume ou de leur pinceau, vont à rencontre de l’autre.         

Boualem Sansal, vous écrivez « Les censeurs en Algérie sont nombreux, ils traquent le mot, la virgule ». En effet, aucune publication ne peut être importée en Algérie, vendue ou explosée sans l’autorisation (le « visa ») du ministère de la Culture. Plusieurs éditeurs et écrivains ont été interdits d’exposition au dernier Salon du livre d’Alger (en 2008).

Boualem Sansal : L’année 2008 a été une année noire dans l’histoire de la censure en Algérie.  La raison en est simple : Le président Bouteflika préparait son viol de la constitution (qui eut lieu en novembre) et son plébiscite en avril 2009. Il lui fallait casser tout esprit de réflexion et de contestation dans la société. Interdire, censurer, geler, contrôler, menacer, voilà le clavier sur lequel il a joué pour parvenir à ses fins et il a parfaitement réussi.

Et vous ?

Salim Bachi : J’ai été interdit à de nombreuses reprises. Au début pour Le chien d’Ulysse, et maintenant pour Tuez-les tous et Le silence de Mahomet. La littérature fait peur en Algérie. C’est bien qu’elle est pertinente, nécessaire.

Maïssa Bey : La censure peut en effet prendre des formes et des prétextes divers pour maintenir une société en état d’ « inconnaissance » et même d’abrutissement. Quelle tâche ardue et vouée à l’échec – mais le savent-ils seulement ? – que celle des censeurs qui ne peuvent, en cette ère des autoroutes de l’information, accomplir leur travail et avoir la maîtrise de tout ce qui se pense et se dit dans leur pays ! En dehors des visas, il faudrait, pour être vraiment efficace, envisager d’autres méthodes de musèlement et il semble bien que nous soyons engagés, de plus en plus, dans un processus de répression de la parole ou du moins de la parole libre. Il faut aussi mentionner une autre forme de censure, celle qui consiste, par toutes sortes de moyens et de canaux, à jeter l’anathème sur un auteur et à l’accuser du délit de trahison des valeurs nationales pour le jeter en pâture à la communauté… 

Envisagez-vous de vous extraire totalement et de vos « thèmes obsessionnels » et de la réalité algérienne ou maghrébine, écrire à partir d’un ailleurs, sur cet ailleurs ou sur soi, sans en appeler aux réalités sociales et culturelles maghrébines, écrire un roman de science-fiction par exemple comme le rêve Boualem Sansal ?

Boualem Sansal : Le village de l’Allemand est déjà en rupture avec mes précédents écrits. Mon prochain roman consacrera sans doute cette rupture. Ce que j’avais à dire sur l’Algérie, je l’ai dit. Y revenir serait radoter.

Salim Bachi : J’écris sur la réalité humaine dans des contextes différents, particuliers souvent, plus larges parfois. J’écris sur l’homme dans la vie.

Maïssa Bey : Peut-être, peut-être… faire comme Mohamed Dib dans sa trilogie nordique… les aubes froides et immobiles dans la blancheur d’une nuit embuée de givre… ou alors murmurer à l’oreille des lecteurs un roman d’amour et de lumière sans dimension tragique  – mais ne serait-ce pas là justement de la science fi