France-Algérie, les passions douloureuses

Mediapart.fr 20 janvier 2021, par Rachida El Aazzouzi

France-Algérie: le rapport Stora privilégie une commission «Mémoire et vérité» à des excuses officielles

Dans son rapport sur la colonisation et la guerre d’Algérie remis mercredi à l’Élysée, l’historien Benjamin Stora préconise une commission « Mémoire et vérité » pour impulser des initiatives mémorielles de part et d’autre de la Méditerranée. Mais déconseille au président Macron des excuses officielles.

C’est un rapport éminemment sensible dont la remise officielle a plusieurs fois été repoussée. Au point que son auteur s’en était inquiété, craignant que sa mission soit devenue encombrante pour son commanditaire, Emmanuel Macron, président d’une République où le premier ministre clame à la télévision que « nous n’avons pas à « nous autoflageller, regretter la colonisation, et je ne sais quoi encore ». Le rapport est enfin public.

Ce mercredi 20 janvier, l’historien Benjamin Stora a remis à l’Élysée ses travaux sur « les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie », ainsi que ses propositions en vue de favoriser « la réconciliation entre les peuples français et algérien ». La remise a eu lieu en comité restreint en fin d’après-midi, la semaine où a démarré à l’Assemblée nationale l’examen du projet de loi « séparatisme »  (ou « confortant le respect des principes de la République »). La semaine aussi où l’exécutif s’est enorgueilli d’avoir imposé « une charte des principes pour l’islam de France ». Un agenda qui ne doit rien au hasard.

Benjamin Stora, l’un des principaux spécialistes français de l’Algérie, avait été chargé en juillet dernier par Emmanuel Macron de « dresser un état des lieux juste et précis du chemin accompli en France sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie » tandis qu’en Algérie, dans une démarche parallèle inédite, le président algérien désignait Abdelmadjid Chikhi, l’inamovible directeur général des archives algériennes, pour mener « un travail de vérité entre les deux pays »… 

Dans son discours en octobre aux Mureaux (Yvelines), Emmanuel Macron avait déclaré que « le séparatisme islamiste » était en partie « nourri » par les « traumatismes » du« passé colonial » de la France et de la guerre d’Algérie, qui « nourrit des ressentiments, des non-dits » « toujours pas réglés ». 

« On a trop oscillé entre le déni et le non-dit depuis 60 ans, renchérit aujourd’hui son entourage. Il faut en sortir pour empêcher qu’un prurit mémoriel malsain et contre la République se produise. On constate très souvent que cette histoire est mal racontée, parfois pour des raisons politiques malsaines, à la jeune génération d’aujourd’hui. »

Benjamin Stora, qui a mené seul cette mission, formule dans son rapport une trentaine de recommandations concrètes pour sortir de l’ornière à l’approche du soixantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie en 2022, et de la fin d’un conflit que la France n’a nommé « guerre » qu’en 1999, usant du terme « événements d’Algérie » durant des décennies.

Au risque de servir la dépolitisation de la question coloniale qui provoque des débats d’une ampleur inédite et se trouve au cœur du renouveau du mouvement antiraciste, Benjamin Stora se refuse cependant à prôner tout grand discours officiel symbolique d’excuses, ce que réclament les autorités algériennes depuis plusieurs années. 

L’Élysée s’en réjouit : « C’est un des grands apports du rapport de Benjamin Stora. Il n’est pas question de repentance, de présenter des excuses. La repentance est vanité ; la reconnaissance est vérité. Et la vérité, elle se construit par les actes. »

L’entourage du président rappelle les propos prononcés à Alger par Emmanuel Macron candidat à la présidentielle, lorsqu’il a dénoncé en 2017 la colonisation comme « un crime contre l’humanité, une vraie barbarie » : « Le président ne regrette pas ses propos qui ont créé des polémiques franco-françaises qui renvoient à la nécessité de regarder cette histoire en face. Ayant dit cela, que pouvait-il dire de plus ? Il n’y a rien à dire de plus. En revanche il y a beaucoup à faire. »

« Faire des discours, cela a été fait mais après, chacun rentre chez soi, il ne se passe pas grand-chose. Mon rapport est réformiste, ce n’est pas un texte révolutionnaire pour dénoncer les crimes du colonialisme qui l’ont déjà été de Césaire à Macron », abonde auprès de Mediapart Benjamin Stora, qui « veut avancer concrètement plutôt que perdre du temps à s’empailler idéologiquement »

Sur ce point, l’historien se prépare aux critiques d’une partie de la gauche et assure ne pas chercher à satisfaire ceux qui pensent, comme à l’extrême droite et à la droite de l’échiquier politique, à l’image du premier ministre Jean Castex, que la France n’a pas à «s’autoflageller, regretter la colonisation »« Tout le sens de mon rapport est la dénonciation du système colonialTout le long du rapport, j’explique que le colonialisme a été condamné comme un crime dans de multiples discours présidentiels français. Pourquoi donner argument à l’extrême droite en parlant de “repentance” pour la laisser détruire l’ensemble du rapport, alors que moi je veux avancer pratiquement ? L’extrême droite n’attend que cela, que j’utilise le mot fétiche – repentance –, un mot qu’elle nous a imposé comme des écrans, des murs, pour ne pas affronter la réalité du passé colonial. Je ne leur ferai pas ce cadeau. » 

Dans son rapport, l’historien, qui commence par disséquer les effets des mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie sur la société française, « de l’installation de l’oubli à la séparation des mémoires », invite à ne pas aller sur le terrain d’un débat idéologique centré sur la repentance et à « emprunter d’autres chemins, une autre méthode pour parvenir à la réconciliation des mémoires ». 

« Le Japon s’est déjà excusé dix fois mais ils n’ont rien changé à leur manière de concevoir la question coloniale en Chine et en Corée, confie à Mediapart le chercheur. Ils n’ont pas fait d’indemnisation. Ils n’ont rien réparé. Ils ont même honoré des criminels de guerre. Les Américains ont fait cela aussi avec le Vietnam. S’excuser tout le temps, qu’est-ce que cela change au comportement de la société américaine ? Rien du tout. »

Plutôt que de parler de « repentance », l’historien appelle la France « à reconnaître les discriminations et exactions dont ont été victimes les populations algériennes » en mettant en avant des faits précis. « Car les excès d’une culture de repentance, ou les visions lénifiantes d’une histoire prisonnière des lobbies mémoriels, ne contribuent pas à apaiser la relation à notre passé. »

Pour Benjamin Stora, « la mémoire revêt un aspect concret, pratique, pas seulement un aspect idéologique de condamnation ». « Ce qui m’intéresse, c’est d’avancer sur chacun des dossiers, d’ouvrir des portes, sur les archives, les essais nucléaires, les cimetières, les harkis, le napalm, la torture, la panthéonisation de Gisèle Halimi, etc. Comment on fait pour savoir qui sont les disparus, comment on parle aux jeunes, qu’est-ce qu’on met dans les manuels scolaires sur la colonisation, quel rétablissement de vérité sur les assassinats ? »

Dans son rapport de quelque 200 pages, qui deviendra en février un livre, France-Algérie, les passions douloureuses, aux éditions Albin Michel, il liste ainsi une trentaine de préconisations pour « regarder et lire toute l’histoire, pour refuser la mémoire hémiplégique ». Certaines sont connues, réclamées depuis longtemps, de vieux projets ou serpents de mer, d’autres sont inédites.

S’il ne les a pas hiérarchisées, faute de temps – « Je n’ai eu que quatre mois » –, il dessine cependant des priorités : l’ouverture des archives, la question des disparus, la reconnaissance par l’État français de sa responsabilité dans la mort du héros nationaliste algérien Ali Boumendjel, la panthéonisation de l’avocate Gisèle Halimi, connue pour son combat pour les droits des femmes mais moins pour celui contre le colonialisme, un meilleur enseignement de l’histoire de la guerre et de la colonisation de l’Algérie, la préservation des cimetières, etc.

Quelles suites concrètes le président de la République va-t-il donner au rapport Stora, alors qu’il légitime les traditionnelles obsessions identitaires françaises et que le climat politique se durcit et fait prospérer les idées d’extrême droite ? Premier président français à être né après l’indépendance de l’Algérie, Emmanuel Macron fait preuve d’un certain volontarisme sur la question algérienne, plus que ses prédécesseurs, qui se sont surtout contentés de discours.

Après avoir déclaré pendant la campagne présidentielle de 2017 que la colonisation était « un crime contre l’humanité », pour ne plus en parler ensuite, Emmanuel Macron a reconnu, une fois élu, la responsabilité de l’État français dans l’assassinat du militant communiste Maurice Audin. Il a, dans le même temps, admis le recours systémique à la torture pendant la guerre d’Algérie.

Une semaine après sa visite à Josette Audin, il a également honoré des harkis, ces combattants algériens qui ont servi la France puis qui ont été abandonnés par les autorités françaises dans des conditions tragiques. Il a encore restitué à Alger, début juillet, vingt-quatre crânes de résistants algériens décapités pendant l’interminable et sanglante conquête de l’Algérie par la France au XIXe siècle, crânes qui étaient entreposés au musée de l’Homme. Un geste qualifié de « grand pas » par Alger. 

« Il peut s’autoriser ce travail, car il n’est ni un acteur ni un témoin engagé de cette période. Comme Jacques Chirac avait regardé la rafle du Vél d’Hiv en face, il peut générationnellement regarder en face cette histoire », plaide son entourage. Mais jusqu’au où ira le chef de l’État dans la mise en pratique du rapport Stora ? L’historien espère « ne pas avoir travaillé pour rien », que son rapport ne sera pas un énième rendez-vous manqué avec l’Histoire : « Si on veut connaître la vérité et la réconciliation, il faut que l’État s’investisse, mette des moyens. » 

L’Élysée assure qu’il y aura « des mots » et « des actes » dans « les prochains mois », tout en précisant qu’« une période de consultations » s’ouvre, que « rien ne se fera sans concertation », que le chef de l’État « s’exprimera en temps et en heure » sur les préconisations du rapport », qu’il est « déterminé à construire une mémoire de l’intégration républicaine, partagée par tous les citoyens, quelles que soient leur culture, origine, formation ». Est aussi annoncée la participation du président à trois journées de commémorations : la journée nationale des harkis le 25 septembre, la répression meurtrière de la manifestation pacifique d’Algériens le 17 octobre 1961 et les soixante ans des accords d’Évian le 19 mars 2022, à un mois de l’élection présidentielle.

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