Ahmed Zitouni, romancier : «La critique des soubresauts du bled lointain est si facile depuis Paris»

in El Watan, dimanche 9 février 2020 – par M. Yefsah

Après plus de trente ans de publication en France, le romancier Ahmed Zitouni a édité successivement trois ouvrages en Algérie aux éditions Frantz Fanon, le remarquable essai Éloge de la belle-mère et deux romans, Une difficile fin de moi et Attilah Fakir : les derniers jours d’un apostropheur. Entretien avec un romancier singulier et anticonformiste qui, malheureusement, reste peu connu en Algérie, malgré une plume profonde et fabuleuse.

Propos recueillis par   M. Yefsah

-Éloge de la belle-mère est une lecture pertinente de la place de la femme dans les mythologies et les imaginaires romanesques. Un mot sur cette étude ?

Cet essai est une commande de la collection Éloge des éditions Laffont. Une occasion que j’ai saisie, car c’était la première fois qu’un éditeur mettait généreusement la main à la poche pour un livre dont je n’avais pas écrit une seule ligne, en me laissant la liberté du choix du thème et de son traitement. Comme à mes yeux, il était impensable d’aller de ma contribution au juteux et fertile terreau entretenu par les écrivains maghrébins de langue française, de l’immigration, de l’exil, etc., à la demande de leurs paternalistes éditeurs, je n’ai pas fait amende honorable en me laissant aller à la facilité de torcher vite fait un livre faisant l’ «Éloge» du malheur immigré, des bienfaits de l’assimilation, des vertus de l’intégration ou de je ne sais quel autre thème porteur. La condition féminine et le racisme, étant récurrents dans mes écrits, et sachant que le sexisme participe des mêmes mécaniques mentaux que le racisme, mon choix s’est porté sur la première victime du sexisme : la belle-mère.

Une victime toute désignée, objet de rejet et de moquerie, sujet n°1 des blagues de comptoir et de fins de repas, décrite en dynamiteuse de couples et perturbatrice de l’ordre des familles. Un bouc émissaire, comme toute minorité de France, perçu comme cause de tous les maux et fauteur de troubles. Partant de ce constat, j’ai méthodiquement rétabli dans sa vérité et sa réalité une représentation. Un travail de démythification d’un fantasme, écrit avec humour pour faire passer la pilule. Pour ce faire, puisant dans les peurs et les rejets véhiculés par l’histoire, la sexualité, la culture religieuse, la littérature, la publicité, les médias.. j’ai mis en lumière les préjugés et les stéréotypes intériorisés pour démonter les rapports de pouvoir qui sous-tendent la construction mentale d’une image fausse de la belle-mère. Restituer avec humour la vérité de la belle-mère, restaurer son image en icône de femme libre, un beau défi à relever. Qui valait la peine de lui consacrer un essai.

-Vous êtes non seulement romancier, mais également normalien, universitaire et un intellectuel engagé sur les questions de domination. Votre œuvre connaît un écho plus important aux Etats-Unis d’Amérique qu’en France. Quelle explication en donnez-vous ?

Plutôt qu’une explication, un constat. Il y a plus de dix mille chaires de francophonie, de départements de français, dans les collèges et universités américaines, alors qu’il y a moins d’une dizaine en comptant large en France. Un grand intérêt aussi, pour les questions de domination, d’affirmation des minorités (raciales, ethniques, culturelles, sexuelles, religieuses…), d’exclusion, de mixité. Les questions sociales et politiques portées par les minorités, si elles restent occultées ou minimisées par le pouvoir culturel et la langue de bois de l’amnésie en France, trouvent naturellement écho dans un système ouvert curieux d’approches neuves et de nouveaux regards en Amérique.

Étrange situation, rarement relevée, de nombre d’écrivains algériens de France et d’écrivains issus des minorités françaises, qui se découvrent de la marge ou du centre, selon la géographie. Rejetés dans l’exotisme et le misérabilisme d’une sous-littérature de témoignage ou de combat en France, invité et hissé en visibilité dans des chaires de prestigieuses universités, quel curieux paradoxe ! Frantz Fanon, Kateb Yacine, Edouard Glissant, Assia Djebar, Patrick Chamoiseau, Maryse Condé, et des flopées encore, à peine reconnus en France, ont-ils enseigné, enseignent ou sont enseignés dans des universités de renom ? C’est un fait. Moi et bon nombre, nous faisons partie du lot, avec des fortunes diverses, c’en est un autre.

-Quel regard apportez-vous sur les auteurs algériens intégrés au champ littéraire français ?

Un regard distancié et froid, clinique, d’aucune empathie ni solidarité. Un regard d’observateur critique qui m’aide à me situer, me donne la force de rester à ma place celle que je m’assigne en liberté et de n’en sortir qu’après avoir balisé les espaces littéraires et de représentation où mettre les pieds et donner de la voix.

En disant cela, je ne juge ni ne condamne personne. Il n’y a ni jalousie ni mépris dans mes propos pour «les auteurs algériens intégrés dans le champ littéraire français», comme vous dites. Les écrivains algériens de langue française, où qu’ils se trouvent, sont mécaniquement intégrés dans le champ littéraire français en particulier, et dans celui de cette aberration de l’esprit une construction politique qu’on appelle la francophonie, en général. Sous les feux des projecteurs et dans les journaux, en fonction des modes et de l’actualité, pour les écrivains algériens plus connus qui font du bruit en écoutant leurs livres faire des petits. En périphérie du marché du livre, des éditeurs qui les font et de la critique qui en assure la promotion, pour les aspirants à la notoriété en mal de noble cause à exploiter. En marge de ce grand charivari d’intrigues et de convenances, des îlots de bannissement du champ littéraire aux allures de ghettos où, par manque de talent ou par choix assumé, vivotent et crevotent en s’épuisant à la tâche, les obscurs et les sans-grades dont l’écriture et le discours restent inaudibles.

C’est ainsi et les Algériens n’échappent pas à cette cruelle vérité. A chacun de nous, une étiquette ethnicisée dans une case de boutique éditoriale. Un seul Algérien de service, un crocodile par marigot afin d’éviter affrontements et rivalité, ce qui nuirait à l’image et aux ventes. Au diable l’éthique et la conscience malheureuse, puisque chacun y trouve son intérêt tout en travaillant à sa notoriété. A chaque éditeur, son porte-parole et son porte-voix du malheur algérien, car nous excellons dans cet exercice imposé et puis, la critique des soubresauts du bled lointain est si facile et si belle depuis Paris. Refuser ce déterminisme réducteur dans la cage dorée d’une prison d’expression, dans un champ littéraire cloisonné, c’est s’exclure d’un jeu de dupes où chacun y trouve son compte. Plier ou rompre, je ne vois pas d’alternative, hormis d’humiliants compris.

C’est ainsi. Reste la radicalité suicidaire dont font preuve nombre de réfractaires qui ont choisi d’autres voies, dont je suis, qui tâtonnent et s’épuisent à exister. Impossible de trouver des issues de lumière dans la nuit de l’esprit qui s’épaissit. Mais à l’impossible, tous les Algériens, écrivains ou apprentis citoyens se forgeant à ce métier à risques, nous sommes aujourd’hui tous tenus.)

par M. Yefsah

———–

Ses publications : (source Wikipedia)

  • Avec du sang déshonoré d’encre à leurs mains, roman, Éd. Robert Laffont, Paris, 1983
  • Aimez-vous Brahim ?, roman, Éd. Pierre Belfond, Paris, 1986
  • Attilah Fakir (Les derniers jours d’un apostropheur), roman, Éd. Souffles, Paris, 1987, Prix de l’Évènement du Jeudi
  • Éloge de la Belle-Mère, essai, Éd. Robert Laffont, Paris, 1990
  • La veuve et le pendu, roman, Éd. Manya, Paris, 1993
  • À mourir de rire, fiction française (collection destinée à l’enseignement du français langue étrangère), Kaléïdoscope Publishers, LTD, Gyldendal Éducation, Copenhague, 1997
  • Une difficile fin de moi, roman, Éd. Le Cherche–Midi, Paris, 1998
  • Amour, sévices et morgue, roman, Éd. Parc, Paris, 1998
  • Manosque, aller-retour, nouvelle, Éd. Autres Temps, Marseille, 1998
  • Y a-t-il une vie avant la mort ? Éd. de La Différence, 2007
  • Au début était le mort (La corde ou le chien) Éd. de La Différence, 2008

——–

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Résoudre : *
20 ⁄ 5 =