Coronavirus et l’Afrique: la banalité du racisme

Une vidéo et deux articles: 1- Haythem Guesmi et 2- Dominique Sopo

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LA VIDÉO – à propos d’un discours tenu sur LCI, ici: CLIQUER ICI POUR VOIR LA VIDÉO de LCI ( notamment à partir de : 4’32 »)

OU.CLIQUER ICI

Camille Locht (g.) et Jean-Paul Mira (d.), invités par la chaîne française LCI le 1er avril 2020.

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Les articles:

1_ Le Blog de Haythem Guesmi _ in Mediapart.fr 8 avril 2020

La banalité du racisme abject dans les médias français vient confirmer une certitude sans faille chez beaucoup des Africains : si on veut imaginer ensemble la possibilité d’un autre monde après cette crise, il faut surtout sauver l’Afrique de la prédation de l’élite française.

La séquence largement partagée sur les réseaux sociaux est connue, le discours raciste et abject est familier, mais cette nouvelle « provocation » nous présente avec une scène inédite : après la figure de journaliste-polémiste, c’est autour d’un médecin reconnu, le chef de service réanimation à l’hôpital Cochin, de décider en l’espace d’une minute de se métamorphoser en un scientifique-troll pour stigmatiser tout un continent et son peuple.

De la pure ingénierie mentale. Parce qu’il savait que ses propos vont suivre une trajectoire connue : le buzz, l’indignation, les excuses, le révisionnisme néocolonial, et enfin l’avancement de carrière. Et le cycle ne s’arrêtera jamais. La mise en scène est même travaillée : avant de commencer son discours avec une timide « si je peux être provocateur », le scientifique-troll savait déjà la suite des choses. Le jeu de regard, la dédramatisation en premier temps de l’ampleur de sa provocation, qui légitime dans un deuxième temps un racisme d’une violence inouïe. Bien sûr, certains osent parler de l’idiotie, l’absence de jugement et l’involontaire pour justifier l’injustifiable.

Le médecin devenu troll ainsi que son interlocuteur le directeur de recherche Inserm à l’Institut Pasteur de Lille, ce que l’institution française a produit de mieux, ont volontairement et en toute connaissance de cause décidé d’insulter les africains en réitérant la thèse hégélienne raciste et ignorante que l’Afrique est un continent sous-développé et marqué par la barbarie et la brutalité. Un espace de diable.

La banalité de racisme abject chez ces deux médecins vient confirmer une certitude sans faille chez beaucoup des Africains : si on veut imaginer ensemble la possibilité d’un autre monde après cette crise, il faut surtout sauver l’Afrique de la prédation de l’élite française.

À la recherche d’une jouissance perdue   

L’imaginaire raciste sur l’Afrique que véhiculaient les propos racistes de deux médecins se retrouve dans beaucoup des récits politiques et médiatiques sur l’incapacité de ce continent à faire face à la crise sanitaire. Après le Christianisme, c’est la science qui devient le seul et unique fondement du progrès de l’humanité, et l’Afrique est réduite à être un laboratoire à ciel ouvert.  

La note de recherche du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) ainsi que plusieurs analyses journalistiques et reportages médiatiques banalisent tout progrès scientifique et toute expertise en gestion de la pandémie. Chez des experts français, que l’état africain aille « faire massivement la preuve de son incapacité à protéger ses populations » lors de la pandémie de COVID-19 parait inéluctable.

Pourtant, dans les faits, rien ne justifie ces projections alarmistes sur l’Afrique. Non seulement le nombre des cas de contamination et de morts plusieurs pays africains restent à date très restreint, mais aussi les mesures de confinement et de distanciation sociale ont été mises en place en suivant les consignes de l’OMS, même lorsque ces mesures sont fortement ruineuses pour les économies locales. De plus, l’onde de choc à venir après cette crise n’est pas exclusive au continent africain et ses dictateurs. Même dans des démocraties solidement établies comme la France et les États-Unis, la gestion chaotique de la pandémie témoigne de leur vulnérabilité, voir l’irrationalité comme avec la tenue des élections municipales. Même avec leurs mensonges d’état à répétition, les dictateurs africains, eux, ne l’ont pas osée.

Dans un quotidien de pandémie où le spectacle morbide de la mort et d’effondrement se tient en Europe plutôt qu’en Afrique, l’inversion inattendue des rôles ne peut que suspendre la possibilité de jouissance. Dans ce sens, l’intérêt pour les éventuels scénarios de catastrophe en Afrique doit être appréhendé dans leur capacité à combler un vide dans l’imaginaire toxique qui lie la France et l’Afrique. Chez les racistes et les néocoloniaux, se fantasmer à faire violence à ces africains, réduits à des cobayes et des prostituées, aide à calmer leur crise d’angoisse. La répétition de l’ordre colonial intensément intériorisé chez l’élite française favorise un retour de jouissance dans l’espace public français.  

Elle est là la faille ! Quand l’élite française nous demande d’oublier le passé colonial et invite à passer à autre chose parce que le temps de la colonisation est révolu, nous les africains savons que le temps n’est jamais linéaire, surtout quand la notion de la continuité, dans son expression la plus ignoble, celle de néocolonialisme, se manifeste au quotidien dans le rapport que l’élite française a avec nous.

Le besoin urgent d’accuser l’élite française!  

Cette continuité néocoloniale qui caractérise la relation entre la France et l’Afrique prend toute son ampleur dans sa virulente capacité infinie à empoisonner l’horizon africain. Comme plusieurs analystes et observateurs africains l’ont souligné à maintes reprises, l’effet dévastateur des propos racistes de deux médecins français ne se résume pas seulement à « la montée du sentiment anti-français au sein de la jeunesse africaine », mais encore à une éventualité plus grave : le refus des jeunes africaines de se faire vacciner contre le coronavirus par peur de se faire passer pour des cobayes.

Face à cette réalité affligeante, il me parait évident que le besoin urgent de décoloniser l’élite française de son imaginaire toxique et prédatrice ne peut être la responsabilité des Africains. Nous on sait qu’un racisme anti-africain très ancré en France ébranle toute forme de solidarité et de coopération équitable dans le monde futur qui se prépare. Et on n’a pas cessé de le souligner dans notre activisme et littérature, mais en vain.  

Au lieu d’envisager le « patient politique zéro » qui vient déstabiliser les régimes africains, il est plus que vital d’imaginer une « grande figure politique zéro » en France qui aura le courage de sacrifier sa carrière, engager son honneur et s’exposer personnellement pour dénoncer ses collègues qui font du racisme un métier et un quotidien.

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Entre les commentaires, celui-ci de Cécile Winter

Les propos du médecin français ne sont pas étonnants, mais reflètent ce qu’a été jusqu’aujourd’hui la réalité du rapport des médecins français et en général de « l’occident » à l’Afrique en matière de santé. Il serait temps d’écrire et faire connaître l’histoire monstrueuse qui a été celle du rapport à l’Afrique concernant l’épidémie du VIH. Je ne cite ici que quelques points:

1. Dès le départ. Il y a une conférence du Pr. Gentilini faite à Abidjan en 1989 ( avant qu’il n’y ait aucun traitement). Je viens de voir qu’on peut la retrouver sur le net. Je me rappelle très bien la phrase  » si on devait écrire le bêtisier du Sida ce serait long… », or ce n’était que le début. Il mettait alors en cause l’OMS qui avait fait savoir aux gouvernements africains qu’il s’agissait d’une maladie « de blancs » qui ne les concernait pas , qu’ils devaient se focaliser sur leurs problèmes de santé endémiques, ce qui, expliquait-il, a faire prendre un retard énorme dans les campagnes d’information et de prévention. Or bien sûr la maladie venait d’Afrique (le virus a commencé à se répandre dans les années 20 avec la colonisation belge, les regroupements de gens dans les pires conditions d’hygiène dans ce qui allait devenir Kinshasa). Elle n’a pas été repérée pendant longtemps  étant donné les structures sanitaires, et est-ce qu’on allait trouver anormal que quelqu’un meure après avoir eu des diarrhées et avoir maigri ( forme clinique la plus fréquente que prenait le Sida en Afrique). Donc on l’a découverte quand des américains qui voyageaient ont présenté une infection opportuniste bizarre et peu fréquente. Par contre, et dans l’autre sens, vous savez qu’à l’époque on l’appelait la maladie des trois H, un des H étant pour « haïtien » de telle sorte que les USA avaient fermé leur frontière aux haïtiens, alors qu’en fait ce sont des « touristes » américains, qui ont introduit le virus VIH en Haïti. A ce sujet il y a des explications détaillées dans le livre de Paul Farmer intitulé « inégualities and infectious diseases » 

2. Chapitre « vaccins ». Pendant longtemps il y a eu un buzz considérable sur le thème: la solution pour l’Afrique ce sera le vaccin. Or la question d’un vaccin » pour le VIH, virus qui infecte les cellules du système immunitaire et s’intègre dans leur ADN, n’a rien à voir avec les vaccins contre des virus  donnant lieu à des infections aiguës, tels que Ebola grippe coronavirus etc… Les vaccins contre ces virus posent des questions de fabrication technique, mais la conception est simple et correspond à ce qu’ a toujours été un vaccin, à savoir: accélérer la réponse immunitaire normale de l’organisme, en injectant des antigènes de l’agent pathogène contre lequel on veut vacciner, qui vas susciter une réponse anticorps qui sera alors prête à agir immédiatement quand l’organisme rencontrera l’agent pathogène en question ( il y aura une « mémoire immunitaire » prête à l’avance pour « détruire l’agent infectieux). C’est le même principe pour tous les vaccins existants. Le VIH n’a rien à voir car l’organisme ne crée pas spontanément une réponse immunitaire qui protège (des anticorps, tous ceux qui ont le VIH en ont, c’est même comme ça qu’on faite le diagnostic: ils sont « séropositifs »), dont il faudrait en « inventer » une extra-naturelle, or malgré tous les labos qui sont sur le sujet, on n’en a même pas l’idée aujourd’hui en 2020 ( disons en 2017 parce que je ne suis plus la biologie fondamentale et les conférences VIH depuis ma retraite), on n’en a pas l’idée malgré les centaines d’études sur les 5% de gens qui ont le VIH mais contrôlent spontanément le virus (ils ont une charge virale négative spontanément et on les appelle « elite controlers »).

Bref, je vous dis tout cela parce que en 1992! à la conférence mondiale sur le Sida à Amsterdam, un type est monté à la tribune (je me rappelle le nom de sa firme, « Genetech ») et il a sorti des diapos montrant « combien de morts auraient été évitées en l’an 2000 »!!! grâce au vaccin. J’étais à côté d’une amie virologue bossant à Pasteur, on s’est regardées ahuries, pour apprendre effectivement au cours du congrès que 4 essais vaccinaux allaient commencer!!! dans 4 pays, Ouganda, Brésil, Thaïlande, j’ai oublié le 4è qui était aussi je crois un pays d’Afrique noire(en tout cas aucun pays en Europe ou Amérique du nord) Coïncidence bizarre, les seuls médecins « non blancs » qui ont parlé au cours de ce Congrès venaient de ces pays (je me rappelle la présentation du collègue ougandais parce qu’elle était bouleversante et pathétique). Lors d’une pause, mon amie et moi nous sommes assises à côté du premier « noir » que nous avons vu,  c’était un collègue de Zambie qui nous a expliqué qu’on avait fait pression sur eux tous pour leur faire accepter cet essai dans leur pays, lui et beaucoup d’autres avaient refusé parce que ils devaient accepter sans savoir qui serait vacciné et avec quel produit, mais ils avaient en même temps l’angoisse au ventre, au cas où ils auraient peut-être refusé quelque chose, ou des crédits futurs pour quelque chose qui aurait pu aider leurs malades. Il nous avait dit aussi qu’ils avaient chargé le médecin ougandais, seul invité à faire une présentation à la tribune, de parler pour eux tous.

je raconte cela parce que cette comédie du vaccin VIH avec l’antienne « pour l’Afrique ce sera le vaccin » a duré des années, avec je ne sais combien « d’essais ». Dans les congrès vous aviez les séances « essais vaccinaux » pendant que dans les sessions d’immunologie fondamentale on expliquait x hypothèses mais pas la moindre idée de ce qui pourrait protéger du VIH. Pourquoi je pense que cela mérite d’être raconté, entre autres parce que je pense que ce bluff énorme a pu générer une méfiance logique dans les pays d’Afrique vis-à-vis du « vaccin » en général

3 Pendant qu’on parlait pour l’Afrique de vaccins dont le concept même n’existait pas, les traitement antirétroviraux ont eux bel et bien commencé à arriver, et en 1996, on disposait d’une trithérapie permettant de contrôler la charge virale de tous nos malades, autrement dit on ne mourrait plus du Sida, on devenait porteur chronique d’un virus qu’on savait contrôler. Mais il n’ y avait aucun de ces traitements en Afrique noire. J’ai le souvenir d’un éditorial du » Monde » disant textuellement « étant donné le prix des médicaments, il faut que les africains comprennent qu’ils devront se contenter du préservatif », je ne l’ai plus sous la main pour retrouver sa date, mais je pense que c’est vers 1999 (c’est là que j’ai envoyé un dossier de presse à tous mes collègues et à tous les journaux, en obtenant seulement du Monde Diplomatique la proposition d’écrire un commentaire sur le livre de Paul Farmer, ce que j’ai fait). Comme vous le savez peut-être, ce qui nous a sauvés, ou commencé à nous sauver, c’est la décision du gouvernement brésilien de fabriquer des génériques (ainsi qu’un labo thailandais qui fabriquait à l’époque un générique d’une molécule). C’est ce qui a fait baisser le prix des antiviraux d’une facteur 20 ( ou plus, 150 euros le traitement mensuel contre environ 5000 euros en France à l’époque) et c’est seulement alors qu’a été fondé le fameux « fonds mondial contre VIH tuberculose et palu. Mais vient alors la question de l’usage de ces médicaments;

J’ai pris l’exemple de l’initiative mondiale pour éviter la transmission mère-enfant, annoncée au congrès international de Durban en 2000 – qui a été l’occasion pour la première fois d’une importante mobilisation, mais il n’y avait toujours pas d’antiretroviraux disponibles en Afrique. Cette initiative annoncée à grand bruit consistait à proposer aux femmes enceintes arrivant au moment d’accoucher et chez qui on diagnostiquait alors le VIH, un comprimé de Nevirapine (Viramune) en début de travail. Le « rationale » de l’affaire, c’est que la Nevirapine fait baisser très rapidement la charge virale, si bien qu’au moment de l’expulsion de l’enfant on pouvait éviter sa contamination per partum. Malheureusement, la charge virale remonte aussitôt à son niveau antérieur, avec cette fois un virus résistant à Nevirapine, car c’est très rapide, il suffit d’une mutation pour que ce médicament ne marche plus ( c’est même en se servant de Nevirapine que le fameux Dr. Ho avait pu calculer la quantité de virus produite quotidiennement dans l’organisme, grâce à la pente très rapide d’apparition de ce virus résistant): donc je veux dire que clairement tout le monde le savait.Moralité, les femmes qui ont reçu ce traitement avaient des chances heureuses d’avoir un enfant non infecté, mais la trithérapie à venir était foutue pour elles, car on savait que la trithérapie qui allait arriver comportait Viramune plus deux autres médicaments, 3TC et D4T ou AZT. Si elles ( ou leur enfant malheureusement infecté malgré Viramune) recevaient ensuite cette « trithérapie », c’était en fait une bithérapie puisque Viramune était inefficace: ce qui veut dire que le virus continuait à se multiplier, hors la résistance à 3TC survient en environ un mois ou moins ( il suffit aussi d’une seule mutation) donc la trithérapie était en fait monothérapie et on finissait par avoir aussi la résistance à D4T /AZT. Combien de patientes arrivant dans ce cas j’ai pu voir, venant d’Afrique noire et d’Haïti, et combien de publications à ce sujet!! Cela survenait – et survient encore – quand les médicaments viennent à manquer et qu’il y a des interruptions. Mais dans l’initiative internationale dont je vous parle, on le savait et on pouvait parfaitement l’éviter: il suffisait de donner à la femme, même si on voulait arrêter ensuite le traitement, un traitement de quinze jours après l’accouchement – avec AZT au moins ou AZT/3TC – le temps que la Nevirapine disparaisse du sang ( car ce médicament a une demi-vie longue): cela permettait d’éviter l’apparition de la mutation de résistance à Viramune et donc préserver l’efficacité de la trithérapie à venir pour la femme. C’est par exemple ce que les thaïlandais ont fait chez eux, ils prolongeaient par 15 jours d’AZT, c’était parfaitement faisable. Pourquoi cela ne s’est pas fait dans ce programme magnifique! pour l’Afrique noire, je suppose que c’est parce que le labo Boehringer qui fabriquait à l’époque Viramune le fournissait « gracieusement » et que les autres ne l’ont pas fait. Je n’étais pas dans leur tractation. j’ai levé timidement la main au cours de cette séance, timidement à cause de mon mauvais anglais, pour poser la question, me demandant comment il se pouvait que je sois la seule à intervenir! et je me suis fait rembarrer par l’orateur d’un revers de main, « ah, question de résistances… »

3) Pourquoi le type de Cochin parle de prostituées, ça a dû lui venir tout seul parce que sans doute comme moi il a entendu des années durant dans les congrès des communications faites à partir de « la cohorte des prostituées de Nairobi », chez lesquelles on faisait x prélèvements pour étudier la susceptibilité génétique au virus et x truc de ce genre sans inclure ces femmes dans aucun programme de soin. Tapez sur google « cohorte des prostituées de Nairobi ». Il y a eu plein d’études de ce genre à l’époque. Il serait temps que le « grand public » y mette son nez

4) Le florilège des interventions et commentaires relevant du racisme le plus bestial, je pourrais le faire, y compris dans les communications des congrès internationaux. Mais si je dis que toute cette histoire mérite d’être  racontée en détails, c’est d’abord en soi, et ensuite, parce que cela entretient une suspicion légitime, mais en même temps nuisible, parce qu’elle conduit parfois à refuser des choses qui sont fondées scientifiquement et utiles. Ceci dit, il suffit de s’expliquer. Il m’est arrivé bien souvent de dire à mes patients africains que je savais comme eux que les crimes des blancs étaient innombrables, mais que la « science des blancs » est à prendre comme telle dans la mesure où c’est la science tout court, d’ailleurs l’algèbre a été inventée en tel lieu, la physique moderne en tel autre, ce qui compte c’est que si on est dans la science elle vaut pour tout le monde . Ils comprenaient parfaitement, « vous voulez dire que c’est universel » et je répondais oui c’est ça.Je suis beaucoup moins optimiste quant au décrassage des esprits de nos compatriotes. Quand Paul Farmer  et son équipe ont réalisé le premier programme de trithérapie anti VIH « en région pauvre » – c’était sur le plateau central d’haïti -, tous les experts à l’époque émettaient des doutes, n’est-ce-pas, sur la capacité des pauvres et illettrés à prendre le traitement! il a eu des taux de succès de plus de 99%, bien mieux que chez nous, parce que l’observance était parfaite, parce que une ou deux dames déjà traitées faisaient le tour du village chaque jour, entraient chez ceux qui devaient prendre le médicament pour vérifier s’ils l’avaient pris, s’ils avaient de quoi manger avec etc..

In blogs.mediapart.fr – 8 avril 2020

Haythem Guesmi est doctorant à l’Université de Montréal en études anglaises et écrivain tunisien. (cette info, « doctorant… » lue in Le Monde daté 17 mai 2019 à la suite d’un article intitulé« L’Europe veut imposer aux Tunisiens un projet de dépendance économique totale »)

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2_ Dominique Sopo

[Tribune] Traitements contre le coronavirus testés en Afrique : LCI et les « provocateurs »

Par Dominique Sopo  – Président de SOS Racisme (France)

08 avril 2020

Deux médecins français ont évoqué, sur la chaîne d’information LCI, l’idée de tester des traitements contre le coronavirus en Afrique, déclenchant une vive polémique. Si les scientifiques se sont excusés depuis, Dominique Sopo, président de SOS Racisme, juge l’incident tristement révélateur.

Mercredi 1er avril sur LCI, deux médecins ont devisé du rôle du vaccin BCG contre le coronavirus. Le professeur Locht, directeur de recherche à l’Inserm, expose les protocoles mis en œuvre afin de tester ce vaccin. Il déclare que ces essais se déroulent en Europe – et qu’il espère les voir se dérouler également en France – ainsi qu’en Australie.

Le professeur Mira, chef de service à l’hôpital Cochin, amène alors le professeur Locht sur le terrain de l’efficacité de l’étude, qu’il serait compliqué de mener à une échelle suffisante dans les pays cités puisque les protections contre le virus s’y multiplieraient. Il finit par déclarer : « Si je peux être provocateur, est-ce qu’on ne pourrait pas faire ces tests en Afrique, où il n’y a pas de masques, pas de traitements, pas de réanimation, un peu comme c’est fait d’ailleurs pour certaines études avec le Sida, où chez les prostituées on essaie des choses parce qu’on sait qu’elles sont hautement exposées et qu’elles ne se protègent pas ? »

Quelques instants plus tard, le professeur Locht lui répond : « Vous avez raison, et nous sommes en train de réfléchir à une étude en Afrique pour faire ce même type d’approche avec le BCG et un placebo ».

Certes, comme je l’ai exposé, ces propos s’inscrivent dans une séquence plus longue où le professeur Locht explique que des tests se pratiquent sur d’autres populations et où ces deux médecins apportent des arguments scientifiques à l’appui de leurs analyses.

Mépris des corps noirs

Alors, pourquoi cette émotion devant de tels propos ? Au-delà des mauvaises interprétations – non, l’Inserm ne mène pas une étude sur les Africains à l’exclusion des autres populations -, les mots du professeur Mira révèlent à l’endroit des corps noirs un mépris, fut-il inconscient, et présenté d’un ton badin sur le thème de la « provocation ».

Provocation fort déplacée en réalité, tant les arguments avancés pour faire des Africains des cobayes (absence de masque, absence de traitement…) pourraient également être utilisés pour l’Europe. Provocation fort déplacée en réalité, tant le professeur Mira aurait pu éviter d’adopter un ton primesautier pour évoquer des tests sur des populations présentées comme démunies – elles le sont en partie – sans jamais se poser la question de leur dénuement, pas plus que celle de la façon d’y remédier pour les protéger d’un virus mortel.

Que dire, en outre, de la comparaison, strictement réservée aux Africains, avec le Sida et les prostituées ? Quelle association d’idée se réalise à ce moment-là chez ce professeur pour qu’il extraie de son registre de références cette analogie précise, dont on sait qu’elle est socialement péjorative ?

Interroger le dispositif médiatique

La direction de LCI que j’ai jointe a insisté sur le contexte dans lequel ces propos ont été tenus (c’est-à-dire la totalité de la séquence), sur la parole sans affect des médecins et sur la faible maîtrise des médias par ces derniers. Ces trois arguments doivent être interrogés.

Ce n’est pas là une parole sans affect. C’est une parole sans respect.

Tout d’abord, je constate que les problématiques du racisme, du mépris et de l’infériorisation disparaissent de la légitimité médiatique française. Les principaux médias de notre pays jurent qu’ils sont contre le racisme mais, curieusement, trouvent que les noirs et les Arabes poussent le bouchon trop loin à chaque fois qu’ils évoquent un irrespect à leur égard.

Ensuite, je constate que le manque d’affect n’est pas précisément ce qui caractérise la parole du professeur Mira lorsqu’il se réfère aux prostituées et au Sida. Ce n’est pas là une parole sans affect. C’est une parole sans respect. Nuance de taille.

Enfin, s’il est vrai que les médecins ne sont pas habitués à parler devant une caméra, pourquoi les chaînes d’infos multiplient-elles les directs avec eux ? A minima, si l’argument devait être retenu, cette séquence doit interroger les dispositifs des chaînes d’infos où il faut sans cesse remplir l’espace, à tout prix.

Condamner les propos stigmatisants

Mais si l’on sortait de ce « a minima », il faudrait interroger la scène médiatique sur un autre aspect : pourquoi, lorsque des professeurs de médecine dérapent, trouve-t-on à leur égard l’excuse d’une défaillance de la maîtrise du discours (rappelons qu’il s’agit de personnes d’âge mûr, ultra-diplômées et habituées à parler à des publics, que ce soit dans leurs services ou dans des activités d’enseignement) ? Peut-être faudrait-il, à l’aune de ce registre d’argumentation, relire toutes les polémiques insensées et violentes qui s’abattent régulièrement sur tel ou tel jeune d’origine immigrée qui, lorsqu’il était ado, a fait un tweet raciste, antisémite ou homophobe…

Cette séquence, en réalité, nous amène à deux conclusions. La nécessité – pour le média où ils ont été tenus – de savoir condamner les propos stigmatisants et, lorsqu’on les a tenus, de savoir s’en excuser, ce qu’a d’ailleurs fait le professeur Mira dans les termes les plus clairs. C’est la condition sine qua non de la fin d’un déni de racisme et celle, alors, pour recréer un espace où ces sujets reviennent autrement qu’à travers la stigmatisation ouverte contre les noirs et les Arabes dans des émissions avec des personnages tels qu’Éric Zemmour, expérience qui se prolonge par mille scènes médiatiques plus feutrées.

La nécessité, également, de rappeler que l’on ne peut aborder la crise sanitaire avec des dispositifs télévisuels qui deviennent des spectacles dans lesquels des médecins – dont certains chercheront à devenir des « bons clients » – n’ont finalement pas grand-chose à faire. Un rappel que les autorités sanitaires et le CSA – que SOS Racisme a saisi en ce sens – devraient opérer d’urgence. Un rappel, pour les chaînes d’info, à entendre tout aussi urgemment.

in : www.jeuneafrique.com

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