Archives mensuelles : octobre 2019

Il pleut sur Marseille comme il pleure dans nos cœurs

Il pleut sur Marseille comme il pleure dans nos cœurs (1)

Il pleut et vente sur Marseille comme il pleure et vente dans son cœur, le mien, le vôtre. Il ne fait pas beau donc. Une atmosphère étrange règne sur la ville en cet avant dernier samedi de novembre, une semaine après les attentats de Paris et de St-Denis. Les chaussées ne sont pas chargées de voitures, ni les trottoirs de promeneurs. Marseille est réputée pour sa gouaille son vacarme et sa joie exprimés hautement et sans ambages. Mais là, à quinze heures passées, elle semble bizarrement repliée sur elle-même. Marseille s’est métamorphosée. Paris et sa banlieue, son adversaire et rivale éternelle, est endeuillée et les Marseillais s’associent à la douleur, nationale, et plus encore. Pleinement. La grande place de la Plaine et le quartier Saint-Julien sont étonnamment calmes. Pas de musique. Les enfants ont disparu et les manèges tournent à vide. Dans les bars on échange des banalités. Les vendeurs du souk de Noailles sont solidairement silencieux, tout comme les clients français, comoriens, africains, maghrébins…

Je suis attablé à l’intérieur du filiforme café Prinder. Le nectar divin saupoudré aux senteurs du marché et à l’atmosphère singulière fait remonter des images lointaines, à ma mémoire. Cette atmosphère étrange je l’ai vécue il y a une vingtaine d’années comme des millions d’Algériens. Je vivais alors non loin d’Oran. Les rues étaient en certaines périodes vides. La menace était bien plus proche, bien plus présente, et bien plus lourde, surtout après l’assassinat du président Mohammed Boudiaf en juin 1992. Une menace directe, qui pouvait s’exprimer à tout moment et en tout lieu. Elle pouvait jaillir de toute part. Les islamistes intégristes étaient largement responsables, dans leurs discours comme dans leurs actes, mais seuls les intellectuellement malhonnêtes (et il y en a) évacueront la culpabilité de certains responsables de secteurs de la sécurité de l’Etat et autres commanditaires flirtant dans le giron des rouages officiels. On ne savait pas toujours d’où venait la menace. Retenue et pudeur m’interdisent de parler de ma propre personne, de mes proches. Des médias étrangers, français notamment, des émissions et livres (lire entre autres les confessions de Saïd Mekbel à Monika Bergmann) ont suffisamment montré que des manipulations hautement désastreuses se tramaient alors au sommet de l’Etat (de non-Droit) et à sa périphérie, pour maintenir les Algériens sous un certain degré de terreur. Notre exigence d’un Etat de Droit, principe intangible d’un Etat démocratique, était assimilée, par les tenants de la terreur d’Etat et leurs sbires (« s’il faut éradiquer trois millions d’Algériens, nous éradiquerons trois millions d’Algériens »), à une capitulation. Je ne ferai pas de comparaison, nécessairement grossière, entre les responsables algériens et français, dans la gestion à la fois de leurs espaces de pouvoir et des drames vécus par les citoyens. Il ne s’agit ici nullement de quereller quiconque, ni de dédouaner les islamistes intégristes, tant s’en faut, et Dieu m’en garde. Vingt années plus tard, il pleut et vente sur Marseille retrouvée et dans le verre que je repose. Une atmosphère étrange pèse sur la ville morte, une semaine après les attentats qui ont fait près de 400 blessés et 130 morts dont : Amine I., Charlotte M., Djamila H., Elif D., Emilie M., Gilles L., Guillaume B-D., Halima S., Juan Alberto G., Justine D., Kheireddine S., Lola O., Nick A., Nohemi G., Précilia C., Stéphane A. et tous les autres. 130. Avec ou sans haine Verlaine, nos cœurs ont tant de peine.


(1)- À la suite d’attentats perpétrés à Paris. « Attentats du 13 novembre 2015 perpétrés par trois commandos distincts de 9 hommes par une série de fusillades dans 4 restaurants-Bistro du 10° et 11° arrondissement de Paris (40 morts) ainsi qu’une prise d’otages dans une salle de concert « Le Bataclan » dans le 11° arrondissement à Paris (90 morts) et à Saint-Denis au Stade de France par trois actions kamikazes (1 mort)… 7 terroristes ont été abattus » Wikipédia.

Octobre à Paris, en 1961

Nuit du 17 au 18 octobre 1961. Kada El-Bethioui se cache dans une canalisation, près de chez lui à Nanterre. Il a quitté la manifestation appelée par le FLN. Il a été pourchassé, matraqué par la police sur le pont de Neuilly. Extrait de mon 4° roman LE CHOC DES OMBRES, pages 32-49

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« Recroquevillé dans une canalisation défectueuse, Kada grelotte dans son costume déchiqueté. Il tremble de froid, d’épuisement et de peur. De temps en temps il passe le bras sur son front pour éponger la sueur. Ainsi ramassé il s’aperçoit combien il est desservi par ce corps maigre et abîmé. Il lui faudra tenir dans cette position jusqu’aux premières lueurs du matin. Il s’applique à remuer le moins possible pour n’émettre aucun signe de présence. Il a soif et faim. Il a l’impression que son crâne est fendu. Il n’en revient pas d’être toujours en vie et de pouvoir appréhender le fil des événements de la veille, et plus encore ceux des jours et des mois passés. Il se tâte la cuisse lourde, l’épaule endolorie, la tête. Du sang séché colle à son cuir chevelu et à ses vêtements déchirés. Tous ses membres souffrent. À quarante ans, l’agilité qui était la sienne à vingt semble l’avoir abandonné. « Pourquoi ? » ne cesse-t-il de se questionner, même s’il sait qu’au cœur de la nuit la réponse ne lui sera pas offerte. « Pourquoi cette haine ? » Il a subitement honte. Il a une pensée pour sa mère, pour son père, pour sa famille, restés au bled. Pour son épouse. Une autre, épaisse, traverse son esprit comme un éclair : et si Messaoud et Hadj El-Khamis lui étaient arrachés ? Un sentiment de répulsion noue son cœur. Il s’en veut. De son poing serré, il martèle sa poitrine, puis sa tête. Il résiste aux larmes. « Pourquoi tant de haine ? »

(…)

En juin 1956, peu avant la naissance de Hadj El-Khamis, leur deuxième enfant, Kada et son épouse emménagèrent dans une baraque du bidonville de La Folie, toujours à Nanterre, acquise au prix de deux mille nouveaux francs. Une somme importante qu’ils mirent plusieurs années à amasser. Comparé au premier taudis, le nouveau toit semble à Kada moins inacceptable. Il n’a bien évidemment ni eau, ni électricité, ni fenêtre, ni sanitaire. Le toit est constitué de toile goudronnée. À l’intérieur, des cartons sont cloués aux planches. Sur certains, on colle des photos de magazines, et on colmate les espaces avec du papier journal pour empêcher le froid de pénétrer. Il y a un coin cuisine avec un évier au-dessus duquel Kada accrocha un miroir de barbier avec un contour rouge plastifié. Des w.c. turcs furent aménagés près d’une décharge d’ordures, suffisamment éloignés des taudis pour ne pas suffoquer. Comme dans le bidonville des Pâquerettes, il n’y a qu’un seul point d’eau, une fontaine pour dix mille personnes, installée dans la rue de la Garenne. L’eau est transportée souvent dans des poussettes Terrot ou des voitures à pédales. Les enfants remplissent une ou deux bouteilles, parfois un seau. L’insalubrité et générale, mais l’insécurité est aggravée pour les Algériens par les effets de la guerre engagée contre la colonisation française. Effets qu’ils subissent quotidiennement. Les provocations sont permanentes. Elles émanent le plus fréquemment de la police qui s’installe devant les bidonvilles des jours durant. Les protestations de monsieur Raymond Barbet, le maire, restent sans conséquence. Des cellules discrètes du Front de libération nationale furent montées au sein même du bidonville. Pour les forces de l’ordre qui encouragent les « harkis de Paris » à dénoncer tout mouvement ou individu suspects, les Français musulmans sont musulmans étrangers plutôt que citoyens français. Pour éviter tout problème, les habitants du bidonville qui ne sont pas Algériens le font clairement savoir en peinturant en toutes lettres sur leur porte et en lettres majuscules « JE SUIS TUNISIEN » ou « ICI MAROUKEN », en choisissant des couleurs criardes. Ils ne sont pas nombreux. Les Portugais se comptent sur les vingt doigts et orteils. Eux aussi placardent leur origine — et un crucifix en bois le plus souvent —  sur la porte d’entrée. Ils vivent à l’est de La Folie, après la zone des célibataires. Les Maghrébins se trouvent à l’Ouest vers la place El Qahira. On ne se mélange pas. Les contrôles policiers sont très nombreux, vexatoires et racistes. Les pleurs des mères et des enfants n’affectent guère les officiers très remontés. Ils extraient les hommes des taudis pour les entraîner brutalement, mains croisées sur la tête, jusqu’aux fourgons bleu sombre stationnés dans la rue. Parfois ils incitent leurs bergers allemands à sauter sur les moins dociles, ceux qui posent des questions, qui rouspètent. De temps à autre une baraque brûle et son occupant emmené menottes aux poignets vers une destination inconnue ou bien assassiné devant son gourbi sans que l’on sache si l’agression était une provocation des FPA, les Forces de police auxiliaire, des Calots bleus, ou bien un règlement de compte politique interne, car les Algériens sont partagés entre messalistes, ceux qui apportent leur soutien au Mouvement national algérien (MNA) de Messali Hadj, et frontistes, ceux qui l’offrent à El-djebha, le Front de libération nationale (FLN). Beaucoup d’Algériens paient de leur vie cette division. Lorsque El-djebha et l’Union des travailleurs algériens ordonnèrent la grève générale, Kada, qui est plutôt messaliste, ne sut pas trop comment il devait réagir. Et puis dans son travail, Mario le représentant de la CGT, auquel il fait grandement confiance, lui dit qu’il n’avait aucun conseil ni consigne à lui donner. Dans l’entourage de Kada on est plutôt FLN. Son cousin l’est, ses proches le sont. Kada se résolut alors à la discrétion. Mais lorsque ce parti lança il y a quelques jours l’appel à manifester le mardi 17 octobre pour dénoncer le couvre-feu discriminatoire instauré par Papon aux seuls « FMA », Français musulmans d’Algérie, et pour revendiquer l’autodétermination, il n’hésita pas longtemps. L’appel — « habillez-vous comme au jour de l’aïd » — fit le tour du bidonville et remplit les cœurs d’espoir. À la sortie du travail — il finit son service à 13 h — Kada se rendit directement aux Bains-douches, au 20 rue des Pâquerettes à deux cents mètres du camp. Il cadenassa son vélo à l’entrée. Il se lava dans la cabine N° 8 qu’il choisit chaque fois qu’il se rend dans ces douches. Si elle est occupée, il attend. Hier elle était libre. Il se rasa et rentra chez lui pour se changer. Exceptionnellement il s’habilla de son pantalon et veste de tergal noir et d’une chemise blanche, son unique costume qu’il réserve aux belles occasions. Puis il lissa ses cheveux avec de la brillantine, aspergea son visage et la chemise d’eau de Cologne. Lorsqu’il finit, il demanda à sa femme silencieuse dont il voyait bien les larmes couler sur ses joues de n’ouvrir à personne avant son retour. Puis il l’embrassa sur le front et lui dit « arrête, ça sert à rien ». Kada ne veut pas que Khadra manifeste. Une autre fois peut-être. Pourtant beaucoup d’hommes accompagnés de leurs enfants et épouse quittèrent le bidonville par petits groupes après avoir été fouillés par des responsables du Front. Aucun manifestant ne devait porter d’arme ou d’objet contondant. Ils sont tous convaincus que la cause qu’ils défendent est juste, qu’elle seule les extirpera de leur misérable condition. Lorsqu’il arriva à hauteur de l’entrée principale du bidonville, Kada se prépara à la fouille. Il leva les bras pour faciliter les palpations du frère de El-djebha. Seuls les hommes étaient palpés. Kada avait rendez-vous avec Lahouari au café-hôtel de la rue de la Garenne, mais il ne l’y trouva pas. C’est son adresse, celle du café de Ali, que beaucoup parmi les habitants de La Folie donnent pour toutes leurs correspondances, parfois même pour les rendez-vous. C’est chez Ali également que l’on dépose très discrètement les cotisations pour le FLN. Lors d’une ronda entre deux distributions de cartes ou d’une pioche pendant une partie de dominos, on adresse un signe à la personne chargée de la collecte et le tour est joué. À la fin de la partie, le militant attend le donateur derrière le comptoir, l’échange est voulu banal avec salamalecs et embrassades. Le client remet discrètement au militant une enveloppe (les billets sont toujours glissés dans une enveloppe qu’on cachette sans y porter d’inscription), on rajoute quelques mots et on se quitte jusqu’à la prochaine rencontre. Parfois c’est dans l’escalier interne qui mène à l’hôtel, ou dans une chambre que l’enveloppe passe d’une main à l’autre. Si la personne ne peut se présenter, c’est Ali qui a la charge de donner l’argent au collecteur en spécifiant le nom du bienfaiteur. C’est précisément à Ali que Kada remet plus ou moins régulièrement les 9500 anciens francs que ses parents récupèrent à Saint-Leu. Kada continue d’aider sa famille, même si c’est encore plus difficile qu’aux premières années. Lorsque Ali ou quelqu’un d’autre pose des questions, parfois délicates, concernant l’engagement politique de Kada, Lahouari remet aussitôt les choses dans l’ordre qu’il décida. Il protège en toutes circonstances son cousin. Ce mardi, Ali ferma plus tôt son café pour signifier aux habitués leur responsabilité. Mais lui-même ne se rendit pas à la manifestation, il resta pour avoir l’œil sur les va-et-vient dans son hôtel. « Wallah je ne l’ai pas vu » dit l’hôtelier à Kada qui alla alors se fondre parmi les milliers de manifestants partis à l’assaut des beaux quartiers de Paris. Kada trouve que même sous un temps maussade comme hier, sombre et pluvieux, ces quartiers sont magiques, comme sortis d’un rêve de vacances. Lorsqu’il s’y rend, à l’occasion de circonstances extraordinaires, il les traverse les yeux rivés au sol, car il ne veut déranger personne ni quoi que ce soit, « mais aujourd’hui c’est une autre histoire » pensa-t-il alors qu’il atteignait Neuilly. Il transita par le Rond-point de La Défense, un des lieux de rassemblement. Il continua sur l’interminable avenue de Neuilly avant de gagner la Seine et le pont qui porte le même nom. Ni la nuit qui s’installait, ni le froid qui se faisait plus vif, ni la pluie qui se remit à tomber, fine et perçante, ne découragèrent les manifestants qui arrivaient de toutes parts par flots ininterrompus : Puteaux, Courbevoie, Asnières, La Garenne… La masse des gens était devenue si dense que rares étaient les véhicules à moteur qui pouvaient circuler normalement. On n’entendait aucun slogan, juste le bruit des pas sur la chaussée mouillée, le clapotis de l’eau et les voitures au loin. C’est là, sur le pont de Neuilly, au-dessus de l’Île du Pont, que Kada reçut les premiers coups de bidules. Au loin on entendit des bruits secs, comme des coups assenés avec violence, suivis d’un mouvement de foule, des cris de femmes. Lorsque des fusillades retentirent, se sont ses enfants qui apparurent spontanément à Kada. Il prit peur et aussitôt se déprécia de se laisser gagner par cet état et les tremblements qui s’emparaient de ses jambes, mais c’était au-delà de ses forces. Il tenta de se ressaisir, fit demi-tour. La peur gagnait d’autres manifestants. Des enfants et des femmes couraient dans tous les sens et, de nouveau, Kada pensa à sa famille, à ses fils. Monique avait promis de passer à la maison, comme souvent les mardis, pour consacrer une heure de son temps — qu’il ne lui viendrait jamais à l’esprit de compter — au petit Messaoud pour qu’il apprenne à lire correctement et comprenne la leçon. Mais le matin il avait entendu dire que Monique avait la ferme intention de se joindre aux manifestants. Il la revoyait dans ses pensées. Il l’entendait : « Messaoud, retiens bien ceci, le mot qui dit ce que font les personnes, les animaux, ou les choses… » Kada ne savait plus, il ne retint pas la suite, « est un verbe, un verbe. » Il la voyait, penchée sur son enfant « lit Messaoud, lit : la fille rit. Le chat miaule. Le train roule. » Et Messaoud reprenait les phrases écrites sur son premier livre de grammaire française, à la lueur de la bougie, en faisant glisser son doigt le long des jambages et traverses des lettres, et il répétait encore à la demande de Monique : « la fille rit… » Kada sourit à cette pensée. Comment son fils, qui n’a que sept ans, pouvait saisir ce que lui-même ne comprend pas ? Des policiers, groupés, chargèrent de plus belle : « ratons ! », « fellouzes ! », « crouillats ! » La présence des Français musulmans d’Algérie dans les rues est perçue comme un défi, comme la violation du couvre-feu instauré pour eux seuls, dès 20 h 30. Des Forces de police auxiliaire sautèrent des cars Renault noirs qui venaient des rues adjacentes et se mirent à frapper au hasard avec leurs armes. L’un d’eux se rua sur Kada qui avançait le long des immeubles, tête basse. Plongé dans ses pensées il ne comprit pas de suite ce qui lui arrivait. Il projeta ses bras devant lui pour protéger son visage, son corps. L’agent de police redoubla de férocité. Il lui assena de violents coups avec la crosse de son arme qui causèrent de nombreux hématomes et fendirent son arcade sourcilière. Le policier hurlait, ahanait entre deux injures « pourri, fellaga ! » Dans sa tentative de se dégager de l’emprise de cette force tombée sur lui qu’il ne voyait pas, Kada ne réalisait pas qu’il avait affaire à un agent de l’ordre public. Il était submergé par une force physique, un rocher, un camion, un monstre. Il revit madame Hervo, son fils Messaoud, sa mère. Puis il bascula. Il tomba à terre, face contre le trottoir ruisselant d’eau boueuse. Il demeura ainsi, immobile, pendant un temps dont il ne sait s’il dura dix minutes ou soixante, avant de se relever, aidé par des manifestants. Les FPA avaient, lui dit-on, embarqué dans leur fourgon plusieurs marcheurs. Kada entendait comme des échos au loin, un brouhaha. Il devinait les slogans : « les racistes au poteau, l’Algérie algérienne ! » Celui-ci avait fait plusieurs fois le tour du bidonville. L’homme qui le soutenait par la main lui demanda de relever la tête « Rfâ rassek ya si Mohamed ». Au ton sec de sa voix, Kada supposa que l’homme appartenait au service d’ordre ou d’encadrement. Il le remercia du regard. Ses lèvres tremblaient comme ses paupières. Puis il reprit la marche, incertaine, sur une centaine de mètres. Les tiraillements de son cuir chevelu l’obligèrent à des grimaces qui déformaient son visage. Kada décida d’abandonner. Il s’éloigna des marcheurs malgré la garde des membres du FLN. L’homme qui aida Kada poursuivit son travail, loin de lui. Mais la surveillance devenait moins sévère, du fait de la nuit. Kada entama une marche à travers d’autres rues moins chargées, une marche à contresens des manifestants. Il atteignit La Folie en rasant les murs, trempé, flageolant sur ses jambes, la honte au cœur et la peur au ventre d’être découvert ou d’être tué. La semaine précédente, à Gennevilliers, un jeune Algérien qui sortait d’un cours du soir de rattrapage, fut froidement abattu. Un autre, âgé de 13 ans, fut tué par une rafale tirée par des policiers à Boulogne-Billancourt, rue Heinrich. Depuis le début du mois, il ne se passe pas un jour sans que l’on apprenne l’assassinat ou le meurtre d’un homme, parce qu’il est Algérien ou apparaissant comme tel. Un Portugais et un Sicilien basanés furent ainsi tués durant ce mois d’octobre. Un journal titra : « Événements d’Algérie : deux Européens victimes d’une bévue policière à Paris. »

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Dans le tuyau asséché, Kada se remet peu à peu. « Pourquoi cette haine ? » se demande-t-il. Il tente de se redresser, mais la canalisation dans laquelle il se terre est trop étroite, même pour lui. Ses bras, ses jambes, sont endoloris. Il ne s’en veut pas d’avoir fait le choix de la manifestation contre les autorités, mais il ne s’attendait pas à une telle fureur. Mourir pour avoir marché avec les frères ! Tôt le matin, il abandonne discrètement sa cache. Il est transi de froid. Il a faim et soif. Avant que l’animation plus ou moins habituelle ne gagne de nouveau le bidonville, Kada atteint sa baraque, de l’autre côté. Lorsqu’il ouvre la porte, il comprend à la vue de ses yeux rougis que Khadra ne dormit pas de la nuit et qu’elle pleura toutes les larmes de son corps. Elle ne se risque pas à flageller ses cuisses comme elle est tentée de faire et comme il est de coutume de procéder dans de telles situations, et la situation en l’occurrence se manifeste en cet homme devant elle, hagard, au front marqué par des plaies, le corps recouvert de lambeaux dégouttant d’eau sale, un homme qu’elle reconnaît à peine. Mais c’est la guerre et Kada la prie de se calmer, de reprendre ses esprits « ma ândi walou, ma ândi walou », je n’ai rien répète-t-il. Khadra, nerveuse, va chercher du bois pour lui faire chauffer de l’eau, en gémissant, la main sur la bouche. Les enfants dorment.

Ce mercredi, un autre silence plus grand et plus lourd, semblable à ceux de trois cimetières réunis, plane sur le bidonville. Dans un murmure partagé, des hommes de bonne volonté soulagent les blessés qui se comptent par centaines et qui ne veulent surtout pas se rendre à l’hôpital. Ils prendraient le risque d’être arrêtés et torturés. Il faut à Kada trouver des arguments suffisamment solides pour justifier son absence et son état physique auprès du chef d’équipe. Il soupire à la pensée qu’il aura le soutien de Mario, même si son chef n’est pas dupe.

Alors que Le Populaire de Paris compare la vie des Algériens à celle des prolétaires du siècle passé, l’Express fait un long compte-rendu de son correspondant « chez les melons, les crouillats, les bicots… » et titre en une sur le visage d’un fils de ceux-là : « Jean Cau chez les ratons ». Pour 1,25 NF. »

Cliquer ici pour lire le roman dans son intégralité.

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Les mots turcs (et persans) dans le parler algérien

Un livre de Mohamed Bencheneb (1869 à Médéa – 1929 à Alger)

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Biographie :

Mohammed Ben Cheneb (né le 26/10/1869 à Médéa en Algérie et mort le 05/02/1929 à Alger) est professeur titulaire à la Faculté des lettres d’Alger. Il est aussi écrivain et essayiste.

Il voyage seul de Médéa à Alger en 1886 et s’inscrit à l’École normale de Bouzarréah, d’où il sort professeur de français en plus d’un diplôme de menuiserie obtenu en parallèle en 1888. Nommé enseignant au bureau officiel du village (Sidi Ali Tamdjert) près de Médéa où il enseigne jusqu’en 1892, il est ensuite muté à Alger à l’école Cheikh Ibrahim Fateh. Il s’inscrit alors de nouveau à l’École normale pour apprendre l’italien, en sus d’autres disciplines professées par le Cheikh Abdehalim Ben S’maya, obtenient les meilleures distinctions dans les sciences dites traditionnelles et un diplôme de lettres arabes de l’Université française d’Alger le 19 juin 1894. Plus tard, il apprend l’espagnol, l’allemand, le latin puis l’hébreu.

En 1898, le 8 mai, il est nommé professeur à la Kettania de Constantine en remplacement du Cheikh Abdelkader El Medjaoui. Il y enseigne les sciences de la langue et des lettres arabes ainsi que le Fiqg (droit musulman), et y reste jusqu’au 19 janvier 1901, avant d’être désigné comme professeur au lycée Thaâlibya d’Alger. En 1920, l’Académie des sciences de Damas l’élit membre en son sein, et il continue à publier dans sa revue scientifique ses recherches linguistiques, historiques et littéraires. La même année les grands professeurs de l’Université d’Alger le pressent de présenter une thèse de doctorat: ce sont deux grands volumes, l’un sur le poète des Abbassides « Abû Dulama », et l’autre sur les mots d’origine turque et persane dans l’arabe des indigènes d’Algérie. En 1924, il est nommé officiellement professeur à la grande Faculté des lettres. Mohammed Ben Cheneb est membre fondateur correspondant non résident de l’Académie des sciences coloniales en 1922. (1)

(1) source: © 2010 – Académie des sciences d’outre-mer 15, rue Lapérouse 75116 PARIS

06.10_ La haine des musulmans

DEUX TEXTES:

1- Dieudonné, Zemmour et les médias français

2- Islamophobie et antisémitisme chez Zemmour et Drumont. Extrait du livre de G. Noiriel

3- J. Attali contre le souverainisme

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DIEUDONNÉ _ ZEMMOUR et les médias

Dieudonné et Zemmour tiennent depuis des années un même abject discours de haine. Le premier à l’encontre des juifs, le second contre les musulmans. Tous deux ont été condamnés par la justice.

Les médias français ont depuis longtemps banni Dieudonné, mais continuent d’accueillir Zemmour.

Lorsqu’on les accuse de pratiquer le deux poids deux mesures, ces médias s’offusquent ou se taisent. Ces comportements, ces prises de position délibérées des médias, mais aussi de la classe politique y compris aux commandes de l’État et des élites médiatiques et autres, qui pratiquent (depuis très longtemps) ce deux poids deux mesures, alimentent chez les musulmans un fort sentiment d’injustice et de la frustration. Ils ont pour conséquence de conforter chez eux (les musulmans) le rejet de ces élites, de cette classe politique. Ils les éloignent du champ de la citoyenneté. Ils participent d’une certaine façon (et je pèse mes mots) de la radicalité chez nombre de jeunes français «  »issus de l’immigration » » exclus de la Cité (comme avant eux leurs pères, leurs grands-pères ces invisibles) ou abandonnés à sa périphérie ou encore au rez-de-chaussée, devant un ascenseur social qui leur est bloqué.

Quant à l’élite musulmane (ou perçue comme telle), qui se compte sur les doigts de deux mains, elle se cantonne dans un silence outrageux, lorsqu’elle même n’est pas ostracisée par les dits-médias et élites non musulmanes. Ses membres sont soumis au chantage. D’autres sont opportunistes ou carriéristes, nous disons khobzistes. (à la seule recherche du pain nourricier).

Dans mon roman « LE CHOC DES OMBRES » (qui traite de la haine), Charly Pinto _ l’avatar de Zemmour, de Finkielkraut, de Richard Millet, de Céline et d’autres et qui propage le même discours de rejet, de haine que celui de ces personnages à l’encontre des musulmans _ est abattu devant la radio qui l’emploie.

Lire pp 286 et plus du roman.

Cliquer sur ce lien http://ahmedhanifi.com/le-choc-des-ombres/ puis sur l’autre lien en bas de la page qui s’affichera (page 286 et plus)

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– Islamophobie et antisémitisme chez Zemmour et Drumont. Extrait du livre de G. Noiriel

« Dans la dernière partie de ce chapitre, je voudrais montrer que tous les éléments de la matrice décrite dans les pages précédentes se retrouvent dans les propos qui s’en prennent aux juifs (dans le cas de Drumont) et aux musulmans (dans le cas de Zemmour). L’un des buts essentiels de leur histoire de France, c’est de prouver, en effet, que ces derniers ont toujours représenté un danger mortel pour l’identité chrétienne de la France. » (G. noiriel)

Cliquer ici pour lire l’article de G. Noiriel

3° – « Derrière le souverainisme, se cache trop souvent la haine des musulmans. » J. Attali

Quand on parle de « souverainisme », beaucoup de gens veulent croire qu’on ne parle, en Europe, que d’une maîtrise des importations et d’un refus des disciplines communautaires. En réalité, dans la plupart des cas, ceux qui en font l’apologie parlent en fait ainsi à mots couverts d’un refus des migrants, et plus largement, d’un refus des musulmans.

Rien ne serait pourtant plus terrible, dans la société française, que de laisser dénoncer impunément la présence musulmane, et de transformer une (légale) critique de l’islam en un (illégal) racisme anti-africain (et en particulier anti-arabe).

D’abord, les discours ainsi tenus sont faux. Il n’y aucun envahissement de la France par l’Islam ou par l’Afrique. Les migrants non européens ne représentent pas, en solde net annuel, 450.000 personnes, comme le prétendent les extrêmes, mais moins de 185.000 personnes, (et encore, en tenant compte des naturalisations, qui en représentent la moitié), soit moins d’un demi pour cent de la population française. 

99% d’entre eux s’intègrent parfaitement dans la nation ; ils font des études, fondent des familles, parlent en français à leurs enfants, créent des entreprises, deviennent professeurs ou médecins. Les mères musulmanes et africaines ne sont pas de moins bonnes mères que les autres françaises ou résidentes en France. Et les musulmans ne sont pas beaucoup plus pratiquants que le sont aujourd’hui les fidèles des autres monothéismes. 

L’islam n’est pas une menace pour la France ; il en est une composante depuis le 8ème siècle. C’est même par lui, et par les philosophes juifs, que la pensée grecque est arrivée en France au tournant du premier millénaire. Et jamais le monde ne s’est mieux porté que quand Judaïsme, Chrétienté et Islam travaillaient ensemble à faire triompher la raison sur l’obscurantisme. 

Bien sûr, on doit tout faire pour faciliter l’intégration des migrants, favoriser la réussite de leurs enfants ; et s’opposer à toutes les tentatives religieuses, d’où qu’elles viennent, pour imposer une conception du monde, ou un mode de vie, contraires aux règles de la laïcité, non respectueuses des droits des femmes, ou plus généralement, violant les lois de la République. Ce n’est pas le cas en France de la quasi-totalité des gens de foi, quelle que soit leur foi. Et en particulier ce n’est pas le cas des musulmans.

Ces discours hostiles aux musulmans de France sont mortifères.

En particulier quand ils viennent de juifs, qui devraient ne pas oublier que l’antisémitisme vise à la fois les uns et les autres. Il faut donc à tout prix dénoncer les discours délirants, d’Éric Zemmour, de William Goldnagel, ou même, dans de trop nombreuses de ses déclarations, d’Alain Finkielkraut ; et de tant d’autres. En particulier, il est triste de voir des descendants de juifs d’Algérie oublier le rôle magnifique que les musulmans algériens ont joué pour soutenir et protéger leurs parents, aux temps horribles de l’antisémitisme triomphant en métropole et plus encore en Algérie, sous Vichy, sous Giraud, et même sous de Gaulle. 

Il ne serait pas de l’intérêt de la communauté juive française que les musulmans de France en viennent à penser que leurs concitoyens juifs se joignent à ceux qui veulent les chasser du pays, alors que les deux communautés sont encore considérées par d’autres Français, comme des nouveaux venus indésirables. Ce serait aussi faire le jeu de ce qui aimerait importer en Europe le tragique conflit du Moyen Orient.

La France ne se résume pas à un passé, souvent insupportable, ni à une histoire, souvent critiquable. La France n’est pas à prendre en bloc, à vénérer en tant que telle. Elle doit savoir critiquer son propre rôle dans l’esclavage, dans le colonialisme, dans la xénophobie, dans l’antisémitisme, dans la collaboration, dans la destruction de la nature. Elle ne doit pas céder à ces fantasmes de « grand remplacement », se souvenir qu’elle porte le nom d’un peuple envahisseur, et qu’elle est, depuis son origine, le lieu privilégié d’installations d’innombrables peuples, dont chaque Français, d’où qu’il vienne, est l’héritier.

Elle ne doit pas oublier non plus que ce qui se cache aujourd’hui derrière le « souverainisme » désigne en fait la même xénophobie, la même fermeture, la même absence de confiance en soi que les idéologies anti-italienne, anti-polonaise, anti-arménienne, et antisémites des siècles passés.

La France est un devenir, dont le passé ne peut être pris en bloc, mais doit être soigneusement trié, selon des critères que, justement, la République française a contribué à construire. 

La France n’est grande que quand elle est ouverte, accueillante, sûre d’elle-même. Quand elle se construit, siècle après siècle en confiance, dans le brassage et l’intégration d’idées et de familles nouvelles, venues enrichir la communauté nationale.

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4 octobre 2019

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4.10_ Janis JOPLIN…

Vous aviez 20 ans dans les années 70 ? alors cliquez ici ! (ce n’est pas le cas? c’est idem, regardez (écoutez !): Summertime

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Souvenir, souvenir… J’ai trouvé ce bel hommage

Le dernier cri de Janis Joplin – Bel hommage de Bertrand Le Gendre- Le Monde.fr- 30 septembre 2000, à lire ici:https://www.lemonde.fr/culture/article/2000/09/30/le-dernier-cri-de-janis-joplin_101445_3246.html

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Janis Joplin est née le 19 janvier 1943 à Port Arthur, Texas. Elle est morte le dimanche 4 octobre 1970 à Los Angeles.