La Discrétion, le dernier roman de Faïza Guène

Faïza Guène, La Discrétion (Plon, août 2020)

C’est plus un compte rendu (long) de lecture qu’une académique recension du livre de Faïza Guène, La Discrétion (Plon, août 2020) que je vous propose ci-après.

Voici un livre qui, quelque part, me réconcilie avec moi-même, avec mon passé, mon présent, ici en France. J’ai trouvé un certain réconfort à la lecture de ce roman qui dépeint « une famille française » et algérienne et musulmane, pleine d’une histoire chargée, de noms, de culture, de présent dont le pays, la France, n’a d’autre choix – si elle veut sérieusement incarner comme elle le proclame sur tous les frontons l’égalité, la fraternité – que de reconnaître, de revendiquer même, de prendre cette famille (et toutes les autres familles maghrébines) comme elle est, avec ses complexités. De lui attribuer les mêmes droits et d’attendre d’elle de se plier aux mêmes devoirs que tous les autres citoyens, ni plus, ni moins. Le pays doit s’abstenir de vouloir continuer d’« effacer » une part de ces hommes et femmes qui participent à sa construction, de leur soustraire une part de leur être profond. Si la France a procédé ainsi avec les anciens qui se sont éreintés dans les chantiers dans la discrétion, dans le silence, dans l’effacement, elle devra, pour son propre devenir national, écouter les enfants de ces êtres oubliés et plus encore leurs petits-enfants qui donnent de la voix sans complexe aucun pour un égal traitement républicain. Avec raison. 

Le roman de Faïza Guène, La Discrétion, est léger et agréable, se lit d’une traite.

La Discrétion est le sixième roman de Faïza Guène. Le premier, Kiffe kiffe demain, est publié en 2004 chez Hachette. Elle a 19 ans. Il aura un grand succès et sera traduit dans plus d’une vingtaine de langues. Deux ans plus tard, elle publie Du rêve pour les oufs (Hachette, 2006), puis Les Gens du Balto (Hachette, 2008), Un homme, ça ne pleure pas (Fayard, 2014), Millénium Blues (Fayard, 2018). La page Faïza Guène de Wikipedia fourmille d’informations et sur l’autrice et sur ses écrits et films, car elle est également scénariste.

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Faïza Guène à La grande librairie, le mercredi 23 septembre 2020

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Comment se présente le roman ? 

 La Discrétion est composé de 35 parties que j’ai numérotées (c’est pratique). Il comporte 253 pages. Ce sont de courts chapitres allant de deux à seize pages. Vingt chapitres sont constitués de moins de six pages. Les chapitres 1 et 26 sont ceux qui comportent le plus de pages : 15 chacun.

Au cœur de l’ouvrage, en page 137, entre le 17° et 18° chapitre, Faïza Guène cite Frantz Fanon. « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. » (Les Damnés de la terre).

Elle dédie le roman « à ma mère et à toutes nos mères ». En fin d’ouvrage elle renouvelle sa reconnaissance et en ajoute d’autres « À la mémoire de mon père, mort de discrétion… À ma mère, à son cœur qui déborde, à tous les héritiers d’une histoire en fragments, à Djamila Bouhired, à ma fille, à l’unique que j’aime et qui m’a portée… »

La page 9 porte en exergue une citation de James Baldwin extraite de son essai La prochaine fois, le feu. »

Chaque chapitre porte un titre. Et chaque titre porte le nom d’un lieu, du pays (France, Algérie ou Maroc) et l’année du déroulement des faits. Plus le numéro du département lorsqu’il s’agit du territoire français. Un seul titre porte les numéros de départements non français, il s’agit de « Wilaya d’Oran (31), d’Aïn Témouchent (46) et de Tlemcen (13)… »

Quelles sont les communes dont il est question dans les titres (et dans le livre évidemment) ? :

Pour le Maroc : Ahfir. 

Pour l’Algérie : douar Atochène, village d’Arbouze, commune d’Aïn Kihal, villes d’Oran, Témouchent, Tlemcen.

Pour la France : Aubervilliers, Bobigny, Les Lilas, Pillac et Paris (plusieurs arrondissements).

23 des 35 titres de chapitres comprennent des noms de villes françaises : Aubervilliers fait l’objet de onze titres, Paris, de huit… Neuf titres comportent les noms de villes algériennes, et trois, marocaines (Ahfir).

Quinze titres portent en sus une précision, ainsi : 

« Marché du boulevard de Oujda, (Ahfir, chapitre 8), 

« les vacances » (Wilaya d’Oran (31)…, chap. 26),

« Brasserie Le coq français » (Les Lilas, chap. 7), 

« Mairie » (Bobigny, chap. 28)

« Chemin des vignes (Bobigny, chap. 15), 

« Les jardins familiaux », (Aubervilliers, chap. 21)

« Rue du Moutier », (Aubervilliers, chap. 24)

« Bar Joséphine » (Paris 6°, chap. 29)

« Renault Talisman » (Paris 6°, chap. 3) 

« Cabinet de madame Aït Ahmad » (Paris 11°, chap. 31)

« Service stomatologie et chirurgie maxillo-faciale » (Paris 13°, chap. 30)

« Lav-Story » (Paris 18°, chap. 13)

« Impasse saint François » (Paris 18°, chap. 5 et 33)

« Maxi Toys » (Paris 19°, chap. 25)

Le roman déroule une histoire qui s’étend de l’année 1949 à 2020

Les années suivantes ne sont évoquées que par un seul titre : 1949 (chap. 2), 1954 (chap. 4), 

1956 (chap. 6), 1959 (chap. 8), 1962 (chap. 10), 1963 (chap. 12), 1964 (chap. 14), 1967 (chap. 16), 1978 (chap. 18), 1990-2000 (chap. 26).

L’année 2018 est évoquée dans trois titres : chap. 1, 3 et 5.

L’année 2019, dans les dix chapitres impairs de 7 à 25

Enfin, l’année 2020 est traitée dans les titres 27 à 33 et le dernier, 35.

Comment sont ventilées les années par chapitre. Les chapitres ne comportent pas de numéro. Je leur en ai attribué un pour la facilité de l’analyse.

Le 1° chapitre s’ouvre sur l’année 2018 

Le 2° chapitre renvoie à l’année 1949 (année de naissance de Yamina). Avec le 3° chapitre on revient à 2018. Le 4° se déroule en 1956. Le 5° de nouveau traite de 2018.

Les chapitres impairs suivants : du 7° au 25° se passent en 2019. Chacun d’eux est suivi d’un chapitre pair pour évoquer les années 1959 à 1981 (2019-1959-2019-1962-2019-1963 etc.)

Le chapitre 26 évoque les années 1990-2000. 

Les chapitres 27 à 33 se situent en 2020. Le chapitre 34 en 2012 et le dernier, le 35°, en 2020 à Pillac. (C’est la première fois que la famille prend de vraies vacances. « Ils sont émus de se dire qu’ils font partie de l’histoire de France »)

J’ai développé l’analyse ci-dessous en respectant l’étendue temporelle allant de 1949 à 2020.

La quatrième de couverture fait bien de se concentrer sur Yamina, la mère, car elle est au cœur de la famille Taleb et du livre. Tout ou presque se fait, se pense, se positionne à partir d’elle. Yamina, dans l’Algérie en guerre « À peine adolescente, elle a brandi le drapeau de la liberté… » et aujourd’hui en France « Quarante ans plus tard, à Aubervilliers, elle vit dans la discrétion. N’est-ce pas une façon de résister ? »

La question de la liberté, de la dignité, de la résistance face au mépris, à la condescendance, traverse tout le roman. Les enfants de Yamina et de Brahim Taleb sont d’ici, de France aussi, maintenant plus qu’hier. Ils portent en eux une histoire de plusieurs générations, leur histoire, qu’ils revendiquent la tête haute, hic et nunc. 

Maintenant que l’architecture du roman est posée, j’en viens au contenu.

Ce compte rendu-rendu je le réalise à partir d’une lecture du roman respectueuse de la ligne du temps (de 1949 à 2020), et non tel qu’il se présente à la lecture au premier abord avec ses chapitres qui vont et viennent d’une année vers une autre, du passé au présent avec plusieurs retours vers telle ou telle autre année du passée pour revenir une nouvelle fois vers 2020.

Le point de départ. Dans une maison en argile, le « tlakht », l’atmosphère est fébrile. Nous sommes en Algérie en 1949 dans le douar d’Atochène. Province de Msirda Fouaga. L’autrice suggère que la guerre a déjà commencé, ce qui n’est pas le cas. « Le soldat est à son 19° mois de mobilisation… » il bouscule une jeune femme enceinte et fait tomber son balluchon… mais elle ne montre pas qu’elle a peur. La peur elle la garde pour elle. « Rahma accouche dans une grande douleur, sa souffrance est telle qu’elle se confond avec la mort ». Le nourrisson s’appelle Yamina.

Quelques années ont passé. À cette époque, en 1954, il était imprudent de dormir dans la cour en été, car « les soldats français pouvaient faire irruption à tout moment ». La précision est inutile, car s’il y a soldats, ils ne peuvent qu’être français. Et puis nous sommes en été et Faïza Guène anticipe la guerre qui ne commencera réellement que l’année suivante, bien après l’automne dans un certain nombre de régions, certainement pas dans une mechta isolée et « sans intérêt » pour les colons et l’État français.

La guerre est déclarée depuis deux ans. La famille fuit le douar à l’aube « sous le regard embrumé de jeddi Ahmed, le grand-père, pour se réfugier au Maroc, à Ahfir, accueillis par la grand-mère de Yamina. Son père est au front. C’est un résistant. Deux des frères de Yamina, sans autre précision, sont nés en exil. Des inconnues passaient voir les réfugiés algériens au Maroc et donnaient des instructions « ne parlez pas de vos maris, de vos frères ». 

Yamina a grandi. C’est maintenant une petite fille de dix ans. Des femmes portent d’immenses plateaux de pain à faire cuire. Des enfants cirent des chaussures d’adultes ou mendient. Une fillette, à peine plus âgée que Yamina, mendie. « Personne ne s’arrête pour lui donner une pièce ou un bout de pain. » Yamina a mal à une dent « qui lui donne le vertige ». L’arracheur de dents pratique une médecine ancestrale. Il lui arrache la dent avec « une petite pince de forgeron en métal, non stérilisée. C’est pire que dans le pire des cauchemars. » Pendant 14 ans, jusqu’en 1973, « elle souffrira d’abcès et de migraines, régulièrement. » 

Sept ans de guerre ont passé. La famille de Yamina se trouve toujours à Ahfir chez la grand-mère. C’est l’indépendance de l’Algérie. Yamina, 13 ans, « portait une tenue aux couleurs du pays : jupette verte, chemise blanche et cravate rouge. » Yamina n’en avait jamais voulu à sa mère, Rahma, « plutôt froide, voire inaccessible et verrouillée. Yamina avait bien compris que manifester ses sentiments n’était pas une évidence. » Les sentiments demandent de l’espace pour s’exprimer, mais  « le problème c’est qu’avec la guerre et la misère, c’est que la guerre et la misère prennent toute la place. » Faïza Guène exprime formidablement bien cette pudeur qui plombe de très nombreux (la majorité ?) Maghrébins. Yamina, tout comme sa mère, se retenait naturellement de déborder. Les émotions restaient coincées à l’intérieur de leur corps. « Le corps ne coopère pas toujours avec le cœur, même si le cœur brûle, exulte, le corps doit rester là, figé, inapte. Ils finissent parfois comme deux étrangers qui ne parlent pas la même langue. » 

Yamina a été obligée d’arrêter l’école « pour aider ses parents à la ferme » et élever ses nombreux frères et sœurs dont cinq deviendront des professeurs. Elle en est l’aînée. On ne connaît pas le nom de tous les frères et sœurs de Yamina. Leurs parents sont Rahma et Mohamed Madouri qui vivent à Aïn Témouchent. Dans la fratrie il y a Moussa, Norah, Nabil, Djamila « dernier né des enfants ». Cette dernière porte le prénom d’une révolutionnaire. Plus tard (en mars 2015 ?), Yamina emportera avec elle une photo du journal algérien Liberté sur laquelle on pouvait voir la splendide révolutionnaire Djamila Bouhired, à l’occasion d’une visite officielle en Égypte » en juillet 1962. 

La famille est retournée dans le village ancestral d’Arbouze, à Msirda Fouaga. Le figuier de Yamina est mort. Elle se lamente à son pied. La pauvreté est un lot quotidien « Yamina et ses frères ont été longtemps sous-alimentés. » Après l’indépendance, le père est sans emploi et « les gens de la campagne ont tout perdu. » Le père « traîne dans les cafés. » La guerre a volé sa gentillesse et sa sérénité ». Il est devenu violent « et Yamina déteste la violence… Sa mère culpabilise sa fille – « c’est ta faute, tu ne sais pas parler, tu n’es bonne à rien » – qui n’a pu acheter à crédit. « L’épicier refuse de faire crédit, car l’ardoise est trop chargée ». L’année suivante, le choléra a touché plusieurs familles du village. Yamina s’en remet à peine. L’autrice écrit « quelques semaines plus tôt », mais sans préciser la date de référence.

Yamina fuit la tatoueuse du village, « elle n’accepte pas ce tatouage (sur le front), elle refuse d’être marquée à vie ». Faïza Guène fait un hasardeux parallèle entre le front et le front. Elle écrit que le front de Yamina est « son front de libération personnel. Elle le gardera libre jusqu’à la tombe. »

« Une dizaine de familles vivent dans la vieille ferme d’Aïn Kihal », près de Aïn Témouchent. Yamina a 18 ans, « elle a un regard de miel. Elle est belle mais elle ne le sait pas, il n’y a pas de miroir. » Mohamed Madouri, le père de Yamina « a été choisi par ses collègues agriculteurs pour les représenter au Syndicat régional des agriculteurs. C’est un analphabète, mais un orateur doué. » Le travail est dur, « de l’aube à la dernière prière du soir. » Yamina passe une partie de ses journées à coudre. « Elle confectionne des jupons et des robes pour les femmes », mais également et surtout elle « s’occupe de nourrir les animaux, faire le ménage, préparer ses jeunes frères et sœurs pour l’école. » Chaque matin, le vieux voisin, Tayeb, transporte les enfants sur son tracteur jusqu’à l’école, à 5 km.

Le chapitre suivant est long de 22 lignes. Nous sommes en 1978, année de la mort du dictateur Boumediene. Yamina vivait encore en Algérie, « elle eut la sensation que l’Algérie perdait son père. » J’aurais tendance à penser qu’il était plutôt détesté dans cette région frontalière de l’ouest, nonobstant sa politique implacable. Le dictateur était de l’Est et le coup d’État qu’il a mené l’a été contre un président issu d’un de ces villages frontaliers avec le Maroc. Le « régionalisme » est très profond en Algérie et cela est étonnant d’écrire « pour la famille, Boumediene était un sauveur », mais possible.

Yamina a accepté à contre-cœur d’épouser un émigré de dix ans plus âgé qu’elle. Le mariage avec Brahim a lieu à la mairie de la Daïra de Aïn Kihal. Brahim réside en France où Yamina ne veut pas vivre. Mitterrand préside désormais et depuis peu aux destinées de la France. Yamina était devenue « la vieille fille du coin. » Elle ne s’est pas mariée auparavant car son père avait besoin d’elle, elle dont il disait qu’elle « valait au moins les six garçons. » 

En juillet de la même année, on organisa une fête chez le frère aîné de Brahim, au 17° étage d’un immeuble du quartier de Bel-Air, à Oran. Les parents de Yamina viennent de quitter les lieux après la fête. « Sur le boulevard, la mère ne s’est pas retournée, son père a levé la tête vers le balcon. Elle se sent abandonnée. » Elle a envie de retourner chez eux, « de tout annuler ».

Ce n’est pas facile de devenir une femme « c’est brusque, elle n’a pas la marche à suivre. » 

Yamina passera ici 4 mois avant de rejoindre Brahim. Ils partirent pour la France en août. 

Voilà Yamina en France. « Brahim n’a eu que deux semaines pour trouver (grâce à des amis Kabyles) un logement. Jusque-là il a toujours vécu seul dans des foyers de travailleurs, dans des cafés-hôtels, dans des baraquements, dans des préfabriqués, chez des cousins dans les bidonvilles de Nanterre. » Faïza Guène rappelle le rouge octobre 1961, « Brahim se souvient de celui qui n’est jamais revenu, que la police française avait jeté dans la Seine » et la proposition faite par Giscard d’Estaing aux Algériens pour quitter la France « avec cette aide de 10.000 pauvres et pitoyables francs. Une honte plus qu’une aide. » C’était difficile à Brahim de faire oublier l’exil à son épouse. Elle pleurait tout le temps. Il la trouve « tellement douce et gracieuse »

Nous faisons un saut de plus de dix années. Nous sommes dans « la décennie noire » à la fois dans la région d’Oran, de Aïn Témouchent et de Tlemcen. Yamina et Brahim ont quatre enfants dont rien n’a été dit jusque-là, sinon que Omar est né « à la clinique de La Roseraie à Aubervilliers ». Tous nés dans la décennie 80 : Malika est née en 1980, Hannah en 1985, Imane en 1987 et Omar en 1988. Pour Yamina et Brahim « élever des enfants » c’est « avant toute chose, qu’ils ne manquent de rien » Pour les générations suivantes, celles du « bien-être » comme celles de leurs propres filles et fils c’est s’accroupir et parler avec leurs enfants « d’une voix mielleuse en regardant l’enfant dans les yeux ». 

Pour Malika, Hannah, Imène et Omar et leurs parents, les vacances c’était en Algérie, une semaine à Oran chez l’oncle et à la mer. « Une ville magnifique Oran, baignée par une lumière qui n’existe nulle part ailleurs. » Hannah se demandait comment faisaient les Oranais pour deviner qu’elle venait de France, « à croire qu’ils ont un détecteur ‘d’immigrés’ ». Le week end ils se rendaient au village de vacances Les Andalouses, ils écoutaient le raï de Cheb Hasni « pourquoi a-t-il été tué, il ne faisait pas de politique ». Puis ils se rendaient à Aïn Témouchent chez les parents de Yamina. « Omar était chanceux ‘comme un garçon’ » Faïza Guène n’explique pas pourquoi « comme un garçon ? »

« À Oran, alors qu’il a 8 ans, Omar demande à son père ‘papa, pourquoi il y a que des Arabes ici ?’ Poser une telle question à 8 ans, cela paraît difficile à croire. Il n’était peut-être jamais venu en Algérie avant 1996 ? Peut-être également que ses parents et ses sœurs ne lui ont rien dit non plus des habitants de ce pays ?  En Algérie, l’espace public est largement occupé par les hommes écrit justement l’autrice. « Les femmes sont obligées de trouver des stratagèmes pour se frayer des passages et, furtivement, passer sans trop déranger. » Les vacances familiales s’achevaient à Msirda Fouaga. De Aïn Témouchent à Msrida ils ont mis « 4 heures à saigner le goudron » alors qu’il y a à peine 135 km. Brahim préfère-t-il les pistes à la route nationale ? Dans la mechta de la tante paternelle Fatima, l’aînée, « il n’y avait ni montre, ni miroir, ni télévision ». Cela est difficilement imaginable alors que nous sommes dans les années 1990-2000. « Les enfants n’avaient d’autres activités que de dormir, marcher, grimper aux arbres, attraper des scarabées, monter à dos d’âne. Ils faisaient leurs besoins, avant le coucher de soleil, derrière les cactus, au milieu des poules, pour éviter d’avoir à faire ça en pleine nuit parce que ça leur foutait la trouille toutes ces histoires de vipères et de chacals. L’ennui c’est que les figues de barbarie à longueur de journée ça donne la diarrhée » 

Le chapitre suivant évoque les attentats terroristes qui ont pris la France pour cible durant les années 2012 à 2016, et l’angoisse qui saisit les Maghrébins, plus encore les Algériens à cause du climat nauséeux, voire délétère qui les vise périodiquement, eux plus que toute autre communauté, du fait de la guerre d’indépendance. « Les Taleb se soutiennent le front, les yeux hagards, devant les images terribles et les bandeaux qui défilent sous l’écran ». Un attentat. Effroi d’abord puis l’empathie pour les victimes et leurs familles. Et un vœu : « faites que le terroriste ne soit pas un ‘‘Arabe’’. » Exactement comme en cette quinzaine de fin octobre 2020, à la suite de l’assassinat de Samuel Paty le vendredi 16. Quel Algérien n’a pas, au plus profond de lui, imploré « faites que le terroriste ne soit pas un Algérien. » Lorsque le lendemain j’ai appris que l’assassin de l’enseignant n’était ni Algérien, ni Maghrébin, j’ai respiré profondément, très profondément. Il était néanmoins musulman, et une partie de la société, de la classe politique à l’affût, plus encore des médias, particulièrement des commentateurs et invités de la télévision, exigèrent (exigent toujours) des musulmans de se « désolidariser ». Mais je ne suis plus vraiment dans l’analyse. J’y reviens.

« Les enfants Taleb savent qu’ils seront écartés du deuil national. » Ils sont habitués. Ils sont aussitôt rangés du côté des accusés. « On les somme de descendre dans la rue dans un cortège à part. » De sortir du rang pour se désolidariser des terroristes. » Les Taleb, réunis en famille comme tous les samedis, parlent de la tragédie. Ils se demandent s’il leur faut chanter plus fort la Marseillaise, changer de prénom, ou adhérer à un parti d’extrême droite pour qu’on leur accorde l’autorisation de faire partie de la communauté nationale.

En 2018, Yamina a 69 ans et vit à Aubervilliers. Chaque samedi matin, elle se rend au marché de la ville, « c’est un rituel ». Dans le bus on lui cède la place mais elle refuse car « elle n’aime pas qu’on se dérange pour elle ». Yamina ne se plaint jamais « comme si cette option lui avait été retirée à la naissance ». Lorsque son médecin traitant la tutoie, lorsqu’il lui demande de dégager ses oreilles de son foulard « Allez, madame Yamina, on enlève sa petite burqa pour montrer ses petites oreilles », elle n’y voit aucune condescendance, ou mépris. Elle ne voit pas cette échelle invisible (sic) sur laquelle il se perche chaque fois qu’il s’adresse à elle ». À moins qu’elle ait choisi « de ne pas se laisser abîmer par le mépris ou envahir par le ressentiment », sa façon de résister.

Elle enfouie sa colère, contrairement à sa fille Hannah qui la laisse exploser comme devant la guichetière de la préfecture de Bobigny « qui blesse les gens avec son comportement » sa façon de parler avec eux « très fort en articulant lentement » Malika est divorcée. Les trois autres sœurs et Omar sont célibataires. Les samedis, ils se retrouvent chez leurs parents qui sont heureux de les recevoir pour le rituel couscous.

Omar n’a jamais fait la moindre remarque à ses sœurs qui étaient pour lui comme « trois petites mères ». Il est le chouchou de Yamina, qui peut faire se lever l’une de ses filles pour que lui, le garçon de la famille, s’assoit « ma fille, lève-toi, c’est la place de ton frère »

Les sœurs considèrent que Omar est le préféré de leur mère. « Imène, détachée, lâche en haussant les sourcils « Inch’Allah que j’ai pas d’enfants, si c’est pour faire des différences, c’est pas la peine ! » Lorsque Brahim, le père, rentre des courses et qu’il a oublié les Chocapic, les céréales préférées de Omar, « Yamina le boude ». Suit une liste d’actions de Yamina montrant combien Yamina chouchoute Omar. Pourtant, Si Omar est la fierté de sa maman, Malika est la fierté de la famille, « Elle travaille au service de l’état civil de la mairie de Bobigny. » Elle se fait discrète, « elle ne fait jamais de vague. » Yamina rappelle à tous qu’elle ne fait aucune différence entre ses enfants « qui sont comme les doigts de ma main, je peux pas en couper un. » Mais Imane est persuadée qu’elle est « l’auriculaire de Yamina, ce doigt inutile. » alors elle quitte la pièce peinée. 

La famille habite à Aubervilliers, « rue du Moutier », non loin du cirque Zingaro, à quelques kilomètres de Paris et du stade de France.

Yamina se lève à l’aube pour faire sa prière. Une fois, alors qu’elle allait faire ses ablutions, elle s’est rappelée d’un rêve dans lequel elle se voit se rendre à l’école qu’elle trouve fermée. Elle crie « ouvrez-moi, je veux rentrer », mais en vain. Elle est ramenée à la maison par son père « qui fronce les sourcils ». Yamina a dû arrêter l’école pour aider ses parents. Ses enfants à elle ont tous été à l’école. Malika, sa fille aînée, divorcée, intellectualise tout. Elle ajoute toujours « à ce qu’il paraît » lorsqu’elle avance une citation d’un auteur « ce qui affaiblit malheureusement la crédibilité de son propos. » 

Les phrases sont en italiques lorsqu’elles reprennent les échanges entre par exemple l’employée de la préfecture et Hannah, mais aussi lorsque l’autrice s’adresse au lecteur « peut-être que ça ne vous frapperait pas immédiatement en la regardant, mais derrière Yamina il y a une histoire comme derrière tout un chacun. » Faïza Guène utilise l’humour, parfois de manière subtile, « Sur les boites de Chocapic, sous la date de péremption, on devrait ajouter l’âge limite pour en manger », parfois de manière incongrue ou trop légère, sans pertinence ainsi ces formules à l’emporte-pièce, ces formules qu’on entend parfois ou d’autres inutiles ainsi « il gare sa voiture toujours au même endroit, sous le lampadaire devant Chez Akfadou, la boucherie halal des Kabyles, juste en face de la rôtissoire à gaz (capacité trente-quatre poulets). »

Yamina a de bonnes relations avec sa voisine, « elle lui tient la porte, lui envoie une assiette de msemen ou de crêpes mille trous », mais elle est gênée quand son chien la renifle. La voisine croit qu’elle en a peur, « Il va pas vous mordre ». Yamina comprend que d’autres gens aiment les chiens « c’est leur façon de vivre ». Pourtant, des chiens elle en a vu dans la mechta de son enfance. Ils étaient libres d’aller et venir dans la ferme. Elle pense que « l’appartement ce n’est pas un destin acceptable pour un chien. » Yamina évite le chien, non parce qu’elle en a peur, mais c’est que pour prier il faut être pur, c’est-à-dire avoir fait ses ablutions. Or, tout contact avec un chien invalide cette pureté et Yamina sera obligée de refaire ses ablutions. C’est donc mieux d’éviter. Elle pourrait expliquer tout cela à sa voisine, mais « quelque chose empêche Yamina d’avoir ce dialogue. Aujourd’hui on ne peut pas dire qui on est. » L’atmosphère a changé depuis les années Zidane et les années 80, la décennie de la Grande marche citoyenne de Marseille à Paris « Pour l’égalité et contre le racisme ». Mais peut-être que Yamina « a tendance à embellir ses souvenirs ». Yamina dit vrai. L’atmosphère s’est alourdie. Elle n’aime pas écouter « les polémistes islamophobes à qui on donne la parole pour beugler leur haine, la bave aux lèvres, ces faces de chien, Woujah el kelb » Les Woujah el kelb comme le Zemmour prolifèrent à la radio, à la télé et même dans les quartiers. Hannah, elle, n’a pas la patience de sa mère. Elle, elle dit à la voisine « tenez votre chien là s’il vous plaît ». Mais lorsque sa mère lui demande d’user de patience « c’est comme ça benti, ma fille, on doit accepter, on est comme leurs invités, on est chez eux » Hannah ne supporte pas. « On n’est pas des invités ! t’as reçu un carton d’invitation toi ? Ça suffit, ça fait 35 ans que j’entends ça ! Nous on est chez nous ! on est nés ici ! » Et gare donc à qui ose lui barrer le chemin. Elle n’a pas froid aux yeux et elle a raison.

La famille possède depuis plus de dix ans un jardin ouvrier près de la nationale, du cirque Zingaro et du cimetière, à deux, trois kilomètres de l’appartement. Il est entouré d’autres jardins et des villes de Drancy, La Courneuve, Pantin et Bobigny. Dans ce jardin ouvrier il y a un figuier qui fait penser à Yamina à celui de son enfance à Msirda et qui a péri. « Désormais, l’arbre de Yamina, sa baraka, n’est plus en Algérie, il est ici, à Aubervilliers, bien enraciné. » La famille a pour voisin un vieil espagnol avec lequel Brahim échange fièrement en portugais, mais Brahim fait erreur.

Lorsqu’elle jardine, Yamina est comme transportée dans son enfance, « elle oublie tout et ne s’arrête que pour prier dans la cabane du jardin… Avant, elle priait même sur l’herbe fraîche, mais aujourd’hui elle ne se sent plus en sécurité. Elle se cache. »

Omar est chauffeur Uber depuis deux ans. Il porte un costume de grande marque en guise de tenue de travail. Sa nuit de travail touche à sa fin, l’aube pointe. Il dépose des clients devant le luxueux hôtel Lutétia. Omar peut se donner les moyens pour prendre un verre dans le bar de l’hôtel, mais « il y a dans sa tête une frontière nébuleuse qui lui raconte qu’il ne peut pas y entrer… Il y a des choses qui ne sont pas faites pour nous » mais pour les dominants « qui font à peine l’effort de nous exclure. Nous le faisons très bien nous-mêmes. » Il prend les derniers clients, deux touristes américaines qu’il dépose sur la place de la Bastille, avant de rentrer se coucher, mais avant « avec un peu de chance, il arrivera à temps pour prier el fajr à la mosquée d’Aulnay-sous-Bois. » Yamina est fière de son fils. Elle trouve qu’il s’en sort mieux que nombre de jeunes comme « ceux qui mendient avec leurs chiens, ceux qui ont fait de la prison ».

Une autre fois, Omar prend une cliente à la gare Montparnasse pour la déposer à Romainville. « Ils ont parlé de tout et ‘d’autre chose’. Il aurait voulu que la course dure jusqu’à l’aube. » Que devient-elle à la fin du roman, cette cliente ? est-ce la meuf qu’évoquera Hannah dans la grande maison de Pillac ?

« Omar  pense aux vacances qu’il a passées à Marseille l’année dernière, avec sa serviette de plage FC Barcelone, achetée au bled en 2012, à Tlemcen. » Je n’ai réellement pas saisi le sens, y en a-t-il un, de cette phrase, même si Faïza Guène précise « Il se souvient que le vendeur aussi s’appelait Omar » Très bien, mais quand même « passer ses vacances avec une serviette », quand-même… 

La cliente qu’il a prise à la gare Montparnasse s’appelle Nadia. « Ses yeux sont si noirs qu’on distingue à peine le contour de ses pupilles… elle est plutôt bavarde. Omar souhaite la revoir. « Elle lui donne son pseudo Facebook » Omar n’est pas sûr de lui. Il pense qu’elle a accepté par politesse. « Il a des fourmillements dans sa poitrine, chaque fois qu’elle rit. » 

Il pense qu’« elle plairait bien à maman ». N’est-ce pas là un cliché du garçon maghrébin accroché aux jupons de sa maman ? Omar est timide, « il peine à trouver sa place dans le monde. C’est un garçon arabe qui ne se conforme pas à ce que le monde attend de lui, c’est-à-dire devenir dominant, brutal, conquérant, viril et, si possible, fourbe, voire dangereux. » À Port Say, il y a quelques années, son cousin lui a appris qu’il fallait draguer les filles mal fagotées » pour avoir plus de chance de conquête. Il a échoué. Suivent trois pages sur la virilité telle que développée dans les westerns américains. 

En 2018, Omar « va bientôt passer les 30 piges » indique l’autrice (page 36). Un an plus tard, en 2019, « Omar a 29 piges » (page 159). Petit problème donc. La chambre de Omar ressemble à celle d’un étudiant. Lorsqu’il était en CDD à l’Assurance-Maladie Omar a acheté un très grand téléviseur « qui mange littéralement la pièce » qui supporte aussi d’autres meubles, « une armoire, une table basse, une banquette, un bureau », et surtout une Play-Station 4. Il passe des heures à jouer ce que ne comprend pas son père « Jouer ? à 30 ans ? » Brahim pense que son fils fait partie de cette « génération à l’enfance prolongée et aux responsabilités réduites » « Lui, Brahim, à 16 ans il descendait à la mine, la gueule noire, du côté de Roche-la-Molière et Firminy, dans la Loire ». Yamina ne comprend pas pourquoi son mari « s’entête à endurcir Omar ». Elle s’interroge, « les chauffeurs Uber d’aujourd’hui, comme leur fils, ne sont-ils pas les mineurs d’hier ? » Yamina souhaite que Omar se marie et « qu’il ne suive pas le chemin de ses sœurs demeurées célibataires. L’aînée est divorcée. Omar y songe peut-être. 

Tout en nettoyant sa belle voiture de travail à la station de lavage, « Omar pense à inviter Nadia, la cliente qu’il a ramenée de Montparnasse à Romainville. Elle lui a plu. Pour échanger avec elle il a créé un compte Facebook et envoyé quelques messages.  

Sa sœur Imane, 31 ans, est la troisième enfant. Elle habite seule dans un studio. Lorsqu’elle a annoncé à ses parents qu’elle projetait d’habiter seule, ils ont eu peur du « qu’en dira-t-on » des gens. Imane fuit le regard de son père qui est déçu par elle. Aucune des filles Taleb n’est mariée. « Malika, l’aînée, avait été mariée quelque temps », aujourd’hui elle est divorcée. Brahim avait dansé au mariage de sa fille (en août 1999, elle avait 18 ans). Mais celui-ci ne tint qu’un temps et comme les parents des mariés se connaissaient bien, le divorce ou « ‘l’arrangement’, s’était déroulé à merveille. » À cette époque, Brahim rodait avec le père Ammouri (mort d’un cancer de la gorge). L’auteure use d’une image qui s’apparenterait à un stéréotype pour décrire l’ami et voisin de Brahim « Avec son long corps de Berbère qui avait des airs de Jacques Brel trempé dans de l’huile d’olive. » Pas vraiment pertinent. « Les aînés de la fratrie, comme Malika, acceptaient les règles désuètes » des parents, car à leurs yeux ils faisaient de leur mieux. Il y a lieu ici de parler plutôt des fratries en général car, s’agissant de la famille Taleb, même Malika, née en 1980, est jeune pour avoir à « accepter » ces règles anciennes. Pourtant « décevoir les parents c’est pire que tout. »  Comme on vivait « ici » il fallait bien trouver des règles. « C’est ainsi qu’ils avaient inventé instinctivement des lois hybrides ». Mais les parents, « avaient peur de tout perdre. Ils tenaient à rester qui ils sont. Ils ont refusé d’être effacés » 

De nombreux passages, comme en page 60 et 61, sont marqués par une graphie particulière avec des phrases courtes de trois à neuf mots et retour à la ligne.

« Malgré eux, les parents, par les sacrifices énormes qu’ils leur ont consentis, ont fait de leurs enfants des gamins écrasés, accablés et les enfants accablés font comme leurs parents, ils marchent la tête baissée. » Pas toujours, on le constate bien avec Imène et Hannah. Celle-ci a 34 ans et elle se sent épuisée. C’est une adulte indignée. Elle semble regretter « la bonne époque, celle d’avant le 11 septembre 2001, d’avant Charlie. Au moment où les Arabes avaient été à la mode, grâce à Zidane, à Djamel Debbouze et à Rachid Arhab. C’était cool d’être rebeu à cette période ».  Mais des malheurs étaient passé par là, et Charlie avait brisé le cœur du coeur de millions de Français musulmans « au nom de la liberté ». 

Hannah a rendez-vous avec un homme « pas très beau, il a de l’embonpoint, des poils sur les doigts » et porte « un jean qui épouse ses hanches. Si Hannah remarque les hanches d’un homme, automatiquement il devient une sœur. » Généralement les garçons arabes s’intéressent plus « à la femme blanche, aux cheveux raides. » Hannah méprise les gens qui souffrent de la haine de soi. Elle déteste par-dessus tout, les gens qui se détestent. Une fois elle est tombée amoureuse d’un type, Samy, « qui s’est mis à vouloir la contrôler. Il n’avait pas assez d’amour pour en donner convenablement. Elle l’a quitté à contre-cœur. » 

Maintenant Hannah est avec Hakim. Il parle beaucoup et elle, « son esprit s’évade. » Il n’a aucune originalité Hakim. Hannah se lasse des choses, des gens et, dans la vie, s’ennuyer constamment n’est pas de tout repos. » Elle décroche lorsqu’il lui détaille son voyage en Thaïlande « son plus beau voyage qu’il a jamais réalisé ». Hakim voulait pratiquer la boxe thaïe, mais il a été découragé par un ami. « Frère, Wallah, t’as pas la condition physique pour ça. Le prends pas mal mais t’es sacrément dodu, t’as des seins mon frérot. » Ce type d’humour très drôle n’est pas rare dans le roman. Entre massage et boxe thaïe, les vacances à vingt ans en Thaïlande peut être un excellent rite initiatique. Ce pays avait fait de Hakim et de ses semblables, des hommes. Hakim voulait retourner une 4° fois au Salon de massage, mais le même ami avait essayé de l’en empêcher, « Eh Wallah frère c’est chaud. Elle t’a fait une marabouterie asiatique ou quoi ? Fais belek, j’crois qu’tu tombes amoureux frère. » 

La petite sœur, Imane, se trouve dans un Lavomatic au nom de « Lav’ Story », tenu par un Chinois qui force les sourcils en permanence. Imane aime le lavomatic « ça lui permet de rêvasser tranquille dans une atmosphère de linge humide ». Puis-je écrire qu’il s’agit là par contre d’un humour, disons bon enfant ? Le nom de la laverie renvoie Imane à un célèbre film américain, un film qu’elle a vu en cassette avec sa grande sœur Malika « une bonne centaine de fois. »

Cette année encore Imane, à Noël, intègrera l’équipe de vente de ‘Maxi Toz’. Le travail la fatigue « elle en a assez de la hiérarchie et de la pression qu’elle lui inflige. » Elle ne peut arrêter, il lui faut payer le loyer de son 20 m2, et il est cher. Ses parents lui feraient un scandale s’ils l’apprenaient « quoi ? 850 € ? ça fait 8 millions et demi » en Algérie, de quoi louer 7 appartements à Aïn Témouchent ! » Et Faïza Guène n’est pas vraiment généreuse ! Aujourd’hui on offrirait le double aux parents, 17 millions de centimes.

L’autrice imagine une suite de propos entre Imane et son père « cette histoire aurait possiblement mal fini. Imane aurait quitté l’appartement en claquant la porte. » Elle serait allée faire un tour « et se serait sentie incomprise dans cette famille « de toute façon y en a que pour les grandes et pour Omar ». 

Une fois par semaine, en cette année 2020, Hannah se rend chez une psychologue. « Elle en a honte. Elle fait croire à sa famille qu’elle s’est inscrite à un cours de zumba ». Cela n’a pas été facile car il lui a fallu « déconstruire les fiertés mal placées qu’elle portait en elle, ‘‘je suis algérienne ! je n’ai pas besoin d’aide !’’ » en levant le poing si nécessaire ou en agitant un drapeau algérien. Y a-t-il un seul Algérien qui ne reconnaîtrait pas chez tel ou tel de ses proches ce nif tellement « mal placé ? » et au nationalisme démesuré ? L’esprit de Hannah est taraudé par la question de la LÉGITIMITÉ (en lettres majuscules).

Depuis dix ans, elle est éducatrice spécialisée auprès de jeunes en réinsertion professionnelle. « Elle côtoie les psy dans le cadre de son travail », mais ce n’est pas la même chose. Un jour de septembre elle s’est adressée à une psychologue dans le 11° arrondissement de Paris, madame Aït-Ahmad – le troisième « a » n’est pas un « e », aurais-je commenté. Hannah a honte, mais « elle doit franchir la frontière pour ses enfants à peine en projets, même pas nés, encore flous. Les impacts de la vie sont dans la chair de Hannah. » Si un jour elle a des enfants « elle ne veut pas qu’ils héritent de cette colère qui dévore ses tripes et qu’ils soient fiers de qui ils seront. » Elle leur racontera sa propre histoire, celle de ses parents, celle de Djamila Bouhired, l’Histoire, sans ambages. 

Malika se doit en sa qualité d’officier d’état civil d’incarner l’impartialité et la neutralité de l’État. Mais elle peine. Comment rester neutre devant un chibani « qui se noie dans son charabia sans lui tendre une main compatissante. » Ce que ne comprend pas du tout, et ne peut peut-être pas comprendre, l’employée de la préfecture de Bobigny qui s’en était prise à Yamina. Quand Hannah s’adresse au vieux monsieur dans son propre dialecte, ses yeux fatigués s’illuminent. Même sa hiérarchie ne la comprend pas et « lui a remonté les bretelles », ni même sa propre mère qui lui demande de « rester discrète. » Dans les moments d’accalmie, Malika fait des micro-siestes ou surfe sur l’Internet. Elle recherche et trouve le village de « Sidi Ben Adda ex Les trois marabouts », près de Aïn Témouchent où ont vécu ses aïeux. Elle trouve un site qui relate la période coloniale, mais rien des anciens de sa famille « leurs vies se sont discrètement éparpillées dans la poussière ». Ils sont absents du site.  Malika n’a reçu qu’une « histoire fragmentée, un puzzle ». Il reste à ses propres enfants d’en assembler les fragments, de le reconstituer.

Omar n’est pas à l’aise. Il sue. Il s’est habillé comme « lors du mariage de son copain » 

Il se trouve au bar du Lutétia. En attendant Nadia, la cliente de Romainville il commande un cocktail « alcohol free ». Suit cet échange sensé nous faire rire. Omar se remémore d’une discussion qu’il a eue avec une fille lors d’une fête. « – tu fais quoi dans la vie – je suis Uber  – c’est marrant t’as pas une tête à t’appeler Hubert. » Bon.

Nadia arrive, « sa façon de traverser le bar, de slalomer entre les tables… c’est sûr, Omar est amoureux de cette fille. » Elle préfère aller ailleurs, ce bar ne lui plaît pas « on va pas payer 24 balles pour six accras de morue. » Ils se rendent chez un traiteur libanais « beaucoup plus accessible. »

Imane se rend à l’hôpital Salpétrière, « il paraît qu’ils ont de bons stomatos ». À 31 ans, Imane a besoin de sa maman à ses côtés, « c’est une douillette ». Elle a des difficultés à avoir une demi-journée « à croire que sa responsable a un problème personnel avec elle ». « Sa responsable est toujours à la surveiller, à chronométrer ses temps de pause. » Là encore cet humour est un peu lourd. Imane pense que si elle se trouve ici en stomatologie c’est à cause de sa responsable, « elle a une dent contre moi ».

Hannah raconte à la psy ses cauchemars. Tout le texte est en en italiques. Hannah se voit avec ses copines de lycée dans un restaurant chinois. Elles mangent, rigolent… lorsque tout à coup arrivent des cars de CRS. Le patron, Sofiane, est terrorisé. Du dessous de la caisse, « il sort vite une tondeuse, il la branche et se met à tondre sa barbe. »  Les CRS, cagoulés, tirent en l’air, mais l’un d’eux, un vieux militaire d’extrême droite, haineux avec un bandeau de pirate sur l’œil, « tire sur les jeunes en riant ». Arrive un autre de ses acolytes, de la même veine, qui écrase la tête de Yamina. Hannah hurle. « Il me tire dessus dans le front. Boum. » C’est ce qu’elle raconte à la psychologue, madame Aït Ahmad. Elle lui raconte d’autres cauchemars, des corps d’Algériens dont celui de son père qui flottent sur la Seine. Hannah ne sait quoi faire de « toutes ces histoires qui la hantent ». La psy trouve les mots qui réconfortent. « C’est normal, cette violence fait partie de votre histoire, et les humiliations vécues avant vous, vous en héritez… mais vous ne pouvez réparer seule, l’offense. » Ces mots lui font du bien car Hannah « a toujours le sentiment de devoir réparer l’offense subie par les parents » qui seront, certainement, « enterrés sans avoir la reconnaissance méritée. » Son père en se rappelant son arrivée en région parisienne en 1961, pensait « à Nasser, celui d’entre eux qui n’est jamais revenu » jeté dans la Seine en octobre 1961. Il a dû raconter ce vécu à Hannah.

Ce père qui offre des fleurs à Yamina chaque année à la Saint- Valentin. De tout temps il « glisse un billet de 20 € dans les pages du Coran de Yamina. Elle a fini par l’aimer, lui et ses manières gauches. » Brahim a arrêté de jouer au tiercé et de fumer, mais il a gardé des petits plaisirs, comme « mettre du parfum, se rendre au café Casanova, écouter Dahmane el Harrachi, regarder des westerns à la télévision. » 

Thomas, le petit ami de Imane, sanglote dans cette impasse du 18°. Elle l’avait prévenu qu’il ne fallait pas compter sur elle pour qu’elle s’engage. Imane ne supporte pas de le voir dans cet état. « Elle est au degré zéro de l’empathie… Même si elle déteste leurs pensées archaïques, leur autorité, leurs manières trop viriles, Imane préfère chez les garçons arabes le trop de virilité que le pas assez. » « Thomas était gentil avec Imane, mais malheureusement, l’électrocardiogramme est resté plat. Tout s’est évaporé lorsqu’elle l’a vu se dégonfler et baisser les yeux lorsqu’un mec leur a cherché bagarre dans un bar. Tout à coup il l’a dégoûtée, littéralement. » Thomas gagne bien sa vie, il est propriétaire de son appartement, mais il est trop près de ses sous. « Toujours à tout compter, à mettre sa part, à donner l’appoint, toujours avec ses ‘‘on fait moit’-moit’ » 

Imane est indépendante. « Elle soutient la liberté d’expression, mais elle n’est pas Charlie pour autant. Elle est musulmane et féministe. Elle est française et algérienne. Quand la viande n’est pas halal, Imane est végane (c’est-à-dire ne consomme pas de produit d’origine animale. Ne porte pas de laine, de fourrure ou du cuir). En un mot ou en treize, elle vit dans un monde qui n’est pas prêt à accueilli sa complexité. »

Le roman s’achève en Charente, dans une grande maison. C’est la première fois que la famille prend de vraies vacances. Les grands-parents sont morts. Les enfants se sont cotisés pour louer « une maison de 170m2 à Pillac, au nord de Bordeaux, avec piscine, ping-pong et balançoire. » Tout autour, des champs à perte de vue, Yamina ne se lasse pas de les regarder. Hannah apprend involontairement à ses sœurs que Omar « a une meuf ». Peut-être est-ce Nadia, sa cliente de Romainville ? La famille est heureuse, elle profite du lieu, Brahim somnole à l’étage.

« Yamina a six ans, elle rit aux éclats, elle se sent libre ». Malika, Hannah, Imène et Omar sont bouleversés. Ils sont heureux de « découvrir un nouveau visage du pays où ils sont nés, et plus heureux encore de le faire découvrir à leurs parents. » Ils sont émus de se dire qu’ils font partie de l’histoire de France, d’une manière ou d’une autre, ‘‘qu’ils le veuillent ou non’’. »

Voilà une famille qui remplit au quotidien sa mission, sans colère, dans la lignée des anciens et dans un environnement pas toujours bienveillant. Et lorsqu’ils manifesteront, ils ne descendront plus dans la rue « dans un cortège à part » qu’on le veuille ou non.

La Discrétion est un beau roman, malgré quelques imperfections, quelques lourdeurs. Il soulève plutôt avec subtilité nombre de questionnements liés au mal-être, à l’identité, à l’intégration, à l’altérité, au racisme banal, au travers l’évolution d’une famille algéro-française vivant en France. Un roman agréable à lire.

Ahmed Hanifi,

mercredi 27 octobre 2020

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FAIZA GUENE in WIKIPEDIA:

Wikipedia

Faïza Guène, née le 7 juin 1985 à Bobigny en France, est une romancière et scénariste française. Son premier roman Kiffe Kiffe Demain, publié à l’âge de 19 ans, rencontre un succès mondial. Vendu à plus de 400 000 exemplaires en France et à l’étranger, il est traduit dans vingt-six langues. L’écrivaine publie par la suite cinq romans, des comédies sociales, qui explorent l’identité, notamment des Français issus de l’immigration maghrébine.

Origine et trajectoire

Faïza Guène naît en 1985 à Bobigny de parents algériens et grandit avec son frère et sa sœur à Pantin1. Son père, Abdelhamid Guène (1934-2013), arrivé en France en 1952, sera mineur dans la région de Saint-Etienne puis maçon en région parisienne. Sa mère, Khadra, émigrera en France en 19812. Pour Faïza Guène, les récits d’immigration de ses parents sont « complètement différents ». Son père arrive en France alors que l’Algérie est encore française, et sa mère rejoint ce dernier plusieurs années après l’indépendance. Elle vit une « enfance heureuse » bien qu’elle réside dans un logement insalubre, qui contraint sa famille à se laver dans les bains publics de la municipalité3

Enfant précoce, elle saute la classe du CP pour intégrer directement le CE1 ayant appris les lettres de l’alphabet et la lecture en regardant l’émission télévisée La Roue de la fortune2. Elle sera également initiée à la lecture et à l’écriture par un oncle venu d’Algérie4 et se met à griffonner des petites histoires qu’elle troque contre des bonbons, promettant à chacune de ses copines qu’elle en sera la princesse5

Ses parents déménagent aux Courtillères, un quartier populaire de Pantin, en Seine-Saint-Denis, alors qu’elle a 8 ans. 

Après son baccalauréat, elle s’engage dans des études de sociologie à l’Université Paris VIII qu’elle abandonne par la suite6

Écriture

  • Les Engraineurs

À 13 ans, Faïza Guène écrit dans la gazette de son collège. Son professeur de français, Boris Seguin, décèle en elle « une bosseuse qui a du talent »2. Elle se passionne pour les sessions de lecture qu’organise ce professeur. Notamment lorsque ce dernier lisait à haute voix le polar La Vie de ma mère ! de Thierry Jonquet3

Il lui propose d’intégrer un atelier d’écriture dirigé par l’association Les Engraineurs. Fondée par le producteur et réalisateur Julien Sicard et lui-même7, cette association créée en 1998 a pour objet de « faire émerger une parole artistique » de Pantin8notamment à travers l’écriture de scénarios. 

Jusqu’à l’âge de 17 ans, elle écrit et réalise cinq courts-métrages. À 18 ans, elle obtient une subvention du CNC pour réaliser Rien que des mots dans lequel elle fait jouer sa mère. 

Faïza Guène décrit son entrée dans l’univers de la littérature comme un « accident ». Pour elle, ce n’est pas le fruit d’un système qui « marche »9. Cet accident est sa rencontre avec Boris Seguin. Au début des années 1990, et à la surprise du rectorat, Boris Seguin demande à être muté en Seine-Saint-Denis, où il se présente comme un « fantassin de la fracture sociale » avec l’ambition d’être « le prof que je n’avais pas eu. Devenir ce qui m’avait manqué »10

Qualifié en 1996 de « hussard noir de la République » par le quotidien Libération10, il porte une attention particulière au langage de ses élèves. Il est d’ailleurs coauteur de l’ouvrage Les Céfrans parlent aux Français (1996), dans lequel il élabore avec ses élèves du Collègue Jean Jaurès de Pantin un lexique de leur vocabulaire. L’ouvrage, qualifié par Le Monde de « formidable »11, est avant tout une véritable « entreprise sociale » pour Seguin car « décortiquer ce langage populaire, c’est le reconnaître comme langue digne d’intérêt »12.

  • Premier roman

C’est à travers Les Engraineurs que Faïza Guène prend goût à l’écriture. « Dès le premier cours, j’ai adoré. Je venais tout le temps. Je peux dire aujourd’hui que je dois une partie de mon parcours à ce prof [Boris Seguin] »13. Elle écrit « des tas de petites histoires sur des cahiers de brouillon […] pas pour en faire un livre, c’était plutôt un loisir ». C’est en lisant les quelques pages de ce qui deviendra Kiffe kiffe demain que Boris Seguin décide de les envoyer à sa sœur, Isabelle Seguin, éditrice chez Hachette Littératures. Cette dernière propose immédiatement un contrat d’édition à Guène, pour en publier 1 500 exemplaires. 

En septembre 2004, à la sortie de Kiffe kiffe demainLe Nouvel Observateur lui consacre une double page et encense le livre. La tornade médiatique commence et ce premier roman se vend à plus de 400 000 exemplaires et est traduit dans vingt-six langues. 

En 2007, l’attachée de presse de Hachette Littératures reconnaissait que si Boris Seguin n’avait pas présenté les écrits de Faïza Guène à sa sœur « nous serions sans doute passés à côté du personnage, bloqués dans nos préjugés sur les jeunes des quartiers »14

L’écrivaine publiée par Hachette Littératures, puis Fayard depuis ses débuts a rejoint Plon15 en 2020 pour la publication de son sixième roman La discrétion

Créations littéraires

Les romans de Faïza Guène sont principalement des comédies sociales. Ses écrits sont construits sur des séries de personnages lucides sur leur position au sein de la société française. Ils racontent le vécu des classes populaires issues de l’immigration maghrébine. Faïza Guène utilise une langue revigorée et souvent argotique, « une langue vivante et drôle »16. Ce style particulier, assez courant dans de nombreux autres pays comme en témoignent les livres du romancier Irvine Welsh, est plutôt rare et déconsidéré dans la littérature française17

Son premier roman Kiffe kiffe demain (2004) est le monologue de Doria, une adolescente de 15 ans vivant à Livry-Gargan, un témoignage sur lequel s’appuie l’écrivaine pour traiter de l’identité18. Pour le linguiste Marc Sourdot, la langue utilisée dans ce roman est celle du « je » et du « jeu », et les textes sont portés par des personnages qui distillent un regard frais, drôle et sans misérabilisme sur leur vie19

Dans Du rêve pour les oufs (2006), l’héroïne, Ahlème, est une jeune adulte de 24 ans vivant à Ivry-sur-Seine. Sa mère est tuée en Algérie lors de la décennie noire et, entre son père accidenté du travail qui perd la tête et son frère attiré par la délinquance, elle doit faire face à l’effondrement de sa structure familiale. 

Les Gens du Balto (2008) décrit une autre facette des habitants de banlieue. Dans ce polar, l’écrivaine met en scène des personnages dans une ville de banlieue pavillonnaire en fin de ligne RER appelée Joigny-les-Deux-Bouts. Le meurtre du patron du Balto, un bar miteux, est le prétexte à un roman chorale où témoignent différents personnages potentiellement coupables, face à un lieutenant de police. Les personnages sont issus de trois familles : « la franco-arménienne qui bat de l’aile, l’algérienne travaillée par des bifurcations générationnelles ou la française laminée par l’ennui et la « beaufitude » »20

Dans le drame familial Un homme, ça ne pleure pas (2014), l’écrivaine raconte l’histoire d’une famille issue de l’immigration algérienne, installée dans une maison avec jardin dans la ville de Nice. Les parents rêvent de voir leurs trois enfants grandir dans le respect des traditions familiales, infusées dans la culture algérienne et la religion musulmane. Les enfants ont une double culture et sont tiraillés sur leurs identités. Deux visions radicales s’opposent, celle de Dounia, l’ainée, qui croit en l’égalitarisme républicain, et celle de Mina, qui reste loyale à la culture de ses parents. Entre les deux, le frère cadet et narrateur, Mourad, ne veut pas choisir21

Millénium Blues (2018), un roman nostalgique sur les milliéniaux, retrace une histoire d’amitié entre deux femmes, Carmen et Zouzou, que l’on voit grandir à travers les événements marquants du tournant du millénaire, avec ses joies et ses traumatismes. Qu’ils soient individuels ou collectifs (coupe du monde 1998, le 11 septembre 2001, les élections de 2002, la canicule, la grippe A, etc. 22. La Libre Belgique note que « Toutes proportions gardées, la plume de Faïza Guène fait penser à celle d’Yves Simon qui, dans nombre de ses romans, captait si bien l’époque et ses tumultes »23

Dans La discrétion (2020), Faïza Guène raconte l’histoire de Yamina, une algérienne qui a connu un double exil, l’un à Ahfir au Maroc pendant la guerre d’Algérie, l’autre en France, à Aubervilliers. À l’aube de ses 70 ans, elle refuse de se laisser envahir par le ressentiment, « elle ne parle pas de son passé, de ses relations conflictuelles avec la France, de la douleur de son exil »24. Ses quatre enfants « ne comprennent pas cette discrétion, héritent d’un sentiment d’humiliation. Et rien ne peut empêcher la colère, à un moment ou à un autre, de sourdre… »25

Thèmes

Classe et culture populaire

Pour Faïza Guène « être pauvre et avoir des origines étrangères est une double malédiction »17. Elle précise que ce qui est important dans ses écrits est sa classe sociale : « ce sont mes origines modestes, banlieusardes, prolo, populaires, cela me donne tellement de matière, ce que l’on a appelé « la France d’en bas ». C’est là que je me situe »26. L’écrivaine raconte « des histoires de gens ordinaires, des antihéros aux revenus modestes »17

  • Banlieue parisienne

La banlieue parisienne est le cadre des trois premiers romans de Faïza Guène. Dans un article intitulé Paris et ses banlieues dans les romans de Faïza Guène et Rachid Djaïdani27, l’universitaire Mirna Sindičić Sabljo explique que les romans de ces deux auteurs permettent de saisir la complexité des espaces périphériques. Elle note une diversité du type de banlieues, celle des barres HLM dans Kiffe kiffe demain et celle de la banlieue pavillonnaire dans Les gens du Balto. Pour Mirna Sindičić Sabljo, ces espaces sont à l’opposé des stéréotypes diffusés par les médias français. Dans les romans de Guène, elle note que ces espaces sont des « communautés fraternelles », « lieux d’une interaction sociale forte ». Les romans de Faïza Guène et de Rachid Djaïdani « contestent l’image mythifiée de Paris » et « démontrent l’hétérogénéité des banlieues » ainsi que leur relation avec la capitale. 

Cette analyse sur la représentation de la banlieue dans le premier roman de Guène, loin des clichés, est également partagée par l’universitaire Mirka Ahonen28. Aussi, les femmes du roman ne sont pas victimes d’un ordre patriarcal, elles parviennent à améliorer leur condition matérielle et sont solidaires. 

Lors d’une conférence donnée en 200929, à l’occasion de la sortie de la traduction anglaise de Du rêve pour les oufs (Dreams from the Endz), Faïza Guène déplore la déshumanisation de la banlieue. Elle fait remarquer que les noms donnés aux Grands ensemblessont souvent ceux d’insectes ou ceux évoquant la multitude. Elle donne comme exemple le quartier des Courtilières (une espèce d’insectes orthoptères) à Pantin où elle a grandi mais aussi « La Ruche » de Bobigny, la « Cité des 3000 » à Aulnay-sous-Bois ou encore la « Cité des 4000 » à La Courneuve. Elle explique avoir choisi pour cadre de son deuxième roman dont le sujet est la précarité, la « Cité de l’Insurrection » d’Ivry-sur-Seine. Pour l’universitaire Mirelle Le Breton, Faïza Guène « ré-humanise » la banlieue contre les représentations stéréotypées30. Elle change d’échelle, passant des « Grands ensembles » à une communauté qui s’apparente à un petit village où les individus vivent dans la fraternité. 

  • Cellule familiale

À 15 ans déjà, Faïza Guène avait exploré dans son court-métrage RTT la précarité sociale et affective qui survient dans les classes populaires dès lors que la cellule familiale éclate. Ce thème est récurrent dans l’ensemble de ses romans.

Dans Kiffe Kiffe demainDu rêve pour les oufs et Millénium Blues elle explore les conséquences de la précarité de la cellule familiale monoparentale. Dans Un homme, ça ne pleure pas, la cellule familiale est ébranlée par le départ de la sœur ainée, qui coupe toute relation avec son milieu social et culturel d’origine. 

  • Déterminisme social

Le concept du mektoub (qui signifie le « destin » en arabe) revient en filigrane dans les textes de Faïza Guène. Dès son premier roman, la narratrice, Doria, est abandonnée par son père. Seule avec sa mère, son destin parait tout tracé. Pour Doria, le mektoubest le « scénario » d’un film qu’elle n’a pas écrit et dont elle est simple actrice. « Le problème, c’est que notre scénariste à nous, il a aucun talent. Il sait pas raconter de belles histoires ». 

Dans un premier temps, le mektoub rend Doria impuissante face à l’avenir. Pour elle, demain sera kif-kif (« pareil ») qu’aujourd’hui. Cependant, le fatalisme initial laisse la place à de l’optimisme dès lors qu’elle croit en sa capacité à agir sur sa vie. Elle peut espérer et kiffe kiffe (« aimer ») demain18

Chez l’écrivaine, le mektoub est une notion polysémique, il est tantôt un fatalisme qui vient s’opposer à la liberté individuelle, tantôt un déterminisme social, qui fige la trajectoire de ses personnages issus des classes populaires en bas de l’échelle sociale. La liberté et le droit au rêve sont revendiqués dans Kiffe kiffe demain mais aussi dans Du rêve pour les oufs par la voix de son héroïne Ahlème (dont le prénom signifie « rêve » en arabe). 

  • Télévision et musique

Dans Kiffe kiffe demain la culture populaire est très présente avec des références au cinéma et aux émissions télévisées31. D’ailleurs, l’héroïne du roman décrit la télévision comme « le Coran du pauvre ». En 2007, Faïza Guène déclare que son roman n’est pas autobiographique mais qu’elle rejoint son « personnage sur sa culture tv en béton armé »32

La télévision a plusieurs fonctions pour ses personnages, elle permet de rêver et d’avoir des modèles. Les séries télévisées permettent aussi de dégager des figures de la masculinité qu’admire les narratrices de ses romans, à l’image de Charles Ingalls (La Petite Maison dans la Prairie) dans Millénium Blues ou MacGyver dans Kiffe kiffe demain

Dans Du rêve pour les oufs, ce sont les programmes de la télévision qui rythment la vie du « patron », le père de l’héroïne, cloué à la maison depuis son accident du travail au chantier. Chaque émission lui rappelle, lui qui a perdu la tête, la notion du temps (Télématin devient l’heure du café, l’Inspecteur Derrick, l’heure de faire la sieste, etc.).

La musique et les références aux chanteurs sont nombreux, de IdirBarry White et Rihanna en passant par ABBA, dont la discographie sert de bande-son à la vie de la narratrice dans Millénium Blues

Intégration et Assimilation

Le thème de l’intégration et de l’assimilation est développé dans Un homme, ça ne pleure pas où le personnage de Dounia, un avatar de Rachida Dati33, veut forcer le destin. Mourad, son frère cadet, décrit une sœur qui aurait aimé s’appeler Christine, et qui opère un processus de « christinisation » pour répondre au modèle français de l’assimilation. Dounia est à ses yeux ce que la République sait faire de mieux : « une réussite accidentelle ». En effet, elle a beau être transfuge, une femme politique, présidente d’une association féministe « fières et pas connes » (clin d’œil à Ni putes ni soumises), renier sa famille ainsi que sa culture arabo-musulmane au passage, elle est tout de même immédiatement renvoyée à ses origines par la presse qui la décrit comme « d’origine algérienne ». 

Faïza Guène explore la question du destin des français issus de l’immigration, la manière dont ils composent avec leurs identités multiples pour être acceptés comme des enfants de la République. Son personnage de Dounia est affectée par ce qu’elle décrit comme le « Syndrome de Babar » : Babar est un petit éléphant dont la mère est tuée par un chasseur. Il est recueilli par une femme nommée Christelle qui lui apprend les bonnes manières. Il porte un costume trois-pièces, un nœud papillon, conduit une voiture mais est constamment renvoyé à sa condition d’éléphant34

Ce thème est aussi présent dans Kiffe kiffe demain. Pour Brinda J. Mehta, Faïza Guène montre « l’hypocrisie » de l’intégration à la française où toute différence est rendue suspecte, et où les descendants d’immigrés sont relégués à une citoyenneté de second rang, par des représentations (notamment médiatiques) stéréotypées35

Identité et transmission

L’écrivaine explique que chacun de ses romans est une lettre d’amour à son père36. En 2013, ce dernier décède après une longue maladie. C’est à cette période qu’elle a l’idée de son roman Un homme, ça ne pleure pas pour parler de transmission. « Quand j’ai perdu mon père, je me suis dit que lorsque cette génération de chibanis (« vieillards », en arabe maghrébin) sera partie, tout aura disparu avec eux. J’ai eu le sentiment qu’ils n’avaient jamais été reconnus à leur juste valeur, et qu’ils ne nous ont pas tout raconté »37

La figure du père est omniprésente dans l’ensemble des romans de Faïza Guène38. Il est d’autant plus présent qu’il est absent physiquement (Kiffe kiffe demain) ou mentalement (Du rêve pour les oufs). Cette figure peut être tout aussi omniprésente par son silence (Un homme, ça ne pleure pas)

Pour l’universitaire Nour Seblini, Faïza Guène traite de l’identité des français d’origine maghrébine, tiraillés entre l’injonction à l’assimilation et la préservation de leur héritage39. Dans Millénium Blues, l’héroïne est initiée à cet héritage culturel par son père, immigré algérien. Il lui fait écouter A Vava Inouva d’Idir, une chanson kabyle inspirée de contes transmis oralement40

Bien que la figure du père soit centrale, la figure de la mère l’est tout autant. D’ailleurs, elle lui consacre son dernier roman, La Discrétion (2020). Elle déclare dans une interview41 donnée à Tecknikart que l’idée du roman lui est venue en écrivant un texte pour l’émission Boomerang d’Augustin Trapenard sur France Inter en janvier 2018. Dans ce texte titré La lourdeur des nuages42, Guène résume la philosophie de cette génération d’immigrés qui ne voulait pas se faire remarquer : « Ici [en France], il faut rester discret ». 

La question de l’identité est également abordée dans le recueil de nouvelles publié dans Chronique d’une société annoncée (2007) du collectif Qui fait la France ?. Dans un texte intitulé Je suis qui je suis, un clin d’œil à la chanson de Gloria GaynorI am what I am, elle raconte l’histoire d’un tueur mythomane qui s’invente de multiples identités, entre le réel et la fiction. Pour Isabelle Galichon, docteure en littératures, « Guène souligne les affres de la construction identitaire qui oscille entre transparence sociale et fiction : le travail de l’écrivain vise alors à rendre visible ceux qui disparaissent dans la société et à reconstruire ce qui semble disparate et éclaté »43

Style

Faïza Guène revendique une écriture populaire, qui n’est pas destinée aux élites44. Elle déclare que L’Attrape-cœurs de J. D. Salinger a « beaucoup compté » pour elle comme source d’inspiration mais qu’elle écrit avant tout de manière « intuitive »9. Elle dit avoir écrit avant d’avoir lu, et que les mots lui venaient en écoutant les autres parler45. Son rapport à langue, elle le décrit ainsi : « je remixe la langue française en lui donnant des couleurs différentes de celles dont on la pare à Saint-Germain-des-Prés. Ce n’est pas un langage par défaut, je n’écris pas comme je parle mais je me sers de ce langage car je l’aime »32

Oralité et traits argotiques

Les romans de Faïza Guène font la part belle à l’oralité et à l’argot. Ses écrits sont imprégnés de la culture des classes populaires. Dans un portrait réalisé en 2008 par Al Jazeera English, elle témoigne avoir grandi dans un foyer où il n’y avait pas d’étagères avec des livres, mais où régnait une culture de l’oralité46

Lors de la sortie de Kiffe kiffe demain, l’usage de la langue est perçu comme un « hybride » alliant le verlan et le français standard47. Faïza Guène use de phrases courtes pour mettre en avant l’oralité et un rythme vif19

Focus Vif, note que dans Les gens du Balto, Faïza Guène a « conservé l’oralité » et sa capacité à « reproduire les parlers les plus improbables »48. Dans ce roman chorale, l’oralité est adapté à chaque personnage49

Pour la professeure Zineb Ali-Benali, le titre Un homme, ça ne pleure pas, « semble mimer l’oralité »50. Pour l’universitaire Silvia Domenica Zollo, le roman apporte de nouveaux éléments linguistiques et stylistiques qui permettent à ses personnages une « déculturation » et une « reconstruction identitaire ». La « mise en scène de l’oralité » permet au narrateur, professeur niçois d’origine maghrébine affecté en Seine-Saint-Denis, de reconstruire une identité culturelle et linguistique au contact de ses élèves et de son cousin venu d’Algérie51

Usage du verlan

Faïza Guène utilise des mots en verlan, dont l’usage est devenu populaire dans la langue française. Son usage de la langue a souvent interpelé et elle s’en est justifié en ces termes :

« Je crois que certaines cultures admettent bien plus facilement l’évolution du langage et, en règle générale, les apports qu’on peut faire à la littérature aujourd’hui. J’ai trouvé cela moins figé en Scandinavie ou en Angleterre, par exemple. Cela me conforte dans l’idée qu’on construit de nouvelles choses, qu’en choisissant de m’intéresser à ces anti-héros du quotidien, je n’insulte en rien la noblesse de notre littérature qui doit s’ouvrir davantage »26.

Dans un article19 portant sur Kiffe kiffe demain, le professeur de linguistique Marc Sourdot estime que seules les « unités les plus courantes » du verlan sont utilisées, notamment celles référencées dans le Petit Robert. Cette « langue urbaine inventive est souvent subversive »52

Aussi, l’universitaire et traductrice italienne Ilaria Vitali parle du « verlan et de cyberl@ngage » de Kiffe kiffe demain en indiquant que ce langage est un « sociolecte d’inclusion/exclusion sociale ». En effet, l’héroïne opère ce qu’elle qualifie de « code-switching » pour être comprise. Elle illustre son propos avec une scène du roman dans laquelle l’héroïne est frustrée de ne pas pouvoir utiliser des mots en verlan de peur de ne pas être comprise par sa psychologue53. Brinda J. Mehta souligne quant à elle un usage du verlan comme un marqueur de l’identité d’une jeunesse marginalisée54

Dans son second roman Du rêve pour les oufs, l’esthétique de son texte interpelle L’Express : « Sa langue créative, mélange de verlan, de phrases châtiées et de proverbes africains de Tantie Mariatou, fait d’elle une porte-parole efficace, mais aussi un auteur à part entière »55

Usage de l’arabe

Dans l’ouvrage collectif dirigé par Ilaria Vitali, Intrangers (II). Littérature beur, de l’écriture à la traduction (2011), les deux linguistes Alena Podhorná-Polická et Anne-Caroline Fiévet concluent que la reformulation des arabismes utilisés par Faïza Guène participent à la création de « ponts stylistiques » entre la France et le Maghreb. Ilaria Vitali qui a traduit du français à l’italien de nombreux romans « beurs » avance que les écrivains d’origine maghrébine sont à la fois écrivains et traducteurs dans la mesure où ils participent à l’initiation de leurs lecteurs à leur double culture56

Marc Sourdot souligne l’usage des mots arabes « bled, hchouma, haâlouf, chétane, kiffer ou flouse » dans Kiffe kiffe demain que l’écrivaine utilise dans la bouche de personnages arabophones. Il explique que le roman a connu un succès au-delà d’un public adolescent car l’auteur a su « surprendre sans dérouter ». Il utilise le concept de « l’écriture décentrée » développé par Michel Laronde, qui dans son ouvrage L’écriture décentrée, la lague de l’Autre dans le roman contemporain (1997), énonce que cette écriture « rendrait compte de développements à l’intérieur de l’Hexagone d’une littérature marquée par des différences linguistiques et culturelles ancrées en partie dans l’origine étrangère des écrivains ». Dans les romans de Guène, les effets de styles ne se font pas au détriment de la compréhension, notamment avec l’usage systématique de la reformulation, d’intégration de termes équivalents ou de marqueurs métalinguitiques19.

Humour

Pour écrire sans misérabilisme sur les classes populaires, Faïza Guène utilise l’humour : « Je ne sais pas écrire des choses dures d’une manière dure. J’ai toujours besoin qu’il y ait de l’humour, de la légèreté pour venir adoucir tout ça »57. Pour L’Obs ses « textes débordent de vie, d’humour »58

Dans Kiffe kiffe demain cela permet à l’écrivaine de décrire une réalité nuancée et loin des clichés sur la banlieue59. L’humour est omniprésent dans Du rêve pour les oufs60 où Faïza Guène « s’avère être une excellente caricaturiste »61. Pour L’Express, sa « langue [est] pleine de vannes et de lucidité […] »62

Dans Du rêve pour les oufs, « Le discours que prête Guène à sa narratrice n’est ni celui de la défaite ni de l’abandon […] Il règne toujours un souffle d’espoir. Et puis, il y a l’humour qui caractérise le style de la romancière. […] »63.

Le Nouvel Observateur souligne les qualités de ses deux premiers romans (« des saynètes très drôles, une narratrice attachante, un vrai sens de l’observation ») mais déplore une écriture populaire « avec les mots du quotidien »64. Pourtant cette écriture populaire est revendiquée par l’écrivaine dès ses débuts. En 2008, elle avance que ses écrits ne sont pas assez « nobles » pour les « élites parisiennes » pour être considérés comme de la littérature (« I like telling stories about ordinary people, anti-heroes of modest means […] not noble or interesting enough to belong to litterature or fiction »)65

Pour sa critique portant sur Les gens du BaltoLe Figaro note une « plume drôle et relevée »66. Pour Le Point, le roman est « dôle et tendre »67La Croix note que « L’écriture « nature » et décomplexée de Faïza Guène se dévore sans effort et avec le sourire aux lèvres »68

Pour sa critique d’Un homme, ça ne pleure pasL’Express note « un sens de la formule qui claque » et « un humour tendrement décapant »37

À la sortie du roman La discrétion, la journaliste de France Info Laurence Houot note qu’elle « restitue avec pudeur et humour une histoire complexe »69

Réception

Réception française

Pour Faïza Guène, la banlieue est son « environnement » mais n’est pas le sujet de ses romans. Elle rappelle que Kiffe kiffe demain ne parlait pas de banlieue, « il parlait de l’adolescence »9. Elle déplore la confusion qui règne chez certains journalistes entre « le livre et l’auteur »26

L’universitaire Mame-Fatou Niang explique la réception positive des romans de Faïza Guène dès lors que l’histoire a pour décor la banlieue de barres HLM. Pour elle, les romans de Faïza Guène sont encensés par le milieu élitiste de la littérature parisienne, non pas pour leurs qualités esthétiques, mais pour leurs qualités « ethnographiques » dans la mesure où ils sont reçus comme des documentaires sur la banlieue. C’est à la lumière de ce constat qu’elle explique la relégation de Guène dans les pages « Société » de la presse écrite. Elle en veut pour preuve le roman Les gens du Balto, qui sort des sentiers battues de la banlieue verticale des barres HLM pour camper dans la banlieue horizontale des pavillons. Ce roman fut un échec commercial comparé aux deux premiers mais marque « un réveil douloureux » pour l’écrivaine. Elle prend conscience de « l’affirmation du rôle qu’elle jouait (malgré elle ?) dans le milieu littéraire »70

En 2018, Faïza Guène reviendra sur le tourbillon médiatique après le sortie de Kiffe kiffe demain, déclarant avoir le sentiment d’avoir été considérée comme « un singe savant » 9. En effet, le succès de son premier roman coïncide avec les émeutes urbaines de 2005. À L’Obs, elle déclare que les journalistes voulaient connaître son avis sur « le port du voile, l’immigration, les émeutes en banlieue… On me parlait de tout sauf de mon livre. J’étais considérée comme un écrivain de banlieue et pas comme un écrivain tout court »71. Profitant du contexte social de 2005, certaines élites politiques françaises, veulent en faire une porte-parole des banlieues. Elle déclinera les tentatives d’approches faites par différents ministères durant les présidences de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy17

Dans son autobiographie, Mélanie Georgiades, plus connue sous son nom de scène Diam’s, décrit son amitié avec Faïza Guène qu’elle a rencontrée lors d’invitations faites par les médias à débattre sur des faits d’actualité car elles étaient considérées comme les deux « perles » de la banlieue. Les deux femmes étant réduites à représenter leur territoire d’origine et non leurs productions artistiques72

Pour Zineb Ali-Benali50, Faïza Guène a été, consciemment ou non, une « anthropologue des siens » pour le milieu de la littérature parisienne. Elle évolue de la case de « beur », puis « intrangère »73 pour finir au « centre » de la littérature avec Un homme, ça ne pleure pas. C’est ainsi qu’elle place la critique enthousiaste de ce roman par François Busnel dans L’Express :

« Elle a fait du chemin depuis Kiffe kiffe demain ! On a découvert Faïza Guène en 2004 avec un premier roman qui, pour n’être pas très réussi, n’en fut pas moins un grand succès de librairie. Dix ans plus tard, la jeune femme s’est métamorphosée : elle s’est dotée d’un style, d’un ton, et a appris à raconter des histoires sans jamais verser dans le manichéisme, les généralités ou les raccourcis 74 ».

Pourtant, dans un article consacré à l’évolution de l’écriture chez Faïza Guène, l’universitaire Ioana Marcu, note qu’Un homme, ça ne pleure pas garde le style originel de Guène comme l’usage de l’oralité. Après son deuxième roman de la « confirmation », ce roman est celui « l’âge adulte » avec un style arrivé à « maturité »75

Réception internationale

La réception des écrits de Faïza Guène en France et à l’étranger est différente76. Si en dehors de l’Hexagone elle est comparée à « Zadie Smith ou à Monica Ali », en France, elle incarne selon l’universitaire Laura Reeck « la révolte, une révolte totale qui peut mener à tout, même au silence et surtout au silence lorsque l’on est sommé de parler ». 

Dans l’ouvrage collectif Banlieue vues d’ailleurs (2016) dirigé par l’historien Bernard Wallon77, il est rappelé que les universitaires spécialisés dans l’étude de la production des écrivains issus des banlieues sont principalement basés en dehors de l’Hexagone, notamment aux États-Unis, en Angleterre et en Italie. En effet, en France, cette littérature est « absente dans la plupart des anthologies et tentatives de classement dédiées à la littérature française contemporaine […] la critique universitaire française continue à ignorer ce corpus vaste qui compte pourtant des œuvres de qualité littéraire remarquable ». Pour lui, l’une des explications à cet état de fait serait structurel, les universités anglosaxonnes par exemple ayant des départements de French Studies, influencés par les études postcoloniales et les cultural studies qui analysent les œuvres considérées comme mineures et/ou issues des minorités. 

Dans ce même ouvrage, l’universitaire britannique Christina Horvath78, spécialisée dans la littérature des auteurs issus de banlieue signe un article intitulé Écrire la banlieue dans les années 2000-2015 dans lequel elle énumère les raisons qui pourraient expliquer le déni des écrivains issus des banlieues dans le champs littéraire français : mépris pour le genre populaire et les genres mineurs, méfiance des universitaires hexagonaux à l’égard d’une littérature dont l’esthétique s’éloigne du « prestige du français standard normé, approuvé et certifié par l’Académie française ». Elle suppose également que les auteurs portant des noms étrangers ne seraient « pas suffisamment français » pour avoir une place dans les rayons « littérature française » ou intégrés dans les programmes scolaires. Pour finir, elle avance que les stéréotypes sur les banlieues, véhiculés par les médias, influencent les universitaires à ne pas croire en la capacité des auteurs résidants en banlieue d’être « dignes de leur attention ». 

Cette analyse est partagée par la professeure de français Anouk Alquier dans un article publié en 2011 et intitulé La Banlieue Parisienne du Dehors au Dedans : Annie Ernaux et Faïza Guène. Elle y explique que les relents néocoloniaux au sein de la société française ne permettent pas de reconnaitre les textes qui se passent en banlieue comme textes littéraires. Ils sont reconnus comme « textes exotiques, étranges, voire tabous »79

Dans une interview de Faïza Guène publiée en 2007 par le Contemporary French and Francophone Studies32 à la suite d’une tournée des universités américaines, elle déclarait avoir été confortée sur son travail, sur l’universalité de ses thèmes, ajoutant qu’en France , elle « en doute quelquefois car on a souvent besoin de me cantonner à la Banlieue ». 

En 1995 déjà, Alec G. Hargreaves traduisait en ces termes la place inconfortable des écrivains français issus de l’immigration maghrébine : « La littérature issue de l’immigration maghrébine en France est une littérature qui gêne. Les documentalistes ne savent pas où la classer, les enseignants hésitent à l’incorporer dans leurs cours et les critiques sont généralement sceptiques quant à ses mérites esthétiques »80

Le statut d’écrivaine

Faïza Guène et Françoise Sagan

En 2004, la journaliste de L’Obs Anne Fohr encense Kiffe kiffe demain mais s’interroge : « Le premier roman d’une beurette de banlieue ne passe pas inaperçu. Quand c’est une petite merveille, c’est la ruée sur l’auteur, sa vie, son œuvre. On en fera peut-être un phénomène. Nouvelle Sagan des cités ou petite sœur de Jamel Debbouze? »81. La « Sagan des cités »82 ou la « Sagan des banlieues »62,83 seront réutilisés dans la presse française mais également étrangère. Le seul point commun entre Françoise Saganet Faïza Guène étant une entrée précoce dans le monde de la littérature (Françoise Sagan a publié Bonjour Tristesse en 1954 à l’âge de 18 ans). 

En août 2006, pour la sortie de son deuxième roman Du rêve pour les oufsLe Nouvel Observateur critiqua ce surnom où l’écrivaine « se retrouve homologuée « Sagan des cités » par quelques plumitifs en mal de formules passe-partout »84. En octobre de la même année, Anne Fohr publie dans le même magazine une critique élogieuse du second roman de l’écrivaine, qualifiée cette fois-ci de « beurette phénomène » ou encore une « une fille des cités surdouée»85

Les surnoms l’assignant à la banlieue seront encore nombreux.« Plume du bitume »86, « Bridget Jones des banlieues »87 dont la « plume rafraîchissante de 21 ans [est] trempée dans le bitume de Seine-Saint-Denis »55, « titi de banlieue »88, « la plume de Pantin (Seine-Saint-Denis) »89.  Ou encore « une romancière qui a su incarner, plus que toute autre, une certaine littérature française du bitume »37

Dès sa première émission télévisée, l’universitaire Kathryn A. Kleppinger90 fait remarquer que Faïza Guène tente de recadrer la réception de son travail. Elle retranscrit un passage de l’émission On a tout essayé, diffusée le 11 octobre 2004 sur France 2 : 

  • Laurent Ruquier : « Qu’est-ce que vous préférez, qu’on dise que vous êtes la Françoise Sagan des banlieues comme j’ai pu le lire, ou la petite sœur de Jamel Debbouze?»
  • Faïza Guène: « Si j’avais le choix, aucun des deux.»

Faïza Guène continuera à rejeter ces surnoms, y compris auprès de la presse étrangère, notamment dans une interview donnée au New York Times87 en 2004 (« I don’t want to be the Sagan of the housing projects »). Pourtant, elle est présentée ainsi à chaque sortie d’un roman. En 2008, elle déclarait à ce sujet : « Des cités, des banlieues, c’est devenu un nom de famille, une particule. Si je vais sur la Lune, je serai l’Armstrong des quartiers, non ? »89

Ce phénomène d’association des écrivains issus de la banlieue parisienne et de l’immigration maghrébine à des figures connues dans le milieu littéraire français est une pratique courante dans les médias hexagonaux. En organisant des dictées géantes par exemple, l’écrivain Rachid Santaki a été affublé du surnom de « Bernard Pivot des banlieues »91

Légitimité

En 2016, Faïza Guène apparait dans le documentaire Nos Plumes92 réalisé par Keira Maameri. Cette dernière tente de montrer les stéréotypes dont souffrent les artistes et écrivains issus de la banlieue parisienne dont Faïza Guène, BerthetRachid Djaïdani, ElDiablo et Rachid Santaki. Le documentaire traite de la question de la légitimité de ces auteurs dans le champs artistique et littéraire français. 

L’usage d’une langue populaire et argotique est l’un des éléments qui participe à une forme d’exclusion de Faïza Guène du champs littéraire par la presse française. Les articles la concernant sont souvent classés dans la rubrique « Société » et non dans la rubrique « Littérature » ou « Culture », faisant de l’auteur un phénomène de société, plus qu’un phénomène littéraire. 

En 2004, Le Nouvel Observateur fera sa critique de Kiffe kiffe demain dans sa rubrique « Société ». En 2006, Le Parisien titrera son article Faïza Guène, plume du bitume86 dans sa rubrique « Société ». En 2008, le même journal titrera Parlez-vous le Faïza Guène ?89 dans la même rubrique. 

En 2006, elle déclare qu’en « France, c’est encore comme si je n’avais pas de légitimité, quand je regarde les émissions littéraires, je suis traumatisée ; on croirait qu’ils cherchent à tout prix à fermer le cercle… Et ce sont les mêmes qui ne comprennent pas pourquoi les gens ne lisent pas ! »2. D’ailleurs, elle dit dans plusieurs interviews se sentir exclue du champs littéraire français45

À la question du Guardian sur l’éventualité qu’elle puisse recevoir un Prix Littéraire, elle déclare : « Les grands prix littéraires ? Vous plaisantez ? Jamais, de toute ma vie, jamais, je ne gagnerai un prix littéraire. Cela voudrait dire que j’écris de la littérature et qu’il y a des intellectuels dans les banlieues. C’est justement là-dessus que rien ne change et que cette vision néocolonialiste s’exprime… Les indigènes savent faire du sport, chanter et danser, mais ils ne peuvent pas penser »17

Pour l’éditeur Guillaume Allary, le premier roman de Faïza Guène est arrivé dans une séquence historique où il n’y avait pas de voix des banlieues parisiennes dans la littérature française, où le « milieu littéraire parisien » était « ignorant sur une large partie de la population française ». (« The book arrived in that heavy silence in a very white, very inward-looking, Parisian literary milieu that was ignorant about a large part of the French population »)93

Traductions

Faïza Guène est la première écrivaine française issue de l’immigration maghrébine à avoir un succès mondial. La traduction de son premier roman en vingt-six langues crée dès lors de nombreuses analyses universitaires, notamment au sein des départements de French Studies, sur les stratégies adoptées par les traducteurs. En effet, la plupart des traducteurs normalisent (simplifient) Kiffe kiffe demain, lui faisant perdre ses caractéristiques originales, notamment ses mots en verlan et ses arabismes. Or, l’oralité, le verlan et les arabismes caractérisent le style de l’écrivaine94

Si l’œuvre de Guène traduit la culture des classes populaires issues de l’immigration maghrébine, avec un usage fréquent des arabismes, la traduction arabe de Kiffe kiffe demain a été la plus tardive. En effet, les universitaires Katrien Lievois, Nahed Nadia Noureddine et Hanne Kloots95 soulignent qu’en dépit de son succès, et des premières traductions publiées dès 2005 (en finnois, italien, néerlandais et serbe), la traduction arabe ne paraît qu’en 2010. Ils jugent la traduction arabe « déconcertante » avec un effacement total des spécificités esthétiques du roman transformé en arabe standard, dans un « registre formel ». La traduction de certains mots portent d’ailleurs à confusion. L’usage du mot « bled » est traduit par « balad », qui signifie « pays » en arabe standard, et est dépourvu de sa connotation « péjorative ». Ils soulignent que le titre arabe porte aussi à confusion, « kiffe kiffe » (aimer) sans voyelle étant lu « kaif kaif » (comment) par les arabophones. 

Ils se sont également intéressés à la traduction espagnole et néerlandaise pour appréhender les stratégies retenues par les traducteurs. La version espagnole efface les références sociolinguistiques, notamment celle du titre, pour le traduire en Mañana será otro día. La traduction néerlandaise, Morgen kifkif, bien qu’elle garde certains mots arabe tels quels, utilise une langue neutre. 

Pour l’universitaire Mattias Aronsson, qui s’est penché sur les deux premiers romans de Guène traduits en suédois, les mots argotiques, en verlan ou issus de la culture maghrébine sont souvent traduits dans une langue standard. « Ce procédé de normalisation rend le texte cible plus neutre et, peut-être, un peu moins singulier que l’original »96. La traduction suédoise fait perdre à Kiffe kiffe demain sa culture maghrébine en usant de l’argotique espagnol plus présent dans la langue suédoise. Entre autres exemples, Mattias Aronsson évoque le passage du mot arabe « walou » à un équivalent espagnol « nada ». Il explique ce « transfert » car l’argot utilisé en Suède est largement influencé par les immigrés sudaméricains. 

La traduction américaine (Kiffe kiffe tomorrow) et italienne (Kif kif domani) restent fidèle au titre original. Pour l’universitaire Chiara Denti97 cela permet de rendre compte que le titre original est un « manifeste pour un demain hybride et hétérolingue »98

La presse anglaise a d’ailleurs salué la traduction de Kiffe kiffe demain (Just like tomorrow) qui retranscrit le style de Guène. L’argot utilisé est principalement celui de l’immigration jamaïcaine. Sarah Ardizzone, qui a traduit l’ensemble des romans de Guène a « travaillé sur le langage avec des jeunes de Brixton »26, un quartier populaire de Londres. En 2006, The Daily Telegraphsaluait le travail de Ardizzone, qui a été capable de traduire avec « créativité » les traits argotiques du roman99 même si The Independent déplorait la perte au passage de certains traits d’humour100

En 2020, dans le cadre d’une conférence organisée par l’Institut Français de Londres, au Royaume-Uni, à l’occasion de la Journée Internationale du droit des Femmes, Faïza Guène et sa traductrice Sarah Ardizzone ont, entre autres, échangés sur leur relation traducteur-auteur de plus de 15 années, une relation amicale, qui donne à Guène une « perspective anglaise » de son travail101

Engagements

  • Qui fait la France ?

En 2007, Faïza Guène participe au collectif Qui fait la France ? (jeu de mot avec « kiffer »102), qui déplore que la littérature ne soit qu’un « exutoire des humeurs bourgeoises ». Ce collectif d’écrivains aux « identités mêlées » réclame son droit à faire partie du paysage de la littérature française, dans sa diversité. Ils publient un recueil de nouvelles sous le titre de Chroniques d’une société annoncée

  • Lutte contre les stéréotypes

Faïza Guène est impliquée auprès d’associations, y compris celle qui l’a aidé à devenir écrivaine, Les Engraineurs. Elle déclare vouloir casser les stéréotypes et montrer que la littérature n’est pas « comme le golfe : une activité réservée aux riches »103

L’écrivaine prend position pour que cessent les stéréotypes dont souffre son département de naissance, la Seine-Saint-Denis. Elle signe l’Appel des 93, un collectif lancé en avril 2005 par 93 personnalités dont l’objectif est de modifier le regard négatif du département. En 2006, elle devient la marraine104 du bateau Esprit93 pour le Transat Ag2r

  • Représentation des femmes

Faïza Guène collabore avec l’enseigne de Ramdane Touhami, la maison de parfum et cosmétiques Officine Universelle Buly 1803, à l’écriture de textes où elle explore avec humour la beauté féminine105,106. D’ailleurs elle interviendra dans le Podcast Kiffe Ta Race pour déconstruire les stéréotypes qui touchent les femmes racisées dans un épisode intitulé « La geisha, la panthère et la gazelle »107. En 2020, elle participe à l’ouvrage collectif féministe Ceci est mon corps.

  • Éducation

Faïza Guène est marraine108 et participe régulièrement aux initiatives de La dictée pour tous109, une association qui organise des dictées géantes dans les quartiers populaires. 

En 2018, elle inaugure une bibliothèque qui porte son nom dans le 13e arrondissement de Paris. Le nom de cette bibliothèque rattachée au centre social « 13 pour tous », est choisi par les femmes qui le fréquentent et qui avaient lancées, dix ans auparavant, leur premier diner littéraire avec Kiffe kiffe demain. Faïza Guène déclare à cette occasion son soutien au travail de terrain de ce centre social qui met en avant l’importance de la lecture110

  • Santé

En 2019, elle se rend en Haïti pour le tournage de De vos propres yeux, une websérie produite par l’ONG Solidarités Internationalqui intervient depuis 9 ans dans ce pays afin d’éradiquer le choléra111

Hommages

Dans son quatrième et dernier album SOS, sorti en 2009, Diam’s rend hommage à Faïza Guène dans sa chanson L’Honneur d’un peuple où elle chante « En attendant j’aime les lettres et je lis Faïza Guène »112

En 2019, le producteur Chakib Lahssaini lance la websérie Kiffe aujourd’hui, diffusée sur France.tv Slash et sur YouTube, dont le titre est un « clin d’œil » à Kiffe kiffe demain, un « livre générationnel qui racontait le quotidien d’une jeune fille des quartiers dont les soucis étaient les séries qu’elle regardait l’après-midi, les histoires d’amour… Elle était parfaitement ordinaire et aurait pu s’appeler Monique, Germaine ou Fatoumata : elles ont toutes les mêmes problèmes à cet âge-là »113

Œuvres

Romans

Collectifs

Livres d’art

En 2020, la Folio Society publie une série limitée de 750 coffrets114 contenant une reproduction de la version originale de The Story of Babar de Jean de Brunhoff, ses croquis ainsi qu’un recueil de textes de Faïza Guène, Adam Gopnik et Christine Nelson115

Direction littéraire

Faïza Guène a été la directrice littéraire116,117 du premier roman de Grace Ly, Jeune Fille Modèle. Le roman retrace le parcours de Chi Chi, adolescente française issue de l’immigration sino-cambodgienne, qui raconte sa quête d’identité. 

Créations cinématographiques

Courts-métrages

Pour le directeur du Département des études françaises et francophones de l’Université de Californie, Dominic Thomas, les courts-métrages de Faïza Guène permettent un dialogue entre le centre et la périphérie118. En 2010, il analyse la production de Faïza Guène et les inscrits dans une dynamique portée par les descendants d’immigrés pour casser les stéréotypes véhiculés à leur égard. L’action de filmer et d’écrire a, selon lui, une « dimension thérapeutique » et permet à ces artistes de se réapproprier une image malmenée par les médias. Utiliser la caméra et la plume permet de rendre visible les problèmes sociaux « et placent sous pression les idéaux et les valeurs républicaines ». Pour Dominic Thomas, les courts-métrages de Faïza Guène sont pertinents car engagés à contrer le discours médiatique, politique visant à « essentialiser et stigmatiser » les plus défavorisés au sein de la société. 

  • La zonzonnière

Entre 2001 et 2002, Faïza Guène réalise deux court-métrages avec Les Engraineurs, association basée à Pantin qui organise des ateliers d’écriture et des réalisations audiovisuelles. Elle réalise le premier en 2001 avec le producteur Julien Sicard, La zonzonnière119, qui met en scène une adolescente déterminée à fuir sa famille avec son amie. 

  • RTT

En 2002, elle n’a que 15 ans quand elle réalise seule le court-métrage RTT. Elle met en scène une mère célibataire qui se démène entre son travail de femme de ménage et l’éducation de ses enfants. Profitant d’une journée de repos en RTT, elle découvre que ses enfants basculent dans la délinquance. À travers ce court-métrage, Guène explore le rôle de la dislocation de la cellule familiale comme facteur de la délinquance juvénile. Elle racontera à la sortie de Kiffe kiffe demain que le projet avait manqué de tomber à l’eau, l’actrice principale ayant annulé sa participation la veille du tournage120. C’est alors sa mère, Khadra Guène121, qui interprétera le rôle principal. 

  • Mémoire du 17 octobre 1961

En 2002, elle réalise ce court documentaire qui relate le massacre du 17 octobre 1961 des manifestants algériens à Paris. Cinq mois avant la fin de la guerre d’Algérie, ils protestaient contre le couvre-feu appliqués aux seuls maghrébins. La manifestation sera réprimée et fera entre 30 et 300 morts. 

Cette répression sur le sol français de travailleurs algériens sera pendant longtemps un tabou. Faïza Guène déclarera à ce propos « Mes parents, ils ont connus la guerre d’Algérie, Octobre 1961 à Paris. Ils ne veulent pas faire de bruit. Mais nous, on est né ici, on ne se tait pas »122

L’universitaire Alison Rice rappelle que cet évènement sera intégré et reconnu de manière symbolique dans Kiffe kiffe demain, dans un passage où l’héroïne relate l’amour que porte sa mère pour le maire de Paris, Bertrand Delanoë depuis qu’il a posé une plaque commémorative en souvenir des victimes123

Ce documentaire fut réalisé avec Bernard Richard et financé par l’association Les Engraineurs124

  • Rien que des mots

En 2005, elle obtient une bourse du CNC afin de réaliser le moyen-métrage Rien que des mots125 où elle fait jouer sa mère pour la seconde fois. 

Scénarios

En 2010, elle retrouve Julien Sicard pour collaborer à un épisode de la série télévisée Histoires de vies diffusé sur France 2 qu’il dirige. Elle écrira le scénario de l’épisode 6 appelé Des intégrations ordinaires126

Elle participe à l’écriture du scénario et des dialogues du film Sol, sorti au cinéma en 2020127

Actrice

Faïza Guène tient son premier rôle au cinéma dans le film Sœurs128 de Yamina Benguigui (Sortie en 2020)129

Notes et références

  1.  Nadir Dendoune, « Faïza Guène, écrivain à part et entière », Jeune Afrique,‎ 16 avril 2014 (lire en ligne [archive]) 

2-  Marie-Pierre Subtil, « Faïza Guène, la sale môme qui écrit des best-sellers », Le Monde,‎ 12 septembre 2006 (lire en ligne [archive]) 

3  Lauren Bastide, « La Poudre – Épisode 32 – Faïza Guène » [archive], sur https://www.nouvellesecoutes.fr/la-poudre/ [archive], 14 juin 2018 

4  (en) Fatimah Kelleher, « An Interview with Faïza Guène », Wasafiri, vol. 28, no 4,‎ 1er décembre 2013, p. 3–6 (ISSN 0269-0055DOI 10.1080/02690055.2013.826783lire en ligne [archive], consulté le 17 août 2020) 

5  « Keira Maameri: «Nos plumes, ce sont les plumes de la France» » [archive], sur RFI, 16 septembre 2016 (consulté le 17 août 2020) 

6  (en) Marion E. Hines, « Onomastic resemblances and the use of names in Faïza Guène’s « Kiffe kiffe Demain » », CLA Journal, vol. 54, no 1,‎ 2010, p. 77–106 (ISSN 0007-8549lire en ligne [archive], consulté le 17 août 2020) 

7  Les Engraineurs, Olivier Apprill, Christelle Petit et Boris Seguin, « La zonzonnière et le bon à rien », Chimères. Revue des schizoanalyses, vol. 46, no 1,‎ 2002, p. 39–48 (DOI 10.3406/chime.2002.2419lire en ligne [archive], consulté le 17 août 2020) 

8  « Association « Les Engraineurs » » [archive], sur https://www.journal-officiel.gouv.fr/associations/ [archive

9  Aurélie Sipos, « Pantin : « J’ai toujours aimé les histoires » » [archive], sur https://www.leparisien.fr/ [archive], 12 janvier 2018 

10  Luc Le Vaillant, « Boris Seguin, 48 ans, enseigne le français dans un collège de Pantin. Doutes et convictions d’un prof en grève aujourd’hui. Un hussard en banlieue. » [archive], sur Libération.fr, 30 septembre 1996 (consulté le 17 août 2020) 

11  Pierre Georges, « L’Académie Céfran », Le Monde,‎ 13 février 1996 (lire en ligne [archive]) 

12  Dominique Simonnet, « express société – Le dico des cités » [archive], sur L’Express, 15 février 1996 

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14  Par Marie-Pierre BolognaLe 18 avril 2007 à 00h00, « La cité des écrivains » [archive], sur leparisien.fr, 17 avril 2007 (consulté le 17 août 2020) 

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128  Festival du Film Francophone d’Angoulême, « Soeurs | Les avant-premières | Festival du Film Francophone d’Angoulême » [archive], sur Festival du Film Francophone d’Angoulême – 28 août – 02 septembre 2020, 13 juin 2018 (consulté le 17 août 2020) 

129  Soeurs (2020) – IMDb (lire en ligne [archive])

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Assassinat d’un enseignant

Quels mots pour exprimer mon aversion ? Tuer (assassiner) un homme vulgarisateur de savoir, mais quelle abjection ! Samuel Paty ce professeur de 47 ans, assassiné ce vendredi 16 octobre sur le chemin de son domicile, enseignait au collège du Bois d’Aulne (Conflans-Ste- Honorine, Yvelines) l’histoire et la géographie. Il enseignait comme tous les enseignants des mêmes matières de la République, l’éducation morale et civique, le suffrage universel, le droit, l’égalité entre les citoyens, la séparation « des Églises » et de l’État, la liberté concrète de dire et d’écrire. La liberté de croire ou de ne pas croire. La laïcité c’est cela, c’est pouvoir prier, revendiquer sa foi, quelle qu’elle soit, ou revendiquer son athéisme sans aucun problème et dans le respect d’autrui et dans le cadre de la loi. Sans jamais rien imposer. L’un des objectifs est de donner à l’élève les éléments de la citoyenneté, une « conscience morale » qui lui permette de partager les valeurs humanistes et de vivre en bonne entente avec tous les citoyens.

Parfois le temps alloué à l’éducation à la citoyenneté n’est pas suffisant. J’ai moi-même été enseignant des mêmes matières (plus le français), dans un centre éducatif, et je dois dire que le temps réservé à la citoyenneté, à l’éducation morale et civique était (et demeure) ridicule. Certains élèves nécessitent plus d’attention que d’autres, donc plus d’heures pour appréhender ces questions dont certaines, plus que d’autres (croyances et mœurs), les heurtent profondément. Et ces heures sont très insuffisantes. Certains adolescents évoluent dans un environnement de grande intolérance et de violence. Un environnement d’abord familial et proche, qui n’accepte pas les différences, l’altérité. L’adolescent est confronté à des réalités, à des discours opposés. Parfois même entraîné dans le sillon de la terreur.

Rien ne peut justifier la violence. Quelle qu’elle soit. En attaquant un enseignant, on agresse le cœur de la République. On peut noter ici et là des maladresses de tel ou tel enseignant, marquer sa désapprobation, le signaler auprès de sa hiérarchie. Mais on ne peut en aucun cas se faire justice soi-même. La loi et les dirigeants sont-ils laxistes ? Faut-il bannir de France les citoyens allogènes comme le suggère à demi-mots (parfois ouvertement) l’extrême droite ? Je ne sais si la France « subit une guérilla », mais je suis écoeuré. 

Écoeuré par tous les extrêmes, religieux et profanes.

Dimanche 18 octobre 2020

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Kamel Daoud était hier sur France Culture

Cliquer sur le lien ci-dessous, pour l’écouter

http://ahmedhanifi.com/wp-content/uploads/2020/10/A-bis-_-KAMEL-DAOUD-SUR-FRANCE-CULTURE-_-17.10.2020-_-Vvideo-16-H.mp4

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Incipit en W, point final

« INCIPIT EN W », la maison d’édition que j’ai créée en 2014 a vécu. Voilà. Une belle aventure s’est achevée il y a quelques mois. Fierté d’avoir publié une vingtaine d’auteurs, d’autrices. D’avoir passé des journées entières plongé sur chaque manuscrit, chaque page, chaque ligne, à lire, relire, corriger, échanger avec l’auteur, l’autrice. Des heures entières à corriger, cadrer, rectifier (pour l’imprimeur). Des journées de bureaucratie aussi (Bibliothèque nationale, Urssaf, Impôts…) Les difficultés n’ont pas été en reste. Elles furent nombreuses. Parmi les plus importantes figure la diffusion. La plupart des libraires contactés, suppliés, bousculés, harcelés, etc, n’ont pas vraiment joué le jeu… Pas tous heureusement. 

Que chacun des auteurs, autrices, qui nous ont fait confiance soit ici remercié. Je les ai tous en amitié, et en mémoire. Cinq ans c’est une expérience, un parcours, une histoire, une grande satisfaction !… et une exigence d’énergie insoupçonnable. Mais avec à la clé une réelle et belle aventure. 

Yoga, d’Emmanuel Carrère

Par: Denis Faïck

Philosophe, maître de conférences, écrivain et critique littéraire, auteur du site philotude.fr

in: www.huffingtonpost.fr/ – 02 octobre 2020

Yoga, d’Emmanuel Carrère est un témoignage pour Psychologies Magazine, ce n’est pas de la littérature

Comment expliquer cet engouement pour ce livre qui figure sur la liste du prix Goncourt?

Le livre d’Emmanuel Carrère est l’un des livres dont on parle le plus en cette rentrée littéraire. Le sujet est attirant, et c’est cela qui peut être problématique pour un critique, dans la mesure où il convient de s’extraire de ce qui est attirant dans le sujet pour ne juger que la qualité littéraire.

Un écrivain qui parle de la méditation, du yoga, de sa bipolarité, de sa dépression, de son internement, voilà qui peut en effet être l’objet de l’attention. Je tente de m’extraire de ce sujet pour aller à l’essentiel, à savoir à l’art de l’écrivain.

Pourquoi je n’ai absolument pas aimé ce livre?

L’art, et ici la littérature, a pour sens de se confronter au réel pour nous en dire quelque chose. Il tente de montrer, selon les mots de Paul Valéry, que nous n’avions pas vu ce que nous voyons. D’abord parce que nous n’avons pas vu ce qui est présenté, montré, alors l’art le souligne, le met en exergue, “l’exagère” et ainsi l’accentue pour le montrer.

Mais l’art, aussi, nous fait voir ce que nous n’avons pas vu, parce qu’il va au-delà de ce qui est montré, pour présenter une face du réel non perçue de notre point de vue. L’art, en ce sens, creuse, décortique, ou “tourne” la face visible pour exposer les faces dissimulées au regard.

« On ne fait pas de la littérature avec des phrases qui ne sont que des exposés de sensations immédiates. »

C’est en ce sens que l’art n’est pas factuel; il ne peut se contenter de simplement dire les choses, ce que j’avais déjà écrit dans ma critique du livre Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard. Notre vie courante, à toutes et à tous, dit le fait: j’ai faim, je vais au cinéma, je souffre, je l’aime, etc…; un journaliste dit le fait, un témoignage dit le fait. Mais pas l’artiste. L’artiste l’exprime, le transfigure, le forme et le déforme, et ce n’est pas du tout la même chose.

Il peut dire des choses simples, mais pas simplement, comme, par exemple, montrer un aspect inconnu de la réalité, simple, mais inattendu, ignoré. Là on n’est plus dans le simplisme qui, quant à lui, énonce le fait brut connu de tous, et d’une manière qui appartient à tous.

Le style, selon Proust, c’est donner l’impression au lecteur qu’on lit une langue étrangère dans sa propre langue. On pourrait dire aussi que le style, c’est donner à voir une face du monde qui est énigmatique car jamais perçue, ce qui donne l’aspect de l’étrangeté.

C’est ce que ne fait pas le livre d’Emmanuel Carrère. Tout, ou presque, est factuel dans ce livre. Tout ce qu’il écrit a un sens comme témoignage, journal intime, article dans Psychologie magazine, car ici on expose au premier degré, si j’ose dire, ce qui est immédiatement vécu. Et c’est très bien comme cela, car il n’y a pas de prétention littéraire.

Tirer des citations d’un livre peut le dénaturer, sauf quand tout s’y ressemble.

On n’en pouvait plus, on a mal partout, on n’a qu’une envie c’est de décroiser les jambes, de s’étirer, d’aller marcher dehors.”

Quand on lit une série de phrases comme celle-ci, censées exprimer le fond des choses dans l’expérience méditative, phrases qui parsèment les 400 pages du livre, on se demande: et donc?

Écrire qu’on s’assoit sur un zafu, qu’on a mal au dos et qu’on a plein de pensées, textuellement, en quoi cela apporte quelque chose au réel? Presque tout est factuel, et la question récurrente qui me vient sans cesse après avoir lu des phrases qui ne font que rapporter des faits qui devraient en rester aux magazines de psychologie: et?

Et après?

Je prends la liberté de citer ma critique de Ça Raconte Sarah, qui est du même ordre que le livre d’Emmanuel Carrère: “Au sens étymologique, exprimer signifie ‘extraire en pressant’. Autrement dit, faire sortir par un acte. La donnée immédiate n’est pas suffisante, alors on agit sur elle, on la malaxe, on la tord, on la saisit pour éclairer ce qui est dedans. Tout art, me semble-t-il, part de ce principe: les données immédiates du vécu, du vu, du senti ne sont pas suffisantes.” Voilà ce que “Yoga” ne fait pas. Il n’exprime pas, il énonce. 

Emmanuel Carrère pose un projet: dire que le yoga n’est pas seulement bien, car d’autres l’ont dit. Il veut se placer dans un autre rayon de librairie que celui du développement personnel.” Autrement dit celui de la littérature. Beau projet. 
Il souhaite ainsi dire que le yoga et la méditation sont aussi “un rapport au monde”, une “voie de connaissance, un mode d’accès au réel dignes d’occuper une place centrale dans nos vies.” Certes, mais cela, pour qui connaît un peu le yoga et la méditation, est fort connu. L’écrivain doit alors dire autre chose, montrer autre chose d’une autre manière. Or le livre est à l’image de la citation suivante:

Je regarde les dos, je regarde les nuques. Je me demande qui a mal comme moi, qui s’ennuie, qui plane, qui flippe (…) C’est un drôle de spectacle, émouvant.” Quel spectacle ! Toutes ces “personnes réunies pour dix jours dans un hangar pour plonger chacun en soi-même, savoir mieux qui il est, savoir mieux ce qui le meut.”

Bien sûr, on pourra dire que je sors cela du contexte. Oui, mais tout est globalement sur le même mode. Ce mode on le trouve dans n’importe quel journal de témoignages de développement personnel.

La science, d’ailleurs, la physique, l’histoire, la biologie, la philosophie, font la même chose que l’art. Elles dépassent les faits pour aller au-delà. On ne fait pas de science avec les sens. De même on ne fait pas de la littérature avec des phrases qui ne sont que des exposés de sensations immédiates, de pensées immédiates qui sont écrites telles qu’elles le sont dans n’importe quel journal individuel qui énonce des faits. Sinon, quelle serait la différence entre la littérature et le reste?

La révélation de sa faiblesse, de ses défauts, de sa maladie, de ses tourments n’est pas suffisante non plus pour faire un bon livre, et a fortiori un grand livre. Rousseau l’a fait avec Les Confessions en fondant l’autobiographie moderne, et sans doute d’autres après lui. Alors, pour écrire un grand livre, il faut le faire mais comme d’autres ne l’ont pas fait. Or l’auteur, ici, par le simplisme de son langage, en reste au premier degré d’un journal intime que tout un chacun peut écrire, à condition de savoir un peu écrire.   

Sur son trouble bipolaire et sa thérapie, on apprend ce qu’on peut apprendre sur n’importe quel site spécialisé ou dans n’importe quel livre sur la question, mais cela n’est pas l’essentiel. L’essentiel c’est qu’on l’apprend de la même manière : “La tachypsychie, c’est comme la tachycardie, mais pour l’activité mentale.” Ou encore : “J’ai traversé en plus de ce qu’on peut appeler des passages à vide deux phases de vraie dépression, de dépression sévère, celle qui fait que pendant plusieurs mois on ne se lève presque plus, ne parvient plus à accomplir les tâches élémentaires de la vie et surtout ne peut plus imaginer qu’autre chose adviendra.”

Oui, et donc? Cette description peut être celle d’un dictionnaire de psychologie.

Ou encore à propos de la bipolarité :“Quand on est dans la phase dépressive, on se rend forcément compte qu’on y est c’est horrible, c’est l’enfer, mais au moins on ne peut pas s’y tromper. Alors que la phase maniaque a ceci d’insidieux qu’on ne se rend pas compte que c’est une phase maniaque.”

Cela on peut le lire dans un compte-rendu sur la bipolarité, de la même manière. Et tout le reste est du même ordre. Donc toujours la même question : et donc ?

Le fond et la forme, ici, ne disent rien de plus qu’un exposé. Et tout le livre, ou presque, est comme cela. Sur le fond et la forme: “Il est vital, dans les ténèbres, de se rappeler qu’on a aussi vécu dans la lumière et que la lumière n’est pas moins vraie que les ténèbres.”

Certes, mais opposer lumière et ténèbres est une opposition tellement connue que l’écrivain doit au moins la revisiter. Ici, rien de nouveau sous le soleil. 

Mélanger les genres, un peu essai, un peu exposé, un peu autofiction, un peu biographie, un peu journalisme, est très intéressant, mais cela ne suffit pas à faire un livre remarquable. Il ne suffit pas, non plus, de parler des réfugiés, des Syriens et autres pour faire un livre saisissant.

« Pour écrire un grand livre, il faut le faire comme d’autres ne l’ont pas fait. »

Cette idée de Paul Klee: l’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. Voilà, l’écrivain doit extraire du monde et on extrait par ce que l’artiste ajoute au monde dans sa forme.

Enfin, même si l’écrivain peut énoncer un universel, et donc partagé par tous, il doit je pense exprimer son expérience singulière, ce à quoi je ne peux pas accéder, ce qui lui est propre et qui en fait une origine. Or ici il dit ce que tout pratiquant de la méditation sait. Il dit ce que les personnes qui connaissent un peu la bipolarité savent. En bref, comme on enfonce des portes ouvertes, il expose tel quel un vécu commun et qui me fait encore poser la même question: et donc? Et après? 

Et l’amour. Peut-être y aura-t-il ici quelque chose.

Il craint que s’achève ce qu’il vit avec une femme: Fini de descendre acheter la baguette fraîche et de presser des oranges avant qu’elle se réveille. Fini de la suivre des yeux quand elle traverse l’appartement vêtue de votre seul tee-shirt. Fini de s’envoyer trente textos par jour (…) Finie l’expression de son visage au moment où vous entrez en elle, et fini de soupirer ‘Oh là là’, en même temps, parce que c’est tellement bon.”

Oui certes, mais c’est gentil, c’est sympathique et c’est bien. Mais on attend je crois autre chose d’un livre de littérature.

Une belle phrase: “Je continue à ne pas mourir.” Magnifique phrase. Sans doute la plus belle du livre. Seulement elle n’est pas de l’auteur. Elle ouvre un monde qui engloutit le reste du livre.

Je précise. Il y a une manière d’être factuel. Mais là, après une phrase, deux, trois peut-être, survient la révélation, le mot qui renverse, ou même le silence qui fait du texte une chose nouvelle, surprenante, ou tellement habituelle qu’on l’avait oubliée. C’est le surgissement qui est l’ajout que l’art amène aux choses.

Alors comment expliquer cet engouement pour ce livre qui est en plus sur la liste du prix Goncourt? Nous savons qu’avant de lire un livre, nous sommes d’abord influencés par le nom de l’auteur, puis par le sujet. Or ce n’est en rien ce qui fait l’essence d’un livre.

Alors c’est peut-être parce qu’il construit bien ses phrases dans le respect de la syntaxe et de la grammaire. Oui, comme le font tous les agrégés de lettres. 

Un mot sur le fond du livre: je souffre, des gens souffrent, nos proches, des étrangers souffrent.

Oui, certes, bien sûr. Et Emmanuel Carrère nous l’apprend-il ?

Peut-être ai-je raté quelque chose...

Denis Faïck

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5 Octobre 1988

IL Y A 32 ANS

J’ ai dédié ce poème à tous les enfants d’Octobre



5 octobre 1988, hier.



Sale temps en ce mercredi 5 dans l’œil de Satan. Lundi j’ai déposé les demandes de renouvellement des passeports à Arzew. Des rumeurs ont traversé avec insistance les rues de grandes villes comme Oran, et même chez nous autour d’Arzew. Des anonymes (qui se révèleraient être des flics ou plutôt des « agents », nous disions « khawa ») avaient prévenu « mercredi, elle va se mélanger », entendre « mercredi ce sera le désordre. » 
Et en effet, le mercredi 5, comme le jeudi et les jours suivants, le pays était « à feu et à sang » comme disaient les journalistes étrangers. Les radios et journaux, nous n’avions pas encore les antennes satellites pour capter les chaînes de télévision française. J’étais revenu de France depuis un an et demi. « Retour définitif » (il durerait 7 ans). La crise financière de 1986 semble s’être aggravée. Tous les deux ou trois ans des manifestations se déroulaient dans les grandes et moyennes villes, au point qu’en 1985 le président Chadli avait encouragé la création d’une Ligue des droits de l’homme (LADH) pour à vrai dire contrecarrer l’autre ligue créée en juin 1985 par un groupe de militants dont Maître Ali Yahia Abdennour, la LADDH issue du Mouvement berbère (MCB). Ali Yahia est arrêté dès le 9 juillet. Au sein de la ligue « officielle du pouvoir » il y avait aussi des gens sincères (qui a tué son président Maître Fethallah?) et qui voulaient s’émanciper de la tutelle officieuse du pouvoir. À Oran, Alloula en était membre ainsi que Ghouadmi, Boumediou, Henni,Dahdouh, Khadraoui, beaucoup d’autres,… et moi. 
 
 
Les dernières manifestations juste avant (et même pendant) l’explosion du 5 octobre étaient ouvrières avec les grévistes des usines de Rouiba. On était loin du  « Chahut de gamins » (comme l’avait annoncé le représentant de l’Amicale des Algériens en France, Ali Ammar)
Revenons à Oran.
 
Les locaux du FLN étaient saccagés un peu partout dans le pays. De nombreuses administrations, mairies…. avaient fermé. Il en a été ainsi jusqu’au discours du président Chadli du 10 octobre (après avoir reçu Ali Benhadj, Nahnah et Sahnoun), le jour de la manifestation à Alger noyautée par les islamistes qui avaient la veille lancé des tracts appelant à manifester. Les policiers et les militaires tirent sur la foule ce 10 faisant 33 morts dont le journaliste Sid Ali Benmechiche. Le bilan fait état de plus de 500 morts durant toutes ces manifestations d’Octobre, essentiellement des jeunes gens et adolescents. Beaucoup ont été torturés.C’est ce même jour qu’un « collectif de 70 journalistes » dénonce la censure auprès de l’AFP. Pas avant. Durant les mois précédents les journalistes algériens revendiquaient des logements, des conditions de travail et de salaires corrects, pas de revendications politiques contrairement à ce que certains d’entre eux affirmeront – roublards –  plus tard. Il n’y a qu’à lire leurs écrits dans les journaux d’alors (exemples ici en fin d’article)
 
Revenons encore à Oran. Nous nous sommes rendus dès le lendemain du 5 dans le centre-ville. Des dizaines de jeunes manifestaient dans les rues, certains portant des paquets subtilisés des centres commerciaux ou magasins. Les dérapages existaient bien, mais la coupe était pleine. Dans la voiture, cela sentait l’oignon me semblait-il alors, « crymougène ! » (gaz lacrymogène) me dit B. On a vite fait de traverser Ben M’hidi. À Gambetta, tous les jours vers 18 heures, nous tenions des assemblées informelles chez B, chez Bijouti, chez Bouchi… La parole, soudain, se libérait. Elle partait dans tous les sens et chacun, évidemment, avait raison. 
 

Le 29 septembre le président Chadli avait déclaré dans un discours « incendiaire » : « (…) nous ne sommes pas aujourd’hui pessimistes quant à le situation, mais je rappelle qu’il existe certains éléments dans l’appareil qui entretiennent le doute. que celui qui est incapable d’accomplir son devoir ait le courage de reconnaître son incapacité, car nul n’est indispensable. que certains rejoignent l’autre bord et lancent leurs critiques cela me parait acceptable, mais nous n’accepterons jamais que l’individu demeure au sein de l’appareil tout en semant le doute» ; (…), «(…) nous ne devons pas nous leurrer par les rapports présentés car le devoir nous dicte d’assumer pleinement le responsabilité et de combattre tous les maux et les carences don souffrent les secteurs. nous citerons le gaspillage, les lenteurs bureaucratiques, l’inertie, le monopole de l’autorité, l’absence les instances d’Etat pour le contrôle et les sanctions à prendre contre quiconque se joue les prix. il y a lieu de remarquer que les instances de l’etat son peu efficaces dans le contrôle et le suivi, ce qui engendre l’incapacité de maîtrise de l’économie nationale et fait que les questions de compétence se posent à tous les niveaux. c’est pourquoi tous ceux qui sont compétents trouveront tout l’appui et l’assistance nécessaire (…) ceux qui ne peuvent suivre doivent choisir : se démettre ou bien ils seront écartés. il appartient aux responsables de démasquer les incapables qui on pour toute compétence l’appartenance au groupe de telle ou telle personne».(…)». (vendredi 19 septembre 2009 in Algerie360.com) 

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De son côté, Boubekeur Ait Benali, écrit in Algeria Watch : « À la fin du second mandat de Chadli Bendjedid en 1988, l’unanimité de façade, qui a prévalu jusque-là, s’est effritée. Un fait rare, pourrait-on dire, dans un système dictatorial. À vrai dire, c’est l’ampleur de la crise économique qui révèle les tares du système. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Chadli Bendjedid paraît dépassé par les événements. Ainsi, bien que les luttes intestines soient cantonnées, pendant longtemps, dans une sphère plus réservée, à l’approche du VIème congrès du FLN, prévu en décembre 1988, où Chadli, faut-il le dire, ne fait plus le consensus, les appétits s’aiguisent. Cela se traduit au sommet de l’État par une lutte ouverte. À en croire Akram Belkaid, l’été 1988 a été l’un des plus agités que le pouvoir algérien ait connu. En fait, profitant d’une chute du chef de l’État dans un exercice de ski nautique [ce qui n’est pas un sport accessible à tous les Algériens], les adversaires de Chadli –à vrai dire l’aile conservatrice du FLN –montent au créneau. Cela dit, en disant cela, il ne faudrait pas comprendre que l’autre clan veuille uniquement du bien pour l’Algérie. Car, la riposte du clan de Chadli va consister avant tout à sauver ses propres intérêts. « Que certains rejoignent l’autre bord et lancent leurs critiques, cela me paraît acceptable, mais nous n’accepterons jamais que l’individu demeure au sein de l’appareil tout en semant le doute, s’adresse Chadli à ses adversaires lors de son discours du 19 septembre 1988.

Cependant, étant donné l’équilibre des forces au sein du pouvoir, la victoire d’un clan sur l’autre ne signifie pas pour autant la volonté d’impliquer le peuple algérien dans ses propres affaires. En gros, et cette politique est hélas de vigueur jusqu’à nos jours, si l’Algérie est en bonne santé financière, ce sont les dirigeants qui se gavent et si les finances –comme c’est le cas au milieu des années 1980 –sont mauvaises, c’est au peuple algérien de payer les pots cassés. De toute façon, depuis la chute des recettes, tirées essentiellement de la vente des hydrocarbures, seul le peuple subit les conditions draconiennes de restriction. Est-ce que les apparatchiks du régime font leurs courses dans les mêmes Souk-El-Fellah que fréquentent les Algériens ? La réponse est évidemment non. Pire encore, certains d’entre eux s’adonnent au trafic, comme le rappelle Patrick Eveno, correspondant du journal Le Monde en 1988. « Les hydrocarbures représentant 97% de la valeur des exportations, le retournement des cours du pétrole a vu fondre de 40% les ventes de l’Algérie, à 9 milliards entre 1986 et 1989, obligeant le gouvernement à limiter les importations, ce qui entraîne des pénuries et favorise un marché noir très actif avec la France et les voisins du Maghreb », écrit-il. Quoi qu’il en soit, voulant se dédouaner, Chadli accuse le clan antagoniste, lors de son discours du 19 septembre, de soutenir en sous-main ce trafic. « Nous avons vu des chaines aux portes de Souk-El-Fellah pour l’acquisition de produits qui sont «écoulés aux frontières voisines, et cela se fait au détriment de l’économie nationale et payés en devises », dit-il.

Cependant, la situation étant explosive, chaque clan rejette la responsabilité sur l’autre. Le scandale de la banque extérieure d’Algérie est du coup exploité par les adversaires de Chadli, car il implique son fils dans une affaire de détournement d’argent. De la même manière, en guise de toute réponse, les Algériens découvrent dans les colonnes de presses une liste de hauts responsables impliqués dans « le scandale de la distribution de terre agricoles ». Cela dit, malgré la réponse tout autant déstabilisatrice du clan Chadli, l’aile conservatrice du FLN s’emploie activement à vendre la candidature d’Ahmed Taleb Ibrahimi pour le prochain congrès du FLN. « Pour Mahamed Cherif Messaadia, premier responsable du FLN, c’était l’occasion pour faire part publiquement de son souhait d’un « homme fort dont a besoin l’Algérie » pour prendre la succession de Chadli au sommet de la magistrature suprême », écrit Mohamed Ghriss. En tout cas, au moment où ses adversaires croient à une issue en leur faveur, Chadli Bendjedid récupère, plutôt que prévu, de sa maladie et décide, grâce à l’appui des réformateurs, de passer à l’offensive.

Pour que la riposte soit suffisamment capable de porter un coup de massue à l’aile conservatrice, le clan Chadli joue sur plusieurs fronts. « Dans le but de contrer l’aile adverse de leurs opposants apparatchiks, l’aile rivale parallèle misa sur le mécontentement populaire, discrètement suscité, à la réduction de poste de travail notamment dans le corps enseignant, en passant par certaines mesures contraignantes touchant les lycéens, …, pratiquement tout semble avoir été soigneusement mis en œuvre pour susciter la colère de la rue et discréditer, ainsi, les poids lourds inamovibles du système», souligne Mohamed Khodja, dans « les années de discorde ». Sur le plan de propagande, la mission échoit à deux têtes pensantes du régime, Ghazi Hidouci et Mouloud Hamrouche. Interrogé plusieurs années plus tard sur son rôle dans cette crise, Ghazi Hidouci donnera la réponse suivante : « Nous avons, comme c’était notre rôle, préparé un discours radical dans le fond et non dans la forme. Dans les conditions de crise économique et de décomposition des appareils politiques et administratifs de l’époque, nous proposions que le Président doive signifier aux protagonistes qui se démenaient pour partager le pouvoir après un nouveau congrès du FLN dans le gouvernement et l’armée qu’il refusait de négocier avec eux un nouvel équilibre au pouvoir parce que les démarches politiques, sociales et économiques sur lesquelles ils se positionnaient aboutissaient toutes à l’impasse. »

La suite tout le monde la connait. Après le discours du 19 septembre 1988, le clan Chadli passe à la vitesse supérieure : la manipulation de la rue. Bien que le régime ne s’attende pas à ce que les événements aient une telle ampleur, il n’en reste pas moins que ce discours va permettre au clan Chadli de se débarrasser de leurs rivaux. Mais, à quel prix ? De toute façon, bien que la victoire des réformateurs soit incontestable, le fossé entre les Algériens et le régime ne cesse de s’agrandir. À deux reprises, en juin 1990 et en décembre 1991, les Algériens vont voter pour le parti extrémiste, le FIS en l’occurrence, en vue de se débarrasser du régime. Ramenant toutes les crises à leur expression sécuritaire, ce choix ne reste pas non plus impuni. Comme pour les 500 victimes d’octobre 1988, où aucun dirigeant n’est jugé responsable de l’effusion de sang, le régime s’autoamnistie. Car la mission du régime algérien consiste à faire de la vie des Algériens un cauchemar. Boubekeur Ait Benali, 18 septembre 2013, In Algeria Watch.

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Une partie de mes archives

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« Culture club » c’est fini

J’apprends que l’émission hebdomadaire sur Canal Algérie « Culture club » est définitivement arrêtée. La censure est exécrable. Je comprends bien ce tollé naissant à la suite de la suppression de l’émission « Culture Club », je l’entends bien. Au pays de l’aveugle le borgne est roi. Je veux dire que les émissions culturelles sont rares dans la sphère médiatique algérienne, si l’on met de côté la chanson et le bendir. Et dans ce désert culturel, Culture club apparaissait comme une lumière, ce qu’elle n’était pas du tout. Disons qu’elle barbotait dans une marre. Il reste néanmoins que sa « liquidation » est à dénoncer. Je ne connais pas les dessous de cette suppression et ce qui est prévu pour remplacer l’émission, si tant est qu’on ait prévu quoi que ce soit. Mais je peux néanmoins écrire qu’à part quelques rares moments d’exception, ça ronronnait en rond dans « Culture Club arobase point com ». On n’a jamais entendu quelque réflexion que ce soit d’un téléspectateur, très sollicité par ailleurs, via le ridicule « vos questions, vos réactions ». Je n’ai jamais entendu un point de vue, ou une question d’un téléspectateur alors qu’il est sans cesse sollicité « n’oubliez-pas ‘culture club arobase point com’ » disais-je. Ça ronronnait et ça se léchait en famille. Je t’embrasse, tu m’embrasses, on connaît la chanson. Ça sentait souvent le détestable copinage.Toujours les mêmes poncifs, les mêmes phrases stéréotypées, les mêmes arguties. Toujours rester lisse, caresser ou pourfendre dans le sens du poil, aucun débordement non autorisé. La peur donc. Toujours les mêmes salamalecs, peu de profondeur, peu de recherche, peu de réflexion sur l’art, la littérature…. Les mots galvaudés, dénués de sens sont repris, étalés pour épater comme on étale le peu de confiture qu’on possède pour montrer aux voisins qu’on en possède de la confiture (culture). «Nos agitateurs », agitateurs dans un bocal ou un verre de thé peut-être. La parole donnée à l’invité, lui était vite reprise par le présentateur qui adorait s’entendre parler en remuant ses yeux et sa grosse gourmette en or (ou argent) « n’oubliez pas arobase entv point dz » qu’il répétait ainsi que d’autres termes-tics à en devenir malade. Toujours (ou presque) les mêmes troncs qui circulent en rond depuis des années. Où Kateb Yacine, Mimouni, Djaout, Martinez et d’autres monopolisaient, à leur corps défendant, l’essentiel du temps alors que les jeunes espoirs, parfois brillants, sont abandonnés à eux-mêmes. Et il y en a pourtant à la pelle dans les trois langues, j’en ai rencontré. Alors que des sommités (algériennes bien sûr) de la littérature francophone, saluées dans le monde entier, étaient reniées. Ordre politique: Boualem Sansal, Kamel Daoud, Salim Bachi, Maïssa Bey… Ah, Culture club, la facilité et le copinage très souvent. Je t’invite, tu m’invites…. Mais, hélas, hada ma halbet. Je préférais de loin, de très loin, l’émission de Youcef Saïeh « Expression Livres » qui, sans se la péter (désolé), nous persuadait qu’il en savait quelque chose du titre en question dans l’émission, qu’il avait lu de fond en comble le livre de l’invité. C’est vrai qu’il parlait beaucoup aussi, mais pas dans le vide, il ne soufflait pas du vent pour le vent. Et il posait de nombreuses questions à l’invité, le poussait pour en dire toujours plus sur ses écrits. Tel est mon point de vue.

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SUR FACEBOOK :

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LE SOIR D’ALGERIE:

La scène artistique indignée

Suppression de l’émission «Culture club» 

Publié par Sarah Haidar  – le 03.10.2020 , 11h00

C’était l’un des rares programmes culturels de Canal Algérie et rien que par son existence, l’émission « Culture Club » faisait beaucoup d’heureux parmi l’audimat d’une télévision publique exsangue. 
Présentée par Karim Amiti, l’émission culturelle hebdomadaire « Culture Club » n’est plus. Les raisons de la suppression des programmes de la grille de Canal Algérie ne sont pas explicitées, mais il s’agirait, selon nombre d’acteurs du domaine, de censure. 
Écrivains, musiciens, plasticiens, femmes et hommes de théâtre, ou encore cinéastes et comédiens, « Culture Club » invitait chaque semaine un groupe d’artistes et auteurs pour discuter de leurs œuvres. En effet, tout dans le contexte actuel marqué par la lutte contre la diversité d’idées et le débat contradictoire laisse penser que l’émission où des invités de tous horizons et de tous bords idéologiques venaient s’exprimer a été censurée. La suppression « définitive » de cette émission a suscité une vague d’indignation au sein du milieu artistique et littéraire où de nombreux acteurs ont dénoncé ce qu’ils considèrent comme de la censure. L’écrivaine Amina Mekahli rend hommage au « professionnalisme, l’humanisme et l’humilité » avec lesquels Karim Amiti « a œuvré au rayonnement de la littérature et de la culture algériennes ». Et de conclure : « Ils peuvent arrêter une émission mais jamais ils ne pourront arrêter la passion qui l’anime .» Le professeur d’arts dramatiques Habib Boukhelifa  dénonce « le retour de la pensée unique et de la chape de plomb » et regrette « une émission phare que les Algériens adorent ». La metteure en scène Hamida Aït el Hadj, pour sa part, crie « au secours, la guillotine est sortie du musée » et déplore la mort d’une émission que «tous attendaient : les artistes, les écrivains, les plasticiens » et tous ceux qui « croyaient en une renaissance de la culture algérienne ». Tout aussi affligé, le pédagogue et ancien conseiller au ministère de l’Education nationale Ahmed Tessa parle d’une « mort en direct » et regrette « la rare, pour ne pas dire la seule bouffée d’oxygène dans le champ télévisuel algérien. Toutes mes condoléances aux amis de la culture, aux écrivains, artistes, universitaires et auteurs  suite à ce décès programmé de la culture ». Raja Alloula, la présidente de la Fondation Alloula et veuve du défunt metteur en scène, se dit, quant à elle, « ahurie et stupéfaite par l’arrêt de l’émission qui, depuis des années, nous réconcilie avec la télévision algérienne. Une émission où la création est mise à nu, où la riche discussion va dans les profondeurs de la création, où un animateur pose les questions qu’il faut pour la connaissance d’une œuvre artistique. En retour, le riche débat qui s’ensuit nous pousse à lire, à acheter des ouvrages pour enrichir notre bibliothèque (pour ceux qui en ont une). L’animateur de cette émission est, progressivement, devenu notre ami, celui qui nous révèle depuis des années les méandres de l’univers des artistes. C’est ainsi que nous faisons souvent connaissance avec des noms de notre culture qu’aucun autre espace télévisé ne présente ». 
Un autre son de cloche, beaucoup moins consensuel et néanmoins intéressant, vient de l’auteur et universitaire Ahmed Hanifi qui publie sur son blog un texte où il commence par dénoncer la « liquidation » de « Culture Club » mais exprime un avis tranché sur cette émission où « à part quelques rares moments d’exception, ça ronronnait en rond. (…) Ça sentait souvent le détestable copinage. Toujours les mêmes poncifs, les mêmes phrases stéréotypées, les mêmes arguties. Toujours rester lisse, caresser ou pourfendre dans le sens du poil, aucun débordement non autorisé. La peur donc. Toujours les mêmes salamalecs, peu de profondeur, peu de recherche, peu de réflexion sur l’art, la littérature…. Les mots galvaudés, dénués de sens sont repris, étalés (…) »
S. H.

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Les 22° Correspondances de Manosque

Nous sommes arrivés à Manosque samedi matin pour le week-end. Un froid de canard et un vent léger, mais quand même, pas très agréable.

Soleil de circonstance, pâlot. Ces 22° Correspondances (du 23 au 27 septembre) se présentent avec timidité dirais-je. Covid-19 exige. Une cinquantaine d’auteurs cette année se sont présentés contre le double habituellement. Le public est nombreux pour chaque auteur dans les différents lieux d’intervention au cœur de la ville de Giono.

Nous avons assisté à l’intervention d’Adèle Van Reeth qui a présenté son livre « La vie ordinaire » (Gallimard). Elle pose la question de l’intranquillité qui nous saisit de temps en temps. Elle nous propose son regard à partir de sa propre expérience de l’apprentissage de la vie intellectuelle et de la maternité. Ecoutez-la sur la vidéo.

Un peu plus tard c’est Rebecca Lighieri qui propose « Il est des hommes qui se perdront toujours » (POL). L’histoire d’un Marseillais des quartiers nord, Karel, avec sa petite famille il survit comme il peut comme c’est généralement le cas dans les quartiers populaires, entre drogue et pauvreté.

Sur la place de l’Hôtel de ville nous avons assisté à la belle intervention d’Eric Reinhard qui a présenté « Comédies françaises » (Gallimard)

Le froid ne nous a pas permis de rester jusqu’à la fin. Je me dois de dire qu’à la vérité il ne faisait pas très froid, mais j’avais (étourdi) oublié que Manosque est à quelques tires d’ailes des Alpes et qu’il y fait froid. Son climat n’est pas du tout celui de mon environnement au bord de la Méditerranée.

http://ahmedhanifi.com/wp-content/uploads/2020/10/Eric-Reinhard-15-min-SAMEDI-03-OCT-2020_-HANDBRAKE.mp4

Apreès Reinhard nous avons fait un petit saut sur la place Marcel Pagnol. Deux autrices, Dima Abdallah et Sarah Chiche parlaient de leurs romans, respectivement « Mauvaises herbes » (Sabine Wespieser) et « Saturne » (Seuil)

Le Centre Jean Giono



J’ai pris plus de photos que de notes, désolé, j’avais trop froid.

William Faulkner… 25.09.1897

Nous sommes le 25 septembre, jour anniversaire de la naissance d’un génie de la littérature universelle, William Faulkner.

A cette occasion je vous donne à lire une de ses plus célèbres nouvelles, « Une rose pour Emily », écrite alors qu’il avait  32 ans. On la trouve dans le recueil Treize histoires (These Thirteen).

Puis je vous fais suivre un article complet que j’avais écrit en septembre 1997, article paru dans le quotidien algérien, disparu depuis, LA TRIBUNE, (de feu Kh. Ameyar)

Et, à la suite, de nombreux liens très utiles… Avec vidéos etc…

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William Faulkner dans sa ferme

UNE ROSE POUR EMILY

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UNE ROSE POUR EMILY

(Traduit par M.-E. Coindreau)

1

Quand Miss Emily Grierson mourut, toute notre ville alla à l’enterrement : les hommes, par une sorte d’affection respectueuse pour un monument disparu, les femmes, poussées surtout par la curiosité de voir l’intérieur de sa maison que personne n’avait vu depuis dix ans, à l’exception d’un vieux domestique, à la fois jardinier et cuisinier.

C’était une grande maison de bois carrée, qui, dans le temps, avait été blanche. Elle était décorée de coupoles, de flèches, de balcons ouvragés, dans le style lourdement frivole des années 70, et s’élevait dans ce qui avait été autrefois notre rue la plus distinguée. Mais les garages et les égreneuses à coton, empiétant peu à peu, avaient fait disparaître  jusqu’aux noms augustes de ce quartier ; seule, la maison de Miss Emily était restée, élevant sa décrépitude  entêtée et coquette au-dessus des chars à coton et des réservoirs à essence. Elle n’était plus la seule à outrager la vue. Et voilà que Miss Emily était allée rejoindre les représentants de ces augustes noms dans le cimetière assoupi sous les ifs, où ils gisaient parmi les tombes alignées et anonymes des soldats de l’Union et des Confédérés morts sur le champ de bataille de Jefferson.

De son vivant, Miss Emily avait été une tradition, un devoir et un souci ; une sorte de charge héréditaire qui pesait sur la ville depuis ce jour où, en 1894, le Colonel Sartoris, le maire – celui qui lança l’édit interdisant aux négresses de paraître dans les rues sans tablier – l’avait dispensée de payer les impôts, dispense qui datait de la mort de son père et s’étendait jusqu’à perpétuité. Non que Miss Emily eût jamais accepté qu’on lui fît la charité. Le Colonel Sartoris avait inventé l’histoire compliquée d’un prêt d’argent que le père de Miss Emily aurait fait à la ville et que la ville, pour raison d’affaires, préférait rembourser de cette façon-là.  Il n’y avait qu’un homme de la génération avec le cerveau du Colonel Sartoris pour avoir pu imaginer une chose pareille, et il n’y avait qu’une femme pour l’avoir pu croire.

Quand la génération suivante, avec ses idées modernes, donna à son tour des maires et des conseillers municipaux, cet arrangement souleva quelques mécontentements. Le premier janvier ils lui envoyèrent une feuille d’imposition. Février arriva sans apporter de réponse. Ils lui envoyèrent une lettre officielle, la priant de passer, quand elle le jugerait bon, au bureau du shériff. La semaine suivante, le maire lui écrivit lui-même, lui offrant d’aller chez elle ou de l’envoyer chercher en voiture. En réponse il reçut un billet où, sur un papier d’une forme archaïque, d’une écriture courante et menue à l’encre passée, elle lui disait qu’elle ne sortait plus du tout. La feuille d’impôts était incluse, sans commentaires.

Le conseil municipal siégea en séance extraordinaire. Une députation se rendit chez elle et frappa à cette porte qu’aucun visiteur n’avait franchie depuis que, huit ou dix ans auparavant, elle avait cessé de donner des leçons de peinture sur porcelaine. Le vieux nègre la fit entrer dans un hall obscur d’où un escalier montait se perdre dans une ombre encore plus profonde. Il y régnait une hauteur de poussière, de chose qui ne sert pas ; une odeur de renfermé et d’humidité. Le nègre les conduisit dans le salon. L’ameublement en était lourd, les sièges couverts en cuir. Quand le nègre ouvrit les rideaux d’une des fenêtres, ils virent que le cuir était craquelé ; et, quand ils s’assirent, un léger nuage de poussière monta paresseusement autour de leurs cuisses et, en lentes volutes, les atomes s’élevèrent dans l’unique rais de soleil. Près de la cheminée, sur un chevalet à la dorure ternie, se trouvait un portrait au crayon du père de Miss Emily.

Ils se levèrent quand elle entra. Elle était petite, grosse, vêtue de noir, avec une mince chaîne d’or qui lui descendait jusqu’à la taille et disparaissait dans sa ceinture, et elle s’appuyait sur une canne d’ébène à pomme d’or ternie. Son ossature était mince et frêle. C’est peut-être pour cela que ce qui chez une autre n’aurait été que de l’embonpoint, était chez elle de l’obésité. Elle avait l’air enflée, comme un cadavre qui serait resté trop longtemps dans une eau stagnante, elle en avait même la teinte blafarde. Ses yeux, perdus dans les bourrelets de sa face, ressemblaient à deux petits morceaux de charbon enfouis dans une boule de pâte, tandis qu’elle les promenait d’un visage à l’autre, en écoutant les visiteurs présenter leur requête.

Elle ne les invita pas à s’asseoir. Elle se contenta de rester debout sur le seuil, attendant tranquillement que le porte-parole se soit arrêté, balbutiant. Ils purent entendre alors le tic-tac de la montre invisible attachée à la chaîne d’or.

Sa voix était sèche et froide : « Je n’ai pas d’impôts à payer à Jefferson. Le Colonel Sartoris me l’a expliqué. Peut-être un d’entre vous pourra-t-il consulter  les archives de la ville, et vous donner à tous satisfaction. »

  • Mais nous l’avons fait. Nous sommes les autorités de la ville, Miss Emily. N’avez-vous pas reçu un avis du shériff, signé de sa main ?
  • Oui, j’ai reçu un papier, dit Miss Emily. Il se croit peut-être le shériff… Je n’ai pas d’impôts à payer à Jefferson.
  • Mais il n’y a rien qui le prouve dans les livres. Il faut que nous…
  • Voyez le Colonel Sartoris. Je n’ai pas d’impôts à payer à Jefferson.
  • Mais, Miss Emily…
  • Voyez le Colonel Sartoris (il y avait près de dix ans que le Colonel Sartoris était mort). Je n’ai pas d’impôts à payer à Jefferson. Tobe ! » Le nègre apparut. « Raccompagne ces Messieurs. »

2

Ainsi, ils furent vaincus, bel et bien, comme l’avaient été leurs pères, trente ans auparavant, au sujet de l’odeur. Cela se passait deux ans après la mort de son père et peu de temps après que son amoureux – celui qui, pensions-nous, allait l’épouser – l’eut abandonnée. Après la mort de son père, elle sortit très peu ; après que son amoureux fut parti, on ne la vit pour ainsi dire plus. Quelques dames eurent la témérité d’aller lui rendre visite, mais elles ne furent point reçues et, autour de la maison, il n’y eut d’autre signe de vie que le nègre, jeune à cette époque, qui entrait et sortait avec un panier de marché.

  • Comme si un homme, quel qu’il soit, pouvait tenir une cuisine en état ! » disaient les dames ; aussi personne ne fut surpris quand l’odeur se fit sentir ; ce fut un nouveau lien entre le monde prolifique et grossier et les grands et puissants Grierson.

Une voisine alla se plaindre au maire, le juge Stevens, âgé alors de quatre-vingt ans.

  • Mais que voulez-vous que j’y fasse, madame ? dit-il.
  • Eh bien, envoyez-lui un mot pour que cela cesse, dit la femme. Est-ce qu’il n’y a pas de loi ?
  • Je suis sûr que ça ne sera pas nécessaire, dit le juge Stevens, c’est sans doute tout simplement un serpent ou un rat que son nègre aura tué dans la cour. Je lui en dirai un mot.

Le lendemain il reçut deux autres plaintes. L’une émanait d’un homme qui se présenta, timide et suppliant : « Il faut absolument faire quelque chose, Monsieur le juge. Pour rien au monde je ne voudrais ennuyer Miss Emily, mais il faut que nous fassions quelque chose ».

Ce soir-là le conseil municipal se réunit : trois barbes grises et un jeune homme, un membre de la nouvelle génération.

  • C’est tout simple, dit-il, faites-lui dire de nettoyer chez elle. Donnez-lui un certain temps pour le faire et si elle ne…
  • Dieu me damne, monsieur, dit le juge Stevens, prétendez-vous aller dire en face à une dame qu’elle sent mauvais ?

Alors, la nuit suivante, un peu après minuit, quatre hommes traversèrent la pelouse de Miss Emily et, comme des cambrioleurs, rodèrent autour de la maison, reniflant le soubassement de brique et les soupiraux de la cave, tandis que l’un d’eux, un sac sur l’épaule, faisait régulièrement le geste du semeur. Ils enfoncèrent la porte de la cave qu’ils saupoudrèrent de chaux, ainsi que toutes les dépendances. Comme ils retraversaient la pelouse, ils virent qu’une fenêtre, sombre jusqu’alors, se trouvait éclairée. Miss Emily s’y tenait assise, à contre-jour, droite, immobile comme une idole. Silencieusement ils traversèrent la pelouse et se glissèrent dans l’ombre des acacias qui bordaient la rue. Au bout d’une quinzaine l’odeur disparut.

C’est alors que les gens commencèrent à avoir vraiment pitié d’elle. Les gens de la ville qui se rappelaient comment la vieille Mme Wyatt, sa grand-tante, avait fini par devenir complètement folle, trouvaient que les Grierson se croyaient peut-être un peu trop supérieurs, étant donné ce qu’ils étaient. Il n’y avait jamais de jeune homme assez bon pour Miss Emily. Nous nous les étions souvent imaginés comme des personnages de tableau : dans e fond, Miss Emily, élancée, vêtue de blanc ; au premier plan son père, lui tournant le dos, jambes écartées, un fouet à la main, tous les deux encadrés par le chambranle de la porte d’entrée grande ouverte. Aussi, quand elle atteignit la trentaine sans s’être  mariée, je ne dis pas que cela nous fît vraiment plaisir, mais nous nous sentîmes vengés. Même avec des cas de folie dans la famille, elle n’aurait pas refusé tous les partis s’ils s’étaient réellement présentés.

A la mort de son père le bruit courut que la maison était tout ce qui lui restait, et, d’un côté, les gens n’en furent pas fâchés. Ils pouvaient enfin avoir pitié de Miss Emily. Seule et dans la misère, elle s’était humanisée. Maintenant, elle aussi allait connaître cette vieille joie et ce vieux désespoir d’un sou de plus ou de moins.

Le lendemain de la mort de son père, toutes les dames s’apprêtèrent à aller la voir pour lui offrir aide et condoléances, ainsi qu’il est d’usage. Miss Emily les reçut à la porte, habillée comme de coutume, et sans la moindre trace de chagrin sur le visage. Elle leur dit que son père n’était pas mort. Elle répéta cela pendant trois jours, tandis que les pasteurs venaient la voir, ainsi que les docteurs, dans l’espoir qu’ils la défiguraient à les laisser disposer du corps. Juste au moment où ils allaient recourir à la loi et à la force, elle céda, et ils enterrèrent son père au plus vite.

Personne ne dit alors qu’elle était folle. Nous croyions qu’elle ne pouvait faire autrement. Nous nous rappelions tous les jeunes gens que son père avait écartés, et nous savions que, se trouvant sans rien, elle devait se cramponner à ce qui l’avait dépossédée, comme on fait d’ordinaire.

3

Elle fur longtemps malade. Quand nous la revîmes elle avait les cheveux courts, ce qui lui donnait l’apparence d’une jeune fille et une vague ressemblance avec les anges des vitraux d’église, quelque chose de tragique et de serein.

La ville venait juste de passer les contrats pour le pavage des trottoirs et, pendant l’été qui suivit la mort de son père, on commença les travaux. La Société de construction arriva avec des nègres, des mulets, des machines et un contre-maître nommé Homère Barron, un Yankee grand gaillard brun et décidé, avec une grosse voix et des yeux plus clairs que son teint. Les petits enfants le suivaient en groupe pour l’entendre jurer contre les nègres, les nègres qui chantaient en mesure tout en levant et abaissant leurs pioches. Il ne tarda pas à connaître tout le monde dans la ville. Chaque fois qu’on entendait de grands éclats de rire sur la place, on était sûr qu’Homère Barron était au centre du groupe. On ne tarda pas à le voir, le dimanche après-midi, se promener avec Miss Emily, dans le cabriolet du loueur de voitures avec ses roues jaunes et sa paire de chevaux bais.

Tout d’abord nous nous réjouîmes de voir que Miss Emily avait maintenant un intérêt dans la vie, parce que toutes les dames disaient :

  • Naturellement une Grierson ne s’attachera jamais sérieusement à un homme du nord, à un journalier.

Mais il y en avait d’autres, des gens plus âgés, qui disaient que même le chagrin ne devait pas faire oublier à une grande dame que NOBLESSE OBLIGE, sans appeler ça, NOBLESSE OBLIGE (en français dans le texte). Ils se contentaient de dire :

  • Pauvre Emily, ses parents devraient venir vers elle.  

Elle avait des parents en Alabama, mais, dans le temps, son père s’était brouillé avec eux au sujet de la succession de la vieille Mme Wyatt, la folle, et les deux familles avaient cessé de se voir. Personne n’était même venu à l’enterrement.

Et aussitôt que les vieilles gens eurent dit : « Pauvre Emily », on commença à chuchoter : « Comment, vous pensez vraiment… ? disait-on. – Mais bien sûr, pour qu’elle autre raison voudriez-vous… ? » Cela derrière les mains ; crissement de soie et de satin qui se tendaient pour apercevoir, de derrière les jalousies, fermées sur le soleil des dimanches après-midi, la paire de chevaux bais passant dans un léger et rapide clop-clop-clop. – « Pauvre Emily ! »

Elle portait la tête assez haute, même alors que nous pensions qu’elle était déchue. On eût dit qu’elle exigeait plus que jamais que l’on reconnût la dignité attachée à la dernière des Grierson. Il semblait que ce rien de vulgarité terrestre ne faisait qu’animer d’avantage son impénétrabilité. C’est comme le jour où elle acheta la mort aux rats, l’arsenic. C’était plus d’un an après qu’on avait commencé à dire : « Pauvre Emily », et pendant que ses deux cousines habitaient avec elle.

  • Je voudrais du poison », dit-elle au droguiste. Elle avait plus de trente ans alors. Elle était encore mince, quoique plus maigre que d’habitude, avec des yeux noirs, froids et hautains dans un visage dont la peau se tirait vers les tempes et autour des yeux comme il semblerait que dû être le visage d’un gardien de phare. –Je voudrais du poison, dit-elle.
  • Bien, Miss Emily. Quelle espèce de poison ? pour des rats ou quelque chose de ce genre ? Je vous recomman…
  • Je veux le meilleur que vous ayez. Peu m’importe lequel.

Le droguiste en énuméra quelques-uns. « Ils tueraient un éléphant. Mais ce que vous voulez, c’est…

  • De l’arsenic, dit Miss Emily. Est-ce que c’est bon ?
  • Est-ce… l’arsenic ? Mais oui madame. Seulement ce que vous voulez…
  • Je veux de l’arsenic.

Le droguiste la regarda. Elle le dévisagea, droite, le visage comme un drapeau déployé. – Mais, naturellement, dit le grossiste, si c’est ce que vous voulez. Seulement, voilà, la loi exige que vous disiez à quoi vous voulez l’employer.

Miss Emily se contenta de le fixer, la tête renversée afin de pouvoir le regarder, les yeux dans les yeux, si bien qu’il détourna ses regards et alla chercher l’arsenic qu’il enveloppa. Le petit livreur nègre lui apporta le paquet ; le droguiste ne reparut pas. Quand, arrivée chez elle, elle ouvrit le paquet, il y avait écrit sur la boîte, sous le crâne et les os en croix : « Pour les rats ».

4

Aussi, le lendemain, tout le monde disait : Elle va se tuer ; et nous trouvions que c’était ce qu’elle avait de mieux à faire. Au début de ses relations avec Homère Barron, nous avions dit : « Elle va l’épouser. » Plus tard nous dîmes : « Elle finira bien par le décider » ; parcequ’Homère lui-même avait remarqué – Il aimait la compagnie des hommes et on savait qu’il buvait avec les plus jeunes membres Elk’s Club – qu’il n’était pas un type à se marier. Plus tard nous dîmes « Pauvre Emily » derrière les jalousies, quand il passait, le dimanche après-midi, dans le cabriolet étincelant, Miss Emily, la tête haute, et Homère Barron, le chapeau sur l’oreille, le cigare aux dents, les rennes et le fouet dans un gant jaune.

Alors quelques dames commencèrent à dire que c’était là une honte pour la ville et un mauvais exemple pour la jeunesse. Les hommes n’osèrent point intervenir, mais à la fin les dames obligèrent le pasteur baptiste –  la famille d’Emily était épiscopale – à aller la voir. Il ne voulut jamais révéler ce qui c’était passé au cours de cette entrevue, mais il refusa d’y retourner. Le dimanche suivant, ils sortirent encore en voiture et, le lendemain, la femme du pasteur écrivit ux parents d’Emily, en Alabama.

Elle eut donc à nouveau de la famille sous son toit, et tout le monde s’apprêta à suivre les événements. Tout d’abord il ne se passa rien. Ensuite, nous fûmes convaincus qu’ils allaient se marier. Nous apprîmes que Miss Emily était allée chez le bijoutier et avait commandé un nécessaire de toilette pour homme avec les initiales H.B. sur chaque pièce. Deux jours après, nous apprîmes qu’elle avait acheté un trousseau d’homme complet y compris une chemise de nuit, et nous dîmes : « Ils sont mariés. » Nous étions vraiment contents. Nous étions contents parce que les deux cousines étaient encore plus Grierson que Miss Emily ne l’avait jamais été.

Nous ne fûmes donc pas surpris lorsque, quelque temps après que  les rues furent terminées, Homère Barron s’en alla. On fut un peu déçu qu’il n’y ait pas eu de réjouissances publiques mais on crut qu’il était parti pour préparer l’arrivée de Miss Emily ou pour lui permettre de se débarrasser des cousines. (Nous formions alors une véritable cabale et nous étions tous les alliés de Miss Emily pour l’aider à circonvenir les cousines.) Ce qu’il y a de certain, c’est qu’au bout d’une semaine, elles partirent. Et, comme nous nous y attendions, trois jours ne s’étaient pas écoulés que Homère Barron était de retour dans notre ville. Un voisin vit le nègre le faire entrer par la porte de la cuisine, un soir, au crépuscule.

Nous ne revîmes plus jamais Homère Barron et pendant quelque temps, nous ne vîmes pas Emily non plus. Le nègre entrait et sortait avec son panier de marché, mais la porte d’entrée restait close. De temps à autre, nous la voyions un moment à sa fenêtre, comme le soir où les hommes allèrent répandre de la chaux chez elle, mais pendant plus de six mois, elle ne parut dans les rues. Nous comprîmes qu’il fallait aussi s’attendre à cela ; comme si cet aspect du caractère de son père qui avait si souvent contrarié sa vie de femme avait été trop virulent trop furieux pour mourir.

Quand nous revîmes Miss Emily, était devenue obèse et ses cheveux grisonnaient. Dans les années suivantes, elle devint de plus en plus grise jusqu’au moment où, ayant pris une couleur gris-fer poivre et sel, sa chevelure ne changea plus. Le jour de sa mort, à soixante-quatorze ans, ses cheveux étaient encore de ce gris fer vigoureux, comme ceux d’un homme actif.

A dater de cette époque, sa porte resta fermée sauf pendant une période de six ou sept ans, alors que, âgée d’environ quarante ans, elle donnait des leçons de peinture sur porcelaine. Elle installa, dans une des pièces du rez-de-chaussée, un atelier où les filles et les petites-filles des contemporains du Colonel Sartoris lui furent envoyées avec la même régularité et dans le même esprit qu’elles étaient envoyées, à l’église, le dimanche, avec une pièce de vingt-cinq sous pour la quête. Cependant elle avait été déchargée d’impôts.

La nouvelle génération devint alors le pilier, l’âme de a ville, et les élèves du cours de peinture grandirent et se dispersèrent et ne lui envoyèrent pas leurs filles avec des boîtes de couleur, des pinceaux ennuyeux, et des images découpées dans les journaux de dames. La porte se referma sur la dernière élève et resta fermée pour de bon. Quand la ville obtint la distribution gratuite du courrier, Miss Emily fut la seule à refuser de laisser mettre un numéro au-dessus de sa porte et d’y laisser fixer une boîte à lettre. Elle ne voulut rien entendre.

Tous les jours, tous les mois, tous les ans, nous regardions le nègre devenir de plus en plus gris, de plus en plus voûté, entrer et sortir avec son panier de marché. A chaque mois de décembre on lui envoyait une feuille d’impositions que la poste nous retournait la semaine suivante avec la mention « non réclamée ». De temps à autre nous l’apercevions à une des fenêtres du rez-de-chaussée – elle avait évidemment fermé le premier – semblable au torse sculpté d’une idole dans sa niche et nous ne savions jamais si elle nous regardait ou si elle ne nous regardait pas. Et elle  passa ainsi de génération en génération chère inévitable, impénétrable, tranquille et perverse.

Et puis elle mourut. Elle tomba malade dans la maison remplie d’ombres et de poussières avec, pour toute aide, son nègre gâteux. Nous ne sûmes même pas qu’elle était malade ; il y avait longtemps que nous avions renoncé à obtenir des renseignements du nègre. Il ne parlait à personne, même pas à elle probablement, car sa voix était devenue rauque et rouillée à force de ne pas servir.

Elle mourut dans une des pièces du rez-de-chaussée, dans un lit en noyer massif garni d’un rideau, sa tête grise soulevée par un oreiller jaune et moisi par l’âge et le manque de soleil.

5

Le nègre vint à la porte recevoir la première des dames. Il les fit entrer avec leurs voix assourdies et chuchotantes, leurs coups d’œil rapides et furtifs, puis il disparut. Il traversa toute la maison, sortit par derrière et on ne le revit plus jamais.

Les deux cousines arrivèrent tout de suite. Elles firent faire l’enterrement le second jour. Toute la ville vint regarder Miss Emily sous une masse de fleurs achetées. Le portrait au crayon de son père rêvait d’un air profond au-dessus de la bière, les dames chuchotaient, macabres, et, sur la galerie et sur la pelouse, les très vieux messieurs – quelques-uns dans leurs uniformes bien brossés de Confédérés  – parlaient de Miss Emily comme si elle avait été leur contemporaine, se figurant qu’ils avaient dansé avec elle, qu’ils l’avaient courtisée peut-être, confondant le temps et sa progression mathématique, comme font les vieillards pour qui le passé n’est pas une route qui diminue mais, bien plutôt, une vaste prairie que l’hiver n’atteint jamais, divisée pour eux par l’étroit goulot de bouteille des dix dernières années.

Nous savions déjà qu’au premier étage i y avait une chambre qui n’avait pas été ouverte depuis quarante ans et dont il nous faudrait enfoncer la porte. On attendit pour l’ouvrir que Miss Emily fût décemment ensevelie.

Sous la violence du choc, quand on défonça la porte, la chambre parut s’emplir d’une poussière pénétrante. On aurait dit qu’un poêle mortuaire ténu et âcre, était déployé sur tout ce qui se trouvait dans cette chambre parée et meublée comme des épousailles, sur  les rideaux de damas d’un rose passé, sur les abat-jour roses des lampes, sur la coiffeuse, sur les délicats objets de cristal, sur les pièces du nécessaire de toilette avec leurs dos d’argent terni, si terni que le monogramme en était obscurci. Parmi ces pièces se trouvaient un col et une cravate, comme si on venait juste de les enlever. Quand on les souleva ils laissèrent sur la surface un pâle croissant dans la poussière. Le vêtement était soigneusement plié sur une chaise sous laquelle gisaient les chaussettes, et les souliers muets.

L’homme lui-même était couché sur le lit.

Pendant longtemps, nous restâmes là, immobiles, regardant son rictus profond et décharné. On voyait, que, pendant un temps, le corps avait dû reposer dans l’attitude de l’étreinte, mais le grand sommeil qui survit à l’amour, le grand sommeil qui réussit à conquérir même la grimace de l’amour l’avait trompé ce qui restait de lui, décomposé sous ce qui restait de la chemise de nuit était devenu inséparable du lit sur lequel il était couché ; et sur lui comme sur l’oreiller à côté de lui reposait cette couche unie de poussière tenace et patiente.

Nous remarquâmes alors que l’empreinte d’une tête creusait l’autre oreiller. L’un d’entre nous y saisit quelque chose et, en nous penchant, tandis que le fine, l’impalpable poussière nous emplissait le nez de son âcre sècheresse, nous vîmes que c’était un cheveu, un long cheveu, un cheveu couleur gris-fer.

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JE VOUS CONSEILLE VIVEMENT DE LIRE LES TEXTES CI-DESSOUS

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http://ahmedhanifi.com/paris-rend-hommage-a-william-faulkner/ (article sur la Tribune)

http://leblogdeahmedhanifi.blogspot.com/search?q=faulkner (COMPLET * sur mon blog)

VOIR/LIRE EGALEMENT ICI:

http://www.lecture-ecriture.com/6959-Lumi%C3%A8re-d%E2%80%99Ao%C3%BBt-William-Faulkner

https://www.youtube.com/watch?v=zYRj4dj2SHU

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http://maisonsecrivains.canalblog.com/archives/2008/02/p10-0.html

Ma bibliothèque… côté Oxford ou Yoknapatawpha

France-Algérie, Résilience et réconciliation.

Le dernier livre de Boris CYRULNIK et Boualem SANSAL

Le dernier livre de Boris Cyrulnik et Boualem Sansal intitulé « France-Algérie, Résilience et réconciliation en Méditerranée » paru il y a quelques semaines aux Éditions Odile Jacob, est d’un intérêt certain. Il a été écrit avant et pendant le Hirak, et achevé bien avant l’élection présidentielle du 12 décembre 2019 dont il n’est rien dit. Initialement prévue pour le deuxième trimestre de cette année, sa parution a été reportée à cause du Coronavirus Covid 19. L’essai est très dense. Il a été écrit à quatre mains sous forme d’un dialogue entre les deux écrivains, organisé par José Lenzini, un ami de l’Algérie et spécialiste d’Albert Camus « qui organise régulièrement des voyages en Algérie. » Boualem Sansal est intervenu à 33 reprises, et Boris Cyrulnik à 34.

Les deux auteurs, « deux hommes de paix », nous « invitent à découvrir le peuple algérien et son pays, son histoire, ses luttes avant et après l’indépendance pour le meilleur et pour le pire. » L’essai est organisé autour de six chapitres : l’Algérie, une histoire complexe, La colonisation, sa violence, La profonde blessure du 8 mai 1945, Aucun terrorisme ne gagne la guerre, Des dictateurs élus démocratiquement, Le Hirak et l’avenir. Ces chapitres sont très ouverts, ainsi on peut trouver un thème développé dans un chapitre repris autrement ou complété dans d’autres. La question de la violence par exemple les traverse tous, celle du pouvoir algérien est traitée à travers plusieurs chapitres. On a l’impression que l’essai n’a pas été pensé globalement. La progression entre les sous-chapitres n’est pas toujours fluide, les contenus des sous-rubriques ne s’emboîtent pas toujours facilement les uns dans les autres, avec cohérence et cela se reflète clairement dans le présent compte rendu. Le lecteur aurait raison de relever l’enchevêtrement de certains extraits.

L’éditeur écrit en introduction : « À l’occasion d’une rencontre à Hyères (Var), le neuropsychiatre français Boris Cyrulnik et le romancier et essayiste algérien Boualem Sansal ont engagé un dialogue sur ce phénomène inattendu (le mouvement de protestation ou Hirak), sur ses racines, sur son possible avenir. » Point de départ donc de cette entreprise, le Hirak – mentionné en pages 179 et 219, n’est réellement traité qu’à partir de la page 253, soit dix pages avant la fin de l’essai. Le livre de Boris Cyrulnik et Boualem Sansal, écrit « sans faux-fuyants » (peut-être avec quelque empressement) est très instructif. Le style de Boualem Sansal, enthousiaste, aère agréablement le livre « Tu as porté la plume dans la plaie comme Albert Londres » lui dit Boris Cyrulnik lequel use de pédagogie au gré des rubriques en se référant à ses expériences personnelles. Le livre est très riche en informations comme en prises de position. Les auteurs l’ont achevé en quelques semaines, probablement bousculés par l’actualité algérienne et plus encore par l’urgence des impératifs éditoriaux. J’ai relevé des erreurs dans des datations d’événements, dans l’utilisation des pronoms personnels, accords, ou autres tournures confuses et d’autres dues à la précipitation ou à une relecture en diagonale de l’éditeur. Je n’ai pas opté pour une analyse strictement linéaire, chapitre par chapitre. J’ai mis en relief les thèmes que j’ai relevés dans le livre et les ai classés plus ou moins aléatoirement : L’Algérie avant l’indépendance, Le pouvoir dans l’Algérie indépendante, Reniement de l’autre, violences, terrorisme, Le Hirak, les jeunes, l’avenir, Les relations franco-algériennes, Algériens de France et binationaux. Néanmoins, le souhait de demeurer au plus près du texte des auteurs a guidé la construction de ce compte rendu. Il explique la reprise de nombreux extraits du livre de Boris Cyrulnik et Boualem Sansal.

1_ L’Algérie avant l’indépendance

L’homme a besoin de se connaître, savoir d’où il vient, « cela lui donne une identité durable ». Cette connaissance n’est pas une donnée qu’on obtient à la naissance. Elle s’acquiert notamment par l’école. Boualem Sansal relève que l’histoire algérienne n’est pas véritablement enseignée ou bien elle est tronquée, idéologisée. « Elle commence avec la conquête arabe. Et l’essentiel est consacré à la colonisation française et la guerre de Libération.

Si aujourd’hui les Algériens sont divisés « en Arabes et Berbères » et s’ils s’affrontent, c’est parce qu’ils ont longtemps subi une « violence symbolique » qui les empêche d’accéder à leur longue histoire. Cette histoire, Boualem Sansal la reprend depuis les comptoirs phéniciens (dès le 12° siècle av. J.-C.). Et même depuis les premiers hominidés. Il remonte jusqu’aux premiers chasseurs-cueilleurs, et s’interroge sur « leur niveau d’organisation sociopolitique ». Nos ancêtres « ont été confrontés à des problèmes gigantesques ». La vie ne leur autorisait aucune autre issue que la bataille pour la survie. Il pense que « le processus d’évolution s’est accéléré lorsqu’ils se sont mis à regarder le ciel, ce que ne fait pas un animal ». De cette exaltation de la vue du ciel, « les neurones de leurs cerveaux de brutes se sont interconnectés ». Et ils découvrent l’angoisse métaphysique. La nécessité matérielle croise l’immanence.

Nos aïeux furent confrontés à la modernité qu’ils maîtrisèrent durant la période qui s’étale du 13° au 5° siècle avant notre ère, grâce à l’apport des Phéniciens (qui, rappelons-le, ne sont pas un groupe homogène). La modernité leur a permis de construire Cirta et Siga. La première ville était la capitale du royaume de Massinissa et Siga celle du royaume de Syphax. L’appui de la puissante Rome accordé à l’aguellid Massinissa contre Syphax défait celui-ci. Pour maintenir leurs royaumes, les rois ne cessèrent de mener des guerres contre les tribus récalcitrantes. En dehors de la période numide, l’Algérie, un des espaces de la Numidie, a toujours été gouvernée par des étrangers. Boualem Sansal retrace les différentes invasions et les dynasties berbères des Zirides et Hammadites (10-11° s) aux Mérinides (13°-15°s). De tout temps le pays est resté « un monde de tribus et de sous-tribus relativement indépendantes ». Boualem Sansal reprend les observations d’Ibn Khaldoun sur les mondes bédouin et urbain, sa « description passionnante du monde tribal maghrébin. » Cet ordre tribal qui a perduré tout au long de leur histoire a imposé aux Algériens une arriération qui leur a coûté cher. Le tribalisme a prêté le flanc à la colonisation française qui visait non seulement la soumission des Algériens et l’accaparement de leurs terres, mais aussi, « dans un processus géostratégique » à abattre l’Empire ottoman qui s’étendait jusqu’en Algérie (depuis le début du 16°s).

Les Algériens se dressèrent régulièrement contre la colonisation française dès les années 1830. Boualem Sansal est convaincu que « jamais au cours de l’histoire humaine, colonisateur ne fut plus mauvais maître et plus piètre gouverneur que la France coloniale. » Dès les premières années de la colonisation, la France dû faire face à la résistance des tribus structurées autour de l’émir Abdelkader. Mais d’autres « tribus arabes et berbères » ne suivirent pas l’émir, facilitant ainsi la pénétration française. La France a réussi à les « dresser les unes contre les autres, exacerbant leurs bisbilles ancestrales. » L’émir a passé plus de temps à combattre les tribus que lutter contre les Français. Certaines d’entre elles se sont élevées contre la France, mais uniquement lorsque celle-ci pénétrait leurs territoires. Les différentes populations ne vivaient donc pas souvent en bonne intelligence entre elles. L’émir a été défait « autant par la France que par cet esprit tribal incapable de s’élever à l’idée de nation ». Suivent de longues pages sur les relations entre l’émir Abdelkader, « un prince du Maghreb » et la France. Boualem Sansal regrette que l’Algérie indépendante qui salue le guerrier Abdelkader « ignore le philosophe, le poète, l’homme de science. »

Malgré cette colonisation qui ignorait les indigènes et malgré les murs de tabous et d’interdits qu’érigeaient les Algériens, écrit Boualem Sansal, une société nouvelle émergeait des confrontations et la nature poursuivait son alchimie, « la même vieille alchimie fusionnelle se poursuit entre les Algériens et les Juifs présents en Algérie depuis plusieurs siècles, parfaitement arabisés » à Constantine Tlemcen, Blida. Ils ont créé une culture judéo-arabe. À Oran on parle l’arabo-andalou, on chante le flamenco qui a, de transformation en transformation, donné le raï…» Boualem Sansal entend que Français et Algériens « ici et là » construisaient une société nouvelle. J’ajouterais que dans cet apparent melting-pot, où « on pratiquait la même cuisine, racontait les mêmes histoires » d’aucuns étaient hautement plus égaux que d’autres et défendaient bec et ongle leurs privilèges, si petits qu’ils eussent été, jusqu’à la veille de l’indépendance, nous nous en souvenons. Le racisme imprégnait largement la société des pieds-noirs et « les racistes malgré eux », les pieds-noirs « frères de classe », se contentaient de l’entre-soi et pire encore, du système colonial qui les distinguait des « Arabes ».

En colonisant l’Algérie, la France voulait en faire « une terre chrétienne, un bastion de la civilisation occidentale en Afrique du Nord » dit Boualem Sansal, mais comme « le pouvoir et la souveraineté ne se partagent pas », il devait y avoir un seul vainqueur qui absorbera l’autre ou le réduira à la vie dans des réserves. L’auteur donne l’exemple les Indiens d’Amérique, les Aborigènes d’Australie… Les Algériens se sont arc-boutés « sur leur religion, leur langue » au singulier, et « sur leurs traditions ». Ils ne voulaient pas de contact avec « les roumis, les ‘‘cafards’’ » (sic), ni les « Gaouris » dont Boualem Sansal précise le sens : « cochon en turc ». J’avoue que j’ai utilisé très souvent dans ma vie ce terme de gaouri sans aucune connotation, je n’en connaissais pas le sens, et je suis persuadé que beaucoup d’Algériens sont dans mon cas. Il en va de même pour le terme « cafard » qui traduit pour Boualem Sansal le terme « kouffar ». Si le terme cafard provient du mot arabe kafir (kouffar au pluriel), il désignait au Moyen-âge « celui qui, n’ayant pas la dévotion, en affecte l’apparence… » explique le Littré. Le sens donné en arabe au terme kafir, kouffar désigne bien des incroyants, sans lien aucun avec le cancrelat (répugnant évidemment). Les Algériens ne sont pas responsables du sens attribué à ce terme par ceux qui l’ont intégré à la langue française. Le parallèle que fait Boualem Sansal avec le porc et la blatte n’est pas innocent et je le regrette car il ne reflète pas la réelle visée des termes algériens.

Boris Cyrulnik dit que la colonisation est un viol. Comme le violeur, le colonisateur ignore l’Autre, ne le reconnaît pas. Cette ignorance délibérée de l’Autre, lui permet de l’agresser sans culpabilité, explique le neuropsychiatre. « On va éduquer ces peuples pense le colonisateur, on va les soigner, ils vont finir par accepter nos bienfaits. » Boualem Sansal qui a le sens de la formule, approuve : « la colonisation est un viol, une humiliation, une œuvre de destruction massive… Les mesures vexatoires, les expéditions punitives, la confiscation des territoires… n’ont jamais cessé ». Il faut ajouter à la honte de la défaite, celle des brimades et de la misère noire des populations indigènes ». Y a-t-il plus terribles brimades et atrocités que celles de Bugeaud ? Ce qu’il a fait en Algérie, il a appris à le faire en Espagne : « foncer dans la population et tout massacrer ». « Quand il a brûlé des villages et des tribus entières, il a été honoré par la France de l’époque puisque c’est ainsi qu’on combattait. » Cette attitude compréhensive wébérienne de Boris Cyrulnik « c’est ainsi qu’on combattait » devrait valoir pour les résistants des tribus qui plus est en situation défensive… 

Boris Cyrulnik remarque néanmoins qu’« il y a tout de même eu des mesures en vue de l’intégration ou de l’assimilation » durant la colonisation. Boualem Sansal précise que des droits ont été accordés « avec une parcimonie qui ajoute à l’humiliation » Il ajoute qu’il a fallu attendre 1947 (donc après les massacres coloniaux de Sétif… pour qu’un Algérien obtienne « le droit d’être élu ». Dans l’Assemblée algérienne, 15 sièges étaient réservés aux 6 millions d’Algériens et 115 aux six cent mille Européens ! « Bien des Français se sont battus pour que les indigènes aient les mêmes droits que les Français d’Algérie. » Et l’auteur évoque le combat d’Ismaël Urbain au profit des musulmans, qui n’a pas abouti. Aux yeux des Européens d’Algérie, les indigènes musulmans devaient demeurer indigènes, autrement dit « rester à leur place ». « M. Meyer pouvait dire sérieusement à l’Assemblée nationale française qu’il ne fallait pas prostituer la République en y faisant pénétrer le peuple algérien. » (Frantz Fanon « Les damnés de la terre), Mais que faire lorsque toutes les voies pacifiques sont bloquées (urnes falsifiées, Assemblée ségrégationniste…) et jusqu’à la main tendue par des pacifiques, ainsi lorsque Ferhat Abbas tend les deux bras, tout son corps au dialogue : « Après l’échec de Abdelkrim dans le Riff en 1925, est-il possible qu’il y ait encore chez nous des partis politiques, des hommes politiques qui songent sérieusement à l’emploi de la force et de la violence pour libérer leur pays du régime colonial ? Est-il possible qu’il y ait des hommes qui poussent, d’un cœur léger, nos malheureux fellahs vers ce suicide collectif ?  (« Mon testament politique » 1946- Ferhat Abbas) quelle réponse fut celle de la France ? Elle ignora ce discours et toute approche pacifique.

Suit une longue digression sur De Gaulle, son refus « d’offrir aux Algériens les mêmes services qu’il offrait aux pieds-noirs. Comment assimiler tout un peuple fortement attaché à sa religion, à ses traditions, à sa culture ? »  Les Algériens eux-mêmes ne voulaient pas de cette assimilation/intégration. « Les colonisateurs en Algérie empêchaient les Arabes d’accéder à l’instruction (15% allaient à l’école). On constate ce phénomène aujourd’hui dans tous les pays où seuls les enfants de riches vivent dans des conditions qui leur permettent d’apprendre ». Soixante ans après l’indépendance, les pauvres sont humiliés par l’étalage des richesses ou positions sociales des élites.

Pour lutter contre la colonisation, le FLN a réussi à fédérer toute la société algérienne sauf Messali et ses compagnons. « Ce qui déclencha une guerre impitoyable » entre le FLN et le MNA de Messali. « À ce jour, Messali Hadj est proscrit du récit national » écrit Boualem Sansal, alors que Ferhat Abbas a été « honoré à sa juste dimension » par ses frères, bien que toute sa vie on ne lui pardonna pas d’avoir écrit (en 1936) qu’il n’a pas trouvé la nation algérienne. » Cela n’est que partiellement exact concernant Messali Hadj. Le pouvoir a réhabilité ce leader national. L’ancien président Bouteflika a reçu officiellement à Tlemcen la fille de Messali. L’aéroport de Tlemcen porte son nom. Des colloques sur Messali se sont déroulés en Algérie.

« La primauté accordée à la composante arabe de l’identité algérienne au détriment de ses autres composantes, sa berbérité, son africanité a créé un malaise dont ont pâti la société algérienne et le Mouvement national. » Celui-ci ne s’exprime pas uniquement à travers les religieux et les indépendantistes. Il y a « des organisations professionnelles, des associations, des syndicats… » qui à l’indépendance « formeront l’ossature du régime ». Ces organisations de masse « seront les instruments d’embrigadement et de contrôle, la cheville ouvrière de la soviétisation du pays ».

2_ Le pouvoir dans l’Algérie indépendante

L’Algérie est passée d’une « longue nuit coloniale » à la « lumière aveuglante » de l’indépendance. La dictature qui a suivi en découle presque logiquement. Boualem Sansal écrit dans le même chapitre (des dictateurs élus démocratiquement), à trente lignes d’intervalles, qu’ « il n’y a de colonisateur que s’il y a des peuples qui se laissent coloniser », puis les Algériens « ont subi la pire dictature ».

« À l’époque de l’indépendance, les Algériens croyaient que le malheur venait de l’étranger, du colon qui avait pillé le pays. » J’ajouterai « ils croyaient à juste titre ». « Les colons, eux-mêmes issus d’un petit peuple, se sentaient de plus en plus proches des Arabes » Boris Cyrulnik ajoute qu’un « processus égalitaire était enclenché » sans plus de précision. Mais cette évolution a échoué écrit l’auteur à cause de « la radicalisation du FLN et de l’OAS » et regrette que les indigènes n’aient pas tenu compte « du fait que certains pieds-noirs vivaient sur cette terre et avaient construit le pays depuis plus de cent ans ». Boris Cyrulnik ne précise pas pour quels beaux yeux ou belles âmes « les pieds-noirs avaient construit le pays ». Le système tribal n’a pas disparu avec les indépendances en Afrique du nord, même si en apparence les états sont modernes, « vivent grosso modo selon les standards mondiaux » protégés par des frontières « consacrées par l’Union africaine ». Les dirigeants sont « cooptés par les grandes familles régnantes avec mission de préserver leurs intérêts ». Au Maroc le Makhzen est un « système tout puissant qui lie les tribus et les grandes familles au roi et à son clan. »

Je ne pense pas que Boris Cyrulnik traduit subtilement la pensée de Bourdieu en écrivant que celui-ci avait noté qu’on retrouve en Algérie « ce mouvement naturel des peuples qui veulent s’unir pour accéder au pouvoir puis se désunir pour renforcer leur personnalité. » Aussitôt leur unité acquise « on regrette l’originalité perdue des régions. » Boris Cyrulnik ne distingue pas les époques. Il évoque les cas de l’Italie, de l’Espagne. Concernant l’Algérie, il précise que « La France a donné ses frontières » à l’Algérie et il considère que « La colonisation a lutté contre la tendance au tribalisme. » Propos que Boualem Sansal n’approuve pas. La colonisation n’a pas combattu le tribalisme, au contraire elle l’a « renforcé et exploité, la France a assis sa domination en utilisant les divisions tribales. » Quant à la question identitaire, elle est universelle, elle se pose dans de nombreux pays et pas uniquement en Algérie. Dans son introduction à « Sociologie de l’Algérie » (PUF, 3° édition, 1974), Pierre Bourdieu synthétise son ouvrage ainsi : « cette étude comporte une description des structures économiques et sociales ‘originelles’ qui n’a pas en elle-même sa fin, mais est indispensable pour comprendre les phénomènes de déstructuration déterminés par la situation coloniale. » D’un côté description des structures ‘originelles’ et de l’autre des phénomènes de déstructuration du fait de la colonisation.

Dès l’indépendance « des seigneurs de guerre » s’accaparent le pays. « L’armée des frontières a installé Ben-Bella dans le fauteuil de président en se tenant très près derrière lui. Il s’en est suivi le régime que nous connaissons encore aujourd’hui ». Dès 1962 s’est posée la question (toujours d’actualité) de la construction d’un État et d’une nation modernes alors que règne « l’esprit tribal renforcé et exploité à la fois par la colonisation et par les clans qui se sont emparé du pouvoir. » Boualem Sansal détaille sur trois pages entières la situation de la toute jeune Algérie indépendante lorsque son premier président, Ahmed Ben Bella (46 ans) voulut en faire le lieu des extravagances des révolutionnaires du monde entier qui s’y bousculaient, leur « Mecque ». Tandis qu’aux États-Unis les jeunes américains autour de « Students for a Democratic Society » aspiraient à un monde meilleur, dans Alger la blanche « il y avait du beau linge : on apercevait le fameux Che, les opposants asiatiques et africains dont Mandela », et une liste des lieux licencieux de la ville. L’auteur fait remonter à cette époque de folies révolutionnaires le sulfureux roman « Les folles nuits d’Alger » de ‘Mengouchi’, « qui circulait sous le manteau ». Il me semble pourtant que ce livre « mystère sorti de l’imaginaire sordide de la police politique… (est) censé décrire les mœurs du régime Boumediène » (el Watan 10 octobre 2016) « Hélas écrit Boualem Sansal, il n’est rien resté de cette époque bénie ! » Boualem Sansal était jeune et « apprenait la révolution avec les meilleurs. »

Après les années Ben Bella, il y eut le « redressement révolutionnaire » ou précisément le putsch du 19 juin 1965. Boumediène « avait une vision cinémascope de son œuvre et de son destin. » Il élimina toute opposition. « C’est ainsi que le peuple fut mis au travail sous la surveillance de l’invisible et omniprésente Sécurité Militaire dite Sport et Musique car elle avait un talent fou pour faire danser et chanter les contre-révolutionnaires. » Le dictateur « imposa au peuple la plus terrible austérité que le monde ait jamais vue. » Les idéologues du FLN « dont le chef de file était Boumediène » ont réservé au peuple algérien un avenir sombre en voulant construire ‘‘un peuple imaginaire’’ pour reprendre l’expression de Lahouari Addi. » Nous serions tentés d’ajouter que le pouvoir algérien, autant que le colonialisme, a proscrit au peuple réel, qu’il se refusait de reconnaître, l’expression de ses langues natives, réduites à la sphère privée. « Lorsque – d’une manière ou d’une autre – la langue de naissance est obstruée, écrit le linguiste Abdou Elimam, c’est toute une structure des fonctions du cerveau qui est inhibée. Une telle entrave à la nature génère des conséquences en chaîne : troubles du comportement, violences, repli sur soi, etc. » (in Le Quotidien d’Oran, daté 31 août)

Si la France a assis sa domination en utilisant les divisions tribales, avec l’indépendance de nouvelles tribus se sont constituées, encouragées par le régime. Boualem Sansal nomme ces nouvelles tribus : « la tribu des anciens combattants et ayants droit, la tribu des retraités de l’armée, la tribu des anciens condamnés à mort, les zaouias, le clan BTS… » C’est cette architecture tribale et clanique que les Algériens désignent sous le nom de « Système ». Une jonction s’est opérée entre les confréries des zaouias et les oligarchies civiles et militaires, facilitée par un « choix de développement calamiteux des gouvernants ». De nombreux chefs de guerre dont les quatre B : Boumediène, Boussouf, Ben Bella, Bouteflika et leurs équipes furent peut-être des révolutionnaires lorsqu’ils étaient tous jeunes, « mais très vite la plupart d’entre eux devinrent des seigneurs de guerre, des profiteurs, des fascistes, des assassins. » Le plus malin fut Boumediène. « Il a bien enfumé le peuple, ‘‘un peuple de héros dans un pays de miracle’’ disait-il, les yeux hallucinés, comme un assassin qui entre en transe quand la lune est pleine. » Derrière l’essayiste, l’écrivain talentueux est aux aguets. Avec sa verve épatante, on ne le répétera jamais assez, reconnue et appréciée, Boualem Sansal compare le dictateur qui se transforme en « personnage shakespearien, jusque dans sa démesure ! » écrit Boris Cyrulnik. Le dictateur « avait quelque chose de Richard III à la mort de son cheval, criant ‘‘A horse ! A horse ! My kingdom for a horse !’’ » Il a couvert le pays d’innombrables entreprises publiques « SONA », « SONI »… qui « sonnaient partout, mais ne résonnaient nulle part… Le résultat se manifestait par la formation d’un État à double corps : l’État- FLN, l’État- SM, une horrible usine à gaz avec son triptyque l’Islam d’État, le socialisme spécifique, le centralisme bureaucratique… À sa mort il a laissé derrière lui un champ de ruines, un pays exsangue, désorienté, coupé du monde. » L’Algérie sous Boumediène, « qui importait la totalité de ses intrants et ne produisait rien, était semblable à un palais des ‘‘Mille et une nuits’’ implanté au cœur d’un bidonville. »

Le successeur du colonel serait un autre colonel. Le « brave Chadli Bendjedid dirigeait sa région militaire comme on gère un centre de loisirs, passant son temps en heureux vacancier à faire de la chasse sous-marine, et à taquiner la gueuse. Un homme qui ‘‘ne remplissait pas l’œil’’. Il régnait de manière seigneuriale, mais sans abus notoires ce que chacun lui reconnaissait… Il a introduit un peu de vie, un nuage de liberté, un chouia d’espoir, un brin de nonchalance. » Il voulait faire oublier Boumediène. Alors que « le précédent régime » était si opaque que personne n’y voyait goutte, Chadli a introduit la transparence. Il a fait du Gorbatchev avant Gorbatchev. » Mais sous ses beaux slogans, Chadli a fait exploser la corruption au sommet de l’État et a provoqué une émigration à flot continu. Mais que faire de tout ce qui « empêchait le pays de vivre et de prospérer : le FLN, la SM, les organisations de masse, les frontières physiques et mentales… » Que faire de la machine à inféoder à l’Arabie Saoudite, à l’Iran, au Quatar, au Baath ? Plus fondamentalement, enchaîne Boualem Sansal, une économie moderne est-elle possible dans une société bridée par des pouvoirs totalitaires et inhibée par les archaïsmes religieux ?

« L’Algérie a maintes fois changé d’étoile polaire idéologique pour se guider. Du socialisme militaro-bureaucratique au libéralisme sauvage, de l’islam politico-administratif à l’islamisme » jusqu’à la mondialisation. Les Algériens ont vu s’opérer autour d’eux, chez leurs proches, leurs familles « des conversions surprenantes sur un claquement de doigts. C’est ainsi qu’après le printemps algérien d’octobre 1988, on a vu des millions d’Algériens, apparemment sains de corps et d’esprit, dont une majorité de cadres, de médecins, d’avocats, d’ingénieurs… se convertir à l’islamisme alors que personne ne leur avait rien demandé. Ils ont tout simplement suivi la foule. » C’est à cette époque que l’auteur a définitivement désespéré de l’université. « Le système mis en place par le FLN et les islamistes est si profondément ancré dans le pays qu’il faudrait une nouvelle révolution… L’impétrant qui veut parler de vérité, de lutte contre la corruption risque gros.  Les manipulateurs l’abattront avant qu’il commence à œuvrer. C’est le cas de Mohamed Boudiaf. Un homme qui est resté toute sa vie probe, courageux, fin tacticien, ce qui lui a valu de réussir dans tout ce qu’il a entrepris. » Boualem Sansal détaille le parcours de Mohamed Boudiaf jusqu’à sa disparition en juin 1992. Le président assassiné résumait le problème de l’Algérie en quelques mots, « ce sont ses généraux… il l’a dit haut et fort et cela lui a coûté la vie, six mois après son installation à la tête de l’État. » Le pays sombre progressivement dans la guerre civile.

Boualem Sansal raconte son premier roman Le serment des barbares, écrit durant la décennie noire, dans lequel dit-il « j’ai tenté de montrer que cet affrontement (la guerre civile) était une guerre interne au régime entre son aile civile gagnée par l’islamisme et son aile militaire affairiste et « compradore ». Les recettes pétrolières étaient insuffisantes, « elles avaient chuté de moitié et ne pouvaient même plus assurer le service de la dette extérieure. » Le FMI a été appelé à la rescousse qui a imposé un système « d’une extraordinaire dureté ». En moins de trois années, 1500 entreprises furent liquidées, 500.000 travailleurs furent licenciés. Quelque part, la guerre civile a été utilisée, voire provoquée pour faire passer des réformes extrêmement brutales qui ont jeté le peuple dans une misère noire et mis l’Algérie sur le chemin de l’ultralibéralisme. » À cet égard, Boualem Sansal rappelle le livre de Naomi Klein. « The shock doctrine » décrit les scénarios adoptés par le FMI et qui visent à plonger les pays en faillite dans un état de choc pour briser toute résistance aux réformes. Il n’est pas sans intérêt de rappeler ce que Boualem Sansal disait de son premier roman, Le serment des barbares : « Au départ je pensais écrire un essai, mais comme il me manque les outils méthodologiques, j’ai choisi la fiction romanesque pour m’exprimer. » (Le Quotidien d’Oran, 24/09/2000)

Le pouvoir a profité de l’état d’urgence (mars 1992 à février 2011) pour assoir sa mainmise sur l’économie nationale qui a été offerte à « une oligarchie formée par les familles et les clientèles d’officiers supérieurs de l’armée ». En prolongeant volontairement la guerre civile (1992-2002) ils appliquèrent la déclaration de George Orwell qu’ils avaient « magnifiquement comprise. L’auteur britannique disait dans son fameux ‘‘1984’’ que le but de la guerre n’est pas de la gagner, mais de la prolonger indéfiniment ». La récupération d’une partie de la richesse nationale par Bouteflika et son clan « a provoqué son éviction en 2019, sous le couvert de manifestations grandioses tombées à pic ». Le « Hirak béni » ne serait ainsi pas né du hasard de conjonctures, mais inscrit dans un agenda clanique ?

Boualem Sansal dit que le pouvoir algérien s’efforce de fonctionner avec une façade démocratique. Son déguisement c’est le formalisme et le légalisme. « Nul n’est dupe, mais les intérêts convergent et tous font mine d’y croire. » Le peuple lui-même écrit-il est dimorphe. Il applaudit le dictateur et dans son intimité familiale il l’insulte. « Il y a un échec patent dans la construction d’une économie satisfaisant les besoins nationaux. L’Algérie n’exporte aucun produit manufacturé parce que les politiques économiques n’ont jamais eu pour objectif stratégique de construire un marché national régulé par les lois de l’économie… L’état de ruine générale dans lequel se trouve le pays et le peuple algérien tient essentiellement à cette distorsion puérile de la réalité : si une idée germe dans la tête des dirigeants elle sera mise en œuvre, qu’elle soit folle, ruineuse ou inutile. »

L’auteur écrit qu’il a suivi de près le déroulement d’ajustement structurel du FMI en Algérie lorsqu’il avait en charge la direction générale de l’Industrie, avant d’être licencié en 2003 « sans autre forme de procès. » Bouteflika précise-t-il était au faîte de sa gloire. « Même le soleil et les étoiles se couchaient devant lui. » Le pouvoir a développé et modernisé son appareil de répression. « Il a formé des spécialistes dans tous les domaines de la gestion des crises, de la surveillance des citoyens, du contrôle des foules. »

3_ Reniement de l’autre, violences, terrorisme

« L’homme a besoin des autres pour devenir soi. La pédagogie de l’empathie est possible et nécessaire par le truchement de l’art qui nous rapproche de l’autre. » Il y a comme une sorte de stimuli qui s’opère entre les cerveaux lorsque des individus agissent en proximité. « Un cerveau a besoin d’un autre cerveau pour vivre… Mais quand les autres sont trop différents, on ne les comprend plus, on angoisse, on ne se sent plus soi-même. » Inversement, lorsque je partage la même langue, les mêmes rituels, je me sens apaisé, en sécurité « jusqu’à l’engourdissement ». Cette appartenance peut avoir des effets pervers. « Un jour ou l’autre je penserai que l’étranger est un agresseur » pourtant, « nous avons besoin des autres pour devenir nous-mêmes. » Boris Cyrulnik est convaincu que « la prévention de l’esprit totalitaire consisterait, justement, à présenter le monde de l’autre », à le faire découvrir. Lorsque les défenseurs de « L’Empire français sur lequel le soleil ne se couche jamais » nient l’autre, l’Algérien, le Malgache ou l’Ivoirien, n’échangent pas avec lui, la radicalité s’installe chez eux avec l’intention par conséquent « de ramener l’homme aux racines de son être. Se radicaliser c’est se rendre intransigeant par rejet du monde de l’Autre. L’idéologie qui prétend éclairer « plonge dans le noir ceux qui ont une autre conception du monde et de la vie en société… Quand l’étranger est différent de moi, on peut s’éviter, ne pas se rencontrer jusqu’au jour où un incident dévoilera la haine… Si je ne me représente pas le monde de l’autre, je peux le détruire sans aucune culpabilité… Quand le langage totalitaire prend le pouvoir, quand il n’y a qu’un seul récit, on ne peut pas découvrir le monde de l’autre. Une étincelle, un accident, produit une indignation qui déclenche une passion que la raison ne peut endiguer. » La complexe réalité algérienne d’aujourd’hui est le résultat des violences séculaires coloniales et internes, y compris religieuses. Durant la guerre de libération, se souvient Boris Cyrulnik, il y avait parmi ses amis un soldat du contingent français fortement engagé pour l’indépendance de l’Algérie. Il a été retrouvé mort, « égorgé par le FLN. »

Boris Cyrulnik désapprouve la violence exercée par le FLN, par les Palestiniens lorsqu’ils visent des civils et se demande « quelles sont la nécessité et l’efficacité du terrorisme ». Mais il n’approfondit pas la question, n’introduit pas la thèse adverse (pas même pour la déconstruire), nous pouvons donc questionner son affirmation suivante en interrogeant d’autres faits ajoutés aux siens, « Il y a une sacrée différence entre résistance et terrorisme ». Mais que fallait-il faire alors que la France a toujours refusé la main pacifique tendue (des élus du 2° collège à Ferhat Abbas, je l’ai précisé plus haut). L’utilisation du Napalm est bien le fait de l’armée française. Quant aux Palestiniens, il suffit de constater ce à quoi a mené la politique de dépossession israélienne, les bombardements de leurs villages depuis près d’un siècle et leur bantoustanisation. Comment garder raison et se contenter de contempler l’évaporation de dizaines de mechtas sous le napalm français, comment assister les bras ballants à l’exécution de quatre gamins jouant au ballon. Quatre enfants qui se font canonner, écharper, anéantir sur une plage de Gaza par un navire de guerre israélien ? La seule compassion pour « ce petit peuple » palestinien suffit-elle ?

La violence coloniale est mère de toutes les suivantes et ce qu’on a nommé terrorisme des révolutionnaires est en fait une contre-violence, une réponse à cette violence initiale et à toutes les portes et fenêtres closes. Nous rappelons ces mots attribués par Jean-Paul Sartre à Frantz Fanon, dont les pensées ont été totalement ignorées dans les échanges entre Boris Cyrulnik et Boualem Sansal : « L’Europe a mis les pattes sur nos continents, il faut les taillader jusqu’à ce qu’elle les retire. Raphaël Confiant dit ceci à propos de l’indépassable Les damnés de la terre, du long cri de Frantz Fanon : « Il s’agit d’un ouvrage fondamental et qui est toujours d’actualité. Chaque fois que je vois les images terribles des centaines de migrants qui se noient en Méditerranée, je pense à lui. Chaque fois que je vois Gaza dévasté sous les bombes et des enfants palestiniens tués, je pense à lui. » (in Jeune Afrique 31.08.2017). Boris Cyrulnik amalgame la lutte du FLN pour l’indépendance (parfois nécessairement violente) et l’annexion de territoires palestiniens par des sionistes venus d’Europe, annexion qu’il appelle la guerre « d’indépendance d’Israël » qui provoquerait la grande Naqba et la chasse de près de 80% des Palestiniens de leur terre, et interroge « Pourquoi ces deux entreprises terroristes n’ont pas échoué ? » Boualem Sansal veut bien avancer une explication, mais il prévient « elle est hasardeuse ». J’avoue ne pas bien comprendre sa tentative de réponse où il est question de « plusieurs forces fortes » comme en physique, d’eschatologie propre à l’Islam et au Judaïsme et irrédentisme qu’il impute aussi aux Palestiniens. Un simple regard, même furtif, sur deux cartes de la Palestine, la première telle qu’elle se présentait au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et la seconde telle qu’elle a évolué, suffirait à clarifier ce point. Et puis comment insister sur ce problème (drame) de la diaspora palestinienne et de son très aléatoire retour « qui équivaudrait aux Israéliens à la perte de Sion » et passer par pertes et profits soixante-douze ans de malheurs – du groupe Stern (allié des nazis) à Ben Gourion à Netanyahou – infligés par les sionistes et leurs alliés occidentaux au peuple palestinien ? et même, comme insiste Boualem Sansal, par les pays arabes « frères ». Je trouve que juxtaposer les « incroyables persécutions subies par les Juifs » et les « souffrances endurées par les Algériens » relève d’une démarche que je qualifierais – parce que j’ai beaucoup d’estime pour Boualem Sansal et sa plume de très haute facture – d’erronée, pas plus. Les Palestiniens et les hommes justes n’ont de cesse de rappeler que les Palestiniens ont un problème avec l’État colonial israélien, qu’ils n’ont pas de problème avec les Juifs en tant que tels, ni les Algériens, malgré les dérapages bien réels et inacceptables dans les sociétés maghrébines et arabes. Boualem Sansal le sait parfaitement lui qui aurait dû se rendre aussi à Ramallah et à Bethléem comme il s’est rendu du côté où ruissellent « lait et miel ».

Boris Cyrulnik explique que si on devient terroriste c’est qu’on n’a pu parler, qu’on n’a pu négocier avec l’adversaire, « quand on coule on s’accroche à tout ce qui flotte ». Un voyage en Turquie est suffisant pour que ces jeunes passent à l’acte. Ces « gogos de l’Islam connaissent à peine le Coran comme les Jeunesses hitlériennes connaissaient à peine ‘‘Mein Kampf’’. « Les récitations donnent une apparence rationnelle qui cache un désespoir. » Les musulmans, et pas qu’eux, seront reconnaissants pour cette caustique proximité que propose Boris Cyrulnik : Coran – Mein Kampf. Je l’espère involontaire et malheureuse. Le radicalisé se construit un schéma manichéen simple dit-il. « Il suffit d’éradiquer le mal pour que tout aille bien. » Il suffit que les radicalisés du même bord se retrouvent pour que « la contagion émotionnelle les saisisse et les exalte jusqu’à ce que mort s’ensuive ». Le phénomène de radicalisation qui se répète dans l’histoire de l’humanité témoigne d’une défaillance sociale éducative, culturelle. » « Les recruteurs des jeunes font leur marché sur Internet, dans les prisons, dans les quartiers déculturés, dans les familles délabrées. »

Boris Cyrulnik avance que dans l’ensemble le terrorisme a échoué, comme en Espagne avec l’ETA, en Italie avec Les Brigades rouges, en Colombie, etc. Même El Qaïda « qui a réalisé ‘‘un chef-d’œuvre d’attentat’’ » et qui a fait monter la côte de popularité de Georges Bush qui s’est permis d’envahir par son armée l’Irak et l’Afghanistan. Mais qui connaissait le but réel d’El Qaïda ? Boris Cyrulnik regrette que « les subventions américaines et européennes aillent dans les poches d’hommes d’État et de terroristes », mais omet de préciser le jeu malsain de ces multinationales comme Lafarge Cement Syria, Imerys, MTN… accusées de financer le terrorisme international. Boris Cyrulnik parle des extrémismes qui se renforcent et se nourrissent mutuellement s’agissant de l’islamisme en Turquie, en Algérie et dans le monde arabe et continue sur « l’exemple de la montée du communisme en Europe dans les années 1930 qui a effrayé les bourgeois qui se sont jetés dans les bras du national-socialisme. » Le même phénomène s’est produit après la chute du Mur de Berlin en 1989. « En Pologne et en Russie, le totalitarisme idéologique a provoqué le retour des religions extrêmes. » La raison perd la tête lorsqu’on érotise la violence. « Les deux mots le plus souvent utilisés sont des mots extatiques : peuple et héros… On aime encore plus les héros quand ils désirent mourir pour nous sauver. Quel plaisir de les aimer morts ! C’est au nom du peuple que s’expriment les dictateurs qui veulent imposer leur loi. Cette complexité des extrêmes, cette balance du pouvoir entre deux groupes opposés ont existé en France pendant la seconde Guerre Mondiale. Mais il s’agissait de résistance, bien plus que de terrorisme. »

Ici (pas qu’ici) Boualem Sansal s’emprisonne dans un cliché auquel, j’en suis convaincu, il ne croit pas lui-même. Il écrit que les musulmans sont soumis. Ils ont une « incroyable incapacité à penser l’autre, à le voir simplement. L’autre est une aberration. » Incroyable incapacité. Cette généralisation et cette essentialisation qui relèvent du bon gros sens commun sont insupportables. On retrouve cette même soumission des musulmans « derrière l’extrême liberté dont jouissent les Occidentaux ». La formulation est ici soft, plus légère, plus « aérienne » où il est question de chair, d’égocentrisme et en filigrane de consumérisme, presque supportable. Comment échapper à la soumission dès lors qu’elle est « consubstantielle à la nature humaine vivant en société… et puis à quoi sert la liberté si on se complaît dans la soumission ? » Je demande à Boualem Sansal si la vie (tout court) est possible sans soumission quelle que soit celle-ci ? peut-on se soustraire à toutes les lois humaines et naturelles ?

Boualem Sansal nous met en garde, « la soumission appelle à la dictature », et nous renvoie au Discours de la Servitude volontaire de La Boétie pour corroborer ses propos. Nous pourrions leur ajouter ceux, tempérés, de Spinoza sur la même question. Puis nous glissons de mot en mot, de notion en notion, de soumission à misère, puis à plaisir secondaire, à victimisation : « voilà pourquoi les musulmans sont champions du monde de la victimisation ». Tous dans la même gibecière. Essentialiser donc : de l’ignorant à l’intellectuel, du citadin au montagnard, du Marocain à l’Indien, du Machreq au Maghreb. De Ahmed le quidam yéménite ou algérien à Ali Abderraziq l’érudit : « Les musulmans sont soumis » ou « Les musulmans sont champions de la victimisation ». 

Et, comme en résonnance, il y a les replis identitaires un peu partout. Ils sont nombreux issus aussi de pays alliés au « monde libre » ou à l’Europe. « De plus en plus de dictateurs sont démocratiquement élus. Ce malheur peut être réel après une guerre ou un affrontement social. Un brouhaha de théories opposées aggrave la confusion », si bien qu’on ne sait plus vers qui aller. Arrive alors « un sauveur » qui s’évertuera à trouver un ennemi, quel qu’il soit et de préférence dans les minorités du pays, ou des groupes, un pays étranger. França et ses partis-relais par exemple. Pour se faire élire cet apprenti dictateur peut se victimiser « il peut provoquer verbalement ou physiquement afin de se faire persécuter et provoquer l’indignation. »

4_Le Hirak, les jeunes, l’avenir

Boris Cyrulnik dit qu’il est « retourné récemment en Algérie pour en faire connaissance. J’y ai été enchanté par l’accueil des jeunes ». Il a découvert deux types de jeunesse en Algérie, « une jeunesse cultivée et francophile qui regrette de s’être laissée ‘‘entraîner dans le conflit israélo-palestinien’’, l’autre jeunesse malheureuse et entravée qui se laisse convaincre par la désignation d’un ennemi pour renforcer le panarabisme. J’ai rencontré d’un côté des jeunes très cultivés, courageux, amoureux de la France, de l’autre, des jeunes très inquiétants, pleins de certitudes totalitaires (le vide au-delà de ces deux types). Comme en France, une partie des jeunes est composée par des ‘‘errants’’, des largués de la culture. Ces jeunes sont des proies pour les ‘‘sauveurs’’ qui se servent de leur détresse pour légitimer la violence. Les jeunes évoquent l’antisémitisme de certains imams qui imputent toutes les difficultés du pays et du monde musulman aux Juifs.

Les Hommes ont tous besoin d’utopies pour s’orienter vers un avenir meilleur, mais l’utopie des uns n’est pas celle des autres. Le mouvement du 22 février 2019 « apportera peut-être des éléments de réponse » quant à la formation d’un état et d’une nation modernes, ouverts sur le monde, sur l’altérité. Boualem Sansal doute que « les deux puissances qui régentent le pays, l’armée et la religion, le permettent ». Mais il veut y croire quand même « pour que le miracle se réalise ». Il me faut rappeler que le livre « France-Algérie – Résilience et réconciliation en Méditerranée » a été écrit avant l’élection du 12 décembre 2019 dont il n’est rien dit, probablement, dans l’urgence. Il faut comprendre donc que le peuple algérien (manifestement très majoritairement musulman) peut s’extraire de l’assujettissement (il l’a maintes fois montré), contredisant des propos écrits dans le sous-chapitre « La soumission appelle-t-elle à la dictature ?…  les musulmans sont soumis et donc peu enclins à penser l’autre ». Revenons au mouvement populaire du 22 février 2019. Il devra, écrit Boualem Sansal, au-delà du renvoi des têtes d’affiche de la nomenklatura, rompre définitivement le lien ombilical qui le rattache au système dont il était un acteur principal. Mais Boualem Sansal est très lucide. « Je pense que le système qui succédera à Bouteflika prendra une direction semblable à la sienne : ce sera un mélange entre le capitalisme d’État à la Poutine et le capitalisme à la Sud-coréenne avec d’immenses conglomérats familiaux opérant avec l’appui de l’administration. »

Le Hirak, 2° printemps algérien, est un long cri dans le désert que le pouvoir refuse d’entendre et auquel refusent de tendre l’oreille les « amis et partenaires ». Avoir de la sympathie pour le Hirak et sa belle Silmya ne suffit pas. Les hirakistes attendent un soutien politique concret et une dénonciation claire du pouvoir autoritaire. Le 1° printemps, en octobre 1988, a produit bien plus en moins de dix jours de manifestations ininterrompues (nouvelle constitution, fin du parti unique…) Aujourd’hui non seulement le Hirak n’a rien produit, mais on peut même dire qu’il a renforcé le Système qui s’est débarrassé de ses branches mortes, mis fin au clan Bouteflika… et à une partie du « gang », la Issaba. Il est à noter que les importants mouvements d’avril 1980 et d’avril 2001 ne sont pas évoqués.

Le peuple est traumatisé par la guerre civile des années 1990. Le pouvoir l’a enfermé dans un consumérisme fou. Il assure le service minimum en matière de révolution : le peuple manifeste de 14h à 17h les vendredis, de 10 à 12h les mardis. Après dix mois de manifestation, les appels à la grève générale et à la désobéissance civile pour faire tomber le régime sont restés lettres mortes. Le pouvoir a compris que la population ne peut pas et ne veut pas aller plus loin. Il ne voit donc aucune raison de céder quoi que ce soit. On relève les mêmes lacunes lors des deux printemps algériens : les manifestants qui ‘‘ se sont mis d’accord pour n’être d’accord sur rien’’, n’arrivent pas à s’entendre sur les suites à donner au mouvement alors même que les islamistes « se préparent activement » et que le pouvoir envisage « tous les scénarios. Il est important que les manifestants dépassent le service minimum. » Si le Hirak échoue, il faut craindre le pire, des conséquences graves pour le pays, ses voisins, ses partenaires. Et on verra les ultranationalistes et les islamistes revenir en force et ramener le pays à la décennie noire. La suite s’avère problématique poursuit Boualem Sansal. Comment reconstruire le pays, quel statut pour la femme, quelle place de l’islam dans l’édifice, comment organiser la justice, l’éducation… ? Ce qui se joue en Algérie aura un impact très important dans les pays de la Méditerranée occidentale. Avec le succès du Hirak, l’Algérie deviendrait un pays ‘‘normal’’. « Son échec renforcerait l’isolement du pays dans lequel il vit depuis son indépendance. » Le succès ou l’échec du mouvement de protestation est lié à la verve, à la puissance ou au silence des intellectuels. Pour répondre à la question concernant les forces du changement, Boualem Sansal procède « à une longue digression » où il détaille son évolution personnelle depuis son premier emploi jusqu’à des postes de direction au sein des Ministères du Commerce, de l’Industrie et les difficultés auxquelles il a dû faire face et que l’on peut imaginer aisément, jusqu’à son métier d’écrivain. Une digression « qui permet de comprendre le silence des intellectuels. » Le relèvement du pays nécessite des volontaires et des héros, des stratèges et des tacticiens aux postes de commandement sensibles, capables de sortir l’Algérie de l’isolement et du huis clos dans lequel le pouvoir l’a enfermée si longtemps.

5_Les relations franco-algériennes

Pour Boualem Sansal, la coopération entre les deux pays a toujours été bonne dans certains domaines de l’économie, la sécurité, la diplomatie. Mais il se reprend plus loin et écrit que la relation politique de la France avec l’Algérie indépendante est à l’avenant, toujours à contre-courant de l’histoire, souvent indigne comme son soutien au pire dictateur que les Algériens ont eu à subir : Bouteflika. » Parfois des crises émergent, comme en février 1971 lorsque Boumediène annonce la nationalisation des hydrocarbures. La crise a failli dégénérer. « Le président Pompidou envoya la marine française mouiller en face d’Alger, alors que Boumediène mettait l’armée sur le pied de guerre. » Tout est rentré dans l’ordre grâce à la diplomatie et « la nationalisation donna lieu à des indemnisations correctes ». Il développa plus encore les relations d’affaires entre les deux pays. Les compagnies françaises firent de belles affaires jusqu’au premier printemps algérien en octobre 1988. Les domaines qui posaient problème entre les deux pays étaient censés avoir été réglés par les accords d’Évian : indemnisation des pieds-noirs, pensions dues aux anciens combattants algériens lors des deux guerres mondiales, la question de l’émigration, le statut de la langue française, « la repentance dont le FLN a fait son cheval de bataille », etc. « Ces questions ont été instrumentalisées par les deux pays, par le lobby de la Françalgérie. »

Un point commun est partagé par les deux pays et de nombreux autres, celui de la manipulation des systèmes d’information. Boualem Sansal pose les questions de leur manipulation, « les gens sont formatés, on leur vend des éléments de langage comme des vérités absolues. » En France les vérités du politiquement correct ne sont pas écrites et « Il est très risqué en de s’exprimer librement. » On risque d’y être « bâillonné, sanctionné ». Par contre, en Algérie, « les vérités irréfragables de la révolution et de la religion sont écrites, enseignées, protégées officiellement et consignées dans la Charte Nationale. »

Par son soutien au pouvoir algérien, la France « montre qu’elle continue de voir les Algériens comme ses indigènes, des sauvages qui ne peuvent être gouvernés que par la trique. » Tous les accords entre la France et l’Algérie portent cette empreinte coloniale. Les autorités françaises traitaient les gouvernants algériens comme leurs supplétifs d’antan (bachagas, caïds, aghas) et les gouvernants algériens regardaient les gouvernants français comme des féaux obséquieux. » Sur cette question, Boualem Sansal nous invite à lire ou à relire Albert Memmi, Frantz Fanon, Edward Saïd, Aimé Césaire. Colonisateur et colonisés ne peuvent échapper à leur passé. Pourtant la réconciliation est nécessaire. L’auteur propose d’engager une démarche semblable à celle qu’ont développée Allemands et Français dès la fin de la 2° Guerre mondiale. Boris Cyrulnik rappelle les guerres en Europe, notamment les conflits ayant impliqué la France. Depuis des décennies la paix s’est établie entre la France, l’Italie et l’Espagne si souvent combattues, l’Angleterre « ennemie héréditaire » et surtout avec l’Allemagne « avec laquelle la France a été en guerre presque un siècle entre 1870 et 1945 ». Boris Cyrulnik se rappelle « quand j’étais enfant, j’entendais encore parler de la ‘‘perfide Albion’’ » (infidèle Angleterre), se félicite que ces haines sont aujourd’hui gommées notamment par le programme Erasmus (programme d’échange d’étudiants à travers notamment l’Europe)

En Algérie, « les événements récents (le Hirak) ont montré une jeunesse algérienne mature. » Si demain, ces jeunes au pouvoir parviennent à construire une culture forte et paisible, la France en profitera, les échanges se développeront. Mais si l’Algérie explose et se ruine, beaucoup de souffrances retomberont également sur la France. Qui a senti venir février 1917, le 14 juillet 1789, Mai 1968 ? interroge-t-il.

L’Algérie comme la France et d’autres pays risquent une autre mésaventure bien plus grave que les crises économiques ou sociales. Un naufrage du fait du dérèglement climatique entre autres peut les emporter. Cette problématique de la nature et de l’environnement semble ne plus finir et toucher tous les endroits du monde. Comment ferons-nous s’interroge Boris Cyrulnik « quand nous serons dix milliards d’êtres humains sur la terre, quand les végétaux et les animaux auront disparu » et quand les déplacements pour cause de dérèglements climatiques se feront par millions des pays pauvres vers les pays encore verts. »

Puis il évoque le risque de la soumission à une dictature induit par la nécessaire adaptation. Nous assistons un peu partout à des replis identitaires. Le point de vue de Boualem Sansal est identique : « J’ai tendance à croire que la dictature est l’avenir du monde. Je veux dire qu’elle serait le seul moyen pour l’humanité de se préserver d’elle-même et des dérèglements de la nature et de se maintenir en vie. » Lorsque l’homme aura épuisé la nature, lorsque celle-ci aura fortement changé, lorsque l’émigration du fait du changement climatique (plutôt que du seul réchauffement) bouleversera des zones entières, lorsque l’homme aura été au bout de ses massacres, alors « la dictature apparaîtra comme une nécessité absolue. Une dictature invisible dont nous avons un avant-goût aujourd’hui où de nombreuses décisions sont le fait de structures « invisibles » plus que des États.

Boualem Sansal nous invite vivement à « lire et relire » 1984 de George Orwell et « Walden ou la vie dans les bois » de Henry David Thoreau, précurseur de la désobéissance civile. Je ne peux qu’approuver. Du reste, Boualem Sansal a consacré de longues pages à ces deux auteurs, dans sa dystopie « 2084 » pour le premier et « Le train d’Erlinguen… » pour le second auquel il adresse ses pensées en exergue du livre et qu’il cite « À quoi bon avoir une maison si l’on n’a pas de planète acceptable où la mettre ».

Une autre évolution est possible, identique à celle des pays européens cités plus haut, souvent en guerre, aujourd’hui réunis autour d’un projet commun. Alors pourquoi pas entre la France et l’Algérie ? « Je connais une autre évolution possible, écrit Boris Cyrulnik, c’est celle que propose la résilience des peuples quand, après un trauma, une autre entente sociale se met en place. » Pourquoi se rendre prisonnier du passé, pourquoi s’y complaire ? Pourquoi ne pas tisser de nouveaux liens sociaux, amicaux, culturels ? Cela aurait pour effet d’apaiser le cœur des citoyens des deux pays et notamment les Algériens et binationaux dont nombreux sont ceux qui vivent à la marge des deux frontières, dans une sorte de no man’s land marécageux et instable. « La situation se crispe entre la France et l’Algérie lorsque, surtout, les Algériens de la 2°, 3° génération, développent une hypersensibilité à l’égard de leur passé et des questions qu’il soulève. » Des blancs-becs dirais-je, et orgueilleux. La situation se crispe également lorsque les politiques optent pour des tensions à usage interne, au détriment de la clairvoyance et du courage.

6_Algériens de France et binationaux

« Ceux qui affichent leur souffrance sont ceux qui n’ont pas vécu les drames directement. Ce sont les enfants qui étaient trop jeunes au moment des faits, ceux qui les voyaient depuis leur exil à l’étranger » écrit Boualem Sansal. Il en est ainsi des « jeunes français d’origine algérienne de la 2°, de la 3° génération qui vivent la colonisation non comme des événements historiques, mais comme une actualité qui se déroule dans leurs quartiers, sous leurs yeux » poursuit l’auteur qui trouve ces jeunes « brutaux et haineux ». Le substantif « jeune » n’est pas défini par Boualem Sansal. Je l’entends comme une personne dont l’âge se situe entre la mûre adolescence et l’âge adulte bien entamé. En fait le comportement de ces jeunes exprime leur refus d’être continuellement ostracisés comme l’ont été leurs pères et plus encore leurs grands-pères les « chibanis » (aussitôt évoqués, aussitôt oubliés) qui se tuèrent à la tâche et se turent (cela dure depuis plus de cinquante ans !) Eux, enfants de France (la plupart sont binationaux, d’autres sont Algériens, n’ayant pas demandé la nationalité française à leur majorité) ne se taisent pas, ne veulent pas être considérés comme des citoyens de second rang et le crient haut et fort dans la rue et dans les urnes (avec un marqueur fort en 2005) dans la lignée de la « marche pour l’égalité et contre le racisme » de 1983 (et qu’à dessein, les médias français ont longtemps appelée « la marche des beurs ») Ils continuent de revendiquer – à juste titre – l’égalité comme tous les autres citoyens. Il est à noter que beaucoup parmi ces jeunes ou jeunes adultes ne connaissent le pays de leurs grands-pères que par les relations familiales et quelques rares photos de vacances. Ils sont plutôt bien « intégrés » si tant est que ce terme soit approprié (il ne fait pas l’unanimité chez les chercheurs). Ces jeunes se considèrent comme des citoyens ordinaires, et pour les concernés « votent et paient l’impôt », malgré les difficultés objectives liées à leur origine sociale, familiale ou géographique (quartiers populaires), obstacles qu’ils combattent de diverses manières y compris au sein d’associations.

Boualem Sansal parle indistinctement de « jeunes français d’origine algérienne de la 2°, de la 3° génération ». Or, il y a au moins deux ‘‘groupes’’ (2 et 3) en sus de celui évoqué ci-dessus (le ‘‘groupe 1’’) composé donc de citoyens qui revendiquent l’égalité, dans la lignée des années des marches citoyennes et qui ne s’en laissent pas compter.

Le premier des deux autres ‘‘groupes’’ est constitué de jeunes algériens d’immigration familiale récente (années 1995-2000) pour la plupart. Le second est représenté par des jeunes « affairistes instables » eux aussi arrivés récemment. Il faut lire ‘‘groupe’’ comme un ensemble d’individus, avec guillemets (donc pas dans son acception sociologique). Rappelons que le nombre d’Algériens ayant reçu un premier titre de séjour a progressé sur les cinq années de référence, passant de 8564 durant l’année 1995 à 32596 pour l’année 2003 (sources INED). Commençons par le ‘‘groupe 3’’ : il est constitué par des jeunes « affairistes ». Ils sont désignés en Algérie par le terme de « M’halleb » (a été trait/trayeur). Ce sont des jeunes opportunistes qui ont les pieds sur terre et pas froid aux yeux. Ils vivent à la fois en Algérie et en France. Ils n’ont qu’une seule obsession « traire la vache » avec pour objectif unique d’amasser toujours plus de biens, faire fortune sans aucun état d’âme et louangent le Chiffre d’affaires. Ils sont ingénieux, et malins, maîtrisent les circuits de l’informel. Ils se croient nés d’eux-mêmes, pétris de bon sens, y compris celui qui « amène au pire » (J. Lacan). Ils sont concentrés sur leurs projets, font feu de tout bois, naviguent avec aisance au cœur du nouveau champ religieux dominant. Ceux-là vont et viennent sans cesse entre l’Algérie et la France dont ils rejettent les modes de vie et les valeurs morales. Ils sont en cela proches du premier groupe. Ils représentent bien cette Algérie et ce peuple devenus étrangers à Mohammed Harbi (lire ci-dessous) et à des milliers ou des millions d’entre nous. Ils ne sont pas toujours officiellement installés en France. Nombreux sont ceux qui possèdent un titre de séjour en France ou parfois une carte de nationalité française, mais sont établis en Algérie. Les allers-retours entre les deux pays sont très fréquents. Ils sont « instables ». Ils achètent, vendent, louent des biens en France par divers truchements. Lorsqu’ils le peuvent, ils exploitent judicieusement les failles des systèmes d’aides diverses destinées aux populations confrontées aux aléas et vicissitudes de la vie (allocations familiales, aide au logement, revenu de solidarité, parfois même l’aide médicale de l’état…) Ils sont beaucoup moins nombreux que les jeunes des ‘‘groupe’’ 1 ou 2, mais on ne peut les ignorer.  

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Le ‘‘groupe 2’’ : une partie de ces jeunes algériens d’immigration récente est mal intégrée en France pour des raisons longues à lister ici. Relevons que la société algérienne actuelle – celle dont sont issues ces familles nouvellement installées en France – est fortement conservatrice, intolérante, bigote, où le prisme du religieux domine, ce qu’elle n’était pas du tout dans les années 1960-1970 (celle qui a produit les futurs « chibanis »). La régression culturelle est immense en Algérie déclarait récemment Mohammed Harbi dans une interview : « Je suis moralement au service de l’Algérie. Mais je l’ai perdue et j’ai perdu son peuple. Ce ne sont plus les mêmes. » (Le Monde, 6/12/2019). Retenons que ces jeunes ont (ont eu) une scolarité plutôt chaotique (souvent entamée en Algérie), que leurs parents, qui côtoient essentiellement d’autres Algériens ou des Maghrébins, ne leur parlent qu’en algérien. Retenons également que chez eux les chaînes de télévision française sont peu regardées, ou pas du tout. Les écrans transmettent très souvent des émissions du Moyen-Orient ou d’Algérie dont les contenus politiques et sociaux anti-français primaires (histoire et actualité) sont légion et dont les commentaires religieux rigoristes (et même radicaux selon les télés) sont souvent anachroniques et nient les contextes et normes sociaux. Ils tendent les uns et les autres, contenus politiques et commentaires religieux, à éloigner ces jeunes de toute intégration sereine. Nonobstant la responsabilité des politiques d’intégration évoquée plus bas. Sortis de chez eux, ces jeunes immigrés sont confrontés à la réalité d’un quotidien écrasant nié en famille ou à tout le moins dénigré. Ces jeunes vivent tantôt dans un monde (la maison), tantôt dans un autre (la ville). Précisons qu’on retrouve certains traits de ce ‘‘groupe 2’’ dans le ‘‘groupe 1’’ d’il y a quelques décennies. On trouve bien sûr dans ce ‘‘groupe 2’’ des jeunes binationaux comme dans le ‘‘groupe 1’’, des Français donc, des jeunes majeurs qui ne votent pas, qui rejettent « tout ce qui est français » qui reproduisent une haine anti-française notamment en réaction à la politique française en Afrique, au Moyen-Orient très favorable à Israël (rocher plus que pierre d’achoppement extrêmement sensible chez la quasi-totalité des Algériens et binationaux compte tenu de leurs propres humiliations et profondes blessures subies (par famille interposée) lors de la colonisation française), pour les raisons détaillées ci-dessus, mais également en réaction à la stigmatisation et au racisme qu’ils subissent, en reprenant le discours de certains parents et amis. Cela ne nous interdit néanmoins pas de souscrire à l’idée que certains comportements de ces jeunes sont « brutaux et haineux » comme le dit Boualem Sansal ou « agressifs contre le pays d’accueil » comme l’affirme Boris Cyrulnik. Pays d’accueil, peut-être pour certains, pays de naissance pour les autres. Un no man’s land certainement, piégé et piégeant. Boualem Sansal dit que les jeunes algériens ou binationaux « sont dans la haine, la victimisation, la colère, la rupture ». En comparant les « jeunes français d’origine algérienne aux jeunes français enfants de pieds-noirs » il dit que les seconds sont « parfaitement intégrés, qu’ils sont dans le questionnement et la recherche de la vérité, ils veulent comprendre et éventuellement nouer des liens… » Il y a de mon point de vue un biais à vouloir comparer ces groupes sans un éclairage en amont de ce que sont les individus qui les constituent, ce que sont leurs trajectoires, leurs milieux… Autant comparer des milieux sociaux sans au préalable les « dénuder » (cf. Bourdieu le capital économique, social et culturel…) Boualem Sansal rappelait pourtant qu’ « aux yeux des Européens d’Algérie, les indigènes musulmans, y compris les rares naturalisés, devaient demeurer indigènes et par conséquent « rester à leur place » ainsi que le précisait Frantz Fanon : « la première chose que l’indigène apprend c’est de rester à sa place, à ne pas dépasser les limites ; c’est pourquoi les rêves de l’indigène sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressifs. » (Les damnés de la terre). Les rêves des uns ne sont pas ceux des autres.

Boris Cyrulnik dit qu’il « vivrait très mal qu’on expulse les enfants d’Algériens qu’on a fait venir en 1960 pour travailler dans les usines et construire des ponts, ou ceux qui viennent aujourd’hui en France parce que les libérateurs algériens n’ont pas su construire un pays paisible et prospère. » Il dit aussi des « Algériens arrivés ou nés en France – sans distinction ni nuance – qu’ils se sont identifiés à des héros revanchards ou nihilistes dont la pire image est Mohammed Merah. » Ici l’auteur aurait dû modérer son propos, car dans cette phrase on comprend (je comprends) que ces « Algériens arrivés ou nés en France » se sont plutôt identifiés à Merah. Ce qui est faux et absurde. Ils ne sont pas tous concernés. Ils ne s’identifient pas tous à Merah, avec ou sans l’adverbe. Tant s’en faut ! Le parcours rapporté de ce « terroriste islamiste franco-algérien » de 24 ans est partiel et les manipulations de la Direction générale de la sûreté extérieure française (DGSE) sont étrangement omises par Boris Cyrulnik. Peu avant sa mort, Merah s’adressait ainsi à son interlocuteur des services secrets : « C’est vous (DGSE) qui m’avez entraîné dans cette situation. Je ne te pardonnerai jamais » rapporte Le Monde. Boris Cyrulnik évacue le fait que le père d’une des victimes accuse le service d’espionnage français d’avoir versé à celui de Merah une importante somme pour récupérer un clip dans lequel le terroriste détaille ses liens avec les services secrets français. Écrire que « cette radicalisation entraîne la haine de tout ce qui n’est pas musulman » et passer à une autre rubrique n’est pas suffisant. Boualem Sansal regrette de son côté que cette « maîtrise des émotions qui facilite l’expression de la raison ne se retrouve pas chez les jeunes Algériens de France. Après chaque match de foot, on constate des débordements que je trouve stupides et hyperdangereux. » Cela n’est pourtant pas propre aux jeunes Algériens. Il y a des dizaines de matches de football auxquels ces Algériens n’ont pas participé et qui se sont finis par des batailles rangées inouïes entre hooligans (PSG-Galatasaray, Grande-Bretagne-France…) – qui n’ont pas soulevé d’émotions particulières au-delà des 24 premières heures – ce qu’admet Boris Cyrulnik, pour ajouter aussitôt concernant ce qu’il appelle les « désordres intentionnels » que le comportement de ces jeunes Algériens « font honte aux Algériens qui travaillent pour s’intégrer en France. Mes étudiants se sentent disqualifiés par ces supporters violents. »

Quasiment à aucun moment n’est interrogée profondément la question des politiques néfastes concernant l’intégration des immigrés (Algériens) en France. Boris Cyrulnik aborde la question autrement « les pères étaient très peu payés, ils devaient payer un loyer et ils envoyaient tout le reste au bled. » Boris Cyrulnik parle d’une époque lointaine en omettant que les immigrés dont il parle, ces « chibanis » sont aujourd’hui pour une grande part d’entre eux grands-pères ou arrière-grands-pères de Français décomplexés. Que ces derniers, souvent, n’ont qu’une attache relative avec le pays de leurs arrières grands-parents. Ce sont les hommes politiques français qui devraient avoir honte de leur refus d’intégrer les familles algériennes (exclues du décret du 29 avril 1976 relatif au regroupement familial) et plus généralement les quartiers populaires dans leurs stratégies, plus que ces jeunes étudiants algériens ‘‘qui se sentent disqualifiés’’, peu ou mal informés. Ce sont ces politiques cyniques assumées ou honteuses qui sont « insécurisantes » plus que les familles en situation de précarité. « Les enfants qui sont nés en France ont donc dû se développer au contact de parents insécurisants, eux-mêmes insécurisés, les pères hébétés de travail et les mamans malheureuses de quitter le bled coloré et vivant. »  « Une telle absence de construction de la personnalité de ces enfants en a fait des proies pour les gourous totalitaires, religieux ». Il me semble que Boris Cyrulnik confond « les mamans » des années 1950 et 1960, isolées en Algérie avant même le grand saut, et les femmes algériennes des années 1995-2000 connaissant la France et le cours du franc puis de l’euro avant même d’avoir posé les pieds dans l’hexagone. « Parce que l’équipe de foot d’Algérie avait gagné un match, les jeunes algériens exprimaient leur joie de manière agressive contre le pays d’accueil ». Boris Cyrulnik lui-même écrit « le pays d’accueil » (alors qu’ils sont majoritairement français) puis ajoute « ils n’ont acquis qu’un faible sentiment d’appartenance à la France » « Maîtrisant mal le langage, contrairement aux Algériens bien intégrés, ils explosent bêtement un peu n’importe où là où ça gène les nantis. » De très nombreuses « bonnes questions » sur le rejet de ces jeunes par les politiques françaises, sont élaguées par Boris Cyrulnik probablement par manque d’espace, et se demande si « on peut espérer une évolution civilisée au Maghreb. » Je me demande si ce célèbre et respectueux neuropsychiatre n’était pas à deux doigts d’écrire ici « Algérie » à la place de « Maghreb ».

L’essai de Boris Cyrulnik et Boualem Sansal « France-Algérie, Résilience et réconciliation en Méditerranée » est très intéressant et instructif, même si l’on n’adhère pas à l’ensemble du contenu et malgré les insuffisances, peu importantes à vrai dire, qu’il contient. Le livre déborde d’informations, d’observations et d’opinions. Il encourage la recherche et l’échange. Il y a si peu d’ouvrages traitant sans complaisance ni ménagement à la fois de l’histoire de l’Algérie, de la violence, des relations complexes franco-algériennes… et de tant d’autres domaines que je n’ai pu pour des raisons objectives rendre compte ici. « Un livre nécessaire pour sortir des mensonges et des hypocrisies » lit-on en quatrième de couverture. Il est temps pour les Algériens de construire un réel national partagé, de s’abandonner au monde les yeux grands ouverts, apaisés. Il est temps pour les Algériens de s’extraire du nationalisme étriqué périlleux et d’extraire enfin d’elle-même cette « Algérie tourmentée, schizophrène tournant sur elle-même, crapahutant avec ses malheurs et ses bonheurs, plus hantée par son passé décomposé et travesti que par son devenir » écrivais-je en mars 2006 à la suite d’un entretien que m’avait accordé Boualem Sansal.

Ahmed Hanifi,

Marseille, le 8 septembre 2020

———————— PRECISION DE BOUALEM SANSAL————————-

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Barbarie et barbarie

Blasphémer est un droit. Blesser, offenser, humilier, caricaturer aussi… 

À tous ceux qui blessent, qui offensent, qui humilient, à tous ceux qui barbarisent l’Autre, ceci, de Montaigne :

« Mais ces autres, qui nous viennent pipant des assurances d’une faculté extraordinaire qui est hors de notre connaissance, faut-il pas les punir de ce qu’ils ne maintiennent l’effet de leur promesse, et de la témérité de leur imposture ? Ils ont leurs guerres contre les nations qui sont au-delà de leurs montagnes, plus avant en la terre ferme, auxquelles ils vont tout nus, n’ayant autres armes que des arcs ou des épées de bois, apointées par un bout, à la mode des langues de nos épieux. C’est chose émerveillable que de la fermeté de leurs combats, qui ne finissent jamais que par meurtre et effusion de sang ; car, de déroutes et d’effroi, ils ne savent que c’est. Chacun rapporte pour son trophée la tête de l’ennemi qu’il a tué, et l’attache à l’entrée de son logis. Après avoir longtemps bien traité leurs prisonniers, et de toutes les commodités dont ils se peuvent aviser, celui qui en est le maître, fait une grande assemblée de ses connaissants ; il attache une corde à l’un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient éloigné de quelques pas, de peur d’en être offensé, et donne au plus cher de ses amis l’autre bras à tenir de même ; et eux deux, en présence de toute l’assemblée, l’assomment à coups d’épée.
      Cela fait, ils le rôtissent et en mangent en commun et en envoient des lopins à ceux de leurs amis qui sont absents. Ce n’est pas, comme on pense, pour s’en nourrir, ainsi que faisaient anciennement les Scythes ; c’est pour représenter une extrême vengeance. Et qu’il soit ainsi, ayant aperçu que les Portugais, qui s’étaient ralliés à leurs adversaires, usaient d’une autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenaient, qui était de les enterrer jusques à la ceinture, et tirer au demeurant du corps force coups de trait, et les pendre après, ils pensèrent que ces gens ici de l’autre monde, comme ceux qui avaient sexué la connaissance de beaucoup de vices parmi leur voisinage, et qui étaient beaucoup plus grands maîtres qu’eux en toute sorte de malice, ne prenaient pas sans occasion cette sorte de vengeance, et qu’elle devait être plus aigre que la leur, commencèrent de quitter leur façon ancienne pour suivre celle-ci.
     

Je ne suis pas marri que nous remarquons l’horreur barbaresque qu’il y a en une telle action, mais oui bien de quoi, jugeant bien de leurs fautes, nous soyons si aveugles aux nôtres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer par tourments et par gênes un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entré des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé.


      Chrysippe et Zénon, chefs de la secte stoïque ; ont bien pensé qu’il n’y avait aucun mal de se servir de notre charogne à quoi que ce fut pour notre besoin, et d’en tirer de la nourriture ; comme nos ancêtres, étant assiégés par César en la ville de Alésia, se résolurent de soutenir la faim de ce siège par les corps des vieillards, des femmes et d’autres personnes inutiles au combat. “ Les Gascons, dit-on, s’étant servis de tels aliments, prolongèrent leur vie. ”
      Et les médecins ne craignent pas de s’en servir à toute sorte d’usage pour notre santé ; soit pour l’appliquer au-dedans ou au-dehors ; mais il ne se trouva jamais aucune opinion si déréglée qui excusât la trahison, la déloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont nos fautes ordinaires.


      Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie… »

Montaigne, Les Essais, livre 2, « Des cannibales »