La haine en offrande

LA HAINE EN OFFRANDE_ 08

Du balcon de sa chambre, Charly jette un regard appuyé sur la Marina. Il y a peu de monde en ce dernier dimanche d’août. Un dimanche presque ordinaire si ce n’est que la poussière, dans cette ville suppliciée plus que dans toute autre, envahit tous les espaces. La chaleur est aussi écrasante qu’à Tel-Aviv. Air sec et immobilité. On entend des tirs, sporadiques. La zone est sécurisée par les milices chrétiennes. Charly sait qu’à quelques dizaines de mètres se trouve la ligne verte, il eut à le vérifier récemment. De temps à autre une sirène d’ambulance hurle. Il ouvre le store extérieur, s’installe dans un transat de canne sous la toile de protection et plonge dans un livre. Charly occupe cette chambre numéro 26, au deuxième étage de l’hôtel Phoenicia depuis lundi dernier.

Il lui fallut plus de sept heures pour parcourir les 270 kms qui séparent Tel-Aviv de la capitale libanaise. Du cœur du Gush Dan il prit un autocar jusqu’à Haïfa, puis un autre jusqu’à Nathariya. De là il monta dans un taxi jusqu’à Rosh Hanikra, à la frontière libanaise. Pour la traverser, bien qu’il ait mis en avant sa carte de presse, il dut affronter des rafales de questions des agents frontaliers des deux pays. Pour atteindre Nakoura, il leva le pouce et composa avec la patience. Ici on ne prend pas un inconnu comme on le ferait dans un pays en paix. La méfiance est répandue, plus encore dans les zones reculées. Un taxi clandestin accepta de le conduire jusqu’à Sour, à la condition de ne pas discuter le prix, « 6000 £, le prix n’est pas négociable ». Charly ne peut dire pourquoi toutes les dix à quinze minutes le chauffeur ouvrait la vitre de sa vieille Mercedes 280, et crachait en l’air en rouspétant, en français, contre « les chiens du sud ». De Sour il prit un autocar jusqu’à Beyrouth. À Saïda il y eut près d’une heure d’arrêt que Charly mit à profit pour découvrir la ville. Au détour d’une ruelle,  il se retrouva au cœur de la cité médiévale, devant une savonnerie artisanale qu’il ne put visiter pour cause de « fermeture pour travaux ». Arrivé dans Beyrouth, à Bourj Hammoud, avant même de pousser la porte de l’hôtel, Charly prit soin d’appeler le contact libanais pour l’informer de son arrivée. L’homme au bout du fil questionna : « Zeev ? » et Charly répondit « Zeev 972 ». L’homme lui donna en retour les informations attendues concernant la réunion du 24.

Charly voyage seul, avec pour seul bagage un grand sac de sport Palladium en simili cuir noir qu’il ne jugea pas utile de faire enregistrer au comptoir d’El-Al à Orly. Dans une main il tenait le sac et dans l’autre le premier tome de Voyage en Orient de Gérard de Nerval. Dans son sac il avait un second ouvrage, Mesure de la France de Drieu La Rochelle dont il est étonnamment un fervent admirateur. C’est ce livre-ci qu’il parcourt, assis sur le balcon de la chambre d’hôtel. Il poursuit la lecture pendant un quart d’heure, puis se remet à l’article qu’il avait commencé à rédiger. Il biffe le titre qu’il lui avait donné, celui-là même qu’il avait trouvé plus attractif qu’un premier, le modifie par ce dernier, direct, et qu’il souligne de deux traits pour signifier à l’équipe rédactionnelle qu’il y tient : « Le massacre des chrétiens de Brih ». Le rédacteur en chef de L’Aurore, lui fait confiance et accepte l’anonymat de ses piges. Charly a son entrée dans le journal de Boussac. Il connaît depuis l’année dernière Jean-Michel Souen, un des responsables de l’information. Lorsqu’il y a quatorze mois les Israéliens opérèrent un raid sur l’aéroport d’Entebbe, Charly avait adressé une réaction « pour publication » au journal qu’il lisait régulièrement, mais dont il ne connaissait aucun journaliste ou autre salarié. L’Aurore ne publia pas son courrier, mais Jean-Michel Souen l’appela. Il le félicita pour la pertinence et l’engagement de sa lettre, « j’approuve totalement », tout en lui expliquant les raisons de sa non-publication. Des causes « purement matérielles ». Depuis, Jean-Michel Souen et Charly se rencontrent périodiquement pour boire un verre ou pour partager un repas et échanger leurs points de vue, ou plutôt pour les compléter, car entre la manière de l’un et celle de l’autre d’appréhender le monde il n’y a pas l’espace pour y glisser une feuille de papier à cigarette.

Aujourd’hui Charly répond a une commande ferme du journal, « un article sur la situation au Liban » qu’il est sur le point de communiquer. Demain, 29, il retournera à Tel-Aviv, mais il n’empruntera ni autocars ni taxis. Il y restera peut-être jusqu’à la fin de ses congés. Du balcon il voit des hommes ordinaires en armes qui arpentent l’avenue du front de mer jusqu’au-delà de l’université américaine. Certains portent un uniforme, d’autres non. « C’est donc ça », pense-t-il. Des ruines. Hormis quelques blocs de quartiers relativement épargnés, partout des immeubles éventrés et des nuages de poussière. Cette réalité ne surprend pas Charly et c’est machinalement, sans aucune raison ni aucun intérêt, qu’il pense « c’est donc ça ». Quatre jours plus tôt, le 24 août, une importante réunion secrète s’était tenue derrière le square Sodéco, à côté du cimetière juif. Étaient présents une dizaine de miliciens chrétiens, Zaki Bouznati le chef des phalanges, un militaire israélien de second ordre, ainsi que des personnes venues de France dont Charly (la plupart d’entre elles sont membres ou proches du Betar, du Crif, du CLESS, de Kach…) Ces personnes furent mandatées lors de la réunion qui s’était tenue rue Paradis à Paris au lendemain de l’assassinat de Kamel Joumblat. Charly et les autres Français ne voyagèrent pas ensemble, chacun se débrouilla par ses propres moyens, sachant qu’il fallait appeler un numéro de téléphone confidentiel dès l’arrivée à Beyrouth pour ne pas rater « la réunion du cimetière ». C’était la consigne numéro 2, la première étant de voyager seul. En plus du numéro de téléphone, on avait communiqué à chacun un code. Pour Charly ce fut « Zeev 972 ». Lors de la rencontre, il fut beaucoup question de l’élimination de l’OLP, l’organisation de Yasser Arafat. Les récents accords de paix de Chtaura entre les dirigeants libanais et l’OLP furent copieusement dénoncés par les milices chrétiennes qui pilonnent des villages dans le sud-est du pays comme celui de Nabatiyeh. Ces accords signés le 25 du mois dernier prévoient notamment le déploiement au Liban d’une force arabe de dissuasion. Lors de son intervention, Charly promit de tout faire pour « sensibiliser les Français contre les criminels palestiniens » et de revenir au Liban pour « venger les chrétiens, venger les morts de Brih de dimanche dernier et tous les autres. » À la fin de la réunion, Zaki Bouznati félicita Charly et tous les membres de la délégation française pour leur engagement. Le chef phalangiste impressionne par le regard noir qu’il pose sur chacun, comme une intimidation, une arme à feu sur la tempe. Sa rondeur est tout aussi provocante, son double-menton et bajoue, tout en lui est menace. Ce sont des conseillers de l’ambassade d’Israël à Paris qui avaient fortement suggéré aux uns et aux autres de se rapprocher de Bouznati.

Charly relit son article, à voix haute. Puis il s’empresse de rentrer dans la chambre, car les tirs reprennent. « Une balle perdue… » songe-t-il. Il lui faut joindre Paris. Avec son ami Jean-Michel Souen il échange des nouvelles avant de prendre le secrétaire de rédaction auquel il dicte son papier : « Dimanche dernier, le 21 août, des villages de la montagne du Chouf ont connu d’intenses combats. Des hommes du Mouvement national libanais appuyés par des milices palestiniennes ou pro-palestiniennes sont entrés dans le village de Mtayleh intimidant les villageois accusés de sympathie pour les Forces libanaises. À Brih ce sont vingt chrétiens qui ont été froidement assassinés par les mêmes groupes, parce que chrétiens… »

Charly est assis entre deux claustras ajourés à l’intérieur de la brasserie Le Select sur le boulevard du Montparnasse. Il avale une nouvelle gorgée de Mort subite. Ses camarades quittèrent les lieux et Erzebeth ne revint pas. Il a froid aux cuisses, mais les bruits dans son intestin se sont calmés. Son pantalon est humide et sale. Il essaya bien de le nettoyer avec du papier toilette, en vain. Des résidus de papier blanc s’y incrustèrent. Charly a beau frotter, mais il ne réussit pas à les faire disparaître. La table voisine, de l’autre côté du claustra, est occupée par une dizaine de jeunes hommes et de jeunes femmes, qui trinquent à la santé de leurs deux amis mariés l’après-midi dans la mairie du 17e arrondissement. On voit des parties de leur visage, de leur corps. On devine celles qui sont cachées. Charly les observe et dans son regard on soupçonne comme une hostilité froide, apaisée. « Un Arabe et une Blanche » remarque-t-il. Il a un pincement au cœur. Les amis lèvent leur verre. Quelques-uns sourient à Charly. Ils ne le connaissent pas.

Charly vient d’entamer sa deuxième année de licence. Il est assez content de lui. À RTL, les responsables l’ont muté au coeur de l’information dans l’équipe de Jacques Chupas. Finie l’émission des routiers que toutefois il appréciait et qui lui apprit beaucoup. Ces trois années lui apportèrent une réelle expérience de la radio. Les échanges avec les auditeurs, les routiers, les techniciens… Charly ne regrette rien, mais il lui faut aller de l’avant. C’est cet homme, Jacques Chupas, qui lui apprend les dessous du métier et plus encore, les combines, les sources sûres, le bidonnage, le conducteur… Charly aime cet homme à la corpulence du bombardier Cerdan. Son physique avait donné corps à cette voix qui captive l’auditeur, l’envoûte. Lui est tout son contraire dans la taille, dans la voix, dans le regard. Il est petit, le regard instable. « Paix à son âme » murmurera Charly chaque fois, lorsque, des années plus tard, le souvenir de son mentor lui reviendra. Jacques Chupas anime le journal de 18 h qu’il prépare avec toute l’équipe. Le soir, Charly est chargé des flashes et du journal de la nuit.

L’intérêt que Charly porte à l’université redouble grâce aux rassemblements politiques organisés dans les amphis très animés. Il participe à nombre d’entre eux et y prend systématiquement la parole dès lors que l’objet concerne « le conflit du Moyen-Orient ». Les discussions se poursuivent fréquemment le soir avec ses camarades dans une brasserie, souvent au Select comme aujourd’hui, chez l’un d’entre eux ou, lorsque les circonstances l’imposent, dans un local ad hoc du 10e arrondissement. La rencontre d’une jolie brune au nom, Erzebeth, aussi abrupt que le flanc du Grand Canyon de l’Arizona, le troublera longtemps. Certains l’appellent affectueusement « la Chintoc » parce que son visage est marqué par de grands yeux noirs obliques, une militante sioniste radicale. Elle est le fer-de-lance d’un mouvement français qui restera clandestin, mais dont la filiation s’ancre en Israël. Dans un petit carnet noir, Charly écrit la date du jour « sa. 15/10/77 » et deux étranges messages : « 6FE9-6FE9 m V96y8v 18mxxv : +N » et « Chin-Chin a encore frappé : + 2 ». Les deux notes contiennent le même nombre de caractères. À Beyrouth il avait noté en rouge et en lettres majuscules d’imprimerie « 6FGMS8M = V8MWEJSV8 ».  Depuis qu’il participe aux débats politiques, Charly prit l’habitude de noter des appréciations, des sentiments ou commentaires divers qu’il juge importants, dans de petits cahiers ou des carnets qu’il numérote et date. Ces commentaires sont parfois codés. Le but assigné à Erzebeth par ses responsables consiste à engager pour la bonne cause des étudiants appartenant à la Communauté. Elle s’y prend très bien de telle sorte que bon nombre de ses cibles seront d’abord séduites, par elle, par ses yeux noirs qu’elle plisse à tel ou tel moment qu’elle seule juge opportun, par la gestuelle de ses doigts après que sa bouche en cul de poule eut expiré la fumée en volutes blanches finissant en cercles, par ses jambes qu’elle entrelace à deux doigts d’elles — ses victimes —, avant qu’elles ne tendent l’oreille, ne baissent la garde, de plus en plus, jusqu’à épouser ladite bonne cause. Erzebeth fume comme un pompier des cigarettes mentholées et accessoirement suit des études de droit elle aussi.

Charly vient d’adhérer au Comité de liaison des étudiants socialistes sionistes, qu’il fréquente depuis l’hiver 76. (« Une organisation timorée que j’ai fini par abandonner pour le Betar plus en phase avec mes idéaux, avec mon combat » répondra-t-il plus tard lorsqu’on le questionnera sur ses engagements et motivations politiques.) Erzebeth l’avait expertement motivé. Quand les responsables annoncent qu’une réunion se tiendra dans la rue Paradis, les militants traduisent qu’un membre important, un conseiller à l’information de l’ambassade d’Israël, un représentant du directoire du Betar ou de Tsahal, allait y intervenir. Parfois ils se retrouvent dans un gymnase à Sarcelles pour s’entraîner au Krav–maga une technique de combat utilisée par l’armée israélienne.

Charly se lève. Il se dirige vers la sortie en prenant soin d’éviter de croiser les regards de ses voisins qui chahutent. Il n’a pas de parapluie pour se protéger. La pluie dégoutte des branches, il presse le pas dans le noir. Erzebeth ne revint pas, et Charly ne se remet pas entièrement du coup de tête qu’il reçut d’un inconnu il y a moins d’une heure après que celui-ci tenta de voler le sac à main de sa camarade alors qu’il lui exposait dans le détail la réunion de Sodéco.

(à suivre)

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