Littérature algérienne: « Liberté » lui ouvre grand ses pages

Par Anouar BENMALEK, le 25-09-2021

De la littérature et de l’espoir en Algérie

Le roman n’est pas une entreprise nouvelle. Il remplace les dessins et les peintures que les premiers hommes ont peints avec passion sur les parois des grottes parce qu’ils étaient terrorisés par l’inconnu qui les entourait. Le roman moderne fait-il autre chose au fond ? 

Ah, combien il est difficile pour un écrivain de parler de ce qui constitue le sens de sa vie, la littérature et donc les mots, dans un pays, l’Algérie, où ceux-ci ne sont guère utilisés par les détenteurs des pouvoirs successifs depuis 1962 pour ce qu’ils signifient réellement, mais comme des déguisements utilisés pour farder une réalité sordide ou comme des armes langagières visant à emprisonner (au sens propre du terme de plus en plus souvent) les auteurs de pensées critiques ou jugées déviantes du point de vue social, religieux, sexuel ou que sais-je encore… En d’autres termes : où les mots-diamants de la littérature sont pervertis en mots-ordures du contrôle politico-policier d’une société destinée pourtant, comme toute autre société sur notre planète, d’abord à jouir de sa liberté.
Il me suffit de regarder, d’écouter ou de lire les médias les plus importants d’Algérie, tant ceux du pouvoir que de ceux de la multitude des puissances d’argent lui ayant prêté allégeance, pour m’interroger avec une insupportable amertume : quoi, presque soixante ans d’indépendance pour en être encore là ?


Et néanmoins, il faut continuer à se battre, sans relâche, contre le mensonge politique et social érigé en vérité, contre l’intolérance religieuse qualifiée de vertu par des lois scélérates, contre, par exemple, l’outrage permanent imposé aux femmes par des décisions de parlementaires aux ordres soucieux uniquement de leurs privilèges, contre la prédation des richesses du pays qui a vu des empires se construire presque du jour au lendemain, contre le racisme ignoble à l’encontre des immigrants clandestins, nos frères en humanité et en malheur, contre tant d’autres choses encore qui font la dignité et la grandeur d’un peuple et d’un pays. 

Cette lutte incessante vers la liberté de l’esprit et de l’imagination, du corps et de la spiritualité, avec peu de victoires et beaucoup de défaites, un écrivain se doit de la poursuivre, modestement et avec acharnement, avec ce qu’il sait faire le mieux : ses livres. Non pour caporaliser la littérature au profit d’un quelconque objectif politique – ce serait, au contraire l’assassinat même de la notion de littérature, mais pour partager les fruits de l’expression de sa libre imagination avec le plus grand nombre de lecteurs détenteurs eux aussi de cette si indispensable liberté de choix, de jugement et de plaisir. 

Le travail du romancier, de l’art en général, n’est pas d’être le relais servile d’un combat politique ou humanitaire. Un roman peut être politique, mais ce n’est pas là son but principal. Je crois que le rôle du roman est de créer une nouvelle réalité, un nouvel univers qui, par le biais de la magie de l’intelligence et de l’imagination de cette créature étrange qu’est l’être humain, nous aide à avoir moins peur de l’univers immense et indifférent dans lequel nous sommes condamnés à vivre… et à mourir.

Je viens juste de terminer un nouveau livre, L’amour au temps des scélérats, qui sera en librairie en septembre d’abord chez les Éditions Emmanuelle Collas en France et, si tout va bien, assez rapidement en Algérie. Je ne vais pas raconter ici la genèse compliquée de ce roman, les allées et venues, les errements mêmes, les fausses routes, les impasses, entre le projet initial et la réalisation concrète, les doutes, constants, quant à la nécessité de ce livre, l’impact considérable à mon corps défendant de l’actualité du monde, de la terrible intervention de l’Histoire, en particulier arabe, sur son écriture.

Après Fils du Shéol, j’avais décidé d’écrire enfin sur un sujet qui me tenait à cœur depuis pratiquement mon enfance : les Indiens d’Amérique du Nord. Enfant, rien ne me faisait autant rêver que les films dits western. Je dois ajouter que j’étais le plus souvent instinctivement du côté des Indiens ! Peut-être parce que nous venions de sortir du colonialisme français et que nous avions en nous une réaction instinctive de solidarité entre “indigènes”, comme nous appelaient de manière méprisante les anciens occupants européens de l’Algérie. D’autant que j’avais lu, pendant mon adolescence, une déclaration d’un président américain, Théodore Roosevelt, prix Nobel de la paix, statufié sur le mont Rushmore (montagne pourtant sacrée des Indiens Lakotas, appelée par eux Six grands-pères) : “Je n’irais pas jusqu’à penser que les seuls bons Amérindiens sont les Indiens morts, mais je crois que c’est valable pour les neuf dixièmes et je ne souhaite pas trop me soucier du dixième.” 
Alors que je commençais à mettre au point l’architecture provisoire de mon livre sur les Indiens, a surgi Daech, dont les méthodes rappelaient, en moins industrielles, en moins systématiques, en moins “scientifiques”, tout en restant aussi barbares, les méthodes employées par les criminels génocidaires de mon précédent roman.


Daech, mais aussi les guerres multiples, directes ou par procuration, et les centaines de milliers de morts déchirant la géographie politique et humaine des pays de la région, de la Syrie, de l’Irak, du Yémen, etc., après les immenses espoirs de libération et de démocratisation soulevés par ce qu’on a nommé trop vite “Les printemps arabes”…


Que faire alors ? Je ne voulais plus délaisser mon projet indien : je n’ai qu’une vie et le temps qui m’est encore imparti se rétrécit probablement plus rapidement que je ne le suppose ! Mais je ne voulais ni ne pouvais ignorer ce qui bouleversait aussi tragiquement le monde arabe — plus divers d’ailleurs que ce que laisse entendre le seul adjectif “arabe” : berbère, kurde, druze, yézidi, turcoman, etc. ! Après un long temps de réflexion, j’ai décidé de tout “mêler” dans mon nouveau roman : les Indiens d’Amérique, la Syrie, l’Irak, les deux guerres du Golfe, Daech et… un petit peuple, celui des Yézidis, dont le destin contemporain ressemble fortement à celui des Amérindiens du 18e et du 19e siècles… 

Pour moi, lorsque nous lisons un roman, une partie de nous-mêmes, consciemment ou inconsciemment, se pose inévitablement la question suivante : qu’aurions-nous fait si nous avions été à la place de la victime, de l’assassin, du témoin ? En somme, le noyau du roman est probablement la transmission d’une expérience individuelle singulière lors de la confrontation avec des conditions nouvelles objectives, dramatiques le plus souvent.

J’ai vu une fois une horrible vidéo où une femme syrienne accusée d’adultère implore le pardon de son père. Entouré de villageois et de militants de Daech, ce dernier refuse le pardon au motif qu’il était hors de question pour lui de désobéir à l’injonction divine de la lapidation en cas d’adultère. Il finit d’ailleurs par lancer lui-même la première pierre de la mise à mort, suivi par le reste des personnes présentes.

Et c’est ainsi que mon roman “indien” est devenu un roman “syrien” et que naquirent plusieurs personnages : Adams, l’Indien Lakota pilote de drones, Zayélé la Yézidie employée dans une entreprise familiale à Damas, sur le point de succomber à l’adultère, ses deux enfants Reben et Aram qui vont avoir affaire au pire de Daech, Fawzi l’Irakien qui va devenir terroriste alors qu’il ne rêvait que d’aimer sa femme, Houda et Yassir, l’apprentie chanteuse et son amant, tous les deux en fuite dans une Syrie devenue folle…

Et puis Tammouz, devenu mon personnage clé, dont la nature est ambiguë (humaine, “diabolique”, un mélange des deux), qui apparaît à deux époques: à Sumer, il y a plusieurs milliers d’années et en Syrie, en ce début calamiteux de 21e siècle.

De manière curieuse, en écrivant sur la Syrie et l’Irak, j’ai eu aussi la certitude d’écrire sur l’Algérie et sur tant d’autres pays semblables : même mépris de la part de l’État des droits individuels de ceux qu’il est censé protéger, même terrible enfermement des individus dans leurs croyances religieuses et sociales, même fanatisme meurtrier (Daech et GIA sont les deux faces d’une même réalité de haine et de meurtre au nom de Dieu), même révolte, trop souvent matée avec une brutalité inouïe, de nombre de citoyens ne supportant plus d’être traités en simples sujets soumis au bon plaisir des tenants du pouvoir politique et militaire…

Dans le projet qui est le sien de “raconter”, le roman n’est pas, au fond, une entreprise nouvelle. Il remplace en quelque sorte les dessins et les peintures que les premiers hommes préhistoriques ont peints avec passion sur les parois des grottes parce qu’ils étaient terrorisés par l’inconnu qui les entourait : les bêtes féroces, la nuit qui aveugle les yeux, la foudre qui incendie la savane, l’océan déchaîné et surtout cette mort atroce qui frappe tour à tour et de manière inexplicable, comme cédant aux caprices de cruelles puissances supérieures. 

Peindre cette peur (la raconter donc) était un moyen de l’apprivoiser un peu. Sous ses oripeaux plus sophistiqués, le roman moderne fait-il autre chose au fond ? Même s’il faut ajouter, à présent, aux bêtes féroces de la jungle les bêtes féroces de la politique…

On a compté qu’il y a à peu près cent milliards de personnes qui sont mortes depuis que notre espèce existe. Oui, ces milliards de devanciers sont morts, réduits à présent au mieux à l’état d’atomes, intégrés çà et là à d’autres êtres vivants, à des rochers, à l’eau des océans, à l’air que nous respirons…
Mais avant d’être morts, ces êtres humains ont connu une expérience extraordinaire, inimaginable, rarissime dans ce cosmos peuplé pourtant de milliards de galaxies contenant chacune des milliards de soleils accompagnés de leurs époustouflants ballets de planètes, de comètes et d’astéroïdes : ils ont été vivants. Oui, vivants !

Pesons bien le sens de cette singularité à couper le souffle : vivants… Comment ne pas vouloir la raconter et de toutes les manières possibles, moi un écrivain algérien, moi un homo sapiens ?

C’est ça, à mon avis, le but du roman (et de l’art) en fin de compte : parler du duel permanent entre la mort désespérante et la vie invraisemblable, raconter l’éternelle victoire de la mort et la magnifique défaite de la vie, nous faire supporter avec plus ou moins d’élégance cette infirmité essentielle qui veut que le top départ de notre anéantissement soit donné dès la première seconde de notre venue au monde.

Comment supporter en plus que cette vie déjà si brève subisse en outre l’humiliation de l’asservissement infligée par d’autres homo sapiens ?

Raconter ce destin, c’est ce que je me propose depuis toujours de faire dans mes livres, avec plus ou moins de succès. C’est ce que je m’échine à tenter de nouveau avec L’amour au temps des scélérats.

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