Littérature algérienne: « Liberté » lui ouvre grand ses pages

Par Yahia BELASKRI, le 23-09-2021

En cette période difficile où tout est incertitude, la littérature est le moyen de vivre ensemble, dans la dignité, la reconnaissance de l’Autre, le différent, le proche comme le lointain.

Qu’est-ce que la littérature ? Que peut-elle ? Quelle serait son utilité ? Questions récurrentes à chaque époque. Aujourd’hui, au moment où les idéologies se sont effondrées et que les sciences sociales produisent des discours qui peinent à expliquer le monde, tous les questionnements lui sont adressés. 

Peut-être faudrait-il formuler la question autrement : que sait la littérature ? La littérature ne dit pas le vrai et ne dit pas le faux ; elle est sur un chemin de crête car elle dit quelque chose mais quelque chose qui ne peut pas se dire autrement. C’est l’indicible, ce qui ne se voit pas, ne s’entend pas, ne se dit pas. Quand le poète Hamid Skif écrit “Mon pays vide et absent/Qui m’a laissé sur le pas de la porte/Mon pays d’ivoire luisant/dans la pénombre de rêves orphelins/de souvenirs ardents/Je te vis en chaque seconde/Et enrage de ne plus te tenir dans mes bras”, il fait retentir un chant de douleur, celle de l’exil, indicible. De la même manière, lorsque Kateb Yacine écrivait “Bonjour ma vie/Et vous mes désespoirs/Me revoici aux fossés/Où naquit ma misère ! (…) Et je sais que ce soir/Monteront des chants infernaux”, c’est bien la douleur indicible de son peuple dont il est question. 
Et le poète-vigie (Jean Sénac) qui notait, bien avant les experts : “J’ai vu ce pays se défaire/avant même de s’être fait.” Les textes de Mohammed Dib, de Mouloud Feraoun, d’Assia Djebar, et d’autres écrivaines et écrivains, poètes, révèlent la condition humaine et le mystère de la vie, plus que ne pourraient le faire des précis d’histoire ou des travaux d’anthropologie. Sinon, comment comprendre que les psychanalystes regardent de plus en plus vers la littérature et que les historiens, les philosophes y consacrent colloques et études ? 


Bien entendu, “il n’y a pas de livre qui ait empêché un enfant de mourir”, comme l’affirmait justement Jean-Paul Sartre, mais elle dévoile l’indicible et “c’est même parce qu’il y a de l’indicible qu’il y a littérature. C’est parce qu’il y a de l’indicible qu’il y a humanité, accueil possible de l’autre”, nous dit Michel Le Bris, fondateur du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo. Ainsi, même le concept n’est plus opérable ici puisqu’il y a irruption de l’altérité, ce que l’émir Abdelkader avait compris au milieu du XIXe siècle quand il écrivait : “Qui suis-je si je ne suis pas toi/Qui es-tu si tu n’étais pas moi.” Et Proust concluait que la littérature est “la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue”.


La vraie vie, sacrée, mais pas seulement puisqu’elle est d’opposition. Elle s’oppose au pouvoir, c’est sa condition, puisqu’elle est “instrument de justice et de tolérance” et qu’“elle conteste la soumission au pouvoir” (Antoine Compagnon). 


Comme elle a le pouvoir de nous faire échapper “aux forces d’aliénation ou d’oppression”, rappelle Sartre. À l’instar des arts, elle peut faire barrage à l’ignominie. Elle est d’opposition car elle prône “la défense des libertés (qui) passe assurément par l’exaltation de la liberté”, rappelle l’écrivain et poète franco-tunisien Hubert Haddad, et cela, nous le savons, le pouvoir n’en veut pas.  
À l’heure du capitalisme triomphant prônant un libéralisme sauvage qui laisse sur le bas-côté des millions d’êtres, dans un monde où la haine et le rejet sont les valeurs les plus partagées, au moment où depuis plus de quinze mois nous vivons une séquence particulière due à un infime virus qui nous a séparés de nos proches, il ne s’agit plus d’espérer, dit le poète Jean-Pierre Otte, “il faut y aller vaille que vaille”, c’est-à-dire maintenir “la mèche allumée en vue d’une explosion poétique”, affirme l’écrivain Jean-Marie Blas de Roblès, et politique évidemment. 
La littérature assume cette fonction. 

Ce n’est pas un hasard si les peuples se reconnaissent en leurs écrivains et poètes. Lorsque Kateb Yacine a été inhumé le 1er novembre 1989, au cimetière d’El-Alia, à Alger, c’est une foule immense qui l’a accompagné. Ce fut le cas pour Georges Séféris, le poète grec, celui qui écrivait : “Ce pays, ton pays – sang et ombre/Qui sombre comme le vaisseau pour lequel l’heure du naufrage a sonné”, décédé en septembre 1971 ; plus de cent mille Athéniens ont convoyé sa dépouille en chantant son poème Reniement, mis en musique par Mikis Théodorakis. Victor Hugo salué par deux millions de Français le 1er juin 1885 lorsque son corps est transporté au cimetière dans un corbillard de pauvres.    
La littérature est essentielle car “sans poèmes (…) les communautés resteraient sans âme”, nous dit Michel Le Bris. 

En cette période difficile où tout est incertitude, la littérature est le moyen de vivre ensemble, dans la dignité, la reconnaissance de l’Autre, le différent, le proche comme le lointain, pas seulement l’étranger, un possible ennemi, ou celui derrière une porte anonyme, enfermé comme tous les autres dans sa solitude. 

C’est à ce titre que l’on peut faire une communauté humaine. Avec la littérature, jamais sans la littérature.

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