Aragon sous la pluie

Décembre 1982. Razi venait de quitter l’Algérie pour retrouver de nouveau le ciel de France qu’il avait abandonné quelques années plus tôt. Naïf, il pensait qu’avec la disparition du Pharaon, la dictature s’écroulerait sur elle-même comme les cartes d’un château factice, qu’elle imploserait, que les libertés occuperaient tous les espaces. Il dut vite déchanter. Il revint donc. Il rejoignit sa famille à Clichy-sous-Bois où elle s’était installée, arrivée en éclaireur, quelques mois plus tôt.

En France le temps ne dérogeait pas à sa propre règle : orageux, pluvieux et froid en décembre. Mauvais. Et toujours vivace. C’était le prix à payer. La première semaine de novembre avait été marquée par des tempêtes qui firent quinze morts dans le grand sud de la France. Il lui fallait choisir : ou le soleil radieux, l’ennui à mourir et les chaînes aux chevilles là-bas, ou le sale temps quasi permanent et des tonnes d’air frais ici – quoique. Programmé dix, quinze fois par jour par la plupart des radios, libres ou non, Supertramp inondait tous les foyers, Oh no, my love’s at an end. Oh no, it’s raining again. Too bad I’m losing a friend. Oh Oh ! Lalalalala, alala !… et les luttes finales emplissaient de joie tous les cœurs carmin. Razi avait retrouvé de nombreux amis d’université et d’autres, tous engagés pour une vie meilleure. 1981 n’avait pas encore, dans nos esprits bleus, ouatés, révélé toutes ses roses promesses. 1982 agonisait. Une nouvelle année frappait aux portes, exactement comme en ces jours de 2012. Trois décennies déjà. Quelques semaines avant le grand saut, d’Oran il avait contacté ses anciens employeurs, ceux des années fac : Étudiant le soir dans la bouillonnante et révolutionnaire Vincennes, facteur infernal la journée chez Vit’ Courses. Alain L. et Martine B. l’accueillirent les bras grands ouverts. Ils s’appréciaient et avaient gardé de bonnes relations. Dès son arrivée ils l’embrassèrent, puis l’embauchèrent.

Ultimes jours donc du dernier mois de l’an 1982. Ils étaient sombres. Le ciel était souvent gris et bas. Très bas. Pas merveilleux du tout et l’Avenir radieux avait dévoilé la nuit orientale. On chantait it’s raining again. Too bad I’m losing a friend… Ce jour-là précisément, il pleuvait à verse. Plié sur sa mobylette, Razi traversait à vive allure les arrondissements de Paris, du 16° au 20°, pour distribuer à temps un pli attendu du côté du Père-Lachaise. En passant devant la place du Colonel Fabien il aperçut un immense drapeau rouge qui frissonnait, semblant fendre l’immeuble du PCF qu’Oscar Niemeyer avait tant peiné à dresser. N’était-il pas noir ? Il ralentit. Cet immense étendard et l’emblème national il les avait vus à la télévision. Quelques jours auparavant. Le 24 du mois. Les médias nationaux et étrangers s’étaient donné rendez-vous : « Louis Aragon est mort », « L’intellectuel, poète et romancier engagé s’en est allé ». Le poète aimait à dire qu’il démissionnait chaque soir du Parti et qu’il y réadhérait chaque matin. C’est ce qu’il fit, jusqu’au dernier, depuis cinquante-cinq ans, depuis Traité de style. Même s’il lui arrivait de douter de lui.

Dès l’annonce de sa disparition, de nombreux militants du Parti, mais pas seulement, des centaines, des milliers de personnes se déplacèrent jusqu’à la place du colonel Fabien, autour de la grande bulle blanche, faisant du coude devant le catafalque pour rendre un dernier hommage à cet incontournable géant, « ce génie de la création, cet artisan de l’avenir » clamait Georges Marchais dans son oraison. Mais celui-ci ne dira pas tout. Il y avait bien sûr des hommes politiques, des communistes naturellement, mais aussi de nombreux autres, d’autres coteries, comme Jack Lang, Jacques Attali, (la faucille n’était-elle pas alors aux commandes du pays auprès de la rose ?), des artistes comme Juliette Gréco, Jean Ferrat, mais surtout des milliers d’anonymes. « Il ne faut pas amputer l’homme d’une des dimensions de son existence » avait dit dans son éloge, Pierre Maurois.

Aragon était parti, abandonnant sur le quai de la gare des milliers d’hommes et de femmes, le regard hagard, agitant des mouchoirs humides. L’après-midi du 24 décembre, Il fut inhumé dans sa propriété de Saint Arnoult-en-Yvelines, au bord de la Rémarde, auprès d’Elsa Triolet dont il était fou évidemment, « dans la plus stricte intimité ».

Ce jour triste et mouillé de décembre, ce devait être le 28 ou le 29, sur sa Motobécane bleue, à hauteur du bar Le Brasilia et de la grande bulle blanche, Razi ralentit et porta une main en visière comme on protège les yeux ou comme on salue. Mais il lui fallait poursuivre sa route. Il avait un courrier à délivrer au plus vite contre quatre bons représentant quelques dizaines de francs correspondant au prix de la course. Il continua son chemin. Derrière lui la blancheur de la Bulle et la Bulle elle-même s’éloignaient. Il n’y est jamais retourné, car « nous avons vu faire de grandes choses, mais il y en eut d’épouvantables. » Et c’est cette dimension de l’homme que Razi aimerait retenir et qu’il retient, sa dimension artistique. Son humanisme. Le poète. Pas les zones troubles (red radical) de l’idéologie qu’il côtoya et défendit les yeux mi-clos, cerné tant à la fois de certitude et de doute. Sur sa mobylette bleue, Razi fixait l’horizon le coeur trempé. Il fredonnait en pensant aux lendemains : it’s raining again. Too bad I’m losing a friend. Oh Oh ! Lalalalala…

Décembre 2012

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