La haine en offrande

LA HAINE EN OFFRANDE_ 02

Jusqu’au dernier moment, Gaston ne dit rien à personne de sa décision d’abandonner le pays qui les vit naître et grandir, hormis aux plus proches de sa famille, pas même à son chef de groupe à la SOTAC, la compagnie de transport qui l’employait jusqu’à vendredi dernier. Gaston était conducteur d’autocar sur la ligne Oran–Aïn El-Turck. Jusqu’au jour du départ, il ne dit rien parce qu’il avait peur d’être confronté à un problème quelconque qui l’eut obligé d’annuler ou de différer leur départ, alors que le pays est à feu et à sang, que le FNF, le Front national français, attise les haines et fomente des attentats aveugles, que la mort rôde à chaque coin de rue. L’assassinat en juin de Cheikh Raymond, un homme aimé par tous les amoureux du Malouf, par tous les mélomanes, va opérer comme un déclic pour de nombreuses familles juives. Mais pour les Pinto la goutte qui fit déborder le vase fut le meurtre de Gilbert Chakroun, devant la Grande synagogue, le premier jour de Rosh Hashana le 22 septembre dernier. Gilbert était un commerçant très aimé dans le quartier. Personne ne comprend rien. Il faisait crédit à tout le monde. Aux Juifs, aux Français, aux « Arabes ». (On disait systématiquement Arabes. Jamais on ne désigna autrement que comme Arabes les musulmans d’Algérie. Jamais ou presque jamais on ne disait Chaoui, Kabyle, Mozabite, Sanhaji… Par méconnaissance ou par inconscience, la plupart de ceux-ci se nommaient eux-mêmes ainsi, hna el-ârab.) Gaston était bouleversé « j’ai perdu un frère » répétait-il, lui qui n’en avait pas. Gilbert et lui avaient le même âge, un peu plus de trente ans. Entre 1949 et 1951, ils accomplirent ensemble le service militaire, soldats de deuxième classe, dans la caserne d’Eckmühl. Cette expérience les rapprocha beaucoup. Ils restèrent amis jusqu’à la fin. En semaine ils passaient des heures entières dans sa boutique à refaire le monde et le samedi au bistrot chez Bartolo ou bien au Claridge où, avec d’autres amis, ils s’offraient un verre ou deux d’anisette. Le dimanche ils se retrouvaient encore à l’entraînement ou au stade de foot, Gaston dans les gradins et son ami sur le terrain. Gilbert portait le numéro 11, ailier gauche du CALO, le Club athlétique liberté d’Oran. Gaston était un fervent supporter des rouge et noir. Gilbert faisait partie de ses joueurs préférés avec Anderson, Benssousan, Embarek et Sanchez.

La famille Pinto monta la veille dans Le Ville d’Oran. Chaque membre de la famille transportait une valise et des baluchons. Rares sont les voyageurs qui respectèrent la consigne « deux valises maximum par personne » écrite à la craie et à la hâte sur un tableau noir de collégien dans la salle d’embarquement. Ils sont tous là les Pinto : les enfants Mimoun, Yacoub et Yvette, les parents Gaston et Dihia. Il y a également Habiba la mère de Gaston et du côté de Dihia, ses parents Zohar Zenata et Ginette Benaroche ainsi que sa grand-mère maternelle Sadia Benhakim. Les autres sont morts : les parents de Zohar, le grand-père Shlomo Benaroche, Mimoun Pinto, le père et les quatre grands-parents de Gaston. À Mimoun on confia une valise et un gros carton en sus de l’appareil photo de son père qui pend depuis vendredi à son cou. Il avait insisté pour l’emporter. Yacoub avait pris sa cage, Yvette ses poupées de chiffons. Mimoun est l’aîné et le plus chargé des enfants. Il a presque trois ans de plus que Yacoub, mais cela se voit à peine au premier regard, à moins de le forcer. Mimoun est frêle. Dans le quartier, pendant les matches de foot, ou à l’école, ses camarades lui lançaient méchamment « enano ! » Ils savaient que cela le blessait et sa réaction à leur rosserie, une insulte, un jet de pierre, un cri, les réjouissait. Mimoun est petit comparé à ses copains de même âge, mais pas nain. Aucun de ceux-là ne se trouve sur le paquebot. Son frère porte une cage dans laquelle ne se trémousse plus son canari jaune. Il va et vient d’un bout à l’autre de la coursive, il court, saute, tombe, geint. Leur sœur Yvette est allongée dans son impressionnant landau encombré de toutes sortes d’objets qui limitent ses mouvements. Elle ne peut ni tourner la tête ni balancer les bras ou les pieds. La mère est étendue devant la poussette, les yeux fermés. La jeune grand-mère, Ginette — serrée contre Sadia sa mère, aveugle — pleure et chante en même temps, entourée de Habiba, et de nombreux passagers qui la reconnurent sous ses grosses lunettes, et son foulard noir et blanc qui ne laisse rien paraître de ses cheveux de jais, courts « c’est Lina, oh, Lina ! » Leur peine est aussi lourde que la sienne, aussi inconsolable. Les murmures d’amour froissé ou de détresse que Ginette offre à sa mère effleurent son visage humide et celui de tous ces inconnus autour d’elle, avant de se perdre dans le ciel :

« Ya ommi ya ommi ya ommi

Essmek deymen fi fommi

Ô mère, ô mère, ô mère

ton nom emplit ma bouche

Depuis qu’ils se sont ouverts au Monde

mes yeux se sont ouverts à toi

Ô mère ma très chère… »

Alors que les adultes traversent les eaux de la Méditerranée comme une éternité de larmes en faisant pour la énième fois les cent pas sur le pont ou en regardant Destins dans la salle de projection, avec Armand Bernard, Micheline Francey… et bien sûr Tino Rossi. « Destin, lorsque ta main frappe à la porte, Destin, sur le chemin tu nous emportes… » Les plus jeunes s’impatientent autrement. Il leur semble que plus le paquebot s’approche de l’horizon au-delà duquel, espèrent-ils, toute leur souffrance s’annihilerait, plus celui-ci s’éloigne. « C’est quand c’est qu’on arrive ? » répète Yacoub en fixant les eaux létales de cette mer qui désormais ne traversera plus la France comme la Seine parcourt toujours le cœur de Paris, et en pleurant sans discontinuer la mort inexpliquée de son canari qu’il fut obligé de jeter par-dessus bord.

(la suite en page suivante)

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