Violence (s)

Il y a trois jours, ce dimanche 5 avril, j’ai posté un article sur Facebook (commençant ainsi : « J’ai lu ce texte, « dégueulasse »… ») en réaction à un post que j’ai trouvé indigne et inacceptable d’une personne qui fut dit-on influente dans un certain milieu algérois. Elle est médecin. Le terme « dégueulasse » c’est elle-même qui l’emploie à propos de son propre texte/comportement. Nos deux posts que j’ai repris sur mon site internet (1) – plus le sien que le mien – ont fait l’objet de beaucoup de réactions. La violence de nombre d’entre elles  m’a interpellé. J’ai répondu à certains posts, j’en ai supprimé d’autres, mais il y en avait tant que plusieurs m’ont échappé. Tous ces textes violents étaient destinés à ce médecin. Comment est-ce possible, me suis-je dit. N’avons-nous pas d’autres moyens pour exprimer notre désaccord ? N’avons-nous que l’injure, que la diffamation, que porter atteinte à la dignité de la personne, que de la salir ? Sommes-nous à ce point démunis pour ne retenir que la violence pour nous défendre ? Si mon post, en réaction à celui de cette personne, est rude, très rude, il ne traite que de ce qu’elle dit (elle-même est limite, limite), non de ce qu’elle est. Je me suis alors interrogé sur le pourquoi de cette violence. Cette violence « démocratisée », sur Facebook ou dans notre quotidien dans la vie formelle vraie, n’est pas tombée du ciel.

Nous sommes aujourd’hui mercredi 8 avril, c’est à dire au lendemain de la commémoration d’une grande violence. Meurtrière celle-là. Il s’agit de l’assassinat de maître Ali Mecili. Beaucoup d’utilisateurs des réseaux sociaux ne connaissent pas Ali Mecili. Combien connaissent les héros, les martyrs ? Les héros de la guerre de libération, ceux qui ont milité pour le respect des Droits du citoyen à commencer par le droit de dire et d’écrire. Ali Mecili en était un.

La commémoration du 33° anniversaire de son assassinat par un voyou missionné par la Sécurité militaire algérienne (SM) de sinistre mémoire, est quasiment passée sous silence. À ce propos, on ne peut aujourd’hui parler de censure ou d’autocensure. Il y a là une volonté éditoriale libre et indépendante. Hormis Le Quotidien d’Algérie et Libre Algérie dont Ali Mecili a été le fondateur, peu de médias (peut-être même aucun) ont évoqué la mémoire de cet infatigable combattant pacifique pour les libertés. Et peu de pages Facebook évoquent Ali Mecili. Pas même celles d’actuels ou d’anciens responsables ou cadres ou professionnels de gazettes, pas un petit mot. Culpabilité ou fil à la patte ? Étourderie peut-être. Pas même ceux qui habituellement pérorent sur tout et rien. Ali Mecili, enfoui de nouveau.

Depuis toujours, le pouvoir en Algérie a favorisé la violence politique illégitime au nom de l’histoire passée et en devenir. Même si aujourd’hui on peut introduire quelques nuances du fait du long combat politique des Algériens. Le pouvoir algérien a favorisé cette violence en la pratiquant par le biais des structures de l’État ou en la suscitant parmi des segments de la société, des radicaux de toutes sortes, assoiffés de pouvoir et autres opportunistes. Pour n’aborder que l’histoire récente de notre pays, on peut interroger nombre d’islamistes repentis ou d’anciens membres de milices armées par l’État dans les années de terreur, les années noires 1990-2000 telles que celles de Hadjout, Bougara, Jdiouia … par exemple.

À la suite de manifestations, de jeunes adolescents, des enfants, ont été les victimes majoritaires de ces violences (octobre 1988, printemps noir 2001…) Des jeunes exclus de l’enseignement, même en étant physiquement présents sur les bancs de l’école en faillite. Le rôle de l’éducation nationale n’est pas en reste. La violence physique et symbolique au sein des établissements scolaires (en particulier) a toujours été présente depuis l’indépendance. Cette violence n’a jamais véritablement été dénoncée, parfois même érigée en règle (ségrégation, humiliation et autres violences contre les filles notamment parfois en usant du registre religieux). Lorsque la religion est instrumentalisée, ce ne sont qu’exemples de violences brutes (extrapolation) et anachroniques qui sont servis aux auditoires en constitution. Les traumatismes « nationaux » sont évacués, je dirais étouffés, faute de moyens humains, matériels et de volonté politique. L’enseignement de la communication, du raisonnement, de l’amour de la connaissance, est bancal, frise l’incompétence… les prières deviennent le lot des lycéens, en classe ou dans la cour de récréation. Et la dualité s’installe, et l’altérité et la contradiction sont brutalisées, voire rejetées, niées. Grâce à l’Internet, aux réseaux sociaux (il y a du bon) beaucoup parmi ces jeunes s’ouvrent au monde, à la connaissance heureuse et ouverte. Et c’est heureux. Mais beaucoup sont peu encouragés, voire abandonnés sur le bord de la route.

La violence au sein des télévisions publiques et privées est régulière jusqu’à y compris des émissions « légères » comme ces « caméras cachées » – l’exemple criard – complètement irresponsables. Lors des « débats » (lorsque ce n’est pas l’animateur qui monopolise la parole de longues minutes avant de la céder à ses invités) on en arriverait fréquemment aux mains (c’est l’impression que nous avons). La gesticulation est si haute parfois qu’on en vient à retenir son souffle. La communication n’a plus de sens. Les échanges sont insipides, on n’y développe pas l’esprit d’écoute, de compréhension, de critique et c’est peu dire. Et même ce semblant d’échange a disparu depuis janvier dernier. L’unique démultipliée est de retour. Avez-vous regardé El Hayet TV ? (entre autres) Je ne vous y inciterais pas.

Enfin, l’espace public d’expression citoyenne est entièrement cloisonné ou réduit à sa plus simple expression. Durant le Hirak que j’appellerai I, Hirak I – le suivant attend patiemment la mort du Covid 19 pour jaillir et prendre la relève – les citoyens ont créé toutes sortes d’espaces et de formes d’expressions libres. La pandémie (et la violence du pouvoir) a brutalement interrompu ces expériences.

AH- 8 avril 2020

(1)- http://ahmedhanifi.com/un-medecin-algerien-suggere-la-selection-des-malades-du-covid-19/

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