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Les jeunes auteurs au SILA

« En Algérie, nous devons payer pour être édités »

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Photo: DR

Huffpostmaghreb.com – 08/11/2019

Par Fayçal Métaoui

Des jeunes auteurs algériens se sont plaints, lors d’un débat organisé jeudi 7 octobre au 24ème Salon international du livre d’Alger (SILA), au Palais des expositions des Pins maritimes, des mauvaises conditions d’édition dans le pays. “En Algérie, nous devons payer pour être publiés. Il y a pas de comités de lecture chez les maisons d’édition. L’auteur doit faire sa propre promotion en allant sur youtube ou sur les réseaux sociaux. Il peut trouver un public, mais pas forcément des lecteurs. Les éditeurs ne donnent aucune importance aux couvertures qui souvent n’ont pas de rapport avec le contenu du livre. Il n’y a pas de correcteurs. L’écrivain est dans un mouvement continu de haut et de bas, ne sait pas où va aller”, a dénoncé Said FetahinePour Mohamed Salah Karef, prix Mohammed Dib 2016, rien n’est facile en Algérie pour les jeunes auteurs. “Là où j’habite(Djelfa), il n’y a pas du tout de livres, pas de librairies. Je me dis que mon souci principal est d’écrire un texte de qualité. Si je pense aux difficultés de se faire éditer, je ne ferais rien”, a-t-il dit. “Il suffit d’avoir de l’argent et votre texte est édité. Rapidement, vous devenez écrivain. Après, l’auteur, qui se précipite pour publier ses textes, va payer les frais. On réduit l’auteur à une somme d’argent. Si les autorités en charge du livre avaient donné de l’importance à cette situation, les maisons d’édition n’auraient pas osé imposer leurs lois et leurs méthodes à l’auteur et aux librairies. L’auteur est réduit à payer pour éditer son livre, mais n’est pas sûr que son livre soit distribué par manque de librairies”, a regretté Nahed Boukhalfa, qui a obtenu le prix Assia Djebbar 2018 pour son roman “Destination d’un homme optimiste”.

“L’écriture est révolution”

Nesrine Benlakhal a estimé, pour sa part, que les éditeurs sont « d’abord des commerçants ». “Ils ne reçoivent pas de soutien du ministère de la Culture. Donc, ils éditent pour vendre plus. Il n’y a pas de lecture, de relecture ou de correction des textes. On se retrouve avec des livres mal faits et de mauvaise qualité en raison du fait que l’auteur verse une somme d’argent pour se faire publier. Cette situation est anormale”, a-t-elle relevé. Ahmed Boufahta est allé dans le même sens en disant que ce phénomène de “payement contre publication” est devenu visible ces cinq dernières années. “Cela va avoir des répercussions négatives sur la littérature algérienne”, a-t-il prévenuWalid Grine dit avoir attendu depuis 2015, la publication de son recueil “Ala hafatou al rassif” (Sur la bordure du troittoir), paru cette année aux éditions ANEP. “Mon livre devait sortir aux éditions Alpha. On m’a demandé de supprimer une histoire, m’autocensuer en d’autres termes. Chose que j’ai refusé. J’ai eu ensuite trois autres mauvaises expériences avec des éditeurs. A chaque fois, on ne m’a pas donné d’explications sur le refus de publication”, a-t-il confié. “L’auteur cherche la consécration littéraire à travers des textes de qualité, des textes soignés, alors que l’éditeur est en quête de gains commerciaux. Nous devons aller vers une véritable industrie du livre”, a relevé Said Fetahine. Revenant au débat littérataireNahed Boukhalfa a estimé que l’écriture est elle même une rébellion. “L’écrivain qui réussit est celui qui suscite le débat et qui se rébelle. L’écriture est révolution », a-t-elle souligné. « L’écriture me permets de dire qui je suis, de dire ce que je veux et à quoi je veux arriver. L’écrivain doit exprimer son opposition, son avis contraire, son refus. Il n’est pas là pour écire des rapports. Ce qu’il écrit est déjà révolutionnaire. L’écriture prouve l’existence”, a repris, pour sa part, Nesrine Benlakhal. Ahmed Boufahta a appelé, lui, à clarifier certains termes comme “rebellion”, “refus” et “révolution”. “Certains, parmi les jeunes auteurs, pensent que la rébellion est de dépasser les coutumes, ne pas respecter la morale, tordre le cou aux croyances religieuses. La nouvelle mode est d’insulter Dieu. J’aurai aimé qu’on lie la notion de “rebellion” à un genre littéraire particulier et pour des sujets définis. La révolution contre les choses sacrées ne donne pas forcément une nouvelle littérature”, a-t-il noté.

“L’imagination doit être utile à la société”

L’écrivain, selon Said Fetahine,  porte la révolution à l’intérieur de lui même. “Il écrit d’abord pour que la justice sociale soit une réalité, pour que la parole soit donnée aux minorités. Lorsqu’il écrit, le romancier est entre les vagues du réel et les ouragans de l’imagination. Dans mon roman, j’ai imaginé un chat qui s’appelle Kafka parlant à une employé d’une bibliothèque qui n’aime pas les livres”, a-t-il plaidé en parlant de son roman, “Al Arabi al akhir” (le dernier arabe). Pour Mohamed Salah Qaref, l’écrivain aborde dans son écriture ce qu’il sait déjà et ce qu’il a déjà vécu. “Il doit répondre à la question : comment écrire sur soi-même et sur ce qui est partagé par tout le monde en même temps ? L’écrivain qui réussit est celui qui sait se cacher dans sa propre écriture, ne pas se dévoiler”, a-t-il tranché. “Nous écrivons sur le réel avec des noms fictifs. Tout ce que nous racontons dans nos livre a trait à des événements ayant déjà eu lieu en d’autres temps. Nous donnons une image à ces événements avec des personnages imaginaires. L’imagination doit être utile à la société, sinon ça ne sert à rien”, a noté Nahed Boukhalfa. Ahmed Boufahta s’est appuyé sur les théories post-modernes pour souligner que l’auteur s’efface désormais face à “la puissance” du lecteur qui, au final, aura le dernier mot.

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_https://www.huffpostmaghreb.com/entry/les-jeunes-auteurs-au-sila-en-algerie-nous-devons-payer-pour-etre-edites_mg_5dc5566fe4b02bf5793e365c?utm_hp_ref=mg-algerie&fbclid=IwAR2yK036FvcWxgHK0ociXbBV1a0aEwtXYfZOBO7HTPSPcl6KGzMRKMtW5nA

Mur de Berlin et digressions

Il m’arrive souvent, à l’ouverture d’un atelier d’écriture créative, de commencer par un premier exercice, un peu à la manière de Pérec ou de Haddad, par ce genre de consigne « écrivez un court texte dans lequel vous raconterez ce que vous faisiez à telle date importante ? »

Je fais toujours bien attention de ne pas commettre de bourde, de ne froisser aucun participant. Par exemple, je ne peux ici (sur Facebook, sur Internet) m’autoriser à vous poser la même question concernant cet importante journée, historique, qui a vu la chute du Mur de Berlin, « que faisiez vous le 9 novembre 1989… ? » Je ne peux vous poser cette question pour la raison simple que concernant la plupart d’entre vous je ne possède pas l’âge. Et les facebookeurs nés après « Le Mur » sont certainement nombreux parmi tous mes « amis ». Comme je ne veux navrer nulle personne, je ne la pose donc pas, la question.­

Par contre, je peux – me concernant – vous raconter ce dont je me souviens de ces journées mémorables de novembre 1989 en lien avec Berlin. Demain, le monde entier, hypocrites compris, fêtera la chute du Mur de la honte (il y a encore d’autres Murs de la honte, comme en Israël, mais là… on ne touche pas). Je me souviens très bien (Pérec aimait la répétition) de ces folles journées de novembre 1989. J’étais heureux comme un enfant, scotché devant les images diffusées par les chaînes de télévision françaises, souvent en direct du cœur de la révolution naissante, du cœur de Berlin. Je pensais (naïvement) « ici chez nous, le mur est tombé en octobre de l’année dernière, et en Allemagne c’est aujourd’hui. Je ne me doutais pas que c’était tout un Système nourri par la délation  – importante la délation ! –  un système coercitif et tyrannique, porté par la Tcheka, la GPU et leurs rejetons, un système vieux de 70 ans, qui allait se désagréger dans toute l’Europe communiste.

J’habitais dans un village – le « Camp 5 », un des nombreux « camps » de Sonatrach, le plus prisé – à la périphérie d’Arzew où je travaillais depuis mon retour de France, gratte-papiers en CSP intermédiaire, dans les « ressources humaines et gestion des carrières » de plus de mille personnes, (précisément en novembre 1989 : groupe 3, catégorie 15, section 4). Du vent.

Octobre avait éclaté un peu partout dans le pays il y a onze mois et tous les champs du Possible s’offraient à notre horizon, à notre futur, me susurrait ma pensée naïve. Le Camp 5 est un village de 800 maisons en préfabriqué importées sur d’immenses paquebots par les Américains à la fin des années 70 pour y loger les expatriés américains et autres japonais, français et cadres de l’entreprise Sonatrach. À une quarantaine de kilomètres à l’est d’Oran. Il y a une dizaine de camps tout autour du nôtre, plus ou moins identiques. Je me répète.

Depuis peu, nous captions la télévision par satellite et les chaînes françaises (notamment) grâce à une immense antenne parabolique (2m50 de diamètre) posée à l’entrée du camp et aux cotisations dont nous nous acquittions auprès d’une association ad-hoc montée par des cadres de l’entreprise. Elle, l’association, disposait d’un registre dans lequel –  comme le font parfois les petits épiciers de tous les coins –  le chargé du suivi des contributions notait les bons et les mauvais payeurs. Au-delà d’un délai raisonnable, ces derniers étaient sanctionnés, un simple clic dans la régie et plus d’images. Il me faut préciser ici que toutes les télévisions des maisons du camp étaient reliées par câble à une centrale propre au camp. Pour leurs besoins les Américains avaient mis en place un système de télévision en circuit interne par lequel ils diffusaient des émissions américaines en différées. Les images étaient reçues par l’unique grande antenne parabolique et les gestionnaires (élus par l’association) les faisaient ruisseler dans les téléviseurs des chaumières. Les maisons étaient toutes équipées d’au moins un poste de télévision – américain – couleur teck foncé à gros boutons sur le côté qui faisaient un drôle de bruit lorsque nous les manipulions, le bruit de l’aiguille d’une grosse horloge hors d’âge, au moment du basculement d’une minute à la suivante.

Les gestionnaires de l’association se querellaient parfois sur le choix de l’orientation de l’antenne

« Satellite HotBird 13° Est ! », « non, Astra, 28.2 Est », « non, 19.2 Est ! »… Ces désaccords ne duraient pas. Nous étions loin de la mode des chaînes orientales qui allaient envahir le pays vingt ans plus tard. Tout cela pour ne pas avoir affaire à la télévision algérienne « la Nulle », « l’Unique ». La plupart d’entre nous avait en sainte horreur la peste que représentait la télévision algérienne. Je crois savoir que cela continue de nos jours, les Algériens boycottent majoritairement (dit-on) les chaînes publiques. « C’est cinq chaînes, cinq fois l’Unique ! » me dit un ami qui ne décolère plus.  

Je reviens à notre objet : novembre 1989. Je me souviens très bien de ces magnifiques journées. J’étais heureux. Ce jour du 9 novembre, alors que s’ouvrait le pré-congrès du FLN en Algérie, un événement proprement hallucinant se déroulait en direct devant mes yeux que je frottais inlassablement en me répétant  « p… ! ils détruisent avec leur mains le mur qui séparait les Berlinois depuis 1961 ! » Depuis 28 ans. C’était en pleine guerre froide (la chute du Mur y mettra fin). Le 13 août 1961 à 0h11 une dépêche de Allgemeiner Deutscher Nachrichtendienst (ADN), l’agence de presse de RDA annonçait : « un mur sera construit dès ce matin. Plusieurs dizaines de mètres l’ont déjà été. » Le mur était constitué de panneaux de béton armé hauts de 3 mètres 60, sur une longueur de 43 km coupant la ville en deux. La longueur totale du mur séparant les deux Allemagne est de 112 km. Il était protégé tout le long par des kilomètres de barbelés, par 302 miradors et 15000 militaires

En Algérie, les « réformes » du nouveau chef de gouvernement – Mouloud Hamrouche – sont poussives et les résistances tenaces. La nouvelle loi des finances stipule en son article 63 : «  Les dispositions de l’article… sont modifiées comme suit : le dédouanement pour la mise à consommation de biens d’équipements…est dispensé des formalités du contrôle du commerce extérieur… »

Un jour de la semaine précédente, le 2 novembre, je m’étais rendu à la cinémathèque d’Oran pour voir l’enregistrement sur Kateb Yacine filmé lors du débat organisé là-même le lundi 3 juillet dernier (il y avait ce jour-là la projection du documentaire « Kateb Yacine: l’amour et la révolution » de Kamel Dehane qui était présent dans la salle. Il y avait aussi Irène Jacquemin du réseau « Paix en Algérie », étaient également présents Lamine Merbeh directeur de l’ENPA, Habib Foughali, Ali Zaamoum, Rachid Mimouni, Paul Anrieu, Mohamed Bouamari, Hassan Bouabdallah, Rabah Laradj…) Je suis resté dans la salle jusqu’à la fin du débat. J’ai acheté le numéro zéro de Alger Républicain (arabe/français) (suspendu depuis le 19 juin 1965) au kiosque à journaux à gauche de la cinémathèque.

Au début du mois, Algérie Actualité offrait trois colonnes à un barbouze, A. Ben. dit « Errougi », qui accuse Aït-Ahmed de contre-vérités. Révolution Africaine fait un jeu de mots « limite » (et même douteux au vu de l’idéologie de ce journal) dans son numéro 1342 du 24 novembre : « Berlin au pied du mur ». Si j’étais journaliste parmi ces journalistes à la pensée unique, ces muets-sourds-aveugles (plus encore si j’étais responsable, Dieu m’a gardé) je me serais jeté par la fenêtre du local ou, si j’étais sur un paquebot, par-dessus le bastingage. Et à propos de pensée unique, un Congrès extraordinaire du FLN est programmé pour le 28.

Mais revenons au 9 novembre. C’était un jeudi. Ici (à Arzew) il a fait très beau et même lourd et le ciel n’était pas vraiment entièrement dégagé. Dès que je suis rentré du travail (c’est à quinze minutes de la maison et nous sortions officiellement à 16 heures 30 (nous commencions très tôt, faisions semblant de travailler jusqu’à midi, ensuite « tag ‘ala men tag » (débrouillez vous pour la traduction). À midi, ceux qui restaient mangeaient dans le restaurant de l’entreprise. On pouvait y manger pour deux ou pour trois. À volonté. Heureux qui comme le ventre ne se plaint jamais à Sonatrach.

L’essentiel n’était pas dans la gestion des carrières, l’administration, les moyens généraux, mais dans la maîtrise de l’extraction du gaz (ou pétrole) et de la soudure des pipes pour son acheminement), c’est pourquoi, concernant les trois quarts des effectifs, la notion de « travail » y était très élastique, très molle (nonobstant que les bonnes volontés, même si peu nombreuses, étaient réelles et sincères). Aujourd’hui, je ne sais pas.

Je reviens à Berlin. Sur « la 5, la télé qui ne s’éteint jamais » à 17h26 une publicité me saute au visage. À ma connaissance c’est la première publicité française mettant en jeu un Arabe (mais pas encore un Maghrébin, pas même pour le Couscous), un homme riche du Moyen Orient jouant à « Jeu M.B. » (un jeu de loto, roulette…). De son côté, M6 diffusait fréquemment cette publicité vantant un déodorant pour femmes « Narta ! dès le matin je suis Narta ! » que nos campagnes, pour se l’offrir, se devaient (alors) traverser la Méditerranée ou se rendre à Melilla (à Oujda peut-être ?)

Depuis quelques temps, tous les lundis, ce sont des centaines de milliers d’Allemands qui manifestent pour plus de liberté. Plus de démocratie. Depuis l’été, ce sont des milliers d’Allemands de l’Est qui sont partis pour la Hongrie et la Tchécoslovaquie. Plus de 40.000 Allemands ont fui le pays aux premiers jours d’octobre. Mais Erich Honecker, président du Conseil d’État (et gravement malade), reste droit dans ses bottes, plus irréductible que jamais. Le 8 octobre Honecker a reçu Gorbatchev à l’occasion du 40° anniversaire de la RDA.  Le 18, il est destitué. Egon Krenz (qui a claironné son admiration pour la répression des autorités chinoises contre les manifestants de Tien An Men, répression qui fit des centaines, voire des milliers de morts ce 4 juin 1989) lui succède. Quant au Parti socialiste ouvrier hongrois – MSZMP – (parti communiste), il se saborde et se scinde en deux formations : Parti socialiste hongrois (MSZP) qui abandonne la référence au marxisme, et Parti communiste ouvrier hongrois (Magyar Munkáspárt) le 8 octobre.

Devant l’écran de télévision, j’étais heureux comme un enfant à qui on offrirait un sac ou une amphore saturés de bonbons caramélisés, aux couleurs de l’arc-en-ciel et aux formes de minuscules oiseaux. Je recevais les images en pleine figure, en plein cœur. Une émotion incroyable, prodigieuse, me submergeait. Oui, j’étais heureux de voir des sourires larges comme un croissant de lune, des yeux ronds, exorbitants de félicité, des larmes bleues couler sur les joues, les lèvres. D’entendre les cris de joie. De voir cette immense foule compacte onduler comme les eaux d’un fleuve dans une seule direction, celle de la liberté. De voir tous ces gens, jeunes et moins jeunes, parents, grands-parents, amis, inconnus, se jeter les bras ouverts les uns sur les autres. Leur bonheur, je le partageais, assis dans mon fauteuil ou debout devant l’écran de ce vieil appareil de télévision, un verre de Mascara à la main tendu vers eux. J’aurais tant aimé me trouver parmi ces heureux, juste le temps de ces journées inoubliables, car ici aussi des pans d’un autre murs sont entrain de vaciller. Tomberont-ils ? Nous l’espérions tous.

Ce jeudi 9, A2 était en direct de la frontière, du Mur, avec Philippe Rochot. USA Today titre : « The wall is gone » sans point d’exclamation. On voyait les Allemands de l’Est complètement dépassés :

  • c’est comme un rêve !
  • c’est incroyable !
  • c’est dingue, c’est de la folie !
  • c’est génial !
  • je suis très heureux !  s’exclamaient-ils.

Et en chœur ils chantaient « Ein so schöner Tag soll niemals enden » (Une journée aussi belle que celle-ci, ne devrait jamais finir).

Trois jours avant, lundi sur TF1, PPDA parlait d’un déferlement « Ce n’est plus une hémorragie, c’est aujourd’hui un véritable déferlement qui balaie de facto la frontière qui sépare les deux Allemagne. 23000 Allemands ont déjà changé de pays depuis samedi en passant par la Tchécoslovaquie. Et ça continue ». Je suis tenté de mettre un gros point d’exclamation, mais le ton grave du journaliste ne l’autorise pas.  

Des Allemands de l’Est j’en ai connu, des Polonais, des Tchèques, des Hongrois… je connaissais leurs pays pour les avoir traversés à 20 ans, 21, 22… pour avoir participé à des chantiers internationaux de volontariat.

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Cliquer ici pour lire un article à ce propos

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Une participation disais- je, sans lien aucun avec la politique (à tout le moins me concernant), je m’en méfiais assez depuis l’intimidation dont je fus l’objet quelques années auparavant, alors que je n’avais pas 18 ans. Je fus incarcéré dans une geôle (une cave en guise de cellule) au sein même du Tribunal d’Oran (près du lycée El Hayet) pour avoir dénoncé le zèle et l’abus de pouvoir d’un greffier. Tous ces Allemands, Polonais, Tchèques, Hongrois étaient comme mes amis. J’en ai gardé un souvenir intarissable. Ils ne demandaient que la Liberté. Aspirer à la liberté est un droit et un devoir. Cette liberté, ils la vivaient à travers nous qui arrivions des pays comme France, mais aussi la Grande-Bretagne, l’Italie, la Suède, l’Allemagne de l’Ouest…  

Je me suis égaré. Reprenons le cours des événements du Mur. J’étais devant mon écran de télévision, et nous étions en novembre 1989. La RDA a laissé partir ses ressortissants, avec un visa rapidement délivré, vers la RFA. En Algérie nous aussi avions connu cela sous l’innommable dictateur, on appelait ce visa algérien « ASTN » (autorisation de sortie du territoire national).

« 3000 personnes à l’heure passent le Mur depuis ce matin » s’est écrié le correspondant d’A2. « Les nouvelles tombent minute par minute, nous n’avons pas le temps d’écrire ce qui se passe là-bas, du côté du Mur de Berlin » s’est excusé Billalian. L’Histoire s’accélérait et la chaîne française lui réserva 24’ à 13 heures, 23’ lors du journal du soir (exactement comme à TF1). Les événements se bousculaient, les hommes politiques étaient dépassés. « Les mots n’ont plus de sens » répétait Daniel Bilalian. La veille, le gouvernement de Willi Stoph avait démissionné.

Nous étions à quelques jours du 30° anniversaire (13, 14 et 15 novembre 1959) du Congrès de Bad Godesberg, lorsque le SPD, parti social-démocrate allemand, prenait congé du marxisme.

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CLIQUER ICI_ A2 Christine Ockrent

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À 20h36, une dépêche de l’AFP annonçait : « les gardes-frontière de RDA sont entrain de dégager les chicanes et barrières amenant au mur afin de commencer à le détruire. » Le samedi 11, le quotidien Libération du week-end (le numéro du jeudi 9 n’a pas paru pour cause de grève) mettait en une, une photo montrant des Allemands de l’Est escaladant le Mur et un encart : « Quelle histoire ! Berlin n’en finit plus de fêter la fin du Mur » auquel le journal a consacré 18 pages.

Le samedi, A2 était en direct de Berlin, comme la veille, cette fois là avec Christine Ockrent et André Glucksmann qui parlait d’inquiétude. A2 avait même, depuis vendredi, chamboulé ses programmes.

La RDA a délivré en 24 heures 2.700.000 visas à ses ressortissants pour quitter le pays (plus de 10 millions le samedi suivant) à pied, en train ou en Trabant 601.

En trois jours, ce sont 17% des Allemands qui sont allés en RFA (100.000 pour ce samedi). Chez les voisins, les murs des dirigeants craquelaient. En Bulgarie Todor Jivkov tomba le 10, lui qui voulait « l’éradication de la présence musulmane de Bulgarie » (tiens, tiens, « éradication », un terme qui va, quelques années plus tard, envahir certaines rédactions de journaux et comités de parti, les uns et les autres en rupture avec leur peuple d’arrière-garde)

J’ai couru voir des amis, comme je l’avais fait le 10, mais la plupart faisait toujours une tête d’enterrement. Il est vrai que nombre d’entre eux émargeaient aux registres du Pags – organisation dont j’ai toujours détesté l’idéologie qui s’abreuvait chez les Stal –, mais demeuraient néanmoins des amis (je découvrirai plus tard qu’ils m’avaient alors bien leurré, eux les adeptes de l’entrisme). Quelques années plus tard, au plus fort de la terreur, l’un d’entre eux – médecin – me menacera en souriant « si tu continues de parler de Droits de l’homme, je te mets une balle dans la tête »,  oui messieurs, paraphrasant l’abject écrivain nazi Hanns Johst: « Quand j’entends parler de culture je relâche la sécurité de mon révolver ». Je suis revenu, en courant, chez moi. Aujourd’hui, le mur de l’Histoire a été déflagré et lorsqu’il m’arrive d’échanger avec eux – ceux qui sont encore là et qui ne se dérobent pas  –, je pose sous leurs yeux le tableau sombre et la comptabilité macabre des histoires auxquelles ils ont follement cru. Ceux-là ne sont plus nostalgiques.    

J’ai repris un ou deux verres de Mascara avec des cacahuètes. J’étais seul, mais heureux. La journée de la chute du Mur de la honte et celles qui suivirent furent pour moi de grands moments de bonheur. J’ai suivi les informations d’A2 (et de La 5, de TF1…) jusque tard dans la soirée.

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http://ahmedhanifi.com/wp-content/uploads/2019/11/FRANCE2_-9-nov-2014_-VIDEO.-9-novembre-1989-le-jour-où-le-mur-est-tombé.mp4

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En Tchécoslovaquie débutait le vendredi suivant une « révolution de velours » (elle aboutira dix jours plus tard, le 27 ; alors qu’en Bulgarie, le 18, commençaient d’importantes manifestations dans tout le pays. En Algérie, le 20 novembre, le FFS était légalisé. C’est un autre événement historique.

Depuis la mi-novembre, les collègues de travail qui entraient dans mon bureau pour une raison ou une autre me demandaient « hadi chtah ? » 

ç’est quoi ça ? en pointant un petit objet. C’était systématique. Un morceau de pierre que j’avais ramassé dans le Camp où j’habitais. Je répondais « c’est un bout du Mur de Berlin ». C’était faux, mais c’était vrai également. C’était comme un éclat du Mur de Berlin qui était parvenu jusqu’à moi, comme un signe. C’était mon morceau du Mur de Berlin. Je l’ai toujours à portée de main, 30 ans plus tard. Lorsque je l’observe aujourd’hui, il me revient à chaque fois à l’esprit ces mots prononcés lors de son procès (1964) par Nelson Mandela : « Au cours de ma vie… j’ai chéri l’idéal d’une société démocratique et libre dans laquelle toutes les personnes vivraient en harmonie, avec des chances égales. C’est un idéal que j’espère voir se réaliser. Mais s’il le faut, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir. »

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Je vous laisse. Demain matin, samedi 9 novembre, j’animerai un atelier d’écriture à Marseille autour des « Notes de chevet » de  Sei Shônagon (c’est un classique) où il est question de « listes ». L’après-midi je serai présent à deux manifestations. La première, à 14h, « rencontre avec Leila Shahid et Dominique Vidal : « antisionisme et antisémitisme » avec projection de courts métrages, au Mistral dans le 1° arrondissement (11 impasse Flammarion). La seconde manifestation, vers 15h, s’intitule « Grande marche contre le mal logement » (1° arrondissement, Cours Julien).

Contrairement à Paris, à Marseille il n’y a rien sur l’Algérie, ce samedi 9.

Note complémentaire : en atelier d’écriture, pour ce type d’exercice qui fait appel à la mémoire, je n’autorise l’exploitation d’aucun document, d’aucune archive… ce que j’ai fait, moi, ci-dessus.


ARTICLE INTÉRESSANT DE Francetvinfo SUR LE MUR DE BERLIN , À LIRE. CLIQUER ICI

Émission très intéressante sur LCP, avec belles images/vidéo d’époque. CLIQUER ICI

« … Une spéciale Le mur de Berlin à l’occasion des 30 ans de la déconstruction du mur et de la fin de la séparation entre l’Allemagne de l’Est et l’Allemagne de l’Ouest.

Le 9 novembre 1989, le Mur de Berlin s’effondrait. 30 ans plus tard, Rembob’INA revient sur cet événement qui a changé la face de l’Europe et du monde, à travers des documents d’archive qui ont pour point commun de montrer l’histoire en marche.

– Un reportage saisissant de « 5 Colonnes à la Une » (08/09/1961), qui revient sur l’édification du mur le 13 aout 1961 par le gouvernement est-allemand : un constat brut avec des témoignages d’habitants , de rares images aériennes du Mur.

– Au lendemain des premières brèches, le 10 novembre 89, l’édition spéciale d’Antenne 2 à 20h30, présentée par Daniel Bilalian.

– L’image mythique saisie et commentée par Philippe Rochot, le lendemain en direct dans le 13h d’Antenne 2, du violoncelliste Mstislav Rostropovitch jouant devant le Mur déjà taggé et qui a commencé à être démoli.

– « Berlin aller-retour », un numéro de « 24 heures », l’émission de reportage de Canal + dont le concept est de tourner un même événement pendant 24 heures en suivant le point de vue de cinq personnages différents, réalisé par l’agence CAPA.

Ensuite, place au débrief avec les invités de Patrick Cohen : Daniel Bilalian, journaliste et présentateur des JT d’Antenne 2, Jean-Marie Michel, journaliste de l’Agence CAPA, Nicolas Offenstadt, historien et Agnès Chauveau, de l´INA. » (in: http://www.les-infos-videos.fr/2019/10/rembob-ina-le-mur-de-berlin.html)

En Algérie, « l’édition devra aussi se remettre des années Bouteflika »

Éditeur et libraire aujourd’hui à la retraite, Boussad Ouadi a été un témoin direct des dégâts causés par le système de l’ancien président sur le secteur du livre.

Le Monde.fr – Par Dorothée Myriam Kellou Publié le 7 novembre 2019

Cette année encore, les wagons du tramway qui relient le centre-ville d’Alger au Palais d’exposition des pins maritimes, où se déroule le 24e Salon international du livre d’Alger (SILA) du 31 octobre au 9 novembre, sont bondés. En 2018, selon les organisateurs, plus de 2 millions de visiteurs s’étaient pressés au SILA pour découvrir les dernières publications : livres étrangers, éditions algériennes, ouvrages religieux. « La majorité sont des livres religieux », souligne Boussad Ouadi, éditeur et libraire aujourd’hui à la retraite.

Lui ne viendra pas. Peut-être à titre personnel rejoindra-t-il la foule curieuse ou simplement désireuse d’une occasion de flâner en famille. Mais il ne tiendra pas de stand pour exposer les livres de sa maison d’édition, INAS, qu’il ne s’est pas résolu à fermer. « Je n’ai pas demandé à tenir de stand depuis 2007 », raconte-t-il, attablé à la terrasse du jardin d’essai du Hamma à Alger.

« Cette année-là, j’avais publié le livre de Mohamed Benchicou, Les Geôles d’Alger, où l’auteur relatait ses deux années à la prison d’El-Harrach. Il y avait été incarcéré pour une histoire de bons du Trésor. Personne n’avait voulu publier ce livre. Je l’avais fait. L’injustice de son arrestation, après la parution de son livre sur Bouteflika, m’avait été insupportable », précise Boussad Ouadi. En 2004, M. Benchicou, ancien directeur du journal Le Matin, avait publié Bouteflika, une imposture algérienne, aux Editions Jean Picollec. « Il l’avait écrit alors que Bouteflika jouissait encore d’une certaine aura, notamment à l’international. Il a été l’un des premiers à démasquer le président », se souvient Boussad Ouadi.

Piratage de livres

En 2007, lors du SILA inauguré par le président Bouteflika, le stand de Boussad Ouadi est fermé et la séance de dédicace prévue avec l’auteur annulée. La publication du récit a également valu à l’éditeur des dissensions personnelles avec la ministre de la culture, Khalida Toumi, qu’il avait connue militante avant qu’elle ne rejoigne le gouvernement. « J’avais essayé de la convaincre d’accompagner la structuration du métier de l’édition en créant des formations au métier d’éditeur, en développant un réseau de distribution… », raconte-t-il.

Rien ne se passe ainsi et le secteur de l’édition n’échappe pas à la mauvaise gestion de la manne financière générée par la vente des hydrocarbures. « Ils ont mis en place un système de subventions publiques, avec en son cœur une logique de récompenses de loyautés et d’accointances personnelles. Alors que nous étions à peine une vingtaine d’éditeurs au début des années 1990, nous avons atteint le nombre de 800 en 2016. Cela touchait à l’absurde, poursuit-il. Beaucoup se sont improvisés éditeurs pour avoir accès aux subventions distribuées à chaque événement commémoratif. »

Selon l’éditeur, ce système a encouragé le piratage de livres, l’à-peu-près dans la qualité et les contenus éditoriaux. « Si on regarde les livres algériens exposés au SILA, très peu se distinguent. Et je ne parle même pas des livres religieux, en majorité importés du Liban et des Emirats arabes unis. C’est un autre circuit de diffusion. »

Le milieu de l’édition sinistré

L’Algérie ne bénéficiera jamais plus d’une telle manne financière. Les revenus de l’Etat générés par les ressources pétrolières ont chuté depuis la baisse du prix du pétrole en 2014. « Tout est à reconstruire », déplore t-il. Pourtant, il avait beaucoup d’espoirs quand il s’est lancé dans l’édition au milieu des années 1980. « J’étais l’un des premiers à oser briser le monopole public », se souvient-il. Avec les éditions Laphomic auxquelles il s’associe, il publie notamment des auteurs marginalisés dans l’édition officielle. Il se souvient de sa première publication d’un texte politique : Entretien avec Tahar Djaout, de Mouloud Mammeri (1987).

Avec l’ouverture démocratique en 1988, la possibilité de se constituer en association, de publier des journaux, des livres, le milieu de l’édition se développe. Boussad Ouadi se rappelle d’un temps glorieux : création d’un syndicat des éditeurs, formations, large réseau de librairies publiques et privées, participation à des salons du livre en Europe et au Maghreb… Il rejoint l’ENAP, l’Entreprise nationale algérienne de presse, l’une des librairies étatiques à Alger. Il importe des livres introuvables partout ailleurs en Algérie et les vend sous le comptoir. « La librairie dépendait du FLN, véritable Etat dans l’Etat, qui nous laissait une grande marge de liberté. », se souvient-il.

Puis le choc survient avec l’attentat contre son ami, journaliste et écrivain algérien, Tahar Djaout, le 26 mai 1993, tué « par un gamin armé de 19 ans ». Pendant cette décennie noire, guerre civile opposant l’armée aux islamistes qui a causé la mort de près de 200 000 personnes, le milieu de l’édition est sinistré. Malgré les menaces, Boussad Ouadi ne quittera pas l’Algérie. Il ne renoncera pas. Il se lance dans l’importation de livres qu’il part vendre à travers le pays dans les rares librairies encore ouvertes à l’époque : « L’Algérie était en cessation de paiement. La priorité était donnée à l’achat de semoules, de sucre et d’huile. Pas de livres ! », se souvient-il.

« Pas une librairie digne de ce nom »

Aujourd’hui, Boussad Ouadi remonte la rue Didouche-Mourad, anciennement rue Michelet, où se concentrent les librairies d’Alger-Centre : « Regardez, là, il y avait une librairie. Elle est devenue un magasin de vêtements et de chaussures. Ils y vendent du shampoing. » Les librairies étatiques ont été privatisées en 1997, souvent cédées à leurs salariés. « Ils sont nombreux à avoir cédé à la spéculation immobilière et vendu », précise-t-il.

L’éditeur se fraie un chemin dans la foule de l’après-midi jusqu’à une autre librairie : « Celle-ci est encore en activité. Mais ce n’est pas une librairie digne de ce nom. C’est un espace où sont disposés sans réflexion des livres édités localement ou importés. » Il attrape un ouvrage : « Regardez ce livre sur Tlemcen. Il coûte 8 000 dinars [60 euros], c’est la moitié du SMIC algérien. Qui peut l’acheter ? Il n’y a aucune vision éditoriale, juste un choix éditorial motivé par une logique de prédation de la rente. C’étaient les années Bouteflika. Le secteur de l’édition n’y a pas échappé. »

Quand on l’interroge sur des éditeurs algériens comme Barzakh qui ont acquis une réputation internationale, Boussad Ouadi répond que « c’est l’arbre qui cache la forêt, de beaux arbres devant une forêt qui pourrit ». Il s’excuse pour ses diatribes. Le constat est amer et il espère un changement avec le Hirak, le mouvement de contestation qui a débuté en février, « véritable tremblement de terre ». « Il faudrait lutter contre l’argent sale pour récréer des circuits professionnels des métiers du livre, de l’auteur jusqu’au libraire. » Il s’arrête. « Je dis tout ça, mais j’ai baissé les bras », avant d’ajouter : « Momentanément j’espère. »