Coup de sang et sang d’encre

Coup de sang et sang d’encre (1)

Mais qui a tué qui, qui a fait quoi ? à vous M.M.

Comme de l’eau claire, comme des ombres, les certitudes que vous avez faites vôtres dans les années 90, et que vous n’avez de cesse de répéter, vous collent au corps et à l’esprit, vous aveuglent toujours. Pourtant, ceux qui menaient d’une main de fer et de sang le pays (pas que « le clan Bouteflika », « le régime Bouteflika », il faut arrêter avec ces autres mensonges) et qui récusaient tout questionnement sur leurs méfaits et turpitudes, ceux auxquels vous et vos semblables avez prêté vos plumes et vos bras (merci WikiLeaks), ceux qui (au cœur même de vos rédactions) vous encourageaient dans vos écrits tout en vous mettant vivement en garde, sous peine de sanction financière ou autre, d’évoquer les disparitions forcées, d’évoquer l’implication indirecte ou directe d’éléments de « la Sécurité » dans les crimes contre les civils, ceux qui étaient prêts à « éradiquer trois millions d’Algériens » (et qui ont été dénoncés de l’intérieur même de l’Armée), ceux qui liquidèrent sous vos applaudissements les journaux qui posaient ces questions qui vous empêchaient/empêchent de dormir, ceux-là (les vivants) sont en fuite ou croupissent en prison pour des faits divers très graves, tous ces généraux, vous savez ? Vous vous souvenez, c’était l’époque où d’aucuns (soutenus ceux-là par une autre aile du vrai régime) proposaient de débarrasser l’Algérie de tous ses islamistes et de leur réserver un Bantoustan (à nos nouvelles frontières). Mais qu’est-ce que ces certitudes, ces vérités ?

Je ne vous donne qu’un exemple : parmi les vérités et certitudes qui sont les vôtres, il y la terreur qui a sévi durant les années 90 dont vous (et vos semblables) serinez qu’elle était du seul fait du « terrorisme islamiste », loin, très loin de « Rab Dzaïr ». Votre jugement est fait, peu vous chaut le Droit. Poser la question relevait et relève encore du blasphème (si vous me permettez). S’interroger sur qui tuait dans les années 90 signifiait (menaces à l’appui) et signifie encore, pour vous et vos semblables, être complice des assassins que sont les islamistes (ceux-là mêmes qui manifestent aujourd’hui à vos côtés dans le Hirak), poser des questions c’est par conséquent les dédouaner. Vous êtes expéditif, je traduis : « il n’y a pas question qui vaille ». C’est limpide et la chose entendue. Et vous êtes – bien évidemment – républicain démocrate, pour les libertés, pour une Algérie libre, et pour des institutions fondées sur le Droit.

Mais tout cela vous le savez, c’est pourquoi vous êtes intellectuellement malhonnête. Vous n’êtes pas crédible, pas sérieux. Vous n’êtes pas journaliste, mais un scribe, un secrétaire idéologique. Vous mentez lorsque vous écrivez entre autres que « les “qui tue qui” (ont) politiquement disculpé (le) terrorisme islamiste. » (Liberté, 20 janvier 2020) Quant à nous, nous les « qui-tue-quistes », « les Droitsdel’hommistes » comme vous et vos semblables nous désignez pour vulgairement nous diminuer, pensez donc ! nous continuerons de poser inlassablement aux côtés entre autres des mères de Mai encore en vie, ces mères-courage de la place du 1° Mai, ces mêmes questions qui fâchent les radicaux dont vous êtes. Des questions simples :  « Où sont passés nos enfants ? Qui a ordonné ou exécuté les disparitions forcées, avec quelles complicités ?  Qui a fait quoi durant la décennie de terreur ? Qui a tué ?… » Nous continuerons de poser ces questions simples jusqu’à ce que Justice se fasse, sous les yeux de tous les Algériens, dans le respect du Droit. Dans une Algérie horra réellement démocratique débarrassée pacifiquement, Silmiya, silmiya…, du Pouvoir des généraux.

Ahmed Hanifi.


1_ à la suite d’un article du quotidien Liberté d’hier 20 janvier, intitulé « Islamisme et révolution démocratique », signé Hammouche Mustapha.

Kamel Daoud a-t-il perdu son hirak ?

Kamel Daoud a-t-il perdu son hirak ?

L’article de Kamel Daoud « Algérie, la révolution perdue » (« Où en est le rêve algérien ? ») parut dans l’hebdomadaire Le Point, n° 2472 du jeudi 9 janvier 2020 commence à faire couler beaucoup d’encre. Kamel Daoud ne laisse jamais indifférent. C’est une force à mettre à son profit. J’ai lu sur les réseaux sociaux des commentaires réprobateurs, voire injurieux plus contre la personne de l’auteur qu’à l’endroit de son analyse. Cette volée de bois vert, actuelle et à venir, il l’a anticipé dans son article. Aucun utilisateur de ces réseaux de l’Internet (Facebook, Twitter) ne propose le texte de Kamel Daoud, ou un lien renvoyant à son texte complet, pour que le lecteur puisse se faire une idée de ce dont il est question. Je peux parier que les commentaires des uns alimentent ceux des autres sans que ni les uns ni les autres n’aient eu à lire entièrement l’article de Kamel Daoud. De quoi s’agit-il ? Le journaliste-écrivain propose une analyse à la lumière des événements qui marquèrent l’Algérie durant l’année 2019 jusqu’à nos jours. Cet article je vous le propose dans sa totalité, ci-dessous, à la suite de mon propre texte. Kamel Daoud le  développe autour, notamment, du postulat suivant développé au cœur du texte : « le contrôle de la ruralité est la clef du pouvoir », et l’élection ayant eu lieu, le hirak a perdu.

L’article du journaliste-écrivain est ainsi présenté en Une de l’hebdomadaire : « Algérie, la révolution perdue ». À l’intérieur, le texte de 19500 caractères (pages 99 à104), est titré « Où en est le rêve algérien ? »  Il s’articule autour d’une introduction et de cinq chapitres.

D’emblée (« à l’entame » écriraient des imitateurs) l’auteur met en avant l’exploitation par le pouvoir de la mort du général Gaïd Salah (« présenté comme le protecteur, le ‘‘père’’ perdu du soulèvement contre Bouteflika ») et de « l’émotion nationale sincère » à travers les canaux officiels et privés. Par l’image, notamment celle de l’enterrement « réussi » du général qu’envieraient même les généraux morts, le « nouveau régime » a vaincu la révolution « miraculeuse ». Mais comment en est-on arrivé à cela ?

Il a fallu d’abord mettre en place une réalité virtuelle d’une vraie guerre contre l’ennemi d’hier et d’aujourd’hui, l’ennemi de toujours visé par le pouvoir : la France. La télévision officielle abreuve d’images et de commentaires nationalistes à donner des frissons à tout pacifiste, internationaliste ou non. Kamel Daoud évoque des « banderoles antifrançaises qui fleurissent partout ». On nous propose de plonger dans un « délire bouffon » dans une « guerre chimérique » contre la France qui mettent en relief une triste réalité : « l’Algérie ne sait vivre une union sacrée, une émotion vive, que dans l’adversité, l’épopée de la guerre de libération. » Un « remake fou » est proposé avec le même adversaire qu’on accuse de tous les maux 60 ans après l’indépendance. Soixante ans après. Deux générations. Il a fallu la moitié de ce temps à d’autres pays (sociétés) plus arriérés que l’Algérie pour basculer d’un monde des ténèbres à un autre démocratique beaucoup plus ouvert sur le monde, bien qu’avec ses hauts et ses bas.

Dans un autre chapitre, Kamel Daoud explique que le régime a usé de « vieilles douleurs et vieilles batailles » que sont les divisions linguistiques, ethniques, régionalistes… « le piège fonctionna ». En poussant à la radicalité le hirak et en usant de la répression. Il a su « pousser à une équation algérienne », segment de phrase dont je n’ai saisi le sens qu’avec la suite de l’article. On avait d’un côté des manifestants « piégés dans les grands centres urbains » et de l’autre une « offre de solution avec la présidentielle ». Kamel Daoud semble signifier que les manifestations importantes n’ont pas ou peu eu lieu à la périphérie ou loin des « grands centres urbains ». Ce qui n’est pas exact. Dans l’Algérie profonde, l’Algérie rurale, les Algériens « feront un choix pragmatique » au profit de la sécurité, mais au détriment de la démocratie.

Le vocabulaire utilisé dans les médias et les réseaux sociaux, que ce soit les alliés du régime ou « même dans la bouche des démocrates et laïques, binationaux ou modernistes » est binaire. Pas de quartier. Sont convoquées les figures du traître, du moudjahid, du colon, de l’Occident, des martyrs… Il y a « incapacité à dépasser un traumatisme d’une guerre dont le souvenir est devenu une identité en soi. ».

Kamel Daoud revient plus loin sur cette problématique, ce lien au passé qui ne passe pas, ce nœud oedipien qu’il faudrait pour le couper faire appel, peut-être, à l’éminent neuropsychiatre Boris Cyrulnik et autre non moins virtuose du verbe, Boualem Sansal, pour proposer un remède, un antidote ? Qui sait…

À ces jeux-là, c’est le régime qui est sorti vainqueur, « provisoirement » précise l’auteur. Et par conséquent le hirak a perdu, « provisoirement ».

Cette victoire du régime fut possible grâce au « contrôle de la ruralité qui est la clef du pouvoir ». C’est ce qu’a commencé à entreprendre Rachid Nekkaz (un « faux héros », un « amuseur ») qui avait « cette idée révolutionnaire » d’aller vers l’Algérie profonde, mais qui n’a pas réussi car harcelé, arrêté, emprisonné par un régime qu’il a réussi à mettre « en rage ». Algérie rurale « que les élites urbaines algériennes opposantes ont négligée ». Nekkaz a saisi que « l’Algérie n’est ni la place Audin ni la Grande poste ».

Les Algérois sont incapables de sortir de la capitale et de reconnaître un autre leadership. Alger, écrit Kamel Daoud « souffre d’un nombrilisme qui déteint sur les contestataires » qui nous fait confondre Alger et la ruralité où – selon la presse étrangère – on s’est abstenu de vote comme dans la capitale. Sauf que les contestataires se trouvent aussi bien dans les grandes villes que dans la périphérie. Le nombrilisme se trouve ainsi dilué à travers les territoires autres que ceux des grandes villes. Il y a là comme un hiatus. Autre problème, la question de l’importance que semble accorder le journaliste écrivain à la ruralité au point que sa maîtrise soit « la clef du pouvoir » comme précisé plus haut. Or, selon une étude du ministère de l’Agriculture et du Développement rural, la population rurale chute de six points à chacune des dernières décades. Elle s’élèverait par conséquent à 30% aujourd’hui. C’est beaucoup, mais pas au point de révolutionner une réalité nationale dans laquelle elle est partie prise et partie prenante. D’autant plus que sa jeunesse (plus de 55% des ruraux ont moins de 30 ans) est aussi connectée sur les réseaux, et l’Internet plus généralement, que le reste des Algériens. Hors d’Alger écrit Kamel Daoud « des Algériens (notez l’article indéfini) ont voté dans le calme… ils n’étaient pas tous des militaires déguisés ». La ruralité fut perdue par le hirak, dès juin lorsque les ruraux « qui ne comprenaient pas ce que voulait la capitale », se demandaient pourquoi l’on continuait de manifester alors que « Bouteflika était démis et son gang mis en prison ». « Une révolution,  c’est deux ou trois mots… si elle devient des phrases, elle est déjà perdue » disait à Kamel Daoud un de ses amis. Comment pouvaient-ils, pôvres bougres, comprendre cette révolution et la faire leur ? Je vois là une forme de condescendance et d’arrogance indécentes. Je n’ai peut-être pas compris. Je l’espère.

Ce qui a manqué au hirak c’est un leadership qui aurait permis d’éviter les dérapages (exemple des « chibanis insultés et hués » devant les bureaux de vote en France. L’organisation du hirak aurait empêché la « folklorisation idiote du mouvement… folklorisation par le selfie ». Manifester dans la joie et la bonne humeur, sans être obligé de faire la gueule (pardon) avec des fleurs, des sourires et des calicots rigolos, voire succulents de jeux de mots, s’il s’agit de cela, ce n’est pas de mon point de vue de la folklorisation. C’est au contraire une force. Néanmoins la faiblesse du mouvement est, je le partage avec l’auteur, son absence d’organisation.

Les journaux algériens, qu’ils soient « prorégime » ou « démocrates » n’ont pas été à la hauteur, écrit Kamel Daoud. Les premiers « zélés dans le déni de la contestation », les seconds « militants » qui se laissaient aller à des envolées comme écrire qu’il y avait « ‘‘une marée humaine hier…’’ là où l’auteur ne vit que des centaines de manifestants. » Oui la presse « démocrate » fut aussi dans le militantisme y compris dans le choix des mots comme l’utilisation redondante de « insurrection » pour dire manifestations, ou révolution pacifiste ou mouvement, et en faisant abstraction des slogans islamistes, peu nombreux, mais bien réels, dans les manifestations. J’ai relevé par ailleurs une forme d’arrogance chez certains journalistes, imbus de leur personne, qui ne répondent que rarement aux questions des « connectés » par exemple, ou qui s’autocongratulent puérilement, qui refusent toute critique ou même de banals échanges. J’écris bien « certains » chez les anciens surtout, nationalistes obtus, ceux qui ont « fait » le parti unique les yeux et la bouche dans les poches et qui aujourd’hui donnent des leçons de démocratie. Mais c’est là une autre histoire.)

Le hirak avait « réussi » (réussi ?) à faire basculer sa victoire dans l’impasse …, écrit Kamel Daoud, et le régime avait su (pourquoi ce plus-que-parfait ?) transformer sa défaite en épopée ». Le régime avait donc été défait. S’agit-il du « régime de Bouteflika » ? probablement puisque Kamel Daoud évoque en introduction « un nouveau régime » à propos du pouvoir actuel depuis juin. Il est inexact de mon point de vue de parler ici de régimes différents.

Kamel Daoud, qui n’est pas à sa première « sortie » anticipe les critiques violentes à « ce papier » de l’hebdomadaire français comme je l’ai rappelé en début de texte : «  les bilans d’étape sont perçus comme les signes de la contre-révolution et la réflexion sur un échec provisoire sont les ‘‘preuves’’ d’un ralliement au régime. » Telles ne sont pas mes observations. Ce serait ridicule, injuste et trop aisé.  Osons écrire que la lutte pour une Algérie libre et démocratique, respectueuse des libertés individuelles et collectives, des Droits fondamentaux de l’Homme, cette lutte continue et que d’autres bilans, d’autres réflexions viendront de part et d’autre jusqu’à révéler que l’horizon s’éclaircit enfin. Et puis « nul ne jette de pierres sur un arbre dépourvu de fleurs. »

Ahmed Hanifi, 15 janvier 2020

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Le Point, n° 2472 du jeudi 9 janvier 2020.

Où en est le rêve algérien ?

Par Kamel Daoud

Comment le soulèvement populaire du 22 février 2019 a-t-il pu échouer ?

L’écrivain tente de comprendre en revisitant l’année écoulée.

Vingt-trois décembre 2019. Près du Palais du peuple à Alger, les télévisions du pays insistent sur le défilé de milliers d’Algériens dans les rues. Pour une fois, la foule ne « marche » pas contre un régime, mais pour jeter un « dernier regard » sur la dépouille du général Gaïd Salah, mort il y a quelques jours. Effet de loupe sur les sanglots et les hommages au « Sauveur », oraisons, salut militaire maladroitement imité par des civils en pleurs, poésie patriotique et serments de fidélité. La mort inattendue du général est montrée comme l’émotion nationale, sincère souvent, que le régime a su faire fructifier face a une opposition de rue, tenace, mais dont la légitimité s’érode faute de lucidité politique. Cette armée algérienne reste un mythe fondateur en Algérie avec une mystique de protection, de propriété, d’arbitre ultime. Née avant le pays avec la guerre d’indépendance, elle convoque souvent ce droit d’aînesse malgré les contestations. En octobre 1988, elle n’avait pas hésité à tirer sur la foule, faisant des centaines de morts. En 1992, elle annule des élections et s’engage dans une guerre civile avec des centaines de milliers de morts. En 2019, elle s’en est sortie avec le prestige dopé d’une gardienne de la République, saluée par une partie de la population. « L’armée a accompagné le soulèvement sans faire couler une seule goutte de sang » a été l’argument répété des jours durant, avec fierté, par ceux qui comparent légitimement les printemps arabes et leurs crashs. Un constat difficilement contestable, mais à usage biaisé. Du coup, l’enterrement du général offre, en climax de dix mois de tension, l’émotion manquante pour souder un nouveau consensus politique qui, après la présidentielle du 12 décembre, veut contourner la contestation.

Mais comment est-on arrivé à cette victoire par les images sur une révolution miraculeuse ? Pour faire basculer l’opinion en sa faveur, réussir un enterrement digne d’un chef d’État pour son général suprême – que les généraux (emprisonnés, exilés ou décédés) des années 1990 doivent jalouser –, le nouveau régime a dû travailler au corps l’opinion et la contestation, s’offrant même les artifices d’une nouvelle épopée messianique. Quelques clefs pour mieux comprendre.

La décolonisation réinventée

Étrange atmosphère algérienne depuis des mois : la propagande du régime, mais autant la férocité des réseaux sociaux, et une partie de la population sensible à la théorie du complot et au souvenir puissamment entretenu de la colonisation, ont imposé la réalité virtuelle d’une vraie guerre imaginaire contre la France. Généraux filmés scrutant les frontières avec des jumelles, arrestations d’ « agents » supposés, intox sur un complot international  et la « main étrangère », films, trolls, procès et diffamations, tout est bon pour faire revivre l’épopée sclérosée de la guerre d’indépendance contre l’ex puissance coloniale. Surprenant spectacle pour celui qui ne connaît pas la primauté de la mémoire sur le réel en Algérie, les banderoles anti-françaises fleurissent partout. Autant que les tags qui dénoncent la mainmise de la colonisation sur les richesses locales qui pourtant ont largement profité à des pays tiers comme la Chine, cliente des Bouteflika. Dans la fougue de cette guerre de libération fantasmée, on efface même les enseignes en français sur les devantures, on impose l’arabe et l’anglais, les logos des chaînes de télévision ne s’affichent plus en français et le « grand remplacement linguistique » du français par l’anglais est annoncé par l’un des candidats,  Bengrina (islamiste), comme priorité de sa première semaine après la victoire. Ce n’est pas seulement un argument de campagne repris par tous après la décision du ministre de l’Enseignement supérieur de lancer une croisade contre le français comme langue d’impuissance selon lui, mais un véritable délire collectif. Le nouveau président, Abdelmadjid Tebboune, n’a pas échappé aux critiques virulentes lorsqu’on le surprit à parler en français lors de sa première sortie publique. Dans le jeu de se remake fou, la France est accusée de tous les maux : complicité avec l’ancien régime des Bouteflika, prédation du gaz « gratuit », barbouzeries, entreprises d’effacement de l’identité nationale, contrôle des écoles pour détruire l’âme algérienne… L’ambassade de France a dépensé beaucoup de son temps à démentir les infox, mais elles sont intarissables. Les journaux islamistes comme Echourouk, publient quotidiennement un article sur la « dé-francisation de l’école » qui, elle, n’enseigne qu’en arabe depuis vingt ans ! À huis clos, loin des comptes rendus « clubbing » des médias étrangers, le pays vit un remake fantasmé de la guerre de libération et mène bataille contre une France zombie. Le pays d’en face, fantôme mémoriel, parti depuis si longtemps, laisse un vide de casting et qu’on investit de toutes les fables paranoïaques. Ce délire, même bouffon, laisse deviner cependant l’essentiel : l’Algérie ne sait vivre une union sacrée, une émotion vive, que dans l’adversité, l’épopée de la guerre de libération. La guerre a été son moment historique de ferveur et le seul moyen de redevenir uni, c’est de refaire la guerre et donc de la refaire à la France. L’Hexagone est le pays qui incarne, pour son malheur, l’Autre pour les Algériens et leur lien difficile et tourmenté à l’altérité. Guérir ce lien équivaut à soigner le rapport avec le reste du monde, mais on ne le veut pas. Car que faire si on ne refait pas la guerre ?

Le 28 novembre 2019, cette guerre chimérique a pris des accents de fièvre nationale avec le vote symbolique d’une résolution du Parlement de l’Union européenne condamnant les atteintes aux libertés en Algérie. Ce fut même une aubaine pour le régime et les conservateurs qui déclenchèrent, immédiatement, une véritable campagne contre le « complot occidental ». On vit défiler dans le pays profond des milliers de personnes contre la… France et son « protectorat », dénonçant Emmanuel Macron et la France, la néocolonisation, l’invasion imminente… les échanges sur les réseaux, faute de sérénité pour débattre, se font désormais sur le mode binaire : vous êtes un « rejeton de la France » ou l’ « enfant d’Ibn Badis »,  un théologien au patriotisme pourtant tiède de l’époque coloniale et qui aujourd’hui, longtemps après sa mort, se retrouve investi de la paternité rétrospective de la guerre de libération du 1er novembre 1954.  « Novembriste Badissiste » (en référence à novembre et au théologien) est devenu le sigle informel d’une partie des élites arabophones, conservatrices, islamistes. Le révisionnisme islamiste du récit de la décolonisation avait été entamé il y a des années, mais il trouvera là son triomphe : désormais, la décolonisation est présentée comme un djihad, une guerre sainte, pas une guerre laïque. Sa déclinaison contemporaine serait une autre guerre contre les laïques, les modernistes, les zouaves (recrues de l’armée coloniale, supplétifs locaux), Kabyles, antirégime. Cette bipolarisation, travaillée,  de la société algérienne est désormais plus marquante que celle que la presse étrangère, paresseuse, voit  entre régime et protestataires de la rue, les « hirakistes ».

Le souvenir est l’avenir

Captant les résistances conservatrices de l’Algérie rurale, rejouant la scène hypermnésique de la guerre de libération, s’appuyant sur des médias islamistes sinon clients de la rente, le régime a su pousser, peu à peu, en radicalisant la révolte et avec l’usage de la répression, à une équation algérienne qui lui sera favorable après dix mois de contestation. D’un côté, des protestataires passionnés, admirables, mais piégés dans les grands centres urbains et, de l’autre, une offre de « solution » avec une élection présidentielle qui pare le vide, l’instabilité et donc le cauchemar  à la libyenne. Épuisés et sans visibilité sur l’avenir, beaucoup, dans l’Algérie profonde, feront le choix pragmatique entre la démocratie et la sécurité. Le 12 décembre 2019, un nouveau président est finalement élu malgré les appels au boycott : Tebboune, un cadre du système depuis toujours, mais qui gagne malgré la participation réservée. On expliquera son succès par son caractère d’outsider face à des candidats qui ont tous le malheur d’avoir été associés à un… parti politique. Le régime gagne avec la formule d’une présidentielle contrôlée, ouverte sur un choix de candidats déjà restreint à une pluralité politiquement correcte. Il y a deux ans, l’élu avait été disgracié et lynché par les télévisions du régime parce qu’il s’était opposé au clan au pouvoir. Aujourd’hui, il revient en sauveur, acclamé. Lors de sa première conférence de presse, réagissant à une question sur Macron qui « avait pris note du résultat », il lancera un « je ne lui répondrai pas ! » sous les ovations des présents. Tebboune avait compris l’avenir que se réserve encore le passé en Algérie.

L’obsession française et la guerre virtuelle au Maroc semblent avoir encore de beaux jours à vivre.

Comment expliquer la puissance de ce délire, surtout auprès des jeunes ? Peut-être par le mythe de l’union, encore une fois. Mise à part cette fausse guerre à la France qui donne un sens surréaliste de vieux vétérans aux plus jeunes justement, l’Algérie ne semble pas pouvoir imaginer un nouveau consensus fondé sur la pluralité, la multiculturalité et les différences. Le jour des élections, un étranger aurait été surpris par le ton et les mots employés pour lever les enthousiasmes dans les médias du régime et dans les échanges sur les réseaux : les formules verbales d’un engagement armé. D’ailleurs, on convoque encore en Algérie, pour débattre, les figures du « traître », harkis,  invasion, menaces, juste pour parler… d’élections. L’ennemi, dans une métaphore favorite, vient toujours « d’outre-mer », alias la France et l’Occident. Même dans la bouche des démocrates et laïques, binationaux ou modernistes, cette habitude du procès en mode justice martiale est prégnante. Au plus obscur, on retrouve auprès du régime comme auprès de ses opposants cette envie de rejouer, absurdement, le martyr, le colon, le moudjahid, le maquis et l’oppresseur. Ténébreuse incapacité à dépasser  un traumatisme ancien, reconduit en figurations creuses contemporaines. On s’étonnera de voir des vidéos sur la guerre le jour d’une élection présidentielle, autant que de lire sur les murs d’un village oranais, un poème se concluant par « Nous ne serons jamais Français » écrit en 2019 comme s’il s’agissait d’un référendum d’autodétermination en 1962 !

Le régime  a-t-il gagné ?

Oui, provisoirement. C’est aussi conclure que la contestation a perdu, provisoirement. Comment alors un mouvement d’une telle ampleur, soudé par un souci aussi transcendant de pacifisme, a-t-il pu échouer ? Pour envisager une réponse, il faut remonter à la veille du 22 février. Depuis plusieurs semaines, un personnage franco-algérien, agitateur en one men show, né des réseaux sociaux et des facilités que permet Internet, parcourt les villages et les petites villes algériennes. Rachid Nekkaz, auto parachuté opposant en Algérie après des déboires en France, s’invente un destin à la Gandhi à la rencontre des jeunes Algériens désemparés, oubliés, et sans possibilité de convertir le sport de l’émeute (des milliers par an, selon les statistiques) en contestation politique. L’étrangeté du rite est que Nekkaz n’a aucun discours, pas de programme et aucun passé militant. Juste une veste, un smartphone et… l’idée, révolutionnaire en soi, d’aller vers l’Algérie rurale, rencontrer les jeunes de la décennie Internet, écrasés par les vétérans de la guerre de libération, gérontocratiques et infanticides. C’est, au contraire, la foule qui « parle » lors de ses meetings sauvages. Le personnage met en rage le régime. On tente partout de l’arrêter, on s’y harasse, en vain. Le régime se rappelait brusquement cet enjeu que les élites urbaines algériennes opposantes ont négligé : le contrôle de la ruralité est la clef du pouvoir en Algérie. Nekkaz fait ce porte-à-porte qui coupe l’herbe sous le pied du vieux FLN, appareil du régime, et recrute ces Algériens du pays profond qui votent « bien » et que les intellectuels délaissent. Nekkaz sera harcelé, accusé d’ « atteinte à l’unité nationale » et d’« incitation à attroupement armé », puis arrêté la veille de l’élection du 12 décembre. Le verdict possible est une quinzaine d’années de prison. La menace de cet amuseur n’était pas une plaisanterie pour un régime maître en l’art du cloisonnement linguistique, urbain/rural,  ethnique ou autres.

Alger souffre en effet d’un nombrilisme qui déteint souvent sur les contestataires. On y croit ce que les journalistes étrangers perpétuent eux aussi, qu’Alger c’est l’Algérie. On le verra le 12 décembre. Il suffisait d’ habiter d’autres villes pour suivre,  avec surprise, des comptes rendus de presse internationale mettant en avant l’abstention absolue, le refus de vote massif, juste par confusion entre la capitale et le pays. Hors d’Alger, des Algériens ont voté dans le calme et sans scène de violence. L’abstention était palpable, mais les votants n’étaient pas tous des « militaires déguisés » ou des illusions de propagande. Avoir voté est un choix, un conditionnement, une liberté, mais surtout une réalité. La ruralité a été perdue par la contestation dès juin, et c’est un constat que les Algérois refusent, souvent avec agressivité. Incapables de sortir de la capitale, d’imaginer un leadership décentralisé une contestation qui reconnaît au monde rural la paternité de la révolution. Cette myopie trompera lourdement les médias étrangers et les analystes sous influence de militants locaux, ou eux-mêmes correspondants militants non déclarés. Une ceinture de militants-témoins habituels, l’effet de foule sur place, et un accès difficile au pays consacreront cette illusion.

 La réalité est que Nekkaz,  faux héros de ce soulèvement, a saisi que l’Algérie n’est pas la place Maurice Audin, ni les escaliers de la grande poste, et que l’urbain était  un ghetto politique.  Secoué, le régime  a repris la main dans le pays profond et a offert une formule plus lisible pour la ruralité : je propose une élection, la stabilité et la protection contre le complot étranger. L’opposition s’est enfoncée dans les luttes intestines, le « dégagisme » et l’illisibilité. Les villages, pour oser la formule, ne comprenaient plus ce que voulait la capitale. « Une révolution,  c’est deux ou trois mots », me disait un ami, immense chroniqueur des années 90, si elle devient des phrases, elle est déjà perdue » la sentence reste vraie. Dans les villages, dès juin, la fenêtre se refermait sur un constat refusé par les plus radicaux à Alger ou Paris : l’Algérie profonde ne comprenait pas ce que la contestation exigeait puisque Bouteflika était demis, son gang en prison. La solidarité envers les prisonniers politiques en partie relâchés récemment, très nombreux dans les  geôles, n’était même plus un devoir national pour certains qui justifiaient la répression par la nécessité de l’ordre. Pis, l’ultracentralisme du régime a provoqué un ultranarcissisme inconscient chez certains militants de la rue algéroise, déclassant la passion sincère et le sacrifice de beaucoup. C’est peut-être même par un constat simple qu’on peut analyser l’échec actuel : la transformation de la révolution en politique a été rejetée et l’idée d’une transition négociée a été confondue avec le souvenir douloureux de la trahison. On aboutit, comme le concluent certains Algériens, à la figure du « révolté assisté »,  c’est à dire qui a besoin, sans se l’avouer, que le régime reste, comme pour mieux vivre indéfiniment l’épopée de la lutte. Une conclusion majoritairement injuste, mais que le refus de toute issue politique pour le mouvement conforte aux yeux d’une partie de l’opinion.

La révolution n’a pas gagné notamment à cause de ce « dégagisme » incapable de penser la négociation avec un régime qui tient encore l’essentiel  des leviers : la rente pétrolière, l’armée, les armes, les moyens de répression et l’assentiment international d’États voisins ou partenaires, refroidis par les révolutions des foules. Entre le régime et les contestataires se jouait, en sourdine, une lutte de survie qui allait se solder, de manière stérile, par  l’infanticide ou le parricide.

D’autres pistes

Juin 2019 : un journal américain publie une analyse fine sur le cas algérien. L’auteur note que l’armée n’a pas tiré sur la foule pour deux raisons : la contestation n’était ni islamiste ni kabyle. Difficile de la criminaliser comme d’habitude. Le régime le comprit vite et sut surmonter cette union adverse en divisant à tout-va. Juin, déjà… on décréta illégal le port de l’emblème amazigh,  qui ne gênait personne depuis des mois, affirmation d’une région martyrisée et porteuse d’une fronde et d’un capital identitaire réprimé dans le sang. Le piège fonctionna parfaitement puisque la contestation répondit par une exhibition d’emblèmes plus massive. Suivra la séquence calculée : arrestation, condamnation à des peines de prison lourdes et déplacements de la revendication et sa régionalisation. Les uns se retrouvèrent à marcher pour libérer des prisonniers, les autres  se firent convaincre, par la télévision, par Internet et par les réseaux sociaux, de complot de division dans un pays qui vit l’union et l’unanimisme comme une sécurité presque ultime. Le régime opéra, après la reprise en main de la ruralité, à la division dite « identitaire ». Quelques mois plus tard, on se retrouva même avec des flashs sur des arrestations de « comploteurs scissionnistes kabyles », à parler d’infiltration. Le régime recourra, en escarmouches d’appui, aux vieilles douleurs et vieilles batailles : francophones traîtres, arabophones authentiques, musulmans/laïcs, Kabyles/Arabes… au fil des semaines, la contestation perdait du terrain en perdant l’image d’un mouvement transcendant, national, uni. L’union changeait de camp, en quelque sorte. Elle se créait, par abus,  par propagande et par convictions sincères, entre armée/peuple, plutôt qu’entre peuple/contestation. Le révolutionnaire avait son portrait défavorable : Kabyle, mais pas seulement, traître, francophile, manipulé et anti musulman, venu « d’ailleurs » et détestant « l’armée algérienne qui nous protège ». Par contraste, l’opposant au « Hirak » se dressait le portrait contraire : protecteur, nationaliste, soucieux de l’intérêt de tous, musulman, antifrançais et respectant l’affiliation et le lien avec les martyrs.

« Le Désert des Tartares » et la Némésis

La première semaine de décembre 2019, cette guerre d’images connut un virage : on vit, en France, des chibanis, personnes âgées, insultés et hués à l’entrée des bureaux de vote. Une aubaine pour présenter les révoltés comme des « gens incapables de respecter la liberté des autres ». Le manque de leadership pour le « Hirak » se fit ressentir là aussi comme un désastre. Il aurait pu empêcher ces tristes dérives et surtout la folklorisation idiote du mouvement par certains. Dans la presse, on avait déjà ce choix  malsain entre des journaux prorégime, zélés dans le déni de la contestation, et une presse démocrate cédant au militantisme qui lui fit écrire « une marée humaine hier à… » là où l’auteur ne vit que des centaines de manifestants. Les voix politiques raisonnables étaient ignorées.

Coupé de possibilité d’extension vers la ruralité, régionalisé, sans relais médiatiques puissants, acculé à la radicalité et trompé par le virtuel de Facebook, le mouvement perdait du terrain alors que sa revendication d’une Algérie libre démocratique et ouverte à tous, était le rêve de tous. Le régime avait su transformer sa défaite en épopée, et la contestation avait réussi à faire basculer sa victoire dans l’impasse.

Le constat est dur, provisoire certes, fait rager les radicaux sur les réseaux sociaux. D’ailleurs, un effet collatéral de la radicalité fait que toute analyse non militante est violemment refusée. Les bilans d’étape sont perçus comme les signes de la contre-révolution et la réflexion sur un échec provisoire sont les « preuves » d’un ralliement au régime. Sans généraliser, on peut expliquer ce déni comme la source de l’aveuglement, concomitant, sur la montée vigoureuse du néo-islamisme qui propose déjà à l’armée d’être son bras politique, alléché par la perspective de prise de contrôle économique et politique du pays. Pour l’élection du 12 décembre, on vit sans étonnement les salafistes et les anciens de l’armée islamique appeler à voter, massivement. Pour eux, un régime conservateur est moins nocif qu’une démocratie moderniste.

Impasse provisoire cependant. Une négociation muette est à l’œuvre, entre un président faible qui doit construire son pouvoir face au vide radical de la « rue », mais aussi face aux tuteurs militaires, aux vétérans et aux conservateurs rentiers derrière son dos. C’est-à-dire entre un régime qui sait qu’il est mortel malgré ses dénégations et une contestation qui a déjà signé l’irréversibilité de la dictature, malgré son échec de maturité, malgré les dizaines de prisonniers injustement incarcérés, malgré la folklorisation par le « selfie » qui la guette.

Étrange réalité d’un pays fermé sur lui-même, isolé du reste du monde, difficile à comprendre et encore traversé par les houles de sa mémoire dévorante. La mort du général Gaïd Salah,  chef des armées, redistribue légèrement les rôles, mais consolide encore plus les castings symboliques de l’Algérie. Le général est aujourd’hui présenté comme le « père » perdu du soulèvement contre Bouteflika, le protecteur. Dans la conviction ou l’excès, on retrouve ce lien œdipien avec l’armée, figure de paternité sécurisante, l’entrave paralysante de la mémoire et le trauma d’une guerre dont le souvenir est devenu une identité en soi. En boucle, l’Algérie c’est le fils qui s’aveugle en tuant le père, le père qui tue le fils en l’égarant dans le labyrinthe des revendications. On peut se perdre à déchiffrer des mythes dans cette réalité algérienne à la fois politique largement symbolique. D’ailleurs, il faut vivre en Algérie, aller au-delà des articles de presse confondant réalité et convictions militantes de ses rédacteurs, pour comprendre les extensions de ce « Frexit » algérien permanent, ce jeu de rôles de la guerre d’indépendance, cette passion mortelle pour l’union, cette fabrication cyclique de l’ennemi. L’amateur de littérature que je suis y voit le cas d’un postcolonial qui a créé, par effet de huis clos, un fascinant mélange de genres entre le Désert des Tartares et la Némésis grecque. Les étrangers repartent souvent d’Algérie avec des sentiments mélangés : on ne comprend pas comment la splendeur et le ridicule, la beauté et la neurasthénie, la richesse et l’oisiveté, le ciel et les cimetières, la mémoire et les nouveau-nés, l’impasse et  l’horizon, le vieillissement raide et l’éternelle jeunesse, l’agressivité et la générosité s’y mélangent si dangereusement.

KD.

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Articles identiques (et autres) sur ce site, sous la rubrique: »Sociétés/ Algérie »

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Kamel Daoud a-t-il perdu son hirak ?

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L’article de Kamel Daoud « Algérie, la révolution perdue » (« Où en est le rêve algérien ? ») parut dans l’hebdomadaire Le Point, n° 2472 du jeudi 9 janvier 2020 commence à faire couler beaucoup d’encre. Kamel Daoud ne laisse jamais indifférent. C’est une force à mettre à son profit. J’ai lu sur les réseaux sociaux des commentaires réprobateurs, voire injurieux plus contre la personne de l’auteur qu’à l’endroit de son analyse. Cette volée de bois vert, actuelle et à venir, il l’a anticipée dans son article. Aucun utilisateur de ces réseaux de l’Internet (Facebook, Twitter) ne propose le texte de Kamel Daoud, ou un lien renvoyant à son texte complet, pour que le lecteur puisse se faire une idée de ce dont il est question. Je peux parier que les commentaires des uns alimentent ceux des autres sans que ni les uns ni les autres n’aient eu à lire entièrement l’article de Kamel Daoud. De quoi s’agit-il ? Le journaliste-écrivain propose une analyse à la lumière des événements qui marquèrent l’Algérie durant l’année 2019 jusqu’à nos jours. Cet article je vous le propose dans sa totalité, ci-dessous, à la suite de mon propre texte. Kamel Daoud le  développe autour, notamment, du postulat suivant développé au cœur du texte : « le contrôle de la ruralité est la clef du pouvoir », et l’élection ayant eu lieu, le hirak a perdu.

L’article du journaliste-écrivain est ainsi présenté en Une de l’hebdomadaire : « Algérie, la révolution perdue ». À l’intérieur, le texte de 19500 caractères (pages 99 à104), est titré « Où en est le rêve algérien ? »  Il s’articule autour d’une introduction et de cinq chapitres.

D’emblée (« à l’entame » écriraient des imitateurs) l’auteur met en avant l’exploitation par le pouvoir de la mort du général Gaïd Salah (« présenté comme le protecteur, le ‘‘père’’ perdu du soulèvement contre Bouteflika ») et de « l’émotion nationale sincère » à travers les canaux officiels et privés. Par l’image, notamment celle de l’enterrement « réussi » du général qu’envieraient même les généraux morts, le « nouveau régime » a vaincu la révolution « miraculeuse ». Mais comment en est-on arrivé à cela ?

Il a fallu d’abord mettre en place une réalité virtuelle d’une vraie guerre contre l’ennemi d’hier et d’aujourd’hui, l’ennemi de toujours visé par le pouvoir : la France. La télévision officielle abreuve d’images et de commentaires nationalistes à donner des frissons à tout pacifiste, internationaliste ou non. Kamel Daoud évoque des « banderoles antifrançaises qui fleurissent partout ». On nous propose de plonger dans un « délire bouffon » dans une « guerre chimérique » contre la France qui mettent en relief une triste réalité : « l’Algérie ne sait vivre une union sacrée, une émotion vive, que dans l’adversité, l’épopée de la guerre de libération. » Un « remake fou » est proposé avec le même adversaire qu’on accuse de tous les maux 60 ans après l’indépendance. Soixante ans après. Deux générations. Il a fallu la moitié de ce temps à d’autres pays (sociétés) plus arriérés que l’Algérie pour basculer d’un monde des ténèbres à un autre démocratique beaucoup plus ouvert sur le monde, bien qu’avec ses hauts et ses bas.

Dans un autre chapitre, Kamel Daoud explique que le régime a usé de « vieilles douleurs et vieilles batailles » que sont les divisions linguistiques, ethniques, régionalistes… « le piège fonctionna ». En poussant à la radicalité le hirak et en usant de la répression. Il a su « pousser à une équation algérienne », segment de phrase dont je n’ai saisi le sens qu’avec la suite de l’article. On avait d’un côté des manifestants « piégés dans les grands centres urbains » et de l’autre une « offre de solution avec la présidentielle ». Kamel Daoud semble signifier que les manifestations importantes n’ont pas ou peu eu lieu à la périphérie ou loin des « grands centres urbains ». Ce qui n’est pas exact. Dans l’Algérie profonde, l’Algérie rurale, les Algériens « feront un choix pragmatique » au profit de la sécurité, mais au détriment de la démocratie.

Le vocabulaire utilisé dans les médias et les réseaux sociaux, que ce soit les alliés du régime ou « même dans la bouche des démocrates et laïques, binationaux ou modernistes » est binaire. Pas de quartier. Sont convoquées les figures du traître, du moudjahid, du colon, de l’Occident, des martyrs… Il y a « incapacité à dépasser un traumatisme d’une guerre dont le souvenir est devenu une identité en soi. ».

Kamel Daoud revient plus loin sur cette problématique, ce lien au passé qui ne passe pas, ce nœud oedipien qu’il faudrait pour le couper faire appel, peut-être, à l’éminent neuropsychiatre Boris Cyrulnik et autre non moins virtuose du verbe, Boualem Sansal, pour proposer un remède, un antidote ? Qui sait…

À ces jeux-là, c’est le régime qui est sorti vainqueur, « provisoirement » précise l’auteur. Et par conséquent le hirak a perdu, « provisoirement ».

Cette victoire du régime fut possible grâce au « contrôle de la ruralité qui est la clef du pouvoir ». C’est ce qu’a commencé à entreprendre Rachid Nekkaz (un « faux héros », un « amuseur ») qui avait « cette idée révolutionnaire » d’aller vers l’Algérie profonde, mais qui n’a pas réussi car harcelé, arrêté, emprisonné par un régime qu’il a réussi à mettre « en rage ». Algérie rurale « que les élites urbaines algériennes opposantes ont négligée ». Nekkaz a saisi que « l’Algérie n’est ni la place Audin ni la Grande poste ».

Les Algérois sont incapables de sortir de la capitale et de reconnaître un autre leadership. Alger, écrit Kamel Daoud « souffre d’un nombrilisme qui déteint sur les contestataires » qui nous fait confondre Alger et la ruralité où – selon la presse étrangère – on s’est abstenu de vote comme dans la capitale. Sauf que les contestataires se trouvent aussi bien dans les grandes villes que dans la périphérie. Le nombrilisme se trouve ainsi dilué à travers les territoires autres que ceux des grandes villes. Il y a là comme un hiatus. Autre problème, la question de l’importance que semble accorder le journaliste écrivain à la ruralité au point que sa maîtrise soit « la clef du pouvoir » comme précisé plus haut. Or, selon une étude du ministère de l’Agriculture et du Développement rural, la population rurale chute de six points à chacune des dernières décades. Elle s’élèverait par conséquent à 30% aujourd’hui. C’est beaucoup, mais pas au point de révolutionner une réalité nationale dans laquelle elle est partie prise et partie prenante. D’autant plus que sa jeunesse (plus de 55% des ruraux ont moins de 30 ans) est aussi connectée sur les réseaux, et l’Internet plus généralement, que le reste des Algériens. Hors d’Alger écrit Kamel Daoud « des Algériens (notez l’article indéfini) ont voté dans le calme… ils n’étaient pas tous des militaires déguisés ». La ruralité fut perdue par le hirak, dès juin lorsque les ruraux « qui ne comprenaient pas ce que voulait la capitale », se demandaient pourquoi l’on continuait de manifester alors que « Bouteflika était démis et son gang mis en prison ». « Une révolution,  c’est deux ou trois mots… si elle devient des phrases, elle est déjà perdue » disait à Kamel Daoud un de ses amis. Comment pouvaient-ils, pôvres bougres, comprendre cette révolution et la faire leur ? Je vois là une forme de condescendance et d’arrogance indécentes. Je n’ai peut-être pas compris. Je l’espère.

Ce qui a manqué au hirak c’est un leadership qui aurait permis d’éviter les dérapages (exemple des « chibanis insultés et hués » devant les bureaux de vote en France. L’organisation du hirak aurait empêché la « folklorisation idiote du mouvement… folklorisation par le selfie ». Manifester dans la joie et la bonne humeur, sans être obligé de faire la gueule (pardon) avec des fleurs, des sourires et des calicots rigolos, voire succulents de jeux de mots, s’il s’agit de cela, ce n’est pas de mon point de vue de la folklorisation. C’est au contraire une force. Néanmoins la faiblesse du mouvement est, je le partage avec l’auteur, son absence d’organisation.

Les journaux algériens, qu’ils soient « prorégime » ou « démocrates » n’ont pas été à la hauteur, écrit Kamel Daoud. Les premiers « zélés dans le déni de la contestation », les seconds « militants » qui se laissaient aller à des envolées comme écrire qu’il y avait « ‘‘une marée humaine hier…’’ là où l’auteur ne vit que des centaines de manifestants. » Oui la presse « démocrate » fut aussi dans le militantisme y compris dans le choix des mots comme l’utilisation redondante de « insurrection » pour dire manifestations, ou révolution pacifiste ou mouvement, et en faisant abstraction des slogans islamistes, peu nombreux, mais bien réels, dans les manifestations. J’ai relevé par ailleurs une forme d’arrogance chez certains journalistes, imbus de leur personne, qui ne répondent que rarement aux questions des « connectés » par exemple, ou qui s’autocongratulent puérilement, qui refusent toute critique ou même de banals échanges. J’écris bien « certains » chez les anciens surtout, nationalistes obtus, ceux qui ont « fait » le parti unique les yeux et la bouche dans les poches et qui aujourd’hui donnent des leçons de démocratie. Mais c’est là une autre histoire.)

Le hirak avait « réussi » (réussi ?) à faire basculer sa victoire dans l’impasse …, écrit Kamel Daoud, et le régime avait su (pourquoi ce plus-que-parfait ?) transformer sa défaite en épopée ». Le régime avait donc été défait. S’agit-il du « régime de Bouteflika » ? probablement puisque Kamel Daoud évoque en introduction « un nouveau régime » à propos du pouvoir actuel depuis juin. Il est inexact de mon point de vue de parler ici de régimes différents.

Kamel Daoud, qui n’est pas à sa première « sortie » anticipe les critiques violentes à « ce papier » de l’hebdomadaire français comme je l’ai rappelé en début de texte : «  les bilans d’étape sont perçus comme les signes de la contre-révolution et la réflexion sur un échec provisoire sont les ‘‘preuves’’ d’un ralliement au régime. » Telles ne sont pas mes observations. Ce serait ridicule, injuste et trop aisé.  Osons écrire que la lutte pour une Algérie libre et démocratique, respectueuse des libertés individuelles et collectives, des Droits fondamentaux de l’Homme, cette lutte continue et que d’autres bilans, d’autres réflexions viendront de part et d’autre jusqu’à révéler que l’horizon s’éclaircit enfin. Et puis « nul ne jette de pierres sur un arbre dépourvu de fleurs. »

Ahmed Hanifi, 15 janvier 2020

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CLIQUER ici pour lire l’article de Kamel Daoud en PDF.

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RÉACTIONS de « LE CAFÉ PRESSE POLITIQUE » de RADIO M _

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Articles identiques sur ce site, sous la rubrique: »Mes écrits/ Articles divers »

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Ennaïr de mon enfance

Je me souviens du jlid qui nous paralysait à l’intérieur de notre unique pièce,
Je me souviens des gerçures qui parcouraient les mains de nenna,
Je me souviens du kanoun qu’elle sollicitait plus encore ce jour-là,
Je me souviens des cheveux de jais de ma mère qu’à l’occasion elle parfumait au zit zitoun,
Je me souviens du kholkhal autour de sa cheville,
Je me souviens de la couleur brune du meswek qui embellissait son sourire,
Je me souviens des sacoches noires de elbeciclita verte de mon père,
Je me souviens qu’elles étaient pleines de fruits secs,
Je me souviens que certains résistaient à nos assauts : amandes, noisettes, noix,
Je me souviens que d’autres s’y pliaient : dattes, raisins, figues, cacahuètes,
Je me souviens de la maïda qui, exceptionnellement, débordait de cherchem, de couscous, de lben,
Je me souviens aussi de l’inévitable la mouna qui se faufilait entre les mets,             
Je me souviens du mkhalet de halwa – bonbons, réglisse, coco, chewing-gum – étranglé par une cordelette, une ficelle, ce qu’on trouvait,
Je me souviens de la pièce de khamsa douros, parfois deux, que mon père nous tendait, retenues fermement entre ses pouce et index,
Je me souviens de lawalimoun dont on abusait, et des mini bougies blanches,
Je me souviens qu’on fixait les chmaâ dans des boites de conserve qu’on avait  préalablement trouées de sept ou neuf trous, du nombre je ne me souviens plus,
Je me souviens qu’on les faisait tourner près du corps comme la grande roue d’une fête foraine,
Je me souviens qu’on allait ainsi en courant jusqu’à Covalawa
Je me souviens – c’était bien plus tard – des souvenirs d’enfance de Pérec, de sa Disparition.
Je me souviens.

11 janvier 2018

* Si d’aventure vous ne comprenez pas la Derja, ce qui suit est pour vous :


Derja : c’est une des langues vernaculaires des Algériens.

Ennaïr : ou Yennayer. Premier jour de l’an du calendrier agraire, le 12 janvier.

Jlid : vent glacé.

Nenna : ma grand-mère.

Kanoun : réchaud en terre cuite.

Maïda : table basse.

Cherchem : plat épicé à base de pois-chiches, de fèves et de blé bouillis.

Zit-zitoun : huile d’olive.

Kholkhal : bracelet en argent.

Meswek : écorce de noyer séché que les femmes mâchouillent. Il embellit les lèvres comme un rouge à lèvres naturel, et valorise par contraste les dents (précisions in internet).

Elbeciclita : ou biciclita, bicyclette, ici vélo.

Lben : lait fermenté.

La mouna : brioche pied-noir, d’origine espagnole (dit-on), qu’on consommait à Pâques.

Mkhalet : petite bourse emplie de toutes sortes de halwa.

Halwa : friandises, sucreries.

Chmaâ : pluriel de chemâa, bougie.

Covalawa : ou Cueva d’el agua. C’est le nom d’une zone située près de la jetée, au bas du quartier Gambetta, à l’est d’Oran. Jusque dans les années 60, c’était un important bidonville.

Douro : le douro est une ancienne monnaie espagnole. A Oran, fortement peuplée d’Espagnols, on disait douro plutôt que francs. Un douro équivalait à une pièce de 5 francs, puis au printemps 1964 de 5 dinars.

Lawalimoun : ou agua limon. Eau sucrée au citron.

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Photo: La Wilaya d’Oran (préfecture)

Ennaïr de mon enfance

Ennaïr* de mon enfance

Je me souviens du jlid qui nous paralysait à l’intérieur de notre unique pièce,

Je me souviens des gerçures qui parcouraient les mains de nenna,

Je me souviens du kanoun qu’elle sollicitait plus encore ce jour-là,

Je me souviens des cheveux de jais de ma mère qu’à l’occasion elle parfumait au zit zitoun,

Je me souviens du kholkhal autour de sa cheville,

Je me souviens de la couleur brune du meswek qui embellissait son sourire,

Je me souviens des sacoches noires de elbeciclita verte de mon père,

Je me souviens qu’elles étaient pleines de fruits secs,

Je me souviens que certains résistaient à nos assauts : amandes, noisettes, noix,

Je me souviens que d’autres s’y pliaient : dattes, raisins, figues, cacahuètes,

Je me souviens de la maïda qui, exceptionnellement, débordait de cherchem, de couscous, de lben,

Je me souviens aussi de l’inévitable la mouna qui se faufilait entre les mets,             

Je me souviens du mkhalet de halwa – bonbons, réglisse, coco, chewing-gum – étranglé par une cordelette, une ficelle, ce qu’on trouvait,

Je me souviens de la pièce de khamsa douros, parfois deux, que mon père nous tendait, retenues fermement entre ses pouce et index,

Je me souviens de lawalimoun dont on abusait, et des mini bougies blanches,

Je me souviens qu’on fixait les chmaâ dans des boites de conserve qu’on avait  préalablement trouées de sept ou neuf trous, du nombre je ne me souviens plus,

Je me souviens qu’on les faisait tourner près du corps comme la grande roue d’une fête foraine,

Je me souviens qu’on allait ainsi en courant jusqu’à Covalawa

Je me souviens – c’était bien plus tard – des souvenirs d’enfance de Pérec, de sa Disparition.

Je me souviens.

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* Si d’aventure vous ne comprenez pas la Derja, ce qui suit est pour vous :


Derja : c’est une des langues vernaculaires des Algériens.

Ennaïr : ou Yennayer. Premier jour de l’an du calendrier agraire, le 12 janvier.

Jlid : vent glacé.

Nenna : ma grand-mère.

Kanoun : réchaud en terre cuite.

Maïda : table basse.

Cherchem : plat épicé à base de pois-chiches, de fèves et de blé bouillis.

Zit-zitoun : huile d’olive.

Kholkhal : bracelet en argent.

Meswek : écorce de noyer séché que les femmes mâchouillent. Il embellit les lèvres comme un rouge à lèvres naturel, et valorise par contraste les dents (précisions in internet).

Elbeciclita : ou biciclita, bicyclette, ici vélo.

Lben : lait fermenté.

La mouna : brioche pied-noir, d’origine espagnole (dit-on), qu’on consommait à Pâques.

Mkhalet : petite bourse emplie de toutes sortes de halwa.

Halwa : friandises, sucreries.

Chmaâ : pluriel de chemâa, bougie.

Covalawa : ou Cueva d’el agua. C’est le nom d’une zone située près de la jetée, au bas du quartier Gambetta, à l’est d’Oran. Jusque dans les années 60, c’était un important bidonville.

Douro : le douro est une ancienne monnaie espagnole. A Oran, fortement peuplée d’Espagnols, on disait douro plutôt que francs. Un douro équivalait à une pièce de 5 francs, puis au printemps 1964 de 5 dinars.

Lawalimoun : ou agua limon. Eau sucrée au citron.

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Dossier complet ici:

CLIQUER ICI POUR LIRE DOSSIER COMPLET

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La Wilaya (préfecture) d’ORAN

Albert CAMUS

Souvent, lorsque Oran était aussi jeune que nous l’étions, lorsque la tolérance entre les modes de vie faisait office de gouvernail – nonobstant la terreur de Boum, c’est une autre histoire –, attablés au rez-de-chaussée du célèbre et néanmoins abordable Cintra, nous faisions le tour du monde à moindre frais, imprégnés de la seule véritable philosophie de vie, joyeuse et scandaleuse, de Tambouctou à Honolulu, de Travemunde à Yellowknife, les lèvres plongées dans les enivrantes boissons de la BAO (80 centimes) et les yeux dans ceux de nos compères (« vive l’anarchie » ! chuchotions-nous et ironisions « tahia Khaïra ezziraïa », quel gâchis !), ou dans ces tableaux approximatifs accrochés au-dessus du comptoir. Camus nous contemplait à travers son cadre, aussi mélancolique que nous étions insouciants. Sur le large trottoir du boulevard de la Soummam, entre l’hôtel Continental et le Coq hardi (ou le Coq d’or, sacrée mémoire) de l’ASMO, le Cintra exposait ses majestueux tonneaux bondés le samedi soir. Albert Camus ne fréquentait ni le Cintra, ni Oran depuis longtemps.

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L’homme aime lancer des anathèmes et des affirmations qui nient les nuances. Un véritable drame. Il préfère souvent la caricature qui empêche de penser. Il refuse de plonger dans la pensée, profonde et complexe, d’Albert Camus, de peur de trop se questionner, de s’y noyer. Il préfère barboter à la surface calme de l’eau des oueds asséchés qui le confortent dans la béatitude du confort de sa paresse. Notre frère de classe, Albert Camus, enfant du peuple pauvre qu’il a été, comme pour la plupart d’entre nous l’avons été, fut mis au ban de la société intellectuelle bourgeoise de gauche aussi pour cette raison. Le courant idéologique stalinien, bulldozer mortifère dominant dans les années cinquante l’a ignoré car il avait dénoncé, haut et fort, – et parmi les premiers (L’homme révolté et Les Justes notamment) – les crimes de cette idéologie du bagne et de la mort. 

Comme tout homme, Albert Camus a parfois failli, n’a pas été au terme de ses propres convictions, à l’exemple de la question de l’indépendance algérienne (mais pas du colonialisme qu’il a clairement dénoncé). Ceux qui, hier comme aujourd’hui, ont troqué la vérité historique, celle des faits, de tous les faits, contre de grossiers mensonges aux soubassements idéologiques, ceux qui ont tronqué et continuent de mentir sur son intervention de Stockholm devront assumer le premier mur de la honte aujourd’hui morcelé, éclaté, agonisant. Comme ils devront voir et revoir ou lire et relire encore et encore, nuit et jour, Les Justes (1949). Pour se libérer de leurs propres démons. Camus est un penseur, et par conséquent un homme pétri de grandes idées complexes, trop complexes parfois. Comme il est un homme, il faut le répéter, qui peut faire preuve de contradictions. Nous gagnerons, nous Algériens, à le faire nôtre une fois pour toutes, pour enfin questionner son verbe et l’homme qui le véhicula « un homme fait de tous les hommes, qui les vaut tous et que vaut n’importe quel autre homme » , sereinement à charge et à décharge. Albert Camus aime les arcs-en-ciel dans leurs (et sa) radicalité. Albert Camus c’est la rumba…

AH- 04 janvier 2020

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« Albert Camus adorait danser. Aucune philosophie ne valait à ses yeux le geste où un corps n’exprime que lui-même, surtout s’il exhale une légère odeur de jasmin… Avant d’être le drame qui impose d’être libre et le non-sens où se cache la joie, la vie, pour Albert Camus, c’est la rumba ! (Raphaël Enthoven, Jacques-Perry Salkow- Anagrammes pour lire dans les pensées. Actes Sud, 2016)

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À propos d’Albert CAMUS lire ci-dessous l’article du journal Le Monde (A) , d’écouter/voir la vidéo documentaire (B), et l’émission qui a suivi (C). Enfin, lire plusieurs articles de mon blog : (D) … et le reste

A_ Voici un article du journal Le Monde.fr du 04 01 (concerne la vidéo B).

Un documentaire sur Albert Camus, toujours pertinent soixante ans après sa disparition

Les réalisateurs Fabrice Gardel et Mathieu Weschler retracent dans « Albert Camus, l’icône de la révolte », le parcours et la pensée de l’écrivain. Limpide.

Albert Camus est mort il y a tout juste soixante ans. Fauché par un accident de la route à l’âge de 46 ans. Trois ans plus tôt, il avait été désigné Prix Nobel de littérature. Aujourd’hui, l’auteur de L’Etranger et de La Peste est l’un des écrivains les plus lus au monde. « C’est quelqu’un qui vous donne le goût de la vie, sans jamais vous mentir ni vous rassurer », affirme le philosophe Raphaël Enthoven dans Albert Camus, l’icône de la révolte. Ce court documentaire relate l’existence et le parcours intellectuel du journaliste et écrivain qui a puissamment marqué la vie de ses contemporains et des générations qui ont suivi.

Tout commence de l’autre côté de la Méditerranée pour « ce petit Français d’Algérie » qui voit le jour dans une famille « qui ne sait ni lire ni écrire ». Huit mois après sa naissance, la première guerre mondiale éclate et son père est tué au front. La famille s’installe dans le quartier populaire de Belcourt à Alger. Il n’y a ni eau ni électricité, sa grand-mère gère le foyer « d’une main de fer »« Seuls moi et mes défauts sommes responsables et non le monde où je suis né », écrit Albert Camus, qui restera nostalgique de cette jeunesse où « les plus grands plaisirs ne coûtent rien » : les bains de mer, les parties de football avec les copains. « Le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les scènes de théâtre et dans les stades de foot, qui resteront mes vraies universités. »

Son combat pour une réconciliation

Il obtient tout de même un diplôme de philosophie grâce à une bourse qui lui permet d’aller au lycée. Mais la gravité de la tuberculose qu’il contracte, véritable condamnation à mort à l’époque, l’oblige à renoncer à l’agrégation. Son ami Pascal Pia l’embauche alors à l’Alger républicain. Il défend « un journalisme qui offre une voix à ceux qui n’en ont pas », en premier lieu les Kabyles d’Algérie, marquant l’histoire de la presse.

Résistant, Albert Camus s’impose comme le rédacteur en chef du quotidien clandestin Combat et dénonce la barbarie nazie, les goulags du communisme soviétique, l’usage des armes nucléaires. Les batailles qu’il mène contre les dérives totalitaires de son temps font de lui une figure de la révolte reconnue à l’étranger. Face aux atrocités de la guerre en Algérie, il se bat pour une réconciliation par le dialogue et des droits supplémentaires pour la population arabe. Mais « il n’accepte pas [l’idée d’une indépendance], c’est charnel pour lui », constate l’écrivain Salim Bachi.

Des paradoxes assumés

Ponctué de sonores d’Albert Camus, le documentaire ne fait l’impasse sur aucun des paradoxes que l’écrivain assumait – à l’image de Meursault, le héros qui « refuse de mentir » de L’Étranger –, et déploie efficacement les nuances de sa pensée, hermétique à la diabolisation ou à la déshumanisation. « Lorsqu’il traite de la difficulté qu’on a à dialoguer, parfois on a l’impression qu’il a connu les réseaux sociaux », observe Marylin Maeso, professeure de philosophie et auteure de L’Abécédaire d’Albert Camus (à paraître le 8 janvier aux éditions de L’Observatoire). « Quand il dit celui que j’insulte, je ne connais plus la couleur de son regard, on a l’impression qu’il parle de Twitter. »

Les témoignages de sa fille, Catherine Camus, pas dénuée d’humour, du rappeur Abd Al Malik, auteur de Camus, l’art de la révolte et d’une adaptation de la pièce Les Justes, ou de l’auteur de BD Jacques Ferrandez, apportent des éclairages signifiants. La diffusion du documentaire est suivie d’un débat animé par Jérôme Chapuis.

Par Mouna El Mokhtari – In Le Monde.fr- 04 janvier 2019

B_ Cliquer ici pour écouter/voir la 1° vidéo sur A. CAMUS

J’ai trouvé ce documentaire globalement intéressant. Certains passages (comme « l’arrivée de centaines de milliers de français… » alors qu’il s’agit d’une colonisation) sont discutables… , ou encore sur l’Algérie…. objections classiques)

C _ ICI POUR VOIR L’ÉMISSION QUI A SUIVI

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D _ je vous propose ces pages de mon blog :

NOVEMBRE 2008_ Cliquer ici pour lire l’article

JANVIER 2010 – Cliquer ici pour lire l’article

NOVEMBRE 2010 – Cliquer ici pour lire l’article

JANVIER 2013 – Cliquer ici pour lire l’article

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NOVEMBRE 2016 – Cliquer ici pour lire l’article

JANVIER 2018 – Cliquer ici pour lire l’article

Le CINTRA_ Oran (2 photos)

Albert CAMUS a résidé dans cet immeuble, rue Ben M’hidi (ex rue d’Arzew) ORAN (2 photos)

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Cliquer ici pour écouter l’émission de France Inter « Comment Albert Camus peut-il changer notre vie? » – vendredi 3 janvier 2020

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Albert Camus : « Je ne connais qu’un devoir, c’est celui d’aimer »

25/06/2018 (Mis à jour le 06/01/2020)

Camus nous raconte la méchanceté du quotidien, l’ambivalence du soleil, la tendre indifférence du monde et la folie des hommes sacrifiant l’étal de leurs certitudes celui qui, parce qu’il ne sait pas mentir ni pleurer, ne leur ressemble pas. Relire Camus en ces temps troublés.

Aujourd’hui presque unanimement considéré comme un des grands hommes de la Nation, Albert Camus fut pourtant beaucoup décrié et critiqué par le passé. Camus n’a pas toujours été légitime en son temps. Libertaire refusant les extrémismes, défenseur de la classe laborieuse refusant le stalinisme. Réformiste contre le statu quo. Il faut aussi rappeler le contexte dans lequel s’inscrit la pensée de Camus : celui de la résistance, puis de l’épuration, du début de la consommation de masse, de la guerre d’Algérie, et de la fascination de beaucoup d’intellectuels français pour le système soviétique. 

CLIQUER ici pour la vidéo: Une table ronde enregistrée en février 2018.

Pour le site de l’émission, cliquer ici

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Jacques Ferrandez, auteur de bande dessinée, Il a adapté la nouvelle L’Hôte en 2009, et L’Étranger en 2013

Saad Khiari, cinéaste, auteur de Le Soleil n’était pas obligé

Christian Phéline, président de la Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur internet

Agnès Spiquel, présidente de la Société des études camusiennes

Michel Thouillot, écrivain, auteur de L’Affaire Meursault

Yves Chemla, critique littéraire et enseignant à l’IUT de Paris.

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CLIQUER ICI pour écouter L’ÉMISSION FRANCE CULTURE: LE PREMIER HOMME_ ALBERT CAMUS- 02 SEPTEMBRE 2018

Fêlure (pensée)

À celle qui donna la vie et vécut en silence avant de se retirer à pas de loup, le verbe dans les yeux, dans l’éternité, le mardi 25 décembre 2018. Allah Yerhmek Omma.


Fêlure

Ta joue droite repose sur la paume de ta main

qui la soutient ou réchauffe.

Ou rassure.

Ton regard

si lointain jusque-là

paraît suspendu à tes pensées atrophiées.

Tu semblais méditer au néant,

absente,

te voilà confrontée à un flux de conscience

que tu vibres de tant vouloir transformer en actes de paroles

en réponse à mes interrogations.

Il me semble.

Car je ne suis pas sûr que mes questions te parviennent.

Tes lèvres rétives,

étrangères depuis longtemps à toute parole

demeurent impassibles à mes ridicules gesticulations :

Amma, kiraki, ghaya ?

Tu ne réagiras pas.

« Irrémédiable ».

Je le sais pourtant,

mais je persiste à espérer l’impossible.

Un miracle.

Tu me regardes.

Tu persévères.

Longuement.

Et encore.

Tu creuses dans mon visage,

dans mon chagrin,

pour que surgissent d’improbables souvenirs

et y arrimer la justification de ta présence, l’automne de ta vie.

La lumière qui progressivement, timidement,

jaillit du centre de l’iris, atténue ma tristesse.

Me console un temps.

Je comprends, je saisis le message de cette flamme éphémère.

Tu sembles vouloir me couvrir de

« combien je t’aime mon fils, combien je te comprends,

combien toutefois je suis captive de la maladie d’Alois ».

La forte pression de ton autre main agrippée à mon bras me réconforte.

Un moment.

La lumière qui jaillissait de tes yeux a un instant transformé tes lèvres demeurées closes.

Tu as souri

et sous mon masque d’homme

coule mon bonheur

ou mon incessible douleur.

In : Débâcles.

*

Je n’aime plus Istanbul, le Bosphore

Plus ses eaux turquoise

Ni ses bateaux vapur

Le Café Loti

Ou les îles des Princes

Ma mère est ma douleur

Je n’aime pas les bazars

Pas les zelliges, formes et couleurs

Ni l’amabilité des Stambouliotes

Leur empathie

Pas les Temples pas les musées pas les mosquées

Le turban blanc d’Abraham

M’indiffère

Et l’empreinte du Prophète

L’épée

La barbe

Le ridicule Derviche me donne le tournis

La mélodie qu’écoulent le daf et le ney

M’exaspère autant que les applaudissements nourris

Ma mère est ma fêlure

Elle me regarde

Persévère

Longuement

Et encore

Creuse dans mon visage

Dans mon chagrin

Ma mère est mon impasse


Que faire alors de tous les trésors

Du reflet de la lune le soir

Seul au monde devant le plan d’eau

Du jardin de Sultanahmet

Ou au cœur de la Küçük Ayasofya camii

Quand ma mère chemine à deux pouces

      du rebord du monde

Ahmed Hanifi

Istanbul, vendredi 22 juin 2018

2h15

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La mort du général Ahmed Gaïd Salah

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FRANCE INTER: « L’Algérie est à la croisée des chemins« , juge l’historien Benjamin Stora, invité de France Inter mardi matin. Le président Tebboune « est placé devant cette alternative très simple, soit avancer vers une démocratisation profonde du pays, soit rester dans un statu quo très dangereux« , estime-t-il, après le décès d’une crise cardiaque du général Gaïd Salah, homme fort du pouvoir et très puissant chef d’état-major de l’armée. »

Algérie : Ce sont deux époques qui se confrontent, deux mondes

Par José Garçon ( Le Monde.fr – 18.12.2019)

Tribune. Le face-à-face est vertigineux. Depuis dix mois, ce ne sont pas un pouvoir et une opposition qui se confrontent en Algérie mais deux époques, deux mondes. Le premier se confond avec le haut commandement d’une armée qui dirige le pays depuis l’indépendance, en 1962. Habité par une vision archaïque, bureaucratique et sécuritaire, retranché dans ses villas et ses voitures blindées, il est totalement déconnecté du second : la majorité d’une société et une jeunesse ouverte sur le monde, résolument ancrée dans le XXIe siècle.

Le dynamisme et la créativité de la contestation, le hirak (le « mouvement »), sont, en effet, à l’opposé de l’immobilisme d’un système qui régente le pays selon une logique qui ne vise qu’à durer, quel qu’en soit le prix. Un dessein qui se décline en trois impératifs : dissimuler la nature militaire du régime derrière une façade présidentielle civile ; édifier une économie de rente au bénéfice de la nomenklatura et de sa clientèle ; neutraliser, fragmenter et isoler un peuple que le régime méprise et craint tout à la fois.

Dès lors, il tente toujours de parer au plus urgent, de réagir pour restaurer le statu quo – au lieu d’agir –, et de gagner du temps en trouvant des palliatifs mais jamais de solutions, y compris économiques, répondant à la gravité de la situation. C’est ce modus operandi qui a prévalu dans l’obstination de l’état-major à imposer un scrutin présidentiel rejeté par des centaines de milliers d’Algériens dans tout le pays. Une cécité politique qui pousse le commandement militaire à recourir, lors de chaque crise, aux mêmes expédients : simulacre d’« ouverture », instauration de la peur, organisation de la confusion par la diffusion de rumeurs contradictoires, manipulations tous azimuts, désignation d’un « ennemi intérieur » ou tentatives de dresser Arabes contre Kabyles, vieille tradition remontant à la guerre de libération.

L’armée seule face à la société

Du coup, tout, dans la campagne qui a abouti à l’élection d’Abdelmadjid Tebboune, aura eu un furieux air d’années 1970. A commencer par Ahmed Gaïd Salah, le chef d’état-major et décideur en chef, rabâchant le répertoire inoxydable des autocrates arabes aux abois : théorie du « chaos », « ingérence étrangère » et « complot », pendant que le ministre de l’intérieur traitait les opposants au vote de « traîtres, pervers, mercenaires, homosexuels inféodés aux colonialistes » ! Et que dire du refus de visas à plusieurs médias étrangers à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux ?

Autre raccourci saisissant de ce divorce entre deux univers : l’occupation des rues par une foule joyeuse pendant que de longs clips patriotiques précédaient un « débat » mortifère, sans échanges ni contradicteurs, entre cinq candidats interchangeables adoubés par le système. Les condamnations à de lourdes peines de prison d’un aréopage d’hommes d’affaires et politiques sont tout aussi significatives. Relevant avant tout d’un règlement de comptes au sommet, cette pseudo-opération anticorruption visait à offrir des têtes aux Algériens pour les inciter à voter. L’étalage des dizaines de milliards de dinars détournés, volés ou blanchis, les aura surtout convaincus que le régime tout entier est pourri et qu’il faut en finir avec lui !

Arc-bouté sur ses privilèges, le régime imaginait-il que son acharnement à diviser et à casser l’opposition finirait par le laisser, un jour, seul face à sa hantise : une société remettant radicalement en cause sa domination par le boycott massif d’une présidentielle destinée à replâtrer le système. Avec un slogan – « Si notre voix faisait la différence, ils ne nous auraient pas laissés voter » – et une blague – « Quel est le candidat du pouvoir ? » « C’est l’élection » – qui en disent long sur la lucidité des Algériens.

Le régime comprend-t-il qu’en concédant toujours trop peu et trop tard, il n’a cessé de réduire son espace de négociation ? Perçoit-il qu’à force d’« amputations » dans le sérail pour cause de féroces luttes de clans, le consensus interne qui assurait sa pérennité durant des décennies a vécu, au moment même où une révolte se transformait en insurrection citoyenne massive ?

Révision déchirante ou le pire

Mouvement horizontal drainant classes moyennes et populaires, très connecté, urbain, jeune, avec une forte participation de femmes et transcendant les idéologies, le Hirak est un exemple de révolution qui perdure dans son pacifisme et sa détermination. Organisé quartier par quartier, il recrée du lien social par le bas et suscite un élan collectif dans un pays fracturé. On peut bien sûr regretter ses insuffisances. D’abord, le refus de désigner des représentants (mais peut-on faire émerger ex nihilo des hommes providentiels ?).

Ensuite, son manque de méthode pour passer à l’étape suivante. On peut aussi s’interroger sur ses divergences et son caractère hétéroclite, comme sur son absence de propositions – même si plusieurs acteurs proches du mouvement ont formulé des idées pour une sortie de crise. Le Hirak n’en demeure pas moins une force de pression, une sorte de « sentinelle démocratique ». Quels que soient les aléas de la mobilisation, il ne disparaîtra pas et restera une école de formation d’une nouvelle classe politique.

Le régime aurait donc tort de croire que le mouvement finira par s’accommoder de l’alternance clanique, qu’il présente comme un « changement » et qui ne réglera rien. Ou de banaliser un abstentionnisme qui, cette fois, ne relève pas de l’indifférence habituelle du corps électoral mais de son refus catégorique.

Cette différence est fondamentale. Elle montre qu’il ne suffira pas à Abdelmadjid Tebboune d’afficher promesses et bonnes intentions – voire de chercher à diviser le Hirak en impliquant dans son gouvernement des personnalités qui lui sont proches – pour convaincre qu’il n’est pas le énième représentant civil du pouvoir militaire. Une chose est sûre : la désintégration d’institutions à bout de souffle a laissé le système ouvertement adossé à sa seule colonne vertébrale, l’armée.

Dès lors, la question est de savoir si le commandement militaire peut encore changer de logiciel et renoncer à sa domination, au lieu de toujours considérer que résoudre ses propres problèmes, c’est régler ceux de l’Algérie. L’Etat-major renoncera-t-il au double pouvoir qu’il a instauré et qui a rendu le pays ingouvernable : l’un réel − le sien -, l’autre illusoire – celui du président ? Assumera-t-il enfin ses responsabilités en ne s’opposant pas à une négociation ? Ou croira-t-il pouvoir éviter la révision déchirante qui s’impose depuis si longtemps en jouant le pire : une radicalisation du Hirak ou une répression plus forte ? Cela ne pourrait conduire qu’à une déflagration désastreuse. Y compris pour la propre cohésion de l’armée.

Par José Garçon