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William Faulkner… 25.09.1897

Nous sommes le 25 septembre, jour anniversaire de la naissance d’un génie de la littérature universelle, William Faulkner.

A cette occasion je vous donne à lire une de ses plus célèbres nouvelles, « Une rose pour Emily », écrite alors qu’il avait  32 ans. On la trouve dans le recueil Treize histoires (These Thirteen).

Puis je vous fais suivre un article complet que j’avais écrit en septembre 1997, article paru dans le quotidien algérien, disparu depuis, LA TRIBUNE, (de feu Kh. Ameyar)

Et, à la suite, de nombreux liens très utiles… Avec vidéos etc…

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William Faulkner dans sa ferme

UNE ROSE POUR EMILY

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UNE ROSE POUR EMILY

(Traduit par M.-E. Coindreau)

1

Quand Miss Emily Grierson mourut, toute notre ville alla à l’enterrement : les hommes, par une sorte d’affection respectueuse pour un monument disparu, les femmes, poussées surtout par la curiosité de voir l’intérieur de sa maison que personne n’avait vu depuis dix ans, à l’exception d’un vieux domestique, à la fois jardinier et cuisinier.

C’était une grande maison de bois carrée, qui, dans le temps, avait été blanche. Elle était décorée de coupoles, de flèches, de balcons ouvragés, dans le style lourdement frivole des années 70, et s’élevait dans ce qui avait été autrefois notre rue la plus distinguée. Mais les garages et les égreneuses à coton, empiétant peu à peu, avaient fait disparaître  jusqu’aux noms augustes de ce quartier ; seule, la maison de Miss Emily était restée, élevant sa décrépitude  entêtée et coquette au-dessus des chars à coton et des réservoirs à essence. Elle n’était plus la seule à outrager la vue. Et voilà que Miss Emily était allée rejoindre les représentants de ces augustes noms dans le cimetière assoupi sous les ifs, où ils gisaient parmi les tombes alignées et anonymes des soldats de l’Union et des Confédérés morts sur le champ de bataille de Jefferson.

De son vivant, Miss Emily avait été une tradition, un devoir et un souci ; une sorte de charge héréditaire qui pesait sur la ville depuis ce jour où, en 1894, le Colonel Sartoris, le maire – celui qui lança l’édit interdisant aux négresses de paraître dans les rues sans tablier – l’avait dispensée de payer les impôts, dispense qui datait de la mort de son père et s’étendait jusqu’à perpétuité. Non que Miss Emily eût jamais accepté qu’on lui fît la charité. Le Colonel Sartoris avait inventé l’histoire compliquée d’un prêt d’argent que le père de Miss Emily aurait fait à la ville et que la ville, pour raison d’affaires, préférait rembourser de cette façon-là.  Il n’y avait qu’un homme de la génération avec le cerveau du Colonel Sartoris pour avoir pu imaginer une chose pareille, et il n’y avait qu’une femme pour l’avoir pu croire.

Quand la génération suivante, avec ses idées modernes, donna à son tour des maires et des conseillers municipaux, cet arrangement souleva quelques mécontentements. Le premier janvier ils lui envoyèrent une feuille d’imposition. Février arriva sans apporter de réponse. Ils lui envoyèrent une lettre officielle, la priant de passer, quand elle le jugerait bon, au bureau du shériff. La semaine suivante, le maire lui écrivit lui-même, lui offrant d’aller chez elle ou de l’envoyer chercher en voiture. En réponse il reçut un billet où, sur un papier d’une forme archaïque, d’une écriture courante et menue à l’encre passée, elle lui disait qu’elle ne sortait plus du tout. La feuille d’impôts était incluse, sans commentaires.

Le conseil municipal siégea en séance extraordinaire. Une députation se rendit chez elle et frappa à cette porte qu’aucun visiteur n’avait franchie depuis que, huit ou dix ans auparavant, elle avait cessé de donner des leçons de peinture sur porcelaine. Le vieux nègre la fit entrer dans un hall obscur d’où un escalier montait se perdre dans une ombre encore plus profonde. Il y régnait une hauteur de poussière, de chose qui ne sert pas ; une odeur de renfermé et d’humidité. Le nègre les conduisit dans le salon. L’ameublement en était lourd, les sièges couverts en cuir. Quand le nègre ouvrit les rideaux d’une des fenêtres, ils virent que le cuir était craquelé ; et, quand ils s’assirent, un léger nuage de poussière monta paresseusement autour de leurs cuisses et, en lentes volutes, les atomes s’élevèrent dans l’unique rais de soleil. Près de la cheminée, sur un chevalet à la dorure ternie, se trouvait un portrait au crayon du père de Miss Emily.

Ils se levèrent quand elle entra. Elle était petite, grosse, vêtue de noir, avec une mince chaîne d’or qui lui descendait jusqu’à la taille et disparaissait dans sa ceinture, et elle s’appuyait sur une canne d’ébène à pomme d’or ternie. Son ossature était mince et frêle. C’est peut-être pour cela que ce qui chez une autre n’aurait été que de l’embonpoint, était chez elle de l’obésité. Elle avait l’air enflée, comme un cadavre qui serait resté trop longtemps dans une eau stagnante, elle en avait même la teinte blafarde. Ses yeux, perdus dans les bourrelets de sa face, ressemblaient à deux petits morceaux de charbon enfouis dans une boule de pâte, tandis qu’elle les promenait d’un visage à l’autre, en écoutant les visiteurs présenter leur requête.

Elle ne les invita pas à s’asseoir. Elle se contenta de rester debout sur le seuil, attendant tranquillement que le porte-parole se soit arrêté, balbutiant. Ils purent entendre alors le tic-tac de la montre invisible attachée à la chaîne d’or.

Sa voix était sèche et froide : « Je n’ai pas d’impôts à payer à Jefferson. Le Colonel Sartoris me l’a expliqué. Peut-être un d’entre vous pourra-t-il consulter  les archives de la ville, et vous donner à tous satisfaction. »

  • Mais nous l’avons fait. Nous sommes les autorités de la ville, Miss Emily. N’avez-vous pas reçu un avis du shériff, signé de sa main ?
  • Oui, j’ai reçu un papier, dit Miss Emily. Il se croit peut-être le shériff… Je n’ai pas d’impôts à payer à Jefferson.
  • Mais il n’y a rien qui le prouve dans les livres. Il faut que nous…
  • Voyez le Colonel Sartoris. Je n’ai pas d’impôts à payer à Jefferson.
  • Mais, Miss Emily…
  • Voyez le Colonel Sartoris (il y avait près de dix ans que le Colonel Sartoris était mort). Je n’ai pas d’impôts à payer à Jefferson. Tobe ! » Le nègre apparut. « Raccompagne ces Messieurs. »

2

Ainsi, ils furent vaincus, bel et bien, comme l’avaient été leurs pères, trente ans auparavant, au sujet de l’odeur. Cela se passait deux ans après la mort de son père et peu de temps après que son amoureux – celui qui, pensions-nous, allait l’épouser – l’eut abandonnée. Après la mort de son père, elle sortit très peu ; après que son amoureux fut parti, on ne la vit pour ainsi dire plus. Quelques dames eurent la témérité d’aller lui rendre visite, mais elles ne furent point reçues et, autour de la maison, il n’y eut d’autre signe de vie que le nègre, jeune à cette époque, qui entrait et sortait avec un panier de marché.

  • Comme si un homme, quel qu’il soit, pouvait tenir une cuisine en état ! » disaient les dames ; aussi personne ne fut surpris quand l’odeur se fit sentir ; ce fut un nouveau lien entre le monde prolifique et grossier et les grands et puissants Grierson.

Une voisine alla se plaindre au maire, le juge Stevens, âgé alors de quatre-vingt ans.

  • Mais que voulez-vous que j’y fasse, madame ? dit-il.
  • Eh bien, envoyez-lui un mot pour que cela cesse, dit la femme. Est-ce qu’il n’y a pas de loi ?
  • Je suis sûr que ça ne sera pas nécessaire, dit le juge Stevens, c’est sans doute tout simplement un serpent ou un rat que son nègre aura tué dans la cour. Je lui en dirai un mot.

Le lendemain il reçut deux autres plaintes. L’une émanait d’un homme qui se présenta, timide et suppliant : « Il faut absolument faire quelque chose, Monsieur le juge. Pour rien au monde je ne voudrais ennuyer Miss Emily, mais il faut que nous fassions quelque chose ».

Ce soir-là le conseil municipal se réunit : trois barbes grises et un jeune homme, un membre de la nouvelle génération.

  • C’est tout simple, dit-il, faites-lui dire de nettoyer chez elle. Donnez-lui un certain temps pour le faire et si elle ne…
  • Dieu me damne, monsieur, dit le juge Stevens, prétendez-vous aller dire en face à une dame qu’elle sent mauvais ?

Alors, la nuit suivante, un peu après minuit, quatre hommes traversèrent la pelouse de Miss Emily et, comme des cambrioleurs, rodèrent autour de la maison, reniflant le soubassement de brique et les soupiraux de la cave, tandis que l’un d’eux, un sac sur l’épaule, faisait régulièrement le geste du semeur. Ils enfoncèrent la porte de la cave qu’ils saupoudrèrent de chaux, ainsi que toutes les dépendances. Comme ils retraversaient la pelouse, ils virent qu’une fenêtre, sombre jusqu’alors, se trouvait éclairée. Miss Emily s’y tenait assise, à contre-jour, droite, immobile comme une idole. Silencieusement ils traversèrent la pelouse et se glissèrent dans l’ombre des acacias qui bordaient la rue. Au bout d’une quinzaine l’odeur disparut.

C’est alors que les gens commencèrent à avoir vraiment pitié d’elle. Les gens de la ville qui se rappelaient comment la vieille Mme Wyatt, sa grand-tante, avait fini par devenir complètement folle, trouvaient que les Grierson se croyaient peut-être un peu trop supérieurs, étant donné ce qu’ils étaient. Il n’y avait jamais de jeune homme assez bon pour Miss Emily. Nous nous les étions souvent imaginés comme des personnages de tableau : dans e fond, Miss Emily, élancée, vêtue de blanc ; au premier plan son père, lui tournant le dos, jambes écartées, un fouet à la main, tous les deux encadrés par le chambranle de la porte d’entrée grande ouverte. Aussi, quand elle atteignit la trentaine sans s’être  mariée, je ne dis pas que cela nous fît vraiment plaisir, mais nous nous sentîmes vengés. Même avec des cas de folie dans la famille, elle n’aurait pas refusé tous les partis s’ils s’étaient réellement présentés.

A la mort de son père le bruit courut que la maison était tout ce qui lui restait, et, d’un côté, les gens n’en furent pas fâchés. Ils pouvaient enfin avoir pitié de Miss Emily. Seule et dans la misère, elle s’était humanisée. Maintenant, elle aussi allait connaître cette vieille joie et ce vieux désespoir d’un sou de plus ou de moins.

Le lendemain de la mort de son père, toutes les dames s’apprêtèrent à aller la voir pour lui offrir aide et condoléances, ainsi qu’il est d’usage. Miss Emily les reçut à la porte, habillée comme de coutume, et sans la moindre trace de chagrin sur le visage. Elle leur dit que son père n’était pas mort. Elle répéta cela pendant trois jours, tandis que les pasteurs venaient la voir, ainsi que les docteurs, dans l’espoir qu’ils la défiguraient à les laisser disposer du corps. Juste au moment où ils allaient recourir à la loi et à la force, elle céda, et ils enterrèrent son père au plus vite.

Personne ne dit alors qu’elle était folle. Nous croyions qu’elle ne pouvait faire autrement. Nous nous rappelions tous les jeunes gens que son père avait écartés, et nous savions que, se trouvant sans rien, elle devait se cramponner à ce qui l’avait dépossédée, comme on fait d’ordinaire.

3

Elle fur longtemps malade. Quand nous la revîmes elle avait les cheveux courts, ce qui lui donnait l’apparence d’une jeune fille et une vague ressemblance avec les anges des vitraux d’église, quelque chose de tragique et de serein.

La ville venait juste de passer les contrats pour le pavage des trottoirs et, pendant l’été qui suivit la mort de son père, on commença les travaux. La Société de construction arriva avec des nègres, des mulets, des machines et un contre-maître nommé Homère Barron, un Yankee grand gaillard brun et décidé, avec une grosse voix et des yeux plus clairs que son teint. Les petits enfants le suivaient en groupe pour l’entendre jurer contre les nègres, les nègres qui chantaient en mesure tout en levant et abaissant leurs pioches. Il ne tarda pas à connaître tout le monde dans la ville. Chaque fois qu’on entendait de grands éclats de rire sur la place, on était sûr qu’Homère Barron était au centre du groupe. On ne tarda pas à le voir, le dimanche après-midi, se promener avec Miss Emily, dans le cabriolet du loueur de voitures avec ses roues jaunes et sa paire de chevaux bais.

Tout d’abord nous nous réjouîmes de voir que Miss Emily avait maintenant un intérêt dans la vie, parce que toutes les dames disaient :

  • Naturellement une Grierson ne s’attachera jamais sérieusement à un homme du nord, à un journalier.

Mais il y en avait d’autres, des gens plus âgés, qui disaient que même le chagrin ne devait pas faire oublier à une grande dame que NOBLESSE OBLIGE, sans appeler ça, NOBLESSE OBLIGE (en français dans le texte). Ils se contentaient de dire :

  • Pauvre Emily, ses parents devraient venir vers elle.  

Elle avait des parents en Alabama, mais, dans le temps, son père s’était brouillé avec eux au sujet de la succession de la vieille Mme Wyatt, la folle, et les deux familles avaient cessé de se voir. Personne n’était même venu à l’enterrement.

Et aussitôt que les vieilles gens eurent dit : « Pauvre Emily », on commença à chuchoter : « Comment, vous pensez vraiment… ? disait-on. – Mais bien sûr, pour qu’elle autre raison voudriez-vous… ? » Cela derrière les mains ; crissement de soie et de satin qui se tendaient pour apercevoir, de derrière les jalousies, fermées sur le soleil des dimanches après-midi, la paire de chevaux bais passant dans un léger et rapide clop-clop-clop. – « Pauvre Emily ! »

Elle portait la tête assez haute, même alors que nous pensions qu’elle était déchue. On eût dit qu’elle exigeait plus que jamais que l’on reconnût la dignité attachée à la dernière des Grierson. Il semblait que ce rien de vulgarité terrestre ne faisait qu’animer d’avantage son impénétrabilité. C’est comme le jour où elle acheta la mort aux rats, l’arsenic. C’était plus d’un an après qu’on avait commencé à dire : « Pauvre Emily », et pendant que ses deux cousines habitaient avec elle.

  • Je voudrais du poison », dit-elle au droguiste. Elle avait plus de trente ans alors. Elle était encore mince, quoique plus maigre que d’habitude, avec des yeux noirs, froids et hautains dans un visage dont la peau se tirait vers les tempes et autour des yeux comme il semblerait que dû être le visage d’un gardien de phare. –Je voudrais du poison, dit-elle.
  • Bien, Miss Emily. Quelle espèce de poison ? pour des rats ou quelque chose de ce genre ? Je vous recomman…
  • Je veux le meilleur que vous ayez. Peu m’importe lequel.

Le droguiste en énuméra quelques-uns. « Ils tueraient un éléphant. Mais ce que vous voulez, c’est…

  • De l’arsenic, dit Miss Emily. Est-ce que c’est bon ?
  • Est-ce… l’arsenic ? Mais oui madame. Seulement ce que vous voulez…
  • Je veux de l’arsenic.

Le droguiste la regarda. Elle le dévisagea, droite, le visage comme un drapeau déployé. – Mais, naturellement, dit le grossiste, si c’est ce que vous voulez. Seulement, voilà, la loi exige que vous disiez à quoi vous voulez l’employer.

Miss Emily se contenta de le fixer, la tête renversée afin de pouvoir le regarder, les yeux dans les yeux, si bien qu’il détourna ses regards et alla chercher l’arsenic qu’il enveloppa. Le petit livreur nègre lui apporta le paquet ; le droguiste ne reparut pas. Quand, arrivée chez elle, elle ouvrit le paquet, il y avait écrit sur la boîte, sous le crâne et les os en croix : « Pour les rats ».

4

Aussi, le lendemain, tout le monde disait : Elle va se tuer ; et nous trouvions que c’était ce qu’elle avait de mieux à faire. Au début de ses relations avec Homère Barron, nous avions dit : « Elle va l’épouser. » Plus tard nous dîmes : « Elle finira bien par le décider » ; parcequ’Homère lui-même avait remarqué – Il aimait la compagnie des hommes et on savait qu’il buvait avec les plus jeunes membres Elk’s Club – qu’il n’était pas un type à se marier. Plus tard nous dîmes « Pauvre Emily » derrière les jalousies, quand il passait, le dimanche après-midi, dans le cabriolet étincelant, Miss Emily, la tête haute, et Homère Barron, le chapeau sur l’oreille, le cigare aux dents, les rennes et le fouet dans un gant jaune.

Alors quelques dames commencèrent à dire que c’était là une honte pour la ville et un mauvais exemple pour la jeunesse. Les hommes n’osèrent point intervenir, mais à la fin les dames obligèrent le pasteur baptiste –  la famille d’Emily était épiscopale – à aller la voir. Il ne voulut jamais révéler ce qui c’était passé au cours de cette entrevue, mais il refusa d’y retourner. Le dimanche suivant, ils sortirent encore en voiture et, le lendemain, la femme du pasteur écrivit ux parents d’Emily, en Alabama.

Elle eut donc à nouveau de la famille sous son toit, et tout le monde s’apprêta à suivre les événements. Tout d’abord il ne se passa rien. Ensuite, nous fûmes convaincus qu’ils allaient se marier. Nous apprîmes que Miss Emily était allée chez le bijoutier et avait commandé un nécessaire de toilette pour homme avec les initiales H.B. sur chaque pièce. Deux jours après, nous apprîmes qu’elle avait acheté un trousseau d’homme complet y compris une chemise de nuit, et nous dîmes : « Ils sont mariés. » Nous étions vraiment contents. Nous étions contents parce que les deux cousines étaient encore plus Grierson que Miss Emily ne l’avait jamais été.

Nous ne fûmes donc pas surpris lorsque, quelque temps après que  les rues furent terminées, Homère Barron s’en alla. On fut un peu déçu qu’il n’y ait pas eu de réjouissances publiques mais on crut qu’il était parti pour préparer l’arrivée de Miss Emily ou pour lui permettre de se débarrasser des cousines. (Nous formions alors une véritable cabale et nous étions tous les alliés de Miss Emily pour l’aider à circonvenir les cousines.) Ce qu’il y a de certain, c’est qu’au bout d’une semaine, elles partirent. Et, comme nous nous y attendions, trois jours ne s’étaient pas écoulés que Homère Barron était de retour dans notre ville. Un voisin vit le nègre le faire entrer par la porte de la cuisine, un soir, au crépuscule.

Nous ne revîmes plus jamais Homère Barron et pendant quelque temps, nous ne vîmes pas Emily non plus. Le nègre entrait et sortait avec son panier de marché, mais la porte d’entrée restait close. De temps à autre, nous la voyions un moment à sa fenêtre, comme le soir où les hommes allèrent répandre de la chaux chez elle, mais pendant plus de six mois, elle ne parut dans les rues. Nous comprîmes qu’il fallait aussi s’attendre à cela ; comme si cet aspect du caractère de son père qui avait si souvent contrarié sa vie de femme avait été trop virulent trop furieux pour mourir.

Quand nous revîmes Miss Emily, était devenue obèse et ses cheveux grisonnaient. Dans les années suivantes, elle devint de plus en plus grise jusqu’au moment où, ayant pris une couleur gris-fer poivre et sel, sa chevelure ne changea plus. Le jour de sa mort, à soixante-quatorze ans, ses cheveux étaient encore de ce gris fer vigoureux, comme ceux d’un homme actif.

A dater de cette époque, sa porte resta fermée sauf pendant une période de six ou sept ans, alors que, âgée d’environ quarante ans, elle donnait des leçons de peinture sur porcelaine. Elle installa, dans une des pièces du rez-de-chaussée, un atelier où les filles et les petites-filles des contemporains du Colonel Sartoris lui furent envoyées avec la même régularité et dans le même esprit qu’elles étaient envoyées, à l’église, le dimanche, avec une pièce de vingt-cinq sous pour la quête. Cependant elle avait été déchargée d’impôts.

La nouvelle génération devint alors le pilier, l’âme de a ville, et les élèves du cours de peinture grandirent et se dispersèrent et ne lui envoyèrent pas leurs filles avec des boîtes de couleur, des pinceaux ennuyeux, et des images découpées dans les journaux de dames. La porte se referma sur la dernière élève et resta fermée pour de bon. Quand la ville obtint la distribution gratuite du courrier, Miss Emily fut la seule à refuser de laisser mettre un numéro au-dessus de sa porte et d’y laisser fixer une boîte à lettre. Elle ne voulut rien entendre.

Tous les jours, tous les mois, tous les ans, nous regardions le nègre devenir de plus en plus gris, de plus en plus voûté, entrer et sortir avec son panier de marché. A chaque mois de décembre on lui envoyait une feuille d’impositions que la poste nous retournait la semaine suivante avec la mention « non réclamée ». De temps à autre nous l’apercevions à une des fenêtres du rez-de-chaussée – elle avait évidemment fermé le premier – semblable au torse sculpté d’une idole dans sa niche et nous ne savions jamais si elle nous regardait ou si elle ne nous regardait pas. Et elle  passa ainsi de génération en génération chère inévitable, impénétrable, tranquille et perverse.

Et puis elle mourut. Elle tomba malade dans la maison remplie d’ombres et de poussières avec, pour toute aide, son nègre gâteux. Nous ne sûmes même pas qu’elle était malade ; il y avait longtemps que nous avions renoncé à obtenir des renseignements du nègre. Il ne parlait à personne, même pas à elle probablement, car sa voix était devenue rauque et rouillée à force de ne pas servir.

Elle mourut dans une des pièces du rez-de-chaussée, dans un lit en noyer massif garni d’un rideau, sa tête grise soulevée par un oreiller jaune et moisi par l’âge et le manque de soleil.

5

Le nègre vint à la porte recevoir la première des dames. Il les fit entrer avec leurs voix assourdies et chuchotantes, leurs coups d’œil rapides et furtifs, puis il disparut. Il traversa toute la maison, sortit par derrière et on ne le revit plus jamais.

Les deux cousines arrivèrent tout de suite. Elles firent faire l’enterrement le second jour. Toute la ville vint regarder Miss Emily sous une masse de fleurs achetées. Le portrait au crayon de son père rêvait d’un air profond au-dessus de la bière, les dames chuchotaient, macabres, et, sur la galerie et sur la pelouse, les très vieux messieurs – quelques-uns dans leurs uniformes bien brossés de Confédérés  – parlaient de Miss Emily comme si elle avait été leur contemporaine, se figurant qu’ils avaient dansé avec elle, qu’ils l’avaient courtisée peut-être, confondant le temps et sa progression mathématique, comme font les vieillards pour qui le passé n’est pas une route qui diminue mais, bien plutôt, une vaste prairie que l’hiver n’atteint jamais, divisée pour eux par l’étroit goulot de bouteille des dix dernières années.

Nous savions déjà qu’au premier étage i y avait une chambre qui n’avait pas été ouverte depuis quarante ans et dont il nous faudrait enfoncer la porte. On attendit pour l’ouvrir que Miss Emily fût décemment ensevelie.

Sous la violence du choc, quand on défonça la porte, la chambre parut s’emplir d’une poussière pénétrante. On aurait dit qu’un poêle mortuaire ténu et âcre, était déployé sur tout ce qui se trouvait dans cette chambre parée et meublée comme des épousailles, sur  les rideaux de damas d’un rose passé, sur les abat-jour roses des lampes, sur la coiffeuse, sur les délicats objets de cristal, sur les pièces du nécessaire de toilette avec leurs dos d’argent terni, si terni que le monogramme en était obscurci. Parmi ces pièces se trouvaient un col et une cravate, comme si on venait juste de les enlever. Quand on les souleva ils laissèrent sur la surface un pâle croissant dans la poussière. Le vêtement était soigneusement plié sur une chaise sous laquelle gisaient les chaussettes, et les souliers muets.

L’homme lui-même était couché sur le lit.

Pendant longtemps, nous restâmes là, immobiles, regardant son rictus profond et décharné. On voyait, que, pendant un temps, le corps avait dû reposer dans l’attitude de l’étreinte, mais le grand sommeil qui survit à l’amour, le grand sommeil qui réussit à conquérir même la grimace de l’amour l’avait trompé ce qui restait de lui, décomposé sous ce qui restait de la chemise de nuit était devenu inséparable du lit sur lequel il était couché ; et sur lui comme sur l’oreiller à côté de lui reposait cette couche unie de poussière tenace et patiente.

Nous remarquâmes alors que l’empreinte d’une tête creusait l’autre oreiller. L’un d’entre nous y saisit quelque chose et, en nous penchant, tandis que le fine, l’impalpable poussière nous emplissait le nez de son âcre sècheresse, nous vîmes que c’était un cheveu, un long cheveu, un cheveu couleur gris-fer.

.C

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JE VOUS CONSEILLE VIVEMENT DE LIRE LES TEXTES CI-DESSOUS

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http://ahmedhanifi.com/paris-rend-hommage-a-william-faulkner/ (article sur la Tribune)

http://leblogdeahmedhanifi.blogspot.com/search?q=faulkner (COMPLET * sur mon blog)

VOIR/LIRE EGALEMENT ICI:

http://www.lecture-ecriture.com/6959-Lumi%C3%A8re-d%E2%80%99Ao%C3%BBt-William-Faulkner

https://www.youtube.com/watch?v=zYRj4dj2SHU

https://www.youtube.com/watch?v=WOM1tYS6r9Q

http://maisonsecrivains.canalblog.com/archives/2008/02/p10-0.html

Ma bibliothèque… côté Oxford ou Yoknapatawpha

France-Algérie, Résilience et réconciliation.

Le dernier livre de Boris CYRULNIK et Boualem SANSAL

Le dernier livre de Boris Cyrulnik et Boualem Sansal intitulé « France-Algérie, Résilience et réconciliation en Méditerranée » paru il y a quelques semaines aux Éditions Odile Jacob, est d’un intérêt certain. Il a été écrit avant et pendant le Hirak, et achevé bien avant l’élection présidentielle du 12 décembre 2019 dont il n’est rien dit. Initialement prévue pour le deuxième trimestre de cette année, sa parution a été reportée à cause du Coronavirus Covid 19. L’essai est très dense. Il a été écrit à quatre mains sous forme d’un dialogue entre les deux écrivains, organisé par José Lenzini, un ami de l’Algérie et spécialiste d’Albert Camus « qui organise régulièrement des voyages en Algérie. » Boualem Sansal est intervenu à 33 reprises, et Boris Cyrulnik à 34.

Les deux auteurs, « deux hommes de paix », nous « invitent à découvrir le peuple algérien et son pays, son histoire, ses luttes avant et après l’indépendance pour le meilleur et pour le pire. » L’essai est organisé autour de six chapitres : l’Algérie, une histoire complexe, La colonisation, sa violence, La profonde blessure du 8 mai 1945, Aucun terrorisme ne gagne la guerre, Des dictateurs élus démocratiquement, Le Hirak et l’avenir. Ces chapitres sont très ouverts, ainsi on peut trouver un thème développé dans un chapitre repris autrement ou complété dans d’autres. La question de la violence par exemple les traverse tous, celle du pouvoir algérien est traitée à travers plusieurs chapitres. On a l’impression que l’essai n’a pas été pensé globalement. La progression entre les sous-chapitres n’est pas toujours fluide, les contenus des sous-rubriques ne s’emboîtent pas toujours facilement les uns dans les autres, avec cohérence et cela se reflète clairement dans le présent compte rendu. Le lecteur aurait raison de relever l’enchevêtrement de certains extraits.

L’éditeur écrit en introduction : « À l’occasion d’une rencontre à Hyères (Var), le neuropsychiatre français Boris Cyrulnik et le romancier et essayiste algérien Boualem Sansal ont engagé un dialogue sur ce phénomène inattendu (le mouvement de protestation ou Hirak), sur ses racines, sur son possible avenir. » Point de départ donc de cette entreprise, le Hirak – mentionné en pages 179 et 219, n’est réellement traité qu’à partir de la page 253, soit dix pages avant la fin de l’essai. Le livre de Boris Cyrulnik et Boualem Sansal, écrit « sans faux-fuyants » (peut-être avec quelque empressement) est très instructif. Le style de Boualem Sansal, enthousiaste, aère agréablement le livre « Tu as porté la plume dans la plaie comme Albert Londres » lui dit Boris Cyrulnik lequel use de pédagogie au gré des rubriques en se référant à ses expériences personnelles. Le livre est très riche en informations comme en prises de position. Les auteurs l’ont achevé en quelques semaines, probablement bousculés par l’actualité algérienne et plus encore par l’urgence des impératifs éditoriaux. J’ai relevé des erreurs dans des datations d’événements, dans l’utilisation des pronoms personnels, accords, ou autres tournures confuses et d’autres dues à la précipitation ou à une relecture en diagonale de l’éditeur. Je n’ai pas opté pour une analyse strictement linéaire, chapitre par chapitre. J’ai mis en relief les thèmes que j’ai relevés dans le livre et les ai classés plus ou moins aléatoirement : L’Algérie avant l’indépendance, Le pouvoir dans l’Algérie indépendante, Reniement de l’autre, violences, terrorisme, Le Hirak, les jeunes, l’avenir, Les relations franco-algériennes, Algériens de France et binationaux. Néanmoins, le souhait de demeurer au plus près du texte des auteurs a guidé la construction de ce compte rendu. Il explique la reprise de nombreux extraits du livre de Boris Cyrulnik et Boualem Sansal.

1_ L’Algérie avant l’indépendance

L’homme a besoin de se connaître, savoir d’où il vient, « cela lui donne une identité durable ». Cette connaissance n’est pas une donnée qu’on obtient à la naissance. Elle s’acquiert notamment par l’école. Boualem Sansal relève que l’histoire algérienne n’est pas véritablement enseignée ou bien elle est tronquée, idéologisée. « Elle commence avec la conquête arabe. Et l’essentiel est consacré à la colonisation française et la guerre de Libération.

Si aujourd’hui les Algériens sont divisés « en Arabes et Berbères » et s’ils s’affrontent, c’est parce qu’ils ont longtemps subi une « violence symbolique » qui les empêche d’accéder à leur longue histoire. Cette histoire, Boualem Sansal la reprend depuis les comptoirs phéniciens (dès le 12° siècle av. J.-C.). Et même depuis les premiers hominidés. Il remonte jusqu’aux premiers chasseurs-cueilleurs, et s’interroge sur « leur niveau d’organisation sociopolitique ». Nos ancêtres « ont été confrontés à des problèmes gigantesques ». La vie ne leur autorisait aucune autre issue que la bataille pour la survie. Il pense que « le processus d’évolution s’est accéléré lorsqu’ils se sont mis à regarder le ciel, ce que ne fait pas un animal ». De cette exaltation de la vue du ciel, « les neurones de leurs cerveaux de brutes se sont interconnectés ». Et ils découvrent l’angoisse métaphysique. La nécessité matérielle croise l’immanence.

Nos aïeux furent confrontés à la modernité qu’ils maîtrisèrent durant la période qui s’étale du 13° au 5° siècle avant notre ère, grâce à l’apport des Phéniciens (qui, rappelons-le, ne sont pas un groupe homogène). La modernité leur a permis de construire Cirta et Siga. La première ville était la capitale du royaume de Massinissa et Siga celle du royaume de Syphax. L’appui de la puissante Rome accordé à l’aguellid Massinissa contre Syphax défait celui-ci. Pour maintenir leurs royaumes, les rois ne cessèrent de mener des guerres contre les tribus récalcitrantes. En dehors de la période numide, l’Algérie, un des espaces de la Numidie, a toujours été gouvernée par des étrangers. Boualem Sansal retrace les différentes invasions et les dynasties berbères des Zirides et Hammadites (10-11° s) aux Mérinides (13°-15°s). De tout temps le pays est resté « un monde de tribus et de sous-tribus relativement indépendantes ». Boualem Sansal reprend les observations d’Ibn Khaldoun sur les mondes bédouin et urbain, sa « description passionnante du monde tribal maghrébin. » Cet ordre tribal qui a perduré tout au long de leur histoire a imposé aux Algériens une arriération qui leur a coûté cher. Le tribalisme a prêté le flanc à la colonisation française qui visait non seulement la soumission des Algériens et l’accaparement de leurs terres, mais aussi, « dans un processus géostratégique » à abattre l’Empire ottoman qui s’étendait jusqu’en Algérie (depuis le début du 16°s).

Les Algériens se dressèrent régulièrement contre la colonisation française dès les années 1830. Boualem Sansal est convaincu que « jamais au cours de l’histoire humaine, colonisateur ne fut plus mauvais maître et plus piètre gouverneur que la France coloniale. » Dès les premières années de la colonisation, la France dû faire face à la résistance des tribus structurées autour de l’émir Abdelkader. Mais d’autres « tribus arabes et berbères » ne suivirent pas l’émir, facilitant ainsi la pénétration française. La France a réussi à les « dresser les unes contre les autres, exacerbant leurs bisbilles ancestrales. » L’émir a passé plus de temps à combattre les tribus que lutter contre les Français. Certaines d’entre elles se sont élevées contre la France, mais uniquement lorsque celle-ci pénétrait leurs territoires. Les différentes populations ne vivaient donc pas souvent en bonne intelligence entre elles. L’émir a été défait « autant par la France que par cet esprit tribal incapable de s’élever à l’idée de nation ». Suivent de longues pages sur les relations entre l’émir Abdelkader, « un prince du Maghreb » et la France. Boualem Sansal regrette que l’Algérie indépendante qui salue le guerrier Abdelkader « ignore le philosophe, le poète, l’homme de science. »

Malgré cette colonisation qui ignorait les indigènes et malgré les murs de tabous et d’interdits qu’érigeaient les Algériens, écrit Boualem Sansal, une société nouvelle émergeait des confrontations et la nature poursuivait son alchimie, « la même vieille alchimie fusionnelle se poursuit entre les Algériens et les Juifs présents en Algérie depuis plusieurs siècles, parfaitement arabisés » à Constantine Tlemcen, Blida. Ils ont créé une culture judéo-arabe. À Oran on parle l’arabo-andalou, on chante le flamenco qui a, de transformation en transformation, donné le raï…» Boualem Sansal entend que Français et Algériens « ici et là » construisaient une société nouvelle. J’ajouterais que dans cet apparent melting-pot, où « on pratiquait la même cuisine, racontait les mêmes histoires » d’aucuns étaient hautement plus égaux que d’autres et défendaient bec et ongle leurs privilèges, si petits qu’ils eussent été, jusqu’à la veille de l’indépendance, nous nous en souvenons. Le racisme imprégnait largement la société des pieds-noirs et « les racistes malgré eux », les pieds-noirs « frères de classe », se contentaient de l’entre-soi et pire encore, du système colonial qui les distinguait des « Arabes ».

En colonisant l’Algérie, la France voulait en faire « une terre chrétienne, un bastion de la civilisation occidentale en Afrique du Nord » dit Boualem Sansal, mais comme « le pouvoir et la souveraineté ne se partagent pas », il devait y avoir un seul vainqueur qui absorbera l’autre ou le réduira à la vie dans des réserves. L’auteur donne l’exemple les Indiens d’Amérique, les Aborigènes d’Australie… Les Algériens se sont arc-boutés « sur leur religion, leur langue » au singulier, et « sur leurs traditions ». Ils ne voulaient pas de contact avec « les roumis, les ‘‘cafards’’ » (sic), ni les « Gaouris » dont Boualem Sansal précise le sens : « cochon en turc ». J’avoue que j’ai utilisé très souvent dans ma vie ce terme de gaouri sans aucune connotation, je n’en connaissais pas le sens, et je suis persuadé que beaucoup d’Algériens sont dans mon cas. Il en va de même pour le terme « cafard » qui traduit pour Boualem Sansal le terme « kouffar ». Si le terme cafard provient du mot arabe kafir (kouffar au pluriel), il désignait au Moyen-âge « celui qui, n’ayant pas la dévotion, en affecte l’apparence… » explique le Littré. Le sens donné en arabe au terme kafir, kouffar désigne bien des incroyants, sans lien aucun avec le cancrelat (répugnant évidemment). Les Algériens ne sont pas responsables du sens attribué à ce terme par ceux qui l’ont intégré à la langue française. Le parallèle que fait Boualem Sansal avec le porc et la blatte n’est pas innocent et je le regrette car il ne reflète pas la réelle visée des termes algériens.

Boris Cyrulnik dit que la colonisation est un viol. Comme le violeur, le colonisateur ignore l’Autre, ne le reconnaît pas. Cette ignorance délibérée de l’Autre, lui permet de l’agresser sans culpabilité, explique le neuropsychiatre. « On va éduquer ces peuples pense le colonisateur, on va les soigner, ils vont finir par accepter nos bienfaits. » Boualem Sansal qui a le sens de la formule, approuve : « la colonisation est un viol, une humiliation, une œuvre de destruction massive… Les mesures vexatoires, les expéditions punitives, la confiscation des territoires… n’ont jamais cessé ». Il faut ajouter à la honte de la défaite, celle des brimades et de la misère noire des populations indigènes ». Y a-t-il plus terribles brimades et atrocités que celles de Bugeaud ? Ce qu’il a fait en Algérie, il a appris à le faire en Espagne : « foncer dans la population et tout massacrer ». « Quand il a brûlé des villages et des tribus entières, il a été honoré par la France de l’époque puisque c’est ainsi qu’on combattait. » Cette attitude compréhensive wébérienne de Boris Cyrulnik « c’est ainsi qu’on combattait » devrait valoir pour les résistants des tribus qui plus est en situation défensive… 

Boris Cyrulnik remarque néanmoins qu’« il y a tout de même eu des mesures en vue de l’intégration ou de l’assimilation » durant la colonisation. Boualem Sansal précise que des droits ont été accordés « avec une parcimonie qui ajoute à l’humiliation » Il ajoute qu’il a fallu attendre 1947 (donc après les massacres coloniaux de Sétif… pour qu’un Algérien obtienne « le droit d’être élu ». Dans l’Assemblée algérienne, 15 sièges étaient réservés aux 6 millions d’Algériens et 115 aux six cent mille Européens ! « Bien des Français se sont battus pour que les indigènes aient les mêmes droits que les Français d’Algérie. » Et l’auteur évoque le combat d’Ismaël Urbain au profit des musulmans, qui n’a pas abouti. Aux yeux des Européens d’Algérie, les indigènes musulmans devaient demeurer indigènes, autrement dit « rester à leur place ». « M. Meyer pouvait dire sérieusement à l’Assemblée nationale française qu’il ne fallait pas prostituer la République en y faisant pénétrer le peuple algérien. » (Frantz Fanon « Les damnés de la terre), Mais que faire lorsque toutes les voies pacifiques sont bloquées (urnes falsifiées, Assemblée ségrégationniste…) et jusqu’à la main tendue par des pacifiques, ainsi lorsque Ferhat Abbas tend les deux bras, tout son corps au dialogue : « Après l’échec de Abdelkrim dans le Riff en 1925, est-il possible qu’il y ait encore chez nous des partis politiques, des hommes politiques qui songent sérieusement à l’emploi de la force et de la violence pour libérer leur pays du régime colonial ? Est-il possible qu’il y ait des hommes qui poussent, d’un cœur léger, nos malheureux fellahs vers ce suicide collectif ?  (« Mon testament politique » 1946- Ferhat Abbas) quelle réponse fut celle de la France ? Elle ignora ce discours et toute approche pacifique.

Suit une longue digression sur De Gaulle, son refus « d’offrir aux Algériens les mêmes services qu’il offrait aux pieds-noirs. Comment assimiler tout un peuple fortement attaché à sa religion, à ses traditions, à sa culture ? »  Les Algériens eux-mêmes ne voulaient pas de cette assimilation/intégration. « Les colonisateurs en Algérie empêchaient les Arabes d’accéder à l’instruction (15% allaient à l’école). On constate ce phénomène aujourd’hui dans tous les pays où seuls les enfants de riches vivent dans des conditions qui leur permettent d’apprendre ». Soixante ans après l’indépendance, les pauvres sont humiliés par l’étalage des richesses ou positions sociales des élites.

Pour lutter contre la colonisation, le FLN a réussi à fédérer toute la société algérienne sauf Messali et ses compagnons. « Ce qui déclencha une guerre impitoyable » entre le FLN et le MNA de Messali. « À ce jour, Messali Hadj est proscrit du récit national » écrit Boualem Sansal, alors que Ferhat Abbas a été « honoré à sa juste dimension » par ses frères, bien que toute sa vie on ne lui pardonna pas d’avoir écrit (en 1936) qu’il n’a pas trouvé la nation algérienne. » Cela n’est que partiellement exact concernant Messali Hadj. Le pouvoir a réhabilité ce leader national. L’ancien président Bouteflika a reçu officiellement à Tlemcen la fille de Messali. L’aéroport de Tlemcen porte son nom. Des colloques sur Messali se sont déroulés en Algérie.

« La primauté accordée à la composante arabe de l’identité algérienne au détriment de ses autres composantes, sa berbérité, son africanité a créé un malaise dont ont pâti la société algérienne et le Mouvement national. » Celui-ci ne s’exprime pas uniquement à travers les religieux et les indépendantistes. Il y a « des organisations professionnelles, des associations, des syndicats… » qui à l’indépendance « formeront l’ossature du régime ». Ces organisations de masse « seront les instruments d’embrigadement et de contrôle, la cheville ouvrière de la soviétisation du pays ».

2_ Le pouvoir dans l’Algérie indépendante

L’Algérie est passée d’une « longue nuit coloniale » à la « lumière aveuglante » de l’indépendance. La dictature qui a suivi en découle presque logiquement. Boualem Sansal écrit dans le même chapitre (des dictateurs élus démocratiquement), à trente lignes d’intervalles, qu’ « il n’y a de colonisateur que s’il y a des peuples qui se laissent coloniser », puis les Algériens « ont subi la pire dictature ».

« À l’époque de l’indépendance, les Algériens croyaient que le malheur venait de l’étranger, du colon qui avait pillé le pays. » J’ajouterai « ils croyaient à juste titre ». « Les colons, eux-mêmes issus d’un petit peuple, se sentaient de plus en plus proches des Arabes » Boris Cyrulnik ajoute qu’un « processus égalitaire était enclenché » sans plus de précision. Mais cette évolution a échoué écrit l’auteur à cause de « la radicalisation du FLN et de l’OAS » et regrette que les indigènes n’aient pas tenu compte « du fait que certains pieds-noirs vivaient sur cette terre et avaient construit le pays depuis plus de cent ans ». Boris Cyrulnik ne précise pas pour quels beaux yeux ou belles âmes « les pieds-noirs avaient construit le pays ». Le système tribal n’a pas disparu avec les indépendances en Afrique du nord, même si en apparence les états sont modernes, « vivent grosso modo selon les standards mondiaux » protégés par des frontières « consacrées par l’Union africaine ». Les dirigeants sont « cooptés par les grandes familles régnantes avec mission de préserver leurs intérêts ». Au Maroc le Makhzen est un « système tout puissant qui lie les tribus et les grandes familles au roi et à son clan. »

Je ne pense pas que Boris Cyrulnik traduit subtilement la pensée de Bourdieu en écrivant que celui-ci avait noté qu’on retrouve en Algérie « ce mouvement naturel des peuples qui veulent s’unir pour accéder au pouvoir puis se désunir pour renforcer leur personnalité. » Aussitôt leur unité acquise « on regrette l’originalité perdue des régions. » Boris Cyrulnik ne distingue pas les époques. Il évoque les cas de l’Italie, de l’Espagne. Concernant l’Algérie, il précise que « La France a donné ses frontières » à l’Algérie et il considère que « La colonisation a lutté contre la tendance au tribalisme. » Propos que Boualem Sansal n’approuve pas. La colonisation n’a pas combattu le tribalisme, au contraire elle l’a « renforcé et exploité, la France a assis sa domination en utilisant les divisions tribales. » Quant à la question identitaire, elle est universelle, elle se pose dans de nombreux pays et pas uniquement en Algérie. Dans son introduction à « Sociologie de l’Algérie » (PUF, 3° édition, 1974), Pierre Bourdieu synthétise son ouvrage ainsi : « cette étude comporte une description des structures économiques et sociales ‘originelles’ qui n’a pas en elle-même sa fin, mais est indispensable pour comprendre les phénomènes de déstructuration déterminés par la situation coloniale. » D’un côté description des structures ‘originelles’ et de l’autre des phénomènes de déstructuration du fait de la colonisation.

Dès l’indépendance « des seigneurs de guerre » s’accaparent le pays. « L’armée des frontières a installé Ben-Bella dans le fauteuil de président en se tenant très près derrière lui. Il s’en est suivi le régime que nous connaissons encore aujourd’hui ». Dès 1962 s’est posée la question (toujours d’actualité) de la construction d’un État et d’une nation modernes alors que règne « l’esprit tribal renforcé et exploité à la fois par la colonisation et par les clans qui se sont emparé du pouvoir. » Boualem Sansal détaille sur trois pages entières la situation de la toute jeune Algérie indépendante lorsque son premier président, Ahmed Ben Bella (46 ans) voulut en faire le lieu des extravagances des révolutionnaires du monde entier qui s’y bousculaient, leur « Mecque ». Tandis qu’aux États-Unis les jeunes américains autour de « Students for a Democratic Society » aspiraient à un monde meilleur, dans Alger la blanche « il y avait du beau linge : on apercevait le fameux Che, les opposants asiatiques et africains dont Mandela », et une liste des lieux licencieux de la ville. L’auteur fait remonter à cette époque de folies révolutionnaires le sulfureux roman « Les folles nuits d’Alger » de ‘Mengouchi’, « qui circulait sous le manteau ». Il me semble pourtant que ce livre « mystère sorti de l’imaginaire sordide de la police politique… (est) censé décrire les mœurs du régime Boumediène » (el Watan 10 octobre 2016) « Hélas écrit Boualem Sansal, il n’est rien resté de cette époque bénie ! » Boualem Sansal était jeune et « apprenait la révolution avec les meilleurs. »

Après les années Ben Bella, il y eut le « redressement révolutionnaire » ou précisément le putsch du 19 juin 1965. Boumediène « avait une vision cinémascope de son œuvre et de son destin. » Il élimina toute opposition. « C’est ainsi que le peuple fut mis au travail sous la surveillance de l’invisible et omniprésente Sécurité Militaire dite Sport et Musique car elle avait un talent fou pour faire danser et chanter les contre-révolutionnaires. » Le dictateur « imposa au peuple la plus terrible austérité que le monde ait jamais vue. » Les idéologues du FLN « dont le chef de file était Boumediène » ont réservé au peuple algérien un avenir sombre en voulant construire ‘‘un peuple imaginaire’’ pour reprendre l’expression de Lahouari Addi. » Nous serions tentés d’ajouter que le pouvoir algérien, autant que le colonialisme, a proscrit au peuple réel, qu’il se refusait de reconnaître, l’expression de ses langues natives, réduites à la sphère privée. « Lorsque – d’une manière ou d’une autre – la langue de naissance est obstruée, écrit le linguiste Abdou Elimam, c’est toute une structure des fonctions du cerveau qui est inhibée. Une telle entrave à la nature génère des conséquences en chaîne : troubles du comportement, violences, repli sur soi, etc. » (in Le Quotidien d’Oran, daté 31 août)

Si la France a assis sa domination en utilisant les divisions tribales, avec l’indépendance de nouvelles tribus se sont constituées, encouragées par le régime. Boualem Sansal nomme ces nouvelles tribus : « la tribu des anciens combattants et ayants droit, la tribu des retraités de l’armée, la tribu des anciens condamnés à mort, les zaouias, le clan BTS… » C’est cette architecture tribale et clanique que les Algériens désignent sous le nom de « Système ». Une jonction s’est opérée entre les confréries des zaouias et les oligarchies civiles et militaires, facilitée par un « choix de développement calamiteux des gouvernants ». De nombreux chefs de guerre dont les quatre B : Boumediène, Boussouf, Ben Bella, Bouteflika et leurs équipes furent peut-être des révolutionnaires lorsqu’ils étaient tous jeunes, « mais très vite la plupart d’entre eux devinrent des seigneurs de guerre, des profiteurs, des fascistes, des assassins. » Le plus malin fut Boumediène. « Il a bien enfumé le peuple, ‘‘un peuple de héros dans un pays de miracle’’ disait-il, les yeux hallucinés, comme un assassin qui entre en transe quand la lune est pleine. » Derrière l’essayiste, l’écrivain talentueux est aux aguets. Avec sa verve épatante, on ne le répétera jamais assez, reconnue et appréciée, Boualem Sansal compare le dictateur qui se transforme en « personnage shakespearien, jusque dans sa démesure ! » écrit Boris Cyrulnik. Le dictateur « avait quelque chose de Richard III à la mort de son cheval, criant ‘‘A horse ! A horse ! My kingdom for a horse !’’ » Il a couvert le pays d’innombrables entreprises publiques « SONA », « SONI »… qui « sonnaient partout, mais ne résonnaient nulle part… Le résultat se manifestait par la formation d’un État à double corps : l’État- FLN, l’État- SM, une horrible usine à gaz avec son triptyque l’Islam d’État, le socialisme spécifique, le centralisme bureaucratique… À sa mort il a laissé derrière lui un champ de ruines, un pays exsangue, désorienté, coupé du monde. » L’Algérie sous Boumediène, « qui importait la totalité de ses intrants et ne produisait rien, était semblable à un palais des ‘‘Mille et une nuits’’ implanté au cœur d’un bidonville. »

Le successeur du colonel serait un autre colonel. Le « brave Chadli Bendjedid dirigeait sa région militaire comme on gère un centre de loisirs, passant son temps en heureux vacancier à faire de la chasse sous-marine, et à taquiner la gueuse. Un homme qui ‘‘ne remplissait pas l’œil’’. Il régnait de manière seigneuriale, mais sans abus notoires ce que chacun lui reconnaissait… Il a introduit un peu de vie, un nuage de liberté, un chouia d’espoir, un brin de nonchalance. » Il voulait faire oublier Boumediène. Alors que « le précédent régime » était si opaque que personne n’y voyait goutte, Chadli a introduit la transparence. Il a fait du Gorbatchev avant Gorbatchev. » Mais sous ses beaux slogans, Chadli a fait exploser la corruption au sommet de l’État et a provoqué une émigration à flot continu. Mais que faire de tout ce qui « empêchait le pays de vivre et de prospérer : le FLN, la SM, les organisations de masse, les frontières physiques et mentales… » Que faire de la machine à inféoder à l’Arabie Saoudite, à l’Iran, au Quatar, au Baath ? Plus fondamentalement, enchaîne Boualem Sansal, une économie moderne est-elle possible dans une société bridée par des pouvoirs totalitaires et inhibée par les archaïsmes religieux ?

« L’Algérie a maintes fois changé d’étoile polaire idéologique pour se guider. Du socialisme militaro-bureaucratique au libéralisme sauvage, de l’islam politico-administratif à l’islamisme » jusqu’à la mondialisation. Les Algériens ont vu s’opérer autour d’eux, chez leurs proches, leurs familles « des conversions surprenantes sur un claquement de doigts. C’est ainsi qu’après le printemps algérien d’octobre 1988, on a vu des millions d’Algériens, apparemment sains de corps et d’esprit, dont une majorité de cadres, de médecins, d’avocats, d’ingénieurs… se convertir à l’islamisme alors que personne ne leur avait rien demandé. Ils ont tout simplement suivi la foule. » C’est à cette époque que l’auteur a définitivement désespéré de l’université. « Le système mis en place par le FLN et les islamistes est si profondément ancré dans le pays qu’il faudrait une nouvelle révolution… L’impétrant qui veut parler de vérité, de lutte contre la corruption risque gros.  Les manipulateurs l’abattront avant qu’il commence à œuvrer. C’est le cas de Mohamed Boudiaf. Un homme qui est resté toute sa vie probe, courageux, fin tacticien, ce qui lui a valu de réussir dans tout ce qu’il a entrepris. » Boualem Sansal détaille le parcours de Mohamed Boudiaf jusqu’à sa disparition en juin 1992. Le président assassiné résumait le problème de l’Algérie en quelques mots, « ce sont ses généraux… il l’a dit haut et fort et cela lui a coûté la vie, six mois après son installation à la tête de l’État. » Le pays sombre progressivement dans la guerre civile.

Boualem Sansal raconte son premier roman Le serment des barbares, écrit durant la décennie noire, dans lequel dit-il « j’ai tenté de montrer que cet affrontement (la guerre civile) était une guerre interne au régime entre son aile civile gagnée par l’islamisme et son aile militaire affairiste et « compradore ». Les recettes pétrolières étaient insuffisantes, « elles avaient chuté de moitié et ne pouvaient même plus assurer le service de la dette extérieure. » Le FMI a été appelé à la rescousse qui a imposé un système « d’une extraordinaire dureté ». En moins de trois années, 1500 entreprises furent liquidées, 500.000 travailleurs furent licenciés. Quelque part, la guerre civile a été utilisée, voire provoquée pour faire passer des réformes extrêmement brutales qui ont jeté le peuple dans une misère noire et mis l’Algérie sur le chemin de l’ultralibéralisme. » À cet égard, Boualem Sansal rappelle le livre de Naomi Klein. « The shock doctrine » décrit les scénarios adoptés par le FMI et qui visent à plonger les pays en faillite dans un état de choc pour briser toute résistance aux réformes. Il n’est pas sans intérêt de rappeler ce que Boualem Sansal disait de son premier roman, Le serment des barbares : « Au départ je pensais écrire un essai, mais comme il me manque les outils méthodologiques, j’ai choisi la fiction romanesque pour m’exprimer. » (Le Quotidien d’Oran, 24/09/2000)

Le pouvoir a profité de l’état d’urgence (mars 1992 à février 2011) pour assoir sa mainmise sur l’économie nationale qui a été offerte à « une oligarchie formée par les familles et les clientèles d’officiers supérieurs de l’armée ». En prolongeant volontairement la guerre civile (1992-2002) ils appliquèrent la déclaration de George Orwell qu’ils avaient « magnifiquement comprise. L’auteur britannique disait dans son fameux ‘‘1984’’ que le but de la guerre n’est pas de la gagner, mais de la prolonger indéfiniment ». La récupération d’une partie de la richesse nationale par Bouteflika et son clan « a provoqué son éviction en 2019, sous le couvert de manifestations grandioses tombées à pic ». Le « Hirak béni » ne serait ainsi pas né du hasard de conjonctures, mais inscrit dans un agenda clanique ?

Boualem Sansal dit que le pouvoir algérien s’efforce de fonctionner avec une façade démocratique. Son déguisement c’est le formalisme et le légalisme. « Nul n’est dupe, mais les intérêts convergent et tous font mine d’y croire. » Le peuple lui-même écrit-il est dimorphe. Il applaudit le dictateur et dans son intimité familiale il l’insulte. « Il y a un échec patent dans la construction d’une économie satisfaisant les besoins nationaux. L’Algérie n’exporte aucun produit manufacturé parce que les politiques économiques n’ont jamais eu pour objectif stratégique de construire un marché national régulé par les lois de l’économie… L’état de ruine générale dans lequel se trouve le pays et le peuple algérien tient essentiellement à cette distorsion puérile de la réalité : si une idée germe dans la tête des dirigeants elle sera mise en œuvre, qu’elle soit folle, ruineuse ou inutile. »

L’auteur écrit qu’il a suivi de près le déroulement d’ajustement structurel du FMI en Algérie lorsqu’il avait en charge la direction générale de l’Industrie, avant d’être licencié en 2003 « sans autre forme de procès. » Bouteflika précise-t-il était au faîte de sa gloire. « Même le soleil et les étoiles se couchaient devant lui. » Le pouvoir a développé et modernisé son appareil de répression. « Il a formé des spécialistes dans tous les domaines de la gestion des crises, de la surveillance des citoyens, du contrôle des foules. »

3_ Reniement de l’autre, violences, terrorisme

« L’homme a besoin des autres pour devenir soi. La pédagogie de l’empathie est possible et nécessaire par le truchement de l’art qui nous rapproche de l’autre. » Il y a comme une sorte de stimuli qui s’opère entre les cerveaux lorsque des individus agissent en proximité. « Un cerveau a besoin d’un autre cerveau pour vivre… Mais quand les autres sont trop différents, on ne les comprend plus, on angoisse, on ne se sent plus soi-même. » Inversement, lorsque je partage la même langue, les mêmes rituels, je me sens apaisé, en sécurité « jusqu’à l’engourdissement ». Cette appartenance peut avoir des effets pervers. « Un jour ou l’autre je penserai que l’étranger est un agresseur » pourtant, « nous avons besoin des autres pour devenir nous-mêmes. » Boris Cyrulnik est convaincu que « la prévention de l’esprit totalitaire consisterait, justement, à présenter le monde de l’autre », à le faire découvrir. Lorsque les défenseurs de « L’Empire français sur lequel le soleil ne se couche jamais » nient l’autre, l’Algérien, le Malgache ou l’Ivoirien, n’échangent pas avec lui, la radicalité s’installe chez eux avec l’intention par conséquent « de ramener l’homme aux racines de son être. Se radicaliser c’est se rendre intransigeant par rejet du monde de l’Autre. L’idéologie qui prétend éclairer « plonge dans le noir ceux qui ont une autre conception du monde et de la vie en société… Quand l’étranger est différent de moi, on peut s’éviter, ne pas se rencontrer jusqu’au jour où un incident dévoilera la haine… Si je ne me représente pas le monde de l’autre, je peux le détruire sans aucune culpabilité… Quand le langage totalitaire prend le pouvoir, quand il n’y a qu’un seul récit, on ne peut pas découvrir le monde de l’autre. Une étincelle, un accident, produit une indignation qui déclenche une passion que la raison ne peut endiguer. » La complexe réalité algérienne d’aujourd’hui est le résultat des violences séculaires coloniales et internes, y compris religieuses. Durant la guerre de libération, se souvient Boris Cyrulnik, il y avait parmi ses amis un soldat du contingent français fortement engagé pour l’indépendance de l’Algérie. Il a été retrouvé mort, « égorgé par le FLN. »

Boris Cyrulnik désapprouve la violence exercée par le FLN, par les Palestiniens lorsqu’ils visent des civils et se demande « quelles sont la nécessité et l’efficacité du terrorisme ». Mais il n’approfondit pas la question, n’introduit pas la thèse adverse (pas même pour la déconstruire), nous pouvons donc questionner son affirmation suivante en interrogeant d’autres faits ajoutés aux siens, « Il y a une sacrée différence entre résistance et terrorisme ». Mais que fallait-il faire alors que la France a toujours refusé la main pacifique tendue (des élus du 2° collège à Ferhat Abbas, je l’ai précisé plus haut). L’utilisation du Napalm est bien le fait de l’armée française. Quant aux Palestiniens, il suffit de constater ce à quoi a mené la politique de dépossession israélienne, les bombardements de leurs villages depuis près d’un siècle et leur bantoustanisation. Comment garder raison et se contenter de contempler l’évaporation de dizaines de mechtas sous le napalm français, comment assister les bras ballants à l’exécution de quatre gamins jouant au ballon. Quatre enfants qui se font canonner, écharper, anéantir sur une plage de Gaza par un navire de guerre israélien ? La seule compassion pour « ce petit peuple » palestinien suffit-elle ?

La violence coloniale est mère de toutes les suivantes et ce qu’on a nommé terrorisme des révolutionnaires est en fait une contre-violence, une réponse à cette violence initiale et à toutes les portes et fenêtres closes. Nous rappelons ces mots attribués par Jean-Paul Sartre à Frantz Fanon, dont les pensées ont été totalement ignorées dans les échanges entre Boris Cyrulnik et Boualem Sansal : « L’Europe a mis les pattes sur nos continents, il faut les taillader jusqu’à ce qu’elle les retire. Raphaël Confiant dit ceci à propos de l’indépassable Les damnés de la terre, du long cri de Frantz Fanon : « Il s’agit d’un ouvrage fondamental et qui est toujours d’actualité. Chaque fois que je vois les images terribles des centaines de migrants qui se noient en Méditerranée, je pense à lui. Chaque fois que je vois Gaza dévasté sous les bombes et des enfants palestiniens tués, je pense à lui. » (in Jeune Afrique 31.08.2017). Boris Cyrulnik amalgame la lutte du FLN pour l’indépendance (parfois nécessairement violente) et l’annexion de territoires palestiniens par des sionistes venus d’Europe, annexion qu’il appelle la guerre « d’indépendance d’Israël » qui provoquerait la grande Naqba et la chasse de près de 80% des Palestiniens de leur terre, et interroge « Pourquoi ces deux entreprises terroristes n’ont pas échoué ? » Boualem Sansal veut bien avancer une explication, mais il prévient « elle est hasardeuse ». J’avoue ne pas bien comprendre sa tentative de réponse où il est question de « plusieurs forces fortes » comme en physique, d’eschatologie propre à l’Islam et au Judaïsme et irrédentisme qu’il impute aussi aux Palestiniens. Un simple regard, même furtif, sur deux cartes de la Palestine, la première telle qu’elle se présentait au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et la seconde telle qu’elle a évolué, suffirait à clarifier ce point. Et puis comment insister sur ce problème (drame) de la diaspora palestinienne et de son très aléatoire retour « qui équivaudrait aux Israéliens à la perte de Sion » et passer par pertes et profits soixante-douze ans de malheurs – du groupe Stern (allié des nazis) à Ben Gourion à Netanyahou – infligés par les sionistes et leurs alliés occidentaux au peuple palestinien ? et même, comme insiste Boualem Sansal, par les pays arabes « frères ». Je trouve que juxtaposer les « incroyables persécutions subies par les Juifs » et les « souffrances endurées par les Algériens » relève d’une démarche que je qualifierais – parce que j’ai beaucoup d’estime pour Boualem Sansal et sa plume de très haute facture – d’erronée, pas plus. Les Palestiniens et les hommes justes n’ont de cesse de rappeler que les Palestiniens ont un problème avec l’État colonial israélien, qu’ils n’ont pas de problème avec les Juifs en tant que tels, ni les Algériens, malgré les dérapages bien réels et inacceptables dans les sociétés maghrébines et arabes. Boualem Sansal le sait parfaitement lui qui aurait dû se rendre aussi à Ramallah et à Bethléem comme il s’est rendu du côté où ruissellent « lait et miel ».

Boris Cyrulnik explique que si on devient terroriste c’est qu’on n’a pu parler, qu’on n’a pu négocier avec l’adversaire, « quand on coule on s’accroche à tout ce qui flotte ». Un voyage en Turquie est suffisant pour que ces jeunes passent à l’acte. Ces « gogos de l’Islam connaissent à peine le Coran comme les Jeunesses hitlériennes connaissaient à peine ‘‘Mein Kampf’’. « Les récitations donnent une apparence rationnelle qui cache un désespoir. » Les musulmans, et pas qu’eux, seront reconnaissants pour cette caustique proximité que propose Boris Cyrulnik : Coran – Mein Kampf. Je l’espère involontaire et malheureuse. Le radicalisé se construit un schéma manichéen simple dit-il. « Il suffit d’éradiquer le mal pour que tout aille bien. » Il suffit que les radicalisés du même bord se retrouvent pour que « la contagion émotionnelle les saisisse et les exalte jusqu’à ce que mort s’ensuive ». Le phénomène de radicalisation qui se répète dans l’histoire de l’humanité témoigne d’une défaillance sociale éducative, culturelle. » « Les recruteurs des jeunes font leur marché sur Internet, dans les prisons, dans les quartiers déculturés, dans les familles délabrées. »

Boris Cyrulnik avance que dans l’ensemble le terrorisme a échoué, comme en Espagne avec l’ETA, en Italie avec Les Brigades rouges, en Colombie, etc. Même El Qaïda « qui a réalisé ‘‘un chef-d’œuvre d’attentat’’ » et qui a fait monter la côte de popularité de Georges Bush qui s’est permis d’envahir par son armée l’Irak et l’Afghanistan. Mais qui connaissait le but réel d’El Qaïda ? Boris Cyrulnik regrette que « les subventions américaines et européennes aillent dans les poches d’hommes d’État et de terroristes », mais omet de préciser le jeu malsain de ces multinationales comme Lafarge Cement Syria, Imerys, MTN… accusées de financer le terrorisme international. Boris Cyrulnik parle des extrémismes qui se renforcent et se nourrissent mutuellement s’agissant de l’islamisme en Turquie, en Algérie et dans le monde arabe et continue sur « l’exemple de la montée du communisme en Europe dans les années 1930 qui a effrayé les bourgeois qui se sont jetés dans les bras du national-socialisme. » Le même phénomène s’est produit après la chute du Mur de Berlin en 1989. « En Pologne et en Russie, le totalitarisme idéologique a provoqué le retour des religions extrêmes. » La raison perd la tête lorsqu’on érotise la violence. « Les deux mots le plus souvent utilisés sont des mots extatiques : peuple et héros… On aime encore plus les héros quand ils désirent mourir pour nous sauver. Quel plaisir de les aimer morts ! C’est au nom du peuple que s’expriment les dictateurs qui veulent imposer leur loi. Cette complexité des extrêmes, cette balance du pouvoir entre deux groupes opposés ont existé en France pendant la seconde Guerre Mondiale. Mais il s’agissait de résistance, bien plus que de terrorisme. »

Ici (pas qu’ici) Boualem Sansal s’emprisonne dans un cliché auquel, j’en suis convaincu, il ne croit pas lui-même. Il écrit que les musulmans sont soumis. Ils ont une « incroyable incapacité à penser l’autre, à le voir simplement. L’autre est une aberration. » Incroyable incapacité. Cette généralisation et cette essentialisation qui relèvent du bon gros sens commun sont insupportables. On retrouve cette même soumission des musulmans « derrière l’extrême liberté dont jouissent les Occidentaux ». La formulation est ici soft, plus légère, plus « aérienne » où il est question de chair, d’égocentrisme et en filigrane de consumérisme, presque supportable. Comment échapper à la soumission dès lors qu’elle est « consubstantielle à la nature humaine vivant en société… et puis à quoi sert la liberté si on se complaît dans la soumission ? » Je demande à Boualem Sansal si la vie (tout court) est possible sans soumission quelle que soit celle-ci ? peut-on se soustraire à toutes les lois humaines et naturelles ?

Boualem Sansal nous met en garde, « la soumission appelle à la dictature », et nous renvoie au Discours de la Servitude volontaire de La Boétie pour corroborer ses propos. Nous pourrions leur ajouter ceux, tempérés, de Spinoza sur la même question. Puis nous glissons de mot en mot, de notion en notion, de soumission à misère, puis à plaisir secondaire, à victimisation : « voilà pourquoi les musulmans sont champions du monde de la victimisation ». Tous dans la même gibecière. Essentialiser donc : de l’ignorant à l’intellectuel, du citadin au montagnard, du Marocain à l’Indien, du Machreq au Maghreb. De Ahmed le quidam yéménite ou algérien à Ali Abderraziq l’érudit : « Les musulmans sont soumis » ou « Les musulmans sont champions de la victimisation ». 

Et, comme en résonnance, il y a les replis identitaires un peu partout. Ils sont nombreux issus aussi de pays alliés au « monde libre » ou à l’Europe. « De plus en plus de dictateurs sont démocratiquement élus. Ce malheur peut être réel après une guerre ou un affrontement social. Un brouhaha de théories opposées aggrave la confusion », si bien qu’on ne sait plus vers qui aller. Arrive alors « un sauveur » qui s’évertuera à trouver un ennemi, quel qu’il soit et de préférence dans les minorités du pays, ou des groupes, un pays étranger. França et ses partis-relais par exemple. Pour se faire élire cet apprenti dictateur peut se victimiser « il peut provoquer verbalement ou physiquement afin de se faire persécuter et provoquer l’indignation. »

4_Le Hirak, les jeunes, l’avenir

Boris Cyrulnik dit qu’il est « retourné récemment en Algérie pour en faire connaissance. J’y ai été enchanté par l’accueil des jeunes ». Il a découvert deux types de jeunesse en Algérie, « une jeunesse cultivée et francophile qui regrette de s’être laissée ‘‘entraîner dans le conflit israélo-palestinien’’, l’autre jeunesse malheureuse et entravée qui se laisse convaincre par la désignation d’un ennemi pour renforcer le panarabisme. J’ai rencontré d’un côté des jeunes très cultivés, courageux, amoureux de la France, de l’autre, des jeunes très inquiétants, pleins de certitudes totalitaires (le vide au-delà de ces deux types). Comme en France, une partie des jeunes est composée par des ‘‘errants’’, des largués de la culture. Ces jeunes sont des proies pour les ‘‘sauveurs’’ qui se servent de leur détresse pour légitimer la violence. Les jeunes évoquent l’antisémitisme de certains imams qui imputent toutes les difficultés du pays et du monde musulman aux Juifs.

Les Hommes ont tous besoin d’utopies pour s’orienter vers un avenir meilleur, mais l’utopie des uns n’est pas celle des autres. Le mouvement du 22 février 2019 « apportera peut-être des éléments de réponse » quant à la formation d’un état et d’une nation modernes, ouverts sur le monde, sur l’altérité. Boualem Sansal doute que « les deux puissances qui régentent le pays, l’armée et la religion, le permettent ». Mais il veut y croire quand même « pour que le miracle se réalise ». Il me faut rappeler que le livre « France-Algérie – Résilience et réconciliation en Méditerranée » a été écrit avant l’élection du 12 décembre 2019 dont il n’est rien dit, probablement, dans l’urgence. Il faut comprendre donc que le peuple algérien (manifestement très majoritairement musulman) peut s’extraire de l’assujettissement (il l’a maintes fois montré), contredisant des propos écrits dans le sous-chapitre « La soumission appelle-t-elle à la dictature ?…  les musulmans sont soumis et donc peu enclins à penser l’autre ». Revenons au mouvement populaire du 22 février 2019. Il devra, écrit Boualem Sansal, au-delà du renvoi des têtes d’affiche de la nomenklatura, rompre définitivement le lien ombilical qui le rattache au système dont il était un acteur principal. Mais Boualem Sansal est très lucide. « Je pense que le système qui succédera à Bouteflika prendra une direction semblable à la sienne : ce sera un mélange entre le capitalisme d’État à la Poutine et le capitalisme à la Sud-coréenne avec d’immenses conglomérats familiaux opérant avec l’appui de l’administration. »

Le Hirak, 2° printemps algérien, est un long cri dans le désert que le pouvoir refuse d’entendre et auquel refusent de tendre l’oreille les « amis et partenaires ». Avoir de la sympathie pour le Hirak et sa belle Silmya ne suffit pas. Les hirakistes attendent un soutien politique concret et une dénonciation claire du pouvoir autoritaire. Le 1° printemps, en octobre 1988, a produit bien plus en moins de dix jours de manifestations ininterrompues (nouvelle constitution, fin du parti unique…) Aujourd’hui non seulement le Hirak n’a rien produit, mais on peut même dire qu’il a renforcé le Système qui s’est débarrassé de ses branches mortes, mis fin au clan Bouteflika… et à une partie du « gang », la Issaba. Il est à noter que les importants mouvements d’avril 1980 et d’avril 2001 ne sont pas évoqués.

Le peuple est traumatisé par la guerre civile des années 1990. Le pouvoir l’a enfermé dans un consumérisme fou. Il assure le service minimum en matière de révolution : le peuple manifeste de 14h à 17h les vendredis, de 10 à 12h les mardis. Après dix mois de manifestation, les appels à la grève générale et à la désobéissance civile pour faire tomber le régime sont restés lettres mortes. Le pouvoir a compris que la population ne peut pas et ne veut pas aller plus loin. Il ne voit donc aucune raison de céder quoi que ce soit. On relève les mêmes lacunes lors des deux printemps algériens : les manifestants qui ‘‘ se sont mis d’accord pour n’être d’accord sur rien’’, n’arrivent pas à s’entendre sur les suites à donner au mouvement alors même que les islamistes « se préparent activement » et que le pouvoir envisage « tous les scénarios. Il est important que les manifestants dépassent le service minimum. » Si le Hirak échoue, il faut craindre le pire, des conséquences graves pour le pays, ses voisins, ses partenaires. Et on verra les ultranationalistes et les islamistes revenir en force et ramener le pays à la décennie noire. La suite s’avère problématique poursuit Boualem Sansal. Comment reconstruire le pays, quel statut pour la femme, quelle place de l’islam dans l’édifice, comment organiser la justice, l’éducation… ? Ce qui se joue en Algérie aura un impact très important dans les pays de la Méditerranée occidentale. Avec le succès du Hirak, l’Algérie deviendrait un pays ‘‘normal’’. « Son échec renforcerait l’isolement du pays dans lequel il vit depuis son indépendance. » Le succès ou l’échec du mouvement de protestation est lié à la verve, à la puissance ou au silence des intellectuels. Pour répondre à la question concernant les forces du changement, Boualem Sansal procède « à une longue digression » où il détaille son évolution personnelle depuis son premier emploi jusqu’à des postes de direction au sein des Ministères du Commerce, de l’Industrie et les difficultés auxquelles il a dû faire face et que l’on peut imaginer aisément, jusqu’à son métier d’écrivain. Une digression « qui permet de comprendre le silence des intellectuels. » Le relèvement du pays nécessite des volontaires et des héros, des stratèges et des tacticiens aux postes de commandement sensibles, capables de sortir l’Algérie de l’isolement et du huis clos dans lequel le pouvoir l’a enfermée si longtemps.

5_Les relations franco-algériennes

Pour Boualem Sansal, la coopération entre les deux pays a toujours été bonne dans certains domaines de l’économie, la sécurité, la diplomatie. Mais il se reprend plus loin et écrit que la relation politique de la France avec l’Algérie indépendante est à l’avenant, toujours à contre-courant de l’histoire, souvent indigne comme son soutien au pire dictateur que les Algériens ont eu à subir : Bouteflika. » Parfois des crises émergent, comme en février 1971 lorsque Boumediène annonce la nationalisation des hydrocarbures. La crise a failli dégénérer. « Le président Pompidou envoya la marine française mouiller en face d’Alger, alors que Boumediène mettait l’armée sur le pied de guerre. » Tout est rentré dans l’ordre grâce à la diplomatie et « la nationalisation donna lieu à des indemnisations correctes ». Il développa plus encore les relations d’affaires entre les deux pays. Les compagnies françaises firent de belles affaires jusqu’au premier printemps algérien en octobre 1988. Les domaines qui posaient problème entre les deux pays étaient censés avoir été réglés par les accords d’Évian : indemnisation des pieds-noirs, pensions dues aux anciens combattants algériens lors des deux guerres mondiales, la question de l’émigration, le statut de la langue française, « la repentance dont le FLN a fait son cheval de bataille », etc. « Ces questions ont été instrumentalisées par les deux pays, par le lobby de la Françalgérie. »

Un point commun est partagé par les deux pays et de nombreux autres, celui de la manipulation des systèmes d’information. Boualem Sansal pose les questions de leur manipulation, « les gens sont formatés, on leur vend des éléments de langage comme des vérités absolues. » En France les vérités du politiquement correct ne sont pas écrites et « Il est très risqué en de s’exprimer librement. » On risque d’y être « bâillonné, sanctionné ». Par contre, en Algérie, « les vérités irréfragables de la révolution et de la religion sont écrites, enseignées, protégées officiellement et consignées dans la Charte Nationale. »

Par son soutien au pouvoir algérien, la France « montre qu’elle continue de voir les Algériens comme ses indigènes, des sauvages qui ne peuvent être gouvernés que par la trique. » Tous les accords entre la France et l’Algérie portent cette empreinte coloniale. Les autorités françaises traitaient les gouvernants algériens comme leurs supplétifs d’antan (bachagas, caïds, aghas) et les gouvernants algériens regardaient les gouvernants français comme des féaux obséquieux. » Sur cette question, Boualem Sansal nous invite à lire ou à relire Albert Memmi, Frantz Fanon, Edward Saïd, Aimé Césaire. Colonisateur et colonisés ne peuvent échapper à leur passé. Pourtant la réconciliation est nécessaire. L’auteur propose d’engager une démarche semblable à celle qu’ont développée Allemands et Français dès la fin de la 2° Guerre mondiale. Boris Cyrulnik rappelle les guerres en Europe, notamment les conflits ayant impliqué la France. Depuis des décennies la paix s’est établie entre la France, l’Italie et l’Espagne si souvent combattues, l’Angleterre « ennemie héréditaire » et surtout avec l’Allemagne « avec laquelle la France a été en guerre presque un siècle entre 1870 et 1945 ». Boris Cyrulnik se rappelle « quand j’étais enfant, j’entendais encore parler de la ‘‘perfide Albion’’ » (infidèle Angleterre), se félicite que ces haines sont aujourd’hui gommées notamment par le programme Erasmus (programme d’échange d’étudiants à travers notamment l’Europe)

En Algérie, « les événements récents (le Hirak) ont montré une jeunesse algérienne mature. » Si demain, ces jeunes au pouvoir parviennent à construire une culture forte et paisible, la France en profitera, les échanges se développeront. Mais si l’Algérie explose et se ruine, beaucoup de souffrances retomberont également sur la France. Qui a senti venir février 1917, le 14 juillet 1789, Mai 1968 ? interroge-t-il.

L’Algérie comme la France et d’autres pays risquent une autre mésaventure bien plus grave que les crises économiques ou sociales. Un naufrage du fait du dérèglement climatique entre autres peut les emporter. Cette problématique de la nature et de l’environnement semble ne plus finir et toucher tous les endroits du monde. Comment ferons-nous s’interroge Boris Cyrulnik « quand nous serons dix milliards d’êtres humains sur la terre, quand les végétaux et les animaux auront disparu » et quand les déplacements pour cause de dérèglements climatiques se feront par millions des pays pauvres vers les pays encore verts. »

Puis il évoque le risque de la soumission à une dictature induit par la nécessaire adaptation. Nous assistons un peu partout à des replis identitaires. Le point de vue de Boualem Sansal est identique : « J’ai tendance à croire que la dictature est l’avenir du monde. Je veux dire qu’elle serait le seul moyen pour l’humanité de se préserver d’elle-même et des dérèglements de la nature et de se maintenir en vie. » Lorsque l’homme aura épuisé la nature, lorsque celle-ci aura fortement changé, lorsque l’émigration du fait du changement climatique (plutôt que du seul réchauffement) bouleversera des zones entières, lorsque l’homme aura été au bout de ses massacres, alors « la dictature apparaîtra comme une nécessité absolue. Une dictature invisible dont nous avons un avant-goût aujourd’hui où de nombreuses décisions sont le fait de structures « invisibles » plus que des États.

Boualem Sansal nous invite vivement à « lire et relire » 1984 de George Orwell et « Walden ou la vie dans les bois » de Henry David Thoreau, précurseur de la désobéissance civile. Je ne peux qu’approuver. Du reste, Boualem Sansal a consacré de longues pages à ces deux auteurs, dans sa dystopie « 2084 » pour le premier et « Le train d’Erlinguen… » pour le second auquel il adresse ses pensées en exergue du livre et qu’il cite « À quoi bon avoir une maison si l’on n’a pas de planète acceptable où la mettre ».

Une autre évolution est possible, identique à celle des pays européens cités plus haut, souvent en guerre, aujourd’hui réunis autour d’un projet commun. Alors pourquoi pas entre la France et l’Algérie ? « Je connais une autre évolution possible, écrit Boris Cyrulnik, c’est celle que propose la résilience des peuples quand, après un trauma, une autre entente sociale se met en place. » Pourquoi se rendre prisonnier du passé, pourquoi s’y complaire ? Pourquoi ne pas tisser de nouveaux liens sociaux, amicaux, culturels ? Cela aurait pour effet d’apaiser le cœur des citoyens des deux pays et notamment les Algériens et binationaux dont nombreux sont ceux qui vivent à la marge des deux frontières, dans une sorte de no man’s land marécageux et instable. « La situation se crispe entre la France et l’Algérie lorsque, surtout, les Algériens de la 2°, 3° génération, développent une hypersensibilité à l’égard de leur passé et des questions qu’il soulève. » Des blancs-becs dirais-je, et orgueilleux. La situation se crispe également lorsque les politiques optent pour des tensions à usage interne, au détriment de la clairvoyance et du courage.

6_Algériens de France et binationaux

« Ceux qui affichent leur souffrance sont ceux qui n’ont pas vécu les drames directement. Ce sont les enfants qui étaient trop jeunes au moment des faits, ceux qui les voyaient depuis leur exil à l’étranger » écrit Boualem Sansal. Il en est ainsi des « jeunes français d’origine algérienne de la 2°, de la 3° génération qui vivent la colonisation non comme des événements historiques, mais comme une actualité qui se déroule dans leurs quartiers, sous leurs yeux » poursuit l’auteur qui trouve ces jeunes « brutaux et haineux ». Le substantif « jeune » n’est pas défini par Boualem Sansal. Je l’entends comme une personne dont l’âge se situe entre la mûre adolescence et l’âge adulte bien entamé. En fait le comportement de ces jeunes exprime leur refus d’être continuellement ostracisés comme l’ont été leurs pères et plus encore leurs grands-pères les « chibanis » (aussitôt évoqués, aussitôt oubliés) qui se tuèrent à la tâche et se turent (cela dure depuis plus de cinquante ans !) Eux, enfants de France (la plupart sont binationaux, d’autres sont Algériens, n’ayant pas demandé la nationalité française à leur majorité) ne se taisent pas, ne veulent pas être considérés comme des citoyens de second rang et le crient haut et fort dans la rue et dans les urnes (avec un marqueur fort en 2005) dans la lignée de la « marche pour l’égalité et contre le racisme » de 1983 (et qu’à dessein, les médias français ont longtemps appelée « la marche des beurs ») Ils continuent de revendiquer – à juste titre – l’égalité comme tous les autres citoyens. Il est à noter que beaucoup parmi ces jeunes ou jeunes adultes ne connaissent le pays de leurs grands-pères que par les relations familiales et quelques rares photos de vacances. Ils sont plutôt bien « intégrés » si tant est que ce terme soit approprié (il ne fait pas l’unanimité chez les chercheurs). Ces jeunes se considèrent comme des citoyens ordinaires, et pour les concernés « votent et paient l’impôt », malgré les difficultés objectives liées à leur origine sociale, familiale ou géographique (quartiers populaires), obstacles qu’ils combattent de diverses manières y compris au sein d’associations.

Boualem Sansal parle indistinctement de « jeunes français d’origine algérienne de la 2°, de la 3° génération ». Or, il y a au moins deux ‘‘groupes’’ (2 et 3) en sus de celui évoqué ci-dessus (le ‘‘groupe 1’’) composé donc de citoyens qui revendiquent l’égalité, dans la lignée des années des marches citoyennes et qui ne s’en laissent pas compter.

Le premier des deux autres ‘‘groupes’’ est constitué de jeunes algériens d’immigration familiale récente (années 1995-2000) pour la plupart. Le second est représenté par des jeunes « affairistes instables » eux aussi arrivés récemment. Il faut lire ‘‘groupe’’ comme un ensemble d’individus, avec guillemets (donc pas dans son acception sociologique). Rappelons que le nombre d’Algériens ayant reçu un premier titre de séjour a progressé sur les cinq années de référence, passant de 8564 durant l’année 1995 à 32596 pour l’année 2003 (sources INED). Commençons par le ‘‘groupe 3’’ : il est constitué par des jeunes « affairistes ». Ils sont désignés en Algérie par le terme de « M’halleb » (a été trait/trayeur). Ce sont des jeunes opportunistes qui ont les pieds sur terre et pas froid aux yeux. Ils vivent à la fois en Algérie et en France. Ils n’ont qu’une seule obsession « traire la vache » avec pour objectif unique d’amasser toujours plus de biens, faire fortune sans aucun état d’âme et louangent le Chiffre d’affaires. Ils sont ingénieux, et malins, maîtrisent les circuits de l’informel. Ils se croient nés d’eux-mêmes, pétris de bon sens, y compris celui qui « amène au pire » (J. Lacan). Ils sont concentrés sur leurs projets, font feu de tout bois, naviguent avec aisance au cœur du nouveau champ religieux dominant. Ceux-là vont et viennent sans cesse entre l’Algérie et la France dont ils rejettent les modes de vie et les valeurs morales. Ils sont en cela proches du premier groupe. Ils représentent bien cette Algérie et ce peuple devenus étrangers à Mohammed Harbi (lire ci-dessous) et à des milliers ou des millions d’entre nous. Ils ne sont pas toujours officiellement installés en France. Nombreux sont ceux qui possèdent un titre de séjour en France ou parfois une carte de nationalité française, mais sont établis en Algérie. Les allers-retours entre les deux pays sont très fréquents. Ils sont « instables ». Ils achètent, vendent, louent des biens en France par divers truchements. Lorsqu’ils le peuvent, ils exploitent judicieusement les failles des systèmes d’aides diverses destinées aux populations confrontées aux aléas et vicissitudes de la vie (allocations familiales, aide au logement, revenu de solidarité, parfois même l’aide médicale de l’état…) Ils sont beaucoup moins nombreux que les jeunes des ‘‘groupe’’ 1 ou 2, mais on ne peut les ignorer.  

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Le ‘‘groupe 2’’ : une partie de ces jeunes algériens d’immigration récente est mal intégrée en France pour des raisons longues à lister ici. Relevons que la société algérienne actuelle – celle dont sont issues ces familles nouvellement installées en France – est fortement conservatrice, intolérante, bigote, où le prisme du religieux domine, ce qu’elle n’était pas du tout dans les années 1960-1970 (celle qui a produit les futurs « chibanis »). La régression culturelle est immense en Algérie déclarait récemment Mohammed Harbi dans une interview : « Je suis moralement au service de l’Algérie. Mais je l’ai perdue et j’ai perdu son peuple. Ce ne sont plus les mêmes. » (Le Monde, 6/12/2019). Retenons que ces jeunes ont (ont eu) une scolarité plutôt chaotique (souvent entamée en Algérie), que leurs parents, qui côtoient essentiellement d’autres Algériens ou des Maghrébins, ne leur parlent qu’en algérien. Retenons également que chez eux les chaînes de télévision française sont peu regardées, ou pas du tout. Les écrans transmettent très souvent des émissions du Moyen-Orient ou d’Algérie dont les contenus politiques et sociaux anti-français primaires (histoire et actualité) sont légion et dont les commentaires religieux rigoristes (et même radicaux selon les télés) sont souvent anachroniques et nient les contextes et normes sociaux. Ils tendent les uns et les autres, contenus politiques et commentaires religieux, à éloigner ces jeunes de toute intégration sereine. Nonobstant la responsabilité des politiques d’intégration évoquée plus bas. Sortis de chez eux, ces jeunes immigrés sont confrontés à la réalité d’un quotidien écrasant nié en famille ou à tout le moins dénigré. Ces jeunes vivent tantôt dans un monde (la maison), tantôt dans un autre (la ville). Précisons qu’on retrouve certains traits de ce ‘‘groupe 2’’ dans le ‘‘groupe 1’’ d’il y a quelques décennies. On trouve bien sûr dans ce ‘‘groupe 2’’ des jeunes binationaux comme dans le ‘‘groupe 1’’, des Français donc, des jeunes majeurs qui ne votent pas, qui rejettent « tout ce qui est français » qui reproduisent une haine anti-française notamment en réaction à la politique française en Afrique, au Moyen-Orient très favorable à Israël (rocher plus que pierre d’achoppement extrêmement sensible chez la quasi-totalité des Algériens et binationaux compte tenu de leurs propres humiliations et profondes blessures subies (par famille interposée) lors de la colonisation française), pour les raisons détaillées ci-dessus, mais également en réaction à la stigmatisation et au racisme qu’ils subissent, en reprenant le discours de certains parents et amis. Cela ne nous interdit néanmoins pas de souscrire à l’idée que certains comportements de ces jeunes sont « brutaux et haineux » comme le dit Boualem Sansal ou « agressifs contre le pays d’accueil » comme l’affirme Boris Cyrulnik. Pays d’accueil, peut-être pour certains, pays de naissance pour les autres. Un no man’s land certainement, piégé et piégeant. Boualem Sansal dit que les jeunes algériens ou binationaux « sont dans la haine, la victimisation, la colère, la rupture ». En comparant les « jeunes français d’origine algérienne aux jeunes français enfants de pieds-noirs » il dit que les seconds sont « parfaitement intégrés, qu’ils sont dans le questionnement et la recherche de la vérité, ils veulent comprendre et éventuellement nouer des liens… » Il y a de mon point de vue un biais à vouloir comparer ces groupes sans un éclairage en amont de ce que sont les individus qui les constituent, ce que sont leurs trajectoires, leurs milieux… Autant comparer des milieux sociaux sans au préalable les « dénuder » (cf. Bourdieu le capital économique, social et culturel…) Boualem Sansal rappelait pourtant qu’ « aux yeux des Européens d’Algérie, les indigènes musulmans, y compris les rares naturalisés, devaient demeurer indigènes et par conséquent « rester à leur place » ainsi que le précisait Frantz Fanon : « la première chose que l’indigène apprend c’est de rester à sa place, à ne pas dépasser les limites ; c’est pourquoi les rêves de l’indigène sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressifs. » (Les damnés de la terre). Les rêves des uns ne sont pas ceux des autres.

Boris Cyrulnik dit qu’il « vivrait très mal qu’on expulse les enfants d’Algériens qu’on a fait venir en 1960 pour travailler dans les usines et construire des ponts, ou ceux qui viennent aujourd’hui en France parce que les libérateurs algériens n’ont pas su construire un pays paisible et prospère. » Il dit aussi des « Algériens arrivés ou nés en France – sans distinction ni nuance – qu’ils se sont identifiés à des héros revanchards ou nihilistes dont la pire image est Mohammed Merah. » Ici l’auteur aurait dû modérer son propos, car dans cette phrase on comprend (je comprends) que ces « Algériens arrivés ou nés en France » se sont plutôt identifiés à Merah. Ce qui est faux et absurde. Ils ne sont pas tous concernés. Ils ne s’identifient pas tous à Merah, avec ou sans l’adverbe. Tant s’en faut ! Le parcours rapporté de ce « terroriste islamiste franco-algérien » de 24 ans est partiel et les manipulations de la Direction générale de la sûreté extérieure française (DGSE) sont étrangement omises par Boris Cyrulnik. Peu avant sa mort, Merah s’adressait ainsi à son interlocuteur des services secrets : « C’est vous (DGSE) qui m’avez entraîné dans cette situation. Je ne te pardonnerai jamais » rapporte Le Monde. Boris Cyrulnik évacue le fait que le père d’une des victimes accuse le service d’espionnage français d’avoir versé à celui de Merah une importante somme pour récupérer un clip dans lequel le terroriste détaille ses liens avec les services secrets français. Écrire que « cette radicalisation entraîne la haine de tout ce qui n’est pas musulman » et passer à une autre rubrique n’est pas suffisant. Boualem Sansal regrette de son côté que cette « maîtrise des émotions qui facilite l’expression de la raison ne se retrouve pas chez les jeunes Algériens de France. Après chaque match de foot, on constate des débordements que je trouve stupides et hyperdangereux. » Cela n’est pourtant pas propre aux jeunes Algériens. Il y a des dizaines de matches de football auxquels ces Algériens n’ont pas participé et qui se sont finis par des batailles rangées inouïes entre hooligans (PSG-Galatasaray, Grande-Bretagne-France…) – qui n’ont pas soulevé d’émotions particulières au-delà des 24 premières heures – ce qu’admet Boris Cyrulnik, pour ajouter aussitôt concernant ce qu’il appelle les « désordres intentionnels » que le comportement de ces jeunes Algériens « font honte aux Algériens qui travaillent pour s’intégrer en France. Mes étudiants se sentent disqualifiés par ces supporters violents. »

Quasiment à aucun moment n’est interrogée profondément la question des politiques néfastes concernant l’intégration des immigrés (Algériens) en France. Boris Cyrulnik aborde la question autrement « les pères étaient très peu payés, ils devaient payer un loyer et ils envoyaient tout le reste au bled. » Boris Cyrulnik parle d’une époque lointaine en omettant que les immigrés dont il parle, ces « chibanis » sont aujourd’hui pour une grande part d’entre eux grands-pères ou arrière-grands-pères de Français décomplexés. Que ces derniers, souvent, n’ont qu’une attache relative avec le pays de leurs arrières grands-parents. Ce sont les hommes politiques français qui devraient avoir honte de leur refus d’intégrer les familles algériennes (exclues du décret du 29 avril 1976 relatif au regroupement familial) et plus généralement les quartiers populaires dans leurs stratégies, plus que ces jeunes étudiants algériens ‘‘qui se sentent disqualifiés’’, peu ou mal informés. Ce sont ces politiques cyniques assumées ou honteuses qui sont « insécurisantes » plus que les familles en situation de précarité. « Les enfants qui sont nés en France ont donc dû se développer au contact de parents insécurisants, eux-mêmes insécurisés, les pères hébétés de travail et les mamans malheureuses de quitter le bled coloré et vivant. »  « Une telle absence de construction de la personnalité de ces enfants en a fait des proies pour les gourous totalitaires, religieux ». Il me semble que Boris Cyrulnik confond « les mamans » des années 1950 et 1960, isolées en Algérie avant même le grand saut, et les femmes algériennes des années 1995-2000 connaissant la France et le cours du franc puis de l’euro avant même d’avoir posé les pieds dans l’hexagone. « Parce que l’équipe de foot d’Algérie avait gagné un match, les jeunes algériens exprimaient leur joie de manière agressive contre le pays d’accueil ». Boris Cyrulnik lui-même écrit « le pays d’accueil » (alors qu’ils sont majoritairement français) puis ajoute « ils n’ont acquis qu’un faible sentiment d’appartenance à la France » « Maîtrisant mal le langage, contrairement aux Algériens bien intégrés, ils explosent bêtement un peu n’importe où là où ça gène les nantis. » De très nombreuses « bonnes questions » sur le rejet de ces jeunes par les politiques françaises, sont élaguées par Boris Cyrulnik probablement par manque d’espace, et se demande si « on peut espérer une évolution civilisée au Maghreb. » Je me demande si ce célèbre et respectueux neuropsychiatre n’était pas à deux doigts d’écrire ici « Algérie » à la place de « Maghreb ».

L’essai de Boris Cyrulnik et Boualem Sansal « France-Algérie, Résilience et réconciliation en Méditerranée » est très intéressant et instructif, même si l’on n’adhère pas à l’ensemble du contenu et malgré les insuffisances, peu importantes à vrai dire, qu’il contient. Le livre déborde d’informations, d’observations et d’opinions. Il encourage la recherche et l’échange. Il y a si peu d’ouvrages traitant sans complaisance ni ménagement à la fois de l’histoire de l’Algérie, de la violence, des relations complexes franco-algériennes… et de tant d’autres domaines que je n’ai pu pour des raisons objectives rendre compte ici. « Un livre nécessaire pour sortir des mensonges et des hypocrisies » lit-on en quatrième de couverture. Il est temps pour les Algériens de construire un réel national partagé, de s’abandonner au monde les yeux grands ouverts, apaisés. Il est temps pour les Algériens de s’extraire du nationalisme étriqué périlleux et d’extraire enfin d’elle-même cette « Algérie tourmentée, schizophrène tournant sur elle-même, crapahutant avec ses malheurs et ses bonheurs, plus hantée par son passé décomposé et travesti que par son devenir » écrivais-je en mars 2006 à la suite d’un entretien que m’avait accordé Boualem Sansal.

Ahmed Hanifi,

Marseille, le 8 septembre 2020

———————— PRECISION DE BOUALEM SANSAL————————-

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Barbarie et barbarie

Blasphémer est un droit. Blesser, offenser, humilier, caricaturer aussi… 

À tous ceux qui blessent, qui offensent, qui humilient, à tous ceux qui barbarisent l’Autre, ceci, de Montaigne :

« Mais ces autres, qui nous viennent pipant des assurances d’une faculté extraordinaire qui est hors de notre connaissance, faut-il pas les punir de ce qu’ils ne maintiennent l’effet de leur promesse, et de la témérité de leur imposture ? Ils ont leurs guerres contre les nations qui sont au-delà de leurs montagnes, plus avant en la terre ferme, auxquelles ils vont tout nus, n’ayant autres armes que des arcs ou des épées de bois, apointées par un bout, à la mode des langues de nos épieux. C’est chose émerveillable que de la fermeté de leurs combats, qui ne finissent jamais que par meurtre et effusion de sang ; car, de déroutes et d’effroi, ils ne savent que c’est. Chacun rapporte pour son trophée la tête de l’ennemi qu’il a tué, et l’attache à l’entrée de son logis. Après avoir longtemps bien traité leurs prisonniers, et de toutes les commodités dont ils se peuvent aviser, celui qui en est le maître, fait une grande assemblée de ses connaissants ; il attache une corde à l’un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient éloigné de quelques pas, de peur d’en être offensé, et donne au plus cher de ses amis l’autre bras à tenir de même ; et eux deux, en présence de toute l’assemblée, l’assomment à coups d’épée.
      Cela fait, ils le rôtissent et en mangent en commun et en envoient des lopins à ceux de leurs amis qui sont absents. Ce n’est pas, comme on pense, pour s’en nourrir, ainsi que faisaient anciennement les Scythes ; c’est pour représenter une extrême vengeance. Et qu’il soit ainsi, ayant aperçu que les Portugais, qui s’étaient ralliés à leurs adversaires, usaient d’une autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenaient, qui était de les enterrer jusques à la ceinture, et tirer au demeurant du corps force coups de trait, et les pendre après, ils pensèrent que ces gens ici de l’autre monde, comme ceux qui avaient sexué la connaissance de beaucoup de vices parmi leur voisinage, et qui étaient beaucoup plus grands maîtres qu’eux en toute sorte de malice, ne prenaient pas sans occasion cette sorte de vengeance, et qu’elle devait être plus aigre que la leur, commencèrent de quitter leur façon ancienne pour suivre celle-ci.
     

Je ne suis pas marri que nous remarquons l’horreur barbaresque qu’il y a en une telle action, mais oui bien de quoi, jugeant bien de leurs fautes, nous soyons si aveugles aux nôtres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer par tourments et par gênes un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entré des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé.


      Chrysippe et Zénon, chefs de la secte stoïque ; ont bien pensé qu’il n’y avait aucun mal de se servir de notre charogne à quoi que ce fut pour notre besoin, et d’en tirer de la nourriture ; comme nos ancêtres, étant assiégés par César en la ville de Alésia, se résolurent de soutenir la faim de ce siège par les corps des vieillards, des femmes et d’autres personnes inutiles au combat. “ Les Gascons, dit-on, s’étant servis de tels aliments, prolongèrent leur vie. ”
      Et les médecins ne craignent pas de s’en servir à toute sorte d’usage pour notre santé ; soit pour l’appliquer au-dedans ou au-dehors ; mais il ne se trouva jamais aucune opinion si déréglée qui excusât la trahison, la déloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont nos fautes ordinaires.


      Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie… »

Montaigne, Les Essais, livre 2, « Des cannibales »

La haine en offrande

LA HAINE EN OFFRANDE_ 01

« On ne vit pas que de lutte et de haine. On ne meurt pas toujours les armes à la main. Il y a l’histoire et il y a autre chose, le simple bonheur, la passion des êtres, la beauté naturelle. » Albert Camus, Actuelle1_ 1944-1948.
Parfaitement d’accord. Il y a à côté des luttes pour la liberté, pour la démocratie la beauté naturelle, la beauté du livre par exemple, de l’écriture, le désir de voyager à travers eux. Pourquoi ne pas lire une histoire réinventée autrement, une histoire peut-être déjà vue, déjà entendue, peut-être même déjà vécue…
Je vais vous raconter une longue et double histoire. À chaque épisode, je vous en dévoilerai une petite part. Lorsque j’aurai fini la première, je vous raconterai la deuxième. Les deux histoires se complètent. Et il faut être patients.
La première histoire raconte Mimoun Pinto, né à Oran. À dix ans, en 1961, il est contraint de quitter son pays. Avec ses parents, il se retrouvent à Marseille puis en Israël où ils sont plutôt mal accueillis, comme en France où ils retournent.
La deuxième histoire raconte Larbi el Bethioui. Il est né et a grandi en Île de France, comme son père. Son grand-père, Kada, a participé durant la deuxième Guerre mondiale à la libération de la Provence. Des événements dramatiques et des fréqientations border-lines le plongeront dans une voie sans issue. Le cœur de ces deux hommes ordinaires, Mimoun et Larbi, finit par ne plus battre que pour la haine. Un lien fort unis pourtant leurs familles, mais ils ne le savent pas.

Marseille le dimanche 9 août 2020

Voici la première histoire.

(lire en page suivante)


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LA HAINE EN OFFRANDE _01

Assise à même le parquet, sur le pont principal, côté poupe, Ginette murmure à l’oreille de sa mère son refrain préféré,

« Ya ommi ya ommi ya ommi

Essmek deymen fi fommi

Men youm elli âyniya chafou eddouniya

Chafouk ya ommi-laâziza âaliya… »

Dans la salle de projection du navire, on tue le temps en regardant Destins ou En cas de malheur. Pour beaucoup, la ligne d’horizon ne cesse de s’éloigner alors même que la ville de tous les espoirs est annoncée dans le haut-parleur pour quelques heures. Les yeux humides des enfants suivent les pirouettes des puffins au-dessus des eaux calmes, trop calmes. Pleurent-ils de fatigue ou sont-ils attristés par la mort du serin de Yacoub ? En ce début des années soixante, des centaines de milliers de pieds-noirs abandonnent l’Algérie pour la France, « la mère patrie ». Ces départs massifs, auxquels s’associent les indigènes israélites et les harkis, traduisent l’agonie de la colonisation française. La perte de l’Algérie annonce pour eux plus que le terme d’une période ou d’un monde, elle marque la fin d’une vie concrète traversée de chaleur, faite de petits riens, de petites relations, de petites combinaisons où, en définitive, l’on gagnait à chaque coup et qui se manifestait à travers les petites fêtes et les pratiques de l’entre-soi, un petit verre d’anisette à la main dans un petit appartement ou une petite ferme, dans un quartier ou un village où l’on vint au monde, où l’on grandit. De mémoire de Mimoun, aucun membre de la famille ne naquit hors de l’Ouest algérien. La France, on ne la connaît que par l’Écho d’Oran et les actualités projetées dans les cinémas le Familia, le Plaza, le Rex, le Victoria, et l’Empire bien sûr… Mimoun Pinto ainsi que son père, sa mère, ses grands et arrières grands-parents, tous naquirent à Oran. Et nombre d’ancêtres aussi. À Oran ou dans sa région. Et tous les disparus, lorsque la faucheuse leur avait de leur vivant enjoint de regarder vers elle, d’avancer vers son champ, son antre, tous sans exception se tournèrent vers cette même terre qui les vit naître. Et voilà que ce qui reste en ce monde de la grande famille doit se résoudre à tout abandonner y compris les cimetières.

La famille Pinto fut emportée dans la tourmente, mais à aucun moment elle ne pensa en arriver à rompre complètement avec les voisins « arabes ». C’est pourtant bien ce qui se passe. La défaite française n’est plus une vue de l’esprit et « les événements » prirent une tournure hallucinante. Comme les Pinto, l’écrasante majorité des israélites choisirent de suivre la France qui les avait distingués en 1870. En définitive, ils décidèrent de taillader leur identité, nier leur passé, trahir la mémoire des leurs, mourir un peu. Les militants juifs de la cause indépendantiste comme Pierre Ghenassia, Daniel Timsit, Martine Timsit-Berthier, André Akoun, Jean et Andrée Beckouche, ou comme Georges Hadjadj, Guy Bensimon, Claude Sixou, Claude Ouzana, ne sont pas légion. Pendant les manifestations de 1960 et au printemps de cette année aussi, à Oran, à Alger, de nombreux israélites arboraient des épaulettes aux couleurs de la France et d’Israël. L’assassinat de Samuel Azoulay, un jeune chauffeur de taxi — « par les malfrats musulmans Cheriet Ali Cherif et Brahim Abdelkader qui le forcèrent à se diriger vers le dépôt de munitions d’Eckmühl » — et plus tard, l’incendie de la Grande synagogue d’Oran qu’on impute aussi à des musulmans, scellèrent le choix des plus réticents. Comme les pieds-noirs, les juifs craignent une Algérie future, totalement « arabe » et musulmane. Et totalement indépendante. L’allocution du général de Gaulle il y a un an les mit définitivement devant le fait accompli. Ils la vivent comme une trahison : « J’ai décidé au nom de la France de suivre un chemin nouveau. Ce chemin conduit non plus au gouvernement de l’Algérie par la métropole française, mais à l’Algérie algérienne… » Alors, deux mois plus tard, à la question « approuvez-vous le projet de loi concernant l’autodétermination des populations algériennes ? » Gaston et Dihia son épouse répondirent en glissant dans l’urne le bulletin beige, « Non », les yeux et le cœur dans les talons. Gaston avait arrêté sa décision. Suivre la France, mais pas le général. Il répétait à Dihia « le grand Charles il ne comprend rien, qu’est-ce qu’il comprend, rien, il nous a trahis oui ! » Pourtant c’est pour marquer son admiration pour le général qui leur avait permis de recouvrer la citoyenneté française que le régime de Vichy leur avait retirée en 1940 que Gaston avait offert un second prénom, Charly, à son fils Mimoun, né six ans après la fin de la guerre. À l’école, en début d’année, cela déconcerta quelque peu ses camarades qui entendaient la maîtresse l’appeler Mimoun alors que lui leur jurait que son nom est Charly. Puis ils s’habituèrent. Mimoun préfère le moderne Charly au désuet et très local Mimoun que lui avait choisi Habiba, sa grand-mère, en souvenir à la fois de son propre père à elle Mimoun Dahan et de son mari assassiné. Lorsque son fils le lui reproche, Gaston le renvoie à son histoire « mais tu le sais, c’est le prénom de mon père mon fils, combien de fois je te l’ai dit ! Et ton frère, qu’est-ce que tu crois, ton frère il s’appelle Yacoub comme mon grand-père, c’est kif-kif. C’est une tradition mon fils, une tradition, il faut toujours honorer les parents. »

Dans les travées du cimetière israélite, au cœur du quartier « arabe » — les pieds-noirs disent « le village nègre » —, Gaston rappelait à son fils qu’il porte « le prénom de cet homme » en pointant de son index une tombe reposant à l’ombre d’un cyprès de grande élégance qui veille le jour avec son ombre et le soir avec les Djinns sur elle et sur deux ou trois autres. Sur la pierre tombale, Mimoun lisait son nom et son prénom. La première fois qu’il avait été confronté à cette situation, qu’il s’était rendu compte qu’il portait les nom et prénom d’un mort allongé dans cette tombe devant lui, il ressentit ses os se glacer : « à la mémoire de Mimoun Pinto, 1905–1941. » Plus loin, devant la tombe de l’arrière-grand-père « Yacoub Pinto, 1875–1942 », en lisant le nom et prénom de son jeune frère, Mimoun fut de nouveau saisi d’effroi, eut un mouvement de recul irréfléchi. Son père se tenait près de lui, la main posée sur sa kippa pour le rassurer. Gaston ne se rendait jamais au cimetière sans se prosterner devant la tombe de son père. Plus loin encore, dans un autre carré, devant les tombes de l’arrière-grand-mère « Lalla Bensaïd, 1885–1957 », et du grand-père maternel de Dihia, « Shlomo Benaroche, 1885–1920 », il lisait des psaumes et récitait El Male rahamim.  Shlomo Benaroche est mort lors d’un combat dont nul n’a plus souvenir de sa cause. Une rumeur persistante avait pourtant couru que sa fille n’était pas de son sang. Elle était la fille d’un porteur d’eau que Sadia avait rencontré à un mariage. Il était porteur d’eau et berrah attitré dans de nombreuses fêtes. C’est cet homme, Ben Mohammed El Houari qui tua Shlomo Benaroche, lors d’un duel au sabre. Ginette avait dix ans. Les deux hommes étaient ivres et avaient le même âge : trente-cinq ans. Personne n’a plus entendu parler du porteur d’eau.

(la suite en page suivante)

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Priorité à la littérature d’allégeance

Un article de SALAH GUEMRICHE (*)

Article parut ce jour 1° juillet 2020 in « Le Soir d’Algérie »

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D’Algérie, je reçois maintes demandes d’information ou de conseils de jeunes auteurs francophones qui cherchent à publier leurs écrits en France. Soit parce qu’ils ont été déçus par les éditeurs du pays, soit parce qu’ils estiment que leurs textes seraient mieux accueillis au pays de Voltaire.


Un manuscrit est toujours une bouteille à la mer


Ici, et d’une manière générale, le parcours d’un manuscrit est ce qu’il y a de plus aléatoire. Un texte peut trouver son « lecteur-maison » dans les trois à quatre mois qui suivent sa réception, comme il peut se perdre entre les mille autres manuscrits dont 98% des auteurs recevront une lettre de refus, une lettre standard, la même que celle reçue par un autre «recalé» et pas forcément pour les mêmes motifs.


Personnellement, quand il m’arrive (et cela m’est arrivé plusieurs fois) de recevoir une telle lettre, je fais tout pour obtenir la fiche de lecture. Je considère même cela comme un dû. J’y réussis parfois, mais en contournant le comité de lecture… Sinon, vous aurez droit au sempiternel argument : «Vu la masse de manuscrits qui arrivent par la poste, il est impossible de répondre par lettre personnalisée à chaque auteur.» Argument fallacieux, et irrecevable, pour la simple raison qu’il suffirait qu’un(e) stagiaire (Ah ! le-la stagiaire, comme on le verra, quelle aubaine !) soit chargé(e) d’envoyer à l’auteur du manuscrit refusé une copie de la fiche de lecture établie par le comité… Ce qui, j’insiste, devrait être une obligation, pour l’éditeur, et même le premier des droits… d’auteur. Sic.


Pourquoi, donc, ce droit est-il dédaigné ? La vraie raison, au demeurant compréhensible, reste inavouable : en réalité, l’éditeur, édifié par l’histoire de son métier, redoute que le même manuscrit jugé sans valeur chez lui ne trouve chez la concurrence un succès de librairie inattendu, ce qui serait ressenti comme un désaveu du jugement émis par son propre comité de lecture, lequel compte souvent, qui plus est, des personnalités littéraires. Cela est arrivé dans le passé, et cela arrive encore, et le mea culpa passe rarement les murs de la maison d’édition.

Comités de lecture
Entre abnégation et inconséquence


Les historiens de la littérature vous fourniraient moult exemples, dont le plus célèbre, traumatisant pour l’éditeur qui avait raté le coup, celui du manuscrit Du côté de chez Swann de Marcel Proust. La note de lecture, rédigée par un lecteur de la NRF (Gallimard), un certain André Gide, disait : «Trop de duchesses et de comtesses, ce n’est pas pour nous.»
L’auteur de L’Immoraliste finira par s’excuser. «L’un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie», écrira-t-il dans une lettre alors que Proust venait de publier son texte chez Grasset, mais, tenez-vous bien, à compte d’auteur ! Chez Grasset, mais à compte d’auteur, oui. On connaît la suite…
Plus près de nous, les éditions de L’Olivier ont raté Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part d’Anna Cavalda qui se vendra à 2 000 000 d’exemplaires, toutes éditions confondues, chez un petit éditeur : Le Dilettante ! Le patron de L’Olivier s’en était expliqué, nous apprennent Mohammed Aïssaoui et François Aubel dans Le Figaro : «En fait, le manuscrit avait été refusé par un stagiaire de l’époque !» Ce qui fait conclure aux deux critiques : « Ah ! le petit stagiaire, il a bon dos aujourd’hui »… (1)


Et Love Story, ça vous dit quelque chose ? De l’Américain Erich Segal. Raphaël Sorin en a gardé un souvenir cuisant, pour avoir raté ce qui allait devenir un best-seller et un succès mondial à l’écran ! D’où son confiteor : «J’étais au Seuil à l’époque et mon rapport de lecture avait été accablant pour ce livre que j’avais trouvé vraiment bébête. Je me souviens avoir dit que c’était nul (…). Mais Flammarion l’a pris et ça a marché…»


Il est d’autres exemples, plus proches de nous, qu’il m’arrive de donner aux jeunes auteurs, afin qu’ils gardent à l’esprit qu’une lettre de refus n’est pas toujours à prendre à la… lettre. Mais voilà… Pour peu que leurs manuscrits traitent de l’Algérie (ou, sujet plus aventureux, de l’Islam), cela devient une autre paire de manches. Du moins ici, en France…



«Écrire utile»
De la littérature de l’urgence 


Souvenir, souvenir… C’était en 1997, devant la salle de la Mutualité (Paris), au sortir d’un meeting de soutien aux «démocrates» algériens qui avaient fui la terreur islamiste. Le témoignage d’un réfugié, approché par une célèbre journaliste de télévision, devenue éditrice.
Le jeune homme, qui se disait poète comme on se dit fonctionnaire, venait d’évoquer des atrocités dont le récit lui fut rapporté par un proche, journaliste. La dame : «Justement ! C’est ce qu’il faut nous écrire ! La poésie attendra, jeune homme ! Un écrivain doit savoir écrire utile, surtout quand son peuple vit le martyre, alors que la l’Indépendance lui a coûté tant de martyrs, comme vous dites là-bas ! Écrivez ça, oui ! Et n’hésitez pas à aller au-delà du témoignage ! Transcendez, jeune homme, transcendez, et vous ferez œuvre utile !»
C’est ainsi que l’on commencera à parler de «littérature de l’urgence»,(2) et que des éditeurs se bousculeront très tôt pour avoir qui son témoin et qui son théoricien du «Qui- tue-qui ?». «Écrire utile» ? Étrange formule qui résonne comme un impératif catégorique, et qui revient à dire : «ÉCRIVEZ DONC CE QUE L’ON ATTEND DE VOUS, ICI, À PARIS !»


Évidemment, posez ce constat et aussitôt des esprits éclairés vous rétorqueront : «Ça va, la parano algérienne, on connaît !» Certes, et je dirai même mieux : tout Algérien est, par définition, schizo-parano ! En cela, je suis un Algérien pur jus, et heureusement que je me soigne, par le seul remède efficace, celui qui reste à ma portée : l’écriture, et, particulièrement, la fiction.
Plus sérieusement, est-ce vraiment notre paranoïa qui fait que l’édition française soit devenue sélective avec les écrits d’auteurs algériens, et sélective pas pour des motifs purement littéraires ? Demandez-vous pourquoi les manuscrits de Rachid Boudjedra, qui, malgré son éclipse, reste ce grand écrivain, un des rares à résister au formatage en vigueur dans l’édition francophone, ne «parviennent» plus aux éditeurs germanopratins… Sélective, oui, mais pas en matière de qualités littéraires : à Paris, des critiques sincères s’étonnent (mais, hélas, en privé !) de certains succès médiatiques (d’auteurs algériens) qui, à l’aune du style, voire de la syntaxe même, n’auraient même pas dû atteindre le stade d’un débat au sein d’un comité de lecture ! Et sélective, l’édition, l’est curieusement depuis la «Décennie noire», cette «guerre civile» qui autorisa l’élite parisienne à décréter que «Camus a eu raison avant tout le monde», pour avoir écrit que l’indépendance était pure «utopie». Mais qui connaît cet aveu de l’auteur de L’Étranger lui-même : «J’ai avec l’Algérie une longue liaison qui m’empêche d’être tout à fait clairvoyant à son égard» ?
Alors, paranoïa, vraiment ? Voyons voir…



Critique littéraire


«Cuisine et dépendances»


Comme je le signale en préambule dans la version brochée (éd. Frantz-Fanon, 2017) de mon «roman-essai» Aujourd’hui, Meursault est mort(3), le manuscrit avait été refusé par plusieurs éditeurs de France, ce qui m’avait poussé à le publier en ebook, le 27 juin 2013, soit plus de quatre mois avant Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud. Le tout premier article, quelques lignes plutôt positives, parut sur un blog d’un critique littéraire hébergé sur le site de Pierre Assouline, membre de l’Académie Goncourt. L’article disparaîtra bizarrement du site à l’approche des sélections des prix de l’année 2014… Ce que je ne dis pas dans le préambule, par respect de la confidence, c’est que, trois jours avant les délibérations des Goncourt, je reçus, à quelques heures d’intervalle, deux courriels, et sans que les deux expéditeurs, membres dudit jury, se fussent concertés (j’en aurai plus tard la preuve) : chacun me demandait de lui faire parvenir d’urgence mon manuscrit. Provincial, je ne pus qu’envoyer par courriel une version PDF… Trois jours avant le jour J ! Oui, vous pouvez le dire : bizarre ! Sauf que, plus bizarre (et sans tirer de conclusion, s’il vous plaît !), il manquera deux voix au lauréat pressenti (euphémisme).
En désespoir de cause, Regis Debray (sic) finira tout de même par obtenir compensation : le Goncourt du Premier roman…


J’ai déjà évoqué sur mon blog le procès en plagiat (de mon Dictionnaire des mots français d’origine arabe, Seuil 2007 ; Points 2012 et 2015), un délit dont la découverte me valut un accident vasculaire, rien que ça ! Procès que j’avais intenté à Alain Rey : 2014-2019, cinq années de bataille, pot de terre contre pot de fer.


En décembre dernier, le Tribunal de grande instance de Paris m’a donné raison, mais a minima : la partie adverse, en la personne de Monsieur Alain Rey, fut reconnue coupable non pas de plagiat mais de «parasitisme» (après tout, on ne dit plus «femme de ménage» mais «technicienne de surface» !).


Cela dit, qui donc, en France, a entendu parler de ce verdict ? Et quel grand média l’a évoqué ? Juste un flash sur FranceTv-Info ; quelques lignes sur… Sputnik. News et Inforussie ; curieusement, Le Monde comme Livres-Hebdo titrent non pas sur Alain Rey mais sur son éditeur.
Seul un quotidien régional, Le Courrier de l’Ouest, avait traité le fond de l’affaire, sans épargner le lexicographe, et même à la une ! Quant aux émissions consacrées aux livres, sur les chaînes de télévision françaises, motus et bouche cousue. Pire : François Busnel, recevant Alain Rey dans son émission «La Grande Librairie», sur France 5, ne dira mot du procès intenté à son invité, encore moins de la conclusion du TGI de Paris !… Circulez, y’a rien à voir !… Comme l’écrira Daniel Junqua, ancien du Monde et ancien directeur du Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ) : «Le Courrier de l’Ouest a suivi cette affaire de bout en bout avec un grand professionnalisme. On ne peut en dire autant de la plupart des grands médias nationaux qui ont préféré ignorer une décision de justice qui met à mal la réputation du pape français du dictionnaire, chouchou des plateaux télé… Les juges, quant à eux, ne se sont pas laissés impressionner et sont allés au fond des choses. Allons, tout n’est pas si mal en France !»
Je passe sur le parcours de mon essai : Israël et son prochain, d’après la Bible, un manuscrit qui, en dépit de trois fiches de lecture élogieuses (que j’ai fini par obtenir, de La Découverte, de Desclée de Brouwer et du Suisse Labor et Fides), a mis dix ans avant de trouver son éditeur (L’Aube, 2018). Certes, avec un sujet tabou, Israël, le tabou des tabous en France, il fallait s’y attendre.

Quand l’éditeur se fait ordonnateur


Mais c’est sur le parcours sidérant d’un autre manuscrit que ma «paranoïa» d’Algérien allait trouver son compte, pour ainsi dire…


Il s’agit d’un essai-enquête sur l’évangélisation et les conversions de musulmans au christianisme : Le Christ s’est arrêté à Tizi-Ouzou. Une enquête qui m’avait mené du sud de la France (pour interviewer une pasteure d’origine kabyle) jusqu’en Tunisie, en passant par l’Espagne (où vivait, près de Grenade, une communauté de convertis d’origine marocaine), le Maroc et l’Algérie (Kabylie).
Un mois après avoir posté le manuscrit à l’éditeur (un grand parmi les plus grands), je reçus un compte rendu de lecture dans lequel on me demandait de revoir ma copie afin de donner de «l’épaisseur» à mon sujet. Ce à quoi je me pliai, sans état d’âme. Je dus donc retravailler mon texte… Après la seconde lecture de l’éditeur, je reçus un courriel dans lequel on me demandait carrément (je cite) : «d’ajouter des éléments, même s’il faut en inventer» !… Tel quel, noir sur blanc ! Et pour une enquête de terrain ! Ne comprenant pas (ou plutôt craignant d’avoir bien compris) ce que l’on attendait vraiment de moi, je contactai ledit éditeur par téléphone.
Qui précisa sa pensée, sans façon : «Il nous faut des convertis plus critiques envers l’islam !» Comme je restai sans voix, l’homme ajouta : «Il manque du sang et des larmes, pour tout dire !»
Quitte à inventer ? Oui ! Sidéré, je restai deux semaines à me demander ce que je devais faire… Surtout que la deuxième moitié de l’à-valoir (la moitié de 15 000 €, s’il vous plaît, frais d’enquête compris !) ne devait m’être versée qu’après acceptation du manuscrit final, ce qui est la règle.
Alors… Répondre aux désirs de l’éditeur et signer d’un pseudonyme, peut-être ? Il faut dire que j’étais dans une situation matérielle des plus critiques, et que la première moitié de l’à-valoir (7 500 €, donc) avait servi à mes voyages pour les besoins de l’enquête (France, Espagne, Maroc, Algérie, Tunisie). Et ma banquière, qui suivait avec sympathie et confiance mon travail, me voyant enfoncé-dans-le-rouge-foncé, ne pouvait admettre que je perdisse une telle somme…
Ajouter du sang et des larmes, quitte à inventer : à quel prix !



De la «littérature de l’urgence» à la littérature d’allégeance


Un matin, devant mon café, je m’entendis penser : «Qu’est-ce qui est indélébile, le rouge au front ou le rouge au compte ?» Pour toute réponse, décision fut prise : renoncer à la deuxième moitié de l’à-valoir. Puis, désabusé, meurtri par une telle perversion du milieu éditorial, je me mis en quête d’une autre maison… Que je trouvai en l’espace d’une semaine ! Mais avec un à-valoir équivalant au sixième du premier, et sans compter que le nouvel éditeur n’avait pas eu à payer les frais d’enquête !…


À la parution du livre (Le Christ s’est arrêté à Tizi-Ouzou, Denoël 2010), l’éminente maison d’édition m’informa qu’elle lançait une action en justice pour cause de rupture de contrat. Serein, je répondis de trois mots : «Clause de conscience», en joignant juste une copie du courriel où l’on me demandait tout bonnement «d’ajouter des éléments, même s’il faut inventer».
Dès lors, silence radio.


Voilà, donc, quelques vérités sur les mœurs de l’édition en France auxquelles on peut être confronté, si l’on ne cède pas à l’injonction de «l’Écrire utile». Mais au fait, utile à qui, et utile à quoi ? Bonnes questions !… Et voilà pourquoi (comme mon personnage dans L’Homme de la première phrase, Rivages/Noir, 2000), je continue à flétrir ce «néo-algérianisme» qui, dans la droite ligne des nostalgiques du «temps béni des colonies», nous a enfanté une «littérature d’allégeance».
Cela dit, vous qui avez demandé mon avis, ne baissez jamais les bras : il y aura toujours une opportunité, un éditeur libre, sans arrière-pensée ni perversion idéologique, pour qui la veine littéraire vaut mieux que le filon, et «l’Écrire vrai» mieux que «l’Écrire utile».
S. G.



(*) Essayiste, romancier, ancien journaliste, Salah Guemriche est l’auteur de quatorze ouvrages, parmi lesquels le désormais classique Dictionnaire des mots français d’origine arabe (Seuil 2007, en poche : Points 2012 et 2015) ; Chroniques d’une immigration choisie (L’Aube, 2019) ; Alger-la-Blanche, biographies d’une ville (Perrin, 2012) ; Abd er-Rahman contre Charles Martel – la véritable histoire de la bataille de Poitiers (Perrin, 2010) ; Un été sans juillet – Algérie 1962 (Le Cherche-Midi, 2004) ; L’Homme de la première phrase (Rivages/Noir, 2000).

1) 1 https:// www.lefigaro.fr/ livres/2013/11/21/03005-20131121ARTFIG00513-les-mauvais- coups-des-editeurs.php


2) «La littérature de l’urgence a pour visée de réconforter le lecteur (et l’éditeur), de le rassurer sur son présent, de l’anesthésier. Ce sont en définitive des écrits de la stagnation. Elle est une écriture qui témoigne, un ‘’document humain’’ selon les termes de Pierre Jourde, mais sans envergure» (Ahmed Hanifi, La littérature de l’urgence, entre réalité et exigences littéraires, http://www.latribune-online.com/1512/contact.htm

(AH: pour lire cet article cf en bas de cette page)


3) Sous-titré Dialogue avec Albert Camus, il parut en version brochée aux éditions Frantz-Fanon (Algérie, 2017). Toujours téléchargeable, version numérique sur Amazon : https://www.amazon.fr/dp/B07VMYXFMZ

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CLIQUER ICI POUR LIRE « LA LITTÉRATURE DE L’URGENCE »

Titre complet: «La littérature de l’urgence» entre réalité et exigences littéraires

in La tribune lundi 15 décembre 2003

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LE SOIR D’ALGÉRIE MERCREDI 1° JUILLET 2020

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Le 25 juin 1992, je me trouvais dans le cortège du président Boudiaf

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Préalablement je me dois vous dire que la narration du cortège proprement dit (comment je me suis trouvé dedans etc.) commence ci-après à la 104° ligne, au 1720° mot, c’est plus juste. Alors, soyez patients et lisez ce qui précède qui est tout autant intéressant (je le pense et l’espère).

Cela s’est passé il y a 29 ans. Toutes les étoiles du Nord n’avaient pas suffi pour maintenir intact notre espoir cardinal et nos résolutions pacifiques qui allaient être contrariés, gravement blessés, pis encore qu’ils ne l’avaient été quelques mois plus tôt, à l’aube de la nouvelle année. Nous étions le dernier lundi de juin et notre pays et ses hommes allaient incessamment sombrer bien malgré l’écrasante majorité d’entre eux dans un gouffre de déraison qui attristerait le temps, un monde d’affres et d’épouvantes, une longue nuit, un cauchemar interminable, dont les premiers signes annonciateurs nous avaient été livrés disais-je six mois plus tôt, et pour certains depuis plusieurs années.

Nous allions voir ce que nous allions voir. L’horloge de mon bureau indiquait 13h30. Sur mes fiches d’identification de poste de travail que j’appelais FIP, j’ajoutais, rayais, surchargeais, rectifiais, revenais à l’indication initiale. Pour chaque poste de travail (plusieurs centaines) il me fallait proposer une évolution possible. Je croyais fermement que les grands patrons m’avaient proposé ce job de « chef de gestion de carrières » parce qu’ils me prenaient au sérieux, croyaient en mes compétences. Plaisanterie. « Le gaz est naturel. Il coule dans des tuyaux depuis le Sahara jusqu’ici. On ouvre les vannes et on remplit les méthaniers. Les dollars arrivent, coulant à flots, dans l’autre sens et dans d’autres tuyaux, opaques. Et on les distribue, avec ou sans le syndicat. Tout le reste est du festi » me répétait un vieux collègue qui en avait vu des vertes et des pas mûres depuis les premiers temps de la Camel. « Tous ces services de Personnel, de Carrières, de Moyens généraux, de Social et de et de… ça sert à rien, qu’à nous faire passer le temps ». Je ne le croyais pas. À tord.

Il était 13h30 ce lundi 29 juin. Max-Si-Ali (appelons-le Max-Si-Ali), notre syndicaliste-chef maison est entré comme une furie dans mon bureau, j’ai cru qu’il avait dans son élan déglingué les paumelles de la porte de mon bureau.

– Tu as entendu la dernière ?

– Quoi ? 

– Boudiaf, Boudiaf, a-t-il bégayé le souffle et les yeux aux abois, il a été liquidé ! 

– Euh ?

– En direct à la télévision… 

Et il a fait demi-tour vers l’extérieur aussi rapidement qu’il est entré en claquant la porte, pour aller porter la mauvaise nouvelle à tous les bureaux. Un brouhaha s’en est suivi, car d’autres collègues venaient d’apprendre la nouvelle et eux aussi ont décidé de s’en faire porteurs. J’ai abandonné mes FIP et mes courbes et mes stats, et suis sorti précipitamment, emporté par la folle nouvelle et c’est tout le complexe de liquéfaction qui se transformait en souk d’échange d’informations et de rumeurs.

La journée commençait, jusqu’à ce moment-là, ordinaire dans une usine ordinaire de la Sonatrach à Bethioua (Arzew). Max-Si-Ali passait son temps à récolter des informations et des rumeurs qu’il distillait après les avoir triées, alimentées. Max-Si-Ali a passé une grande partie de sa vie syndicale (il était technicien supérieur affecté à un poste fictif) à combattre contre vents et marées pour que « goffat el aïd » (1), au profit des travailleurs, soit reconduite chaque année. Le couffin qui nous avait été offert le mardi 9 et mercredi 10 juin était bien conséquent. C’était pour chacun ou le 9 ou le 10, le matin ou l’après-midi, selon le poste qu’on occupait, le service, le département, la sous-structure, tout était calculé et précisé à l’encre noire dans un grand tableau blanc Excel (42X30) démultiplié en autant d’exemplaires qu’il y avait de lieux d’affichage. Le tableau était scotché, punaisé ou agrafé à l’entrée des départements, des services, sur la porte du local syndical, et bien sûr sur la porte et les murs de la Coopérative syndicale). Deux gros tampons l’accompagnant : celui du Syndicat – encre bleue – et celui de la Direction – encre rouge  –, main dans la main et drôles de couleurs. L’aïd du mouton est tombé le week-end suivant. Max-Si-Ali était comme le père Noël, et rouge comme lui. Un grand syndicaliste, très apprécié – malgré tout – par tous les directeurs successifs. Les travailleurs aussi, mais ceux-ci n’avaient pas d’autres choix. Max-Si-Ali avait du mordant, du bagou, de la répartie, mais il ne fallait jamais évoquer devant lui les conditions de travail des chaudronniers, des manœuvres ou des saisonniers par exemple. Jamais évoquer les relations qu’entretenaient avec eux les petits-chefs, jamais évoquer les décisions unilatérales. Cela risquait de le rendre plus rouge encore.  

Max-Si-Ali a couru donc comme une flèche pour être le premier à donner la mauvaise nouvelle comme un augure écrasé par les événements. Lorsqu’il s’est rendu compte qu’il n’était pas seul dans le couloir, il a pris la direction de la Direction. Notre planète est sortie de ses gonds immémoriaux puis s’est arrêtée de tourner le temps d’une rotation. « Ils l’ont eu » me suis-je entendu dire. Toutes les télés du monde se sont brusquement tournées vers nous. Nous étions de nouveau le cœur d’un monde malsain et incertain. Elles ne parlaient que de ce terrible drame et le film de l’événement repassait en boucle. « Le chef de l’État algérien, Mohamed Boudiaf a été assassiné ce matin à Annaba, à 600 km d’Alger. Le président algérien était en train d’inaugurer une maison de la Culture… » a annoncé Paul Amar en ouverture du journal 19/20 de FR3. Des lots d’images, par dizaines, se bousculaient dans mon esprit.

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CLIQUER ICI POUR VOIR L’EXTRAIT DU JOURNAL TÉLÉVISÉ DE FR3

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(une autre émission (vidéo) consacrée à Boudiaf, « La marche du siècle » est à voir à la fin de cet article)

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Trois jours auparavant, Jamel (appelons-le ainsi) m’avait lancé des mots à l’oreille comme un reproche, des mots qui ont claqué à mes pavillons endoloris, comme encore aujourd’hui même si beaucoup d’eau, d’encre et de sang ont coulé sous les oueds, sur les papiers journaux et sur la terre des martyrs depuis. « Tu es devenu fou, tu l’as échappé belle ! » C’est ce qu’il avait susurré. « Tu t’es retrouvé dans le cortège ? mais tu es devenu fou, tu as pris un risque incalculable ! tu l’as échappé belle ! » J’ai eu beau lui expliquer que cela était le fait du hasard, rien n’y faisait, il répétait jusqu’à ce que sa voix s’éteigne « hbelt ya sahbi, hbelt ! tu es devenu fou mon ami ». J’ai déjà précisé que Jamel n’est pas le vrai prénom de mon ancien collègue et ami (il ne l’est plus). Si j’écrivais ici l’ombre de l’ombre de son prénom, ou pire encore de son nom, il me réduirait – 29 ans plus tard – à néant. C’est qu’il a toujours détesté d’assumer publiquement ses choix politiques. Il n’aimait pas les vagues et adorait les ombres. Les mots que Jamel disais-je, m’avait murmurés le 26 juin, claquent encore à mes oreilles comme un coup de fusil dans l’Arizona : « tu es devenu fou, tu l’as échappé belle ! » m’avait chuchoté l’ex ami à qui j’avais détaillé le récit de mon aventure quelques jours plus tôt. Il avait bien raison sur ce coup-là.

Aujourd’hui, 29 ans plus tard, je tremble encore de ma folie. Je vous explique. Mais d’abord qui est qui ? Jamel était un collègue dont j’appréciais les compétences et l’amitié sincère. Nous travaillions à la Sonatrach (1° entreprise d’Afrique). C’était un haut cadre de notre boîte. Pendant tout le mois de mars, c’était ramadan, nous avons préparé, ainsi qu’avec Belabbès (appelons-le Belabbès), le sous-directeur de la Production, une vidéo qui, trois mois plus tard, nous représentera au 10° Congrès international du Gaz à Kuala-Lampur qui a eu lieu du 25 au 28 mai 1992. Le sous-directeur (et ami aussi, de second ordre) m’avait chargé de m’occuper de la lecture du texte explicatif accompagnant le déroulé (présentations de l’entreprise, du Distributed Control System, du traitement des unités de dessalement de l’eau de mer : Thermocompression, etc.) Il a préféré que cela soit moi qui le lise parce que, me disait-il, croyant me faire plaisir « tu as l’accent parisien », à croire que Kuala-Lampur allait se transformer en un nid de concours d’expression parisienne. J’étais revenu de Paris quelques années auparavant m’installer au Bled, mais cela ne me ravissait pas particulièrement que l’on me flattât de l’accent qui était le mien, pas plus aujourd’hui en 2020 (un peu plus fleuri probablement par les galets des plages et les cigales des pinèdes). Cet accent ou un autre cela m’était égal, aujourd’hui plus encore, et son mot a glissé sur moi, sans effet autre qu’un haussement d’épaules redoublé.

Mais je reviens à Boudiaf et à mon « échappée belle. » Deux semaines après la fête du mouton du 11 juin, le président Mohamed Boudiaf faisait une tournée d’inspection dans le pôle industriel d’Arzew (33% des richesses nationales). Comme pour de nombreuses personnalités, le passage par les complexes de transformation des hydrocarbures est obligé, ainsi que par le principal village Sonatrach (il y en a onze) appelé « Camp 5 » (800 « chalets » individuels, tout en bois comme là-bas en Amérique du Nord où ils ont été fabriqués avec jardin et infernal chiendent (sapristi de morbleu de chiendent inébranlable), garage, circuit de télévision intégré et tout, stade de hand-ball, de base-ball, dancing, pub… et même un étrange mur de pelote basque. Un village dans lequel vivaient environ 3000 habitants). Ce camp 5 où nous résidions se trouve au sud de Aïn-el-Biya, le village ancien, à mi-route entre Mosta et Oran. Un rite profane auquel n’échappe aucune haute personnalité surtout internationale. Le Camp 5 était un lieu privilégié par les hauts responsables.

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Dans mon agenda, à la date de ce jour-là, un jeudi 25 juin exactement comme aujourd’hui, j’avais écrit « Boudiaf chez nous » et tout le détail, à l’encre rouge indélébile, qui me sert aujourd’hui pour narrer ce temps ancien. En cette fin de matinée du dit jeudi 25, le soleil dardait nos velléités. Quelques nuages épars faisaient exception à la fête qui s’annonçait, des grains de sel blanc moutonneux. C’était en effet le début du week-end et en quelque sorte avec cette visite du président c’était un jour de fête. Il ne manquait que les pom-pom girls.

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« Les premières années au Camp 5 (appelé camp américain, car construit – comme les usines – par eux et pour eux sur des terres viticoles avec la bénédiction des Autorités prosternées) on se croyait à Kansas City je te jure » me disait un ancien, qui savait de quoi il parlait. Il avait fait plusieurs séjours au Kansas justement dans le cadre des formations des ingénieurs. Lors de la visite de Boudiaf, il n’y avait pas de pom-pom girls, ça ne se fait pas (l’esprit de certains étant parfois tordu), ni de pompons, mais tous les enfants du village (les écoliers ne portaient pas leurs tabliers roses ou bleus selon le genre) agglutinés de part et d’autre de l’avenue principale du camp en chantant, en braillant, applaudissant (comme ils pouvaient) faisaient mieux tenant chacun un drapeau rouge vert et blanc 15X20 tout neuf. Certains adultes à qui personne n’a rien demandé, jouaient à l’agent de police et priaient les enfants de se redresser ou de se calmer. Peine perdue. Les islamistes (on disait « boulahya », les barbus, un peu par moquerie) ne se sont pas déplacés, car ils n’aimaient pas Boudiaf. Au soir de l’innommable dans leur vilenie, les plus radicaux/radicales youyouteraient.

En fin de matinée, le cortège officiel est arrivé. Une trentaine de voitures, majoritairement des Peugeot 505 métallisées et sombres les plus sophistiquées. Je possède une voiture du même type, grise et vitres fumées, mais beaucoup moins rutilante. À vrai dire ma 505 avait pris quelques coups. Les phares, depuis qu’on avait tenté de forcer leurs caches pour les voler, je les ai attachés avec du fil de fer SNS galvanisé (3,50 mm), sous le capot. Tous les passagers sont descendus dès la barrière de sécurité du Camp franchie. Les chauffeurs se sont garés sur le parking jouxtant le kiosque à journaux, devant l’abri des camions de pompiers et tout le long de la première rue transversale et de part et d’autre. Les nombreux motards de la gendarmerie qui accompagnaient le cortège se sont dispersés un peu partout autour des Peugeot. Ils sont descendus de leurs engins, sans s’en éloigner, ainsi les chauffeurs des voitures. On a vu aussitôt briller de rouge une dizaine de bouts de cigarettes.

Le président est arrivé en costume bleu sombre avec une cravate bleue tachetée de points blancs, posée sur une chemise blanche, droit et fier comme le i majuscule d’une grande machine ou comme Lee Van Cleef, entouré d’une cohorte de gros bras, tous ‘enlunettés’ Ray Ban type Blues Brothers (il y avait plus chic pourtant) ou tendance tontons macoutes, et de responsables en tout : directeurs, sous-directeurs, chef de la Sécurité1, chef de la Sécurité2, 3, etc. faisant crépiter leurs Talkie Walkies pour frimer, Wali, chef de daïra (préfet, sous-préfet), maire, chef du Camp, Chef cuisinier, Chefs de départements, de services, de sections, d’équipes, Chef du Syndicat, son bras droit, son bras gauche, Chef de l’Union Territoriale et d’autres quidams. Bref, nous étions tous là. « Tu le vois ? » j’ai demandé à mon fils en le posant sur mes épaules, « là, le grand monsieur avec la main contre son oreille, il entend mal ». Malek avait sept ans. Le président nous a salués, dit sans chichi quelques mots ordinaires d’encouragement en arabe national (l’arabe de nos mères, de nos grands-mères, pas celui de la télévision) à des enfants en caressant une épaule, une tête, puis on l’a précipité dans les locaux de « l’Administration », près du grand et moderne restaurant et de la grande piscine, fiertés du Camp parsemés de mille et un fanions aux couleurs orange et noir de l’entreprise et de mille et un mini-drapeaux aux couleurs officielles du pays. Bien évidemment les bordures des trottoirs avaient été repeintes la veille en rouge et blanc, sur une partie du parcours. Peindre les bordures des trottoirs (toujours en rouge et blanc) quelques heures avant l’arrivée d’une haute personnalité est un sport partagé avec enthousiasme par tous les peintres et leurs chefs dans toutes les contrées du pays. Le lendemain, les traces de centaines de paires de chaussures forment des figures étranges sur le reste des trottoirs, sur le bitume, et marquent le passage des habitants peu regardants.

Mon fils Malek, et moi, ne pouvions rester plus longtemps, car nous devions nous rendre à Oran, au Stade du 19 juin pour assister à la finale de la coupe d’Algérie de football : JSK-ASO. Mon fils aimait beaucoup le football. À l’époque, il y jouait jour et nuit avec ses amis de la rue 7, de la rue 10, 33, 9… heureusement toutes bien éclairées dès la tombée du jour (ce n’est plus le cas aujourd’hui). On comptait trois lampadaires par section de rue. C’était assez pour courir derrière une balle en été… Bien sûr, comme en Amérique, on reconnaît les rues par le ou les chiffres qu’elles portent, les chiffres les nomment pour ainsi dire. Et comme il a été studieux durant sa toute première année scolaire, parole de maîtresse, je lui ai offert cette finale.

Le président et sa suite allaient eux aussi quitter le village. Les gardiens laissaient sortir les voitures, mais pas entrer. Sur la N11, la nationale ralliant Aïn-el-Biya à Oran, à hauteur de l’entrée de Gdyel, les gendarmes affectés à l’entrée est de la ville m’ont empêché de continuer. « Par là vous pouvez », m’a fait l’un d’eux. « Par là », c’est-à-dire par une piste à l’intérieur des terres, une route de terre étroite, parallèle à la nationale, au terme de laquelle on peut soit pénétrer dans la Forêt des lions et atteindre Kristel, puis longer la Méditerranée jusqu’à Oran, soit revenir sur la N11. La piste contourne Gdyel par le nord-ouest. Je l’ai pénétrée, longée. Une piste qui n’en est vraiment pas tout à fait une, heureusement peu utilisée ce jour-là. Je l’ai tant bien que mal suivie. J’ai roulé sur le flanc de la ville sans encombre. À la sortie ouest, à l’instant où je m’apprêtais à rejoindre la nationale, je suis tombé nez à nez avec les voitures de fin du cortège présidentiel, qui filait à très vive allure. La vitesse maximum officielle autorisée par heure était 80 km. Le cortège roulait à plus de 140 km, je le constaterais plus tard sur mon compteur.

J’ai emboîté le pas à la dernière voiture. Un motard de la garde, un motard retardataire, sorti de je ne sais où, a ralenti derrière moi, pensant certainement que je faisais partie du cortège et que j’avais pris quelque retard. Il n’a pas vu mon fils couché sur la banquette heureusement (ou pas). Cette facilité me donnait des sueurs. Je ne l’ai pas comprise (et ne l’ai jamais comprise depuis), mais l’heure n’était pas à ce type de réflexion. Mon véhicule était de même marque que nombre d’entre ceux qui formaient le cortège, de même marque, mais très poussiéreux. Me voilà, à mon corps défendant, « dedans ». Il me fallait dès lors assurer l’allure. C’est-à-dire rouler à très grande vitesse. Le motard a accéléré, s’est positionné sur ma droite et est demeuré à ma hauteur deux ou trois éternelles minutes à parler dans le micro intégré à son casque, puis décèlera pour clôturer le cortège. Un deuxième motard s’est adjoint au premier. Comme les véhicules qui me précédaient, j’ai activé les feux de détresse. Nous avons traversé Sidi-el-Bachir, Bir-el-Djir, comme des bolides, protégés par quantité de motards protecteurs. L’aiguille du compteur kilométrique vibrait pendant plusieurs minutes, je le jure, sur 160. Je ne me souviens plus, mais il est probable que j’ai récité la besmala. J’étais sur le point de basculer et je l’acceptais forcé. Basculer vers quoi, vers où je n’en savais fichtre rien, mon esprit s’embrumait (je ne suis pas dans la littérature ici, je vous le promets que c’est ainsi ou presque que les choses se sont passées). Je n’avais aucune solution de rechange. C’était à prendre ou à prendre. J’étais le dernier véhicule et derrière moi, deux motards clôturaient le cortège pour le protéger d’éventuels intrus. N’est-ce pas. Et je suais à grosses gouttes. Elles perlaient, amères, de mon front aux lèvres. Lorsque vingt minutes plus tard nous sommes arrivés à Point du Jour et Bernandville, une armada de policiers au garde-à-vous, un tous les cinq mètres, nous attendaient. Ils nous accueillirent, main droite à hauteur de la tempe, immobile et doigts serrés. Je devinais la précision du geste plus que je ne le voyais. Un salut que je ne méritais aucunement. Les mêmes gouttelettes de sueur froide continuaient de couler sur mon front, sur ma bouche, sur ma nuque et le long du dos. Comment sortir de ce qui m’apparaissait comme une souricière, un traquenard ou un pétrin et il devenait urgent que je m’en extraie. Je faisais des constats et me posais beaucoup de questions et je savais que je ne détenais pas de réponses. L’instinct l’emportait sur toute réflexion. Comment ai-je pu me retrouver dans ce guêpier ? « Nous sommes en danger » pensai-je, mon fils et moi. Je me devais hélas constater encore et encore que je n’avais de choix que de continuer. C’est que nous étions arrivés à Oran.  Le convoi roulait toujours à vive allure, beaucoup moins toutefois que jusque-là. Aucun véhicule en mouvement à des centaines de mètres à la ronde hormis ceux du convoi. Et le mien. Cité Les Falaises dite Sonatrach, le boulevard Champagne, Gambetta mon quartier, avec en contrebas Cova Lawa (cueva del agua) et c’est mon enfance et mon adolescence qui défilèrent en quelques secondes, la jetée, 1° canon, 2° canon, 3°, l’apprentissage de la nage, de la pêche, tous mes amis, le bidonville, le bouge épique de Mamia, Dakkiya… Nous avons ralenti au niveau du rond-point du lycée Lotfi-Max Marchand, que nous avons emprunté sur la gauche jusqu’à celui de l’Académie. Enfin le siège de la wilaya.

Tout autour de l’immense escalier de l’entrée officielle, je ne pouvais compter les policiers en tenue, innombrables, ni deviner les autres en civil. Les chauffeurs des premières voitures ont pénétré dans le sous-sol de la préfecture. Les autres se sont débrouillés tant bien que mal pour stationner par-ci, par-là, écrasant sur les trottoirs et terre-pleins alentour fleurs et autres végétaux. « Nous sommes sauvés » ai-je pensé. Puis j’ai ajouté à haute voix « normalement » ce qui a fait réagir Malek. Il a dit « papa ! » Je lui ai répondu « chut ».

Il a dû rêver. À hauteur du 110 rue Mouloud Feraoun (ex René Bazin), il fait angle avec le boulevard du 5 juillet, j’ai braqué sur la droite et avancé de quelques mètres sur le boulevard très pentu, me suis arrêté devant le rideau baissé d’un garage sur le fronton duquel il était écrit « Le Froid d’Algérie » en lettres capitales orange à l’identique des volets des fenêtres des appartements de l’immeuble. J’ai désactivé les warnings puis éteint le moteur. Mon fils qui jusque-là dormait allongé sur la banquette arrière, s’est réveillé un peu perdu et a tenté de se redresser. Il avait dit « papa ! » sans rien ajouter. Là je lui ai lancé « dors Malek, dors encore un peu ». Je suis resté immobile un temps qui m’a paru infini. Dans le rétroviseur extérieur gauche je voyais un policier s’avancer vers nous, un sifflet à la main, Malek s’était laissé tomber. Lorsqu’il est arrivé à hauteur de mon véhicule, le policier a jeté un regard sur la plaque d’immatriculation, me sembla-t-il, puis il s’en retourna, ne nota rien. J’avais entre temps ouvert ma portière, fait mine de vérifier l’état de la roue avant gauche, celui de la roue arrière gauche, puis je l’ai refermée. J’étais moi aussi un peu perdu. J’ai demandé à Malek qui gesticulait de rester calme, mais c’est moi qui devais le demeurer. Nous ne sommes pas sortis du véhicule, pas dans l’immédiat. J’ai attendu que mon esprit revienne à de meilleures dispositions et que les autres véhicules – certains se sont garés comme moi sur le boulevard du 5 juillet, mais en double file pas comme moi – se fussent vidés de leurs passagers, une dizaine de minutes, avant de repartir, avec le maximum de douceur. J’aurais plané. Si j’avais pu nous rendre transparents, je n’aurais pas hésité. J’ai laissé avancer la voiture en direction du Front de mer.

Et c’est à hauteur de la station-service Naftal en face du lycée Lotfi, qu’un autre policier qui n’avait probablement rien à faire, me demanda de lui remettre les papiers du véhicule alors même que j’étais à l’arrêt attendant que le feu tricolore passe au vert. Je me suis exécuté sans même demander les raisons d’un tel abus ridicule, ce n’était pas le moment. Il a fait mine de lire le permis de conduire, l’attestation d’assurance, la carte grise. Derrière, plusieurs voitures s’impatientaient en klaxonnant. Le policier ne leur a pas prêté attention. Il m’a dit « li vites hadou, fimi ? » Exact, les vitres avant de mon véhicule étaient fumées, son interrogation n’était pas nécessaire. J’ai répondu « oui ». Il a ajouté « normalement tu les changes », puis « ah Sonatrach ! » Il a dû déchiffrer mon poste de responsabilité. Il a gribouillé quelque chose sur un bout de journal, et a fait alors en me tendant les papiers « Roh, roh ». Je suis parti lorsque le feu m’y a autorisé, tout droit alors qu’il était plus raisonnable de tourner à droite.

J’ai glissé une cassette audio « Douha aliya » et j’ai accompagné  Cheb Mami, parfois à tue-tête, contrariant Malek, tout le long du trajet « Jibouli mali jibouli mali mali mali dak ghzali ! » : Front de mer, flanc est du lycée Lotfi, RTA, Casoran, le cimetière et enfin El Hamri. Le « Stade du 19 juin » était bien rempli, plein comme un œuf. Il devait être 14 heures. C’est Malek qui a présenté le billet à l’entrée, porte A. Nous nous sommes installés dans les tribunes, à moins de cent mètres des tribunes officielles et du ‘‘président du HCE’’ Mohamed Boudiaf, que nous distinguions difficilement, mais que nous distinguions. Je le montrais du doigt à mon fils, « il est là, regarde, là, là, tu le vois ? » Mais lui, ce qui l’intéressait c’étaient les joueurs sur le terrain. Comme nous tous, il ne savait pas que nous ne le reverrions plus jamais. Le match s’est déroulé sans incident, l’ambiance des grands rendez-vous battait son plein.

Globalement les spectateurs penchaient pour l’équipe kabyle plus expérimentée. Bien que plus faible, l’équipe de Chlef, l’ASO, ne s’est inclinée qu’à la toute dernière seconde, suite à une erreur de son gardien de but.  La JSK a donc battu l’ASO par 1 à 0.

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Pardonnez-moi maintenant cette digression. Le nom du stade, « 19 juin 1965 », renvoie au jour où Boumediene a fomenté un coup d’État contre Ahmed Ben Bella, le président en titre alors, qui, l’avant-veille, assistait, ironie cruelle de l’histoire, dans ce même stade qui s’appelait alors « Stade Municipal », à une rencontre amicale entre l’Algérie et le Brésil, gagnée par celui-ci 3 à 0.

C’était le jeudi 17 juin 1965 devant 45.000 spectateurs, ébaubis de vivre une importante page d’histoire de leur tout pays tout récemment libéré (2). Deux jours tard, Ben Bella était renversé par son ministre de la Défense. La dictature s’imposera durant une quinzaine d’années. Des jours et des semaines et des mois, je raconterai dans le détail ce match entre l’Algérie et le Brésil auquel j’ai assisté, médusé : « j’ai vu le roi Pelé ! »  Je l’ai vu le roi faire du stade son théâtre d’acrobaties : coups de tête, dribbler, feinter, jongler, lever les bras au ciel, sauter, sprinter et marquer (lui à la 19°, Didi à la 29° et Gerson à la 81°). J’ai vu le roi Pelé, mais j’ai couru jusqu’à l’hôtel où résidaient les Brésiliens pour le voir de nouveau, le fameux hôtel Martinez. Et j’ai revu Pelé et toute l’équipe, Manga, Didi, Garrincha, Dja Santos…

Hôtel Martinez, Oran

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J’étais un fanatique de foot, heureux. L’hôtel a été détruit depuis. Il est en construction depuis plus de… quarante ans. On est loin du travail à la chaîne et les enveloppes « 10% » s’accumulent. Il n’y a jamais de limites à la corruption lorsque l’opacité est la règle la plus démocratique, la plus partagée. À l’âge que j’avais, le coup d’État m’était passé haut par-dessus la tête, pas l’atmosphère plombée qui s’en est suivie. J’ai mis plusieurs semaines à me remettre de mes émotions. 

Revenons si vous le voulez bien au jeudi 25 juin 1992. Quand on connaît la suite des événements, quand on sait, rumeurs aidant, que la vie de Boudiaf devait initialement, sur ordre de quelques militaires, s’interrompre le 2 juin à la salle des fêtes de Aïn-Témouchent ou le 25 juin à Oran devant la Préfecture, je peux trembler encore et sans façon et dire que oui, mon ancien ami Jamel avait vu juste, je l’avais « échappé belle ». Il aurait suffi d’un dérapage, d’un simple contrôle d’identité comme celui qui m’a été infligé… à la suite de l’assassinat programmé s’il eut eu lieu,  pour que mon nom eût été étalé en une de tous les canards enchaînés. Là, je m’avance un peu trop loin et au gré de mes fantasmes, mais à l’époque cela ne m’avait même pas qu’effleuré l’esprit je vous le dis. Honnêtement, j’avais une grande estime pour Boudiaf (une autre fois, je raconterai ma proximité de jeunesse avec les premiers cercles du PRS non loin de mon prof, Krim, c’était à Vincennes dans les années 70).

Les camarades et moi avions un grand respect pour Boudiaf, mais nous pensions qu’il avait en quelque sorte perdu le Nord, comment pouvait-il être si naïf ? « Nous » c’est-à-dire au moins une partie des partisans du FFS, notamment de la wilaya d’Oran dont j’étais un des membres actifs et le candidat aux législatives avortées de décembre 1991 pour la circonscription d’Arzew (3). Nous lui reprochions d’avoir accepté de se laisser ainsi alpaguer, prendre au piège par des généraux sans scrupules et sans le moindre état d’âme, ceux-là mêmes qui ont monté de toutes pièces un fantomatique, mais néanmoins dangereux et pompeux « Conseil National de Sauvegarde de l’Algérie », ceux-là mêmes qui ont extrait de sa tranquille retraite marocaine Si Tayeb El Watani (nom de guerre de Boudiaf), ceux-là mêmes qui, avec les islamistes radicaux, parfois même main dans la main « khawa-khawa » dit-on (« dit-on », car il n’y a jamais eu d’enquête), précipiteront la nation dans l’impensable, ceux-là mêmes, anciens DAF (4) qui hurlaient à qui voulait les entendre qu’ils étaient prêts à sacrifier une partie de la population. En mai 1992, Smaïn Lamari déclarait devant de nombreux officiers supérieurs à Châteauneuf : « je suis prêt et décidé à éliminer trois millions d’Algériens s’il le faut pour maintenir l’ordre que les islamistes menacent » (5). Celui-là même dont une ‘‘indiscrète’’ vidéo a filmé les salamaleks et tapes dans le dos dans le maquis avec le leader de l’armée islamique du salut (AIS), grand assassin devant l’éternel.

Le CNSA a été monté le 30 décembre 1991 « dans le bureau du ministre de l’information M. Abou Bakr Belkaïd » (Louisa Hanoune) en présence de la direction de l’UGTA, de cadres de l’administration publique et de membres du patronat et bien sûr des Ombres en vareuses. Ce Comité a été agréé le lendemain 31 décembre. Une célérité jamais observée en Algérie, inouï, 24 heures, alors qu’habituellement il fallait plusieurs mois ou années pour créer une organisation, association, c’est dire les connivences ‘‘miltaro-démocrates’’. Nombre de ces ‘‘démocrates’’ se sont cramponnés à cette bouée de sauvetage kaki poreuse, comme on ronge un os.

Cela s’est passé il y a 29 ans. El Watan titrera le lendemain de l’assassinat de Boudiaf, mardi 30 juin 1992 : « Le complot », Le Soir d’Algérie : « Tué par la haine », Le Matin : « Ils l’ont assassiné ». « Ils »… « Ils », ou trois lettres pour éviter Serkaji. Trois lettres pour ne pas affronter l’éthique. Trois lettres pour une génuflexion salvatrice (pensaient-ils).

Cela s’est passé en 1992. Cela a commencé en 1992. Nous avons depuis badigeonné de nombreuses plaies, par la force du temps, toujours douloureuses, malgré ce temps. Il nous faut avancer, mais une Commission nationale indépendante « Vérité et Justice » s’imposera tôt ou tard, comme en Afrique du Sud ou comme en Amérique latine. Au troisième jour suivant l’assassinat, le vendredi 2 juillet, la Police des frontières passait au crible ma 505 durant plus d’une heure, coffre, habitacle, intérieur des portières en utilisant de longues tiges métalliques, une perche-miroir pour voir sous la voiture, un aimant… Avec Jamel nous avons pris la route la veille à 19 heures en direction d’Alger. J’ai omis de préciser que Jamel était un coco-stal (il ne le criait pas sur les toits). Oui, j’avais des amis stals et nous étions toujours en guerre froide ouverte. Il me faut préciser ici que je désignais tous les admirateurs du Grand Archipel comme des stals, même s’ils n’avaient pas le Petit Père des Peuples froids dans leur cœur. Admirer le Grand Archipel me suffisait pour les stigmatiser « entre nous ». À hauteur de la forêt de Miliana, mon stal et moi n’en menions pas large. Nous avions eu des glaçons dans le dos sur des kilomètres. Je me souviens qu’une fois les pieds sur l’autre rive de la Méditerranée avoir regretté notre folie (la deuxième en moins de dix jours pour ce qui me concerne). Sur tout le trajet entre Oran à Alger, nous avons dû croiser en tout et pour tout une vingtaine de véhicules et passé sans encombre cinq barrages militaires. Je me demande encore aujourd’hui comment nous avons fait pour traverser sans encombre la forêt de Miliana. Nous étions la seule voiture sur près de 100 km, de la forêt du Zaccar à El Affroun. Aucun véhicule, aucun contrôle. Nous sommes arrivés au cœur de la nuit à Alger. Nous avons dormi quelques heures, dans la voiture, non loin du port. Dès cinq heures du matin, les véhicules arrivaient de plus en plus nombreux pour l’embarquement. Lorsque notre tour pour la fouille est arrivé, les hommes de la sécurité portuaire étaient persuadés que nous n’étions pas tout à fait blancs, Jamel et moi. Ils ne comprenaient pas que l’on traverse une partie du pays pour prendre le bateau à Alger afin de rejoindre Marseille trois jours après l’assassinat du président de la République alors qu’il y a des départs pour Marseille à partir d’Oran. Ils n’ont rien trouvé malgré le renfort de deux autres douaniers. Nous avons repris notre respiration lorsque nos passeports nous ont été restitués par des douaniers dans le regard desquels coulaient des incendies. Cela nous était presque égal. Nous avons passé toute la traversée à bord du Zéralda, en compagnie de Denis Martinez et de sa compagne à se raconter des blagues plus que nos aventures. J’ai gardé de lui un grand soleil noir, dessiné au dos d’une carte postale. Je le retrouverai un jour.

Mon fils et moi sommes rentrés épuisés du stade ce lundi-là, 29 juin 1992 à la tombée du jour. Malek s’est enfoncé dans le canapé flétri avec un jus d’oranges et 50 grammes de Caprices. En deux cils, trois pressions sur le vieux bouton de la vieille télé américaine, il avait traversé l’écran. La Petite maison de la prairie était son dernier refuge. Nous étions à l’aube d’une longue nuit macabre.

Ce dernier mot. Depuis cette traversée, nos routes (Jamel et moi) ne se sont jamais plus croisées. Je n’ai jamais plus eu ni le désir ni le courage de reprendre langue avec celui qui a été un ami et qui un jour de 1994 m’avait dit spontanément , un jour de massacres, un jour de beuverie (donc de réalité profonde) en me fusillant du regard « lorsque j’entends les mots ‘‘Droits de l’homme’’ j’ai envie de tirer ». Et le temps s’est dilaté, a passé, a tamisé. Aujourd’hui, nombre de ces Ombres en vareuses que Jamel vénérait, nombre de ces Issaba qui le faisaient rêver d’une Kolyma locale pour les gueux, croupissent en prison, sont en fuite à l’étranger ou suffoquent 666 pieds sous terre en lui faisant un bras d’honneur. Je lui pardonne.

Ahmed Hanifi, écrivain

Jeudi 25 Juin 2020

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 (1) : « Goffat el aïd » est un couffin alimentaire annuel offert gracieusement par la direction (et par le Syndicat) aux travailleurs à chaque fête du mouton. Il contenait 1 gros bidon d’huile, 1 bouteille de vinaigre, 1 paquet de semoule, de farine, de lentilles, de riz, de sucre, 250gr de café, 2 packs de lait, 2 boîtes de sardines à la tomate ‘‘Ammi Mokhtar’’, 1 boîte de « loubia grini » (haricots égrenés), de harissa, 2 boîtes d’allumettes, 1 plaquette de cubes Jumbo, des patates et des oignons et tous les sigles qui vont avec : Soalco/Jucoop, Enafla/Ofla, Sélecto, Enapal/Onaco, Oaic, Cofel, Eriad/Sempac, Snta… Je ne me souviens plus si le contenant en fibres de palmier nous était, lui aussi, gracieusement offert.

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« El goffa »

(2) : Lire ici : http://www.2022mag.com/algerie-0-bresil-3-lecon-de-samba-pour-les-verts/

(3) : Depuis le coup de force appelé « Putsch des militaro-démocrates » du 11 janvier 1992, nous ne nous réunissions plus de manière régulière. Les intimidations étaient fréquentes (convocations par la police, suivis sur la route nationale…, « conseils de collègues bien intentionnés », coups de téléphones anonymes…) L’Hebdo libéré de A. Mahmoudi (de la SM) ne cessait de tirer à boulets rouges sur le FFS « les 3F+ France » (14/01) et son leader « La supercherie Aït-Ahmed » en faisant appel ( sur 9 pages le 25/11) à un groupe d’extrémistes très modernes (Bakhta, Boucherak, Chergui…) et aux accointances très spéciales, et qui défendaient l’idée de la création par l’ANP d’un Bantoustan à la frontière saharienne (hors champs pétrolifères) dans lequel on eut parqué tous les mal-votants opposés à leur modernité à défaut de les éradiquer ces mal-votants.

(4) : DAF, « Déserteurs de l’armée française », c’est le nom donné aux hauts gradés de l’armée algérienne (Khaled Nezzar, Mohamed Touati, Abdelmalek Guenaïzia, Larbi Belkheir, Mohamed Lamari…) Ils ont déserté les rangs de l’armée française peu avant l’indépendance algérienne, pour rejoindre l’Armée de libération nationale.

(5) : La déclaration de Smaïn Lamari est extraite de « Chronique des années de sang » (Mohammed Samraoui)

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Le Petit Pichet de Borges dans les chantiers des dix Turcs de Perrault

Jorge Luis Borges, est un écrivain argentin, né le 24 août 1899 à Buenos Aires et mort à Genève le 14 juin 1986.

M’intéressent ses romans, ses nouvelles, sa poésie. Point. Non ses vagabondages politiques très très contestables.

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Le Petit Pichet de Borges dans les chantiers des dix Turcs de Perrault

Pastiche, pistaches et cacahuète, ou clin d’œil à Borges décédé le 14 juin 1986, précisément à sa nouvelle  « Le jardin aux sentiers qui bifurquent » (in Fictions)

La semaine dernière Omar, le plus jeune de mes fils, a trouvé un livre dans la cour de récréation de son collège. Omar, qui est un garçon très curieux, n’a pas jugé utile d’en parler à ses camarades de classe, ni à ses professeurs, ni plus tard à ses camarades de quartier. Il a préféré le glisser en douce sous sa chemise, puis dans son cartable. Il a dû probablement préféré découvrir le contenu de ce livre au titre étrange, avant de me le proposer et peut-être d’en parler à ses camarades ou à ses professeurs. Hier.

J’étais enfoncé dans le vieux canapé du salon usé par notre poids et celui du temps, les pieds croisés, posés à l’angle de la table basse en faux bois suédois. Je regardais tranquillement d’un œil une ennuyeuse émission de divertissement sur l’Île de Pâques, en parcourant Télérama, l’hebdomadaire des programmes TV préféré de ma femme. Comme dans la plupart des émissions de divertissement (ou d’économie ou de politique…) l’animateur autant que les invités de l’émission, peut-être un peu plus, essayait de noyer le poisson plutôt que de faire acte de pédagogie : les œufs des tortues, les récifs, les Moaïs, les coûts… Pâques mal défendue m’ennuyait autant que l’animateur et ses invités. Bref, mon fils qui avait saisi au premier coup d’œil mon profond sentiment d’insatisfaction, me proposa la lecture d’extraits du dit ouvrage qu’il avait trouvé dans la cour de récréation de son collège la semaine dernière. Et pour interrompre mes divagations silencieuses. « L’histoire s’appelle Le Petit Pichet dans les chantiers des dix Turcs » me dit Omar. C’est un livre très intéressant, mais hélas peu connu, écrit par un certain Ts’ui Pên, ‘‘grand philosophe et architecte chinois’’ (1) est-il crayonné sur une des pages blanches d’ouverture.  Je trouve personnellement étrange qu’un grand philosophe chinois de je ne sais quel siècle s’intéresse à des Turcs. Quelque chose ne tourne pas rond. M’enfin.

Hier donc, vers vingt et une heures, Omar s’est assis à mes côtés, sur le canapé cuir vieilli. Il ne posa pas les talons sur la table basse. Il plia ses jambes sous lui, ouvrit le livre à la page qu’il avait écornée. C’est un livre court (2), un récit d’une petite vingtaine de feuilles aux caractères assez imposants. Il ouvrit donc le livre à la page sept et lut, d’abord d’une voix mal assurée : « … Le Père et la Mère déposèrent sous mes yeux leurs sept Pichets dans l’endroit de la Forêt le plus épais et le plus obscur, sous une grosse pierre près du labyrinthe. Le Père et la Mère ne savaient pas que les Pichets possédaient des dons féeriques. Aussitôt qu’ils les eurent déposés les méchants parents s’en allèrent… »

Je pensais à voix haute, une main posée sur le bras de mon fils qui s’interrompit : ‘‘quel parent peut ainsi se lancer dans une telle entreprise, tellement étrange et maléfique ?  Ces parents ne peuvent envisager d’avenir que le plus noir, aussi noir que leur entreprise…’’Omar continua d’un ton, cette fois stabilisé : « Le plus petit des Pichets ne se chagrina pas beaucoup de tous ces arbres anglais, de toute cette forêt immense, humide et noire parce qu’il croyait retrouver aisément son chemin grâce à ses dons spéciaux et précieux plus importants que ceux que possédaient ses frères ; mais il fut bien surpris lorsqu’il s’aperçut que sans aide il ne pouvait rien. Il fallait en effet aux Pichets se soustraire du gros bloc de pierre sous lequel leurs parents les avaient coincés. Un groupe de bûcherons turcs qui s’acharnaient à leur besogne entendirent les cris aigus et continus des petits Pichets. Ils ne me virent pas. L’un des Turcs signala à ses coreligionnaires ‘‘Ca vient de par là !’’ Puis ensemble les six frères crièrent au plus petit d’entre eux, au petit Pichet – ils étaient sept petits Pichets – qu’ils avaient peur. Ils murmurèrent à la suite de leurs cris autre chose que je n’entendis pas, qu’ils craignaient le loup ou qu’ils avaient froid. La nuit vint, et il s’éleva un grand vent qui leur faisait des peurs épouvantables. Les Turcs qui ne trouvèrent pas les Pichets abandonnèrent leur recherche et s’en allèrent tard dans la nuit. Les Pichets croyaient n’entendre de tous côtés que des hurlements les uns plus effroyables que les autres. C’est ce moment que je choisis pour libérer les Pichets. Aussitôt, à la rencontre de l’air libre, ils se transformèrent en sept matous bien portants, chaussé chacun de magnifiques bottes. Ils sautèrent sur mes épaules, léchant cheveux, nuque, oreilles. Nous avons pris sans attendre un chemin qui descendait et bifurquait. Une musique syllabique s’approchait, nous accompagnait. Comme ils se sentaient en sécurité, les sept chats sautèrent à terre. Nous marchâmes toute la nuit avant d’atteindre le premier village. C’est là qu’habitent le Père et la Mère des sept Chats. En passant devant leur maison ils se mirent à miauler méchamment comme des chats d’égouts malingres et affamés. Un moment ils hésitèrent, tournèrent leur tête triangulaire à gauche, à droite. Ils se mirent un instant sur leurs pattes arrières puis disparurent dans la brume du jour levant… »  Mon fils ressentait mon impatience. Il répéta : « puis disparurent dans la brume du jour levant… » un ton au-dessus, en brandissant le livre comme un trophée en dépliant ses jambes engourdies. Je trouvais personnellement qu’à l’heure qu’il était, des histoires comme celle-ci ne devaient pas être racontées entièrement. Trois pages suffisaient amplement. Aussi lui ai-je proposé : « Merci Omar, on arrête là. Tu me liras la suite une autre fois, tu es d’accord ? Il se fait tard et je suis fatigué. » Il était d’accord et m’a cru. Omar a refermé le livre, a posé ses lèvres sur mon front, a sauté du canapé fatigué puis est monté dans sa chambre en sautillant sur les marches de l’escalier. Je l’ai entendu éternuer. Je vais à mon tour éternuer. Et voilà, c’est fait. Et deux fois ! Attendez, j’oubliai ! à la dernière page du livre il est écrit : « Buenos Aires 1944. Traduit de l’espagnol par P. Verdevoye. »  Il y est écrit aussi : « Note 1 : Ts’ui Pên : célèbre auteur qui périt de la main d’un étranger (lui-même assassiné par un Irlandais) dans son propre labyrinthe. Note 2 : Aristote avait souligné dans sa Poétique la nécessité de restreindre l’étendue du récit afin que le lecteur puisse embrasser l’ensemble du récit et qu’il puisse le mémoriser ‘‘[…] les histoires doivent avoir une certaine longueur, mais que la mémoire puisse retenir aisément.’’ »

Ahmed Hanifi novembre 2009 et juin 2020

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Palestinien, un peuple abandonné

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DR

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.À JÉRUSALEM _ UN POÈME DE MAHMOUD DARWICH_ CLIQUER ICI

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Fi el Qodsi (A Jérusalem)

À Jérusalem, je veux dire à l’intérieur des vieux remparts,
je marche d’un temps vers un autre
sans un souvenir qui m’oriente.

Les prophètes là-bas se partagent l’histoire du sacré …

Ils montent aux cieux et reviennent moins abattus et moins tristes,
car l’amour et la paix sont saints et ils viendront à la ville.
Je descends une pente, marmonnant :
Comment les conteurs ne s’accordent-ils pas
sur les paroles de la lumière dans une pierre ?
Les guerres partent-elles d’une pierre enfouie ?
Je marche dans mon sommeil.
Yeux grands ouverts dans mon songe,
je ne vois personne derrière moi. Personne devant.
Toute cette lumière m’appartient. Je marche.
Je m’allège, vole
et me transfigure.
Les mots poussent comme l’herbe
dans la bouche prophétique d’Isaïe : « Croyez pour être sauvés. »
Je marche comme si j’étais un autre que moi.
Ma plaie est une rose blanche, évangélique.

Mes mains sont pareilles à deux colombes
sur la croix qui tournoient dans le ciel
et portent la terre.
Je ne marche pas.

Je vole et me transfigure.
Pas de lieu, pas de temps.

Qui suis-je donc ?
Je ne suis pas moi en ce lieu de l’Ascension.
Mais je me dis :
Seul le prophète Muhammad
parlait l’arabe littéraire. « Et après ? »
Après ?

Une soldate me crie soudain :
Encore toi ? Ne t’ai-je pas tué ?
Je dis : Tu m’as tué … mais, comme toi,
j’ai oublié de mourir.

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Racisme en France: lettre de Virginie DESPENTES

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Virginie DESPENTES – DR

« Lettre adressée à mes amis blancs qui ne voient pas où est le problème… » – Virginie Despentes-

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Lettre lue par Augustin Trapenard sur France Inter, le jeudi 4 juin 2020, 8h57

Virginie Despentes est écrivaine. Dans cette lettre, rédigée après la manifestation en soutien à Adama Traoré et adressée à « ses amis blancs qui ne voient pas où est le problème », elle dénonce le déni du racisme et explique en quoi « être blanc » constitue un privilège.

Paris, le 3 juin 2020 

Lettre adressée à mes amis blancs qui ne voient pas où est le problème. 

En France nous ne sommes pas racistes mais je ne me souviens pas avoir jamais vu un homme noir ministre. Pourtant j’ai cinquante ans, j’en ai vu, des gouvernements. En France nous ne sommes pas racistes mais dans la population carcérale les noirs et les arabes sont surreprésentés. En France nous ne sommes pas racistes mais depuis vingt-cinq ans que je publie des livres j’ai répondu une seule fois aux questions d’un journaliste noir. J’ai été photographiée une seule fois par une femme d’origine algérienne. En France nous ne sommes pas racistes mais la dernière fois qu’on a refusé de me servir en terrasse, j’étais avec un arabe. La dernière fois qu’on m’a demandé mes papiers, j’étais avec un arabe. La dernière fois que la personne que j’attendais a failli rater le train parce qu’elle se faisait contrôler par la police dans la gare, elle était noire. En France on n’est pas raciste mais pendant le confinement les mères de famille qu’on a vues se faire taser au motif qu’elles n’avaient pas le petit papier par lequel on s’auto-autorisait à sortir étaient des femmes racisées, dans des quartiers populaires. Les blanches, pendant ce temps, on nous a vues faire du jogging et le marché dans le septième arrondissement. En France on n’est pas raciste mais quand on a annoncé que le taux de mortalité en Seine Saint Denis était de 60 fois supérieur à la moyenne nationale, non seulement on n’en a eu un peu rien à foutre mais on s’est permis de dire entre nous « c’est parce qu’ils se confinent mal ».  

J’entends déjà la clameur des twitteurs de service, s’offusquant hargneusement comme ils le font chaque fois qu’on prend la parole pour dire quelque chose qui ne corresponde pas à la propagande officielle : « quelle horreur, mais pourquoi tant de violence ? »

Comme si la violence ce n’était pas ce qui s’est passé le 19 juillet 2016. Comme si la violence ce n’était pas les frères de Assa Traoré emprisonnés. Ce mardi, je me rends pour la première fois de ma vie à un rassemblement politique de plus de 80 000 personnes organisé par un collectif non blanc. Cette foule n’est pas violente. Ce 2 juin 2020, pour moi, Assa Traoré est Antigone. Mais cette Antigone-là ne se laisse pas enterrer vive après avoir osé dire non. Antigone n’est plus seule. Elle a levé une armée. La foule scande : Justice pour Adama. Ces jeunes savent ce qu’ils disent quand ils disent si tu es noir ou arabe la police te fait peur : ils disent la vérité. Ils disent la vérité et ils demandent la justice. Assa Traore prend le micro et dit à ceux qui sont venus « votre nom est entré dans l’histoire ». Et la foule ne l’acclame pas parce qu’elle est charismatique ou qu’elle est photogénique. La foule l’acclame parce que la cause est juste. Justice pour Adama. Justice pareille pour ceux qui ne sont pas blancs. Et les blancs nous crions ce même mot d’ordre et nous savons que ne pas avoir honte de devoir le crier encore, en 2020, serait une ignominie. La honte, c’est juste le minimum. 

Je suis blanche. Je sors tous les jours de chez moi sans prendre mes papiers. Les gens comme moi c’est la carte bleue qu’on remonte chercher quand on l’a oubliée. La ville me dit tu es ici chez toi. Une blanche comme moi hors pandémie circule dans cette ville sans même remarquer où sont les policiers. Et je sais que s’ils sont trois à s’assoir sur mon dos jusqu’à m’asphyxier – au seul motif que j’ai essayé d’esquiver un contrôle de routine – on en fera toute une affaire. Je suis née blanche comme d’autres sont nés hommes. Le problème n’est pas de se signaler « mais moi je n’ai jamais tué personne » comme ils disent « mais moi je ne suis pas un violeur ». Car le privilège, c’est avoir le choix d’y penser, ou pas. Je ne peux pas oublier que je suis une femme. Mais je peux oublier que je suis blanche. Ça, c’est être blanche. Y penser, ou ne pas y penser, selon l’humeur. En France, nous ne sommes pas racistes mais je ne connais pas une seule personne noire ou arabe qui ait ce choix. 

Virginie Despentes

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Coup de sang serein (de Kessous au colonialisme)_

Ce qui suit n’est pas un conte. C’est l’histoire bien réelle d’une hystérie et d’une gabegie. Une hystérie entendue comme une « excitation violente, inattendue, spectaculaire et qui paraît exagérée. ») Une hystérie collective, qui vient s’ajouter à d’autres, toutes nées globalement de nombreuses frustrations. Celle qui nous préoccupe concerne un film. Une hystérie portée essentiellement par un des médias les plus utilisés par les Algériens : Facebook. Le film en question s’intitule « Algérie, mon amour » réalisé par Mustapha Kessous, un franco-algérien, avec la participation de France Télévisions, diffusé par la chaîne de service public France 5. La télévision est un moyen de divertissement et d’information très prisé par l’écrasante majorité des Algériens. Ils sont « quelques centaines de milliers à regarder les chaînes locales algériennes (publiques ou privées) ». Ils sont très nombreux à regarder les chaînes étrangères, les chaînes orientales (par rancœur) pour les uns, ou françaises (qu’ils disent détester) pour d’autres.

Je reviens au film. Tout ce qu’il y a de plus banal. Un film d’une heure et dix minutes avec ses plus et ses moins, ses qualités et ses imperfections. Avec une part d’objectivité et une autre de subjectivité. Comme dans toute œuvre en somme. Et comme tout film, celui-ci a d’abord provoqué des réactions de satisfaction, de mécontentement ou d’indifférence ordinaires. Nombre de commentaires lus sur Facebook soutiennent le film. « Cette avalanche de critiques me sidère… ya djmaaa, c’est le seul reportage réalisé sur le hirak et qui plus est, le seul événement depuis des mois. Il est peut-être incomplet, mais pouvons-nous résumer notre histoire en une heure ? » d’autres commentaires sont nuancés « Pourquoi sommes-nous encore si sensibles au regard que porte la France et l’image qu’elle se construit de nous ? » Mais la plupart des commentaires s’inscrivent contre le film « Le reportage a dénaturé le hirak » « c’est un documentaire sur la jeunesse, pas sur le hirak »… Puis de plus en plus violentes furent les réactions contre le réalisateur et contre les jeunes participants « il véhicule des clichés très réducteurs » « Pourquoi ce soi-disant journaliste a choisi cette catégorie de manifestants » « (le jeune avocat) c’est un KDS » (KDS, un Kabyle de service, c’est-à-dire acquis au régime) « où sont les jeunes de Bab-el-Oued, ceux qui ne parlent pas français ? » « On nous laisse entendre que nous sommes sortis pour construire une Algérie des flirts, des cigarettes et des boissons pour les jeunes filles » « La ‘‘frustration sexuelle’’ est le sujet N°1 des médias français depuis 1988-1989. »

Hélas, très rares sont ceux qui s’interrogent sur l’absence de films réalisés en Algérie sur les jeunes, le Hirak et qu’on aurait diffusés sur les chaînes publiques algériennes. Aucun film. Je n’ose même pas évoquer l’idée de la réalisation d’un documentaire sur la France du 21° siècle avec ses hommes et ses femmes vivant leur vie de tous les jours, avec ses villages de montagnes, avec ses lacs, ses parcs, ses châteaux, juste un petit film de respiration. Je blasphémerais. Le monde entier reconnaît pourtant la beauté inscrite dans chaque région, dans chaque département, dans chaque canton de ce pays qui reçoit près de cent millions de touristes par an. Ce serait lever un tabou inouï.

Certains commentaires évacuent le film et ciblent l’entité France5, et surtout la France, cet ennemi éternel. « Le but de ce reportage sur le hirak est clair : le discréditer pour le casser » « Je sais détecter le message qu’un média veut faire passer aux populations de base » « Pourquoi France5 n’a pas parlé dans ce doc des 20 ans de soutien de la France au maintien su système Bouteflika ? » « Est-ce si surprenant cette image que la France renvoie des Algériens ? » « Ils sont gangrénés par la Nostalgérie et la Françafrique ». Les commentaires contre la France (générique très vaste) sont très nombreux.

Et là, je ne peux passer par-dessus jambe, ce nationalisme obtus, fermé, aveugle, « cette haine des autres » (Romain Gary) dont le pouvoir abreuve les Algériens depuis 1962, depuis toujours donc, par le biais de son école stérile à en pleurer (où on fait prier les gamins dans les classes en guise d’apprentissage), de son administration, de ses médias, de ses intellectuels organiques. Un nationalisme outrancier qui participe à la division des peuples d’Afrique du Nord plutôt que de les rapprocher, (plutôt jouer la division des peuples au profit économique réel et faramineux de la France et de l’Europe qui ne demandent pas mieux, la responsabilité des dirigeants des trois pays est ici engagée). Un nombrilisme aussi dangereux que vain « nahnou, nous, nous, nous », et puéril. Il serait faux de dire que si une partie des médias et de l’élite s’aligne sur le discours « antifrançais » c’est parce qu’elle est soumise. Non, cette frange de l’élite avec ses anciens « commissaires politiques » nostalgiques d’un ordre discrédité, participe depuis longtemps de cet amalgame délibéré entre les époques. D’ailleurs certaines parmi ces élites médiatiques ou intellectuelles viennent souvent en France. Elles y ont même trouvé refuge durant la « décennie noire ». Nombre d’entre ces individus bénéficient même d’allocations diverses, familiales, RSA… (tout en vivant en Algérie). D’autres, pour mille et une raisons, se sont installés en France où ils bénéficient d’une carte de résidence, et parfois même de la nationalité de ce pays d’accueil, de ses libertés de son système de santé ou d’éducation pour leurs enfants tout en crachant dans la soupe nuit et jour (je l’écris en toute connaissance de cause) devant un café ou une bière. Un « pays où tu peux insulter Macron dans un tweet alors qu’au pays que tu as quitté, tu ne peux même pas parler d’un wali » s’agaçait très justement Kamel Daoud (Le Q.O, 13.12.2018).

Je marque une pause pour d’une part préciser qu’il s’agit là d’une minorité agissante. Il n’est nullement dans mon intention d’indexer la majorité des cadres, enseignants, journalistes, etc. algériens. D’autre part, pour rejeter par anticipation toute accusation de « harki » et tutti quanti, qui me serait adressée. Je ne connais que trop cette mauvaise symphonie. La France coloniale je l’ai toujours dénoncée et continue avec toutes mes forces, lorsque l’occasion se présente, de la condamner, sans crainte aucune, dans ce pays la loi sur la libre expression me protège. La France va-t’en guerre, de Sarkozy et les autres, contre la Libye, la politique pro-israélienne des gouvernements successifs, les interventions militaires en Afrique… nous sommes des dizaines milliers à les dénoncer dans nos marches, dans nos écrits, dans nos conférences, dans nos tracts, dans nos actions politiques… Que cela soit clair. La France d’aujourd’hui est faite (comme hier, comme avant-hier) d’hommes aux idéaux exécrables (Zemmour, Finkielkraut, Le Pen, Renaud Camus, Soral…) Mais la France d’aujourd’hui est aussi faite d’Hommes, beaucoup plus nombreux qui sont nos frères et nos sœurs dans nos idéaux de fraternité, de solidarité. L’un d’eux, Guy Bedos, nous a quittés il y a deux jours. Il aimait se rendre fréquemment en Algérie et aimait beaucoup les Algériens. Mais hélas, beaucoup d’Algériens  sont aveugles à cette France-là qu’ils ne connaissent pas.

Dans son marasme perpétuel, le pouvoir algérien que seule une infime minorité d’Algériens soutient, s’emploie, systématiquement, et dès qu’il en a l’occasion (et pour des considérations internes évidemment) à tirer à boulets rouges contre la France perçue et voulue comme une totalité, un bloc monolithe, sans jamais nuancer, de sorte que beaucoup d’Algériens, matraqués depuis l’indépendance par un discours nationaliste chauvin, amalgament les politiques des gouvernements français avec l’ensemble de la France et des Français. Comme avec ce film de Kessous (Kessous- France5- France = même combat) et la réaction disproportionnée du pouvoir qui a rappelé son ambassadeur en France et qui a donné l’occasion à un journal français, Courrier International, de le ridiculiser, mais le pouvoir algérien l’a cherché. Je vous laisse au titre du journal : « Quand deux documentaires sur le hirak algérien deviennent une affaire d’État ». Une affaire d’État. Si la réaction du pouvoir algérien ne le tue pas, elle le ridiculise.

Les Algériens ne savent peut-être pas que certains de ces mêmes responsables algériens qui poussent à haïr la France ont la double nationalité algérienne et française ou possèdent une carte de résident en France, et y viennent souvent en vacances. Les responsables algériens ont détruit l’école pour tous, ils ont fait un désert de la Culture, ils ont paupérisé le tiers de la population algérienne « 14 millions vivent sous le seuil de la pauvreté » (LADDH, 2015), ils ont dilapidé les fruits des hydrocarbures (la rente ne permet plus désormais d’acheter la paix sociale)… ils ont détruit l’économie (30% des jeunes de 16 à 24 ans sont au chômage), ils ont planté la xénophobie et la haine dans le cœur des gens.

Depuis 1962 on s’échine à rendre responsable la France de tous les maux du pays, du manque de blé ou de produits alimentaires, à l’ouverture de lignes de crédits, au manque de soutiens en tous genres (ce qui est manifestement inexact, la France ayant soutenu tous les gouvernements algériens successifs). Dans une très belle intervention lors de l’inauguration du Maghreb-Orient des livres, à Paris, le 7 février dernier, Kamel Daoud s’interrogeait : « Que faire de l’ex-colonisateur ? » Le culpabiliser sans fin sur la scène d’une hallucinante précision, celle de la mémoire totale. Peut-être faire du commerce avec lui ou lui demander des excuses, une réparation financière. Je peux aussi, au choix, en faire un partenaire stratégique ou un ennemi commode. C’est d’ailleurs cette dernière formule qui fait mode depuis des décennies : un ex-colonisateur, si on ne peut rien contre lui, explique tout chez nous : l’état des routes, la ruine des villes, les fièvres du nationalisme, etc. On a même inventé, pour donner à l’excuse le verbe d’une nouveauté, l’expression de ‘‘néocolonisation’’. Et si le terme désigne, à juste titre, des lois de prédations internationales patentes, il dérobe cependant sa tricherie pour se décharger de la responsabilité sur le dos de l’histoire. »

Il ne reste à Kessous, à France5, à la France, que de mobiliser ses cinéastes et créer cinq, dix, quinze, mille « L’Algérie vue du Ciel », à l’instar du très soft et mielleux documentaire réalisé dans le sens du poil par Yann Arthus-Bertrand (en 2015) avec la participation de… France Télévisions et le soutien du Ministère algérien de la Culture et plébiscité par 45 millions d’Algériens », Pouvoir compris.

Une gabegie sans fin ?

Ahmed Hanifi, auteur         

Marseille, le 30 mai 2020

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