Littérature algérienne: « Liberté » lui ouvre grand ses pages

Par Sidali Kouider FILALI, le 23-09-2021

Lettres ou ne pas lettres, là est la question !

Question subsidiaire. La littérature est-elle essentielle, vitale ? Peut-on vivre sans littérature ? Certainement ! Mais à défaut de convenir de sa prépondérance, il serait plus judicieux d’y répondre autrement. Car, c’est souvent l’absence qui nous renseigne sur l’importance des choses perdues. Que vaut un monde sans littérature ? Un monde où l’on ne saurait rien des complaintes philosophiques d’un aveugle du 11e siècle dans un village perdu du Levant musulman, ou sans le cri de cœur libérateur d’une Blanche pour raconter la douloureuse histoire de l’esclavage dans l’Amérique du 19e siècle, entendue par des millions. Un monde fade dépourvu de la subtilité grecque et de sa logique, de la poésie arabe et de son prestige, dénué de l’envoûtant érotisme persan et de la sagesse chinoise et son raffinement. Un monde sans le détail bluffant d’un récit de misère et d’amour d’un Sud-Américain ou celui qui transmet sans rien perdre, l’arôme ineffable d’un café égyptien des années 1940 ! Une vie qu’on aurait vécue sans s’abreuver des lumières européennes du 18e siècle, sans s’émerveiller en révérence devant les derniers mots d’un courageux poète condamné à mort devant l’arbitraire, ou sans frôler la prétention insolente d’un villageois, apprenti bourgeois dans la quête de la réussite parisienne. Un monde où l’on ne prendrait pas les sentiers escarpés d’un écolier kabyle en pleine guerre, où on ne saurait rien de la mollesse quotidienne d’un adolescent américain dans les champs de pommiers du Missouri, ou le discours abjurant la servitude d’un jeune convaincu contre l’oppression, ou encore, sans ces geignements meurtris de deux amoureux séparés pour que demeure éternelle leur histoire. Un monde terne sans mélodie, sans la magie du verbe, sans les récits d’évasions et les innombrables illusions, sans l’évocation des grands amours et leur puissance et des petites peines et leur réminiscence. Un monde où l’on se suffirait de son seul regard pour peser le monde quand on peut le voir à travers d’autres langues, d’autres yeux et d’innombrables regards. Se suffire de son rêve quand d’autres rêves plus beaux existent, se confronter seul à sa peine quand on peut la noyer dans celle des autres. 

La littérature est la mémoire du monde, son passé, mais aussi son présent et son avenir. Elle porte entre ses pages jaunies, ses manuscrits perdus et ses récits infinis, toutes ses émotions, ses réflexions, ses expériences, ses peurs et ses attentes. 

Elle relate ses craintes et ses espérances, ses folies et ses résistances. Elle a ce pouvoir inégalé de transmettre à des générations le récit de la beauté, la douleur des échecs, la nostalgie des moments doux, les luttes vaillantes ou les improbables infortunes. 

Elle nous étrenne avec un passé riche d’expériences, nous aide à répondre à un présent souvent incompris et nous ouvre grand le chemin de cet avenir radieux auquel on aspire. La littérature offre l’immortalité, elle a ce pouvoir de nous donner d’autres vies là où une seule ne suffit pas. Avec ses angoisses et ses sourires, ses expériences et ses échecs, sa perspicacité et ses leçons, ses questions et ses dérives, ses ratages et ses désillusions. 

Ouvrir un livre, c’est tuer une raison d’échec ; lire un livre, c’est, sans se déplacer, vivre une autre destinée, ailleurs, autre part. On peut refaire le monde dans un livre, l’expliquer, le pleurer, le rêver et le construire ! Des voyages d’enfants aux engagements mémorables, et des amours immortels aux chutes cruelles. 

Littérature communicative, inventive ou pour le plaisir des belles lettres. On l’aime sensible, touchante, mais on la retrouve parfois violente, contraignante, surprenante et rebelle. On y raconte le monde, ses affres et ses misères, mais aussi ses raisons d’espérer, de se battre et d’y croire. Elle nous offre, tel un miroir tourné vers l’âme humaine, ses moments d’éclats, de faiblesse, de tourmente ou de haine. Elle est son apparence, son vécu, son subconscient et son détail. 
C’est le journal intime de toutes les histoires. On peut, oui, vivre sans littérature, comme un homme peut survivre sans mémoire ! Sans le souvenir des beaux sourires, de son enfance, celui des aïeux, de sa terre et de l’incomparable affection de sa mère. 

Vivre sans rêves, sans avenir et sans histoire. Ne plus reconnaître les odeurs, les ruelles qui nous ont vu naître, les combats humains qui nous ont forgés, les résistances, les sacrifices et les moments de liesse. 

Ne plus comprendre les regards, ne plus se souvenir de soi, ne plus se comprendre, se sentir exister et finir par s’oublier et ne plus être. Une existence biologique dénuée de tout ce qui a formé et forgé l’humain depuis la nuit des temps, de tout son vécu, sa raison d’être. On peut, oui, vivre sans littérature, sans nom et sans histoire. Mais on ne sera plus des humains, juste une meute de semi-cadavres, comme ce fut, un jour, le premier soir sur terre. 

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