Le blues, Oum Keltoum et moi

Le blues, Oum Keltoum et moi

Ne vous arrive-t-il jamais d’être pris dans la nasse de ce qu’on nomme trivialement « le cafard », d’avoir « un coup de blues » ? Comment y réagissez-vous ? « Cela dépend ». Je suis parfaitement d’accord. Cela dépend de la profondeur du spleen, du degré de fragilité de notre état au moment où il s’impose à lui et des circonstances de sa manifestation. Voici ce qui m’est arrivé récemment.

Jeudi dernier, alors que je montais dans le bus et que j’interrompais une communication téléphonique pour ne pas gêner les autres passagers, ou bien était-ce au moment où, dans ce même autobus, je cédais ma place à un malvoyant, mon esprit se mit à errer.  Progressivement, sans autre alerte ni procès, un sentiment étrange m’assiégeait. Quelque chose se tissait, se tramait. J’étais pris dans quelque zone de turbulence. Le doute m’envahissait sans que je sache de quoi il retournait. Les passagers me semblaient tristes. Moi-même je le devenais. Une peine m’enveloppait sans crier gare. Je n’ai rien demandé pourtant. Il est arrivé le blues, sans même demander mon avis, alors que je montais dans l’autobus, ou bien alors que je cédais mon siège. Toc, toc, « bonjour, c’est moi. Je viens t’accompagner un moment, pousse-toi. » Et je me suis poussé, obligé. En de telles situations, nous n’avons guère la possibilité de choisir. Le cafard s’est assis en moi et m’a tenu compagnie pendant plusieurs heures. Je ne l’ai pas rejeté, je n’en avais pas les moyens. Il a attendu que j’arrive à la maison pour me souffler une idée. Mais était-elle vraiment de lui ? Aussitôt la porte de mon appartement ouverte, un souffle, impossible à définir me poussait dans le salon, vers le meuble noir près de la bibliothèque. Provenait-il du spleen, d’un elfe, d’un lutin ou d’un ange gardien ?

Je me suis dirigé vers ma discothèque, on dit cédéthèque aujourd’hui ? je ne sais pas. Bref j’ai pris un CD et l’ai introduit dans la fente du lecteur de CD de la chaîne hi-fi du salon. En quelques secondes j’ai été projeté dans mon passé, aux confins de ma mémoire. Un coup de poing n’aurait pas mieux fait. 45 ou 48 ans plus tôt dans le rétroviseur de ma vie. Fichtre, tant que ça ? « Eh oui mon cher, qu’est-ce que tu crois ? » me suis-je entendu murmurer (je n’ai rien murmuré), un claquement de doigts et pschitt. Vous verrez (si vous n’avez pas encore vu). Une vie c’est comme une Agera sur Le Dakar ou la Highway 66. Vous verrez, vous verrez (si vous n’avez pas encore vu donc).

Que disais-je ? que j’ai inséré un CD dans la chaîne à l’insu du cafard. Un CD d’Oum Keltoum. Pourquoi Oum Keltoum ? Je n’en sais rien. Je ne contrôlais pas grand-chose. J’ai pris une dizaine de CD, et c’est le sien que mes doigts ont extrait du lot. Je ne sais pourquoi. C’est Oum Keltoum que je voulais entendre. Et dans mon palais, sur ma langue, des mots salivent dans mes souvenirs amers. Al Atlal*. Il n’y avait rien de rationnel. Un geste. Et la voix. Un tremblement, des frissons, une chair de poule. Et la mémoire qui s’agite me secoue. Du cocotier ou de l’Orangina surgissent Oran, Covalawa*, Gambetta, Ellidou*.  L’humus de l’émotion qui travaille sur les sols arides de l’être déconfit.

En attendant le film, en attendant que la salle de cinéma se remplisse, c’est elle, Oum Keltoum, Kewkeb Echarq* qui nous tient compagnie. L’agitation dans la salle enfle, mais ne peut rien contre cette voix, et quelle voix…

« Aatini hourriyyati atliq yadayya

Innani outaytou Ma stabqaytou chaï’a… »*

Et les placeuses – je ne plaisante pas, dans ces années-là, à Oran, il y avait des cinémas, beaux et propres avec des placeuses, je vous l’assure  – et les placeuses qui nous installent contre un pourboire de vingt centimes ou rien (je ne m’en souviens plus très bien à vrai dire). Et les placeuses disais-je, en blouse bleue, blanche et même rose, sur un jean ou une jupe au genou, nous placent et nous font toujours la même recommandation. « Ne jetez rien par terre s’il vous plaît » – elles étaient très polies et très jolies, les placeuses. Elles n’ont rien contre les cosses de cacahuètes ou de graines de potirons grillées, mais elles ne supportent pas qu’on les jette par terre. Et cette voix inimitable, à ce jour  inégalée, divine,  

« Hel raa el Hobbo soukara mithlana

Kem Banaïna min khiyalin hawlana… »*

Dès que Abdallah le projectionniste donne le signal, on éteint une première fois les lumières. D’abord la rangée de lumières qui se trouve au fond de la salle, puis progressivement, rangée après rangée, jusqu’à les éteindre toutes. C’est l’heure des Actualités. Le brouhaha s’estompe quelque peu. Étrangement, l’obscurité décuple nos capacités olfactives. Les odeurs mélangées de chewing-gum, de cacahuète, de cigarettes comme retenues par la lumière se propagent aussitôt dans toute la salle. Le président Ben-Bella squatte le grand écran avec la foire d’Oran ou le Comité de gestion de la Coopérative Franz Fanon. Quelques retardataires se font accompagner par une placeuse. Un filet de lumière en entonnoir qu’éjecte sa lampe de poche leur montre la voie. Dix minutes et de nouveau les lumières inondent la salle. « Aaaaah ! » soupirent les impatients. C’est « Lentrac ». De nouveau l’Étoile envoûtante

« Eh toi le noctambule qui s’assoupit

Tu marmonnes ton serment et tu te réveilles

Si une plaie se ferme

Le souvenir en fera revivre la blessure… »

La blessure de notre insouciance. « Kewkew, kewkew, zerriâa… »* propose le vendeur ambulant. Abdallah descend dans la salle. En quelques minutes il vérifie les allées, les sièges et les strapontins en bois. Puis il quitte la salle pour aller se caller contre le mur près du guichet et fumer une Bastos en discutant avec tel ou tel, ou avec le guichetier qui satisfait les retardataires jusqu’au dernier. Un dinar cinquante le ticket. Les lumières s’estompent de nouveau puis disparaissent. Le brouhaha tombe raide, paralysé par les nombreux « chuuut » lancés des quatre coins de la salle qui indiquent que la fin de l’entre-acte. C’est l’heure du film : « Les dix Commandements » avec Yul Brynner (ah Anne Baxter !), ou « La flèche brisée » avec James Stewart et Jeff Chandler (ah Debrat Paget !) ou alors « La prisonnière du désert » avec John Wayne (ah Natalie Wood !) Plus on tue d’Indiens, plus on exulte ! C’était comme ça à l’époque. On nous a toujours fait croire que les hommes les plus vilains, les plus méchants étaient les Sioux, les Comanches, les Apaches, les Iroquois, les Cheyennes… Alors évidemment nous souhaitions, comme tous les gamins du monde, que les Indiens soient exterminés jusqu’au dernier. C’était la Vérité venue du Nord et dont il nous fallait savourer le contenu de chacune de ses dimensions. Comme aujourd’hui pour d’autres situations tout aussi dramatiques. Prenez les Indiens de Palestine par exemple, ils se font écharper, leurs terres sont spoliées depuis la nuit des temps et ce sont leurs colons qui couinent qu’on encense. Lorsque le film nous plaisait, on pouvait rester pour le revoir, car c’était souvent « permanent ». Une fois je suis resté cloué à mon siège pour voir et revoir un même film. C’était à L’Idéal sur la Place des Victoires, ou au Mogador sur l’étroite rue pentue, pas au Lido. J’ai vu trois fois « Spartacus » avec Kirk Douglas et Tony Curtis (ah Jean Simmons !) trois fois cent quatre-vingt-quatre minutes dans la même journée ! Nous étions heureux. Oui, nous étions heureux à quinze ans.

« Wa dahakna dahka tiflayni maân

Wa âdawna fassabaqna Dhillana ! »*

Le CD derviche dansa combien de fois ? Peu importe, monsieur spleen s’est fait discrètement la belle. Mes amis, mon quartier, une part de moi-même, disparurent, mais pas Madame Keltoum la Diva, l’Astre de l’Orient. Il me suffit d’appuyer sur la touche Play et les voilà tous réunis.

Et jeudi passa aussi.

*Kewkeb Echarq : l’Astre de l’Orient.

Al Atlal : Les Pyramides.

Covalawa : ou Cueva d’el agua. C’est le nom d’une zone située près de la jetée, au bas des falaises du quartier Gambetta, à l’est d’Oran. Jusque dans les années 60 c’était un bidonville.

Ellidou : ou Lido. Cinéma du quartier Gambetta.

Aatini hourriyyati… : Donne-moi ma liberté, lâche mes mains/ J’ai tout donné et il ne me reste plus rien
Hel raa el Hobbo… : L’amour a-t-il vu plus enivrés que nous/ Combien de mirages avons-nous construits autour de nous
Kewkew : cacahuètes.

zerriâa… : graine. Ici graines de potirons.

Wa dahakna dahka… : Et nous avons ri ensemble comme deux enfants/ Et avons couru plus vite que nos ombres.

Mai 2014

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