Archives mensuelles : décembre 2019

Fêlure (pensée)

À celle qui donna la vie et vécut en silence avant de se retirer à pas de loup, le verbe dans les yeux, dans l’éternité, le mardi 25 décembre 2018. Allah Yerhmek Omma.


Fêlure

Ta joue droite repose sur la paume de ta main

qui la soutient ou réchauffe.

Ou rassure.

Ton regard

si lointain jusque-là

paraît suspendu à tes pensées atrophiées.

Tu semblais méditer au néant,

absente,

te voilà confrontée à un flux de conscience

que tu vibres de tant vouloir transformer en actes de paroles

en réponse à mes interrogations.

Il me semble.

Car je ne suis pas sûr que mes questions te parviennent.

Tes lèvres rétives,

étrangères depuis longtemps à toute parole

demeurent impassibles à mes ridicules gesticulations :

Amma, kiraki, ghaya ?

Tu ne réagiras pas.

« Irrémédiable ».

Je le sais pourtant,

mais je persiste à espérer l’impossible.

Un miracle.

Tu me regardes.

Tu persévères.

Longuement.

Et encore.

Tu creuses dans mon visage,

dans mon chagrin,

pour que surgissent d’improbables souvenirs

et y arrimer la justification de ta présence, l’automne de ta vie.

La lumière qui progressivement, timidement,

jaillit du centre de l’iris, atténue ma tristesse.

Me console un temps.

Je comprends, je saisis le message de cette flamme éphémère.

Tu sembles vouloir me couvrir de

« combien je t’aime mon fils, combien je te comprends,

combien toutefois je suis captive de la maladie d’Alois ».

La forte pression de ton autre main agrippée à mon bras me réconforte.

Un moment.

La lumière qui jaillissait de tes yeux a un instant transformé tes lèvres demeurées closes.

Tu as souri

et sous mon masque d’homme

coule mon bonheur

ou mon incessible douleur.

In : Débâcles.

*

Je n’aime plus Istanbul, le Bosphore

Plus ses eaux turquoise

Ni ses bateaux vapur

Le Café Loti

Ou les îles des Princes

Ma mère est ma douleur

Je n’aime pas les bazars

Pas les zelliges, formes et couleurs

Ni l’amabilité des Stambouliotes

Leur empathie

Pas les Temples pas les musées pas les mosquées

Le turban blanc d’Abraham

M’indiffère

Et l’empreinte du Prophète

L’épée

La barbe

Le ridicule Derviche me donne le tournis

La mélodie qu’écoulent le daf et le ney

M’exaspère autant que les applaudissements nourris

Ma mère est ma fêlure

Elle me regarde

Persévère

Longuement

Et encore

Creuse dans mon visage

Dans mon chagrin

Ma mère est mon impasse


Que faire alors de tous les trésors

Du reflet de la lune le soir

Seul au monde devant le plan d’eau

Du jardin de Sultanahmet

Ou au cœur de la Küçük Ayasofya camii

Quand ma mère chemine à deux pouces

      du rebord du monde

Ahmed Hanifi

Istanbul, vendredi 22 juin 2018

2h15

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La mort du général Ahmed Gaïd Salah

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FRANCE INTER: « L’Algérie est à la croisée des chemins« , juge l’historien Benjamin Stora, invité de France Inter mardi matin. Le président Tebboune « est placé devant cette alternative très simple, soit avancer vers une démocratisation profonde du pays, soit rester dans un statu quo très dangereux« , estime-t-il, après le décès d’une crise cardiaque du général Gaïd Salah, homme fort du pouvoir et très puissant chef d’état-major de l’armée. »

Algérie : Ce sont deux époques qui se confrontent, deux mondes

Par José Garçon ( Le Monde.fr – 18.12.2019)

Tribune. Le face-à-face est vertigineux. Depuis dix mois, ce ne sont pas un pouvoir et une opposition qui se confrontent en Algérie mais deux époques, deux mondes. Le premier se confond avec le haut commandement d’une armée qui dirige le pays depuis l’indépendance, en 1962. Habité par une vision archaïque, bureaucratique et sécuritaire, retranché dans ses villas et ses voitures blindées, il est totalement déconnecté du second : la majorité d’une société et une jeunesse ouverte sur le monde, résolument ancrée dans le XXIe siècle.

Le dynamisme et la créativité de la contestation, le hirak (le « mouvement »), sont, en effet, à l’opposé de l’immobilisme d’un système qui régente le pays selon une logique qui ne vise qu’à durer, quel qu’en soit le prix. Un dessein qui se décline en trois impératifs : dissimuler la nature militaire du régime derrière une façade présidentielle civile ; édifier une économie de rente au bénéfice de la nomenklatura et de sa clientèle ; neutraliser, fragmenter et isoler un peuple que le régime méprise et craint tout à la fois.

Dès lors, il tente toujours de parer au plus urgent, de réagir pour restaurer le statu quo – au lieu d’agir –, et de gagner du temps en trouvant des palliatifs mais jamais de solutions, y compris économiques, répondant à la gravité de la situation. C’est ce modus operandi qui a prévalu dans l’obstination de l’état-major à imposer un scrutin présidentiel rejeté par des centaines de milliers d’Algériens dans tout le pays. Une cécité politique qui pousse le commandement militaire à recourir, lors de chaque crise, aux mêmes expédients : simulacre d’« ouverture », instauration de la peur, organisation de la confusion par la diffusion de rumeurs contradictoires, manipulations tous azimuts, désignation d’un « ennemi intérieur » ou tentatives de dresser Arabes contre Kabyles, vieille tradition remontant à la guerre de libération.

L’armée seule face à la société

Du coup, tout, dans la campagne qui a abouti à l’élection d’Abdelmadjid Tebboune, aura eu un furieux air d’années 1970. A commencer par Ahmed Gaïd Salah, le chef d’état-major et décideur en chef, rabâchant le répertoire inoxydable des autocrates arabes aux abois : théorie du « chaos », « ingérence étrangère » et « complot », pendant que le ministre de l’intérieur traitait les opposants au vote de « traîtres, pervers, mercenaires, homosexuels inféodés aux colonialistes » ! Et que dire du refus de visas à plusieurs médias étrangers à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux ?

Autre raccourci saisissant de ce divorce entre deux univers : l’occupation des rues par une foule joyeuse pendant que de longs clips patriotiques précédaient un « débat » mortifère, sans échanges ni contradicteurs, entre cinq candidats interchangeables adoubés par le système. Les condamnations à de lourdes peines de prison d’un aréopage d’hommes d’affaires et politiques sont tout aussi significatives. Relevant avant tout d’un règlement de comptes au sommet, cette pseudo-opération anticorruption visait à offrir des têtes aux Algériens pour les inciter à voter. L’étalage des dizaines de milliards de dinars détournés, volés ou blanchis, les aura surtout convaincus que le régime tout entier est pourri et qu’il faut en finir avec lui !

Arc-bouté sur ses privilèges, le régime imaginait-il que son acharnement à diviser et à casser l’opposition finirait par le laisser, un jour, seul face à sa hantise : une société remettant radicalement en cause sa domination par le boycott massif d’une présidentielle destinée à replâtrer le système. Avec un slogan – « Si notre voix faisait la différence, ils ne nous auraient pas laissés voter » – et une blague – « Quel est le candidat du pouvoir ? » « C’est l’élection » – qui en disent long sur la lucidité des Algériens.

Le régime comprend-t-il qu’en concédant toujours trop peu et trop tard, il n’a cessé de réduire son espace de négociation ? Perçoit-il qu’à force d’« amputations » dans le sérail pour cause de féroces luttes de clans, le consensus interne qui assurait sa pérennité durant des décennies a vécu, au moment même où une révolte se transformait en insurrection citoyenne massive ?

Révision déchirante ou le pire

Mouvement horizontal drainant classes moyennes et populaires, très connecté, urbain, jeune, avec une forte participation de femmes et transcendant les idéologies, le Hirak est un exemple de révolution qui perdure dans son pacifisme et sa détermination. Organisé quartier par quartier, il recrée du lien social par le bas et suscite un élan collectif dans un pays fracturé. On peut bien sûr regretter ses insuffisances. D’abord, le refus de désigner des représentants (mais peut-on faire émerger ex nihilo des hommes providentiels ?).

Ensuite, son manque de méthode pour passer à l’étape suivante. On peut aussi s’interroger sur ses divergences et son caractère hétéroclite, comme sur son absence de propositions – même si plusieurs acteurs proches du mouvement ont formulé des idées pour une sortie de crise. Le Hirak n’en demeure pas moins une force de pression, une sorte de « sentinelle démocratique ». Quels que soient les aléas de la mobilisation, il ne disparaîtra pas et restera une école de formation d’une nouvelle classe politique.

Le régime aurait donc tort de croire que le mouvement finira par s’accommoder de l’alternance clanique, qu’il présente comme un « changement » et qui ne réglera rien. Ou de banaliser un abstentionnisme qui, cette fois, ne relève pas de l’indifférence habituelle du corps électoral mais de son refus catégorique.

Cette différence est fondamentale. Elle montre qu’il ne suffira pas à Abdelmadjid Tebboune d’afficher promesses et bonnes intentions – voire de chercher à diviser le Hirak en impliquant dans son gouvernement des personnalités qui lui sont proches – pour convaincre qu’il n’est pas le énième représentant civil du pouvoir militaire. Une chose est sûre : la désintégration d’institutions à bout de souffle a laissé le système ouvertement adossé à sa seule colonne vertébrale, l’armée.

Dès lors, la question est de savoir si le commandement militaire peut encore changer de logiciel et renoncer à sa domination, au lieu de toujours considérer que résoudre ses propres problèmes, c’est régler ceux de l’Algérie. L’Etat-major renoncera-t-il au double pouvoir qu’il a instauré et qui a rendu le pays ingouvernable : l’un réel − le sien -, l’autre illusoire – celui du président ? Assumera-t-il enfin ses responsabilités en ne s’opposant pas à une négociation ? Ou croira-t-il pouvoir éviter la révision déchirante qui s’impose depuis si longtemps en jouant le pire : une radicalisation du Hirak ou une répression plus forte ? Cela ne pourrait conduire qu’à une déflagration désastreuse. Y compris pour la propre cohésion de l’armée.

Par José Garçon

L’heure de vérité pour l’Algérie et son chef d’état-major

Jean-Pierre FILIU, in Le Monde, 15.12.2019

Le général Gaïd Salah, désavoué par l’abstention massive à la présidentielle, doit choisir: soit l’intensification de la répression, soit l’ouverture d’un dialogue enfin authentique avec la contestation.

Le général Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major depuis 2004, rêvait de consolider sa mainmise sur l’Algérie avec la présidentielle du 12 décembre. Il en escomptait en effet, d’une part, l’étouffement de la contestation populaire, le Hirak, et, d’autre part, le replâtrage d’une façade civile à l’arbitraire de son pouvoir. Il vient d’essuyer sur ces deux plans un désaveu cinglant: les manifestations, nombreuses le jeudi même du scrutin, ont repris dès le lendemain leur rythme hebdomadaire, pour le 43ème vendredi d’affilée depuis le déclenchement de la protestation, en février dernier; quant au nouveau président, Abdelmajid Tebboune, il n’a été élu, selon les chiffres officiels, que par un électeur algérien sur six, alors que, toujours selon le gouvernement, l’abstention a atteint un niveau historique de 60%. Au cas, éprouvé par le passé, où ces chiffres seraient « gonflés », la réalité serait encore plus accablante pour le régime et son « élu ».

UNE NOUVELLE VICTOIRE DE LA NON-VIOLENCE

Le Hirak a maintenu, avec une impressionnante discipline, la ligne non-violente qui a été la sienne depuis près de dix mois. Ce ne sont pourtant pas les provocations qui ont manqué, y compris le jour du scrutin. Afin d’éviter tout dérapage, un collectif de personnalités contestataires avait solennellement appelé, le 10 décembre, à ne pas perturber les opérations de vote et à « ne pas empêcher l’exercice par d’autres citoyens de leur droit à s’exprimer librement ». Il s’agissait de préserver le caractère pacifique, voire pacifiste,  de la mobilisation populaire, tout en évitant de tomber dans le piège de la division tendu par le régime. Le général Gaïd Salah ne cesse ainsi depuis des mois de tenter de monter les uns contre les autres, ciblant systématiquement les opposants kabyles pour les retrancher des autres contestataires.

Malgré de vives tensions dans la capitale, le jour du vote, les incidents y sont demeurés limités. En revanche, des heurts entre manifestants et forces de l’ordre ont fait plusieurs blessés en Kabylie, avec une participation pratiquement nulle dans les deux wilayas de Tizi Ouzou et de Béjaïa. Le scrutin a également été très perturbé dans une partie des wilayas de Sétif, de Borj Bou-Arreridj et de Boumerdès. Mais le régime a échoué à exclure la Kabylie, traditionnellement frondeuse, d’une dynamique de protestation à l’échelle nationale. Dès le 13 décembre, alors que Tebboune était proclamé élu au premier tour, des cortèges ont traversé les plus importantes villes du pays, à commencer par Alger, mais aussi à Constantine, Oran, Annaba, Tlemcen ou Mostaganem. Le Hirak est ainsi parvenu à surmonter l’obstacle de la présidentielle sans rien céder ni sur son engagement non-violent, ni sur son exigence d’une transition démocratique.

GAÏD SALAH FACE A L’ECHEC DE SON PARI

Le chef d’état-major, qui avait annoncé par avance une « participation massive » à la « fête électorale » du 12 décembre, avait multiplié les gestes pour réussir un tel pari: d’abord, des arrestations de plus en plus nombreuses dans les rangs du Hirak, pour affaiblir la contestation, ou au moins la pousser à la faute; ensuite, des verdicts expéditifs dans le cadre de la purge anti-corruption, avec deux anciens Premiers ministres condamnés à 12 et 15 ans de prison, et ce juste avant le scrutin. Gaïd Salah feint en effet de croire que les manifestants pouvaient se satisfaire du démantèlement de la « bande »,ainsi qu’il désigne désormais l’entourage du président déchu Bouteflika. Mais les protestataires ont persévéré dans leur rejet d’une « élection avec la bande », mettant le chef d’état-major dans le même sac que ceux sur lesquels il voudrait tant détourner le mécontentement populaire. Le choix de Tebboune, que l’hostilité des affairistes liés à Bouteflika avait contraint à quitter la tête du gouvernement au bout de quelques semaines, en 2017, ne peut dès lors suffire à neutraliser le Hirak.

Le général Gaïd Salah a osé féliciter ses compatriotes « pour leur participation massive dans cette importance échéance électorale et leur choix réussi, en toute transparence, intégrité et conscience de Monsieur Tebboune en tant que président de la République ».  Il espère à l’évidence que le nouveau président lui permettra de continuer de diriger le pays, mais cette fois en coulisses, et sans avoir à assumer publiquement les conséquences de ses actes. Il paraît pourtant impossible qu’une telle manoeuvre soit couronnée de succès dans une Algérie où jamais un hiérarque militaire n’a exposé aussi crûment et aussi longtemps l’ampleur de son pouvoir. Comme le résume un défenseur algérien des droits de l’homme, l’Algérie est passée d’une « situation d’un peuple sans président à celle d’un président sans peuple ». Le chef d’état-major est à l’évidence tenté par la manière forte, dans l’espoir bien chimérique d’en finir une fois pour toutes avec le Hirak. La contestation se gardera pourtant de lui offrir le prétexte à une répression accrue, qui saperait en outre la légitimité déjà ternie du président Tebboune. L’alternative serait alors d’ouvrir un dialogue enfin authentique pour jeter les bases d’une transition enfin démocratique.

Avant comme après le scrutin présidentiel, c’est toujours de Gaïd Salah, le véritable maître du pays, que le peuple algérien attend un geste ouvrant la voie d’une sortie de crise. On ne peut qu’espérer qu’un tel geste intervienne au plus tôt, sous forme d’une libération inconditionnelle des détenus d’opinion et de garanties effectives des libertés fondamentales. Sinon, le « président sans peuple » qu’est devenu Tebboune laissera le chef d’état-major en première ligne face à son propre peuple.

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https://www.lemonde.fr

Le général Salah, dernière figure du « système » en Algérie.

Par Christophe Ayad, in Le Monde, dimanche 15 décembre 2019.

Malgré l’élection d’Abdelmadjid Tebboune à la présidence, le haut gradé demeure le véritable homme fort du pays. Sa montée en puissance, depuis 2003, aide à comprendre la crise actuelle.

L’Algérie a désormais un président, mais elle n’a qu’un seul vrai chef, et ce n’est pas Abdelmadjid Tebboune, élu jeudi 12 décembre au terme d’un scrutin contesté.

L’unique dirigeant de l’Algérie s’appelle Ahmed Gaïd Salah. Chef d’état-major et vice-ministre de la défense, le général Salah s’est imposé, à la faveur du « hirak », le mouvement de contestation qui agite le pays depuis le 22 février, comme le visage du pouvoir. Tous les soirs, au journal de la télévision d’Etat, il admoneste, sermonne, ordonne ou menace, à l’occasion de discours au ton lénifiant prononcés devant des troupes au garde-à-vous lors de telle ou telle inauguration, cérémonie ou commémoration.

Jamais depuis Houari Boumediene, qui régna de 1965 à 1978, un seul homme n’avait concentré autant de pouvoirs. Pourtant, Ahmed Gaïd Salah n’a ni la légitimité révolutionnaire et historique ni le charisme de son lointain prédécesseur. Aussi enrobé que Boumediene était maigre et frugal, le chef d’état-major en est comme le double inversé. Il incarne la mutation d’une armée sortie exsangue mais victorieuse et revancharde de la guerre d’indépendance en une institution puissante, sûre d’elle et repue de richesses. Contrairement à Boumediene et aux présidents Chadli (1979-1992) puis Zeroual (1994-1999), issus, eux aussi, de l’armée, il préfère manœuvrer dans l’ombre, en s’abritant derrière un pouvoir civil de façade, comme ce fut le cas pendant les dernières années de la présidence d’Abdelaziz Bouteflika.

Si Gaïd Salah n’a pas l’aura de Boumediene, il n’a pas non plus la cruauté machiavélique de ses aînés, les généraux Nezzar, Médiène, Belkheir, Lamari et Guenaizia, les fameux « décideurs » des années 1990 qui avaient surgi sur la scène politique en réprimant les émeutes d’octobre 1988, avant de démettre Chadli Bendjedid, trop tendre à leur goût, et d’annuler, en janvier 1992, les élections législatives que le Front islamique du Salut (FIS) s’apprêtait à remporter. Ces mêmes « décideurs » qui menèrent une sale guerre d’éradication contre les groupes armés islamistes, sacrifiant la population civile à leur appétit de pouvoir. Des années et quelque 200 000 morts plus tard, ils sont allés tirer Abdelaziz Bouteflika de son exil pour le porter à la présidence, en 1999, et signifier ainsi un retour à la « normale ».

« Cocainegate »
Gaïd Salah n’est pas un politique. Et pourtant, cet homme terne, sans envergure ni vision, est devenu à la fois le fossoyeur et la dernière figure du « système » rejeté ces derniers mois par les manifestants. Pour comprendre comment il en est arrivé là, il faut remonter dans le temps, détecter les petites secousses antérieures au séisme du « hirak ».

Le 29 mai 2018, la Marine nationale arraisonne à Oran le Vega Mercury, un cargo en provenance de Valence (Espagne). Les douanes découvrent, cachés dans les conteneurs de viande surgelée, 701 kg de cocaïne pure. Une saisie importante mais pas exceptionnelle à l’échelle mondiale. Seulement, en Algérie, c’est inédit.

« Ce pays est trop pauvre pour absorber une telle quantité, cette drogue devait probablement repartir vers l’Europe par la mer ou les pays du Golfe via des routes sahariennes, dont certaines sont contrôlées par des groupes djihadistes », confie une source policière française.

La cargaison était affrétée par un importateur de viande, Kamel Chikhi, alias « El-Bouchi » (« le boucher »), également promoteur immobilier. L’homme d’affaires appartient à la petite caste des enrichis, grâce à ses relations avec des cadres du « système », civils ou militaires. Il incarne une économie qui ne produit pas grand-chose d’autre que des hydrocarbures, et où l’on fait fortune en s’assurant des monopoles d’import-export. « El-Bouchi », lui, fournit les casernes en viande.

Au cours de l’instruction, les enquêteurs saisissent un ordinateur contenant des dizaines d’enregistrements vidéo clandestins de toutes les rencontres du « boucher » avec des militaires, des juges, des policiers, des fonctionnaires ou des « fils de ». Bref, son réseau de pistons et d’obligés. Le dossier fuite dans la presse : des magistrats, des maires et des gouverneurs sont mis en cause pour trafic d’influence, ainsi que Khaled Tebboune, le fils du nouveau président. Surtout, cinq généraux majors, aussitôt évincés, sont placés en résidence surveillée par le juge militaire : trois chefs de régions, un patron de la gendarmerie, le directeur des finances du ministère de la défense. Le chef de la Sûreté nationale, le général Hamel, doit démissionner. 

Un coup de balai sans précédent orchestré par Gaïd Salah.
Sauf que les officiers en question seront libérés un mois plus tard… Les observateurs voient dans cette décision la marque de Saïd Bouteflika, le tout-puissant frère du président, incapable de gouverner depuis son attaque cérébrale en 2013. Saïd Bouteflika chercherait ainsi à protéger ses obligés ou à se créer des soutiens. Une « ligne rouge » pour Gaïd Salah, qui considère que les civils n’ont pas à se mêler des affaires de l’armée.

Culture du secret
Il est difficile de savoir ce qui se passe dans la « grande muette » algérienne, qui a hérité de ses années de guérilla une tradition de secret quasi paranoïaque : « Même nos officiers, qui traitent régulièrement avec l’état-major algérien, n’ont pas les numéros de portable de leurs homologues », confie un diplomate français.

En cette fin d’année 2018, l’opinion sent que quelque chose ne tourne pas rond au sommet de l’Etat. Les soubresauts de l’affaire du cargo exposent au grand jour un pouvoir corrompu – ce que tout le monde savait –, mais aussi divisé. Gaïd Salah, lui, continue de vouer une allégeance aveugle au président Bouteflika, mais pas à son clan, fût-ce son frère.

L’alliance entre les deux hommes remonte à 2003, lorsque le président appelle le général, alors à la tête de l’armée de terre, pour lui apprendre sa prochaine mise à la retraite, à 63 ans, par le chef d’état-major Mohamed Lamari. M. Lamari est l’un des « décideurs » ayant porté M. Bouteflika au pouvoir en 1999, et ne supporte pas de voir sa « créature » s’émanciper en briguant un second mandat sans même lui demander son aval.

Une fois Abdelaziz Bouteflika réélu, en 2004, il limoge Mohamed Lamari avec l’aide de Gaïd Salah, ravi de se venger et de prendre sa place. « Leur tandem fonctionnait parfaitement, analyse un diplomate ayant rencontré le chef d’état-major à plusieurs reprises. Gaïd Salah ne fait pas d’ombre à Bouteflika. En échange, l’armée est la première à bénéficier de la manne pétrolière. » « Les généraux algériens se déplacent en jet privé dans leur pays, témoigne un militaire français. Je n’ai pas vu cela ailleurs. » Alger devient le premier acheteur d’armes du continent africain.

Cette prodigalité permet à Gaïd Salah de gagner l’adhésion de la troupe, que son parcours n’avait pu lui gagner. La perte meurtrière de son unité lors de la guerre du Sahara occidental avec le Maroc, dans les années 1970, avait retardé sa progression hiérarchique. Ce handicap s’est finalement révélé une chance. Promu général major en 1993 seulement, il n’est ainsi pas impliqué dans la répression des émeutes d’octobre 1988 (159 morts officiellement, plus de 500 selon des sources hospitalières), ni dans l’interruption du processus électoral en janvier 1992. Son poste de commandant de l’armée de terre lui a aussi épargné les horreurs de la guerre civile des années 1990, celle-ci étant menée, sur le terrain, par les forces spéciales et les commandants de régions militaires.

Pôles de pouvoir
Toutefois, il lui a fallu attendre 2015 pour s’imposer véritablement dans l’institution militaire. Jusque-là, le pouvoir algérien était tiraillé entre trois pôles : la présidence, l’armée et le Département du renseignement et de la sécurité (DRS), un véritable Etat dans l’Etat. Son chef, le mystérieux « Toufik », surnom du général Mohamed Médiène – un homme dont il n’existe à l’époque qu’une seule photo –, tire les ficelles.

« Ses services avaient des dossiers sur tout le monde, témoigne un diplomate occidental, qui admire sa « finesse » et son sens politique. Il n’y avait pas une nomination sans son aval. » En 2008, il avait irrité M. Bouteflika en faisant fuiter des documents prouvant la corruption de son ministre du pétrole et ami d’enfance, Chakib Khelil, contraint à la démission, puis à l’exil. En 2014, « Toufik » émet aussi des réserves sur un quatrième mandat de Bouteflika, tant la santé du président s’est détériorée après son AVC.

Abdelaziz Bouteflika est réélu la même année sans faire campagne, et Gaïd Salah, devenu vice-ministre de la défense, lance l’offensive contre le DRS. Le puissant Médiène est mis à la retraite : « Il n’a pas vu venir le coup et n’a pas voulu se battre », raconte un témoin. Le DRS est démantelé, dispersé entre la présidence et l’état-major.
Il ne reste donc plus que deux pôles du pouvoir : la présidence et l’armée. Pour renforcer ses positions et assurer son avenir, le frère du président Bouteflika achète les allégeances à des prix exorbitants. Pendant ce temps, les prix du pétrole s’effondrent. La guerre des clans est relancée. D’où le scandale de la cocaïne.

En janvier 2019, Gaïd Salah soutient un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Les premières manifestations, fin février, n’y changent rien. Son gendre, Abdelghani Zaalane, ex-gouverneur d’Oran puis ministre des travaux publics et des transports depuis 2017, devient même, en mars, le directeur de campagne du président sortant.

Mais la pression de la rue devient trop forte : le 26 mars, Gaïd Salah tourne casaque en « suggérant » au Conseil constitutionnel de déclarer l’empêchement du vieux chef de l’Etat pour raisons de santé. Une semaine plus tard, c’est chose faite. Tout le monde s’agite en coulisses pour lui trouver un remplaçant : son frère Saïd, prêt à tout pour sauver sa peau, se tourne vers Mohamed Médiène, ex-chef du DRS, et son dauphin, Bachir Tartag, pour tenter de convaincre le général Liamine Zéroual de revenir aux affaires. En vain.

Place nette
Gaïd Salah contre-attaque tous azimuts. Surfant sur le « hirak », il décrète une opération « mains propres ». Saïd Bouteflika et ses proches, dont l’homme d’affaires Ali Haddad, sont arrêtés, ainsi que ce qui reste du réseau Médiène. Au passage, il dégomme l’homme d’affaires Issad Rebrab, première fortune privée d’Algérie, pourtant un opposant de longue date à M. Bouteflika. Puis il s’en prend aux anciens premiers ministres Sellal et Ouyahia, à d’ex-ministres et chefs de partis, du pouvoir comme de l’opposition. Même son gendre y passe.

Gaïd Salah a fait place nette. Il ne reste plus que lui… et le « hirak », dont il est désormais la cible et qu’il réprime de plus en plus durement. Il est le dernier représentant du « système », mais le plus coriace.

« L’armée n’acceptera jamais que des civils poussent un chef d’état-major à la démission, résume un diplomate. Elle a l’habitude de tout décider en son sein et dans l’opacité. En Algérie, il n’y a que deux institutions fonctionnelles, l’armée et la Sonatrach, la société nationale pétrolière, mais un seul pouvoir : celui des militaires. Le pays leur appartient. Or ce pouvoir est nu, il n’a plus de cache-sexe depuis le départ de Bouteflika. Voilà pourquoi il fallait vite élire un président. » En clair, un nouveau fusible.

Malgré tout, l’avenir de l’Algérie reste entre les mains d’un militaire de 79 ans, décrit comme « suffisant et autoritaire, formé à l’école soviétique et ayant l’habitude d’être obéi ». Son principal mérite est de n’avoir pas eu recours, comme ses prédécesseurs, à un massacre pour mettre fin à la contestation. Pour l’instant.

Entre crise, révolution et élection…

Entre crise, révolution et élection… Comment raconter l’Algérie d’aujourd’hui ?

France Culture, vendredi 13 décembre 2019

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LA GRANDE TABLE IDÉES par Olivia Gesbert –  Du lundi au vendredi de 12h55 à 13h30

Entre crise, révolution et élection… Comment raconter l’Algérie d’aujourd’hui ?

« L’Algérie après Bouteflika… Abstention record pour le premier tour de la présidentielle qui se tenait ce jeudi 12 décembre en Algérie. L’historien Benjamin Stora nous en parle aujourd’hui.

Alors que se tenaient hier, jeudi 12 décembre, les élections présidentielles en Algérie pour donner un successeur à Abdelaziz Bouteflika, déchu de son pouvoir à la suite des rassemblements de février 2019, le taux d’abstention battait des records, preuve que la contestation ne s’est pas arrêtée là. Le Hirak, mouvement à l’origine de cette opposition, et une très large partie de la population algérienne, s’opposaient à la tenue de cette présidentielle qui a vu élire Abdelmadjid Tebboune, ancien Premier ministre de Bouteflika ; un scrutin qu’ils accusent de prolonger le « système » qui perdurait sous Bouteflika. La contestation s’oppose aujourd’hui au général Gaïd Salah, lequel était bien décidé à ce que ces élections aient lieu. 

« Abdelmadjid Tebboune a plutôt une stature relative à la haute administration, ce qui ne l’empêche pas d’être dans une proximité avec les décideurs politiques. La question est : quel sera son degré d’autonomie de décision possible? (Benjamin Stora) »

Pour en parler, Benjamin Stora, qui enseigne l’histoire du Maghreb contemporain (XIXe et XXe siècles), les guerres de décolonisation et l’histoire de l’immigration maghrébine en Europe à l’Université Paris 13 et à l’INALCO. Depuis 2014, il est également président du conseil d’orientation du Musée national d’histoire de l’immigration, sur le point de connaître une refonte plus ou moins discutée de sa collection permanente. Celle-ci survient à la suite d’un rapport publié par un comité scientifique pluridisciplinaire présidé par Patrick Boucheron, professeur au Collège de France. 

« Le désir d’une grande majorité de la jeunesse est qu’on soit dans une reconnaissance des compétences, des diplômes et des compétences universitaires ». (Benjamin Stora)

« Dans tous les processus révolutionnaires, des hommes entièrement nouveaux qui surgissent de nulle part, ça n’existe pas. Il peut surgir des hommes du passé. Il ne faut jamais jurer de l’avenir. » (Benjamin Stora)

Pour ce musée « mal né », selon les mots de Patrick Boucheron, et qui, dès son ouverture sans inauguration en 2007, connaît un manque de reconnaissance de la part de la puissance publique, il s’agit, écrit ce comité, de restituer « la place centrale de l’immigration dans l’histoire intérieure française » en valorisant les récits face aux seules données statistiques et en prenant le parti d’une « histoire au présent« . En outre, le pavillon de l’Exposition coloniale de 1931 qui sert de bâtiment au musée doit être réemployé, non plus comme trace d’un passé difficile, mais comme atout dont l’origine sera détaillée pour permettre de le comprendre et de le regarder différemment.

A noter que Benjamin Stora publie Retour d’histoire – L’Algérie après Bouteflika chez Bayard le 29 janvier 2019.

« Il faut toujours être optimiste quand on a un processus démocratique en cours ; […] un processus à relier au reste du monde, à une sorte de soulèvent de la jeunesse… […] Un conflit de génération entre ceux qui veulent maintenir un système tel qu’il est et ceux qui veulent changer le monde. […] La jeunesse algérienne ne lâchera pas sur la question de la liberté. » (Benjamin Stora)« 

L’élection algérienne du 12.12.2019 sur TMC- Le Quotidien

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Ou ici: https://www.tf1.fr/tmc/quotidien-avec-yann-barthes/videos/chaouch-express-election-en-algerie-les-expatries-de-marseille-refusent-un-vote-de-facade-44638329.html

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« Après 20 ans de pouvoir et 4 mandats d’Abdelaziz Bouteflika, les Algériens seront appelés aux urnes jeudi 12 décembre pour élire leur nouveau président. Depuis samedi, les expatriés algériens peuvent déjà voter dans leur pays de résidence. Azzeddine Ahmed-Chaouch est allé à leur rencontre à Marseille, où les électeurs ne se font pas d’illusion. »
En savoir plus sur Yann Barthes

L’élection algérienne du 12.12.2019 sur France 5- C Politique

C politique, la suite

Diffusé le dim. 08.12.19 _ présenté par : Karim Rissouli

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Karim Rissouli propose un débat autour d’une thématique avec des acteurs de la société civile, des intellectuels, des hommes politiques et des éditorialistes.

Invités Jacques Attali, essayiste, auteur de L’année des dupes, « Alger 1943 » (éditions Fayard) et Kaouther Adimi, écrivaine algérienne, autrice des « Petits de Décembre » (éditions du Seuil).

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« Algérie : Le soulèvement d’une génération

Direction l’Algérie. Nous sommes à quatre jours d’élections décisives pour l’avenir du pays. Depuis huit mois et la démission d’Abdelaziz Bouteflika, l’armée continue de tenir le pays. Mais en face, la jeunesse ne désarme pas et la révolution passe désormais par le boycott des élections, jugées tronquées et jouées d’avance. 

Reportage à Alger et décryptage en plateau.
Avec nous, deux personnalités qui interrogent pour l’un le passé, pour l’autre, le présent de l’Algérie. Tous les deux sont nés à Alger à 43 ans d’intervalle : L’économiste et écrivain Jacques Attali et la romancière Kaouther Adimi. »

L’élection algérienne du 12.12.2019 sur Arte- 28′

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Les élections à venir en Algérie ont exacerbé les tensions de la rue. Aucun des candidats à la présidentielle n’incarne la jeunesse algérienne qui manifeste depuis des mois pour le renouveau de la politique du pays. Quel avenir pour cette présidentielle algérienne ?

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