La haine en offrande

LA HAINE EN OFFRANDE_12

Depuis qu’il s’installa dans le Marais, au début de ce mois d’octobre, Charly passe le plus clair de son temps à noircir des pages chez Camille devant son cappuccino. Le soir avant de se coucher, il reprend ses notes sur son iMac. C’est ici dans ce quartier, chez Camille, mais aussi dans son logement et tout autour, dans les parcs, dans les rues, entre les quais, la place des Vosges, et le Centre Pompidou, que Charly échafaude son éloge de Jérusalem. Il s’y remit dès la première semaine de son emménagement. Chez Camille il aime aussi taquiner la serveuse et déguster des rognons à la graine de Meaux, le plat préféré du chef cuisinier. Au printemps dernier, Charly revenait à Paris, dix mois après la coupe du monde de football. Il passa les premières semaines de son retour en France à déambuler comme un homme prêt à se réinventer un futur dépouillé de la mémoire encombrante des errements de son passé. Mais Charly n’est pas homme à questionner son passé. Il revendique ses errements qu’il ne reconnaît pas comme tels d’ailleurs, il les assume comme le résultat d’un homme (lui) vigilant dans son nid de pie, la main en visière à guetter les barbares. « Je crois que c’est à ce moment que j’ai pris la décision de revenir m’installer à Paris », répond-il lorsqu’on lui demande pourquoi il est revenu. « À ce moment » c’est-à-dire durant la coupe du monde de football. Lorsqu’on insiste « oui, mais pourquoi ? », il précise qu’il est impossible à un être sensible — c’est le terme qu’il emploie, « sensible » — de résister à l’emprise de cette ville, à ses lumières. Il dit un être « sensible » en lovant sa propre personne dans ce mot, ouvertement, comme une évidence. Mais ce ne sont là que des mots dont il aime bien se gargariser lorsqu’il entend contourner une question ou un sujet dont il ne veut pas observer les nuances qu’il ne partage pas. À vrai dire c’est une autre raison, moins esthétique, qui l’avait fait revenir à Paris et abandonner Israël. Une raison qu’il ne peut partager sans risque. Yaïr Klec lui doit une somme considérable, liée à leur business en Colombie, mais Yaïr jamais ne voulut reconnaître cette dette, arguant que ce sont des circonstances externes, par conséquent indépendantes de sa volonté, qui créèrent le chaos de Kidon dans ce pays. Yaïr et Charly en étaient arrivés à un point d’hostilité tel que la vie de l’un ou de l’autre pouvait être mise en jeu. Sur insistance de son ami Amoq, dont il put d’ailleurs à cette occasion, mesurer les limites de ses possibilités donc de sa puissance, Charly abandonna la partie. « On ne sera jamais loin », lui avait-il promis. Charly s’éloigna d’Israël, de ses pièges et de ses dangers sur mesure pour s’installer à Paris. Il lui fallait désormais se réapprivoiser les espaces qui avaient tant changé. Son absence aura duré — si l’on excepte son bref séjour durant la coupe du monde — un peu plus de dix-sept ans. De novembre 1981 à mars 1999, cela fait bien dix-sept ans et quatre mois, entre Tel-Aviv, Jérusalem, Beyrouth, Bogota, Puerto Boyaca, Los Sonrisas… Pour mieux maîtriser sa nouvelle situation, il se devait de faire le point, s’interroger, analyser les pertes et les profits. Son livre sur Jérusalem il l’avait mis entre parenthèses. Il accepta l’offre d’hébergement de ses parents, le temps de trouver un logement indépendant. Gaston et Dihia apprécièrent ce retour comme un don du Ciel. Ils avaient tant insisté durant son passage l’été précédent lorsque le monde avait les yeux braqués sur la France, tant prié, pour qu’il revienne pour de bon. Les parents ne parlent pas beaucoup. Pendant la journée, Gaston passe le plus clair de son temps au PMU. À la maison, Dihia se retrouve seule à faire la lessive, le ménage ou à regarder des séries à la télévision, chaque activité occupant une plage horaire précise. Ils ont chacun leurs habitudes qu’ils ne partagent pas. Dihia n’aime pas les courses de chevaux et Gaston ne supporte ni X-Files, ni Urgences, ni aucun autre film américain. Alors, ce retour de Charly, ses parents prient pour qu’il se prolonge le plus longtemps possible. Charly aime beaucoup ses parents, mais il avait fini par avoir besoin de plus d’espace, de plus d’intimité. Il ne projetait pas de se mettre en couple, il n’y songea jamais sérieusement depuis Erzebeth. Il y pense encore moins maintenant, à 48 ans. Charly a ses habitudes d’homme seul, et il désire déployer leur pleine expression. Six mois après son retour, il abandonna ses parents pour emménager dans la rue des Francs-Bourgeois, au cœur du Marais. Gaston et Dihia reprirent alors leurs occupations favorites, chevaux et séries télévisées qu’ils pratiquaient avec plus ou moins d’entrain. Leur fils occupe un appartement de deux pièces assez modeste, mais confortable au 24, au-dessus du bistrot Chez Camille. Dans un coin du salon, près de son bureau aménagé dans une des deux pièces, il prit soin de fixer d’anciennes cartes postales de collection et de vieilles photos d’Oran dont une, en noir et blanc, de format 45X30, montre le fort et la chapelle de Santa Cruz ainsi que le port qu’ils surplombent. Aucune image de Colombie ou d’Israël, pas même de Jérusalem, n’a sa place dans la pièce. Pas une image de Jérusalem alors même qu’il reprit son panégyrique. Assis devant l’écran de l’ordinateur, son esprit vagabonde au-delà du rideau de la fenêtre, au-delà de la fenêtre elle-même, au-delà du tintamarre des voitures et des cris des clients du bar, des marchands et des passants. Il traîne dans le labyrinthe de la ville sainte. Charly est parfois préoccupé par des pensées  obscures, voire étranges. Ainsi il se demande — et cela n’est pas la première fois —, « comment maîtriser cette journée cruciale qui peut faire basculer mon monde, qui peut me faire culbuter moi, dans un autre monde… »  Passé le seuil de son appartement, il occupe le plus clair de son temps chez Camille, sous sa fenêtre, où il sirote son cappuccino en se questionnant, en noircissant ses pages et où il aime aussi déguster de bons plats soignés, autres que les rognons que lui choisit le chef cuisinier. C’est dans ce quartier que Charly espère finir son livre dont il arrêta le titre définitif, Yerushaláyim, ma terre promise perdue

À travers les vitres de la fenêtre fermée du salon de son nouvel appartement, alors que les mêmes mots « On ne sera jamais loin » tournent et retournent dans son esprit, Charly semble sonder dans un même mouvement d’une part la distance qui sépare cette vitre contre laquelle son front dégarni est collé de la base du mur du jardin de la cour, et d’autre part l’espace qui sépare cette même base du mur du toit de l’autre immeuble, le A. Au centre de la cour, trône un grand sapin sur lequel clignotent de petites ampoules en forme de losanges et dansent des étoiles de Noël en cartons à six branches de plusieurs couleurs flashy. De chaque côté de l’arbre, deux anges gardiens statufiés, tenant chacun une lanterne, semblent veiller sur l’ensemble. Charly libéra la semaine dernière le petit T2 de la rue des Francs-Bourgeois pour s’installer dans ce vaste appartement qu’il acquit grâce à un nouveau coup de pouce des services officiels et officieux de Kuneman, le chef Tevel. « On ne sera jamais loin », lui avait dit son ami Amoq en lui tapotant l’épaule. Le logement — un trois-pièces cuisine de 110 m2 — se situe au quatrième étage, dans le bâtiment B au fond de la cour du 52 rue Blanche. Le 52 est un ensemble d’immeubles cossus, posés sur le flanc droit de la caserne des pompiers, en face du théâtre de Paris, dans le 9e arrondissement. Charly apprendra plus tard que le choix de cette adresse n’était pas dénué d’arrière-pensée. Son voisin du dernier étage, au-dessus du sien, n’est autre qu’un haut responsable trotskyste, radicalement opposé au sionisme et à la politique colonialiste de l’État d’Israël. Il sera demandé à Charly de surveiller les faits et gestes d’Alain Lerouge, « un dangereux haredi laïc » dira Kuneman.

Charly n’est pas un romantique, tant s’en faut. À travers les vitres de la fenêtre du salon, il admire le grand sapin, mais dans son esprit les mots et gestes de son ami Amoq qu’il entend et voit encore, sont bousculés par certains événements de cette année 2000 qui s’achève. Un jour de février dernier, alors qu’il était invité à RTL pour la promotion de son livre, Yerushaláyim, ma terre promise perdue, Charly en profita pour proposer ses services à la direction. La carrière qu’il avait envisagée dans la magistrature, il n’y a jamais pensé après la faculté. Il n’en a plus les moyens intellectuels « j’ai tout perdu ». Yerushaláyim, ma terre promise perdue, fut édité en Israël chez Kinneret Zmora-Bitan Dvir en deux versions, l’une en hébreu, l’autre en français. « Yerushaláyim, j’ai foulé ton sol et cherché ton âme. J’ai entendu ton peuple, ouvert tes livres et lu dans ton passé le langoureux chant des morts. N’abandonne jamais ton ciel, tes ronces et ta chair aux étrangers… » Les seules mémoires encore présentes dans la radio avaient pour visage deux ou trois agents de l’administration et deux membres de la direction. Ils se souvenaient tous du jeune sherpa des Routiers sympas. Charly répondait aux plus curieux d’entre eux qu’il avait fait un grand tour du monde, qu’il avait résidé en Amérique, au nord, au sud, en chargeant son discours d’aventures et de mésaventures les plus acceptables et attendues. À aucun il ne parla de la Colombie ni du Liban. Non parce qu’il se serait dévoilé, à cette éventualité il ne croit pas, mais parce que, compte tenu des missions secrètes engagées et de l’implication d’Israël, cela lui aurait coûté en précautions à mettre en place et en arguments de tout moment à préparer. Le simple fait de les envisager le fatiguait. Sans omettre les risques physiques qu’il aurait pris. Plus tard peut-être. 

En juillet il était embauché pour coanimer une plage hebdomadaire d’une heure axée sur l’actualité. Les essais se déroulèrent à la fin du mois de juin dans le plus petit des studios, le C, à raison de quatre séances de trente minutes chacune. L’émission, qui avait lieu le vendredi en début de soirée, s’alimentait de toutes sortes de polémiques, d’aucuns disaient de ragots. Trois mois plus tard, en octobre, il comprit pourquoi il avait été repris si facilement à RTL. L’attaché culturel à l’ambassade d’Israël, Ziv Kuneman, avait téléphoné à Charly le 24 pour lui proposer l’assistance des services culturels de la représentation israélienne pour la promotion de son livre. Il lui donna rendez-vous dans son bureau, pour le lendemain mercredi dans l’après-midi à l’heure qui lui convenait, pour en discuter. « 14 h 30 » proposa Charly.

Lorsqu’il fut introduit dans le bureau du chef Tevel, Charly s’aperçut que celui-ci n’était pas seul. Le moment de surprise passé, Charly fit un mouvement de recul, car il reconnut l’homme qui, assis face à l’attaché culturel venait de se retourner. Il pensa « traquenard ». Le diplomate insista pour qu’il s’assoie, tandis que l’autre homme, maintenant ni assis ni debout, lui tendait la main. Kuneman avait été mis au courant dans le détail du conflit qui opposait les deux hommes. Il répéta en s’adressant à l’un et à l’autre « Nous avons chacun le devoir de surseoir à nos différends. Seuls comptent les intérêts supérieurs d’Israël. Il répéta, solennellement « nous avons besoin de chacun de vous ». Puis vers Charly « sachez cher ami que les hiérarques de la Division Lohamah, et par conséquent l’État, ont décidé d’apurer le dossier Kidon et de vous dédommager jusqu’au dernier agorah ». Il lui fit comprendre qu’il avait personnellement appuyé sa demande de réintégration à RTL, demande dont il eut vent on ne sait comment. L’attaché culturel apporta d’autres éléments qui dissipèrent la tension qui avait commencé à poindre, non du fait de l’homme sur le visage duquel un sourire franc s’affichait, et qui, manifestement, avait déjà reçu ces assurances officielles, mais de Charly. Il tira à lui le fauteuil libre et tendit la main à Yaïr Klec. Les deux heures qui suivirent portèrent quasi exclusivement sur les missions mises en place par la division Lohamah du Mossad, dans le cadre du Plan Moïse, précisément de la mission Séphora dont Yaïr a la responsabilité en France. Une place non négligeable fut réservée à Charly dans ce dispositif. Il posa toutes les questions qu’il jugea nécessaire de poser. L’attaché culturel, rassura Charly et lui promit : « rien ne se fera sans votre accord, mais on compte beaucoup sur vous pour faire monter la mayonnaise. » Charly savait que Kuneman avait été longtemps proche de Habika, Le tueur. Il le fut jusqu’au jour où il reçut l’ordre — comme tous les éléments de tous les services concernés — de « rompre immédiatement » toute relation avec lui. (Habika sera pulvérisé avec sa Jeep quelques mois plus tard par quatre kilos d’explosifs alors qu’il rejoignait son domicile à Beyrouth). À la fin de la rencontre, ils quittèrent le bâtiment de l’ambassade pour la brasserie Le Rabelais, dans la rue Jean Mermoz, où ils scellèrent, entre bulles brutes de la Veuve Clicquot, petits fours, amuse-gueules et tintement de flûtes, une sorte de nouvelle proximité professionnelle bien comprise. Kuneman dit à Charly regretter que certains critiques littéraires ne fissent pas un bon accueil à Yerushaláyim, ma terre promise perdue, particulièrement l’un d’eux, qui écrivit : « Monsieur Pinto prostitue la littérature à ses pulsions ou convictions idéologiques sulfureuses, comme une miss univers qu’on offrirait à un homme politique véreux, dont on souhaite adoucir les positions… » « Qu’il aille se faire foutre » répondit Charly en faisant un geste brusque du bras, puis en s’excusant aussitôt il ajouta en prenant un ton neutre « c’est le même abruti qui a vanté l’exposition du dégénéré Nolde ». « Ce type est connu pour ses accointances orientales » compléta le chef Tevel, « allez santé, lekhayim! » et ils entrechoquèrent leurs verres. 

Moins de quinze jours après cette rencontre, Charly était chargé d’animer, en sus de l’émission du vendredi soir, une chronique de cinq minutes, La chronique de Charly — deux fois par semaine, le mardi matin et le vendredi matin. Aussitôt entamée, elle devait faire face à une réprobation de plusieurs auditeurs. Il lui fallait persévérer. Les responsables de la station ne le soutiennent pas, mais ne font rien contre non plus. Les manifestations des gendarmes et policiers alimentent ses rubriques plus que celles des ouvriers de Cellatex au bout du rouleau et des priorités médiatiques. 

Avec sa main droite, Charly balaie ses étroites épaules comme pour se débarrasser de la poussière déposée sur son pull-over canari — le rouge l’insupporte — depuis qu’il se fixa devant la fenêtre. Puis il la passe derrière la tête comme s’il voulait évacuer de son cerveau toute autre pensée. Les ampoules du grand sapin clignotent toujours. Charly regarde la montre et décide qu’il est l’heure de se rendre au Bistrot des deux théâtres, en bas de la rue, où il a rendez-vous. Sur son carnet il note : « Le Rouge = RAS. Il blablate dans la presse contre le PC. Selon Libération (du 16) Le Rouge ‘‘regarde les prochaines échéances municipales comme le surfeur la vague’’ ».

Lorsque les tours jumelles du World Trade Center avaient été désagrégées, Charly leur consacra une vingtaine d’émissions dans lesquelles il insérait systématiquement un commentaire en lien avec les banlieues françaises où il était question d’armes, d’Islam, de drogues, de vols. L’intitulé de chacune des chroniques était à lui seul révélateur… Au fil des semaines, il édifia sa niche. Son émission fait désormais partie des plus remarquées du paysage radiophonique. Au gré des mois et de son acharnement, elle devint incontournable. Charly désormais dispose suffisamment d’assurance pour « monter les enchères », conforté par un climat général de plus en plus délétère dont les outrages se reflètent aussi dans le contenu d’innombrables lettres d’auditeurs. Une atmosphère que Charly et les plus fanatiques d’entre eux ne sont pas seuls à entretenir et à développer. Régulièrement il lance de violentes attaques contre les étrangers, contre les Français issus de l’immigration africaine, musulmane : « Rejetées de toutes parts des populations entières affluent en France sans respect aucun. Elles viennent pour la plupart du sud, les gitans de l’Est. Certains m’ont reproché d’exagérer. Je persiste, comment notre culture, hier dominante, et notre vie même, allaient faire face à ce déferlement, car c’en est un. Il n’y a qu’à voir tous ces jeunes des banlieues, ces ennemis de la France, ne sont-ils pas, à la suite de leurs parents, la semence du déclin de notre civilisation, de notre race ? Nous voilà aujourd’hui en train de nous interroger sur notre propre identité ! Des champs entiers de notre France tombent en friche ! Mais dans quel pays vivons-nous avec tous ces métis dans nos métros, ces Arabes, ces Bamboulas, faut-il que notre pays vive les attentats de New York, que la Basilique du Sacré-Cœur soit désintégrée ? que Notre-Dame de Fourvière et notre Bonne-Mère soient anéanties pour se réveiller ? » Si Charly est soutenu par de nombreux auditeurs et personnalités médiatiques et politiques, des associations et des intellectuels s’émeuvent du caractère xénophobe, voire raciste, de ses émissions et le font savoir. Ils affirment que tous ces Charly, Elmagribi, Graminée, Vilbec et bien d’autres mandarins ou assimilés, animateurs et hommes politiques nostalgiques d’un ordre ancien chauvin et infâme, baignent dans la fange. Les instituts de sondages, IPSOS, BVA et d’autres estiment que les sympathisants de Le Pen et Mégret avoisinent les 17 %. De crainte de plus grands remous, le directeur de la radio, vivement critiqué, imposa à Charly quelques mois de repos sans perte de salaire à compter de la trêve des confiseurs. Il ne pourra par conséquent commenter l’élection présidentielle. 

A suivre…

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