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LE CHOC DES OMBRES

LE CHOC DES OMBRES – Éditions Incipit en W – Miramas, 2017

« La conception d’une littérature miroir d’elle-même, s’écartant des phénomènes historiques et sociaux qui constituent ‘‘le politique’’, ou les déréalisant, si bien qu’ils ne peuvent plus toucher ou déranger, je ne la comprends pas, elle m’est presque douloureuse. » Annie Ernaux

« Où que nous regardions, l’ombre gagne. L’un après l’autre, les foyers s’éteignent. Le cercle d’ombre se resserre, parmi des cris d’hommes et des hurlements de fauves. Pourtant nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre. Nous savons que le salut du monde dépend de nous aussi. Que la terre a besoin de n’importe lesquels d’entre ses fils. Les plus humbles. L’Ombre gagne… » Aimé Césaire

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4° de couverture: Le grand-père de Mimoun Pinto, alias Charly, a été abattu le 9 septembre 1941 à deux pas de la Grande synagogue d’Oran ‘‘par six Arabes…’’ écrit L’Écho d’Oran. Gilbert Chakroun, le meilleur ami de son père, a été assassiné le 22 septembre 1961 dans le même quartier. Les commanditaires de son assassinat étaient membres du Front National Français, mais personne dans la famille Pinto, ni dans la communauté juive de Derb lihoud ne le savait alors.

Larbi El-Bethioui est né dans une banlieue parisienne, comme son père. Il mène une vie d’adolescent ordinaire entre les barres d’immeubles de Clichy-sous-Bois et de Montfermeil. Deux événements parmi d’autres vont bouleverser sa vie : L’agression mortelle à Paris devant ses yeux de son grand-père, Kada, héros de la bataille de Provence et la mort, trois mois plus tard, de ses amis Bouna et Zyed foudroyés par un arc électrique de vingt mille volts.

Charly n’a de cesse d’œuvrer pour Israël, notamment à Beyrouth et dans les banlieues françaises comme à Clichy-sous-Bois pendant les émeutes de 2005. Larbi file un mauvais coton, commet larcins et agressions jusqu’à son enfermement dans un centre éducatif où il rencontre le « frère » Tarik de l’association El-Nasr.  De l’être profond de Charly comme de celui de Larbi sourd une haine qui se développera jusqu’à son paroxysme.

Dans les deux familles, Pinto et El-Bethioui, on nourrit de l’affection pour la chanteuse « Lina l’Oranaise ».

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Voici quelques extraits du roman Le choc des ombres… Premières pages: « La mer ! Partout la mer ! Des flots, des flots encore… » La houle cogne inlassablement contre la coque du navire. En pleine mer, il n’y a qu’elle, la mer. Le lancement du compte à rebours de l’opération Anvil Dragoon est inscrit sur le tableau des souvenirs depuis une quarantaine d’heures, et Naples n’est plus qu’un nom. Le soleil est sur le point de précipiter les débris de la nuit dans sa lumière vaporeuse. Le Golfe de Saint-Tropez se trouve maintenant à quelques dizaines de miles, et à cette distance il figure un croissant de lune déformé. Le chef du 3e Régiment des tirailleurs algériens, le colonel de Linarès, porte une nouvelle fois son regard sur sa montre à gousset. Sous peu, il commandera à ses troupes de se préparer à l’accostage. Kada El-Bethioui et son camarade Hamid Ben Merzouga rassemblent leur paquetage avec un enthousiasme que ne refrène pas l’incertitude des jours à venir. Ils sont tous les deux parmi les deux cents turcos de la 1re compagnie du 3e RTA. On les appelle « les hirondelles de la mort ». Ils ont hâte de retrouver la terre ferme après tout ce temps passé en mer à chanter et à jouer aux cartes lorsqu’ils n’exécutaient pas un ordre ou ne dormaient pas.

Huit jours avant, les tirailleurs embarquaient à Oran. À Naples, étape imprévue, ils n’eurent pas l’autorisation de quitter le navire. Kada ne mit jamais les pieds dans un avion, et c’est aussi la première fois qu’il prend le bateau. Autour de lui, des soldats montrent des points à l’horizon qui se transforment au fur et à mesure de l’avancée du bâtiment de guerre en monts, en blocs, en immeubles. Le rivage enfin s’offre aux tirailleurs impatients. Le débarquement du croiseur Duguay-Trouin se déroule sur la plage de Sainte-Maxime dans un mélange de bousculades, de bavardages et de chants. L’excitation va crescendo, les troupes braillent : 

 « … Les turcos sont des Français noirs
Ils sautent dans l’herbe sanglante
Allah ! Ils grimpent à l’assaut
Et quand ils arrivent en haut
Les turcos ne sont plus que trente

Les turcos, les turcos sont de bons enfants… » (…)

À Clichy-sous-bois, du côté de Larbi:

Dix adolescents jouent au football dans le stade numéro 3 du Parc des sports Alfred-Marcel Vincent de Livry-Gargan. Le stade numéro 3 est celui qui donne sur la rue Fürstenfeldbruck. En fin de journée, les corps frisent l’épuisement. Les joueurs sont en sueur, exténués, comme chaque fois qu’ils se retrouvent pour disputer une ou plusieurs parties sans fin durant lesquelles la montre n’a aucune utilité. Sauf en cette période particulière. « J’arrête ! » lance Samir alors que la belle journée décline. Les garçons tapent dans le ballon depuis tellement longtemps qu’aucun ne saura donner l’heure approximative du coup d’envoi si on le lui demande. Dans ce type de rencontres — pas toujours amicales —, il n’y a ni maître ni chronomètre. Le groupe est seul juge et arbitre. Le téléphone de Samir indique 17 h 12. C’est l’heure pour nombre d’entre eux de rentrer prendre le repas. La majorité des jeunes ne burent ni ne mangèrent de toute la journée. Depuis samedi dernier — premier des douze jours de « vacances de la Toussaint » —, ils viennent presque tous les jours dans ce stade nu, peu convoité par les grands, pour taper dans le ballon, « passer le ramadan » pour la plupart d’entre eux. Ce jeudi est le dernier d’octobre. L’école reprendra le 3 novembre, mais ce jour-là presque tous resteront chez eux. On ne va pas en classe un jour de fête et l’aïd en est une très importante. Les jeunes ramassent leurs effets, s’essuient le visage et quittent le stade. Quelques-uns se chamaillent à propos de la responsabilité d’un corner inabouti. Ils traversent la rue Fürstenfeldbruck et le chantier qui se trouve à quelques mètres du Funérarium. L’employé de garde — pensant qu’il s’agit de malfaiteurs — appelle le standard de la police qui alerte une brigade anti criminalité qui patrouille dans les parages : « Il y aurait des voleurs dans le chantier. » Dans les minutes qui suivent, une voiture de police pile à hauteur du funérarium. Surpris par le véhicule qui stoppe net devant lui, David s’immobilise. Il est aussitôt interpellé. Ses neuf camarades prennent spontanément la fuite. Aucun n’a de pièce d’identité sur lui. Leur arrestation aurait pour effet un passage obligé par le poste de police pour vérification d’identité précisément, et par conséquent, pour la plupart, rater le moment de la rupture familiale du jeûne. Durant le mois de ramadan, on est tous ensemble au moment de la rupture du jeûne. Tout retard peut donner lieu dans la famille à des interrogations, souvent exagérées, alarmées. Les parents ne comprenant pas comment, après une dure journée sans rien dans le ventre, on puisse encore traîner au-delà de l’heure, de la minute même annonçant la rupture du jeûne. Les adolescents courent autant qu’ils peuvent, poursuivis par le véhicule de la BAC. De temps à autre l’un d’eux se retourne pour mesurer l’efficacité de leur course et la distance qui les sépare de leurs poursuivants. Dans leur traversée de la Résidence du parc Vincent Auriol ils ne ménagent ni plantes, ni gazon, ni conteneurs de poubelles. Arnaud, Marcel et Bernard sont arrêtés alors qu’ils s’apprêtaient à couper par le Chemin des postes, rattrapés par la voiture de police qui contourna par la rue Jean Zay et l’allée Robert de Wey, derrière l’IUFM. Les autres, Mahiddin, Yasin, Samir, Zyed, Hassana, et Bouna, se dirigent vers le cimetière de Clichy-sous-Bois. D’autres véhicules de la BAC arrivent. On entend plusieurs chiens aboyer, en même temps que hurlent des sirènes de voitures de police. Un des brigadiers lance dans la radio : « On vient d’avoir l’information comme quoi il y aurait des jeunes qui courent au niveau du cimetière. Nous on est sur place. Envoyez du monde. » Il est 17 h 31. Trois policiers abandonnent leur véhicule pour entrer dans le périmètre du cimetière. Yasin se tapit dans les bois quelques minutes avant de s’enfuir sur la gauche en direction du Conservatoire de musique. Hassana et Samir continuent droit devant. Ils pénètrent dans le cimetière, prennent la première allée, bifurquent vers les cyprès à gauche, avancent de quelques mètres encore. Derrière un talus semé de plantes sauvages, ils se laissent tomber à terre. Un nouvel appel radio est lancé : « Deux individus sont en train d’escalader un mur pour s’introduire dans les installations d’EDF. Il faut du monde pour cerner la zone. Ils vont bien ressortir. S’ils entrent dans le site EDF, je ne donne pas cher de leur peau. » Il y a à ce moment dans la zone du cimetière et autour du site d’EDF quatorze brigadiers de police. Les jeunes qui escaladent le mur d’enceinte sont Mahiddin, Bouna et Zyed. UPP 866, le policier de proximité qui demanda qu’on « envoie du monde », et ses deux collègues Suzy Ka et Pierre Gé se dissimulèrent eux aussi quelque temps derrière des tombes. Les trois brigadiers longent ensuite le mur d’enceinte de la zone à la poursuite des jeunes qui l’escaladèrent. À quelques mètres de la rue des Prés, l’un des deux hommes se hisse sur une grande poubelle du pavillon qui jouxte la zone. Il ne voit rien, n’entend rien, sinon le grésillement de son Talkie-walkie et Suzy Ka qui s’impatiente. « Y a rien », lui répond-il. Les policiers rebroussent chemin jusqu’au cimetière où ils appréhendent Hassana et Samir blottis derrière le talus, tremblant de peur. UPP 866 annonce dans son récepteur-émetteur : « Interpellation de deux individus au niveau du cimetière : le premier, type africain, habillé en bleu : Hôtel, Alpha, Sierra, Sierra, Alpha November, Alpha. Le deuxième, type nord-af : Sierra, Alpha… »

Les trois autres jeunes Bouna, Zyed et Mahiddin passent de l’autre côté du grillage contre lequel est accroché un grand triangle. En son centre, un logo alerte sur la dangerosité des lieux et les risques encourus. Sous le triangle, en appui, ces trois mots : « Danger de mort » et une mise en garde « Défense absolue de pénétrer. » Dans leur fuite-panique, les trois jeunes ne voient ni les panneaux ni les imposants tags noirs « Stop, ne risque pas ta vie », « Stop ! l’électricité c’est plus fort que toi ! » Ils se réfugient dans le « local de réactance » où circule un courant de vingt mille volts. À 18 h 11’ 03’’ un arc électrique foudroie Zyed et Bouna. Mahiddin, grièvement blessé, réussit à se traîner jusqu’à la barre d’immeuble où il habite pour alerter les proches. Plusieurs communes sont privées d’électricité, une partie de la soirée. À 20 h, un important attroupement se forme devant le commissariat de police, et simultanément des échauffourées sont engagées. (…)

Depuis jeudi, et plus encore depuis la manifestation qui suivit le lendemain, durant laquelle des centaines de personnes marchèrent en silence à la mémoire de Bouna et de Zyed, des rumeurs les plus extravagantes et jusqu’aux plus invraisemblables se propagent à travers les tours et les rues de la ville. L’une d’elles concerne Mahiddin qu’on prétend décédé des suites de ses blessures. Son oncle pourtant démentit dans la journée la mort de son neveu. Celle de Bouna et Zyed bouleverse toute la ville et au-delà. En ces derniers jours de ramadan, Clichy-sous-Bois retient son souffle. Que se passera-t-il les jours suivants ? La version que répètent les officiels « la police ne poursuivait pas les jeunes », personne n’y croit, hormis des agents de l’État. Si les jeunes n’étaient pas poursuivis par la police qu’avaient-ils à s’engouffrer dans un transformateur électrique ? Étaient-ils devenus fous ? Pourquoi quatre équipages de policiers ? Et puis la transcription radio des policiers divulguée par un journaliste est édifiante. « On nous prend pour des imbéciles », s’insurgent nombre d’habitants.

Ce samedi soir, dans l’appartement de Yanis — il se trouve dans la cité de la rue Picasso à Montfermeil —, autour de la table de la salle à manger, il y a les trois frères. Yanis est absorbé par la lecture du journal Metro, Omar et Larbi regardent la télévision. Il y a aussi Sarah qui s’éreinte dans la cuisine. C’est elle qui fait à manger pendant le ramadan. À cause de l’importante augmentation des tâches ménagères durant ce mois sacré, elle ne s’aperçoit pas du temps qui passe. Lorsqu’elle s’exclame « c’est l’heure ! » ou bien « on mange dans deux minutes ! » aussitôt ses frères se précipitent pour mettre la table. Ça, ils savent faire. Quand tout est prêt, le citron coupé, les dattes distribuées, le lait fermenté, lben, versé dans les verres, Sarah dispose son petit tapis dans un coin du salon pour prier, salat el maghreb, la prière du couchant, et une autre, spécifique à cette nuit du Destin qui s’annonce : La fatiha, une soura, inclinaison, double prosternation, le tout deux autres fois et le Salam alikoum, à droite d’abord puis à gauche. Au menu du repas : hrira comme tous les soirs, chorba au poulet, salade… sans oublier les incontournables, zlabiya et chamia. Après le repas, c’est Sarah qui prépare le thé, et encore elle qui lave, rince et range la vaisselle. Elle sait qu’aucun de ses frères ne glissera la main dans l’évier, ne trempera le petit doigt dans l’eau. S’ils consentent à mettre la table, ils rechignent à faire la plonge. Sarah aurait aimé suivre les émissions de télé du bled, des émissions spéciales diffusées durant tout le mois de jeûne, mais Yanis, contrairement à l’oncle Hadj, n’installa pas d’antenne parabolique. Si tout se déroule comme prévu, si elle ne redouble pas sa troisième année comme ce fut le cas pour la deuxième, Sarah obtiendra le diplôme d’infirmière, dans un peu plus d’un an et demi. Omar veut travailler ou suivre une formation rémunérée, le lycée ne l’intéresse plus. Quant à Larbi, il commence à lâcher prise malgré les remontrances et encouragements mêlés de son grand frère, ou à cause d’eux. La disparition de Kada l’affecta plus qu’aucun autre membre de la famille. Rien ne semble plus l’intéresser. Il passe des journées entières avec ses amis de la cité, assis à même le trottoir, ou debout le pied posé contre un mur. Lorsqu’on lui demande ce qu’il fait, comme on demanderait quelle est son occupation, il répond « je tiens le mur », parfois il dit « muriste » en souriant. Larbi sourit toujours. Mais s’il souhaite éviter tout bavardage, il dit « rien » ou bien il hausse les épaules en étirant ses pommettes ou alors il tapote avec son doigt l’oreillette de son téléphone pour faire comprendre que ce n’est pas le moment de le déranger, en arborant une légère grimace. Lorsque dans les discussions on évoque la famille, Larbi parle souvent de son grand-père. Il dit combien il s’en veut de n’avoir su le protéger. Et son visage se ferme. « Ils étaient nombreux les fachos. » Yanis est le seul à avoir achevé ses études. En novembre dernier, il soutint un mémoire de Master2 de sociologie à Saint-Denis, « Identité (s) et lecture de la presse : les Français issus de l’immigration algérienne. » Mais, depuis, il ne trouve pas de travail à la hauteur de son diplôme. Il se contente d’emplois alimentaires. Cela fait un an qu’il vit de petits boulots. Il participe à des enquêtes comme son père en son temps et presque au même âge, vingt-huit ans auparavant. « Enquête d’opinion auprès du public ». Se déplacer dans une ville précise, dans telles et telles avenues, rues, impasses. Du porte-à-porte. Viser telle zone pavillonnaire, tels groupes d’immeubles, telles catégories d’habitants, telles tranches d’âge, toquer à la porte du pavillon ou sonner à l’interphone de l’immeuble, convaincre, monter les marches, frapper à la porte, montrer son « attestation d’enquêteur » de la Sofres, accepter avec le sourire les nombreux refus. Aux enthousiastes poser toutes les questions exactement comme elles sont écrites sur les dix feuillets à l’intérieur de l’appartement, pas au seuil, pas dans les couloirs, faire signer, remercier, descendre. Tous les jours. Périodiquement Yanis reçoit une ou plusieurs notes signées par le service du personnel de la Sofres : « Nous vous informons que votre virement s’élève à 48,12 € », ou « 198,21 » ou « 8,60 »… selon le nombre de questionnaires validés par les contrôleurs du bel immeuble de la rue Barbès à Montrouge. Parfois juste de quoi remplir de quelques litres le réservoir de sa R25 GTX sans âge, très gourmande. Depuis la fin de ses études, Yanis ne trouva que des emplois précaires, très mal rémunérés. L’annonce à laquelle il avait répondu stipulait : « Sofres recherche enquêteurs H/F : 1– Pour enquêtes en porte à porte. Résider à Paris ou Banlieue proche. 2– véhicule nécessaire. 3– Pouvoir travailler l’après-midi, le soir et le samedi. Tél. au 05.12.20.05. XX. »

Après que le thé eut été bu et la vaisselle mise à égoutter, Omar et Sarah se préparent pour descendre au Stamu. « Dites à maman que je reste là » leur crie Larbi. « Elle est pas là ! » Larbi hausse les épaules sans se retourner. Il est saisi par les provocations de l’invité principal de l’émission « Tout le monde en parle » consacrée ce samedi à la question identitaire. C’est un type que connaît bien Yanis. « Il ressemble drôlement à papa ! » dit Larbi. On croirait qu’il sourit. Dans ses yeux on devine une secousse, une zone grise, un trouble. Le grand frère pointe l’écran de la télévision, offusqué lui aussi par les propos tenus. Au-dessus de ses doigts, la fumée de la Camel ondule, disparaît un temps, puis revient pour aussitôt se dissiper. Il dit, « ce clown ? ah non alors, tu ne le connais pas ». « Ben regarde ! » « Ouais, bon, il lui ressemble un peu physiquement, mais c’est tout, heureusement. Ce type, il passerait devant un miroir que son reflet glisserait en dehors du cadre ! Ce Pinto est un démon ! » À la gauche de l’invité principal, il y a un jeune rappeur, à la gauche de celui-ci Fog, un journaliste qui écrit pour un célèbre hebdomadaire. Il est invité partout, car, dit-on, il sait tout sur tout, de l’histoire des Gonds Koitur et du Gondwana, des poupées indiennes et de la vie de toutes les Cléopâtre et même de Dieu. Mimoun Pinto, n’y va pas avec le dos de la cuillère : « Je suis un Français de souche. Je suis judéocathodique… » On entend des rires. Pinto reprend : « judéocatholique… » Des invités sourient, pas lui. Il remue, tend le bras vers le rappeur, fixe l’œil de la caméra qui glisse devant lui, continue : « le soir le quartier des Halles est un cauchemar effroyable… Tous ces Bamboulas, ces Arabes, sont étrangers à notre identité nationale… Je ne suis plus en France, plus en Occident. Je suis en Afrique. »  Et encore : « Le ministre a raison de parler de racailles, les violences dans les cités, comme hier à Clichy-sous-Bois, sont le fait de voyous fils d’immigrés musulmans, majoritairement d’origine maghrébine ou d’Afrique noire que le politiquement correct nous impose de taire. Il a raison le Abdel Outil, il est pourtant des leurs, qu’a-t-il dit ? ‘‘Ces Barbares des cités, il n’y a plus à tergiverser, il faut leur rentrer dedans, taper fort, les vaincre, reprendre le contrôle des territoires qui leur ont été abandonnés. Et vite !’’ Il a raison, la République judéo-chrétienne se doit de récupérer les espaces qu’elle a concédés à ses ennemis, contrôler les quartiers où ne s’applique plus sa loi, mais la leur. Si leur religion et leur culture sont un frein à leur intégration alors il ne leur reste qu’à aller voir ailleurs. Ce sont là les conséquences d’une immigration massive, continue et incontrôlée, venant du tiers-monde islamique pour l’essentiel… » « Wallah, je ne comprends pas cette haine que ce type nous inflige régulièrement à la télé et à la radio, ‘‘nous sommes fatigués de la haine’’… » Yanis est scandalisé, « si par malheur il arrivait au pouvoir, il nous obligerait à broder sur nos vêtements un croissant jaune je te jure ! La décolonisation algérienne lui est restée au travers de la gorge à ce revanchard ». Le rappeur se tourne vers Mimoun en pointant sur lui ses deux pouces dans un mouvement d’essuie-glace : « vous vous présentez comme ‘‘Français de souche’’. Je suis désolé, mais vous n’êtes pas ‘‘Français de souche’’, vous êtes une pièce rapportée par la grâce d’Adolphe Crémieux. Vous ne dites pas que ces ‘‘Barbares’’ comme vous les désignez, ont été marginalisés depuis des lustres. De temps à autre, avec ses doigts il figure des guillemets. Vous et vos semblables avez construit contre nous des plafonds de verre que nous ne pourrons jamais briser. Vous approuvez la provocation du ministre de l’Intérieur à Argenteuil pour qui nous sommes de la racaille et vous ne dites pas le mensonge du même au lendemain de la mort de nos deux amis Bouna et Zyed, grillés par un arc électrique alors qu’ils étaient poursuivis par la police, vous ne dites pas les bombes lacrymo… Ces jeunes manquent d’espoir et de respect. Ils sont rejetés par la République au-delà des cercles de l’égalité, de la liberté, de la fraternité, au-delà de leur plus lointaine périphérie. Ils sont humiliés, niés, les discours comme les vôtres incitent à une haine symétrique à votre propre haine monsieur. La haine de ces jeunes, vous la souhaitez. Vos propos contribuent au nihilisme, au suicide social. Et c’est ce que font ces jeunes en brûlant les crèches et les voitures de leurs proches. Ces enfants d’ailleurs sont d’ici, ils sont mes voisins, mes frères. Ah, qu’elle est insignifiante et criminelle votre haine, si vous saviez. Une nouvelle belle haine que vous ‘‘purifiez par l’amour de la Patrie’’, à l’image de votre ancêtre Drumont. De nouveau il forme des guillemets avec ses doigts. ‘‘Les mauvaises tentations vous manipulent, tout le monde peut atteindre ses rêves’’ monsieur ! » Charly reprit la parole avec, dirait Yanis, l’aplomb dont usent les bien-pensants, les biens installés médiatiques, sûrs de leur affaire : « Cette guérilla urbaine, cette révolte ethnicoreligieuse, je dirais même cette Intifada est inacceptable. Les parents sont responsables au même titre que leur progéniture. Ils doivent être sanctionnés pour manquement à leurs obligations. Il est de la première urgence que l’État s’occupe des Français et supprime les allocations familiales qu’il distribue à ces gens. Nous les avons accueillis les bras ouverts. Aujourd’hui, avec leurs enfants et petits-enfants ils forment un peuple dans notre peuple. Cela ne peut plus durer. Ces voyous, ces racailles qui vivent de trafic de drogue et imposent la loi de la jungle, leur loi, doivent être lourdement sanctionnés, et je dirais même renvoyés en Afrique du Nord. Les Français en ont assez de vivre au milieu d’ordures que personne ne retient de force chez nous ! » Mimoun est interrompu et même chahuté par le chanteur « nous n’avons rien à intégrer monsieur, nous sommes d’ici autant sinon plus que vous, arrêtez de déverser votre haine, vous vous trompez d’époque, nous ne sommes pas dans les années trente ! » Larbi répète « ce type ressemble bizarrement à papa », ce qui agace de nouveau le grand frère. « Arrête ! il est raciste, tellement raciste qu’il doit inconsciemment, mais profondément, détester sa propre personne ». Larbi ajoute « c’est un chien, pire qu’un chien, un rat d’égout. Si je tombe dessus je le démolis, j’te jure que je le bousille. » Yanis relève chez son jeune frère des paroles véhémentes marquées par la rancœur et ce n’est pas nouveau. Il constate qu’il adopte des comportements qu’il ne lui connaissait pas. Il ne sait pas que dans le cœur de son jeune frère monte ce même sentiment qu’il avait éprouvé contre les crânes rasés qui les avaient agressés Jeddi et lui au sortir de la station de métro Convention, et qui se proclamaient de l’armée des skinheads NS, qui criaient « Sieg, sieg, sieg ! Heil, heil, heil ! » Yanis ne le sait pas ou oublia. Larbi s’irrite plus facilement, il cherche à en découdre. Il se métamorphose. « Le bousiller ? » Yanis espère que ces mots outrepassent la pensée de son jeune frère. Pourtant en son for intérieur, lui-même bout certainement autant que lui. Il prend un moment, caresse sa barbe de trois jours, ne sachant comment traduire ses pensées, puis finit par lâcher, « ce type a tellement honte de ses racines, des siens, de soi qu’il s’est complètement ‘‘peaulissé’’. Et il veut que tous les Sang-mêlé, tous les Arabes, tous les Noirs fassent comme lui, se blanchissent la peau avec du Blanc. Larbi ne lâche pas prise : « Jeddi disait ‘‘un chien reste un chien, même s’il se déguise en lion’’ ». Cela les fait bien rire. « Allah Irhmeh » dit Yanis. Larbi répète « que Dieu le bénisse » en portant son index droit sur ses lèvres, puis sur son front et son cœur. Yanis songe aux efforts qu’il entreprend depuis longtemps auprès de Larbi pour lui inculquer la tolérance, la citoyenneté, le vivre ensemble, mais son entreprise n’est pas aisée. Il redoute qu’il tombe définitivement dans le piège des haineux, qu’il utilise comme eux la méchanceté, la bêtise… Il constate de nouveau que les conseils concernant l’argumentaire qu’il lui prodigue de temps à autre demeurent sans grand effet. « Fais attention Larbi ne tombe pas dans le piège que ces racistes tendent, car c’en est un, ‘‘si tu combats les monstres tu dois veiller à ne pas devenir un monstre toi-même, et si tu regardes longuement l’abîme, l’abîme regarde en toi’’ dit le philosophe. » L’incompréhension de Larbi se traduit dans la forme que prennent ses yeux, deux grosses billes noires. Il fixe son grand frère, mais il ne peut articuler un seul mot. « Il faut savoir gérer sa colère frérot dit Yanis, mais je le sais, ce n’est pas toujours facile de garder son sang froid devant de tels poisons. » (…)

Du côté de Charly: Aussitôt après la rencontre de l’avenue Montaigne, Charly téléphone à Victor O., Raphaël E. et Eli C. pour leur fixer un rendez-vous pour le lendemain à midi chez lui, rue Blanche. Ces trois hommes constituent la première des deux équipes de la zone Centre sous l’autorité de Charly. Cette équipe A est en charge du « cœur de l’île » c’est-à-dire des départements 92 à 95 ainsi que de Paris. L’autre équipe, B, est responsable des « départements périphériques » 77, 78, 91. Ces hommes, Victor, Raphaël, Eli et Charly,  se connaissent depuis longtemps. Ils exécutèrent plusieurs opérations ensemble — la dernière étant leur intervention musclée (en appui au groupe B) pendant la manifestation du 8 mai organisée à la place de la République par Les Indigènes de la République —, mais le pacte scellé exige qu’on n’approfondisse pas les liens, qu’on évite de se rencontrer en dehors des missions. C’est une règle parmi d’autres et tous les partenaires n’ont aucun autre choix que de l’appliquer. Une condition sine qua non. « On ne pose pas de question, on exécute les ordres. » Les collaborateurs de Charly le connaissent comme un sioniste convaincu. Ils le connaissent également par son métier. Mais ils ne savent quasiment rien à ce jour de la relation qu’il entretient avec les services israéliens et leurs correspondants à l’ambassade d’Israël à Paris. Charly ne fait pas mystère de son lien indéfectible, « éternel » aime-t-il répéter, avec Israël, mais il n’évoque jamais qu’en termes banals telle ou telle rencontre avec des employés de l’ambassade de cet État. Victor et les autres savent eux-mêmes les limites — considérant leur contrat — qu’ils se doivent de s’imposer. Charly ne parle jamais de son passé auprès des phalanges libanaises ni de sa virée colombienne. Ils le respectent, et l’appellent parfois « tonton Charly ». Victor, Raphaël et Eli sont commerçants. Leur âge est proche de la trentaine. Trente-trois pour Eli le plus âgé. Celui-ci tient une supérette à Ivry-sur-Seine, sur la Villa d’Ivry, accolée à sa maison, derrière le métro Pierre et Marie Curie. Raphaël est cordonnier à Sarcelles, sur le boulevard de la gare. Victor tient une enseigne dans le centre commercial Bobigny2. L’activité principale de First Copy, sa boutique, consiste à reproduire toutes sortes de documents. Ils ont tous les quatre cette originalité physique qui les fait ressembler à un quelconque quidam venant du sud de l’Europe ou du pourtour méditerranéen, de Porto-Vecchio, de Byblos, de Héraklion ou de Tataouine.

Autour du buffet froid, les quatre compères devisent à propos de la mobilisation des étudiants de l’université de Rouen, du Contrat nouvelles embauches, des centaines d’Africains abandonnés dans le désert par les autorités marocaines… « Passons aux choses sérieuses ». Charly livre l’exposé qu’il prépara hier soir dès qu’il rentra chez lui. Après quoi ils procèdent à un récapitulatif détaillé. Les questions sont posées, les réponses apportées et les ordres distribués. Il lui faut conclure. Dans son ventre, il entend des gargouillements, « mauvais signe » pense-t-il. Il libère ses collaborateurs en leur donnant rendez-vous dimanche autour de 14 h à la porte de Pantin, à La Brasserie de l’horloge. Charly est satisfait et impatient. « N’oubliez pas deux choses à faire dit-il, la première est de retarder vos montres d’une heure samedi soir, la seconde est de regarder l’émission d’Ardisson le même soir, vous ne serez pas déçus. » À Eli il dit en clignant de l’œil « nous deux on se voit samedi ». Charly lève le bras droit en guise de salut, et lance « Par la tromperie, la guerre tu mèneras ! » et les trois autres de reprendre « Par la tromperie, la guerre tu mèneras ! » Aussitôt la porte claquée il se précipite aux toilettes. Sa main glisse sur la poignée. Il se reprend à deux fois pour ouvrir la porte. Il appuie sur l’interrupteur, la braguette est coincée, il desserre sa ceinture, brutalement, trop tard. Une grosse tache brune molle écœurante déborde de ses fesses, coule le long des jambes de son pantalon.

Charly se rend chez Eli à Ivry l’après-midi de shabbat, alors que l’affluence du marché des fruits et légumes de l’avenue Henri Barbusse céda la place à un calme relatif, les commerces ne s’animeront de nouveau qu’en fin de journée. La veille il rencontra Marek, son adjoint de la seconde équipe. Il lui livra les éléments en sa possession et le chargea de les communiquer aux deux autres membres de l’équipe, « faut se tenir prêt à l’action ». Le temps est maussade. Le ciel menacera bientôt toute la banlieue sud, est et nord. Charly tint à être présent pour la préparation des armes. Eli n’aurait pas compris que la tâche lui incombât à lui tout seul. Dans son garage, ils vident dans des seaux le contenu des bouteilles de bière qu’Eli avait entreposées sous le panneau d’outillage. Ils les essuient en y enfonçant un chiffon, puis les remplissent d’essence. Eli met de côté les deux seaux remplis de bière. Celui qui contient la Mort subite est pour sa consommation personnelle, le contenu de l’autre — il déteste la Duvel — qu’il n’ose pas proposer à Charly, et puis comment l’emportera-t-il ? il l’offrira ou le jettera « c’est moins risqué ». Charly et Eli confectionnent une quarantaine de cocktails Molotov qu’ils rangent dans le coffre de la Renault 25 d’Eli, dans quatre boîtes en carton ondulé. Les bananes qui étaient contenues dans les boîtes sont déposées dans le rayon fruits et légumes de son magasin mitoyen fermé ce jour, c’est samedi. Le travail fini, Eli plonge une casserole dans le seau de la Mort subite. C’est leur récompense immédiate. Les deux compères boivent à tour de rôle et Charly profite du moment de détente pour rappeler à Eli l’importance de la mission qui les attend dimanche. « Ah, j’oubliai ! » le coupe Eli. Il ajoute « attends, j’arrive ». Il disparaît quelques minutes par la petite porte qui donne sur son magasin. Lorsqu’il revient, il tend une barquette de briquets électroniques jetables. « Évidemment ! » lance Charly en secouant la tête. Eli jette le lot de briquets dans le coffre de la voiture. Après avoir vidé la casserole de la bière, ils quittent le local. La discussion continue jusqu’à la bouche de métro où ils se séparent. Eli revient dans son garage alors que Charly s’engouffre dans le métro pour rejoindre Pont du Garigliano où se trouvent les studios de télévision. Exceptionnellement l’émission d’Ardisson à laquelle il est convié sera présentée en direct. (…)

Le dimanche à l’heure convenue, Charly, Eli, Victor et Raphaël se retrouvent dans La Brasserie de l’horloge. Après avoir fini leurs consommations et considéré dans le détail leurs rôles respectifs à jouer dans les heures à venir, les quatre missionnaires prennent place dans la voiture d’Eli. Durant le trajet ils détaillent de nouveau leurs observations, remarques et toutes choses importantes liées à leur mission. Charly reçoit mille et un compliments pour son énergique prestation télévisée. La conversation est parfois ponctuée de longs silences que Charly — par devoir ou par la position qu’il occupe dans le groupe — rompt par un jeu de mots, une contrepèterie, une question ou une pirouette quelconque. Les villes défilent, Bobigny, Bondy, Livry-Gargan, Clichy-sous-Bois. Lorsqu’ils s’apprêtent à stationner au cœur des pavillons de la cité en effervescence, juste en face du lycée Nobel, Charly donne à ses jeunes collègues une dernière recommandation : « Je vous rappelle que vous ne devez en aucun cas utiliser votre téléphone durant la mission, mettez-le en mode vibreur. Rendez-vous ici même devant le lycée entre 16 h 30 et 16 h 45. » Ils remontent ensemble l’allée de Gagny jusqu’au Carrefour des Libertés, puis chacun s’engage dans une direction attribuée. Charly regrette son parapluie. « Ça va tomber », songe-t-il. Il traverse la cité du Chêne pointu puis descend vers la mairie et le collège Doisneau. De l’intérieur de la voiture, il téléphone à Marek, « mardi 14 h à Blanche, informe les collègues. » Raphaël se dirige vers le complexe sportif. Quant à Victor, il bifurque à droite après le rond-point des Libertés, passe devant l’école primaire puis s’engouffre dans la forêt de bâtiments surchargée de parcs automobiles bondés, de poubelles débordantes, de tags démesurés. Eli ne s’éloigne pas du lycée ni de la cité du Chêne pointu. Durant une heure chacun jaugera la tension sur le terrain, veillera sur les commentaires, repérera les leaders, jusqu’à l’heure du rendez-vous. Le dernier du groupe à retourner au point de rencontre est Victor. Il revient à 17 heures, complètement trempé. Un silence étrange se répandit dans les quartiers, aussi rapide et pesant que le silence d’une procession en marche vers le cimetière et les morts, alors que s’abat sur elle des trombes d’eau qui dispersent les vivants. Victor s’excuse du retard qu’il attribue à une conversation entre une vingtaine de jeunes devant la cité de la Forestière, un échange animé auquel il fut particulièrement attentif. « Il faut absolument nous concentrer autour du périmètre du complexe sportif », propose-t-il aux trois autres. « Je confirme, dit Raphaël, cette zone a été mentionnée plusieurs fois. » « Les derniers jeunes, reprend Victor, ont interrompu la discussion il y a dix minutes et se sont donné rendez-vous après la rupture du jeûne, autour du carrefour des Libertés avant de se ruer vers les entrées des bâtiments. » Chacun détaille ce qu’il observa durant les deux heures passées dans son secteur. « Rupture de quoi ? » interroge Eli. « C’est ramadan, ça fait presque un mois qu’ils bouffent pas ces cons » s’exclame Victor. « C’est à quelle heure cette rupture ? » Aucun n’a la réponse, mais ils conviennent que la situation est idéalement mûre. Ils approuvent la proposition de Victor. Par mesure de sécurité et avant d’entrer en action, Charly suggère de quitter provisoirement les lieux. Ils ont une bonne heure devant eux. C’est lui qui conduit la Renault d’Eli. Ils empruntent l’allée de Gagny puis la rue du 19 mars 1962, arrivent à la gare du Raincy par le boulevard du Midi. Pendant le trajet Eli, Victor et Raphaël prennent chacun une demi-douzaine de bouteilles prêtes à l’emploi qu’ils dissimulent dans leurs parkas ou doudounes. Les rues sont anormalement peu chargées dans cette ville huppée. Ils y avancent au hasard. Peu de voitures, peu de piétons, peu de vie. « Une atmosphère propice » pense Charly. Habituellement le dimanche on est plutôt enfermé chez soi, chez les grands-parents, au cinéma, ou même dans un stade… Sur la route du retour à Clichy-sous-Bois, la pluie diminue, puis cesse complètement lorsqu’ils atteignent la forêt de la fosse Maussoin. Charly dépose Victor sur l’Allée de Gagny, à hauteur du collège Romain Rolland, Eli et Raphaël deux cents mètres plus haut, sur la même allée, derrière le complexe sportif. Au-delà du complexe se trouve une zone pavillonnaire. C’est là que Charly gare le véhicule. Les espaces publics se remplissent peu à peu alors que la nuit maintenant tomba. Des bruits sourds se propagent en se transformant. Le tumulte gagne les quartiers les uns après les autres. On entend des sirènes de pompiers et de police. Dans les zones autour de La Forestière des jeunes invectivent les forces de l’ordre, de plus en plus menaçantes à leur tour. En quelques heures on passa étrangement d’une cité assoupie à une ville anormalement agitée. Des échauffourées émaillent le début de la soirée. Des poubelles brûlent. Les affrontements s’amplifient. Au journal de 20 h, le ministre de l’Intérieur promet une « Tolérance zéro pour les voyous ». Des femmes passent en courant les bras tendus vers le ciel ou vers une personne qu’elles croient reconnaître. Elles portent leur tenue d’intérieur et des tongs. Elles crient le nom de leurs enfants, parfois elles ajoutent « tu n’as pas vu mon fils ? » ou « il était pas avec toi mon fils ? » Nombreux sont les petits groupes qui se forment un peu partout autour de la cité. Charly repéra ses collaborateurs sur le boulevard Émile Zola, fondus dans la masse des jeunes. Victor se trouve à hauteur de l’école Henri Barbusse, Eli et Raphaël devant La Forestière, face à l’hôtel. Des rumeurs incontrôlables s’amplifient selon lesquelles « les flics ont brûlé la mosquée » ou « le garage de la police municipale a été entièrement détruit ». Monsieur Claude Dilain, le maire de Clichy-sous-Bois accourut avec des adjoints. Il implore les résidents « s’il vous plaît rentrez chez vous, rentrez chez vous ! » Un vieil Africain derrière lui, reprend « rentrez chez vous ! »

Un camion de pompiers est caillassé. Un vent de panique agrège tous les habitants de la zone comme un ban de poisson affolé, on s’agite dans tous les sens. Les attroupements se transforment en manifestations. « Venez, venez ! » s’époumone un jeune alors qu’un autre hurle des propos incompréhensibles, « la mosquée, leur race, la mosquée ! » Deux groupes se font face, le premier est constitué de trois ou quatre douzaines de jeunes prêts à tout certainement, le second de brigadiers casqués, protégés par des boucliers et armés de matraques. Monsieur Claude Dilain est en conversation animée avec le chef de la brigade. Deux minutes s’écoulent lorsqu’une autre brigade s’immobilise derrière la précédente. On lit au dos des uniformes 4B, 1B, 2A, 3C… Les groupes de policiers avancent vers les manifestants qui reculent, s’affolent. Eli et Raphaël se dirigent vers le garage-salle de prières, derrière la Mission locale. Le garage se vida de ses fidèles, forcés d’interrompre les tarawih, les prières surérogatoires du ramadan. Ils se précipitèrent à l’extérieur, car l’air dans le local devenait irrespirable. Certains suffoquent. « Ils ont jeté une grenade dans le Jamaâ les bâtards ! » Plusieurs jeunes ne souhaitent qu’en découdre avec les policiers qui avancent en rangs serrés. Ils crient « Assassins ! » Des hommes d’un âge mûr, portant grand boubou ou abaya, tentent de s’interposer « retirez-vous » disent-ils aux uns « on s’en occupe » lancent-ils aux autres en agitant les bras, sans succès. L’un d’eux se retrouva au sol, il se plaint, mais personne ne lui prête attention. Il finit par se relever péniblement en criant paniqué « c’est quoi ça, c’est quoi ça ? » Sur le trottoir d’en face, les flammes que rejettent les poubelles lèchent la vitrine et le caducée d’une pharmacie. Profitant de cette atmosphère insurrectionnelle Eli et Raphaël, en longues discussions avec les plus agressifs des adolescents, leur tendent des cocktails Molotov. Eux-mêmes en allument quelques-uns qu’ils lancent contre les forces de l’ordre. Raphaël crie « les flics, tous des feujs ! » Ils ont tous le visage dissimulé dans des keffiehs ou des foulards. Charly rejoint Victor devant l’école. Ensemble ils contournent le pâté de maisons pour se rapprocher de Eli et Raphaël. Ils se retrouvent tous les quatre sur l’allée Anatole France au milieu d’un groupe de jeunes qui jettent dans les poubelles tout ce qui leur tombe entre les mains pour propager le feu. L’un d’eux est Larbi. Il reprend les injures des plus grands à l’encontre des agents de l’ordre. Deux véhicules de la police municipale passent à proximité. Les gamins leur lancent toutes sortes de projectiles. Victor ne porte pas de keffieh, mais une cagoule noire sur laquelle il fixa un insigne : une croix de Savoie rouge et blanche, et un aigle noir aux ailes déployées. Il extrait un cocktail Molotov de son manteau, l’allume et le lance. Il en tend un autre à un jeune qui s’avance. De temps à autre Charly active son Olympus semi-professionnel qu’il tient discrètement en main comme un téléphone pour enregistrer ce qui se déroule autour d’eux. Il discute avec un groupe de jeunes, leur pose des questions naïves, quelques mots pour les hameçonner. Il se lamente comme un citoyen d’un quartier proche, dépassé. Raphaël et Eli s’approchent, alors que la tension est à son summum. Bachir, un des jeunes qui se trouvent près de Charly, semble intrigué. Il s’approche un peu plus de lui. Il voit de ses yeux une lumière vive se dégager. Il s’avance encore en le fixant avec intensité, si bien que le trouble qui saisit Charly empourpre ses oreilles. « Sioniste fout le camp ! » crie Bachir. Il ajoute « c’est un feuj, c’est un feuj, hé les mecs walla c’est un feuj ! » « Rssel femmek » lui rétorque Charly en le bousculant. Mais Bachir répète en hurlant du fond de ses entrailles « sioniste ! » Larbi reprend « Hé, c’est l’enculé de la télé, le halouf qui était chez Ardisson ! » Eli, Victor et Raphaël, ombres furtives, comprennent sur-le-champ que le feu peut à tout moment les emporter. Ils se volatilisent aussitôt, abandonnant Charly dans la tourmente. Une bagarre s’en suit. Un croc-en-jambe et celui-ci s’étale face contre terre. Malgré la douleur qui l’étreint, il ne lâche pas l’appareil enregistreur qu’il comprime dans sa main droite. Une dizaine de gamins sont sur lui. Les uns donnent des coups de pied, d’autres des coups de poing et de pied à la fois. « Quand lui le professeur il a eu cogné avec les mots, nous en bas on le nique avec nos pieds ! » s’amuse Larbi, déçu finalement par le physique de Charly qu’il voyait si grand à la télé en imposer par son élocution et dont il constate la petitesse là devant lui. Il est pris d’un fou-rire lorsqu’il aperçoit les bottines qu’il porte dont les talons sont ridiculement hauts. Il rit et il cogne et il cogne. De la poche de la veste où il glissa la main, il se saisit d’un petit carnet et d’un portefeuille. Alertée par les collaborateurs de Charly cachés derrière un camion de l’autre côté de l’allée, une brigade entière se précipite jusqu’au groupe qu’elle encercle. Plusieurs jeunes sont maîtrisés, puis embarqués sans ménagement dans des voitures de police banalisées et dans un fourgon. Charly dissimule l’Olympus dans une poche de son pantalon. Provocations et altercations se poursuivent jusque tard dans la soirée.

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