Au ‘Pont tournant’ chez Jeniya

Cela a duré plusieurs années. La veille de l’inauguration du Salon du livre, au mois de mars, Razi prenait le train pour se rendre à Paris. Il y demeurait généralement une semaine. La journée, durant le Salon, il arpentait ses allées à la recherche de nouveautés, à guetter l’arrivée d’auteurs : Sansal, Laurens, Bey, Bachi, Angot, Échenoz et d’autres, pour des interviews. Durant des heures. Sur un coin de table, entre un verre de peu importe quoi et un enregistreur, dans un brouhaha digne du bourdonnement du grand souk de Marrakech ou celui de Marseille, il préparait ses articles. La visite et le travail terminés, il errait dans la ville une ou deux heures durant, volontairement seul, à la recherche d’une respiration, d’un souffle, d’une inspiration. Le soir venu, elle le retrouvait ici même au Pont tournant. C’est ici, dans ce bar, que Razi aimait la rencontrer – lorsqu’elle ne faisait pas son cinéma – ainsi que quelques amis de jeunesse. Aujourd’hui mars est passé et les amis qui lui restent, le saoulent. Et s’il est revenu seul au Pont tournant, c’est pour y sentir l’arôme que son corps, ses traces, son souvenir ont répandu. Pour l’y retrouver. Une dernière fois. Demain Razi prendra le train pour se rendre à Stockholm.

Le Pont tournant se trouve sur le quai de Jemmapes à Paris, à l’angle de la rue des Écluses. Razi se demande si elle arriverait à le situer aujourd’hui ? Il était à l’époque tenu comme un commandant son vaisseau ou un brigadier sa brigade. La tenancière était une fille du Bled, Jeniya la diablesse, la vraie, bent* Saïda. Elle connaissait chaque client qu’elle désignait par son prénom et son origine. « Hé toi Razi fils d’Oran » ou bien « Viens que je t’embrasse Kader fils de Mascara. À tel ou tel, elle lançait parfois « Rak h’na weld el hlal ? »* Toujours avec bienveillance, toujours avec cet accent qui oscille entre le parler fanfaron des parvenus de la côte ouest et le parler vernaculaire des hauts plateaux, à la frontière du feu. Jeniya était pour tous tout à la fois la sœur, l’amie, et pour certains la mère. C’est dans ce bar qu’il retrouvait chaque année ses amis d’enfance et d’adolescence. Elle, était jeune, trop jeune, et ses amis l’apercevaient comme cette Lolita de Vladimirovith, maligne et luisante comme un ciel pur de mai au crépuscule ou à l’aube, qu’on ne quitte pas des yeux. En réalité elle était sucre sa Lolita. Il l’aimait ainsi.

Ils ont, ses amis et lui, subi les mêmes enseignants et suivi les mêmes cours durant de nombreuses années. Depuis la première année de collège à Oran jusqu’au lycée. Ils ont fait les quatre cents coups ensemble, jusqu’à ce que le destin de chacun prenne son envol, pour telle ou telle raison, indépendamment des autres. Ils se sont perdus de vue durant de nombreuses années. Puis chacun d’entre eux – hasard encore de la vie – s’est retrouvé dans la capitale française. La renommée du troquet de Jeniya les a aspirés, puis les a entraînés à un moment ou à un autre, vers lui, vers elle.

Le Pont tournant est un lieu que le Tout-Paris des Oranais affectionnait (et ceux de province). C’est-à-dire le Tout-Paris des Oranais qui n’ont rien contre les bars ni contre les soirées embrumées. Jeniya est une des premières femmes maghrébines que Razi a connues en arrivant à Paris. C’était à la fin des années soixante-dix, bien avant qu’elle ne surgisse, elle. Quant à Jeniya, elle était incontournable. Aujourd’hui il ne s’avancerait pas, il n’a plus l’âge de l’observation. Ni celui du courage. D’ailleurs où peut-elle bien se nicher ? Aucun Oranais sérieux ne pouvait imaginer visiter Paris sans faire une halte chez Jeniya. Le Pont tournant était pour le groupe d’amis plus qu’un bistro. C’était un souk, une gare, un port. Un havre de rencontres, d’échanges de nouvelles, un monument. Il l’est demeuré peut-être, pour d’autres gens. Pourtant le Pont tournant est un lieu ridicule dans son espace. S’en souvient-elle ? sa surface est si réduite au rez-de-chaussée, qu’au-delà de douze pèlerins de Paris ou quinze manchots d’Adélie, il affiche complet. Souvent, le samedi soir, certains clients se tenaient devant le rideau blanc à lanières en plastique de la porte ouverte, une semelle dedans, l’autre sur le trottoir. Le premier étage était réservé à la restauration. Couscous fin midi et soir, six jours sur sept. Parfois, à l’occasion d’une fête ou sur un coup de tête – une humeur – elle l’offrait à tous les consommateurs présents. Une dizaine de tables. Sur les murs décrépis du rez-de-chaussée, une série de photos en noir et blanc d’acteurs et d’actrices des années cinquante rappellent la proximité du mythique Hôtel du nord et le pont sur lequel Arletty s’époumonait gouailleuse jusqu’à perdre le souffle un jour de tournage « atmosphère, atmosphère… », jusqu’à la bonne prise. On connaît la suite. Elle aimait bien s’approcher d’elle, de la légende. Elle aimait ses yeux charbonnés, la finesse de son visage, elle disait qu’elle était zouina*. Elle enviait peut-être sa renommée, elle regrettait peut-être sa disparition. La connaissait-elle ? Elle dévorait les photos incrustées dans les cadres (0.60m X 0.80m) et parfois l’oubliait, lui, Razi, dont les amis lui demandaient si elle n’était pas lunatique. Il ne leur répondait pas, mais elle l’était en effet.

La belle Garance, à demi-nue épinglée sans amour ni respect, dans une pose suggestive, émoustillait les yeux pourpres et l’air vaseux des clients. Il faut dire aussi que ce ridicule boui-boui (21 m2 au rez-de-chaussée, un peu plus à l’étage) était – l’air de rien – affectionné par Simenon, mais si, celui-là même avec son manteau sa pipe et son canotier, comme Maigret. Simenon s’installait toujours au même endroit, à la dernière table dit-on, et se mettait à griffonner des histoires à trembler debout. D’autres hommes du milieu artistique y prenaient un verre, parfois plus. Marcel Cerdan et Mouloudji figurent en bonne place sur le mur, punaisés comme Arletty. Pas d’amour ni respect pour eux non plus. Ils accueillent de leur sourire éternel chaque client attentionné. L’un est accroché à gauche en entrant, près du juke-box (qui sature l’espace), l’autre au-dessus du comptoir, près de la guêpe. Celle-ci, Cerdan et Mouloudji « Quai d’Jemmapes, quai d’Jemmapes, pour respirer un peu d’air frais de ce bon vieux quartier. Passez la monnaie, passez la monnaie… », sont souvent le point de départ de discussions infinies et agitées – because le houblon, la mousse, bien sûr – pour impressionner ou peut-être juste un prétexte pour inviter d’autres clients pas encore éméchés, locaux ou étrangers, venus à la découverte de l’Hôtel du nord mitoyen, prêts à festoyer avec Jeniya, qui finissait toujours par offrir sa tournée. « Tu sens bon Lolita », lui révélaient certains qui l’avaient à l’œil. Ceux-là, maladifs qu’ils étaient, aimaient souvent jauger du niveau de connaissances des uns et des autres. Elle, répondait naïvement « Ci Mirac ». Miracle, son parfum préféré parbleu ! Il arrive encore aujourd’hui à Razi, d’en acheter pour le seul plaisir de la retrouver en le humant. Elle ne le sait pas. Retrouver sa chair, sa spontanéité, sa jeunesse et la sienne aussi d’une certaine manière. Encore que… S’enivrer encore d’elle. C’était chez Jeniya. Dans ce trou où, au mois de mars lorsque se tenait le Salon du livre, durant de nombreuses années, il retrouvait quelques amis de jeunesse pour des moments de fête. Et elle, au centre, rayonnante.

Depuis quelques années, les amis de Razi sont devenus louches et insupportables. Elle, il y a longtemps qu’elle l’a définitivement oublié. Le Salon du livre et les articles de presse il les a abandonnés. Et si, comme aujourd’hui alors que mars est passé, il revient malgré tout au Pont tournant c’est pour y retrouver ses traces, l’y retrouver. Une dernière fois. Mais elle ne le saura pas. Mouloudji semble le fixer avec des yeux goguenards, comme il semble défier le temps qui s’abat sur le monde, « Quai d’Jemmapes, quai d’Jemmapes, pour respirer un peu d’air frais de ce bon vieux quartier. C’était parfait, oui, mais, oui, mais… »

Demain Razi prendra le train pour se rendre à Stockholm où l’attendent Éva et son ancienne compagne… Il n’a jamais rencontré sa fille.

* Bent : fille de.

Rak h’na weld el hlal ?: Tu es là fils de la vertu ?

Zouina : belle.

2010 et 2014

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