L’exilé indexé

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LIBERTE – Par Kamel Daoud,  écrivain – le 08-04-2021 

A la une / Actualité  – L’Autre Algérie

L’exilé Algérien, ou le syndrome de l’enfant unique

Entouré de quelques curieux de rue, l’universitaire oranais en exil harangue la foule avec passion. Il évoque, dans la verve d’une indignation monotone, les généraux de l’Armée algérienne, la démocratie absolue, les élections. Sa conclusion est qu’il faut “ouvrir”, organiser des élections propres et honnêtes, même si elles mèneront aux pouvoirs des islamistes ou des radicaux autonomistes. Si on est Suédois, on peut admirer cet amour tenace pour un pays, le rêve si puissant d’une démocratie. Mais quand on est Algérien d’Aïn Sefra, on lève le sourcil : cet universitaire a quitté l’Algérie durant les années 90 et enseigne à Aix, une ville française. Rêver alors de démocratie et d’islamistes au pouvoir est donc chose facile, sans facture ni conséquences sur sa propre vie. Le pays, quand il est quitté, est plus facile à rêver et à gérer. Il est plus commode de vivre les paupières fermées quand on n’a pas de soucis d’eau, de transports, de loisirs et de justice.

Si le pouvoir a pensé l’impensable en imaginant une loi qui peut dépouiller un Algérien de sa nationalité, la question de savoir si l’exilé (au sens large) a le droit de faire de la politique pour l’Algérie, de si loin, se pose, malgré son caractère tabou. Cette interrogation peut heurter le sens d’appartenance, souvent exacerbé chez ceux qui quittent, que chez ceux qui “restent”, introduire un mauvais doute le long du cordon ombilical et réinstaurer le vieux débat de la primauté de l’intérieur sur l’extérieur, si vivace, dit-on durant la guerre d’Indépendance. Mais cette réflexion est nécessaire sans autoriser le jugement sur le sentiment de patriotisme par le droit de sol. Ce débat doit être posé.

Pour quelles raisons ?


Tout d’abord l’autochtonie autorise la vertu, peut-être par défaut, de la mesure. Quand on vit dans ce pays, quand on y a ses enfants et ses pierres et ses cimetières, quand on partage le poids, la lenteur et la quotidienneté, on sait garder le sens de la prudence, mesurer ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Rêver d’islamistes au pouvoir est une vision de la démocratie quand on habite Aix-en-Provence, une possibilité de se faire égorger quand on vit à Aïn Defla. Théoriser sur le chaos est de la philosophie autorisée quand on habite Montréal, un suicide collectif quand on habite Djelfa.


Ensuite, et chacun a pu le constater sans jamais le dire : c’est chez nos exilés que les intox sur le “Régime” et les réalités algériennes ont le plus d’impact et de viralité, c’est chez les exilés (pas tous) que les myopies sont souveraines et les excès dérisoires et lamentables. C’est aussi dans le pays (imaginaire) de l’exilé que l’enthousiasme est le plus ravageur. Les raisons sont faciles à lister et l’on sait, de règle d’histoire, que pour l’Algérie, il y a à la fois la nostalgie des colons français algériens qui n’ont pas su/pu y vivre et la nostalgie des exilés algériens, d’aujourd’hui, qui ont choisi (et ils sont libres) de ne pas y vivre. Les deux sentiments sont parfois de même nature même s’ils n’ont pas le même sens. S’y mêlent, à chaque fois, le souvenir de la beauté, la souffrance du départ, la colère de la perte et le refus de laisser le temps au temps pour que se fassent l’œuvre de la réparation et le rejet du Présent.

Les exilés ? Oui, le terme générique est maladroit mais inévitable. Comment évoquer à la fois, rassembler sans abus, sous la même chapelle, ceux qui ont quitté l’Algérie durant la guerre civile, les Français d’origine algérienne (souvent plus Algériens que les Algériens), les exilés intermittents et les refuzniks de l’absurdité algérienne et qui ont préféré la distance à la soumission ? Difficile. Alors, osons le générique pour faire court. Chacun y trouvera une part de vérité et une part de caricature.

Aujourd’hui, l’Algérie vit mal, difficilement, slalome entre l’abîme et le retour au déni, le chaos et l’espoir. Ceux qui y vivent en vivent la chronique avec prudence et attention. Ils n’ont pas d’issue sauf un avenir pour tous. Ils mesurent chaque pas et se taisent parfois pour que la guerre ne revienne pas, se heurtent les uns aux autres. Curieusement, ce sont ceux qui ont quitté qui crient le plus fort, légitimement à cause de leur droit de rêver même de loin un pays, mais avec dérives car le pays quitté n’est jamais que le testament de ses démissions, forcées ou volontaires.

Les “exilés”, on les espère, quand on vit en Algérie, proches de nous, mobilisés, heureux d’être partis, non méprisants en “off”, capables de nous aider sans renoncer à leur propre liberté ou choix d’exils. On les refuse quand ils se transforment en “hyper-Algériens” d’une Algérie imaginaire, de songes et de remords. Nous leur souhaitons d’aider le pays quitté, mais avec modestie, et d’aimer le pays qui les accueille et avec honnêteté. Le pays quitté a ses qualités et ses défauts et le pays de l’arrivée tout autant. Il n’est pas nécessaire de détester la France ou la Suède pour se croire super-Algériens et il n’est pas utile de se présenter ainsi, comme des aînés, face à ceux qui ont fait le choix idiot ou noble de rester.

Chacun a le droit de construire ce pays, et l’avoir quitté n’est pas l’avoir trahi. Mais il y a un nécessaire apprentissage de la modestie, une initiation qui serait la bienvenue au sens de la mesure et une lucidité à respecter pour distinguer la nostalgie du remords, l’excès de la culpabilité. Cela nous aidera ici, en Algérie, et aidera ceux qui sont partis à être utiles et à se sentir en paix. Peut-être.

L’Algérie ne viendra pas au monde par le forceps des fake-news, des exagérations, de la haine, de l’amertume et de cette culture de l’amplification de nos échecs (comme s’il s’agissait de justifier ses propres raisons de départ en amplifiant les échecs du pays quitté). Nos exilés doivent comprendre qu’ils peuvent rêver avec nous, mais pas à notre place. Qu’ils sont Algériens autant que nous, mais pas plus. Que ce pays ne se construira pas avec leurs grimaces, leurs moqueries numériques et leurs haines, mais avec une humble fraternité. Le tabou doit être dépassé et cette “fraternité” utopique ne peut conduire qu’à l’étouffement ou à la surenchère stérile. Nous avons besoin que nos exilés progressent, “grimpent”, s’imposent, se construisent dans leurs pays d’accueil pour mieux aider le pays de départ. Nous n’avons pas besoin de moqueries, de marches en rond, de rassemblements sans lendemain, ni de désespoirs, ni d’oppositions faciles, ni identités folklorisées. Le sentiment d’avoir trahi, même nié, devra cesser, et avec lui cessera le patriotisme zélé et de compensation. Nous avons besoin que nos exilés soient de bons Français, des Suédois d’excellence, des Japonais de prestige, des Sud-Africains de renom, des Argentins respectés. C’est le meilleur moyen d’être des Algériens d’exception. Pas le contraire. Et oser une semaine de bénévolat dans le pays profond vaut mieux que dix mille tweets sur l’identité fantasmée ou sur la fierté des racines de l’exilé.  

Ceux qui nous donnent des leçons de l’Extérieur et ceux qui nous interdisent d’évoquer l’Algérie que sous la censure de leur nostalgie, ceux qui confondent les réseaux sociaux avec le véritable engagement, ceux qui croient que moquer c’est construire et se dédouanent en confondant cultiver le rêve du retour et arroser une plante d’intérieur, ou font commerce du post-colonial, de la guerre civile, des arguments des minorités et du communautaire doivent cesser. L’exil est l’occasion de curieuses crises d’adolescence. Et c’est une misère, pas une identité.

Tous les exilés ne sont pas ainsi, bien sûr. Mais la plupart nous fatiguent car ils nous ajoutent au poids du pays à vivre le poids du pays qu’ils s’imaginent.

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