Au 38° lacis

Mes grands-parents possédaient une grande ferme et avaient pour voisine une famille dont le nom était Révétsi. Ils disaient qu’ils étaient heureux. Qu’ils s’appréciaient mutuellement. La famille Révétsi était nombreuse. Les Révétsi avaient beaucoup d’animaux. Leur domaine était si grand qu’on l’appelait la ferme des animaux. Les plus jeunes de leurs enfants étaient mes amis les plus proches. D’aucuns disaient de cette famille qu’elle venait de Cartagéna, de Sanaa ou de Tataouine. D’autres affirmaient qu’elle était des nôtres depuis la nuit des temps. Ces conjectures évidemment ne me concernaient point, moi qui baignais dans un présent démesuré. Ma préférence juvénile s’arrimait instinctivement à la jupe irisée de ma Révétsi, la plus belle de toutes nos voisines, de toutes mes connaissances. Elle était tout à la fois ma Mrs Dalloway, ma Nedjma, je veux dire mon étoile. Nous traversâmes ensemble notre enfance, main dans la main, dans un climat pourtant peu enclin à la sérénité.

Elle était jolie ma Révétsi. Mon éducation sentimentale se nourrissait à sa peau métissée, à son sourire naïf et à ses paroles roses. Ses étreintes maladroites enserraient mon regard dès lors qu’il s’alanguissait pesamment. Elle était polie, avenante et tout et tout, éclatante de mille feux, de mille arcs-en-ciel. Ma Révétsi était un kaléidoscope pour tout vous dire. Cela me peinait de la voir affronter seule et dans le silence, les tourments qu’infligent les dogmes. Le contexte aliénait, aveuglait beaucoup de nos semblables – et je ne m’en exclus pas malgré des circonstances atténuantes que je peux évoquer, ma jeunesse d’alors – nos semblables dis-je à la recherche d’une issue monochrome quelle qu’elle aurait été, noire ou blanche ou jaune, au détriment parfois de leurs convictions ou de l’évidence élémentaire. Elle me fit aimer le Capitaine Fracasse ma Révétsi, Moby Dick ainsi que les nuances des pastels de Cézanne et Pissarro. Elle était naturelle et directe, mais intransigeante.

Il lui était intolérable que l’on évoquât en mal ou même égratignât, ses frères, ses cousines ou ses parents, ses proches. Quelles que fussent les critiques, elle les récusait avec une grâce toute personnelle qu’elle savait envelopper dans un argumentaire choc cousu de fil d’or. Nul raisonnement adverse, avec ou sans subterfuges, ne parvenait à la cheville de ses démonstrations. À son âge, entre le rose et le rouge, entre le rouge et le noir elle fricotait avec les aventures de la dialectique sans même le moindre remord à l’ère du soupçon généralisé. Lorsque sa force, sa pertinence et sa faconde me désarmaient, je me consolais de n’être jamais seul dans l’échec, dans la chute. Mes défaites répétées me donnaient forcément la nausée. Flairant la rupture elle se ravisait modérément, atténuait ses élans et même parfois se reculait puis lançait l’un de ses mots scapulaires étoffés comme « lis ! » terme qu’elle ponctuait d’une exclamation qu’elle me plaquait aux oreilles, impérative qu’elle était, et qu’elle est encore j’en suis convaincu. « Lis ! » disait-elle, ou bien lorsque nous tentions une intimidation en meute, « lisez ! » ou en algérien « Qro ! »

Un jour, alors que mes arguments me revinrent encore une fois à la figure comme un boomerang fissuré, éclaté, mes combinaisons erratiques abandonnèrent lamentablement. Démuni, je décidai de renoncer définitivement à la partie. L’adolescence traversée, nous nous séparâmes. J’avoue que je fus – mauvais perdant – responsable de la rupture de la relation qui se tissait patiemment entre nous deux, tant bien que mal, au gré du temps et des prises de bec. Les lauriers de notre jardin commun furent coupés. Je mis à profit la liberté que m’offraient mes nouvelles connaissances qui commençaient à s’échafauder au-delà des premiers cercles spatiaux (de quartier). Lorsqu’elles se firent nombreuses et disparates, elles m’incitèrent à larguer les amarres. Ma futile jalousie s’estompait. Il demeure en moi le regret de n’avoir jamais su ou pu adopter alors l’unique défaut de Révétsi : l’intransigeance. Ou de m’y adapter. J’aurais gagné du temps.

Nous nous séparâmes donc. Je revêtis l’habit de l’étranger. Mon unique soulagement fut que je n’étais pas seul dans la confrontation achevée, définitive alors. Je m’en remis à la comédie humaine, et aux âmes mortes. Le sac à dos et quelques monnaies de singe pour uniques compagnons de fortune m’éloignèrent pour longtemps de ma vérité puérile. Je me jetai corps et âme dans le bruit et la fureur du monde tel l’Ulysse de nos rêves mythiques, de Samarkand au ventre de Paris en passant par et caetera. Plus mes désirs d’éloignement de ma Révétsi se prenaient en charge, plus je pénétrais l’univers des crimes et châtiments, plus le temps passait et plus une force intérieure inconnue façonnait minutieusement ma conscience, mon être et mon néant, irrémédiablement, tel un Rodin de Claudel otage de ses passions. Cette force me dictait les mots d’une loi que peu à peu j’assimilais. Elle m’ordonnait de revenir à ma Révétsi de mon berceau, de ma source opaline. Cela dura des années et des années au terme desquelles j’entrepris de la retrouver. Alors je cherchai, cherchai, ma Révétsi qui, évidemment, elle aussi vivait sa vie. Cette recherche de ma Révétsi, cette recherche du temps perdu ne fut pas vaine. Le serment des barbares n’avait désormais plus prise sur mes convictions débarbouillées, armées des mots mâts de ma Révétsi, des mots totems et tabous, que j’embrassai.

Les eaux coulèrent jours et nuits sous tous les ponts de l’oued Allala à Mirabeau et sous ceux de toutes les certitudes, de tous leurs messages et de tous leurs procès inhérents. Mes convictions craquelèrent de toutes parts tels des remparts argileux. Le jour comme l’ère du soupçon se levèrent définitivement alors que j’étais loin des miens, bien avant l’année dernière à Marienbad.

Lorsque je réussis à renouer les liens avec elle, ma Révétsi accepta de m’accompagner bien que nous étions physiquement loin l’un de l’autre. Elle me guidait, m’encourageait, m’ouvrait au Nouveau monde retrouvé. Dans mes solitudes souvent noctambules, devant l’affront que lançaient à mon désarroi des lignes entières de romans, j’implorais son aide. Dans ma quête quotidienne, je ne percevais pas de solution qui fasse l’impasse sur ma Révétsi.

Aujourd’hui à mon âge, j’avoue fièrement que les passions de mon âme pour ma Révétsi sont plus fortes que jamais. Elle est ma conviction, ma force, ma vie. Elle est mon salut, mon arc-en-ciel, mes fruits d’or, ma vérité métissée. Elle est ma Révétsi. Elle est là, dissimulée – comme un intrus, mais sans l’être – dans ce dédale de mots, tapie derrière le premier homme, entre le planétarium et le livre de sable… Elle s’y trouve, blottie, éclatante tels des fragments de verre colorés et patiente telle Grisélidis, la Révétsi. Plus proche que jamais. Un jour je retrouverai mon amie véritable. L’amie de toutes les innocences.

PS : ma Révésti m’a accompagné auprès de chacun de ces auteurs (et d’artistes) ici présents, en toute humilité : Guillaume Apollinaire _ Honoré de Balzac _ Jorge Luis Borges _ Albert Camus _ Fiodor Dostoïevski_ Édouard Dujardin _ William Faulkner _ Gustave Flaubert _ Sigmund Freud _ Théophile Gautier _ Nicolas Gogol _ James Joyce _ Franz Kafka _ Kateb Yacine _ Amin Maalouf _ Herman Melville _ Maurice Merleau-Ponty _ Georges Orwell _ Charles Perrault _ Marcel Proust _ Alain Robbe-Grillet _ Boualem Sansal _ Nathalie Sarraute _ Jean-Paul Sartre _ Stendhal _ Virginia Woolf _ X russe _ Émile Zola.

Octobre 2004 et mars 2013

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