Littérature algérienne: « Liberté » lui ouvre grand ses pages

Par Sabéha BENMANSOUR, le 26-09-2021 

À quoi sert la littérature ? Question pour le moins surprenante ! Car à peine a-t-on fini de la poser que les réponses affluent, remettant en cause par leur pluralité comme par leur diversité la nécessité comme la légitimité même de la question ainsi formulée. Aussi, sommes-nous tentés de réfléchir en écho non plus à la question, mais aux réponses, nombreuses, qu’elle suscite en les validant à travers le descriptif de situations bien précises, l’objectif étant de transposer le débat sur le terrain des modes de réception pluriels du texte littéraire et de tous les bienfaits que l’on peut en dégager. Si tant est que nous ayions pour cela à situer la littérature dans ce qui fait par essence son originalité propre, ce serait seulement pour dire sur cette base ce qui la particularise en tant que mode de communication, et pour souligner la spécificité des effets qu’elle aurait sur ses lecteurs comme la variété possible des expériences de lecture qu’elle suscite.

Dans cet esprit, Umberto Eco définit la lecture du littéraire comme une “coopération interprétative” du texte, propos que nous choisissons pour donner le ton que nous souhaitons donner à une approche qui privilégie la perspective interactive du lecteur à son texte, interaction liée à la nature même de la littérature. La littérature, nous a-t-on toujours appris, n’est pas le reflet du réel, elle n’en est que sa représentation. Un réel qui la détermine, certes, sans que pour autant la charge référentielle en relation à un espace-temps donné ne prédomine par rapport à la visée symbolique qui est le propre de toute œuvre littéraire. Dans presque tous les cas, interpelé par l’environnement auquel il appartient, l’écrivain le “dessine” à travers une histoire, une fiction qui attire, qui joue sur les résonances affectives du lecteur tout en gardant, pour utiliser un terme proposé par Mohammed Dib, une “crypte” secrète qui appelle à l’interprétation. Il en résulte une sorte de négociation du sens qui a toute chance de créer chez le lecteur une part de créativité qui, loin de s’en éloigner, enrichira au contraire en le réactualisant, l’espace de la représentation, au double profit de celui qui écrit et voit son œuvre continuer à “voyager” et de celui qui lit et qui voit dans l’œuvre en question l’espace de sa propre vision du monde. Seule la littérature, parce qu’elle est un lieu où la langue est constamment recomposée, nous offre le privilège de nous mettre à l’écoute de ce qui fait sens chez le lecteur, de goûter à un plaisir de partage et en partage !… À cet effet, l’expérience réalisée au niveau de l’Association La Grande-Maison, que j’ai le plaisir de présider, pourrait en être l’illustration. Née il y a plus de vingt ans, cette association a eu, dès sa création, une double ambition : celle d’élargir sous différentes formes le lectorat autour d’une œuvre immense, mais méconnue d’un public large en Algérie. Et la seconde, celle d’inciter ce lectorat à voir cette même œuvre comme une symbolique à partir de laquelle, il prendrait “la clé des champs” – pour paraphraser Dib – et penserait ses propres créations, en conjonction avec son vécu. Une lecture en diagonale proposée dans un premier temps à de jeunes lecteurs d’une œuvre, dont la plupart d’entre eux ignoraient jusqu’à l’existence, fut notre première belle expérience. La notion de “coup de cœur” en faveur d’un extrait de texte plutôt qu’un autre a remplacé l’étude purement académique et a installé d’emblée une relation dialogique avec des textes dont l’attrait était de toute évidence en lien avec l’attente du lecteur. C’est ainsi que d’une découverte à l’autre, l’œuvre s’est ouverte à eux, mais les a invités aussi à l’habiter de leur propre réflexion. Dans ce cas précis, à quoi aurait servi la littérature ? Sans doute, dans une première étape à saisir, au-delà du référent spatial ou temporel, la portée profonde d’une parole dans ses récurrences et sa capacité à se renouveler en lien avec le contexte de production, portée qui assure à cette même œuvre son homogénéité comme sa possible pérennité. Mais ajoutons aussi qu’en leur “parlant”, le texte dibien a été pour eux la référence vers laquelle ils reviennent constamment pour penser leurs propres créations, pour les dire dans le langage qui est le leur : écriture, théâtre, peinture, photo,…et dans un espace de réflexion toujours neuf qui, tout en s’appropriant l’œuvre littéraire, s’inscrit dans une actualité qui est la leur et apporte sa pierre à l’édifice de l’art dans toutes ses formes d’expression. L’intérêt de la littérature pour tous ces jeunes lecteurs ? D’abord, l’ouverture à la réflexion, au dialogue avec l’Autre qu’ils découvrent semblable et différent, le dire par des mots toujours neufs de ce que la littérature leur fait sentir et de ce qu’elle les incite à exprimer… 
Dib aurait dit dans le même esprit : “Au commencement est le paysage (…) cadre où l’être vient à la vie, puis à la conscience (…) Les yeux grands ouverts, elle continuera. Secret travail d’identification et d’assimilation où conscience et paysage se renvoient leur image, où (…) le dehors s’introvertit en dedans pour devenir objet de l’imaginaire, substrat de la référence.” 
(Tlemcen ou les lieux de l’écriture)

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