Kamel Daoud: Algérie: « Le désert des tartares » versus « La bataille d’Alger »

« Naître en Algérie, c’est mourir dans la gloire de la décolonisation. La seule naissance permise et rejouée sans cesse ». Bravo Kamel Daoud, c’est pertinent. Dommage que – encore une fois – tu ne pipes mot des véritables responsables locaux pour qui cette dramatique situation est bénie, les tenants du régime autoritaire. Tu les évites trop souvent. AH

_______ Voici l’article de KD _________________

Algérie: «Le désert des tartares» versus «La bataille d’Alger» 

OPINION. L’écrivain Kamel Daoud estime que le FLN, qui a libéré l’Algérie des colons français dans les années 1960, a «congelé» le pays et confisqué son histoire à force d’imposer son mouvement de libération comme seul récit national

Kamel Daoud, écrivain

Publié lundi 25 juillet 2022 

«Nous ne voulons pas de la naturalisation, nous refusons l’intégration et nous ne voulons pas être des Français.» Le 8 janvier 1961, le référendum sur l’autodétermination de l’Algérie ouvre la voie à l’indépendance triomphale du pays. A cette époque, des déclarations passionnées comme celle-ci avaient un sens immédiat, pour les générations qui sortaient de la longue «nuit coloniale» et devaient se battre et se décider pour la liberté, pour leur identité.

Sauf que ce tag date d’à peine trois ans, tracé sur les murs d’un village limitrophe d’Oran, capitale de l’Ouest algérien, là où aucun Français ne vit plus depuis des décennies. Et il n’est pas la seule manifestation de cet anachronisme permanent et nourri que vivent les générations algériennes nées longtemps après 1962. Cette année, en 2022, alors que le pays fête ses 60 ans d’indépendance, les Jeux méditerranéens organisés à Oran justement ont vu ce phénomène prendre une ampleur radicale qui était souvent limitée aux réseaux sociaux ou aux partis populistes. La Marseillaise, l’hymne français, fut systématiquement huée, ainsi que les équipes d’athlètes français venues participer aux épreuves. Partout dans le pays, le sentiment anti-français est exprimé d’ailleurs avec violence. Il sert à définir une inquiétante identité algérienne de substitution et aboutit à une monstrueuse guerre fantasmée (complètement invisible ailleurs) contre l’ancien colonisateur, absent depuis des décennies et donc investi de toutes les projections «à vide».

«Ouled frança»

Les procès en traîtrise, l’expression Ouled frança(littéralement «les fils de la France») qui affabule toute expression de différence, les tribunaux de «purge» en identité érigés par les nationalistes, les campagnes médiatiques haineuses contre les francophones, la langue française ou les écrivains en langue française, ou les femmes non voilées, ainsi que les discours islamiste ou nationaliste font le feuilleton, en huis clos, de cette permanente et ravivée haine de la France. Avec l’expression de la solidarité pro-palestinienne et la détestation du Maroc, l’Algérie populiste y consacre bien le tiers de son temps réel. La guerre à la France se rejoue sans cesse, pour les vétérans qui en transforment le souvenir en féodalité de «décolonisateurs en chefs», mais aussi pour les jeunes Algériens confinés dans un pays fermé, face à un Occident fermé, et cela fige le temps à la hauteur de cette épopée permanente et solitaire.

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Ce phénomène de temps figé qui frappe cette ancienne colonie est peu «étudié» en soi, sinon refusé comme réalité, à peine vu comme effet secondaire sans importance face à la saga voulue «indépassable» des aînés. Les élites politiques au pouvoir sont souvent accusées de jouer sur cette légitimité dite «historique» de la guerre de libération en Algérie en rappelant sans cesse qu’ils avaient été les libérateurs du pays, que l’on veut éternelle pour rester au pouvoir, mais elles n’ont pas le monopole de cette cryogénisation. Cette rente de confort piège aussi les élites académiques, figées dans le décolonial permanent, le discours sur la colonisation et la décolonisation qui exclut l’analyse de ce phénomène de «congélation» du temps et qui, avec les jeunes générations perdues et missionnées par les aînées, s’est autonomisé pour devenir une dangereuse dérive et une perte de temps pour construire le pays et se construire dans la souveraineté de l’identité ouverte et de l’affect apaisé.

Légende dorée

Autant le «régime» que les élites universitaires, les classes de vétérans que les islamistes qui travaillent à un révisionnisme de la guerre de libération comme une guerre religieuse anti-chrétienne, chacun fige le temps algérien à cette épopée en mode légende dorée, condamnée à une logique des castes et à une vision infanticide qui croit que l’histoire algérienne est définie, en exclusivité générationnelle, par l’épopée décoloniale anti-française. Ceux qui sont nés plus tard se retrouvent sommés de rejouer sans fin cette épopée, de se définir selon la success-story des vétérans de guerre et de ses morts ou de se soumettre à un procès en loyauté qui les mène à la vie absurde du temps figé d’avant leur naissance et à haïr par procuration une France qu’ils ne connaissent pas. Que faire sinon refaire la guerre pour ceux nés trop tard pour croire donner du sens à la vie?

«La réalité est toujours anachronique», résumait Jorge Luis Borges dans Enquêtes. Elle l’est encore plus pour les pays qui bâtissent leur présent sur le remake du passé et son récit monologique. En Algérie, tout tourne autour de cette épopée (les noms des rues, les billets de banque, les manuels scolaires, l’Histoire, la légitimité politique et même l’opposition, les médias, la concurrence politique). Ceux qui osent plaider la cause du présent ou du futur sont vite jugés pour trahison. Phénomène étrange, «ces ‘traitres’ le sont encore davantage aux yeux de nombre d’Algériens exilés qui, pris dans l’étau des populismes et des exclusions et auto-exclusions communautaires dans le pays d’accueil, démultiplient à l’infini ce passé de compensation.

Hyper-algérien

Ce discours hypernationaliste est encore plus radical en France quand on est Algérien, au nom d’un procès en loyauté qui impose une logique perverse: le seul moyen de résister à la francité «menaçante», ou d’affirmer une valeur académique pour une partie des élites exilées, c’est de se proclamer hyper-algérien, encore plus Algérien que les autochtones, convertis en procureurs permanents de la «réparation».

Le résultat, en France, en Occident comme en Algérie, est que toute critique de cette rente mémorielle est impossible. Tout plaidoyer pour le présent ou la responsabilité est refusé, toute prise de conscience est refoulée par un déni organisé politiquement, académiquement et médiatiquement. Toute politique de «petits pas» de la France, tentative de rapprochement, même insuffisante et trop calculée, se heurte à ce mur du refus net érigé autour du confort victimaire et du souvenir. Et toute déclaration nostalgique de l’extrême droite en France se retrouve amplifiée en Algérie comme étant la voix de la France entière, relançant les batailles vacantes de la guerre fantasmée.

Ce devoir de loyauté pour les petits-enfants des indépendances est repris alors, en mode de fidélité généalogique, autant par les jeunes dans les gradins de stade qu’en France par les élites universitaires et académiques: refaire la guerre à la France définit l’Algérie et rassure sur un récit d’identité que se disputent les islamistes, les hypernationalistes et les berbéristes radicaux qui ont isolé une juste revendication identitaire. Etrange culte de l’indépendance fondée sur la dépendance affective. La France unit l’Algérie autour d’un projet au coût faramineux, à la définition absurde mais à l’effet d’appel puissant: la guerre imaginaire à un ex-colonisateur qui n’existe plus. Le 22 février 2019, à la naissance du Hirak, un vaste mouvement de contestation contre le régime de Bouteflika, les plus jeunes ont vite basculé, aux premiers rangs des manifestants, dans une concurrence inédite: qui ressemblera le plus aux «héros fondateurs» du FLN. On a qualifié le régime de «colonisateur», on exigea une «seconde indépendance», on se bouscula pour prendre des selfies, visages en sang ou mains menottées, lors des arrestations par la police. Le régime accusa la France, des traîtres, la colonisation. Tout fut bon pour rejouer cette épopée unique. La seule qui donne de la noblesse, du sens et conjure le vide.

En noir et blanc

Ici donc, le temps ne passe pas ou, dans un mouvement mythologisé, il remonte vers le passé, en Styx invraisemblable. Il inverse les naissances et les chronologies et instaure le passé comme but ultime d’un futur interverti. Une réalité algérienne qui impose un coût de souffrances et de déni que l’Occident et les pays étrangers à cette mythologie ne distinguent pas. Car la «congélation» du temps en Algérie n’est pas seulement la conséquence d’un regard sur soi que l’on a mythologisé, mais aussi le fait des élites médiatiques et universitaires occidentales. Un intellectuel algérien, autochtone, n’est presque jamais convoqué à la parole que sur ce temps figé, n’est perçu qu’à travers un casting de décolonisé/colonisé qui a droit de voix légitime sur le victimaire, le woke de la décolonisation et le procès de l’Occident et son «empire». Même né des années après l’Indépendance, un intellectuel algérien n’est jamais appelé à prendre la parole que sur ce présent permanent qu’est le passé de son pays. L’Algérie, dans le casting médiatique international, reste un produit dérivé de La Bataille d’Alger, le film algéro-italien de Gillo Pentecorvo, sorti en 1966. Un pays en noir et blanc, couleur d’archives et un cas éternel pour les études postcoloniales utiles au procès de l’Occident et de sa culpabilité.

Cette «congélation» interne et internationale n’assure pas l’éternité de la victime sans un prix à payer: celui de la vie immédiate sacrifiée sur l’autel de l’anachronie. Le déni du présent servira autant à habiller le désarroi des générations nouvelles, à refuser le lien au temps ainsi qu’à se dérober à une réflexion sur le lien au monde, à l’universel et à l’altérité, la responsabilité. La France est l’autre absolu, ignorée dans ce soliloque. Elle est le champ de ce malaise face à l’autre et à soi. La France, c’est le pays où l’on souhaite vivre, en direction duquel rament les chaloupes des migrants «clandestins», auprès des guichets duquel on se bouscule pour un visa, mais c’est aussi le pays de la haine, de la guerre imaginaire et du refus de naître au présent et au reste du monde. La cryogénisation n’est pas sans tourment, sans amputation et sans facture. Aujourd’hui, l’Algérie qui reste à construire ne l’est pas, au nom d’un passé dont personne ne veut quitter la niche et que presque tous cherchent à revivre dans l’éternité mauvaise du décolonisé/décolonisateur permanent. «La France est l’ennemi du passé, du présent et du futur», répète le slogan en vogue depuis des années sur les réseaux sociaux et dans les discours officiels. Curieuse radicalité de change, que ne réclamaient pas les générations qui ont vécu la guerre et les premières années de l’indépendance et qui est à distinguer du devoir de mémoire qui s’impose.

Dette génétique

On rétorquera à chaque occasion, pour justifier cette mission monstrueuse imposée aux plus jeunes, que le trauma colonial est une dette aussi génétique, mémorielle que politique, et cela est vrai et impose la réflexion et la reconnaissance, le travail de deuil et de prise de parole. Entre l’amnésie en France et l’hypermnésie en Algérie, le récit «sain» n’est pas encore commencé.

Mais l’argument presque clinicien absout justement un curieux effet de théâtralisation coûteuse de la dette de mémoire et une installation de confort dans cette rente de la désolation qui fige le temps et le «congèle» avec ses nouveau-nés: naître en Algérie, c’est mourir dans la gloire de la décolonisation. La seule naissance permise et rejouée sans cesse. Une guerre d’attrition avec des armes, factices aujourd’hui, mortelles pour le futur. Mettre fin à cette guerre imaginaire, aux rentes de ses clercs et élites, à ses nostalgiques et à des défenseurs, par le travail sur soi, par la lucidité et la responsabilité, c’est imposer un douloureux et pénible éveil au présent, ce temps responsable sans déni, cette vie sans oubli mais sans momification. Le film La Bataille d’Alger raconte avec génie et grand art l’éveil d’une nation, son accouchement et son effort vers la liberté. Mais ce qui raconte le mieux l’Algérie d’aujourd’hui, c’est un roman écrit et paru lui aussi en Italie, en 1940. Il relate l’histoire d’un homme qui, dans un désert vide, attend la gloire improbable d’une guerre contre des ennemis qui ne viendront jamais: Le Désert des Tartares de Dino Buzzati.

KD.

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