Maître Ali-Yahia Abdenour est mort

Le Quotidien d’Oran, luidi 26 avril 2021

Il sera inhumé aujourd’hui au cimetière de Ben Aknoun: Ali Yahia Abdennour tire sa révérence 

par R.N. 

Pourfendeur infatigable et acharné des injustices, Ali Yahia Abdennour, décédé dimanche à Alger à l’âge de 100 ans, aura consacré sa longévité à défendre les causes nobles et la dignité humaine, dans toutes ses dimensions, à commencer par le droit à l’affranchissement du joug colonial. Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune a rendu un hommage appuyé au défunt, dans un message de condoléances, en mettant en relief son long parcours de militant de la cause nationale, au sein du Mouvement national et durant la Révolution du 1er Novembre 1954 ainsi qu’au service de l’Algérie indépendante. 

Instituteur durant les années 40, il entame son militantisme contre l’occupant français en adhérant au Parti du peuple algérien (PPA), puis au Mouvement pour le Triomphe des Libertés démocratiques (MTLD), qu’il quittera lors de la crise «berbériste» en 1949. Il rejoint le Front de Libération nationale (FLN) en 1955 et est arrêté en 1956 pour être assigné à résidence de 1957 à 1960. 

Libéré en 1961, Ali Yahia Abdennour, en farouche syndicaliste, prend les rênes du Secrétariat général de l’Union générale des Travailleurs algériens (UGTA), avant de devenir, au lendemain de l’indépendance, député FLN de Tizi-Ouzou à l’Assemblée nationale constituante (1962-1964), puis de 1964 à 1965 dans la première Assemblée populaire nationale (APN). Il dirigera, de 1966 à 1968, deux départements ministériels, les Travaux publics et des Transports (1965-1966) ainsi que l’Agriculture et la Réforme agraire, avant de démissionner. Devenu avocat quelques années plus tard, ses prises de positions lui valent d’être arrêté en 1983 et emprisonné jusqu’en 1984, sans que cela ne le dissuade de ses convictions, puisqu’il sera à nouveau arrêté, en 1985, pour son activisme au sein de la Ligue algérienne pour la Défense des droits de l’Homme (LADDH), dont il est membre fondateur. La ligue ne sera agréée qu’en 1989. Malgré toutes les difficultés rencontrées sur son chemin, le téméraire avocat n’a cessé de porter la voix de la Ligue et d’en assumer les positions, face aux mutations politiques que l’Algérie allait connaître depuis l’ouverture démocratique du pays en 1989: un contexte particulièrement délicat, avec la crise sécuritaire qui en a découlé, tout au long de la décennie suivante. 

Farouche opposant de «la fraude électorale»…. 

Sous le règne de l’ancien président, Abdelaziz Bouteflika, il n’a eu de cesse de revendiquer l’avènement d’un véritable Etat de droit, en dénonçant notamment l’irrégularité des scrutins, deux décennies durant. Le nom de Me Ali Yahia Abdenour figurera parmi les initiateurs de l’appel à «déclarer l’état d’incapacité» du président déchu, victime d’un AVC depuis 2013. Alors que ce dernier est poussé à la démission par un sursaut populaire exemplaire, le nonagénaire défenseur des droits de l’Homme n’hésite pas à faire une brève apparition dans la rue pour soutenir le «Hirak ». Le 10 décembre 2019, alors que la présidentielle devait se tenir deux jours plus tard, il adhère, avec nombre de personnalités et universitaires, au principe de «ne pas empêcher ceux qui veulent voter de le faire». 

Sa santé se déclinant, ses sorties publiques se sont taries, l’une des ultimes étant celle accordée à 97 ans, à des médias nationaux, à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage «Mon testament pour les libertés»: Un livre-témoin de la quintessence de son vécu de fervent engagé et du prix consenti pour la défense de causes aussi justes que celles de l’émancipation de la femme et la liberté d’expression. Natif, il y a un siècle, de la région de Ain El Hammam, dans le giron du majestueux Djurdjura en Kabylie, le défunt sera inhumé aujourd’hui lundi au cimetière de Ben Aknoun (Alger) après la prière du Dohr. 

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Liberté, lundi 26 avril 2021

“Ils sont venus, ils sont tous là”. Comme durant sa longue et riche vie, Abdennour Ali-Yahia a réuni, à l’occasion de sa mort survenue hier, des générations de militants et de citoyens venus de divers horizons.

Au 15A, boulevard M’hamed-Bougara, à El-Biar, les escaliers comme l’ascenseur qui mènent au 5e étage de l’immeuble qui surplombe le centre d’Alger, où a toujours habité le plus célèbre des avocats algériens, ne désemplissent pas. Indistinctement, des hommes et des femmes entrent dans l’appartement et dans le salon où le corps de Abdennour Ali-Yahia, décédé hier matin vers 5h, est allongé, posé sur un tapis, couvert d’un linceul blanc immaculé. Autour de la dépouille, des personnalités, des proches mais aussi des citoyens lambda. Un magnétoscope diffuse à volume réduit des versets coraniques, tandis que les présents, les visages éplorés, discutent à voix basse. La fille du défunt, l’air triste mais digne malgré la douleur, reçoit les condoléances. Pour les autres, c’est surtout le souvenir d’un homme “de tous les combats” qu’ils sont venus saluer. C’est le cas de Mostefa Bouhadef, l’ancien premier secrétaire national du FFS, qui estime que “Abdennour Ali Yahia” qui estime que “Abdennour Ali-Yahia n’est pas une perte pour sa famille seulement. C’est une perte pour toute l’Algérie”, dit-il, lui qui l’a connu et côtoyé durant de longues années de combat. Pour lui, Abdennour Ali-Yahia était “un homme immense, qui n’a jamais été attiré par le pouvoir. Il s’est battu pour les droits de l’Homme et la défense des libertés”. 

Parmi les présents, Arezki Makabi fait partie des rares proches qui n’ont pas quitté Abdennour Ali Yahia durant de longues années. Il raconte que même durant ces deux dernières années où il était alité, “il suivait tout ce qui se passait” dans le pays. “Avant de rendre son dernier souffle, il a eu une longue pensée pour les jeunes générations”, a résumé l’homme, assis sur une chaise placée sur le balcon qui domine la baie d’Alger. Le ciel est gris, mais les visiteurs du domicile mortuaire viennent comme pour un pèlerinage. Il y a des jeunes, mais aussi des journalistes. Tous ont un souvenir, une histoire. Dans la matinée, c’était Ahmed Taleb Ibrahimi qui était venu pour jeter un dernier regard sur celui dont il était proche. Il a été rejoint quelques instants après par un des dirigeants du FIS dissous, Ahmed Benmohamed. Dans l’après-midi, arrivée de Louisa Hanoune. Une image qui peut résumer une des facettes de l’avocat disparu et croyant convaincu : tout en ayant la laïcité chevillée au corps, il avait défendu les militants politiques de toutes obédiences idéologiques.

L’homme des consensus

C’est cette passerelle qu’il a créée entre tous les courants politiques qui a poussé des personnalités, du pouvoir comme de l’opposition, à lui rendre hommage. De Abdelmadjid Tebboune qui s’incline sur sa mémoire, à Arezki Aït-Larbi qui, tout en étant beaucoup plus jeune que lui, a partagé une cellule de pison avec lui, en passant par l’ancien ministre Abdelaziz Rahabi, le monde politique algérien salue un homme de “convictions” et un “défenseur des droits de l’Homme”.

“Il doit être une inspiration”, a écrit l’ancien ministre de la Communication. Même les médias officiels, qui ne l’ont jamais ménagé par le passé, ont rappelé son engagement pour le respect des droits humains dans le pays. 

Sans jamais renier ses engagements, Abdennour Ali-Yahia résume, à travers son parcours, un siècle de l’Histoire de notre pays. Sa vie récapitule, finalement, les étapes qu’a traversées l’Algérie en un plus de 100 ans. Né en janvier 1921 à Aïn El-Hammam, Abdennour Ali-Yahia est instituteur durant la Seconde Guerre mondiale. Il part à Alger et intègre le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD, né du Parti du peuple algérien, PPA) juste après la fin de la guerre. Naturellement, il rejoint la guerre de libération nationale. Assigné à résidence, puis emprisonné, il sera libéré en 1961. Il sera le dernier secrétaire général de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) avant l’indépendance du pays. 
Son combat pour la démocratie commence dès l’indépendance. Elu député de l’Assemblée constituante, il rejoint vite la rébellion du FFS. Mais après le coup d’Etat de 1965, Boumediène l’a nommé ministre de l’Agriculture. Un poste qu’il quitte deux ans plus tard pour ne plus jamais remettre les pieds dans les arcanes du pouvoir. Il embrasse une carrière d’avocat et entame une autre carrière politique. Mais cette fois, ce sera dans l’opposition.
En 1985, il crée, avec des militants comme les frères Aït-Larbi et Saïd Sadi, la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme (LADDH). Cela le conduira à la prison. Il sera même envoyé à Laghouat en résidence surveillée. Malgré son âge et son passé révolutionnaire, il sera torturé à plusieurs reprises. “Tuez-nous si vous voulez. Mais notre cause triomphera”, dit-il un jour à un de ses tortionnaires. 

Toujours aux avant-postes, Abdennour Ali-Yahia fera parler de lui durant les années 1990. Il sera un des avocats des dirigeants du Front islamique du Salut (FIS). Il a participé activement à la réunion de Saint’Egidio, tenue en janvier 1985 à Rome. Il s’est attiré les foudres du pouvoir et d’une bonne partie de la classe politique qui l’ont accusé d’alliances avec les terroristes. Mais l’homme a toujours refusé les conformismes. Il a sillonné le monde entier pour plaider en faveur de la réconciliation en Algérie. Mais une fois que le pouvoir a décliné sa “réconciliation”, le vieil avocat dira non. Il gardera le cap. A 90 ans, il continue à manifester dont notamment lors des fameuses marches de 2011. Les images d’interpellations musclées qui l’ont ciblé à cette occasion refont surface pour rappeler que malgré un âge avancé et un passé glorieux, le pouvoir n’a que faire des symboles. Abdennour Ali-Yahia était presque un prophète parmi son peuple. Il a d’ailleurs participé aux premières marches du Hirak en 2019. Mais comme tous les justes, il était craint par le pouvoir qui lui rendait la vie si dure qu’il avait failli se retrouver sans domicile fixe.

A plusieurs reprises, la direction des domaines a demandé à récupérer l’appartement qu’il occupait depuis 1964. C’est tout ce qu’il possédait après 80 ans d’une existence pleine ! Abdennour Ali-Yahia sera inhumé, cet après-midi, au cimetière de Ben Aknoun. Il aura certainement droit à des funérailles populaires. Mais, les honneurs du pouvoir, comme ce prix qui lui a été attribué par le conseil des droits de l’homme, il ne les acceptera sans doute jamais

Par: Ali BOUKHLEF

Erreur : la rencontre de Sant’ Egidio s’est tenue en janvier 1995 (ah)

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TÉMOIGNAGES

Émouvant témoignage de Arezki Aït-Larbi. C’est dans Liberté de ce jour, mardi 27.04.2021. Le combat pour la liberté n’est jamais vain. C’est un long chemin semé d’embûches, mais il n’est jamais vain. Merci à tous ceux et à toutes celles qui le rejoignent. 

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AREZKI AIT-LARBI – COFONDATEUR DE LA PREMIÈRE LIGUE ALGÉRIENNE DES DROITS DE L’HOMME

Adieu Dda Abdenour !

Difficile de parler de toi au passé. Difficile d’admettre que tu es parti pour toujours, toi qui paraissais immortel par la force de tes convictions. Je me rappelle de notre première rencontre au parloir de la prison d’El Harrach, lorsque tu étais venu rendre visite aux 22 étudiants de l’université d’Alger, arrêtés le 19 mais 81 et inculpés notamment pour “atteinte à la sureté de l’État, atteinte à l’unité nationale, attroupement, distribution de tracts…”.  Tu avais balayé l’accusation d’un revers de main : “Ne vous inquiétez pas ; tout ce qui est exagéré est insignifiant !” Ne tirant aucune gloire de ton passé, tu as poursuivi la lutte, au nom de la fidélité au sacrifice de tes compagnons morts pour l’indépendance de l’Algérie, pour les libertés des Algériens. Avec la démission des rescapés de la guerre par lassitude, par dépit ou par intérêt, tu as été l’un des rares à t’engager, sans paternalisme, aux côtés de la nouvelle génération de militants. Ton engagement avec le mouvement culturel berbère, et tes conférences sans langue de bois à l’université de Tizi Ouzou te vaudront une arrestation, en août 1983, suite à une rafle dans les milieux de l’opposition. A la suite d’un dossier monté par la Sécurité militaire, les juges de la Cour de sûreté de l’État tentent de t’impliquer dans un “complot benbelliste” ! Ce même Ben Bella dont tu avais pourtant combattu, deux décennies auparavant, les dérives autoritaires, à l’Assemblée constituante d’abord, puis dans les maquis du FFS. Mais les militants ne se sont pas laissés intimider. Une pétition exigeant ta libération avait recueilli 2700 signatures. En la déposant, en compagnie d’Arezki Abboute et de Saïd Doumane au ministère de la Justice, je revois encore la tête, livide, du directeur central qui l’avait réceptionnée, après un échange, qui peut paraître aujourd’hui, surréaliste : 

-Que voulez-vous ? 

-Nous voulons voir le ministre…

-Il est absent, mais je suis là pour vous écouter.

-Nous venons pour exiger la libération de Me Ali-Yahia Abdennour, victime d’une détention arbitraire. Voici notre pétition…

Libéré 9 mois plus tard par une “grâce amnistiante”, tu reprends ton bâton de pèlerin pour porter la bonne parole de la démocratie et des droits de l’Homme, avec encore plus de détermination : interview dans la presse étrangère pour dénoncer l’arbitraire, défense des prisonniers politiques de tout bord devant les tribunaux…

Lors de la réunion constitutive de la première Ligue des droits de l’Homme, au restaurant El Bassour à Alger, en février 1984, tu avais obtenu 31 voix sur 32 participants. Sans concurrent susceptible d’aligner un parcours aussi crédible face à l’adversité, il ne restait qu’à formaliser ce vote pour te confier la présidence de la nouvelle organisation. Mais, la police politique oppose son veto, qui trouvera des oreilles attentives chez une partie des membres fondateurs. Continuer avec ce groupe revenait à créer un brouillard autour des droits de l’Homme, qui servira à en camoufler les violations récurrentes. Nous décidons alors de rompre avec ce groupe infiltré, pour fonder une ligue indépendante de combat.

 Moins d’une semaine après sa proclamation, le 30 juin 1985, la ligue est décimée par la répression et ses principaux fondateurs jetés en prison, en compagnie des enfants de chouhada qui avaient dénoncé “l’instrumentalisation de la mémoire de leurs pères à des fins de légitimation de pouvoir”. C’était avant que la “famille révolutionnaire”, domestiquée par la rente, ne devienne une béquille de ce même pouvoir.

Lors de la grève de la faim, en août 1985 à la prison de Berrouaghia, pour l’amélioration de nos conditions de détention, tu avais accepté, à notre demande, de ne pas y prendre part, en raison de ton état de santé. Quelques jours plus tard, nous avions appris ton évacuation, en urgence, à l’hôpital de Médéa, pour un “blocage des reins”. En te reprochant de mettre ta vie en danger, je te revois encore me répondre avec un ton désolé dans la voix et un regard paternel : “Je ne peux pas manger pendant que vous êtes en grève de la faim, même si je suis malade !”. 
Après le séisme d’octobre 1988 et l’ouverture en trompe-l’œil qui l’avait suivi, notre groupe perd l’initiative sur le terrain, avant de voler en éclats. Durant cette période qui n’a pas encore livré tous ses secrets, nos rapports sont restés, malgré tout, d’une fraternelle cordialité. A chaque moment de déprime ou de découragement, te rendre visite était toujours un pèlerinage de resourcement qui redonne courage et détermination. 

A quelques mois de ton centenaire, tu avais encore des rêves de jeune homme pour une Algérie plurielle, libérée de ses démons, réconciliée avec son passé et tournée vers l’avenir. 
Difficile de te dire adieu, toi qui semblais immortel !

Mais ton parcours restera comme un exemple d’engagement désintéressé, de dévouement et d’intégrité. 
Désormais, tu reposes au Panthéon des hommes et les femmes qui, depuis des millénaires, ont fait la grandeur de ce pays…

A. A-L.

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Liberté 23.01.2021

ALI YAHIA ABDENOUR

LE SIÈCLE DE LA DIGNITÉ

Par : Pr RACHID HANIFI

Mon  père qui avait  partagé  la  période carcérale  de  Da Abdenour, dans ces geôles, me racontait que chaque fois qu’il revenait d’une séance de torture, ce dernier criait au visage de ses tortionnaires : “Vous pouvez nous torturer ou même nous tuer, vous finirez par quitter ce pays.”

Maître Abdenour Ali Yahia vient de boucler le centenaire de son âge, certes diminué physiquement, mais gardant une lucidité étonnante pour quelqu’un qui a traversé des moments difficiles dans sa vie. Da Abdenour, comme on aime le nommer affectueusement, fait partie des hommes qui ont marqué leur passage sur terre, par des actions historiques durant les phases plus ou moins douloureuses qu’a connues notre pays. Pendant la période de préparation, puis d’engagement de la lutte contre le colonialisme français, les Algériens qui ont rejoint le mouvement révolutionnaire l’ont fait soit par peur, soit par misère, soit par conviction.

Abdenour Ali Yahia, instituteur dès les années 1940, était issu d’une famille relativement aisée et instruite par rapport à la majorité des citoyens autochtones. Il n’y avait donc aucune raison sociale qui l’aurait poussé à s’inscrire dans le combat contre l’occupant étranger. Son implication était la traduction d’une profonde conviction en faveur de l’indépendance du pays et de la libération du peuple algérien opprimé. Il paiera son engagement par une incarcération dans les prisons tristement célèbres de Paul Cazelles (actuel Aïn Ouessara) et Berrouaghia, dès 1956, jusqu’à la veille de l’indépendance. Mon père qui avait partagé la période carcérale de Dda Abdenour, dans ces geôles, me racontait que chaque fois qu’il revenait d’une séance de torture, ce dernier criait au visage de ses tortionnaires : “Vous pouvez nous torturer ou même nous tuer, vous finirez par quitter ce pays, car c’est la volonté du peuple.”

Ce courage légendaire de Abdenour Ali Yahia, il le manifestera de nouveau quelques années après l’indépendance du pays, à travers un combat acharné, mais pacifique contre la spoliation des libertés citoyennes, parfois même au détriment de la sienne, puisqu’il a connu la prison de l’Algérie indépendante pour laquelle il a contribué, en 1983-1984. Maître Ali Yahia, devenu l’avocat des causes justes, a décidé, par le biais de la Ligue des droits de l’Homme qu’il a fondée avec d’autres militants démocrates tels que le Dr Saïd Sadi, le Dr Hachemi Naït Djoudi, les frères Arezki et Mokrane Aït Larbi, Arezki About, de consacrer toute son énergie à la défense du droit aux libertés politiques et culturelles.

Son acharnement à la défense de ces droits, sans discrimination, lui ont parfois valu des critiques aussi violentes qu’injustes de la part de quelques extrémistes de la cause démocratique, particulièrement lorsqu’il s’était engagé pour la défense de militants islamistes. Bien que ne partageant aucunement le projet de société de ces derniers, en raison de son caractère profondément moderniste, Da Abdenour s’est voulu fidèle à la citation apocryphe de Voltaire (1031) “Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire.” Malgré ces quelques accrocs de parcours, Da Abdenour a réussi à récolter la sympathie et le respect de la majorité des Algériens, toutes générations confondues.

L’avènement du Hirak a été une opportunité pour apporter un soutien fort aux revendications des Algériens en faveur d’une démocratie participative réelle. L’image d’un Ali Yahia fortement diminué au plan physique, exprimant sa solidarité aux jeunes du mouvement citoyen, restera gravée dans les mémoires des citoyens. Da Abdenour, appartenant à la génération antérieure à l’indépendance, a compris que le temps était venu de passer le flambeau aux jeunes pour édifier une Algérie conforme à leurs rêves. Il a largement adhéré à cette nécessité évolutive, ce qui lui a valu une grande estime et admiration de la jeunesse algérienne.

Cette position de recul par rapport aux responsabilités ne l’a pas dispensé de l’intérêt qu’il porte aux événements du pays. C’est à ce titre que Da Abdenour nous a accordé, à quelques amis et à moi-même (anciens acteurs de la cause démocratique), l’honneur et le privilège de se réunir avec lui une fois par semaine, depuis une dizaine d’années, pour un échange-analyse de ces événements. Dans tous les débats que nous avons menés avec lui, notre doyen ne cessait d’insister sur la revendication pacifique et l’unité de la nation algérienne. Il manifestait constamment son profond attachement à sa Kabylie natale, qu’il considérait comme la locomotive de la démocratie, mais ne cessait de répéter que la Kabylie ne pouvait être en dehors de l’Algérie et cette dernière ne pouvait se détacher de la Kabylie.

La pandémie de Covid-19 a malheureusement interrompu ces rencontres hebdomadaires enrichissantes, créant chez chacun d’entre nous une frustration légitime et chez Da Abdenour un confinement politique stressant. Son souhait à l’approche du centenaire était d’assister à la libération des jeunes détenus d’opinion et à la mise en place d’un processus de démocratisation effective de la société. Da Abdenour aurait mérité une distinction pour son combat en faveur de la dignité humaine, mais cette distinction n’aurait de sens qu’à la condition de voir se concrétiser les objectifs de son combat. Nous lui souhaitons une longue vie et une meilleure santé, avec l’espoir d’assister à l’émergence de l’Algérie nouvelle à laquelle aspire notre jeunesse. Da Abdenour, vous resterez notre modèle, notre référent.

R.H

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