Archives mensuelles : mai 2020

Coup de sang serein (de Kessous au colonialisme)

Ce qui suit n’est pas un conte. C’est l’histoire bien réelle d’une hystérie et d’une gabegie. Une hystérie entendue comme une « excitation violente, inattendue, spectaculaire et qui paraît exagérée. ») Une hystérie collective, qui vient s’ajouter à d’autres, toutes nées globalement de nombreuses frustrations. Celle qui nous préoccupe concerne un film. Une hystérie portée essentiellement par un des médias les plus utilisés par les Algériens : Facebook. Le film en question s’intitule « Algérie, mon amour » réalisé par Mustapha Kessous, un franco-algérien, avec la participation de France Télévisions, diffusé par la chaîne de service public France 5. La télévision est un moyen de divertissement et d’information très prisé par l’écrasante majorité des Algériens. Ils sont « quelques centaines de milliers à regarder les chaînes locales algériennes (publiques ou privées) ». Ils sont très nombreux à regarder les chaînes étrangères, les chaînes orientales (par rancœur) pour les uns, ou françaises (qu’ils disent détester) pour d’autres.

Je reviens au film. Tout ce qu’il y a de plus banal. Un film d’une heure et dix minutes avec ses plus et ses moins, ses qualités et ses imperfections. Avec une part d’objectivité et une autre de subjectivité. Comme dans toute œuvre en somme. Et comme tout film, celui-ci a d’abord provoqué des réactions de satisfaction, de mécontentement ou d’indifférence ordinaires. Nombre de commentaires lus sur Facebook soutiennent le film. « Cette avalanche de critiques me sidère… ya djmaaa, c’est le seul reportage réalisé sur le hirak et qui plus est, le seul événement depuis des mois. Il est peut-être incomplet, mais pouvons-nous résumer notre histoire en une heure ? » d’autres commentaires sont nuancés « Pourquoi sommes-nous encore si sensibles au regard que porte la France et l’image qu’elle se construit de nous ? » Mais la plupart des commentaires s’inscrivent contre le film « Le reportage a dénaturé le hirak » « c’est un documentaire sur la jeunesse, pas sur le hirak »… Puis de plus en plus violentes furent les réactions contre le réalisateur et contre les jeunes participants « il véhicule des clichés très réducteurs » « Pourquoi ce soi-disant journaliste a choisi cette catégorie de manifestants » « (le jeune avocat) c’est un KDS » (KDS, un Kabyle de service, c’est-à-dire acquis au régime) « où sont les jeunes de Bab-el-Oued, ceux qui ne parlent pas français ? » « On nous laisse entendre que nous sommes sortis pour construire une Algérie des flirts, des cigarettes et des boissons pour les jeunes filles » « La ‘‘frustration sexuelle’’ est le sujet N°1 des médias français depuis 1988-1989. »

Hélas, très rares sont ceux qui s’interrogent sur l’absence de films réalisés en Algérie sur les jeunes, le Hirak et qu’on aurait diffusés sur les chaînes publiques algériennes. Aucun film. Je n’ose même pas évoquer l’idée de la réalisation d’un documentaire sur la France du 21° siècle avec ses hommes et ses femmes vivant leur vie de tous les jours, avec ses villages de montagnes, avec ses lacs, ses parcs, ses châteaux, juste un petit film de respiration. Je blasphémerais. Le monde entier reconnaît pourtant la beauté inscrite dans chaque région, dans chaque département, dans chaque canton de ce pays qui reçoit près de cent millions de touristes par an. Ce serait lever un tabou inouï.

Certains commentaires évacuent le film et ciblent l’entité France5, et surtout la France, cet ennemi éternel. « Le but de ce reportage sur le hirak est clair : le discréditer pour le casser » « Je sais détecter le message qu’un média veut faire passer aux populations de base » « Pourquoi France5 n’a pas parlé dans ce doc des 20 ans de soutien de la France au maintien su système Bouteflika ? » « Est-ce si surprenant cette image que la France renvoie des Algériens ? » « Ils sont gangrénés par la Nostalgérie et la Françafrique ». Les commentaires contre la France (générique très vaste) sont très nombreux.

Et là, je ne peux passer par-dessus jambe, ce nationalisme obtus, fermé, aveugle, « cette haine des autres » (Romain Gary) dont le pouvoir abreuve les Algériens depuis 1962, depuis toujours donc, par le biais de son école stérile à en pleurer (où on fait prier les gamins dans les classes en guise d’apprentissage), de son administration, de ses médias, de ses intellectuels organiques. Un nationalisme outrancier qui participe à la division des peuples d’Afrique du Nord plutôt que de les rapprocher, (plutôt jouer la division des peuples au profit économique réel et faramineux de la France et de l’Europe qui ne demandent pas mieux, la responsabilité des dirigeants des trois pays est ici engagée). Un nombrilisme aussi dangereux que vain « nahnou, nous, nous, nous », et puéril. Il serait faux de dire que si une partie des médias et de l’élite s’aligne sur le discours « antifrançais » c’est parce qu’elle est soumise. Non, cette frange de l’élite avec ses anciens « commissaires politiques » nostalgiques d’un ordre discrédité, participe depuis longtemps de cet amalgame délibéré entre les époques. D’ailleurs certaines parmi ces élites médiatiques ou intellectuelles viennent souvent en France. Elles y ont même trouvé refuge durant la « décennie noire ». Nombre d’entre ces individus bénéficient même d’allocations diverses, familiales, RSA… (tout en vivant en Algérie). D’autres, pour mille et une raisons, se sont installés en France où ils bénéficient d’une carte de résidence, et parfois même de la nationalité de ce pays d’accueil, de ses libertés de son système de santé ou d’éducation pour leurs enfants tout en crachant dans la soupe nuit et jour (je l’écris en toute connaissance de cause) devant un café ou une bière. Un « pays où tu peux insulter Macron dans un tweet alors qu’au pays que tu as quitté, tu ne peux même pas parler d’un wali » s’agaçait très justement Kamel Daoud (Le Q.O, 13.12.2018).

Je marque une pause pour d’une part préciser qu’il s’agit là d’une minorité agissante. Il n’est nullement dans mon intention d’indexer la majorité des cadres, enseignants, journalistes, etc. algériens. D’autre part, pour rejeter par anticipation toute accusation de « harki » et tutti quanti, qui me serait adressée. Je ne connais que trop cette mauvaise symphonie. La France coloniale je l’ai toujours dénoncée et continue avec toutes mes forces, lorsque l’occasion se présente, de la condamner, sans crainte aucune, dans ce pays la loi sur la libre expression me protège. La France va-t’en guerre, de Sarkozy et les autres, contre la Libye, la politique pro-israélienne des gouvernements successifs, les interventions militaires en Afrique… nous sommes des dizaines milliers à les dénoncer dans nos marches, dans nos écrits, dans nos conférences, dans nos tracts, dans nos actions politiques… Que cela soit clair. La France d’aujourd’hui est faite (comme hier, comme avant-hier) d’hommes aux idéaux exécrables (Zemmour, Finkielkraut, Le Pen, Renaud Camus, Soral…) Mais la France d’aujourd’hui est aussi faite d’Hommes, beaucoup plus nombreux qui sont nos frères et nos sœurs dans nos idéaux de fraternité, de solidarité. L’un d’eux, Guy Bedos, nous a quittés il y a deux jours. Il aimait se rendre fréquemment en Algérie et aimait beaucoup les Algériens. Mais hélas, beaucoup d’Algériens  sont aveugles à cette France-là qu’ils ne connaissent pas.

Dans son marasme perpétuel, le pouvoir algérien que seule une infime minorité d’Algériens soutient, s’emploie, systématiquement, et dès qu’il en a l’occasion (et pour des considérations internes évidemment) à tirer à boulets rouges contre la France perçue et voulue comme une totalité, un bloc monolithe, sans jamais nuancer, de sorte que beaucoup d’Algériens, matraqués depuis l’indépendance par un discours nationaliste chauvin, amalgament les politiques des gouvernements français avec l’ensemble de la France et des Français. Comme avec ce film de Kessous (Kessous- France5- France = même combat) et la réaction disproportionnée du pouvoir qui a rappelé son ambassadeur en France et qui a donné l’occasion à un journal français, Courrier International, de le ridiculiser, mais le pouvoir algérien l’a cherché. Je vous laisse au titre du journal : « Quand deux documentaires sur le hirak algérien deviennent une affaire d’État ». Une affaire d’État. Si la réaction du pouvoir algérien ne le tue pas, elle le ridiculise.

Les Algériens ne savent peut-être pas que certains de ces mêmes responsables algériens qui poussent à haïr la France ont la double nationalité algérienne et française ou possèdent une carte de résident en France, et y viennent souvent en vacances. Les responsables algériens ont détruit l’école pour tous, ils ont fait un désert de la Culture, ils ont paupérisé le tiers de la population algérienne « 14 millions vivent sous le seuil de la pauvreté » (LADDH, 2015), ils ont dilapidé les fruits des hydrocarbures (la rente ne permet plus désormais d’acheter la paix sociale)… ils ont détruit l’économie (30% des jeunes de 16 à 24 ans sont au chômage), ils ont planté la xénophobie et la haine dans le cœur des gens.

Depuis 1962 on s’échine à rendre responsable la France de tous les maux du pays, du manque de blé ou de produits alimentaires, à l’ouverture de lignes de crédits, au manque de soutiens en tous genres (ce qui est manifestement inexact, la France ayant soutenu tous les gouvernements algériens successifs). Dans une très belle intervention lors de l’inauguration du Maghreb-Orient des livres, à Paris, le 7 février dernier, Kamel Daoud s’interrogeait : « Que faire de l’ex-colonisateur ? » Le culpabiliser sans fin sur la scène d’une hallucinante précision, celle de la mémoire totale. Peut-être faire du commerce avec lui ou lui demander des excuses, une réparation financière. Je peux aussi, au choix, en faire un partenaire stratégique ou un ennemi commode. C’est d’ailleurs cette dernière formule qui fait mode depuis des décennies : un ex-colonisateur, si on ne peut rien contre lui, explique tout chez nous : l’état des routes, la ruine des villes, les fièvres du nationalisme, etc. On a même inventé, pour donner à l’excuse le verbe d’une nouveauté, l’expression de ‘‘néocolonisation’’. Et si le terme désigne, à juste titre, des lois de prédations internationales patentes, il dérobe cependant sa tricherie pour se décharger de la responsabilité sur le dos de l’histoire. »

Il ne reste à Kessous, à France5, à la France, que de mobiliser ses cinéastes et créer cinq, dix, quinze, mille « L’Algérie vue du Ciel », à l’instar du très soft et mielleux documentaire réalisé dans le sens du poil par Yann Arthus-Bertrand (en 2015) avec la participation de… France Télévisions et le soutien du Ministère algérien de la Culture et plébiscité par 45 millions d’Algériens », Pouvoir compris.

Une gabegie sans fin ?

Ahmed Hanifi, auteur         

Marseille, le 30 mai 2020


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Algérie, mon amour_2

Une déferlante de propos virulents s’abat depuis la diffusion par France 5, ce mardi 26 mai d’un documentaire intitulé « Algérie, mon amour » à l’encontre de France 5, du réalisateur Mustapha Kessous et des jeunes ayant participé au reportage. Des insultes qui visent le réalisateur, les jeunes qui ont dit ce qu’ils avaient à dire, et le média qui a diffusé le documentaire.

Insultes à l’intelligence, à la liberté et à l’indépendance du réalisateur Mustapha Kessous qu’on soupçonne de travailler sur ordre ou pour « la main de l’étranger ».

Insultes aux jeunes algériens, désemparés, déçus, mais qui savent très bien défendre leurs opinions radicalement contre le régime algérien. Insulte à l’égard de ces jeunes qu’aucune caméra algérienne n’a sollicités, ces jeunes qui réitèrent leurs propos sur Facebook (alors faut-il brûler Facebook ?)

Insultes à l’égard de France 5 qui dispose d’un service éditorial qu’on imagine mal se mettre au garde à vous au premier signal officiel, fut-il sonore (si tant est qu’il y en ait). France 5 ou d’autres chaînes du service public sont parfois condamnables (et je les ai condamnées plusieurs fois, leur ai écrit pour leur dire mes quatre vérités), mais de là à y voir l’œil de Moscou, c’est aller trop loin. France 5 est insidieusement mise en parallèle avec l’inénarrable (et pire encore) El-Moudjahid et au sein de laquelle actionneraient, comme dans le journal algérien (et plusieurs journaux algériens, souvenons-nous du trop fameux Colonel Fawzi qui, de l’intérieur même des salles de rédaction, imposait ses ordre au sein de la Maison de la presse) abritant des taupes à peine déguisées.

Ces procédés sont anciens. Le pouvoir en abuse depuis l’indépendance. Ce qui est nouveau c’est que, dans cette Algérie où une certaine liberté d’expression a été arrachée au Pouvoir (par la grâce notamment des 600 morts d’octobre 88), celui-ci actionne des intellectuels organiques, des universitaires et politiciens autant à la recherche de strapontins, pour faire diversion. Car enfin les Algériens vont très mal. L’Algérie va mal, très mal. Et nous sommes en droit de nous poser la question de feu Mohamed Boudiaf « Où va l’Algérie ? » Boudiaf a été assassiné pour avoir tenté de mettre le pays sur des rails propres et droits. Et France 5, je vous le jure, n’y est pour rien, ni Kessous, ni les jeunes algériens.

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Ajouter à cette déferlante, ce ridicule « rappel de l’ambassadeur »

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Lire également ici – CLIQUER

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Dieu merci, il y a des réactions sereines, constructives, en voici une:

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VOICI CE QUE DIT SUR FACEBOOK, SONIA SIAM , L’UNE DES JEUNES CONCERNÉS

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« Algérie mon amour »

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(LIRE PLUS BAS LES RÉACTIONS, SOUVENT ENFLAMMÉES SUR FACEBOOK)

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Un docu qui déchaîne les passions, notamment sur les réseaux sociaux.

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« Algérie mon amour »

Il était une fois, avant-hier ou bien hier, comme aujourd’hui, dans nos contrées…
Un vieux couple traverse un village, sous un soleil de plomb. Passe devant un groupe de villageois qui s’ennuient. L’homme et la femme marchent côte à côte derrière leur mule, comme elle, silencieux.
– Ândek, ândek yaw, s’écrient en même temps plusieurs villageois, ils ont une mule et ils ne s’en servent même pas.
Le vieil homme murmure quelques mots.

Le vieux couple traverse un deuxième village, sous de fortes chaleurs. Passe devant un groupe de villageois assommés par la torpeur. L’homme avance, appuyé sur sa canne, et devant lui son épouse est immobile et silencieuse sur leur bonne mule, les yeux sur son menton.
– Ândek, ândek yaw, dit un villageois, le vieux avance péniblement et sa femme se relaxe sur la mule.
Le vieil homme dit quelque chose à sa femme qui ne répond pas.

Le vieux couple traverse un troisième village écrasé par l’astre solaire. Passe devant un groupe de villageois engourdis par la monotonie du temps. L’homme, calé sur le dos de la mule docile sur la tête de laquelle il assène quelques coups légers. Sa femme suit derrière eux, le regard vide tombant sur son menton.
– Ândek, ândek yaw, fait un villageois Wallah ma yehchem, il n’a pas honte de laisser sa maison marcher par le temps qu’il fait, alors que lui se prélasse sur sa monture.
La femme accélère le pas lorsque le mari se retourne.

Le vieux couple traverse un quatrième village torride. Passe devant un groupe de villageois apathiques. Une mule généreuse et résignée avance, le museau et les oreilles tombant à hauteur de son poitrail. Sur sa croupe, la femme, raide, le regard plongeant sur ses mules marocaines à bout pointu, est agrippée à la djellaba de son époux devant elle.
– Ândek, ândek yaw, crie un villageois Wallah ma yehechmou, ils n’ont pas honte de traiter ainsi leur baghla.

La femme susurre quelques mots à l’oreille de son mari qui claque avec douceur ses pieds contre le ventre de la bête, « errr ».

Ainsi va le monde. Ainsi va « Algérie mon amour ». Il est passé hier soir sur la mule numéro 5. Et le village FB s’enflamme. Et, comme Kessous, et comme la mule, FB le village théorique a raison. 
Il lui faut des dizaines de Kessous, des dizaines de mules, des dizaines de villageois, des dizaines de positions éparpillées dans l’espace idéologique. Ainsi va le monde et l’Algérie mon amour, que l’on apprécie ou non, les pieds dans l’eau froide de la Méditerranée, qui tempère, nécessairement, en oubliant son propre nombril, avec des jus à boire (chacun le sien) dans la main. Allez, Face u Caldu, skål, cheers, Bsahtek, Gāmbēi, cin… en attendant le retour de notre boussole, le retour du Hirak. Bientôt. Très bientôt.

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Sur le site de France 5:

Ils ont entre 20 et 30 ans et vivent en Algérie. Mehdi, Anis, Athmane, Hania et Sonia, ont décidé d’écrire eux-mêmes leur destin. Depuis leur naissance, ils n’ont connu qu’un président, Abdelaziz Bouteflika. L’annonce, en février 2019, de sa candidature pour un cinquième mandat, a provoqué une colère et un soulèvement d’une ampleur inédite, appelé le hirak.

Depuis plus d’un an, l’Algérie est secouée par d’immenses marches à travers tout le pays. La jeunesse dénonce le « pouvoir » en place qui les empêche de vivre. Une jeunesse qui a soif de démocratie et de liberté. Dans ce pays si proche de nous mais tellement étranger, le hirak est parvenu à évincer Bouteflika. Mais le régime autoritaire et militaire continue de s’accrocher au pouvoir.

Ce film montre le combat de cinq jeunes algériens pour leur liberté. En témoignant, ils ont accepté de prendre des risques insensés pour se raconter et raconter leur pays. Leurs destins individuels épousent désormais une cause plus grande qu’eux : la révolution. Car cette quête démocratique, c’est la déclaration d’amour d’un peuple à son pays.

Les témoins :

Anis, 20 ans, étudiant en informatique. Il tient une petite boutique de métal à Alger centre.

Mehdi, 28 ans, ingénieur en génie civil à Oran. Il est au chômage et rêve de développer le tourisme en Algérie.

Sonia, 26 est psychiatre à Tizi Ouzou. Engagée pour la défense des droits des femmes, elle se félicite de la place essentielle des Algériennes dans la révolution.   

Athmane, 29 ans, avocat à Tizi Ouzou. Militant des droits de l’homme, il défend les détenus d’opinions et politiques lors du Hirak.

Hania, 26 ans, technicienne de cinema. C’est une « hirakiste » de la première heure qui est prête à tous les sacrifices pour vivre dans une Algérie libre et démocratique.

En partenariat avec La Croix.

Réalisé par : Mustapha Kessous


La projection du film a été suivie d’un débat présenté par : Marina Carrère d’Encausse – Suite à la diffusion du documentaire « Algérie, mon amour », Marina Carrère d’Encausse poursuit le débat avec ses invités sur le Hirak, le mouvement de contestation en Algérie. La jeunesse se soulève depuis un an et organise des marches à travers tout le pays pour se battre pour sa liberté et pour la démocratie tandis que le régime autoritaire et militaire, de son côté, continue de s’accrocher au pouvoir.

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VOICI LES RÉACTIONS (NOMBREUSES TRÈS ENFLAMMÉES) SUR FACEBOOK:

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Pour un autre possible, demain

Pour un autre possible, demain

La pandémie du virus Covid-19, – affection transmise par un animal à l’homme, ou zoonose – a contaminé, à ce jour, près de 5.000.000 de personnes dans le monde. Plus de 318.500 en sont mortes. La quasi-totalité des pays a été touchée, particulièrement les pays les plus développés. On dénombre ainsi 90.700 décès aux États-Unis, 34.800 en GB, 32.000 en Italie, 27.700 en Espagne. En Afrique, les pays les plus touchés sont l’Égypte avec  533 morts, l’Algérie 507, le Maroc 192. On a enregistré 2.900 décès en Russie, 17.000 au Brésil, 1.220 en Indonésie, 174 en Bolivie, 10 au Costa-Rica…

La pandémie a mis en relief un système mondialisé néolibéral du tout marchand où l’homme sous contrôle n’est perçu que comme « une machine efficace » à but lucratif et uniquement. Un système dont le bon fonctionnement dépend de la disponibilité du cerveau de l’homme pour le « divertir » de ses vérités au profit du profit de « l’Entreprise ». Un système dans lequel les politiques économiques, sociales, environnementales sont hautement inégalitaires et désastreuses. Il y a là manifestement un déni de démocratie. Même les secteurs sanitaires sont perçus comme des lieux où doivent s’exprimer librement la compétition économique, la soif du gain, au point de réduire drastiquement leurs moyens. Un système prédateur, pilleur dans lequel les valeurs humaines sont confisquées et ouvertement dévoyées. 

Cette crise sanitaire a mis en avant les inégalités sociales (raconter dans des journaux son confinement dans des maisons secondaires pour certains, dans des appartements exigus et surchargés pour d’autres, accès au numérique, scolarisation à distance…) et nous interroge sur nos « modes de vie ». Quels types de consommation voulons-nous ? (solidaires et locaux ou aggravant la pollution de notre environnement) Elle a également mis en avant l’importance des services publics. Aujourd’hui « notre vie est mutilée. Nous vivons dans un monde déshumanisé, un monde qui a rendu obscène notre instinct de liberté » (Gunther Stern Anders). Un monde dans lequel le marché, la mondialisation économique et financière contribue à la destruction d’une grande partie de l’humanité, un monde où 8 % des hommes possèdent 83% des richesses du monde, et où une infime minorité détient le système de communication/information qui s’impose au monde (avec ses contrôles – sans même le recours à l’enfermement –, ses drones, ses caméras de surveillance, une « société de contrôle » (selon Gilles Deleuze, Toni Negri). Ce monde-là l’Homme ne peut plus l’accepter.

Cet autre monde, ce monde nouveau au sein duquel les hommes n’auront plus les yeux braqués sur les richesses africaines ou sur le Nasdaq et autres indices boursiers Cac 40, Dow Jones… j’ai la naïveté de le croire possible. « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve », disait Hölderlin. Alors, en réaction à ce « péril », demain un autre monde sera. Cette crise sanitaire nous donne l’opportunité de penser pour demain un monde nouveau. Je ne vois pas comment éviter (d’espérer) de changer de société après une telle catastrophe – à moins de se résigner à attendre sa réédition ou de participer, consentant ou non, au maintien des conditions de sa survenue. Le sens de l’intérêt général, du bien commun,  doit primer sur les égoïsmes des individus et des États. Et plutôt que cette obsession des incorrigibles capitalistes à vouloir réduire l’intervention de l’État au strict minimum, il faut renforcer sa puissance sociale. Edgar Morin écrit que la crise du virus Covid-19, comme dans toute autre crise, va susciter deux processus contradictoires : le premier qui stimule l’imagination, le second qui recherche le retour à la stabilité passée ou la désignation d’un coupable à éliminer (Le Monde 19 avril 2020). Soit une « renaissance »  avec au cœur de l’homme la solidarité, le partage, l’altruisme ou le care, une société « altermoderne », soit l’accentuation du repli vers le passé, un repli nationaliste et xénophobe où l’Autre est le problème de tous les problèmes (et cela est tangible dans de nombreux pays, hautement en Europe). Les peuples du tiers et quarts monde, majoritairement les plus lourdement impactés, devront faire pression (par leur force numérique), plus encore que par le passé contre leurs gouvernements complices des multinationales assassines et des grands groupes économiques boursiers alimentaires, pharmaceutiques égocentriques, sans foi ni loi,  à l’origine de beaucoup de désastres humanitaires (destruction de pays, fomentation de guerres, migrations économiques…), gouvernements complices et multinationales aujourd’hui ébranlés par un simple virus qu’ils n’ont pas prévu (hormis  Bill Gates en 2012). « Votre société violente et chaotique (le capitalisme et sa concurrence illimitée) porte en elle la guerre comme la nuée dormante porte en elle l’orage écrivait Jean Jaurès (7 mars 1895).

Pour éviter que se renouvelle ce type de pandémie, il faudrait transiter  vers des sociétés du prendre soin, de l’attention, des sociétés de l’éthique de la sollicitude, ou du care, depuis Carol Gilligan… cette « activité caractéristique de l’espèce humaine qui recouvre tout ce que nous faisons dans le but de maintenir, de perpétuer et de réparer notre monde, afin que nous puissions y vivre aussi bien que possible » écrit Joan Tronto, et abandonner les politiques qui favorisent l’individualisme, l’égocentrisme et même l’anthropocentrisme porteurs d’impasse. Transiter  vers des sociétés qui valoriseraient les « Biens communs mondiaux ». L’Homme devrait apprendre à vivre naturellement en bonne harmonie avec le vivant, le végétal et les animaux sauvages dont il a souvent nié l’existence ou qu’il a relégués dans des espaces pour safaris rouges. La responsabilité de l’Homme dans le dérèglement climatique avec fonte des glaces, pollution, déforestation… globalement de l’effondrement  de la biodiversité est largement engagée. La pandémie nous a donné à constater des animaux sauvages errer dans le cœur des villes provisoirement abandonnées par l’Homme. L’origine de cette pandémie montre bien la responsabilité de l’Homme dans le saccage de l’habitat/espace animalier.

Pour éviter que se renouvelle ce type de pandémie, pour s’extraire de ce monde mortifère désormais,  il faudrait transiter vers des sociétés qui mettraient à bas le mythe de la croissance sans fin. « Le progrès technique semble avoir fait faillite, puisque au lieu du bien-être il n’a apporté aux masses que la misère physique et morale où nous les voyons se débattre… Nous vivons une époque privée d’avenir. L’attente de ce qui viendra n’est plus espérance, mais angoisse.  » écrivait Simone Weil en 1934, déjà. Il faudrait transiter vers des sociétés qui interrogeraient leurs espaces sociaux afin d’en réduire les inégalités (logements dignes versus les cages des grands ensembles), des sociétés qui condamneraient la consommation effrénée, qui favoriseraient les circuits courts d’approvisionnements, des sociétés où le Collectif et la centralité de l’individu seraient repensés. Celui-ci, ne serait plus perçu comme un îlot parmi d’autres, au détriment du tout, de la Communauté. Il faudrait transiter vers un monde nouveau dans lequel consommer ce qui pousse ou se fabrique, se transforme dans et autour de sa ville ou de sa région, réduire la masse des déchets, les recycler, et pourquoi pas créer des monnaies locales autour d’associations du « sel » pour contourner la spéculation, mettre en commun les biens les plus lourds (les nationaliser), valoriser les loisirs, deviendrait notre lot. Il faudrait transiter vers un monde nouveau dans lequel la santé serait appréhendée comme un bien précieux non négociable, hors comptabilité, n’en déplaise à ces « consultants » qui « militent » par exemple, dans le cadre de démarches d’excellence, pour  « transformer l’hôpital de stocks en hôpital de flux »  (selon un neurochirurgien français).

Un autre monde possible est devant nous, j’en suis convaincu, qui mettra fin aux crises multidimensionnelles écologiques, économiques, sanitaires, spatiales… que traversent de très nombreux pays, et en leurs seins les classes intermédiaires et populaires, que traverse notre humanité.

Partout dans le monde, des peuples en mouvement manifestent sans relâche – la pandémie du coronavirus nouveau n’est qu’une parenthèse – pour qu’advienne un autre monde, luttent contre leurs gouvernements cyniques, parfois tyranniques ou autoritaires : en Amérique latine comme au Chili, Argentine, Vénézuela…, en France (gilets jaunes, personnels soignants…), en Algérie (le puissant et long mouvement populaire ou Hirak n’a pas dit son dernier mot), au Liban, influencé par les Algériens…, Hong-Kong, Iran, en Espagne, en Égypte… Espérons, avec ou sans naïveté, que ce monde de demain auquel a aussi appelé au début d’avril dernier le président du Sénégal Macky Sall, que ce nouvel ordre « qui met l’humain et l’humanité au cœur des relations internationales », soit le plus proche possible. Un nouveau New Deal à l’échelle planétaire au cœur duquel s’épanouiraient en symbiose l’Homme digne et son environnement naturel et culturel, est autant nécessaire que le souffle qui nous porte. Pour un nouvel humanisme en quelque sorte, en interaction avec le vivant, tout le vivant.

Ahmed Hanifi, auteur.

Marseille, le 20 mai 2020

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Edgar Morin: Autocritique

Écoutez Edgar Morin parler (à travers N. Bouchaud) de son parcours au sein du Communisme. ÉCOUTEZ ATTENTIVEMENT CHACUNE DE SES PHRASES, APPRÉCIEZ-LES À LEUR JUSTE PROFONDEUR. Comment il évoque « Ce monde merveilleux » comme osaient dire les égarés (ou les croyants). Edgar Morin raconte comment il est devenu stalinien (forcément), comment il en est sorti. « Un grand mensonge, une grande religion de l’aire mondiale », jusqu’à son implosion en 1989. Il demeure quelques débris de Grand mensonge, de cette Avant-garde du monde, y compris en Algérie bien sûr, des spécialistes de l’infiltration. Mais l’Histoire a jugé.  Un autre monde est possible au delà du libéralisme économique, au-delà du Communisme. Les bilans matériels et humains de l’un sont aussi exécrables que ceux de l’autre.

Edgar Morin, un grand humaniste.

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IL est « L’Invité » de Patrick Simonin sur TV5MONDE en mars 2017.

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En quatrième de couverture de l’édition du seuil de Autocritique il est écrit:

« Entré simultanément, à vingt ans, en Résistance et en communisme, Edgar Morin a connu le doute à l’égard du second dès la Libération puis, de déchirements en désillusions, au moment des procès et des purges de la  » deuxième glaciation  » stalinienne, le rejet réciproque en 1951. Son appartenance au Parti avait duré dix ans, au cours desquels il avait vu comment l’Appareil pouvait transformer un brave en lâche, un héros en monstre, un martyr en bourreau. Ce livre, publié pour la première fois en 1959, plusieurs fois réédité et augmenté ici d’une nouvelle préface, est le récit sincère d’une aventure spirituelle. Dans ce détournement de l’exercice tristement célèbre de confession publique que le pouvoir soviétique exigeait de ceux dont il entendait se débarrasser, Edgar Morin ne se contente toutefois pas de dénoncer le dévoiement d’une idéologie. Il restitue le communisme dans sa dimension humaine en montrant comment celui-ci a pu tout à la fois porter et trahir les plus grands idéaux. En élucidant le cheminement personnel qui l’avait conduit à se convertir à la grande religion terrestre du XXe siècle, il se délivre à jamais d’une façon de penser, juger, condamner, qui est celle de tous les dogmatismes et de tous les fanatismes. Ce témoignage, qui est celui d’une génération, est aussi une leçon actuelle dans notre époque menacée par de nouveaux obscurantismes. Philosophe et sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS et docteur honoris causa de vingt-sept universités étrangères, Edgar Morin est l’auteur d’une œuvre transdisciplinaire abondamment commentée et traduite, dont l’ambitieuse Méthode, en six tomes, publiée au Seuil. »

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Lettre ouverte d’Ines Ibbou à Dominic Thiem à la suite de ses déclarations

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Déclaration de Dominic Thiem

Alors qu’un fonds d’aide a été créé cette semaine par les instances dirigeantes du tennis pour les joueurs les moins bien classés, l’Autrichien Dominic Thiem a exprimé son désaccord avec l’élan de solidarité général. Pour lui, « aucun joueur n’a à lutter pour sa vie »… « Aucun de ces joueurs mal classés ne lutte pour survivre, a-t-il asséné.Toute l’année, j’en vois beaucoup qui ne donnent pas tout au tennis. Beaucoup ne sont pas très professionnels. Je ne vois pas pourquoi je devrais leur donner de l’argent. » In sport.francetvinfo.fr

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INES IBBOU LUI RÉPOND

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Lettre ouverte d’Ines Ibbou à Dominic Thiem

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Photo radioalgerie.dz

« Cher Dominic, après avoir lu ta dernière déclaration, je me suis demandé ce qu’aurait été ma carrière, et donc ma vie, si j’avais été à ta place. Je me suis imaginé ce que ça aurait été d’avoir des parents profs de tennis quand j’ai touché une raquette pour la première fois, à l’âge de 6 ans, et que j’en suis immédiatement tombée amoureuse. Comme j’ai grandi dans les environs d’Alger, dans une famille très modeste, avec des parents qui n’avaient absolument rien à voir avec le monde du tennis, je ne peux pas m’empêcher de penser que ça aurait pu m’aider. Mais je ne te le reproche pas.

Et j’ai arrêté d’y penser, parce qu’après tout, on ne choisit pas là où on naît. Je réalise maintenant la chance que j’ai d’avoir des parents comme les miens, que j’aime plus que tout et que je n’échangerais pour rien au monde. Tu sais, dans un pays comme le mien, ce n’est pas facile pour une femme d’être athlète de haut niveau. Je ne remercierai jamais assez mes parents pour leur soutien et tous les sacrifices qu’ils ont consentis pour que je puisse poursuivre mon rêve.

Si seulement tu savais, Dominic…

Au moins, on peut compter sur les installations locales. Oups ! Savais-tu qu’en Algérie, les tournois juniors ITF sont très, très rares et qu’il n’y a pas le moindre tournoi pro ITF, ATP ou WTA ? Qu’il n’y a pas un seul entraîneur sur le circuit international ? Qu’il n’y a pas le moindre court indoor ? Je ne sais pas comment c’était pour toi, mais pour nous, là-bas, s’il pleut pendant une semaine, on bosse notre revers… à la salle de sport. Et je ne parle même pas de la qualité des installations ou des courts… On ne savait même pas sur quelle surface on jouait. C’est du gazon ? C’est de la terre battue ? « L’Afrique », comme ils disent.

Mais ne te méprends pas. Ça ne m’a pas empêchée de construire ma propre route et d’être l’une des meilleures joueuses du monde à 14 ans. J’ai remporté mes premiers points WTA en gagnant un 10 000 dollars au même âge. Plutôt impressionnant, non ? Comme toi, j’ai atteint les sommets des classements juniors. Pas le top 10, mais 23e mondiale. Pas si mal pour une Africaine, non ? C’était tellement improbable que beaucoup de journalistes m’ont appelée « le miracle du tennis ». Ce n’est pas une blague ! Très peu de jeunes Africains l’ont fait avant moi, disaient-ils. Et aucun dans mon pays.

Si j’avais fait partie de ton monde magique à l’époque, j’aurais probablement attiré l’attention de nombreux sponsors et la fédération aurait pris soin de moi. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Des sponsors, tu dis ? Adidas ? Nike ? Wilson ? Prince ? Head ? Ils n’existent même pas en Algérie ! À part quelques équipements et le soutien de petites entreprises locales, j’ai seulement reçu le minimum pour couvrir ma participation aux Grands Chelems juniors. Et tu sais, en Afrique, le budget pour un athlète finit rarement dans son compte en banque, si tu vois ce que je veux dire…

Je me suis demandé ce qui aurait pu changer pour moi à ce moment-là si j’avais fait partie de ton cercle proche. Si j’avais partagé le même environnement, les mêmes règles. Comme être capable de décider quand c’est le meilleur moment pour passer sur le circuit pro. Personne n’en sait rien en Algérie. Si j’avais eu un budget raisonnable, quel impact cela aurait-il eu sur ma carrière ? Ça aurait changé toute ma vie ! Je chéris le jour où j’aurai les moyens d’offrir un cadeau à mes parents. Je rêve de ce jour…

La meilleure joueuse du pays, au sommet du classement junior, mais pas un centime en poche. C’est ironique, tu ne crois pas ? Je ne suis pas sûre que ça se serait passé comme ça dans ton pays ou dans n’importe quel pays européen. Mais ça ne m’a pas arrêtée. Quand tout était en train de s’écrouler et me poussait vers la fin de ma carrière, j’ai eu la chance de recevoir un coup de main. Des gens qui ont pris soin de moi, qui m’ont fourni le minimum vital : de la nourriture et un endroit où dormir. Certains m’ont aidée en me fournissant gratuitement du matériel, d’autres avec le travail physique.

Ma situation était désespérée. Mais je me suis remise sur les bons rails et j’ai réussi mon passage vers les pros. Malheureusement, je me suis blessée au pire moment possible. Au moment où l’ITF a changé ses règles. Je ne suis pas sûre que ça t’ait vraiment affecté…

Les ressources financières sont la clé pour se remettre en forme. J’ai vraiment pu m’en rendre compte à ce moment-là. Mais, encore une fois, ça ne m’a pas arrêtée. Malgré toutes les difficultés, je me suis débrouillée pour revenir dans le classement WTA. Aujourd’hui, j’ai 21 ans et je suis autour de la 600e place mondiale. J’espère toujours réaliser le rêve pour lequel j’ai sacrifié mon enfance, ma scolarité, mon adolescence, ma vie de famille, mes amis, mon argent, les anniversaires, les vacances, toute ma vie !

Je me demande, Dominic, ça fait quoi d’avoir un entraîneur qui t’aide sur le circuit ? Un préparateur physique ? Un kiné ? Un coach mental ? Un staff rien que pour toi ? Je vis seule la plupart du temps. Je suis une femme solitaire qui voyage à travers le monde, généralement avec deux escales, toujours à la recherche du billet le moins cher. Qui sacrifie son temps, ses entraînements et son repos simplement pour postuler à un simple visa, sans garantie de l’avoir. Parce que, devine : pas de tapis rouge, pas de laisser passer, pas de Schengen. Et, j’oubliais, j’ai besoin d’un visa pratiquement partout. C’est un budget de plus…

J’étudie toutes les possibilités dans le calendrier, à la fois pour optimiser les coûts et essayer de gagner le maximum de points. Je loge loin des tournois pour réduire les coûts. Alternes-tu entre terre battue et dur d’une semaine à l’autre comme moi ? Finis-tu les tournois avec des trous dans tes chaussures comme moi ? Je fais toujours de mon mieux pour satisfaire les espoirs que les gens avaient quand j’étais junior, malgré le manque de financement.

Dominic, laisse-moi te demander : qu’est-ce que ça fait d’offrir un cadeau à tes parents ? Qu’est-ce que ça fait de les voir plus d’une fois par an ? De fêter ton anniversaire avec eux ? Je ne me souviens même pas du dernier anniversaire que j’ai célébré avec mes proches… Oui, tous ces sacrifices font partie du jeu, mais le court devrait décider de l’issue de ma carrière, pas mes ressources financières. C’est totalement injuste. Je fais avec tous les jours, sans me plaindre. Je me bats en permanence, en silence.

Cher Dominic, contrairement à toi, beaucoup partagent ma réalité. Juste un rappel : ce n’est pas grâce à ton argent qu’on a survécu jusqu’à présent, et personne ne t’a rien demandé. L’initiative est venue de joueurs généreux qui ont immédiatement fait preuve de compassion, avec classe. Des joueurs désireux de répandre de la solidarité et de trouver des solutions pour changer les choses. Des champions en toutes circonstances. Dominic, cette crise inattendue nous plonge dans une période délicate et révèle la véritable nature des gens. Aider les joueurs, c’est aider le tennis à survivre. Ce jeu est noble.

La signification du sport, c’est de distinguer les plus talentueux, les plus tenaces, les plus travailleurs, les plus courageux. À moins que tu ne veuilles jouer seul sur le court ? Dominic, je te l’ai dit, on ne t’a rien demandé. À part un peu de respect pour nos sacrifices. Des joueurs comme toi me font m’accrocher à mon rêve. S’il te plaît, ne gâche pas ça. Ines Ibbou. »

Samedi 9 mai 2020-  Quentin Moynet in L’Équipe.fr

L’établi – Robert Linhart

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J’écoutais récemment une émission de radio animée par Laure Adler où il était question d’un livre intitulé L’Établi. Un livre que j’avais lu il y a plus de quarante ans, l’année même de sa sortie. Il nous était recommandé par notre professeur de sociologie. Nous travaillions alors sur la classe ouvrière. « Classe contre classe » était un mot d’ordre fortement partagé qui traversait les universités françaises estampillées de gauche. « Mouvement social et intervention politique » (C. Weckerlé) était l’intitulé du cours (« unité de valeur ») ou bien était-ce « La qualification » (R. Lourau) ? Toujours était-il qu’il nous fallait préparer un texte à partir de la lecture du livre de Robert Linhart, L’Établi édité quelques mois plus tôt (Gallimard). Il m’a fallu l’acheter, car il n’y avait pas assez d’exemplaires à la bibliothèque de l’université. On nous a distribué des photocopies, mais j’ai toujours aimé avoir entre les mains les livres, pouvoir les feuilleter, les humer, les sentir, souligner des passages et y revenir un jour, peut-être. Ce livre est bouleversant. C’est un des plus beaux que j’ai eu à lire. Tant concernant son objet que son esthétique. Je l’ai prêté à Oran à un ami, K., qui ne me l’a jamais rendu. Il y a une dizaine d’années, alors que j’étais en vacances dans cette ville, j’ai trouvé le titre chez un bouquiniste de la rue Khemisti (à hauteur de l’ancien local du Pari sportif). Je l’ai donc relu de nouveau et j’étais heureux de cette belle « retrouvaille ».

Un livre bouleversant écrivais-je, au rythme des ateliers de production de voitures Citroën de la porte de Choisy (Paris). En 1968. Un vibrant hommage est rendu par l’auteur aux immigrés yougoslaves, africains, marocains, algériens. Jamais je n’ai lu un texte aussi près de la réalité vraie de l’oppression patronale, aussi près de la réalité vraie de la condition ouvrière, aussi près de ceux de nos anciens qui ont donné leur santé à un pays très peu reconnaissant, la France, et qui vécurent longtemps dans la souffrance et la solitude de l’exil. Robert Linhart leur rend de manière magistrale leur dignité. En lisant le livre, ligne après ligne, page après page, nous plongeons dans une réalité affreuse et nous avons la forte impression de saisir au plus près l’endurance de tous ces ouvriers, tellement le verbe de Linhart est fort. La profondeur du texte, sa force, est rehaussée par l’utilisation du temps présent. Tellement près de la réalité de ce monde implacable où les petits chefs sont plus petits, exécrables, à vomir. Il est vrai que l’objet de l’Établi est centré sur « la chaîne, les méthodes de surveillance et de répression » dans une usine de fabrication automobile française. Mais, précisément, les immigrés algériens, nombreux, et d’autres, étaient au cœur de cette machine.

Un dernier mot pour dire que Robert Linhart, qui était diplômé de l’université (philosophie) s’est volontairement « établi » dans cette usine durant un an, jusqu’à son licenciement pour avoir fomenté une grève (sans que cela ne soit ouvertement reconnu). Il a renouvelé l’expérience dans une autre entreprise, mais elle ne dura pas. Robert Linhart a intégré l’université comme enseignant de sociologie jusqu’à sa retraite.

À la fin des années soixante, la France était en ébullition du fait des grands mouvements étudiants, suivis par les salariés. Des centaines d’étudiants se sont fait embaucher dans les usines pour vivre et comprendre la condition d’ouvrier. Robert Linhart raconte merveilleusement bien son expérience dans ce livre de 180 pages. Il rend leur dignité à ces hommes oubliés par tous. Je vous donne à lire des extraits. Mais je vous recommande de le lire absolument.

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CLIQUER ICI POUR LIRE DES EXTRAITS DU LIVRE « L’ÉTABLI »

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Les Ombres de Sabra

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Il y a 38 ans bientôt, les 16, 17 et 18 septembre 1982, les Phalanges libanaises, aidées par les forces israéliennes, ces Ombres, massacraient plusieurs milliers de Palestiniens.

Ce qui suit est extrait de l’une de mes fictions. (pages 125 à 133)

« Le soleil de Beyrouth dérive progressivement d’est en ouest, le ciel peu à peu se charge, et l’obscurité s’installe sur Chiayah, El-Horch, la Cité sportive défigurée, mais encore debout et sur le flanc est des camps palestiniens. Charly et son groupe sont postés derrière l’hôpital, à la lisière de Sabra, sur Tarik Jdideh. Des équipes de commandement israéliennes installées sur des terrasses d’immeubles depuis la veille, mercredi, surveillent tous les quartiers autour du stade. Les tanks de Tsahal encerclent les camps. Les Israéliens contrôlent toutes les routes, tous les carrefours des alentours. Charly se réjouit « les terroristes sont faits comme des melons ». Le plan Moah barzel, Cerveau de fer, fut mis en branle à la mi septembre. Il s’accélère deux jours avant Rosh Hashana.

À la vue des deux drapeaux croisés peints sur la grande façade du mur de Dar Al Ajaza, l’un représentant Israël, l’autre les Kataëb, puissamment éclairés par les phares d’un engin militaire qui se dirige vers l’entrée du camp, Charly est parcouru d’une agréable sensation. Il a une pensée pour les siens et se promet de les appeler aussitôt qu’il le pourrait. Il se voit en soldat conquérant de la liberté, à Verdun peut-être ou à Canton. Deux phrases de Drieu qu’il avait relues la veille lui reviennent à l’esprit. Il se convainc qu’il lui faut les noter sur son calepin : « Enfant, à cause de la splendeur des images, j’ai préféré les pays exotiques à ma patrie. Son sol et son ciel étaient trop modestes. » Deux semaines auparavant, plus de quinze mille Palestiniens, avec à leur tête Yasser Arafat, étaient expulsés du Liban. Défaits. Charly et ses camarades n’ont aucune difficulté à éliminer les poches restantes. Chaque Palestinien sur la terre du Liban libre et ailleurs, doit payer l’assassinat du président Gemayel. Certains membres des Phalanges K. intègrent le groupe israélien Sayeret Mat’Kal que dirige Beni Elhem — un membre de la lignée des Hashomer réputés va-t-en-guerre. Charly en fait partie. L’incorporation se fit avec l’accord formel des responsables des Phalanges K. Charly et ses compères portent des vêtements civils et des sacs à dos, sans signe distinctif. D’autres groupes arborent les insignes des milices des Forces libanaises, ou des écussons avec l’emblème du Liban, le cèdre, comme les membres de l’armée libanaise dissidente de l’ALS de Saad Haddad contrôlée par Tsahal. D’autres portent des crêpes noirs. Le ciel au-dessus des ruelles des camps palestiniens s’ambre totalement. L’obscurité qui s’installe progressivement tout autour de la Cité sportive et du cimetière absorbe, indifférente, l’effervescence du jour. Elle réduit à néant l’agitation ordinaire, celle des voitures, des foules, des marchés. Pas celle du ciel tourmenté ni celle du feu. Au milieu de la chaussée, de nombreuses voitures avec des impacts de balles sur les pare-brise, les portières grandes ouvertes, les capots, sont abandonnées. Cinq jeunes qui sortent du cinéma de quartier où ils mettaient en scène des poèmes de Mahmoud Darwich ont juste le temps de se faufiler hors du camp.

(Sa ya’ti barabara akharoun… Les tambours rouleront et d’autres barbares viendront. La femme de l’empereur sera enlevée chez lui / Et dans ses appartements, prendra naissance l’expédition pour ramener la favorite au lit de son maître. / En quoi cela nous concerne-t-il ? En quoi, cinquante mille tués seraient-ils concernés par cette noce hâtive ?)

Le cinéma est à moitié détruit. Les troupes pénètrent dans Sabra et Chatila par le sud, à 18 h, peu après la coupure programmée d’électricité. On ne voit guère que des ombres courbées aux dos proéminents. Elles avancent en file indienne. Un silence circonstanciel recouvre peu après toute la zone, le temps d’une longue respiration ou d’une interminable prière avant l’agonie. D’autres groupes, comme ceux du Jihaz de Habika, entrent par les portes ouest. Ils avancent dans les ruelles bordées de petites maisons d’un ou de deux étages, parfois inachevées ou détruites. Des masques d’une intense laideur sont dessinés sur leurs visages. C’est que ces ombres sophistiquées, surarmées, viendraient à bout des plus téméraires des humbles. Sur le toit de certaines maisons, des briques sont posées, comme abandonnées près de tiges de fer à béton déformées. Des fils électriques se balancent un peu partout. Certains finissent dans l’entrebâillement d’une porte, d’une fenêtre, d’autres tombent sur les toits. Les Israéliens occupent l’hôpital de Acca. Des balles traçantes se mettent à siffler, annonçant la fin attendue du silence comme on annoncerait le début de l’estocade dans une arène aux gradins archicombles suspendus à l’épée du torero, car tous savaient le silence provisoire. Des trombes d’eau tombées elles aussi du ciel se déversent sur les quartiers. On entend des tirs d’armes automatiques avant l’explosion générale. Des Bulldozers Aleph parcourent les zones d’ouest à nord. Des fusées que des unités israéliennes tirent à partir des terrasses d’immeubles avec les mortiers IDS de 81 millimètres éclairent les Sayeret Mat’Kal, appuyées par les milliers de torches au magnésium que répandent les avions. Il fait aussi clair qu’un matin de juin, un matin de tous les possibles, au bord du lac Moraine ou d’une bouche du Kilauea. Les instructions ne prêtent à aucune équivoque : « tirez sur tout ce qui bouge. S’il le faut, exécutez les foetus dans les entrailles de leur mère ». Elles émanent de Raphaël Sheytan le Rav halouf, de ses proches et des subalternes. Elles ruissellent du sommet de la pyramide à sa base, du général — halouf — au halouf mishne, au sgan halouf, aux rav samal et samal, sergent, et jusqu’au milicien. Les enfants qui tambourinaient sur des jerrycans en criant, dégoulinant d’eau et de foi, « La Ilaha Illa Allah, la Kataeb wa la sahyoun » se volatilisèrent, ou furent exterminés. Un ordre est un ordre. Le groupe de Charly applique les consignes avec un zèle démesuré et dans la bonne humeur générale. Rares sont les âmes qui échappent à ses épouvantables armes. Un fou sort en courant des méandres de Chatila. Il s’immobilise au centre de la rue Khalil Haoui, nu comme un alexandrin et trempé jusqu’à la moelle. Dans la main il tient un couteau de boucherie. Il déclame,

‘‘Yaâbourouna el jisra fi essabahi khifafen…

Légers, ils traversent au matin le pont,

Mais demain le vert paradis fleurira

Dans un soleil sur le tranchant du sabre…’’

Le voilà nez à nez avec un soldat israélien qui le met en joue, prêt à l’anéantir. L’homme brandit son couteau au ciel avant de le porter violemment contre son cœur, devançant les balles du soldat qui toutes s’écrasèrent contre un mur à moitié dévasté. L’homme tombe à la renverse, victorieux, le cœur offert au ciel. Le poète — c’est un poète ! — se fait hara-kiri aussi élégamment qu’un samouraï au plus haut de sa certitude, de l’apogée de son être libre, échappant aux balles de l’envahisseur, le terrassant par son geste. L’homme, au cœur de l’impasse, soustrait à son ennemi la décision de la mort, de sa propre mort. Et de tous les siens. Il meurt ainsi, libre, d’une mort debout, désormais plus vivant que jamais, faisant chanceler le ciel et le béton tout autour. Son regard encore tiède semble viser un balcon fleuri auquel il adresse un dernier vers comme une dernière supplique ou un dernier sourire d’homme sans entrave. Mort et libre dans l’éternité. Un peu plus loin, dans Ghobeiry, une ruelle où guette une dizaine de soldats de Sayeret Mat’Kal, un marchand ambulant avance. Il a l’âge d’un collégien. Son regard donne à lire l’horreur que lui infligent les armes, là, devant lui. Il avance hagard, les bras tenus en l’air. Il abandonna sa carriole de fruits, pressant le pas de peur, trébuchant sur un cadavre à moitié recouvert de boue. Charly a le sentiment qu’un fluide gras, s’écoule dans toutes les parties de son corps, si violemment, si intensément qu’il s’évacue par ses pores. Sueur putréfiée, elle soulève son propre cœur. L’adolescent supplie Jésus fils de Dieu et de Bethléem et Marie de Nazareth Ennasira pour qu’ils prennent la forme d’une créature, de n’importe quoi, de n’importe qui, qu’ils intercèdent en sa faveur, que le soldat en avant, Charly, se fige brusquement, qu’il s’écroule puis disparaisse avec son arme dans le ventre de la terre, et les autres avec lui. Charly ne se fige pas, ne disparaît pas, mais il laisse passer le garçon « ayya, edheb ! » lui fait-il. Ses compères rient bruyamment. Le garçon accélère le pas, passe devant les soldats. Il fait quelques dizaines de pas avant de chanceler près d’un immeuble où sont disposées quatre lignes de sacs de sable superposées de sorte qu’elles forment un abri. Charly frissonne à l’idée qu’il va, dans les secondes qui s’annoncent, de nouveau savourer un spectacle incroyable dont il sera l’initiateur, le maître. Il n’est pas à son premier fait d’armes. Charly est aguerri, c’est un spécialiste. Son cœur se contracte, son rythme s’accélère un peu plus et dans le fond de ses iris sombres des filaments étincellent. Aucune âme ne vibre en lui. En son être ne sourdent ni le sentiment de fraternité, ni la mansuétude. L’effleurèrent-ils jamais ? C’est à ce moment précis, alors que l’enfant se signe en tombant contre un de ces sacs, que Charly décharge dans son dos les munitions de son AK47 — des balles calibre 7,62 qui disposent ‘‘d’une grande capacité de pénétration’’. Charly répond aux ordres avec une sorte d’allégresse. « Tirez sur tout ce qui bouge, s’il le faut exécutez les fœtus dans les entrailles de leur mère ». Sitôt le chargeur vidé, une envie folle le saisit qu’il ne peut réprimer, une envie folle d’uriner. Il pisse dans son pantalon sans aucune gêne, au contraire, et dans la foulée lâche un collier de pets. Il est parcouru d’un chaleureux sentiment de bien-être, de plaisir anal, génital et jusqu’à la plante des pieds. Charly éprouve une sensation jamais égalée sinon à la suite de situations similaires, une sensation plusieurs fois ressentie, mais dont il est pourtant incapable de décrire ou d’expliquer la jouissance qu’elle lui procure. Il entre dans une sorte de transe. De la bouche ouverte du jeune garçon coule un filet bordeaux visqueux, vite absorbé par le sable qui ruisselle d’un sac de protection percé par les projectiles. Désormais immobile l’enfant n’entendra plus, ne verra plus toutes ces ombres oppressantes qui assaillent son quartier. Des photographes horrifiés immortalisent ce temps de l’ignominie. Charly ne fait pas dans la dentelle, n’y va pas de main morte. Il se vante du plaisir qu’il éprouve, à la mort qu’il plante dans le dos de ses adversaires démunis. « Le chant de mon fusil d’assaut me procure une immense jubilation », dira-t-il à son chef direct Amoq Shahak, son mem-mem, et aux poètes de l’abjection. « L’AK 47 dont j’actionne la détente et la conséquence en face, la chute de la vermine palestinienne, qu’elle soit homme, femme, vieillard ou enfant, peu m’importe, me transmet en retour un fluide qui se niche au plus profond de mon être où il me procure une immense jouissance et engendre un ravissement qui transfigure mon visage, le ranime, le réconforte ». Charly reprend son avancée. Un moment il s’abrite dans un couloir d’immeuble, sort son carnet pour y écrire « 7-me-7yse. » Il ajoute la date et l’heure. Puis il revient sur la chaussée. Lui et ses camarades de Sayeret Mat’Kal mettent un point d’honneur à neutraliser les Palestiniens de Sabra et de Chatila. Des dormants du Mossad, résidant dans les camps, informent les assaillants. Aucun habitant ne doit être épargné, tels sont les ordres « tuez, tuez même les enfants, pour les empêcher de grandir, de devenir des terroristes », hurlait Amoq Shahak. Un groupe d’une vingtaine d’hommes et de femmes est neutralisé par les Phalanges K. Toutes ces personnes travaillent à l’hôpital Gaza. Ce sont des médecins, des infirmiers ou des auxiliaires de santé. Les trois médecins palestiniens et syriens sont abattus sur-le-champ. Les phalangistes demandent aux autres d’enlever leur tablier de travail et de leur remettre tout ce qu’elles ont sur elles : pièce d’identité, argent, montre… avant de les emmener à l’extérieur du camp, vers une destination que seuls connaissent les phalangistes. « Maltraités, injuriés, ils n’ont pas ouvert la bouche. Comme des agneaux conduits à l’abattoir, comme des brebis muettes devant les tondeurs. Ils n’ont pas ouvert la bouche ». Les Sayeret Mat’Kal crieront au monde qu’ils n’ont « rien vu, rien entendu », que les photos ne disaient rien, contrariant Saint Genet : « pendant les nuits de jeudi à vendredi et vendredi à samedi, on parla hébreu à Chatila… La photographie ne saisit pas les mouches ni l’odeur blanche et épaisse de la mort. Elle ne dit pas non plus les sauts qu’il faut faire quand on va d’un cadavre à l’autre. Si l’on regarde attentivement un mort, il se passe un phénomène curieux : l’absence de vie dans ce corps équivaut à une absence totale du corps ou plutôt à son recul ininterrompu. Même si on s’en approche, croit-on, on ne le touchera jamais. Cela si on le contemple. Mais un geste fait en sa direction, qu’on se baisse près de lui, qu’on déplace un bras, un doigt, il est soudain très présent et presque amical. » Durant la nuit, de 23 h à 4 h, entre 169 et 189 millimètres d’eau par heure tombèrent sur la ville, ajoutant à la mort le désastre du ciel. « Il nous fallait détruire tous les nids des terroristes, et nous avons réussi » fanfaronnera Charly. Aux premières lueurs du 18, jour de shabbat et de Rosh Hashana, Charly et ses collègues s’ennuient comme des rats noirs ou gris après l’apocalypse. Ils prennent la pose devant les objectifs des journalistes, les pieds posés avec délicatesse sur des cadavres, les doigts en V et les bouches radieuses, hilares. Charly fête avec les Phalanges K et Sayeret Mat’Kal la victoire de la monstruosité. Une odeur épaisse se dégage des vêtements de Charly et de ses camarades, de leur corps dégoulinant de boue rouge. Elle n’est pas celle de corps ou d’habits neufs ou usés. Pas celle de martyrs. Une odeur âcre, une odeur de cendre, de cadavres, de charognes. Charly écrit : « À chaque fois que j’élimine un Palestinien — ou une Palestinienne —, qu’il soit terroriste ou non, adulte ou ado ; que j’élimine ou que j’apprends qu’un Palestinien ou un musulman a été abattu, j’éprouve, comme mon cher Vilbec, un profond sentiment de joie, et me dis qu’il y a un cafard de moins dans ce monde. » La fête spontanée qui suit est à la mesure de la victoire. Sans concession ni miséricorde. À lui seul Charly vide une vingtaine d’Almaza Pilsner. La mission fut parfaitement accomplie. De crainte que sa joie ne s’estompe, passant outre les interdits religieux, il téléphone à sa mère dans un enthousiasme et une surexcitation jamais égalés, pour lui dire l’amour qu’il lui voue à elle, à Eretz Israël, à Yehweh, qu’il outrage en le prononçant יהוה. Son exaltation atteint le comble. Il est totalement ivre. Il lui crie : « nous avons vaincu les rats ! » Non loin, ses camarades prennent d’autres photos, les pieds soigneusement posés sur les martyrs glacés et les doigts en V devant une équipe de télévision danoise qui filme pour les archives du monde et la mémoire en devenir, pour les générations futures et l’heure de vérité. Ils se photographient devant d’autres journalistes internationaux, stupéfaits, trempés de la tête aux pieds. Parmi ces journalistes se trouvent les Français Alain Ménargues et Georges Chalandon, bouleversés. Ils fixent longuement Charly et ses camarades de boucherie. Georges Chalandon pense à Anouilh, à Antigone la petite maigre palestinienne, à Hémon et aux autres. La présentation est prévue pour le premier octobre, dans treize jours, non loin de la Maison jaune, l’immeuble Barakat. Georges frissonne. La séquence est immortalisée. Sur pellicule pour certains, sur papier pour d’autres. Raphaël Sheytan félicite tous les combattants pour avoir rendu leur honneur aux Libanais et donne son accord pour que les camps soient rasés et que sur leur emplacement un grand jardin zoologique voie le jour. Lui aussi souhaite exaucer le vœu du président assassiné. « Il faut effacer les camps, nettoyer le pays des Palestiniens pour les cent prochaines années ». Les travaux commenceront le lendemain. En ce jour de Rosh Hashana, 5743 martyrs seront enfouis sans prière ni compassion par des bulldozers implacables dans des fosses communes. »

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IDIR est parti

IDIR au Salon du livre d’Alger en Octobre 2017 _ DR

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ou ici:

(vidéo postée Par ‘Sherlock Homes’ en nov 2016 sur Youtube)

C’était tous les jours jour de printemps, Paris était belle comme souvent à vingt ans et ses rues et ses places comme la Place de la République, grouillaient de lumières, de couleurs et de groupes de toutes sortes, des qui montaient vers Magenta, des qui vers les Halles, des qui vers la Bastille, et d’autres. La République immobile depuis près d’un siècle, veille sur son piédestal, à l’angle de la rue du Faubourg-du-temple. « Notre journal » Libération (j’y ai bossé gratos !) n’a que quelques années d’âge, et concurrence Rouge et Le Matin de Paris. Il est un des rares à refuser les publicités payantes de sa lointaine rue de Lorraine, bien avant (plus tard, bien plus tard après ses revirements, la rue Béranger à deux pas de République où il s’installera (après Christiani, aussi). Libé n’écrit rien sur Idir, il ne connaît pas, comme beaucoup, mais faisait une place conséquente à Areski et Brigitte (et José Arthur raffolait de Lettre à monsieur le chef de gare de La Tour de Carol). Libé se rattrapera plus tard. Mais là, autour de la place de la République, par dizaines, des hommes et des femmes, jeunes et moins jeunes avançaient vers le Bijou qu’est le Palais des glaces, trente mètres plus haut. Plus on avançait et plus la foule grossissait. Une affiche grandeur d’homme indiquait « Concert avec le chanteur kabyle IDIR ». Toute la gamme des robes kabyles traditionnelle, panachées de bandes noires, rouges, jaunes, orange, se déployait devant la salle de spectacle et des touristes ébahis, débordant sur la rue encombrée de véhicules. Dans ces années-là l’expression vestimentaire maghrébine était encore timide en France. Ce jour-là elle frappait un grand coup. Les appareils photos crépitaient, les youyous fusaient. Et les touristes (d’autres) sidérés. On ne s’entendait pas. Un tel événement n’était pas courant, même à Paris. « Qui c’est Idir ? » « Ah Kabyle ? » Oui madame, et plus encore, Algérien s’il vous plaît. Nous ne rasions pas et plus les murs comme nos parents s’y résignaient durant les décennies précédentes, mais.

LE PALAIS DES GLACES

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La dame, l’œil noir et le regard haut, feignait « Touré Kunda, Police, Nina Simone d’accord, mais là… Qui c’est ? » On ne lui répondit pas. Je me contentai de lui montrer l’affiche, si elle voulait bien se donner la peine, elle qui voguait sur un registre peu engageant. Nous, nous le savions depuis peu, mais nous le savions. Idir rehaussait notre fierté. Nous étions tous Kabyles « Txilek elli yi n taburt a Vava Inouva/ Ccencen tizebgatin-im a yelli Ghriba/ Ugadegh lwahc elghaba a Vava Inouva ». Des taxis kabyles (probablement, qui autrement ?) claxonnaient comme des malades et nous leur faisions de grands signes amicaux. Il n’y a pas si loin, Pathé Marconi enregistrait A Vava Inouva : « Txilek elli yi n taburt a Vava Inouva/ Ccencen tizebgatin-im a yelli Ghriba/ Ugadegh lwahc elghaba a yelli Ghriba… Je t’en prie père Inouva ouvre-moi la porte/ O fille Ghriba fais tinter tes bracelets/ Je crains l’ogre de la forêt père Inouva/ O fille Ghriba je le crains aussi… » Titre aussitôt repris, en français, par le duo David Jisse et Dominique Marge :  « Ouvre-moi vite la porte A vava inou va, A vava inou va/J’entends cette voix m’appelle, ma fille dehors a froid/Les loups de la vie me guettent, A vava inouva, A vava inouva/ J’ai si peur pour toi ma fille, mais la porte n’ouvre pas… » Puis les portent du Palais s’ouvrirent, plus rapidement sous les poussées, absorbant d’une traite une seule les centaines de fans de tout ce qui touche de près ou de loin une partie de l’Algérie. Sur le trottoir du Faubourg-du-Temple, le vide suppléa à la vague et la dame à l’œil noir soupirerait.

.IDIR au Salon du livre d’Alger en Octobre 2017 _ DR

À l’intérieur, tous les fauteuils, quatre cents, cinq cents ? rouges comme les cœurs, furent pris d’assaut. Idir est apparu sous une clameur indescriptible. Dès les premières notes de musique, des jeunes femmes se lancèrent au devant de la scène pour danser, pour libérer le corps, pour dire nous sommes là. Elles seront suivies par des dizaines d’autres, des jeunes hommes également. Nous étions dans une étuve improvisée. Et cela dura une éternité bien remplie. « Amghar yedel deg wbernus/Di tesga la yezzizin/Mmis yethebbir i lqut/Ussan deg wqarru-s tezzin…Le vieux enroulé dans son burnous/A l’écart se chauffe/Son fils soucieux de gagne pain/Passe en revue les jours du lendemain… »

C’était il y a quelques décennies, prises aujourd’hui dans la nasse. Le temps passa donc. Avec ses vicissitudes. Plus récemment, en février 2008, il était venu chanter dans le théâtre de notre petite ville du sud. Il était bien sûr archicomble. Et les titres chantés couvraient la trentaine d’années.

Plus récemment encore, à la fin du mois d’octobre 2017, je l’ai vu au Salon international du livre d’Alger, entouré de nombreux journalistes et fans et discutant avec eux. Il se trouvait dans le stand de l’ONDA accompagné de son directeur, Samy Bencheikh.

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Le 5 janvier 2018, l’APS écrivait : « ALGER – L’icône de la musique kabyle, Idir a renoué avec son public à la faveur d’un grand spectacle festif organisé jeudi soir à Alger marquant son retour sur scène après près de quarante ans d’absence. Accueilli dans la grande salle de la coupole du Complexe olympique Mohamed-Boudiaf, Idir était accompagné par un orchestre de 30 instrumentistes dirigés par Mehdi Ziouèche, un musicien polyvalent qui a présenté les différentes pièces choisies dans un nouvel habillage harmonique plein de créativité, et une chorale de jeunes, essentiellement de l’Institut national supérieur de musique. »

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.Intérieur du Palais des glaces



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.Salut l’artiste !

Photo du site officiel de Idir