Le printemps berbère, Tafsut Imaziɣen

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En haut: meeting pour la libération des détenus. Ci-dessus manif. 26 mars 1960- in Tamurt iw

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Jeudi 20 avril 1980, lundi 20 avril 2020 : 40 années nous séparent de cette mémorable journée du 20 avril 1980 qui marquera d’une pierre blanche notre histoire. En quelques mots d’intro : Ce jour-là en Kabylie, la population se met en grève. Le 10 mars, Mouloud Mammeri devait tenir une conférence sur la poésie kabyle, mais elle serait interdite. La première semaine d’avril, des centaines d’étudiants étaient arrêtés. Des cours libre de langue tamazight sont donnés dans le Campus universitaire occupé. Le 17, la télévision diffuse un discours de Chadli Bendjedid s’en prenant à la population de Tizi-Ouzou. L’université de Tizi Ouzou était prise d’assaut par les forces de l’ordre le 19 avril. Comme El Moudjahid contre Mouloud Mammeri, Algérie-Actualité s’en prend au mouvement de contestation accusé d’être sous les ordres d’une « main étrangère ».

Mais laissons la parole à Arab Aknine, militant de la première heure, nous relater (texte d’avril 2011) les faits tels qu’il les a vécus. Je vous ajoute une chronologie réalisée par Rachid Chaker.

Enfin, je termine avec l’article diffamatoire et malsain de Kamel Belkacem (El Moudjahid et Algérie- Actualité) suivi de la réponse mémorable de Mouloud Mammeri.

J’ai ajouté le chapitre « Le printemps berbère » de 1980 du livre de Amar Ouerdane intitulé « La question berbère »

Trois photos montrent une manifestation à Alger du MCB-CN à laquelle j’ai participé. C’était le 20 avril 1994, en pleine terreur. Les autres, correspondent aux grandes manifestations de 1980

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ARAB AKNINE

Le Mouvement berbère

Par Arab Aknine, 17 avril 2011

Le Centre universitaire de Tizi-Ouzou après deux ans d’existence

À la rentrée universitaire 1979-1980, le Centre universitaire de Tizi-Ouzou (Cuto) était à sa troisième année d’existence et comptait déjà près de deux mille étudiants. Le Cuto était composé de trois campus qui accueillaient les deux mille étudiants.

Le site de Oued-Aïssi qui abrite le siège du rectorat du Cuto et l’Institut des sciences exactes en plus d’une résidence universitaire de garçons, le site de M’douha transformé pour la circonstance en résidence de filles et le campus de Hasnaoua, encore en chantier, inauguré en partie pour abriter les structures des instituts de biologie, de droit, de sciences économiques, de lettres arabes et une résidence universitaire. Les deux mille étudiants du Centre universitaire de Tizi-Ouzou provenaient pour l’essentiel des wilayas de Tizi-Ouzou, Béjaïa et de Bouira. Durant les deux premières années de son existence, le Cuto s’est déjà distingué par deux grèves et des actions de protestation d’étudiants.

À sa première année d’ouverture (1977-1978), les autorités de wilaya (1) avaient interdit le gala du chanteur Aït Menguellet, invité par les comités estudiantins d’animation culturelle et artistique. Aucune raison, pour motiver ce refus, n’a été avancée par l’administration. L’année suivante, à l’occasion du 19 Mai, Journée nationale de l’étudiant, c’est la représentation théâtrale de la pièce de Kateb Yacine La guerre de 2000 ans, interprétée par la troupe des étudiants, qui fera les frais de l’interdiction sous le motif, cette fois clairement assumé, de : « Thème ne concordant pas avec la journée. » On a également enregistré durant cette année des actes mystérieux de mise à sac de deux salles de prière (M’douha et Oued-Aïssi) par des inconnus.

La dynamique autonome : pour une représentation légitime

Même si les relents d’une atmosphère lourde sont largement perceptibles dans les milieux universitaires, rien ne pouvait tout de même présager la tournure de ce qui allait être le mouvement d’Avril 1980. Nous voilà subitement en face d’une situation politique inédite qui va surprendre même les groupes politiques qui activaient clandestinement. La campagne d’inscriptions dans les rues de Tizi-Ouzou et les distributions de tracts du FFS dénonçant la dictature et réclamant les libertés pour les Algériens n’avaient pas suscité d’intérêt à la mesure de ce qui allait s’enclencher brutalement.

Nous sommes à la deuxième semaine du mois d’octobre 1979, la grogne commençait à se faire sentir autour des conditions de vie des étudiants dans les campus universitaires. Un groupe d’étudiants des sciences exactes prend l’initiative de convoquer une assemblée générale pour débattre de ces conditions. C’est de nuit, en faisant le porte-à-porte, que les étudiants furent invités à la réunion en dépit de l’omniprésence des éléments structurés dans l’UNJA moribonde. Nous étions loin de soupçonner qu’on venait alors d’inaugurer un processus qui allait évoluer vers un événement qui marquera la vie politique de l’Algérie. Très vite, le bouillon de débats va se structurer et s’axer sur une revendication de contestation de la légitimité des représentations des comités d’étudiants sous la bannière de l’UNJA, organisation de masse du FLN. Une grève qui durera près d’un mois (du 17 octobre au 13 novembre 1979) fut déclenchée par les étudiants. La décision de cette grève fut prise par vote en assemblée générale qui désigna également un groupe dénommé « la délégation » pour représenter ces derniers auprès des structures de l’administration. La grève se prolonge et installe la crise dans la durée pour se corser davantage. Des manœuvres sournoises seront entreprises par des éléments de l’UNJA pour briser la grève et démobiliser le mouvement. En vain.

C’est au tour du FLN de mobiliser pour la circonstance ses militants extra-universitaires par cars et d’envahir les campus universitaires, brassards aux bras, pour contraindre les étudiants à reprendre les cours. L’irruption des militants du FLN à l’intérieur de l’enceinte de l’université offrait un spectacle inédit et stupéfiant. Les contacts et les discussions directs qui s’engagent dans le calme entre les étudiants et ces militants en faction nous révélèrent l’ignorance totale de ceux-ci des raisons de leur présence au milieu des étudiants. Le soir, ils repartirent sans heurts et dans le calme. La grève se prolonge. Même avec la détermination certaine qui était manifeste dans la masse des étudiants, l’atmosphère commençait à peser lourdement sur le moral. Les analyses que nous faisions nous dictaient l’impératif de rester vigilants et d’agir avec doigté et sans répit pour assurer un souffle continu au mouvement et maintenir le niveau de mobilisation. C’était l’unique voie à même de nous mettre à l’abri des contrecoups d’une éventuelle situation de reflux. Un bras de fer s’engage entre les autorités locales et le mouvement de contestation des étudiants représenté par « la délégation ».

Les autorités locales choisissent la stratégie de pourrissement et espéraient une désaffection et le reflux du mouvement. Une action énergique de solidarité du corps enseignant algérien avec le mouvement de contestation coupa l’herbe sous les pieds aux partisans de la logique du pourrissement. « La délégation » s’imposa comme représentant incontournable du mouvement des étudiants et renvoie définitivement à la marge les structures de l’UNJA. La grève prend ainsi fin le 13 novembre 1979 et consacre la légitimité de « La délégation ». Le terrain est définitivement libéré à l’action et aux activités de « La délégation ». Au mois de janvier 1980, tous les campus avaient fêté avec éclat, de façon libre et autonome, la journée de Yennayer. Des représentations théâtrales et des galas artistiques avaient été organisés dans les trois campus durant la nuit du 12 janvier 1980. Je ne puis manquer de rendre hommage à la mémoire de feu Ouahioune Djaffar, étudiant en sciences exactes, et de rappeler son dynamisme qui était pour l’essentiel dans la réussite de ces festivités. Le FLN cesse définitivement d’exercer la tutelle, par l’entremise de l’UNJA, sur les structures estudiantines. Les deux premiers mois de l’année 1980 seront vécus comme période de répit et d’observation. La surveillance policière autour des campus universitaires s’est accrue et s’est renforcée même de nuit. Des informations qui nous parvenaient à la cantonade faisaient état de discussions dans les rangs du FLN pour la création de milices de surveillance pour parer aux distributions nocturnes de tracts.

L’université autonome ou la conscience en mouvement

Ce sont les maisons d’édition françaises qui publient l’écrivain Mouloud Mammeri. Si ses œuvres romanesques et théâtrales en langue française sont disponibles dans les librairies en Algérie, ce n’est pas du tout le cas pour les œuvres portant sur la langue berbère. La Sned, société publique d’édition et de diffusion, n’a distribué que quelques exemplaires de celles-ci. Le livre consacré au poète Si Mohand ou Mhand ( Isefra de Si Mohand ou Mhand, éd. Maspero 1969) et La grammaire berbère Tajerrumt n Tmazirt, éd. François Maspero 1976).

Au début de l’année 1980, M. Mammeri publie, toujours chez Maspero, Les poèmes kabyles anciens. Le journal français Libération rend compte de la publication de ce livre consacré à la poésie kabyle ancienne. En Algérie, pas même un entrefilet d’annonce n’a été réservé à celle-ci par les journaux de l’époque. Dans les milieux universitaires, rares sont ceux qui étaient au fait de cette publication. Mais, ce sont les poèmes anciens qui vont mettre le feu aux poudres, titrera quelques semaines plus tard un journal français.

Deux enseignants de l’université, Ramdane Achab et Hend Sadi, étaient en contact avec l’écrivain Mouloud Mammeri qui rentrait de France après la parution de son livre. Ils nous font part au campus de Oued-Aïssi de la possibilité d’inviter l’écrivain pour une conférence sur son dernier livre consacré à la poésie kabyle ancienne. La nouvelle a été accueillie favorablement dans les comités d’étudiants. Il restait à confirmer et fixer la date. Les deux enseignants sont chargés pour cela auprès de Mouloud Mammeri. Quelque temps plus tard, arrive la confirmation et la date du lundi 10 mars 1980 à quatorze heures au campus de Hasnaoua fut retenue pour cette conférence. À quelques jours seulement de cette date, les comités de cités placardent des affichages muraux pour annoncer l’information aux étudiants. Il était difficile de croire qu’une conférence de Mouloud Mammeri sur la poésie kabyle ancienne pouvait déranger en haut lieu de hiérarchie. Tant pis pour ceux qui affectionnent et privilégient la logique de contrôle policier au détriment de l’autonomie et des libertés. Des manœuvres dilatoires et des agissements occultes seront mis en branle durant la nuit du 9 au 10 mars. Un appel téléphonique mystérieux se faisant passer pour le recteur du centre universitaire annonce à M. Mammeri l’annulation de la conférence. Ces manœuvres qui ont suscité beaucoup d’inquiétudes sont restées dans le secret total parce que cela risquait de provoquer un effet de démobilisation. Plus tard, le nom du directeur du Cous (Nour Merabtene) a été évoqué comme l’auteur probable de ce coup de fil. Pouvait-il agir seul ? Pas si sûr !

Conférence interdite : le sursaut de dignité

Avant de se rendre à Tizi- Ouzou durant la matinée du lundi 10 mars, M. Mammeri avait pris le soin de confirmer les choses par téléphone auprès de M. Arab, recteur du Cuto. Ce dernier avait démenti le report ou l’annulation de la conférence et s’est déclaré étranger à cet appel téléphonique. Pour les étudiants, cette matinée du 10 mars se présentait au rythme du train de vie ordinaire.

Habituellement, les après-midi des journées du lundi étaient libres de toute activité pédagogique pour être consacrées à l’animation culturelle ; le plus souvent au cinéclub de la Maison de la culture. Mais pour ce lundi 10 mars 1980, les bus du transport universitaire commençaient à converger massivement vers le campus de Hasnaoua à partir de treize heures. Il y avait foule dans la cour du campus et beaucoup parmi les présents étaient des extra-universitaires, informés sans doute de la tenue de la conférence et venus y assister. Quand arrive l’heure prévue pour la tenue de la conférence, M. Mammeri n’était toujours pas là. La foule commençait à s’impatienter au fur et à mesure que le temps passait. Un sentiment d’indignation générale se lisait sur les visages même si aucune information n’avait été donnée par les organisateurs, qui eux-mêmes ignoraient tout. Une heure passe. Il est quinze heures et les organisateurs n’avaient toujours aucune information sur ce qui est advenu du conférencier. Une demi-heure plus tard, Tari Aziz, étudiant en sciences exactes, prend la parole pour inviter la foule présente à se disperser dans le calme et rester attentive en attendant des informations. La foule se disperse calmement mais non sans grande consternation.

Que s’est-il passé au juste ? M. Mammeri en compagnie de Salem Chaker a été interpellé par un barrage de police à la hauteur de Draâ-Ben-Khedda puis conduit au cabinet du wali. Après avoir été retenu pendant longtemps au siège de la wilaya, on lui annonça que sa conférence était annulée et qu’il était indésirable à Tizi-Ouzou, qu’il doit quitter impérativement. Blessés, affectés dans notre dignité, nous étions loin d’imaginer une forme quelconque de réaction à cet attentat à la dignité tant l’émotion du sentiment d’injustice pesait si fortement sur nos esprits. Il y avait comme un sentiment général éprouvé de dépossession. Mais la détermination et la volonté à rétablir l’éthique piétinée à l’université étaient totales et lisibles chez tous les étudiants. Il ne restait que les formes à définir. Après le dîner, les étudiants du campus de Oued-Aïssi improvisent une assemblée générale. Quelque temps après avoir fait le porte-à-porte des pavillons de résidence, l’amphithéâtre des sciences exactes était déjà bondé de monde. Une heure à peine avait suffi à l’assemblée pour prendre des décisions et arrêter des actions : manifestation pour le lendemain dans les rues de la ville pour dénoncer l’interdiction de la conférence. Constitution de plusieurs groupes de volontaires désignés pour informer tôt le matin du mardi 11 mars les étudiants du campus de Hasnaoua de ces décisions.

Confectionner dans la nuit des banderoles avec les slogans retenus. Préparer les conditions matérielles de l’assemblée générale de toute l’université à 9h au restaurant universitaire de Hasnaoua. Canaliser et orienter les étudiants et les étudiantes à la salle de réunion. En un tour de main, les choses étaient totalement ficelées. Quatre draps d’étudiants seront sacrifiés dans la foulée pour faire office de banderoles peintes au gros marqueur. Quand arrive minuit, le groupe se disperse pour quitter la chambre de Aziz Tari du pavillon E avec toutes les tâches accomplies. Les quatre banderoles avaient tout le temps de sécher au petit matin.

– « La culture berbère n’est-elle pas algérienne » ?
– « Wali, CNP conférence de M.Mammeri interdite ».
– « Non à la répression culturelle ».
– « Oui pour une culture populaire algérienne ».

Au matin du mardi 11 mars 1980, quand arrivent à Hasnaoua les étudiants de Oued-Aïssi à bord de bus pleins à craquer, les groupes désignés étaient à pied d’œuvre et avaient déjà accompli l’essentiel des tâches assignées d’information et de mobilisation. La salle de restaurant était bondée d’étudiants attentifs et prêts à toute consigne qui pouvait être donnée. Les véhicules de la police rôdaient ostensiblement autour de l’université avec leurs gyrophares en action pour nous intimider. En l’espace d’une heure à peine, toutes les décisions furent soumises de nouveau à l’assemblée générale de l’université et approuvées par la majorité des étudiants. Et vers dix heures trente, une marche de plusieurs centaines d’étudiants accompagnés de quelques enseignants universitaires s’ébranle vers la ville scandant des slogans de dénonciation de l’interdiction de la conférence. La ville s’est vite mise en arrêt d’activité, le trafic de véhicules et les agents de police disparaissent de la circulation. Quand arrive le cortège à hauteur de l’hôpital, les trottoirs étaient noirs de badauds. Beaucoup se joignaient au cortège. Deux tours des rues de la ville, une halte devant la wilaya et une autre devant le lycée polyvalent, une minute de silence devant le monument aux morts du centre-ville et la marche s’achève au campus de Hasnaoua en compagnie de beaucoup de ceux qui s’étaient joints au cortège. Les youyous des femmes lancés des balcons de la ville résonnaient encore dans nos oreilles et gonflaient l’orgueil de la foule qui s’est dispersée calmement avec les remerciements des étudiants et le sentiment du devoir accompli.

La dynamique d’automobilisation

Le 12 mars 1980, une lettre ouverte adressée au président de la République fut rédigée en assemblée générale. Elle ne parviendra à la présidence que le 15 mars, quand le groupe d’étudiants chargés de la remettre fut reçu par le secrétaire général (M. Benhabilès). A leur retour, un compte-rendu a été présenté devant l’assemblée générale des étudiants qui s’est tenue au campus de Hasnaoua. La lettre ouverte retraçait les étapes et les interdits dont étaient victimes les activités organisées par les comités autonomes des étudiants du Cuto. Dans sa conclusion, elle réaffirmait la nécessité de rétablir les droits de la culture berbère et garantir les libertés démocratiques au sein de l’université.

Le 13 mars 1980 au matin, les citoyens découvrent les murs de la ville recouverts d’inscriptions du FFS qui dénoncent l’injustice et appellent à la démocratie. Les autorités mobilisent une armée de peintres qui les couvrent précipitamment.

A partir du 16 mars 1980, des manifestations sporadiques de jeunes éclatent dans toutes les villes et villages. Et pour la première fois, certains titres de la presse étrangère rendent compte de ces manifestations. Le lendemain, Daniel Junqua, correspondant du journal Le Monde à Alger, s’était déplacé à Tizi-Ouzou et fut reçu à l’université par les étudiants et les enseignants.

Le 17 mars 1980, le chanteur Ferhat est invité par les étudiants pour un gala au campus de Hasnaoua. About Arezki, laborantin à l’université, prend la parole durant les débats pour évoquer les tracts distribués d’un parti clandestin dénommé FUAA (Front uni de l’Algérie algérienne). Il sera arrêté le lendemain par des agents de la gendarmerie.

Le 20 mars, le journal El Moudjahid publie un concentré d’insultes contre Mouloud Mammeri qu’il intitule « Les donneurs de leçons » avec une signature aux initiales K. B. Des informations nous parviennent à l’université faisant état de l’arrestation, à At Douala, d’un technicien en électronique (Chemim Mokrane). Tard dans la soirée, feu Benghezli Mohamed Achour, originaire de At Doula, nous confirme cette arrestation. La campagne de presse et les arrestations qui se poursuivaient commençaient sérieusement à susciter de l’inquiétude dans le milieu des étudiants.

Le 26 mars, l’assemblée générale des étudiants décide de manifester une seconde fois en ville pour dénoncer ces arrestations et les mensonges de la presse. Encore une fois, il a fallu tout le courage et l’énergie de feu Ouahioune Djaffar pour renverser la tendance à la réticence des étudiants, largement gagnés par l’inquiétude. Des informations nous parviennent de la wilaya de Béjaïa avec son lot de manifestations et d’arrestations également.

A partir du 2 avril 1980, des rumeurs persistantes faisaient état d’une manifestation à Alger le 7 avril à 10 h à la place du 1er- Mai. Dans la masse des étudiants, il y avait beaucoup de détermination à se rendre en force à cette manifestation.

C’est dans l’après-midi du 5 avril que nous parviendra la mise au point de M. Mammeri à l’article du journal El Moudjahid, intitulé « Les donneurs de leçons ». Quand les étudiants envahissent massivement le centre de reprographie de Oued-Aïssi pour reproduire la lettre de M. Mammeri, c’est le commissaire divisionnaire de police Naït Abdelaziz qui se rendra sur les lieux dans un style hollywoodien — talkie-walkie en main — pour nous inviter à surseoir à cette diffusion, car toutes les revendications étaient satisfaites. Il sera vertement pris à partie par les étudiants et vidé de l’université.

En désespoir de cause, et face à la fougue de notre jeunesse, il ne cessait de nous répéter qu’il avait encore le plomb du colonialisme français dans sa chair et qu’il n’avait pas le temps pour se faire opérer. Plus tard, nous apprendrons que c’est entre le Maroc et le nord de la France qu’il a passé toute la période de la guerre de Libération.

Des renforts de police antiémeutes ont été dépêchés dans la wilaya de Tizi-Ouzou. C’est le centre de formation professionnelle de Tadmaït qui est transformé pour la circonstance en caserne d’accueil.

Le dimanche 6 avril 1980, la communauté universitaire tient une assemblée générale et décide de participer massivement à la marche de protestation d’Alger. Pour échapper aux barrages de contrôle dressés sur la route Tizi-Ouzou/Alger, des groupes empruntent de nuit l’axe Ouadhias-Tizi Ghenif avec banderoles et tracts. Redoutant une répression et des arrestations massives durant la marche d’Alger, certains enseignants avec des étudiants restés sur place tiennent une réunion informelle dans la soirée et envisagent de constituer un comité de suivi. C’était l’embryon du futur comité anti-répression. Beaucoup de naïveté de notre part. L’inexpérience faisant. Nos méthodes de travail n’étaient pas exemptes de reproches. Le lendemain, une répression violente fut déclenchée contre les manifestants, plusieurs centaines d’arrestations ont été enregistrées en fin de matinée de ce lundi 7 avril 1980 à Alger. Et jusque tard dans la soirée, plusieurs dizaines d’autres étudiants n’avaient pas encore donné signe de vie.

Propagande et répression : l’impasse d’une vision utopique

Avec le bilan si lourd de cette situation inattendue, nos camarades restés sur place à Tizi-Ouzou proclament la naissance du comité anti-répression pour dresser le bilan de la marche.

Le mardi 8 avril 1980, le comité anti-répression tient sa réunion et installe ses structures composées à parité étudiants-enseignants-travailleurs. Il est structuré en quatre commissions présidées chacune par un enseignant universitaire : la commission coordination-information, la commission relations extérieures officielles, la commission relations extérieures non officielles, la commission animation et vigilance. Une assemblée générale se tient durant la journée et proclame la grève illimitée de l’université avec occupation de locaux jusqu’à la libération des emprisonnés. Une délégation du comité anti-répression est reçue en milieu d’après-midi par le wali qui a tenu des propos rassurants quant à la libération des emprisonnés.

C’est au paroxysme du climat de tension que Ramdane Achab va assurer le premier cours libre de langue tamazight au campus de Hasnaoua sous occupation. Un amphi bondé d’étudiants, qui découvraient pour la première fois la transcription latine de la langue amazighe. C’est le défilé devant le manuel de transcription édité par Imedyazen pour le regarder telle une relique de l’histoire. Les jours d’après, Mustapha Benkhemou assurera à son tour à la Faculté centrale d’Alger un autre cours libre.

Le lendemain 9 avril, le comité anti-répression rend publique une déclaration qui dénonce la campagne calomnieuse de la presse et les arrestations. Entre-temps, les stagiaires de la formation professionnelle manifestent massivement et rejoignent l’université à la fin de leur marche. Des représentants de la presse étrangère sont reçus à l’université. Avec une mine désappointée, le commissaire divisionnaire Naït Abdelaziz se présente devant le portail de Hasnaoua et demande à des étudiants, sur un air menaçant, que soient vidés les journalistes de la presse étrangère présents dans l’enceinte de l’université. En vain.

Le lendemain jeudi 10 avril 1980, le wali (Sidi Saïd Hamid) organise un meeting de soutien à la direction politique du pays. Il a rameuté par bus des paysans de la région de Dellys-Cap Djinet qui emplissent l’artère principale de la ville décorée de drapeaux pour la circonstance sous les caméras de la télévision. Une tension vive était perceptible chez les étudiants dont certains voulaient même saborder la manifestation, quitte à recourir à l’affrontement pendant que le comité anti-répression jouait l’apaisement. Toutes les allées menant vers l’esplanade du meeting étaient bloquées par les forces de l’ordre. En fin d’après-midi, le comité anti-répression tient une conférence de presse en présence de journalistes de la presse étrangère. Il avait expliqué les évolutions et les enjeux qui se développaient autour du mouvement et la dynamique de l’auto-mobilisation sans cesse croissante. Il a réaffirmé le caractère fondamentalement pacifique du mouvement et confirmé les arrestations et le maintien en prison de trois détenus : About Arezki, Chemim Mokrane et Naït Abdellah Mohamed.

Durant toute la semaine, des pages entières du journal El Moudjahid sont réservées aux messages de soutien des kasmates du FLN à la direction politique du pays. Des manchettes sont consacrées à la dénonciation des agents de l’impérialisme. La solidarité et les marques de sympathie au mouvement ne cessaient d’être affirmées chaque jour davantage par des citoyens le plus souvent anonymes. Ainsi, les étudiants qui assuraient la vigilance de nuit recevaient régulièrement des offrandes de nourriture, de gâteaux, de café et même de tabac.

Des visites incessantes de solidarité et de soutien durant les soirées de personnages publics. Je ne manquerai pas d’évoquer la première visite de la chanteuse Malika Domrane ; à l’époque infirmière à l’hôpital psychiatrique de Oued-Aïssi, qui, dès son entrée, attirera notre attention sur un intrus présent dans les locaux de la commission information, comme une taupe des services. En effet, H. M., fils du muphti de la mosquée, accompagnera le 20 avril au matin, avec un certain M. Khellaf des renseignements généraux, les brigades opérationnelles de la sécurité militaire pour reconnaître les têtes à sceller. Le premier nommé sera promu à de hautes fonctions dans l’administration de l’Etat. Il exerce aujourd’hui des responsabilités administratives dans les alentours d’Alger. Le personnel de l’hôpital tient une assemblée générale pour décréter sa solidarité avec le mouvement et affiche des banderoles sur son mur d’enceinte. La Sonelec, la Sonitex, la SNLB, les étudiants de l’ITE font de même et affirment leur solidarité au mouvement avec des arrêts d’activités observés successivement.

L’étau resserré et l’assaut de l’université

Le lendemain 11 avril 1980 au matin, tous les accès à l’université sont bouclés par les forces de l’ordre. L’accès sera désormais exclusivement réservé aux étudiants sur présentation de cartes, les autres sont systématiquement refoulés.

Le 12 avril 1980, le groupe de travail composé d’enseignants et d’étudiants chargé de mettre au point un programme de revendications a finalisé son travail pour être présenté aux autorités. L’information pour une grève générale le 16 avril 1980, qui n’était jusque-là qu’au stade de la rumeur, commençait à trouver écho favorable chez la population.

Dans la soirée du 13 avril, un tract signé comité de soutien aux étudiants et travailleurs en grève appelle les Algériens à se mettre en grève générale. Des centaines d’ouvriers des chantiers universitaires de l’Ecotec rentrant le soir chez eux, dans toutes les directions, avec chacun une liasse de tracts de l’appel à la grève et la consigne de les placarder dans tous les cafés des villages.

Le 14 avril, le ministre de l’Enseignement supérieur, Abdelhak Brerhi, se rend à l’université. Il arrive en compagnie de Djamal Labidi (conseiller du ministre), Hachemi Cherif (dirigeant syndical FTEC), les autorités civiles locales dont Sidi Saïd Hamid et le chef du secteur militaire de Tizi-Ouzou pour assister à l’assemblée générale.

En fin démagogue, M. Brerhi se lance dans une diatribe de menaces à peine voilées mêlées à une logomachie prolixe de « patriardise » pour dénoncer les harkis et les réactionnaires. Un étudiant bizarre va se livrer au jeu de la dénonciation des opposants qui manipulent de l’étranger que Brerhi félicitera d’ailleurs et applaudira chaudement du haut de son piédestal. Cependant, un incident sera enregistré en fin de journée. Mouloud Khellill et Idir Reddad seront arrêtés lors d’un contrôle de barrage de gendarmerie à la sortie ouest de Tizi-Ouzou. Ils étaient en possession de tracts appelant à la grève qu’ils acheminaient sur Draâ-Ben-Khedda.

Le 16 avril 1980 au matin, Tizi-Ouzou était ville morte. Vers 10 heures, des informations nous parvenaient de toutes les villes environnantes confirmant le suivi massif de la grève. Des processions de gens sans discontinuité se dirigeaient vers le campus de Hasnaoua, où il y avait déjà foule. Surpris par cette situation inattendue que nous contemplions de l’intérieur de l’université ; nous redoutions des actes de provocation qui pourraient facilement dégénérer. Mais l’intervention de Ramdane Achab à travers le haut-parleur de la commission information appelant la foule à la responsabilité dans un kabyle châtié, digne des amusnaw de jadis décrits par Mouloud Mammeri, a vite rasséréné les esprits et ramené le calme. C’était suffisant pour comprendre que la jeunesse venait de trouver pour la première fois en l’université un centre d’orientation qu’elle cherchait. Le soir, une réunion regroupant les représentants des différents sites : hôpital, Sonelec, université, etc. Sur proposition des délégués des médecins de l’hôpital, l’idée de création d’une structure de coordination du mouvement sera alors entérinée. Le comité de coordination populaire venait de naître avec son siège fixé à l’hôpital.

Le 17 avril 1980, une assemblée générale s’est tenue à Hasnaoua. A l’ordre du jour, la réponse au télex reçu la veille du ministre de l’Enseignement supérieur, nous invitant à reprendre les cours avant le samedi 19 avril, délai de rigueur. Le soir, la télévision diffuse un discours de Chadli qui s’en prenait vertement à la population de Tizi-Ouzou. Le montage n’était pas sans incidence sur le moral des étudiants. Les enseignants décident de rédiger un texte d’appel aux intellectuels. Avec l’assaut donné à l’université durant la nuit du 19 au 20 avril, la diffusion de ce texte reproduit n’a jamais pu être assurée.

Le 19 avril 1980, curieuse visite à la veille de l’assaut de l’université ! Abdelkrim Djâad du journal Algérie Actualité, en compagnie de Sid Ahmed Agoumi, directeur de la Maison de la culture de Tizi-Ouzou, rend visite à l’université.

Le jeudi suivant, l’hebdomadaire Algérie Actualité consacrera un long article aux thèses de la main étrangère dans le mouvement. Durant l’après-midi, les tensions dans le mouvement déjà persistantes depuis plusieurs jours se compliquent. Des clivages, avec des dessous idéologiques, entre enseignants, étudiants et travailleurs, déjà latents depuis longtemps, commençaient à s’affirmer subitement dans les réunions de travail. Des échanges de propos à la limite de la correction seront entendus. Toutes les tentatives initiées par certains enseignants pour désamorcer ces tensions ont été vaines. Vers 20 h déjà, les gens étaient usés par la cadence des réunions et le manque de sommeil. Tard dans la nuit, on se sépare avec la perspective de reprendre le travail le lendemain matin.

A l’aube du 20 avril 1980, vers 4 h du matin, tous les campus profondément plongés dans le sommeil avaient été investis manu militari par des commandos et des chiens d’attaque. Des centaines d’arrestations et de blessés évacués à l’hôpital, qui a également été investi tôt le matin pour procéder aux arrestations de médecins et infirmiers recherchés, seront enregistrés. Vers 10 h, quand la brume qui enveloppait la ville disparaîtra sous l’ensoleillement, la population découvre avec stupéfaction le spectacle des étudiants massacrés à l’intérieur de l’enceinte de l’université. Réaction immédiate, on érige des barricades et on déclenche des émeutes. Plusieurs jours durant, les jeunes et la population en général se sont mobilisés qui par cars, qui par camions qui à pied de tous les villages et villes environnants pour converger vers Tizi-Ouzou. Toute la Kabylie se mobilise dans un immense élan de protestation contre la violence de l’Etat faite à des étudiants à mains nues. La ville de Tizi- Ouzou va rester bouclée plusieurs jours durant.

A partir du jeudi 24 avril, les affrontements entre forces de l’ordre et la population vont baisser d’intensité. Les rares rescapés encore en liberté vont rétablir petit à petit les contacts entre eux et reconstituer des groupes pour se retrouver à Alger autour de la Fac centrale qui était en ébullition. Des dizaines d’étudiants de la Fac centrale étaient toujours en état d’arrestation. Un comité de solidarité a été mis sur pied pour collecter les informations. C’est ainsi que l’information faisant état de trente-deux morts qui circulait avait été démentie. Pour donner la preuve d’une situation maîtrisée et de calme revenu à Tizi-Ouzou, la télévision diffuse au JT de 20 heures du vendredi 25 avril des images de Tizi-Ouziens jouant aux dominos.

Le jeudi 15 mai 1980, le journal de 20 heures annonce subitement la réouverture du centre universitaire de Tizi-Ouzou pour le samedi 17 mai. Un communiqué du ministère de l’Enseignement supérieur lu à la télévision appelle les étudiants à reprendre les cours. Beaucoup de personnes arrêtées depuis le 20 avril seront relâchées et réapparaîtront durant cette journée du 15 mai 1980.

Le samedi 17 mai 1980, en dernière page du journal El Moudjahid, on publie la liste de 24 personnes à déférer devant la cour de Sûreté de l’Etat pour leur responsabilité dans ce qui était appelé les événements de Tizi-Ouzou.

Le dimanche 18 mai 1980, une grève générale est déclenchée spontanément en réaction à la décision de traduction des 24 personnes devant la cour de Sûreté de l’État. Très peu d’étudiants se présenteront en cette matinée du 18 mai au centre universitaire de Tizi-Ouzou.

Le lundi 19 mai 1980, les traumatismes, les séquelles de blessures et de fractures étaient encore visibles chez beaucoup du peu d’étudiants présents à l’université. Il était difficile d’imaginer une reprise normale des cours dans une telle situation. Un comité de solidarité, mixte enseignants, étudiants et travailleurs, avec les détenus et leurs familles sera quand même mis sur pied. Il initiera une quête d’argent pour venir en aide aux familles des détenus, des recueils de signatures d’une pétition pour la libération des emprisonnés, la constitution de collectif d’avocats pour la défense et organisation de cortèges de visites pour les prisonniers à la prison de Berrouaghia. Le climat de suspicion était tel qu’il était impossible pour nous d’œuvrer à une reprise pédagogique normale pendant que beaucoup de nos amis étaient encore en prison. Deux camarades étudiants toujours sous le choc psychologique seront hospitalisés à l’hôpital psychiatrique de Oued-Aïssi pendant plusieurs semaines.

Le dénouement

Une assemblée générale se tient dans des conditions extrêmement difficiles et décide de reprendre les cours pour assurer l’ouverture de l’université. L’université rouverte constituait tout de même un point de rencontre important pour œuvrer à la libération de nos camarades. Elle nous a permis de rester en contact avec les journalistes, les familles et proches des détenus, d’organiser la solidarité, etc. Les contacts seront rétablis avec des étudiants de l’Université d’Alger, les autorités locales, les avocats, le ministère de l’Enseignement supérieur.

Pour faire en sorte que les étudiants restent sur place dans les campus universitaires, la troupe théâtrale de Sidi-Bel-Abbès de Kateb Yacine et le chanteur Ferhat Mehenni, lui aussi parmi les libérés du 15 mai, vont assurer quelques soirées d’animation à Hasnaoua.

Cette situation, qui durera ainsi jusqu’à la mi-juin, nous a permis de panser les blessures psychologiques, maintenir la mobilisation et rétablir la confiance et l’assurance des familles et proches des détenus qui œuvraient en solidarité avec nous à leur libération.

Le 31 mai 1980, Abdelhaq Brerhi est reçu à l’université en compagnie du responsable du Snesup, des autorités locales et du recteur. Rien de spécial n’avait été apporté dans cette assemblée, sinon de justifier l’objet de sa présence par son désir d’écouter pour transmettre les préoccupations des universitaires à la direction politique du pays. A mesure que les choses évoluaient, la confiance s’installait de plus en plus en nous quant à la libération de nos camarades détenus. Nous serons d’autant plus soulagés à chaque visite qu’on leur rendait en prison.

Le 16 juin 1980, je les voyais dans un moral au top, se permettant même de raconter des blagues à travers le parloir. Le signe de dénouement, tant attendu, nous ne le percevrons que le 24 juin 1980 au soir au campus de Hasnaoua, quand une consigne transmise de la réunion du congrès du FLN par le biais du cabinet du wali nous demandait de surseoir à la quête d’argent. La mise en liberté de nos camarades détenus est confirmée le lendemain dans la soirée.

Le jeudi 26 juin 1980, un cortège sera organisé sur Berouaghia pour les accueillir à leur sortie. Trente ans après, que peut-on retenir du mouvement d’Avril 1980 ? Une grande débauche d’énergie. La langue tamazight reste plus que jamais dans sa situation de menace de disparition.

Par Arab Aknine, 17 avril 2011

in: kabyles.net

Bibliographie
Tafsut Imazighen, revue de presse. Ed Imedyazen Paris 1980.
– Chronologie des événements de Kabylie
– mars 1980. Rachid Chaker. Ed. ronéotée Tafsut.
– Archives personnelles.

Notes

(1) A cette période, M. C. Kherroubi était wali de la wilaya et Sidi Saïd Hamid, commissaire national du FLN.

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CHRONOLOGIE DU PRINTEMPS BERBÈRE 1980

Par Rachid Chaker

Dimanche 9 mars 1980.

En deux années et demie d’existence, le Centre universitaire de Tizi-Ouzou a déjà connu trois grandes grèves dont la dernière en date, très dure, s’est déroulée du 17 octobre au 13 novembre 79; elle posait le problème de la représentation authentique des étudiants dans l’instance universitaire. Le FLN avait accusé les meneurs d’être des berbéristes, voire des bébéro-marxistes (ou plus prosaïquement des Bougiots).

On avait alors supprimé la venue des étudiants bougiots sur Tizi-Ouzou, ceux-ci étant désormais orientés sur Sétif. De même les enseignants algériens ayant accompli leurs études en France, furent particulièrement surveillés, parfois intimidés. De nombreuses atteintes à la liberté des manifestations culturelles berbères se sont déjà produites à Tizi-Ouzou. Interdiction d’Aït Menguellet et d’Idir ; ou de la pièce de théâtre la Guerre de 2000 ans adaptée en kabyle. En rétorsion, une salle de prière aurait été alors mise à sac par les étudiants.

La venue le 10 mars 1980 de Mouloud Mammeri avait été annoncée par voie d’affiches depuis plusieurs jours déjà. Le recteur, bien qu’hostile à cette présence a toléré l’organisation de la conférence par le comité de cité d’Oued Aïssi (comité reconnu par l’administration). Toutefois, plusieurs affiches avaient été arrachées. Dans la nuit du dimanche au lundi à minuit, un mystérieux appel téléphonique de quelqu’un se faisant passer pour le recteur de Tizi-Ouzou prévient Mammeri de l’annulation de sa conférence.

Lundi 10 mars 1980.

Renseignement pris le matin, M. Mammeri s’est entendu démentir au téléphone, par M. Arab, lui-même, toute interdiction ou report de la conférence. Vers 12 heures Mammeri, en compagnie de S. Chaker et d’un chauffeur du CRAPE se dirige en direction de Tizi-Ouzou. Parvenu à 14 heures à Draâ Ben Khedda, ils sont interceptés par un barrage de police. (Un second barrage était d’ailleurs prévu à Boukhalfa.)

Conduit chez le Wali après vérification d’identité, M. Mammeri se voit signifier oralement, l’interdiction de sa conférence sur « la poésie kabyle ancienne » , sous prétexte de « risques de troubles de l’ordre public ». Il est également convié à quitter la wilaya immédiatement. Auparavant, il prend soin de se rendre chez le recteur pour s’enquérir de cette interdiction. Le Wali a en effet » lâché le morceau » en trahissant son exécuteur des basses œuvres, puisqu’il avait charge, le directeur du COUS, M. Mérabtène, de téléphoner « l’annulation » à Mammeri, la veille à minuit.

Le recteur et le secrétaire général de l’Université sont effondrés et déclarent être soumis à des pressions intolérables. Aux environs de 16 h 30, à Hasnaoua lorsque la nouvelle de l’interdiction parvient à la nombreuse foule attendant impatiemment (plus de 1000 personnes !) c’est l’effervescence qui succède à l’indignation. Une A.G. des étudiants est convoquée pour le lendemain mardi 11 mars à 9 heures.

Mardi 11 mars 1980.

Par Rachid Chaker, revue Tasfut n° 80

Publié le 17 Avril 2016 par Ameɣnas

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Les donneurs de leçons

Par Kamal Belkacem

« Des étudiants du Centre Universitaire de Tizi-Ouzou ont exprimé leur mécontentement il y a quelques jours à la suite d’une conférence annulée d’un homme qui, pour prétendre être le chantre d’une culture berbère, n’a rien fait de tel comme contribution a son pays que rédiger un travail de “création intellectuelle sur la culture aztèque...” (1) avant d’accorder une interview à un quotidien Parisien où il confond inquisition chrétienne, monarchie marocaine et l’islam et la Révolution algérienne.

On peut facilement comprendre pourquoi notre jeune génération a tout à gagner en se défiant de tels intellectuels. (2) Les vérités d’un Kateb Yacine ou a un Malek Haddad, même si elles ne font pas l’unanimité, sont les actes de foi patriotiques, un désir profond de communier.

L’incident que certains milieux ont tenté de récupérer n’a, il faut dire, aucune commune mesure avec la tournure qu’il a prise.

Les valeurs arabo-islamiques fondamentales de notre société et, principalement l’Islam qui a trouvé le meilleur accueil en Kabylie, n’ont jamais été édifiées sur l’intolérance et le repli sur soi-même. La Nation algérienne a trouvé son unité dans sa diversité et si, à un moment donné, nous avions jugé avec une grande sévérité les passions non retenues de jeunes, enthousiastes certes, au nom de l’arabisation, il convient par ailleurs, en pareil cas de dire à ceux qui se réfugient derrière d’autres slogans, d’observer la plus grande vigilance à l’égard de ces slogans.

Au moment où la Direction politique, à l’écoute des masses prend en charge tous les problèmes des citoyens, afin de les résoudre de manière globale et juste, notre peuple n’a que faire des donneurs de leçons et particulièrement de gens qui n’ont rien donné ni à leur peuple ni à la révolution, à des moments ou la contribution de chaque algérien à la cause nationale était symbole de sacrifice et d’amour de la patrie. La langue arabe – revendication de notre peuple – est notre langue nationale et il est temps qu’elle reprenne la place qui lui revient dans tous les secteurs d’activités du pays.

Nous ne pouvons en effet continuer à lier le destin des générations futures et notre indépendance à une langue étrangère qui fût la langue de nos oppresseurs, de notre dépersonnalisation.

L’arabisation, contrairement à ce qu’en pensent certains passéistes bornés et “Mac Cartystes” de la culture se traduira dans notre vie de tous les jours de façon réfléchie et révolutionnaire et avec l’adhésion de l’ensemble des Algériens. L’expérience nous a appris que toute tentative d’imposer quelque chose à notre peuple est vaine et relève d l’irresponsabilité.

La culture algérienne sortie, de ses ghettos, de ses inhibitions et de ses interdits – dus le plus souvent à quelques bureaucrates trop zélés qu’à autre chose – doit renaître grâce à l’apport des Algériens qui n’ont pas été engendrés quoiqu’en disent certains dans le berceau de la Rome antique ni dans celui du royaume du Macherek. Elle est l’expression d’une civilisation arabo-islamique qui s’est fondue harmonieusement dans les traditions et spécificités des peuples d’Afrique du Nord. Les plus grands acquis de notre peuple ne se sont pas réalisés à coups de slogans, ni contre la volonté des masses populaires. »

K. B. El Moudjahid 20 mars 1980

Notes

(1) Les “Aztèques” ce glorieux peuple anéanti par les Conquistadores, a fait aussi l’objet d’études célèbres de la part d’un certain Jacques Soustelle de triste mémoire. Curieux choix de ce thème.

(2) S’agissant de la participation à la guerre de libération est-il nécessaire de rappeler son refus de souscrire à un manifeste en faveur du FLN en 1956 et son dédain pour les moudjahidine de 1954, qualifiés par lui dans les colonnes de “l’Echo d’Alger” de chacals des Aurès.

in: kabyles.net

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Réponse de Mouloud Mammeri à l’article de Kamel Belkacem : « Des donneurs de leçons »

Dans la page culturelle du N° 4579 de votre journal (El Moudjahid), en date du 20 mars 1980, vous avez fait un article me mettant directement en cause, sous le titre les donneurs de leçons. Le texte contenant un certain nombre de contre-vérités, je vous prierai de faire paraître ce rectificatif dans la même page de votre prochain numéro.

Sur les allégations me concernant personnellement je fais l’hypothèse charitable que votre bonne foi a été surprise et que ce qui d’ailleurs s’appellerait mensonge et diffamation (et serait à ce titre passible des tribunaux) n’a été chez vous qu’erreur d’information. Il va de soi que je n’ai jamais écrit dans « l’Echo d’Alger » l’article mentionné dans votre texte. Il va sans dire que je n’ai jamais eu à refuser de signer le mystérieux manifeste de 1956 que vous évoquez en termes sibyllins.
Je serais heureux néanmoins que cet incident soit pour vous l’occasion de prendre une dernière leçon sur la façon même dont vous concevez votre métier. Le journalisme est un métier noble mais difficile. La première fonction et à vrai dire le premier devoir d’un journal d’information comme le vôtre est naturellement d’informer. Objectivement s’il se peut, en tout cas en toute conscience. Votre premier devoir était donc, quand vous avez appris ces événements (et non pas dix jours plus tard) d’envoyer un de vos collaborateurs se renseigner sur place sur ce qui s’est passé exactement afin de le relater ensuite dans vos colonnes.

Vous avez ainsi oublié de rapporter à vos lecteurs l’objet de mécontentement des étudiants. Cela les aurait pourtant beaucoup intéressés. Cela leur aurait permis en même temps de se faire une opinion personnelle. Ils n’ont eu hélas droit qu’à la vôtre. Vous auriez pu pourtant leur apprendre qu’il est des Algériens pour penser qu’on ne peut pas parler de la poésie kabyle ancienne à des universitaires algériens.

Nous sommes cependant quelques-uns à penser que la poésie kabyle est tout simplement une poésie algérienne, dont les kabyles n’ont pas la propriété exclusive, qu’elle appartient au contraire à tous les algériens, tout comme la poésie d’autres poètes algériens anciens comme Ben Mseyyab, Ben Triki, Ben Sahla, Lakhdar Ben Khelouf, fait partie de notre commun patrimoine.
En second lieu un journaliste digne (et il en est beaucoup, je vous assure) considère que l’honnêteté intellectuelle, cela existe, et que c’est un des beaux attributs. Attributs de la fonction – même et surtout quand on écrit dans un organe national : là moins qu’ailleurs on ne peut se permettre de batifoler avec la vérité.

Je parle de la vérité des faits, car pour celle des idées il faut une dose solide d’outrecuidance pour prétendre qu’on la détient. Mais visiblement pareil scrupule ne vous étouffe pas. Avec une superbe assurance et dans une confusion extrême vous légiférez, mieux : vous donnez des leçons. Vous dites la volonté, que vous-même appelez unanime, du peuple algérien, comme si ce peuple vous avait par délégation expresse communiqué ses pensées profondes et chargé de les exprimer. Entreprise risquée ou prétention candide ? Quelques affirmations aussi péremptoires dans la forme qu’approximatives dans le font peuvent être l’expression de vos idées (si l’on peut dire) personnelles. Pourquoi en accabler le peuple ?

Il n’est naturellement pas possible de traiter en quelques lignes la masse des problèmes auxquels vous avez, vous, la chance d’avoir déjà trouvé les solutions. Je vais donc tenter de ramener quelque cohérence la confusion des points que vous évoquez.

Vous me faites le chantre de la culture berbère et c’est vrai. Cette culture est la mienne, elle est aussi la vôtre. Elle est une des composantes de la culture algérienne, elle contribue à l’enrichir, à la diversifier, et à ce titre je tiens (comme vous devriez le faire avec moi) non seulement à la maintenir mais à la développer.

Mais, si du moins j’ai bien compris votre propos, vous concéderez comme incompatible le fait de vouloir le développement de cette culture avec ce qu’en vrac et au hasard de votre plume vous appelez : les valeurs arabo-islamiques, l’indépendance culturelle etc.

Vous êtes naturellement libre d’avoir une pareille opinion. Ce n’est pas la mienne. Je considère personnellement qu’au fond la culture berbère, qui nous est commune à tous, l’Islam et les valeurs islamiques sont venus apporter un élément essentiel à la définition de notre identité. Je considère que l’Islam des premiers siècles a été un instrument de libération et d’émancipation de l’homme maghrébin. Je pense que par la suite le ciment idéologique de la résistance nationale aux menées espagnoles et portugaises sur nos côtes (1). Naturellement entre les différents visages qu’il peut prendre dans la réalité j’opte quant à moi pour le plus humain, celui qui est le plus progressiste, le plus libérateur et non pour le visage différent qu’il a pu présenter aux heures sombres de notre histoire.

La contradiction visiblement ne vous gêne pas. « La nation algérienne, écrivez-vous, a trouvé son unité dans sa diversité ». Voilà un sain principe, mais comment le conciliez-vous avec l’article que vous venez de commettre ? Cette diversité que vous êtes fier d’affirmer dans les mots, cela ne vous gêne-t-il pas de la refuser aussitôt dans les faits ? Si je comprends bien, vous voulez-vous donner en même temps le beau rôle d’un libéralisme de principe avec les avantages de la tyrannie idéologique, en un mot être en même temps progressiste dans les termes et totalitaire dans les faits. Ne vous y trompez pas : ce genre d’agissement n’a pas la vie longue. On peut tromper tout le monde quelque temps, on peut tromper tout le temps quelques hommes, on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps. C’est un autre que moi qui l’a dit au XIXe siècle et l’adage depuis a toujours été vérifié.

Le véritable problème est donc premièrement dans la conception étrange que vous avez de votre métier. Que vous soyez totalitaire c’est votre droit, mais vous concevrez aisément que d’autres Algériens préfèrent à la pratique des slogans contradictoires celle de l’analyse honnête. Le véritable problème est deuxièmement dans la vision que vous voulez imposer de la culture algérienne, évoluant entre l’oukase et la déclaration de bonne intention toujours démentie dans les faits. L’unité algérienne est une donnée de fait. Elle se définit, comme incidemment vous l’avez écrit, dans la diversité, et non point dans l’unicité.

À cette unité dans la diversité correspond une culture vivante. La culture algérienne est, dites-vous, « sortie de ses ghettos, de ses inhibitions et de ses interdits ». Votre article est la preuve éclatante qu’hélas elle y est enfoncée jusqu’au cou. Mais soyez tranquille : elle en a vu d’autres, la culture algérienne, une fois de plus elle s’en sortira. Elle s’en sortira car « toute tentative d’imposer quelque chose à notre peuple est vaine et relève de l’irresponsabilité ». C’est votre propre prose. Dommage que vous n’y croyiez pas !

Mouloud Mammeri

(1) : cette phrase semble incomplète

source : Revue Awal, 1990, édition spéciale, Hommage à Mouloud Mammeri, pp. 142-146.

N.B : El Moudjahid n’ayant pas accordé le droit de réponse de Mouloud Mammeri, cet article n’a jamais été publié dans ses colonnes.

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Chapitre 5 « Le printemps berbère » de 1980″ du livre de Amar Ouerdane intitulé « La question berbère »

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