Comme une étincelle

Ce fut comme une étincelle, une pensée éphémère qui enveloppa Omar, le secoua. Elle jaillit d’une image d’un reportage sur la nouvelle Chine diffusé récemment sur une chaîne de télévision.

Tout autour d’une immense esplanade de Pékin, riche en couleurs, des centaines de buildings aux formes futuristes montent la nouvelle garde. Ils sont le reflet de ce réveil chinois. Autant de véhicules circulant à vive allure et qui n’ont rien à envier aux voitures des agglomérations occidentales. Au centre de cette grande place, des Chinois sur leur trente-et-un, des chaussures au chapeau, ainsi que des étrangers moins nombreux, se prennent en photos, clic-clac, cadrant comme il se doit la modernité alentours, sans laquelle la photo ne vaudrait rien ou si peu.

L’éphémère pensée, l’étincelle qui submergea Omar, jaillit de l’image d’un homme, petit, presque invisible, que la caméra, zoom avant, met à la portée du téléspectateur. L’homme est manifestement pauvre. Il est assis sur ses talons au centre de cette gigantesque place devant une petite carriole à deux roues dans laquelle sont posés des sachets de bonbons acidulés, des tablettes de chocolat, des œufs bouillis. Il doit avoir la soixantaine bien tassée. La caméra s’approche encore du gueux, balaie ses jambes repliées contre la poitrine sous son corps frêle, misérable. Elle remonte, encore, puis se fixe sur son visage. Gros plan. Les yeux du malheureux semblent saturés de vide. Il est absent, comme absorbé. Dans sa main gauche immobile, il tient un livre plaqué contre la poitrine. Peut-être s’invente-t-il un passé, pas même heureux, juste ordinaire parmi les siens. Ou bien se souvient-il de quelque fête familiale quand toutes ces arrogances étalées devant lui n’étaient encore qu’élucubrations dans l’esprit des grands timoniers. L’homme voit ou croit voir un groupe, surgi de son livre, chantant et dansant qui s’avance vers lui, une fête qui traverse son esprit. Et le film bascule : « Le rythme tout à coup change, s’accélère ; les sonnettes s’agitent, les gongs battent plus fort, et cela devient une danse. Alors, de là-bas, du recul des cours et des vieux portiques, dans la poussière qui s’épaissit, on voit, au-dessus des têtes de la foule, arriver en dansant une troupe de personnages qui ont deux fois la taille humaine, et qui se dandinent, qui se dandinent en mesure, et qui jouent du sistre, qui s’éventent, qui se démènent d’une façon exagérée, névrosée, épileptique… Des géants ? Des pantins ? Qu’est-ce que ça peut bien être ?… Cependant ils arrivent très vite, avec leurs grandes enjambées sautillantes, et les voici devant nous… Ah ! des échassiers !… »*

Brusquement, sorti de ses lunes, le vieil homme en haillons sursaute, relève la tête. Un enfant tape du pied contre la carriole en tendant un objet, certainement une ou deux pièces d’un 元*. L’échange est rapide. L’enfant arrache l’objet acheté des mains de l’humble, lui crache au visage et s’en retourne en courant et en criant vers ses parents hautement distingués, demeurés bien à distance, un pantin désarticulé, mais fier de son déplorable exploit. L’homme baisse la tête, regarde longuement la chose qu’il tient précieusement dans la main droite avant de la comprimer de tous ses doigts. Puis il s’essuie le visage sur la manche de la veste-tunique. Sur son cœur, le livre et son autre main sont immobiles. L’homme rêve de pain ou d’un bol de soupe. Dans un long mouvement, la caméra abandonne le gueux, préférant suivre l’enfant, ses parents, la foule, les voitures, les buildings et le vide rouges. L’éphémère pensée, l’étincelle qui submergea Omar, jaillit de cette image précisément du vieil homme assis sur ses talons, devant son minable chariot.

Cette image plongea Omar dans les années de sa prime adolescence et déjà orphelin. Il était lui-même quelque temps vendeur ambulant. Il dut abandonner le collège, quelques courtes années seulement  heureusement. Il lui fallait…

Non, inutile d’aller plus avant, l’important ne se trouve pas dans cette direction… L’important est de dire que durant cette période très difficile, où Omar était amené par la force des choses à vendre des bonbons et autres sucreries à travers les rues de son quartier, il avait un compagnon unique – des amis il en avait, mais eux-mêmes devaient mener leur vie, et quand on a quinze ans elle doit être intrépide, pas figée devant une carriole – un ami, qu’il avait emprunté au Centre culturel français. Ce compagnon, un livre unique, s’appelait « un ami véritable » ou quelque chose comme ça. C’était un roman volumineux, trois cents ou quatre cents pages pleines. Format 23X15 cm, couverture tout en cuir. Omar ne se souvient pas de l’auteur. Était-il Russe, Français ou autre, il ne sait plus. L’histoire était terrible. Celle d’un jeune homme dans la guerre, abandonné à son sort, cerné par la solitude, le froid sibérien et au loin les ennemis. Il les vaincra tous.

La lecture de ce roman éloignait un temps Omar de sa condition. Elle le transportait dans un autre monde, à travers les étendues soviétiques. Omar découvrait les villages et les hommes du grand froid, l’hospitalité, la solidarité et la persévérance acharnée… Un autre ami véritable qu’il empruntait comme le précédent au CCF était Jean-Jacques Rousseau. Il ne le quittait pas. « Ses Rêveries m’ont sauvé » dit Omar.

L’extrait du film diffusé récemment sur une chaîne de télévision, l’image du vieux chinois à la carriole, délaissé, sur la grande place de Pékin, a renvoyé Omar à son adolescence. Il est vrai que nul ne guérit jamais de son enfance, c’est entendu.

*Pierre Loti, Les derniers jours de Pékin.

元 : yuan.

Décembre 2012

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