Maître Ali-Yahia Abdenour est mort

REACTIONS À LA SUITE DU DÉCÈS DE MAÎTRE ALI-YAHIA ABDENOUR

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El Watan, lundi 26 avril 2021

 

Par : Mustapha Benfodil

Le soutien aux victimes de la répression, de toutes les répressions, se conjugue au passé, au présent et au futur et non à l’imparfait ou au conditionnel. Il doit être affranchi des réflexes partisans ou idéologiques, car les droits de l’homme sont au-dessus de tout clivage politique.»

Cette déclaration aux accents de profession de foi est de feu maître Ali-Yahia Abdennour, le vénérable, inusable militant centenaire qui nous a quittés hier.

Il nous avait tenu ces propos lors d’une interview qu’il nous avait accordée à l’été 2007 (parue dans El Watan du 22 août 2007).

Elle résume l’homme et l’intransigeance qui l’anime dès lors qu’un citoyen est opprimé. Le 18 janvier dernier, le doyen des défenseurs des droits humains fêtait ses 100 ans. Il aura été ainsi un véritable «témoin du siècle», mémoire vive de nos luttes fondatrices, depuis la Guerre de Libération nationale jusqu’au mouvement du 22 Février 2019. Quand on feuillette sa biographie vertigineuse, on ne peut que s’incliner devant ce monument, son engagement au long cours et tous les combats qu’il a menés avec la même énergie et la même passion.

Abennour Ali-Yahia est né le 18 janvier 1921 au village Thaqa Nath Yahia, dans la commune de Aïn El Hammam, en Kabylie. En 1943, il est mobilisé par les Alliés qui ont débarqué à Alger en novembre 1942. En octobre 1944, il est blessé à la Trouée de Belfort. Passe six mois à Toulouse où il est soigné avant de rentrer au pays en mai 1945, dès l’Armistice.

Il se jette immédiatement dans le Mouvement national. Parallèlement à ses activités militantes, il exerce le métier d’instituteur, comme son père ainsi que son épouse. Il enseigne à Alger avant d’exercer pendant quelques années à Khemis Miliana.

Le syndicaliste anticolonial

Une note biographique établie par l’historien René Gallissot que l’on peut consulter sur le site https://maitron-fr, (lire la notice, juste après celui-ci – ah) fournit de précieux détails sur le parcours militant de feu Ali-Yahia Abdennour durant la Guerre de Libération nationale.

Le jeune combattant commence d’abord à militer au sein du PPA-MTLD avant de rejoindre le FLN en 1955. A partir de mai 1955, cet engagement, précise René Gallissot, va s’orienter «vers le secteur syndical, prioritairement à Alger en prenant place dans le syndicalisme des instituteurs». «C’est au titre du syndicat des instituteurs, poursuit l’historien, qu’il apparaît dans les rencontres qui préparent la fondation de l’UGTA en février 1956, puis comme homme de liaison entre les dirigeants syndicaux et les différents responsables du FLN à Alger.»

Le même document souligne : «Les arrestations se succèdent et l’UGTA est décapitée. Se sentant menacé, Mohamed Drareni, du syndicat des postiers, qui était chargé d’assurer la liaison entre le CCE et l’UGTA, confie cette tâche, en septembre 1956, à Abdennour Ali-Yahia. Ainsi celui-ci devient-il l’interlocuteur de Larbi Ben M’hidi et de Ramdane Abane dans la préparation d’une vague de manifestations pour faire de la capitale le centre de l’offensive politique». Allusion ici à la fameuse «grève des Huit-Jours» qui allait être déclenchée à partir du 28 janvier 1957.

Le responsable syndicaliste sera rapidement repéré et appréhendé. «Abdennour Ali-Yahia est arrêté dans la rafle du 5 janvier 1957. De 1957 à 1960, il passe de camp en camp, de Berrouaghia, Paul Cazelles (nom de colon et d’un village colonial, Aïn Oussera), à Bossuet (Dhaya, Oranie), Douéra (près d’Alger) et Lodi (Draa Essamar, Oranie)» détaille l’historien. A sa libération à l’automne 1960, il est expulsé vers la France, puis, en janvier 1961, il rejoint Tunis. En septembre 1961, il est «désigné à la tête de l’UGTA comme coordinateur d’un nouveau secrétariat national entouré d’une nouvelle commission exécutive qu’il met en place non sans écarts et frictions de personnes».

D’avocat à détenu politique à Berrouaghia

Après l’indépendance, Abdennour Ali-Yahia est élu à l’Assemblée constituante le 20 septembre 1962 comme député de Tizi Ouzou. «Il prend fait et cause, en Kabylie, pour la rébellion d’Aït Ahmed de septembre 1963, puis se range à la position de Ben Bella et accède au comité central du FLN en avril 1964, avant d’approuver le coup d’Etat du 19 juin 1965», rapporte René Gallissot. Il continue : «Le 10 juillet 1965, il est nommé par le colonel Boumediene au ministère des Travaux publics et des Transports, puis le 24 septembre 1966 au ministère de l’Agriculture et de la Réforme agraire. Il quittera le gouvernement en mars 1968.»

A partir de cette année-là, sa vie va changer radicalement. A 47 ans, Abdennour Ali-Yahia se lance dans des études de droit. «Il ouvrira ensuite un cabinet d’avocats au centre d’Alger qui deviendra un autre centre de contacts politiques en dehors du FLN. Avocat à la cour d’Alger et à la Cour suprême, il plaide notamment devant la cour de sûreté de Médéa et le tribunal militaire de Blida», écrit René Gallissot.

Maître Ali-Yahia n’hésite pas à dénoncer les arrestations arbitraires et les dérives autoritaires. A son tour, il aura maille à partir avec une justice aux ordres. Le 2 octobre 1983, il est arrêté pour «complot contre la sûreté de l’État» et incarcéré à la prison de Berrouaghia. En mai 1984, il bénéficie de la grâce amnistiante du président Chadli. Le 30 juin 1985, il participe à la création de la Ligue algérienne des droits de l’homme, et une dizaine de jours plus tard, le 9 juillet, il est de nouveau incarcéré et condamné par la Cour de sûreté de l’Etat à 11 mois de prison ferme.

Après l’ouverture politique qui a suivi les émeutes d’Octobre 1988, il est porté à la tête de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH) et devient incontestablement le «Monsieur Droits de l’Homme», la figure la plus emblématique du mouvement des droits humains en Algérie.

Le défenseur de toutes les victimes

En 1991, il s’élève contre l’arrêt du processus électoral. Il assurera dans la foulée la défense de Ali Benhadj et dénoncera avec véhémence les traitements subis par les militants du FIS, les camps d’internement dans le Sud, les disparitions forcées…«Quand les droits de l’homme sont bafoués, je ne cherche pas à savoir si la victime est islamique, éradicatrice ou démocrate», écrit-il dans son livre La Dignité humaine.

Dans l’interview qu’il nous avait accordée à l’époque, il faisait remarquer : «Nous sommes dans l’univers manichéen où l’on peut dénoncer la torture d’Octobre 1988 tout en se taisant ou même en justifiant celle qui sévit depuis juin 1991 avec une rare violence. Pourquoi une telle discrimination entre les victimes de l’état de siège d’Octobre 1988, celles de l’état de siège de juin 1991 et de l’état d’urgence du 9 février 1992 toujours en vigueur».

En janvier 1995, maître Ali-Yahia prend part à la signature de la plateforme de Sant ’Egidio (appelée aussi « le Contrat de Rome » ou « le Contrat national »). Dans La Dignité Humaine, il défend ce choix politique en disant : « Le contrat national dont chacun peut mesurer la densité et la richesse demeure l’événement politique le plus important de ces dernières années. » On s’en souvient : ses positions tranchées dans les années 1990 avaient valu à Ali-Yahia Abdennour les pires attaques. (y compris et peut-être surtout de El Watan (ah)) Malgré ce déchaînement de violence, il est resté droit dans ses bottes.

Lorsque M. Bouteflika prend le pouvoir, il trouvera en face de lui l’avocat impétueux qui ne tardera pas à dénoncer les errements de l’ex-autocrate, les magouilles de son clan, la corruption institutionnalisée qui atteint des niveaux industriels…

En 2011, il s’impose comme l’un des visages de la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD). A plus de 90 ans, «l’espérant persévérant» n’hésitait pas à descendre dans la rue en se faisant bousculer par la police.

Des images émouvantes de l’opposant nonagénaire sévèrement encadré par des agents en uniforme qui ont l’âge de ses petits-enfants ont abondamment circulé sur les réseaux sociaux depuis l’annonce de la disparition du vieux militant. Me Ali-Yahia a accompagné également par ses conseils avisés le hirak populaire.

En mai 2019, il a lancé un appel conjoint avec Ahmed Taleb Ibrahimi et Rachid Benyelles interpellant le commandement militaire et l’exhortant à «nouer un dialogue franc et honnête avec des figures représentatives du mouvement citoyen (hirak), des partis et des forces politiques et sociales qui le soutiennent, afin de trouver au plus vite, une solution politique consensuelle».

En plus de son activisme sur le terrain des luttes, maître Ali-Yahia était également un homme de plume à la prose féconde et au verbe truculent. Sa production prolifique à longueur de colonnes aura été d’un précieux apport au débat public.

Outre ses nombreuses contributions dans la presse, il est l’auteur de plusieurs ouvrages qui immortalisent sa pensée et perpétuent son combat : Algérie: raisons et déraisons d’une guerre (L’Harmattan, 1996), La Dignité humaine (INAS éditions, 2007), La crise berbère de 1949 (Barzakh, 2014), Lettre ouverte au système politique et au dernier pouvoir qu’il a engendré (éditions Koukou, 2016) ou encore Mon testament pour les libertés (Koukou, 2017).

Maître Ali-Yahia Abdennour sera inhumé ce lundi 26 avril au cimetière de Ben Aknoun. Puisse son âme immaculée reposer en paix.

Réactions :

Youcef Aouchiche. Premier secrétaire du FFS  «Il lègue aux Algériens un riche héritage de luttes»

« L’Algérie perd un patriote fidèle, un défenseur dévoué et féroce des Droits de l’homme et un vaillant défenseur des libertés fondamentales, estimant que seule une société libre, préservée dans la dignité, est capable de construire un État fort qui s’acquitte de ses devoirs envers ses citoyens, son environnement et son Histoire.

Le défunt a consacré sa vie à la défense des droits de l’homme même dans les circonstances les plus sombres qu’a vécu notre pays. Jamais il n’a flanché face aux menaces et aux pressions et jamais il n’a cédé aux tentations, poursuivant sa route avec maîtrise et constance.

L’homme a toujours défendu des causes justes, se tenant aux côtés des opprimés sans discrimination ni préférence. Il traitait chaque personne comme un être humain, loin de toute considération intellectuelle, régionale ou politique (…) L’extraordinaire combattant pour les droits de l’homme nous quitte, en léguant aux Algériens un riche héritage qui s’est accumulé au fil des années successives de lutte jusqu’à ses derniers jours. Aussi est-il important pour nous aujourd’hui de travailler à amener les Droits de l’Homme au niveau qui leur sied, dans un Etat de droit pour lequel nous luttons.

Said Sadi. Homme politique «L’homme qui ne renonça jamais»

« Jusqu’au dernier souffle, Dda Abdennour aura activé avec la ferveur du militant. Même celles et ceux qui ont pu contester à un moment ou un autre de sa vie certains de ses choix lui reconnaissent une chose : il ne renonça jamais.

Les compagnons qui l’ont bien connu ont pu relever que sa vie personnelle était organisée autour de son engagement. Il ne s’autorisait aucun écart de conduite car la santé était la condition de l’accomplissement de son sacerdoce. Dda Abdennour était un croyant convaincu et convainquant. Il était un homme que la foi bonifiait parce que, précisément, il n’en faisait pas étalage et qu’en plus, elle ne l’empêchait pas d’être d’un bon commerce avec celles et ceux qui ne pratiquaient pas. La vocation de militant accompli n’avait pas occulté le devoir d’apaisement.

Sous des apparences rigides, l’homme avait une grande capacité d’écoute et d’adaptation. Et cette qualité se révéla sur le terrain des idées comme celui des relations sociales. Lorsqu’après plus de deux années de laborieux contacts avec la fédération internationale des droits de l’homme nous obtînmes l’accord de principe pour la fondation de la ligue algérienne, il fut un des rares anciens militants à avoir spontanément accepté d’envisager la question de son implication. La quasi-totalité des personnes de sa génération était soit dubitative soit franchement réfractaire à une problématique étrangère à ses centres d’intérêts.

Quand il arrêta son choix, il se fondit harmonieusement avec des membres dont la plupart auraient pu être ses enfants. Et lorsque Dda Abdenour adhérait à une initiative, il ignorait les demi-mesures. Sur ce dossier, pourtant inconnu dans le combat qu’il embrassa dans sa jeunesse, il s’engagea avec un dévouement jamais démenti. On peut donc raisonnablement estimer que plus que le militant du mouvement national qui connut les geôles de l’ordre colonial, c’est le défenseur des droits de l’homme que ses compatriotes retiendront. Sa vie qui a chevauché deux siècles fut animée par la même conviction : un homme nait et vit pour dire et faire ce que dicte sa conscience. Il ne se déroba à aucune de ces deux exigences. Le père attentif et rigoureux manquera autant à ses enfants qu’à l’Algérie de la tolérance qu’il n’aura pas vue et pour laquelle il a tant donné.

Karim Tabbou. Militant politique : «Dda Abdennour a mené une carrière digne de Mandela et de Gandhi»

Ali Yahia Abdennour était un politique hors pairs, un farouche défenseur des causes justes et un authentique militant de la démocratie. Son amour du pays est au-dessus de tout soupçon, dans les pires moments du terrorisme et de la violence, il a su défendre, sans altérer aucun des principes des droits de l’Homme et de la citoyenneté, la justice et la vérité. Il a su maintenir son engagement et sa constance, au prix de critiques acerbes et parfois ordurières, dans la défense des opprimés d’opinions de tous bords.

Père fondateur de la première ligue de défense des droits de l’Homme, Dda Abdennour a mené une carrière d’avocat et de militant digne de Mandela et de Gandhi. Son verbe sans concession, ses analyses et ses propositions politiques offensives ont fait de lui l’Homme d’exception.

Tous les hommages ne seront pas assez pour remercier ce pionnier dans la défense des droits humains. On ne le remerciera jamais assez pour ses contributions dans l’inspiration d’une philosophie militante fondée sur l’éthique et la constance dans l’engagement, loin des artifices et des cooptations des différents gardiens du temple qui a vu se succéder mais qui a combattu avec la même abnégation, sans concession et sans relâche.

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Voici la notice évoquée. in: https://maitron-fr. Elle est signée René Gallissot

Né le 18 janvier 1921 à Michelet [Aïn el Hammam] (Algérie) ; instituteur ; participe au début des années 1950 à l’organisation du PPA-MLTD en Kabylie ; secrétaire général de l’UGTA dans la direction reconstituée à Tunis en 1961, participe à sa réimplantation à Alger à l’indépendance ; après une carrière politique au FLN, avocat à Alger ; devient un animateur de l’opposition notamment par la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme ; principal rédacteur de la plateforme de San Egidio (1995).

La famille d’Abdenour Ali Yahia, installée à Michelet, centre principal du massif kabyle sous la colonisation, a opté, comme quelques autres en Kabylie, pour le statut civil et la citoyenneté française ; elle a mis à profit la promotion par l’école et par la langue française, sans être astreinte au traitement séparé de l’indigénat. Abdenour Ali Yahia fait des études primaires supérieures et devient instituteur ; sa femme est également institutrice. Son frère cadet Mohand, dit Rachid, Ali Yahia ira au lycée de Ben Aknoun à Alger et militera très tôt, dès 1946, au PPA-MTLD (Parti du peuple algérien) – (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques), au détriment provisoire, de ses études. Ce jeune frère qui a gagné Paris en 1948, sera un des défenseurs de la thèse de « l’Algérie algérienne » fondée sur son passé et sa culture berbère qui s’oppose au primat de l’arabisme dans la crise dite berbériste du MTLD. Il sera écarté en 1949 du mouvement messaliste, tout en continuant à militer pour la cause berbère. Ses études de droit lui permettront de s’établir avocat à Paris.

- C’est après le dénouement de cette crise, qu’Abdenour Ali Yahia semble avoir donné son adhésion au MTLD à Alger, tout en étant en contact avec les milieux militants de Kabylie. Sa mère est demeurée au « pays ». Il habite le quartier de Bab-el-Oued à Alger ; le centre d’Alger sera toujours son lieu de contacts comme son centre de rayonnement. Lors des congés de Pâques 1955, un ami de la famille le met en contact avec Krim Belkacem et l’ALN. Nous sommes à l’époque où les maquis du FLN affrontent les groupes formés en Kabylie par le MNA de Messali*. Chargé de mission de Krim Belkacem qui veut faire entendre qu’il est totalement démarqué de Messali* et du MNA, Abdenour Ali Yahia tente de constituer une antenne politique à Alger, autant dire de la Wilaya III ; mais l’action de Ramdane Abane* occupe déjà le terrain et unifie l’organisation du FLN à Alger. Il est envoyé par Krim Belkacem à Paris ; il y rencontre Benyoussef Ben Khedda* qui vient tout juste de sortir de prison.

- C’est aussi de mai 1955 que daterait son orientation, toute politique, vers le secteur syndical, prioritairement à Alger en prenant place dans le syndicalisme des instituteurs. C’est au titre du syndicat des instituteurs, qu’il apparaît dans les rencontres qui préparent la fondation de l’UGTA (Union générale des travailleurs algériens) en février 1956 puis comme homme de liaison entre les dirigeants syndicaux et les différents responsables du FLN à Alger. Avant et après le congrès de la Soummam d’août 1956, il est ainsi en relations avec Amar Ouzegane* qui collabore avec Ramdane Abane* et voit dans l’UGTA, l’organisation de masse du FLN, et avec Mohamed Lebjaoui*, autre responsable à Alger, devenu membre de la Commission centrale exécutive qui suit les questions syndicales en affirmant la suprématie du FLN. Dans ce champ clos de divergences, Abdenour Ali Yahia se fait le défenseur d’une responsabilité autonome de l’organisation syndicale aux côtés du FLN.

- Les arrestations se succèdent et l’UGTA est décapitée. Se sentant menacé, Mohamed Draréni*, du syndicat des postiers, qui était chargé d’assurer la liaison entre le CCE et l’UGTA confie cette tâche, en septembre 1956, à Abdenour Ali Yahia. Ainsi celui-ci devient-il l’interlocuteur de Larbi Ben Méhidi* et de Ramdane Abane* dans la préparation d’une vague de manifestations pour faire de la capitale le centre de l’offensive politique. Forte tête tout autant que Ramdane Abane, il défend le point de vue syndical face au projet de grève générale illimitée. Devant le risque de démantèlement de l’organisation syndicale et de l’échec sous la répression, compte tenu du rapport des forces entre le FLN et l’armée coloniale, il préconise une grève totale de vingt-quatre heures. C’est le point de vue de Larbi Ben Mehidi qui sera retenu, une grève générale de huit jours au moment de l’ouverture du débat de la question algérienne à l’ONU. Abdenour Ali Yahia ne cède pas sur la signature de l’appel à la grève ; la grève se fera au nom de l’UGTA le 28 janvier 1957. Le déchaînement répressif de l’armée française investie de tous les pouvoirs, en fera l’ouverture de la bataille d’Alger.

- Abdenour Ali Yahia est arrêté dans la rafle du 5 janvier 1957 ; de 1957 à 1960, il passe de camp en camp, de Berrouaghia, Paul Cazelles (nom de colon et d’un village colonial, Ain-Oussera), à Bossuet [Dhaya, Oranie], Douéra (près d’Alger) et Lodi [Draa-Essamar] (Oranie).

- Suite à une plainte de la CISL (Confédération internationale des syndicats libres) auprès du BIT (Bureau international du travail) et à la demande de cette organisation, Robert Bothereau, secrétaire général de la CGT-FO fit une intervention en juin 1961 auprès du Premier ministre du gouvernement français afin de faire cesser toutes les contraintes judiciaires à son encontre.

- Quand il est libéré à l’automne 1960, il est expulsé vers la France où il rejoint sa femme qui avait déjà été expulsée comme française interdite d’exercer son métier d’institutrice en Algérie. Dans la dispersion clandestine et sous la répression, l’UGTA n’a plus d’action en Algérie ; le désordre et la désillusion grandissent à la suite de l’assassinat de Ramdane Abane*.

- L’UGTA maintient son existence à Tunis par une présence, tant mal que bien autour notamment de Mouloud Gaïd* au siège de l’UGTT, place M’hamed Ali. Il faut attendre la constitution du GPRA en septembre 1958 pour voir Benyoussef Ben Khedda,* devenu ministre des Affaires sociales, présider à la mise place d’une délégation extérieure de l’UGTA en exil et à la formation d’une Commission exécutive et d’un Secrétariat sous la conduite hautaine d’un homme d’appareil Abdelkader Maâchou*.

- Abdenour Ali Yahia arrive à Tunis le 3 janvier 1961 et va bénéficier du double soutien de Krim Belkacem, vieille connaissance du pays kabyle, qui est ministre de l’intérieur et veut avoir l’œil sur l’UGTA, et de Benyoussef Ben Khedda*. Celui-ci associe les syndicalistes à la préparation d’un programme social qui commence à être dit socialiste, et va succéder à Ferhat Abbas à la Présidence du GPRA (août 1961). En septembre 1961, Abdenour Ali Yahia est désigné à la tête de l’UGTA comme coordinateur d’un nouveau secrétariat national entouré d’une nouvelle commission exécutive qu’il met en place non sans écarts et frictions de personnes. Il représente l’UGTA, qui est cependant membre de la CISL (Confédération internationale des syndicats libres), en décembre 1961 au congrès de la FSM (Fédération syndicale mondiale) tenu à Moscou. Quand il s’exprime, c’est au nom de l’UGTA, y compris sur les questions politiques décisives. Il le fait selon un partage des responsabilités emprunté à l’école social-démocrate de la SFIO et du syndicalisme français. Ce qui n’empêche pas toutes les pratiques informelles de dispositions prises dans des concertations qui relèvent des relations personnelles. Pour Abdenour Ali Yahia, c’est un art, s’il n’y avait toutefois les impulsions contraires de sa force de tempérament.

https://maitron.fr/spip.php?article148935, notice ALI YAHIA Abdenour par René Gallissot, version mise en ligne le 27 octobre 2013, dernière modification le 27 octobre 2013.

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Même article d’El Watan, ci-dessous, en PDF

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