Littérature algérienne: « Liberté » lui ouvre grand ses pages

Par Benaouda LEBDAI, le 26-09-2021 

Les littératures africaines postcoloniales se veulent universelles, car ce sont des littératures d’engagement et de dénonciation d’une géographie politique au détriment des peuples. Rebelles, il serait injuste de les réduire à un rôle social et politique car elles enrichissent les langues de l’Autre, le français ou l’anglais, qui deviennent les leurs. 

Dans ce contexte d’une mondialisation effrénée, quels sont le sens réel et la portée symbolique des littératures africaines ? Quel en est le défi dans le concert culturel de la mondialisation ? En ce début de XXIe siècle, l’idéologie et le mode de vie dominants reposent sur une américanisation de la planète qui nivelle les cultures par la présence des McDonalds, des jeans, des productions hollywoodiennes et d’une certaine littérature. Quel rôle peuvent jouer les littératures postcoloniales pour contrecarrer une telle influence ? Une question qui mérite d’être posée.
Les littératures africaines sont de plus en plus visibles car elles ont évolué en plus d’un demi-siècle, tant au plan du fond que de la forme. Leurs sources sont à chercher dans la riche histoire culturelle africaine qui fut méprisée par les colonialistes nourris par une idéologie dominatrice. Durant la période spoliée, les Africains sauvegardèrent leurs cultures en puisant dans les racines culturelles ancestrales que les écrivains réintroduisirent dans les textes littéraires. Les énergies littéraires déployées pour rendre compte des tragédies ont propulsé le rôle réparateur de l’écriture. 
La dynamique générée par les écrivains a montré que les Africains avaient des “choses à dire” au monde, en mettant en avant la vie intellectuelle, culturelle, sociale et politique de l’Afrique entière, du nord au sud. Les récits des cultures orales des “meddahs”, des griots, des romanciers montrèrent que les peuples ne furent pas que des victimes consentantes car les textes fictionnels décrivirent les luttes vaillantes des chefs autochtones comme Chaka le Zulu ou l’Émir Abdelkader. 
Les écrivains dénoncèrent les empires mondialisés et relevèrent de multiples défis en remettant au centre le colonisé marginalisé qui est devenu ‘sujet’. Les souffrances endurées laissèrent des traces transcrites dans les littératures postcoloniales qui décrivirent les divers traumatismes, à l’instar des romans de Sembène Ousmane, de Kateb Yacine, d’Ayi Kwei Armah, de Mohammed Dib ou de Mouloud Feraoun. 

Avec les “soleils des indépendances”, les Africains furent nombreux à rêver de jours meilleurs. L’indépendance, synonyme de liberté d’être soi-même et d’être en contrôle de sa vie, de son corps, de son éducation fut accueillie avec enthousiasme, mais les écrivains africains comprirent vite que les pouvoirs “révolutionnaires” ne s’occupaient que des classes bourgeoises et de leurs clans. Le terme “révolution” qui faisait rêver fut vidé de son sens étymologique et la génération postcoloniale a décrit le désenchantement. 

Les écrivains “en colère” relevèrent le défi et mirent l’accent sur les conflits d’intérêt et la corruption. Ainsi, les littératures postcoloniales intégrèrent la “mondialisation” en en dénonçant cela au monde, prouvant qu’ils étaient à la fois dans le local et dans le global. Le subalterne postcolonial devint “sujet”. Les littératures africaines abordèrent des problématiques politiques et identitaires, relevant le défi d’être au cœur des débats internationaux, en symbiose avec les débats des instances de l’ONU. Les romans au vitriol comme ceux de Ngugi Wa Thiong’O et de Rachid Mimouni accélérèrent l’évolution des littératures de la postcolonialité, déballant au grand jour les gabegies et les libertés confisquées. La force de cette écriture innovante et provocatrice a reposé sur l’utilisation métaphorique de la scatologique, de la pourriture et de la saleté. Les récits décrivirent des sentiments de dégoût, soulignant l’absurdité de la vie au quotidien. Les écrivains africains relevèrent le défi de dénoncer le “désordre des choses”. 

Les littératures postcoloniales mettent en scène l’exil et l’émigration, une conséquence des gestions malheureuses des États postcoloniaux comme l’ont fait avec brio Boualem Sansal ou Tierno Monenembo. La mondialisation est définie comme étant lié aux structures internationales, à l’économie mondiale libérale et à la pratique généralisée de langues dites internationales comme l’anglais ou le français. La rapidité des échanges de l’information via Internet est une des caractéristiques majeures du XXIe siècle. Les littératures postcoloniales s’installent dans une mondialisation caractérisée par ce que Pascale Casanova appelle “La République mondiale des lettres” et qu’Edward Saïd analyse comme étant le “système mondial de la littérature-… un système complet ayant son ordre propre de la littérarité, son tempo, son canon, son internationalisme et ses valeurs marchandes”. Précisément, les littératures postcoloniales défient les systèmes, en plaçant au centre ce qui est la périphérie du système euro-centriste. En effet, ces littératures abordent des thèmes comme l’hybridité, la double culture, l’émigration et la situation des subalternes. 
La multiplicité culturelle intégrée est significative pour les romanciers de la diaspora, comme Chimamanda Ngozi Adichie, Abdou Rahman Waberi, Azouz Begag, Alain Mabanckou, Akli Tadjer ou Malika Mokeddem qui rentrent dans la catégorie des “afropolites”, de ceux qui appartiennent au moins à deux mondes, celui du nord et celui du sud, en affirmant pleinement leur universalité. 
De nouvelles identités se construisent. Elles sont décrites par des écrivains qui revendiquent leur appartenance à la fois à leur pays d’accueil et à leur pays d’origine. 
Les écrivains de la diaspora et les écrivains d’Afrique s’expriment dans les langues françaises ou anglaises et se vivent comme des passeurs d’idées, de sensibilités différentes, jouant le rapprochement entre les peuples, contribuant à une autre forme de mondialisation. Ils relèvent un grand défi, celui d’effacer ou d’estomper les frontières réelles qui se durcissent et se ferment pour les gens du Sud, d’où l’augmentation des harraga, ces brûleurs de frontières comme l’écrit Boualem Sansal. 
Le travail de transmission concerne le passage et la circulation des idées qui font que les frontières psychologique se désagrègent. Au-delà de la littérarité, les littératures postcoloniales jouent le rôle d’accélérateur de démocratie et d’ouverture dans le cadre de la mondialisation comme le commente Amin Maalouf : “Nous sommes tous contraints de vivre dans un univers qui ne ressemble guère à notre terroir d’origine ; nous devons tous apprendre d’autres langues, d’autres langages, d’autres codes… Aussi le statut de migrant n’est-il plus seulement celui d’une catégorie de personnes arrachées à leur milieu nourricier, il a acquis valeur d’exemple.” La nouvelle catégorie d’écrivains relève le défi de s’intégrer et d’influencer une nouvelle mondialisation positive et respectueuse. Les expressions africaines postcoloniales ont surpris les critiques par leur force de persuasion y compris par le nombre de femmes écrivaines qui dénoncent les cloisonnements, les injustices envers les femmes, les sociétés machistes. Les femmes postcoloniales défient l’ordre établi par leurs écritures corrosives comme le font avec brio Fatou Diome, Arma Darko, Maïssa Bey ou Lynda Chouiten. 
Les romancières postcoloniales abordent des questions fondamentales comme celles de l’enfermement, de la polygamie, de la maltraitance des femmes, de la supériorité supposée de l’homme africain, du rôle des religions sur les sociétés, de l’influence néfaste des fondamentalismes Elles savent que de longs combats restent à mener. Les écrivaines racontent des histoires faites de personnages qui leur tiennent à cœur, en défiant les sociétés traditionnelles qui ont du mal à s’intégrer à une mondialisation de progrès et de modernité.


Les littératures africaines postcoloniales se veulent universelles, car ce sont des littératures d’engagement et de dénonciation d’une géographie politique au détriment des peuples. Rebelles, il serait injuste de les réduire à un rôle social et politique car elles enrichissent les langues de l’Autre, le français ou l’anglais, qui deviennent les leurs. Ces langues sont travaillées, malmenées, les mythes africains, les proverbes, les termes locaux, les interjections locales et les dictons populaires y sont introduits et deviennent connues à travers le monde. Les métaphores et les images s’inspirent de l’oralité, et c’est en cela que les littératures postcoloniales enrichissent la culture universelle. Elles mettent au grand jour ce qui fut longtemps tu. 

Les littératures postcoloniales transforment le monde et lui donnent un nouveau souffle, un nouveau mode d’écriture qui s’inscrit dans une mondialisation où l’échange et l’interpénétration deviennent les nouvelles valeurs à défendre. Elles abordent les vrais problèmes existentiels des gens, ce qui fait leur universalité. 

Dans le monde global, les écrivains postcoloniaux se font entendre et s’imposent, car ils relèvent des défis communs comme celui de prôner l’intégration et de lutter contre le racisme. Ils écrivent avec conviction et ironie sur leurs relations avec les divers pouvoirs du globe, et créent un contre-pouvoir par l’écriture. 

Le discours littéraire et idéologique est ouvert et les systèmes de références proposés sont pluriels. Les écrivains postcoloniaux adhèrent au retour de l’Afrique au-devant de la scène, une Afrique ouverte au monde comme le revendique Achille Mbembe. Les écrivains de toute l’Afrique s’expriment afin que le monde s’humanise.

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